Petite Pause Poétique – Avec Alain Bashung -« La Nuit Je Mens

bash

On m’a vu dans le Vercors
Sauter à l’élastique
Voleur d’amphores
Au fond des criques
J’ai fait la cour à des murènes
J’ai fait l’amour, j’ai fait le mort
T’étais pas née

À la station balnéaire
Tu t’es pas fait prier
J’étais gant de crin, geyser
Pour un peu je trempais
Histoire d’eau

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m’en lave les mains
J’ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho

J’ai fait la saison
Dans cette boîte crânienne
Tes pensées
Je les faisais miennes
T’accaparer seulement t’accaparer
D’estrade en estrade
J’ai fait danser tant de malentendus
Des kilomètres de vie en rose

Un jour au cirque
Un autre à chercher à te plaire
Dresseur de loulous
Dynamiteur d’aqueducs

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Effrontément
J’ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho

On m’a vu dans le Vercors
Sauter à l’élastique
Voleur d’amphores
Au fond des criques
J’ai fait la cour à des murènes
J’ai fait l’amour j’ai fait le mort
T’étais pas née

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m’en lave les mains
J’ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m’en lave les mains
J’ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho

S’il est un héritier du mouvement surréaliste c’est bien Alain Bashung. Qui peut prétendre au qualificatif de poète sans sourciller.

Il y a ce génie  sous sa plume de conduire un texte selon le principe de deux lignes parallèles, de s’imposer une contrainte au départ, un lien non pensé sans doute, associé, entre deux plans, en maintenant la possibilité d’autres sentiers ouverts.

Ces plans vont servir de structure obligée au développement ultérieur de l’inspiration, et permettre le jeu des associations nouvelles, des analogies, l’auteur se jouant aussi bien du signifiant, du signifié que des sonorités. C’est un texte de chanson, qui plus est, indissociable de la musique qui l’habille.

Dans ce texte superbe, dense et riche malgré sa brièveté, c’est le double fil du souvenir de la résistance et d’une lettre d’amour à une femme perdue, qui est tiré. Mais chez Bashung c’est le signifiant qui est à l’honneur, toujours, d’abord, semble t-il, dans l’inspiration. Comme en une séance freudienne.

Le double fil n’est sans doute pas simplement un prétexte poétique. L’amour est tout aussi sérieux qu’un combat à mort. Les notions se télescopent, « j’ai fait l’amour, j’ai fait le mort« . Et si nous ne sommes plus des héros, il nous reste ce front à vivre. En temps de paix la condition humaine reste ce qu’elle est. Pour autant, le texte évoque aussi la légèreté du présent, cette fois-ci opposée à la résistance d’autrefois ( des kilomètres de vie en rose/station balnéaire/j’ai fait la saison/un jour au cirque).

La dualité entre la gravité et le léger est là tout de suite, par l’opposition entre le glorieux Vercors et le saut à l’élastique . Mais en même temps associer les deux termes est une correspondance, les deux activités de maquisard ou de sportif extrême dansant avec la mort. Sauter évoque inévitablement « faire sauter ».

Ce jeu incessant d’opposition-superposition, brillant, est typique de la poétique riche de Bashung. Ainsi l’époque ou « t’étais pas née » évoque à la fois la résistance mais aussi les anciennes vies de l’amoureux.

Il y a ce refrain si beau ou c’est l’homme se souvenant du passé amoureux qui s’assimile au résistant, lui rend hommage plutôt. L’un a menti pour survivre et lutter, l’autre se ment parce qu’il faut continuer à vivre malgré la perte de la femme à laquelle il dédie ces mots. Les deux cachent des mots codés dans leurs bottes. Le menteur c’est aussi l’artiste, qui fait « danser tant de malentendus ». La chanson évoque peut-être un échec amoureux lié à la condition d’artiste sur les routes. En tout cas il s’agit d’un artiste, obsessionnel, car même quand il rencontre une autre âme, il reste chanteur, qui « fait la saison dans une boite crânienne« .

L’audace du maniement du langage est telle que l’auteur parle d’écho, renvoyant à la montagne alors que la logique, par la conjonction de coordination, renverrait aux « questions ». L’association des signifiants est plus importante, dans cette écriture, que la logique. Ce qui rappelle le surréalisme en effet.

Ces plaines de nuit évoquent à la fois les souvenirs des parcours à travers la France des porteurs de valise, de Moulin, ou de l’armée des ombres de Kessel, que la mélancolie de l’homme sans amour, le regard perdu dans l’obscurité sans fond, livré au seul écho, justement du souvenir.

Le texte abonde de doubles significations possibles. Les criques sont à la fois un lieu majeur de la résistance, là où l’on résiste, mais aussi un élément du paysage des amuseurs saltimbanques comme l’auteur, qui fait danser les gens l’été. Le verbe « subsiste » évoque inévitablement le registre de la résistance. Mais en même temps le souvenir qui ne passe pas. La malhonnêteté intellectuelle a un double visage, celui vertueux du résistant, qui assume de mentir, et celui de l’amoureux malhonnête qui jusqu’ici n’a pas avoué ce qu’il gardait sur le coeur.

La phrase « j’ai fait la cour à des murènes » peut aussi bien évoquer la perdition auprès de filles qui filent entre les doigts que le danger de l’activité clandestine. « Pour un peu je trempais » superpose en un court circuit linguistique l’allusion quasi érotique et la probabilité forte de tomber au combat.

Bashung semble nous dire, qu’il n’est qu’un homme de son époque, mais son imaginaire témoigne de sa pleine mémoire. Elle nourrit son être profond, jusqu’à s’imprimer dans la manière dont il exprime ses sentiments. On est ce qu’on est parce que les autres nous ont légué un inconscient collectif.

La richesse des évocations est à souligner, et participe des émotions fortes qu’on ressent à écouter Bashung qui percute les évocations et secoue ainsi nos psychés. Par exemple il glisse dans le texte une autre lame de signification autour de la Rome antique (et donc de la mémoire qui s’éloigne), à travers les amphores, le cirque, les aqueducs, ou Ponce Pilate (je m’en lave les mains). Mais quand il cite Pilate, juste après le terme « montagne » peut renvoyer notre inconscient au Sermon qui y fut professé.

Faut-il voir aussi, dans ces magnifiques phrases, «  j’ai dans les bottes des montagnes de questions/ou subsiste encore ton écho« , une sorte d’aveu historique générationnel ? Nous avançons dans  le noir mais nous sommes forts de l’exemple des héros d’hier dont reste trace. René Char disait lui, pendant la résistance : « notre héritage n’est précédé d’aucun testament ».

Face à l’émotion incompréhensible au premier coup d’oeil que Bashung nous procure (comment cela peut-il éveiller ceci en moi, alors que je ne comprends pas vraiment ce qui se dit), nous essayons de fouiller en nous l’écheveau de nos propres associations. Nous écoutons et réécoutons, jamais las des découvertes possibles et de notre liberté de tisser nos propres liens. Un partage sensible unique en son genre. Merci Monsieur Bashung.

 

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