De chute en Victoire, « Victoria », film de Sébastian Schipper

victoria_2Le cinéma allemand est décidément à l’offensive. Les deux dernières gifles que j’ai reçues depuis un écran sont allemandes. « Toni Erdmann « et maintenant « Victoria ». Il faudrait enquêter et comprendre ce qui explique ce dynamisme.

 

Il s’agit d’un film performance de deux heures, tourné…. En un seul plan séquence. Comme voulait nous le faire croire la série « 24 heures » en divisant l’écran en plusieurs fils. Mais ici, vraiment, sans aucune coupure. Il a fallu trois prises, les deux premières étant insatisfaisantes mais pas ratées (un simple fou rire, et on peut mettre en l’air tout le film ! Autant le théâtre peut se permettre des ratés, parce que l’on accepte une interaction avec le spectateur en dehors du dispositif fictionnel, autant ici ce n’est pas possible de rater un dialogue, ou de déraper). Mais aucun collage n’a été effectué. Le cinéma s’avère ici comme une immense prise de risque. Un gigantesque plaisir sans doute, de le vivre. Le cinéma comme une aventure. Chacune des prises a du occasionner une immense déperdition d’énergie.

 

Mais ce qui est recherché, partout, dans cette démarche artistique, c’est la congruence entre la forme et le fond. Rien n’est hasardeux malgré l’improvisation des acteurs dans cette forme au service du propos. C’est très certainement sur la base d’une organisation d’acier que la liberté des artistes a pu s’exprimer au mieux. Evidemment, les rôles sont adaptés à l’exigence de la forme. Ils sont plutôt taiseux, en tous cas certains, et laissent beaucoup de place à l’improvisation et à des temps de silence permettant aux acteurs de se reconcentrer, de garder la ligne du film. Le réalisateur, sans doute, ne pouvait pas communiquer, ou très peu, avec les acteurs, laissés à eux-mêmes, notamment à la gestion du temps.La caméra a du suivre, s’adapter. Et c’est splendide, car tout est mis à profit, les lumières croisées, les configurations inattendues que les déplacements des acteurs ont suscitées.

 

Voir ce film plonge le spectateur, mieux que n’importe quel making of communicationnel, dans des méandres de réflexion sur comment peut se fabriquer le cinéma. Paradoxalement, ce cinéma sans aucune distanciation de prime abord, puisque les respirations permises par le montage, les ellipses, sont supprimées, révèle à mon avis un effet de distanciation nettement brechtien (pour ceux qui ne connaissent pas, Brecht incluait dans ses mises en scène des moments rappelant au spectateur qu’il s’agissait bien d’une représentation, comme par exemple en laissant voir les changements de décor. Pour refuser la logique de l’emprise et de la sidération sur le spectateur). Je ne cesse en tout cas de me demander « mais comment ont-il fait ? ». Pour tourner, d’un seul coup, en pleine rue, de nuit, un film qui n’a rien d’un huis clos mais se révèle une sorte de dérive urbaine et intime alliée à un polar à suspense. D’où l’interrogation qui s’ensuit sur ce qu’est le métier d’acteur, l’improvisation, mais aussi l’organisation matérielle d’un film, son rapport à l’environnement réel, etc…

 

Décidément tout grand film est aussi un film sur le cinéma, comme tout grand roman est un livre sur le romanesque. Toute grande oeuvre est « méta » ou en tout cas se présente à divers niveaux de lecture.

 

La forme est efficacement angoissante évidemment. Car on ne peut pas relâcher la tension quand on vous prend ainsi à la gorge, même si des moments, que le talent de la caméra a su improviser, sont plus suspendus, contemplatifs, évoquent des scènes presque sous -marines (figuratives de l’état d’âme du personnage principal, qui a perdu le sens de sa vie en abandonnant sa passion), par exemple en pleine boîte de nuit, car évidemment il nous serait impossible de subir une tension à son acmé continuellement.

 

Que nous raconte ce film, qui tient du « after hours » de Scorcese, sorti du grinçant, de l’absurde et du sarcasme pour être renvoyé à la pure tragédie ? Une descente aux enfers nocturne qui termine au petit matin dans un Berlin encore endormi. Tout cela parfaitement chronométré, entre quatre heures et six heures du matin, et  dense, car des vies vont basculer, très vite, sans qu’on s’en doute un instant au départ.

 

Une espagnole paumée à Berlin, exploitée par le « modèle allemand » dans un de ses petits boulots qui font la gloire de l’Allemagne et attirent donc ceux qui ont été privés d’avenir au sud par la dureté austéritaire, rencontre à la sortie d’une de ses virées solitaires un groupe de chiens perdus. Des gars qui semblent un peu border line, mais pas trop méchants non plus. C’est vrai. Des gars qui « empruntent » des bagnoles au grand maximum se dit-on. L’un d’entre eux est même drôle, attentionné, et tendre, et va séduire la jeune serveuse madrilène. Un autre est plus paumé que les autres et plus dangereux ainsi, mais on le sous estime au départ.La jeune madrilène, belle latine séduisante, se fait draguer, et suit les loustics dans leurs pérégrinations.Il est très tard et elle voudrait rentrer directement à son boulot, dans un café bio. Elle va le faire, mais alors le scénario la confrontera à un carrefour psychique.

 

On perçoit que la jeune femme, d’apparence joyeuse, qui semble plus équilibrée que les loulous, montre des signes de dépression profonde. Une partie d’elle semble déjà morte. A un moment, elle joue un peu avec la mort, sur un toit. Elle semble un peu se foutre de tout, et cherche de l’intensité, comme un bol d’air. Elle va en avoir. Comme elle le dit, ça ne « la gêne pas » de foncer tout droit dans la nuit. Quand on est déjà sur la barque, sur le Lethé, on n’a plus trop la trouille, et on peut faire un peu n’importe quoi, alors que les règles de la vie des vivants sont encore là.

 

Le plus cassé de la bande a en effet commis une bévue qui expose la bande à un chantage, déclaré en pleine nuit, pour lui sauver la mise. La fille, contre toute attente, va suivre, comme si c’était cela ou la mort. Je ne dévoilerai pas la suite. Mais nous avons là une sorte de parabole de la dépression. Ce n’est pas en se protégeant bien entendu que l’on sort de la dépression. Mais les conduites à risque qui consistent à se sentir vivant, de plus en plus vivant, pour finir peut-être par le redevenir, peuvent relever d’un jeu acrobatique avec la mort. Le film nous convoque dans une danse terrible entre Eros et Thanatos, dont les ombres et lumières éclairent alternativement le visage de la jeune madrilène.

 

« Victoria », prénom qui évoque la respiration vitale de quelqu’un surgissant d’une apnée, est aussi un film éminemment contemporain, sur le rapport que nous entretenons au temps, privé de temps mort, et donc d’interrogation sur le sens de ce que nous accomplissons. Les émotions emportent tout, dans ce flux continu sans but.

Le film semble aussi nous dire que puisque nous vivons au temps de l’I Phone qui peut tout filmer, et bien le cinéma est capable, lui aussi, de tout nous montrer, de ne pas enlever le gras du réel. Nous sommes ici très loin d’un cinéma hyper calculé, monté, millimétré. On y va en bloc. Et pourtant la magie opère. Ca fonctionne. Comme dans tout polar, le spectateur se demande à un moment pourquoi il est aussi immoral de s’identifier au voleur.

Le cinéma expérimental a produit ici une pépite qui devrait rester marquante.

 

 

 

 

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