De la richesse des associations – « Des psychanalystes en séance – Glossaire clinique de psychanalyse contemporaine », 58 auteurs.

téléchargementCette somme considérable de petits articles percutants (trois, quatre pages) se saisissant chacun d’un concept de la psychanalyse (pas forcément consensuel d’ailleurs), le présentant rapidement, et le confrontant à un ou des exemples d’utilisation ou de manifestation dans une cure, aborde la psychanalyse contemporaine comme une pratique avant tout.

 

Une pratique ne se départissant jamais d’un haut niveau d’exigence théorique, et surtout d’allers-retours permanents entre la théorie et la pratique. La psychanalyse est une praxis, dans ce glossaire de sa clinique contemporaine. Elle ne sombre ni dans un pragmatisme du gourou commercial, abandonnant les questionnements humains à la poussière des expériences solitaires, ni à la pensée auto référencée qui ne se confronte plus à la demande d’une analyse. Je ne crois pas  qu’elle se pense comme science. En tout cas le mot n’est jamais employé. Et elle est peut-être en ce sens porteuse d’une sagesse que d’autres approches de l’humain ne révèlent pas.

 

Si quelqu’un voyait le psychanalyste en désinvolte ayant beaucoup potassé la théorie pour ouvrir son cabinet, puis s’engageant dans de longues siestes entrecoupées par des réactions dogmatiques pavloviennes, il serait déçu, par ce livre, certes difficilement compréhensible pour un lecteur qui n’aurait pas pris soin de prendre connaissance des principaux concepts de la psychanalyse en lisant quelques livres d’Histoire et des essais de ses principaux penseurs. Et même pour lui (c’est à dire pour moi), c’est souvent obscur, car c’est tout de même un livre adressé aux analystes, et aux analysants qui voudraient un peu plus comprendre ce qui leur arrive, ou leur est arrivé. Ce n’est pas un livre d’introduction, loin s’en faut. C’est un livre qui a demandé de cheminer, préalablement.

 

Ce livre directement édité en poche, « Des psychanalystes en séance, glossaire clinique de la psychanalyse contemporaine » nous présente un paysage psychanalytique d’une richesse foisonnante. Elle s’ancre dans la fidélité – y compris à son état d’esprit admirable de remise en question permanente – aux orientations fondamentales du freudisme, conservant, c’est une belle chose, la capacité du fondateur à se servir de tous les savoirs et à s’intéresser, parce que la matière de la psychanalyse est la capacité humaine à symboliser, à toutes les productions culturelles de l’humanité. Ainsi les articles multiplient les références au cinéma, à la peinture (par exemple sur l’importance du « détail« ), la littérature pour illustrer leur propos. Plus rarement à la philosophie, encore que cela peut survenir.

 

Les médias insistent parfois sur les divisions du mouvement psychanalytique. Ici on voit que c’est un mouvement capable d’accepter des hypothèses variables, de la diversité, qui n’est pas (ou plus) assimilée à de la dissidence.

 

C’est un glossaire de plus de 500 pages, donc il serait difficile de le synthétiser. Ce qui me marque d’abord en le refermant (il n’est pas forcément destiné à le lire en continu, comme je l’ai fait pour un livre classique), c’est d’abord l’acharnement courageux de l’analyste devant l’analysant. Sa patience. Son optimisme. Ces gens semblent ne jamais renoncer, quoi qu’il en soit. On peut admirer leur capacité à ne pas juger, aussi, et à « ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre », car c’est là où se loge leur plus grande empathie. C’est de cette manière dont ils peuvent aider l’analysant. La « neutralité bienveillante » n’est pas feinte, chez ces auteurs et praticiens là, semble t-il.

 

Ce qui peut aussi étonner, pour le presque ignorant que je suis, c’est la place fondamentale de la question du transfert, celle du contre transfert (paradoxalement primordial sur le transfert), qui se voit consacrer plusieurs articles,. La notion est omniprésente dans les réflexions des analystes. La figure de l’analyste en ressort plus humaine, plus vulnérable aussi, plus courageuse. Plus touchante. L’angoisse d’aller trop vite, celle de l’interprétation sauvage, qui peuvent plonger l’analysant dans le trouble, est souvent exprimée. La règle de prudence de Freud est précieuse (« prudence du démineur« ), et il arrive qu’un contributeur se morde les doigts de son audace, avec le courage de le dire et d’y revenir.

 

Le type de transfert qui s’opère va peser de manière décisive sur la cure, mais renseigne aussi de manière tout aussi décisive sur les processus psychiques en jeu. Ainsi par exemple un article est consacré au « transfert narcissique » dans lequel on attend une caution, en miroir. En ressortent de la tension et de l’impatience. Mais ce transfert est une porte aussi pour comprendre ce qui se joue dans le narcissisme.

 

Ce que je découvre aussi, dans son ampleur, en lisant les très nombreux comptes rendus des expériences cliniques, lié à ce que j’ai dit juste au dessus, c’est la continuité de l’expérience de l’ex analysant devenu l’analyste. Leur travail se ressemble plus que je ne le pensais. Enfin, disons qu’en lisant ce livre on le perçoit nettement. On comprend ainsi, plus charnellement dirais-je, la nécessité pour le psychanalyste d’avoir effectué une analyse.

 

Tout au long des articles, on découvre qu’il faut que ça bouge chez l’analyste pour que ça bouge chez l’analysant. Il s’institue ainsi un espace particulier, un processus de co création ( article sur « le tiers analytique« ) et d’ailleurs cet espace s’inscrit dans un lieu mais aussi dans un cadre et un dispositif. Un article parle d’ailleurs des réactions possibles de l’analysant quand un analyste déménage, et de ce que ça peut nous dire sur la psychanalyse. « La présence sensible de l’analyste‘ » et ses formes, interdisant le toucher, sont des enjeux très importants en tant que tels.

 

Cet espace se définit pour tous ces praticiens et intellectuels comme un« espace de la parole » avant tout.  Le moment le plus crucial de la cure est un moment que l’on qualifie d' »agir de parole« .

 

«  La possibilité de changements provient de la capacité que possèdent les mots de migrer et avec eux les affects qu’ils contiennent« .

 

Cette remarque d’un article, qui évoque le changement psychique, est impressionnante. Elle pourrait aussi valoir pour le changement social, semble évoquer les théories de Gramsci sur l’hégémonie culturelle.

 

La cure est un espace où l’on sera attentif aux associations. Au travail des analogies.  Celles de l’analysant, celle de l’analyste. Sur cette « surface » du langage, l’on compte pour pouvoir accéder à l’inconscient. Mais ce n’est pas tellement l’accès à l’inconscient qui compte en tant que tel, mais le travail qui s’opère à cet effet. Ce travail est créateur de nouvelles potentialités pour l’analysé. C’est une véritable communication d’inconscient à inconscient qui peut s’instaurer, une « co pensée ».

 

Mais l’on voit tout au long du livre que quand la parole n’est pas assez associative, l’ennui peut survenir chez l’analyste et le sentiment d’échec et d’inutilité pour l’analysant. Réactions classiques que l’analyste ne contournent à aucun moment. Les articles vont montrer comment, par l’écoute, semblable à une « rêverie« , le travail de libre association, les voies s’ouvrent à nouveau, des deux côtés.

 

La matière privilégiée est le langage et le psychanalyste est d’abord un être conscient de la puissance du langage, cette « écorce » qui protège le Moi.

 

Par exemple, un simple adverbe peut ouvrir la voie à une richesse interprétative qui conduira la cure à avancer. L’exemple d’une patiente utilisant le mot « vraiment » est fourni.

 

Une autre voie est l' »oscillation » des métaphores et des métonymies. Surgissent bien entendu résistances diverses, mécanismes de défense qui sont tout aussi utiles à la défense fragile du Moi que nuisibles à la cure. Les cliniciens vont montrer exemples à l’appui comment ces noeuds peuvent se défaire, ou pas, quelles opportunités vont être utilisées, toujours inédites car chaque psyché est unique, mais toujours instructives.

 

Chemin faisant, nous allons croiser nombre de patients, aux vécus difficiles et émouvants. Un rescapé de Buchenwald, par exemple, qui s’était construit une forteresse imposant à l’analyste de la déverrouiller sans briser le Moi de l’analysant. Nous rencontrerons nombre de pathologies, de névroses, de souffrances. De la « dépression essentielle », qui réclame que l’on « réanime » le patient frappé d' »extinction psychique », à diverses formes de traumatismes.

 

La connaissance des mécanismes de défense peut nous aider, lecteur, à mieux comprendre l’étrangeté des comportements humains. Pour ne pas s’effondrer, l’humain est capable d’inventer des parades nombreuses, comme l’« hallucination négative« , « le clivage fonctionnel« , d’adopter des « procédés autocalmants » qui ressemblent à des régressions.

 

Ici il s’agit d’un article de lecteur, je m’en tiens là.

Dans le livre il est rappelé que Freud considérait que les personnages de fiction ont tout autant d’intérêt que les récits de cas réels pour comprendre la vie psychique. Nombre d’analysants et d’analystes ont recours au détour fictionnel, à la référence à une lecture, pour avancer. Le récit est l’outil central du travail. On sait que nombre d’idées clés du freudisme ont été trouvées dans la mythologie ou la tragédie. Cette intuition selon laquelle le récit n’est pas plus faux que la « vraie vie » mais une autre modalité du « vrai », est partagée par tous les amants de la littérature. C’est pourquoi il me semble que tout passionné de livres ne pourra qu’être aimanté par les concepts et les ambitions de la psychanalyse.

 

Jérôme Bonnemaison

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