Qui A Vu Le Grand Méchant Loup Desséché ? – Dans Le Jardin De L’ogre – Leïla Slimani

tetu-leila-slimaniAvant d’être consacrée par le Goncourt, pour un livre que je n’ai pas lu, Leïla Slimani avait écrit un premier roman, « Le Jardin de l’ogre ». Un roman « choc », « sans tabou » si apprécié des éditeurs et des colonnes des journaux féminins. L’histoire d’une femme marquée par l’addiction sexuelle, en tout cas ce qu’on appelle comme ça.

 

Si le projet est de susciter le malaise, c’est gagné. Je suis sorti plutôt mal à l’aise de cette lecture, parce qu’elle décrit des gens malheureux, et que rien ne met ce malheur en perspective, en plus. Voila la cause de mon malaise. Je n’aime pas le malheur insensé, au sens littéral du terme.

 

Mais je n’y ai guère trouvé de quoi m’enrichir. Je n’y ai pas rencontré quoi que ce soit de bien convaincant en dehors de ce vague sentiment de déréliction. Je n’y ai pas frémi devant les descriptions sexuelles. Franchement il faudrait un peu être bégueule. On en a vu d’autres. Je ne parle pas d’intimité, mais de vie de spectateur ou de lecteur, je précise.

 

Je pose même la question : sous des dehors audacieux, le fait de parler de la sexualité féminine, d’en parler à travers un regard de femme, de femme issue de l’immigration maghrébine (je déteste écrire cela, car je ne supporte pas les assignations que Mme Slimani a raison de détester, mais je crains que justement ça se soit posé dans les relations à l’éditeur, avec les journalistes, etc…, dans une logique marketing), ce livre peut aussi être reçu, paradoxalement, comme une oeuvre foncièrement nihiliste, rétrograde.

 

Car enfin, qu’est ce qui se dit d’autre que la perdition liée, arbitrairement, à la sexualité débridée ? La sexualité ici est vécue comme une addiction, et non une passion. La différence entre les deux ? Et bien on n’est pas passionné de valium par exemple. La dépendance n’est pas nécessairement plaisir. Et la passion ne s’accompagne pas forcément de destruction. Jusqu’ici personne ne contredira.

 

La sagesse apparaît en filigrane dans la contenance. La normalité dans une forme de sexualité couplée avec l’amour et le couple. Est-ce si évident ?

 

Je ne prétends pas que la sexualité ne puisse pas être une addiction. Sans doute elle peut venir compromettre, comme chez l’Adèle du roman, tout autre projet, en devenant l’unique préoccupation véritable du sujet. Si on s’en réfère à George Canguilhem, est malade celui qui se sent malade. Adèle se sent malade. Enfin, c’est d’abord son mari, Docteur d’ailleurs, qui la qualifie de « malade », notons. Mais elle ne le conteste pas, et l’auteure ne lui permet pas de le contester. Sa maladie l’empêche tout à la fois de vivre sa vie de famille que de vivre sa profession de journaliste. Quand Monsieur découvre tout et qu’il se met en colère, Adèle redevient une petite chose fragile et obéit. Voila tout. C’est possible, c’est crédible, mais cela mérite t-il un roman ?

 

J’ai eu envie de dire à l’auteure que le sujet peut aussi s’interroger sur comment vivre ce besoin dévorant autrement. Et Mme Slimani en compromet la possibilité. Le roman manque singulièrement de dialectique, de déstabilisation.

 

On peut, et je ne sais pas quel est le projet conscient de Mme Slimani, recevoir ce livre comme un sermon. Un sermon habile,même s’il montre et dit. Crûment. Je n’ai jamais considéré la crudité comme un argument littéraire.

Mais peut-on encore proférer d’autres types de sermons, à notre époque?

 

A aucun moment le livre n’ouvre la porte à une autre possibilité, à une nouvelle synthèse. Adèle l’obsédée est malade, elle souffre, elle fait souffrir autour d’elle. Certes, son entourage n’est pas très rigolo. La maladie d’Adèle ce n’est pas simplement la traduction de sa dépendance, non, à un homme qui la domine financièrement. C’est aussi cette dépendance qu’Adèle aurait pu briser.

 

Le roman assène que le souci évident c’est la lubricité, qui en outre conduit nécessairement au mensonge. L’auteure ne le pose pas comme une thèse, mais enfin c’est ce qui sous tend le récit. La crudité ramène à une certaine saleté. Le sexe est sale ici. Indéniablement. Il est sale parce qu’il ne s’accompagne pas d’amour. Une femme qui a des relations en dehors de l’amour, se compromet gravement. Voila ce que semble nous dire, quoi qu’on en dise, Mme Slimani. Je ne souscris pas.

 

Une certaine forme de féminisme a glissé dans la critique des excès de la libération sexuelle, en l’assimilant à une aliénation nouvelle, une forme nouvelle de la domination masculine, prédatrice. Par cette critique, on en revient à la nécessité de l’amour pour vivre une sexualité épanouie et finalement, éthique. Tout cela est bienveillant, mais tout aussi prescriptif que les injonctions anciennes. 

 

Il n’y a pas grand chose d’original à nous dire qu’être esclave de ses désirs c’est être esclave. On le sait, je crois, depuis l’Antiquité, et c’est incontestable. 

 

Ce propos est servi par une écriture blanche, documentaire donc, telle que la définissait Roland Barthes. Plutôt propre, d’ailleurs. L’écriture blanche fait merveille quand elle sert un projet métaphysique, comme chez Camus, ou une méta littérature, quand sa platitude apparente met en relief un fond philosophique qui a besoin de cette forme là. Mais ici, que sert-elle ? Sinon qu’elle est congruente avec la tristesse des personnages. 

 

Mais la vie est-elle possible sans désir ? Une vie pleine réclame t-elle des désirs brûlants ? Les personnages auraient pu ouvrir ces questions. Le stoïcisme est-il tenable si l’hédonisme et le mensonge ne le sont pas ? Nous ne verrons pas les personnages se coltiner ces questions. La boucle se referme très vite.

 

Mme Slimani choisit l’écriture blanche plutôt que le psychologisme classique. Mais les bons écrivains neutres et autres minimalistes parviennent à laisser s’imprimer des psychologies à partir de l’action. Ici ce n’est pas le cas. Cette Adèle nous reste étrangère. Sa furie sexuelle nous reste opaque, sinon dans ses manifestations décrites spectaculairement. A la place du sexe, on aurait pu avoir l’alcool, le jeu, ou un produit stupéfiant, la seringue, mais on a le sexe, voila tout.

 

Qu’il il y a t-il de spécifique dans cette addiction là ? On ne l’effleure pas. Certes, on comprend que le monde est triste, que l’on s’y ennuie. Que l’addiction permet une réalité augmentée. Et que cette réalité augmentée vient justement vider d’intérêt tout l’arrière plan déjà insuffisamment excitant pour tenir éveillée la pulsion de vie dont la flamme s’épuise. Mais pourquoi le sexe ? Pourquoi, d’ailleurs, le sexe allié à une posture de soumission violente ? La lubricité féminine n’est pas nécessairement concrétisée par la soumission. Ici aussi nous avons affaire à un cliché douteux sur ces femmes qui dérapent par rapport à la norme sexuelle. On est dans le Jardin de l’ogre. Pourquoi n’est-on pas dans le jardin de la gourgandine ?

 

En lisant Mme Slimani, qui sait dans ce premier roman construire un récit, dispose d’un talent d’écriture de premier plan, certes, j’ai pensé, en contrepoint, au fameux récit dit autofictif de Catherine M(illet), à sa densité, à ce personnage complexe qui s’y déploie.  Je me suis souvenu de ce qui était un grand livre.

 

Disant tout cela, je ne peux pas vraiment dire que « je n’ai pas aimé » ce Jardin de l’ogre. Puisque je suis arrivé au bout, qu’il m’a donné à penser, et qu’il m’a même agacé. C’est partie intégrante d’une vraie vie de lecteur.

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