Comme un avion sans cap -« L’opium du ciel »- Jean-Noël Orengo ; paru dans la Quinzaine Littéraire

drone-photos-show-immense-size-hong-kong-3« L’opium du ciel », roman de Jean-Noël Orengo, ne marquera sans doute pas l’histoire du roman. Il mériterait cependant sa place dans une illustration future des mœurs de notre époque et d’une littérature qui en est le fruit. Au départ, on peut être séduit et attiré par l’idée de départ : choisir un drone comme narrateur. On ne saurait en effet réhabiliter avec plus d’à-propos contemporain la notion de narrateur omniscient. Belle idée.

Ce drone va raconter sa propre vie, qui commence de nos jours et semble se prolonger jusqu’en des temps apocalyptiques peu éloignés. Rien qu’en cela le roman est symptomatique. Une grande partie d’entre nous ne doute pas de la fin des temps, ne pense plus à la manière de l’éviter, mais songe déjà, par la description, à en apprivoiser l’angoisse, ou à s’en délecter, je ne sais.

Le drone peut tout survoler, il zoome, il télécharge tout ce qu’il veut et s’infiltre dans les réseaux. D’où l’intérêt de son choix pour peindre une époque, la nôtre en particulier, celle des relations immatérielles, mais non pas virtuelles, confusion que l’auteur ne réalise pas. Ce drone, qui finira par s’appeler Jerusalem est un hybride unique, recomposé d’un modèle militaire chargé de liquider des djihadistes au Moyen Orient, et d’un modèle domestique, de ceux qui se vendent aujourd’hui à la FNAC, importé sur ce théâtre de guerre par une de nos fameuses « radicalisées » converties. Elle réalisera l’alliage avec les restes du drone américain pour le retourner contre le camp adverse. Puis tombant aux mains d’anthropologues marginaux mais brillants vivant dans une sorte de communauté incertaine, le drone accédera, connecté à la toile, à une immense connaissance, à la conscience de soi, et aux préoccupations de ses nouveaux maîtres, dédiés à prouver que les premières manifestations du déisme impliquaient une figure féminine, qu’en remontant les pistes juive et hindouiste on peut en retrouver la trace.

C’est l’oubli de ce pôle féminin transcendant, qui impliquait toute une conception féconde du monde, pour le drone comme pour ses parents d’adoption, et peut-être pour l’auteur, je ne sais, qui expliquerait nos malheurs, nos guerres. Le monothéisme patriarcal, voilà l’ennemi. Ce qui suppose d’ailleurs que la religion soit le vrai motif, premier, de la guerre, ce dont on peut légitimement douter. On peut aussi prétendre qu’il n’en est qu’un motif de mobilisation.

Et puis le drone nous entraînera plus loin, jamais rassasié, attiré vers l’Est, comme la richesse, comme Alexandre le Grand, s’autonomisant peu à peu, grâce à une intelligence artificielle densifiée, s’intéressant aux amours et à une sexualité qui le fascine d’autant qu’elle reste inaccessible à sa réalité machinique.

Il ressort de cette lecture, malgré l’affirmation féministe embryonnaire, un certain nihilisme. Et d’ailleurs, si on en revient au titre lui-même, il exprime parfaitement un certain nihilisme de refuge. Notre époque ressemble à une mangrove entremêlant l’électronique, la chair et l’acier. Un immense chaos, dominé par un inceste glauque entre la technologie et la spiritualité qui contre toute attente a survécu à la science et a même retrouvé de sa vigueur comme le prévoyait Malraux.

Les êtres humains s’y perdent, leurs sentiments y sont atrophiés, la mondialisation paraît tout écraser, en même temps que les cloisons, semblent infranchissables pour beaucoup de personnages croisés. Seul le drone a accès à la mobilité, à la liberté. Il semble attachant pour ses propriétaires successifs, de ce fait, car il vole pour eux, assignés par la lourdeur des fonctionnements sociaux devenus extrêmement baroques. « L’opium du ciel » semble bien le symptôme d’une époque dépressive de trop de réalité, de surplus d’information, de trop de perception, alors que la liberté de mouvement réelle est corsetée. La sexualité, comme souvent dans la littérature de notre temps, y est décrite comme sale, vectrice de Thanatos. Sans doute cela est-il imputable à la frustration du drone, mais tout de même. On retrouve un goût de l’érotique scabreux qui semble un passage trop souvent obligé dans la littérature contemporaine.

La partie la plus réussie du roman à mon sens met en scène un drone qui veut tisser des relations humaines et se fabrique des avatars sur le réseau social. L’auteur en démontre une belle connaissance, et en explore les aspects les moins étalés. Ce qui se passe en « MP », souvent l’essentiel.

La forme de ce symptôme d’époque est cohérente. C’est nécessairement une écriture très baroque, fourmillante, dense, jusqu’à la limite dangereuse de l’indigeste qu’elle ne franchit certes pas, mais prend le risque de tutoyer. Encore ici, le roman a valeur de symptôme. On dirait que pour l’édition, la capacité au baroque, la densité du langage, la réhabilitation de mots négligés, l’usage de lexiques spécialisés infusés dans le romanesque, tiennent lieu de valeur littéraire. Ajoutons-y du sordide, du pessimisme, du nihilisme, de l’érudition, et nous aurons alors un texte à publier sans aucun doute. Malgré tout ce talent certain, étalé par Jean-Noël Orengo, on peut se demander, néanmoins, ce qui fait sens pour le lecteur. Le lecteur, en tout cas, se le demande. Il faut voir comme on nous parle.

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