La Radicalité N’appartient Pas Aux Radicalisés – Marie José Mondzain, « Confiscation, Des Mots, Des Images, Et Du Temps ». Paru Dans La Quinzaine Littéraire

1-gep_soto_chronochrome_lPourquoi, alors que le monde tel qu’il va suscite un dégoût manifeste, ceux qui proposent de le révolutionner sont-ils aussi marginalisés ? Sans doute parce qu’ils se trompent de lieu. Ils ambitionnent encore d’investir le palais d’hiver quand le grand soir viendra à point, mais chacun semble percevoir que le palais d’hiver est introuvable. Le lieu de la lutte semble être ailleurs, sans forcément qu’on sache le désigner. L’essai de la philosophe Marie José Mondzain, « Confiscation (des mots, des images et du temps) », tient de cette intuition qui n’est pas historiquement nouvelle, commence avec les premières leçons du totalitarisme s’affermit avec les premières critiques de la société de consommation.

Nous ne nous étonnerons pas de voir Mme Mondzain placer son essai sous l’ombre portée de Pasolini, pour qui le nouveau fascisme était l’hydre consumériste. Elle ne le dit pas, mais Pasolini savait sa dette à Gramsci à qui il dédia des poèmes (« Cendres de Gramsci »). C’est lui, sans doute, dans sa prison, qui le premier comprit que politiquement, la vie était ailleurs que dans la simple conquête des appareils. Il distingua ainsi un temps révolu de guerre de mouvement, où les forces politiques s’affrontaient en pleine netteté sur un théâtre où il s’agissait de s’emparer du gouvernement , du central téléphonique, du poste de Police ; et un nouveau paysage. Celui de la guerre de tranchées où la lutte est partout et où s’exercent d’ailleurs, on le dira plus tard, des « micro pouvoirs » qui rendent caduque toute idée de révolution par le sommet.

C’est dans la tranchée du langage que nous convie la philosophe.

Le sabotage du langage, permis par le bombardement accéléré des signifiants et des icônes, la soumission du temps humain à un état d’urgence permanent, est l’arme la plus vicieuse du pouvoir. Thucydide est cité pour nous rappeler l’antériorité de cette arme de guerre. Ce qui est nouveau est notre bain constant d’ hyper communication. Ce sabotage devenu plus efficient sape à la base même tout effort de critique. C’est l’usage d’un terme, celui de « déradicalisation », illustrant une pente de civilisation, qui déclenchel’essai très lucide, coupant de colère méditée, de Mme Mondzain. Essai noir, s’égarant certes dans l’abstraction scolastique à mon goût, après avoir posé ses constats.

Il saute aux yeux de l’essayiste, que ce terme n’a rien de neutre. En ciblant les terroristes se réclamant de l’islam, il emporte au passage toute idée de radicalité. Or, non seulement, aux yeux de Mme Mondzain, nous ne pouvons justement opposer à ces dits radicalisés que d’autres radicalités, mais on peut aussi leur contester leur caractère radical. Dans les définitions de la « radicalisation », la violence n’est pas le seul critère. On note l’intransigeance, la rupture. Les « radicalisés » offrent donc une occasion en or d’en finir avec toute radicalité et Mme Mondzain juge cette manœuvre inacceptable et catastrophique.

Ce tour de passe-passe lexical est d’autant plus contestable que l’on peut discuter ce qualificatif de radical pour les terroristes concernés. Ces sujets apathiques devant le massacre qu’ils perpètrent, d’abord obsédés de leur « publicité » (comme le tueur de l’hyper casher et Mohammed Merah, si occupés de leurs caméras) sont-ils si radicalisés que cela, ou plutôt sans subjectivité ? Comme Jean-Louis Comolli le dit dans un bel essai, « Daesh et le cinéma », non cité, congruent, les vidéastes terroristes reprennent les codes d’un cinéma hollywoodien dégradé, qui devrait nous imposer de réfléchir à ce substrat plutôt que de psychologiser à l’excès les analyses sur les assassins.

Est-on en outre certain que la question posée est de déradicaliser ? La radicalité n’est-elle pas inhérente à la jeunesse, notamment ? Le sujet n’est-il pas de proposer d’autres chemins à la radicalité ? Le souci n’est-il pas que le modèle dominant ne fournit aucune issue à la pulsion de radicalité animant les êtres ? Que la seule « offre » de radicalité est malheureusement celle des fanatiques ? Déradicaliser, ce serait permettre de revenir sur terre, « démystifier ». Mais de quel réel parle-t-on ? Ces radicalisés aspirent- ils à revenir dans ce réel ? Le problème n’est-il pas, justement, la sécheresse du réel ? Qui interrogera d’ailleurs ce réel, s’il est proscrit d’y jeter un regard radical ?

Il y a cette phrase sans doute énigmatique, souvent citée, encore dans ce livre, d’Arendt selon laquelle « seul le bien est radical ». Arendt oppose à la radicalité du bien la banalité du mal. Il ne me semble pas pour autant qu’elle juge tout mal banal. C’est une forme particulière du mal, celui de l’absence de pensée, de la démission éthique, de la soumission bureaucratique aux procédures, qu’elle vise, à travers le cas Eichmann, dont on sait maintenant qu’il ne correspondait pas au profil. Les terroristes sont-ils aussi banals que des ronds de cuir déresponsabilisés ? Médiocres parfois, sans doute, oubliant leurs cartes d’identité dans les voitures. Banals, on peut en douter. Les parcours de ces gens n’ont souvent rien de banal. Certains sont tout à fait redoutables, notamment pour recruter, entraîner, propager une idéologie, organiser, et aussi combattre. La philosophie aurait tort de leur appliquer des concepts réductionnistes.

La manière dont sont présentés les « radicalisés » par la doxa s’intègre pour l’auteure dans un dispositif plus large, celui du « choc des cultures », expression elle aussi sabotée, puisque justement, et ici la démonstration est brillante, la culture est ce qui ne peut pas s’entrechoquer avec une autre culture : « la chapelle sixtine ne saurait déclarer la guerre à un temple aztèque ». La culture est précisément le fruit d’un « non rapport » qui devient rapport à partir de la création, et uniquement d’elle.

Le mot « radicalisé » associe donc désormais le fait de saisir un sujet à la racine et la terreur. Ainsi, chemin faisant, sans assumer un discours explicite, mais en s’introduisant au cœur de la compréhension, le consentement à l’égard du cours du monde s’impose comme la seule option, toute autre attitude étant renvoyée à la complicité ensanglantée. La répétition du terme le rend indiscutable. C’est proprement insupportable à la philosophe, la pensée consistant justement à saisir le monde par ses racines, à la manière de Descartes. Il est évident, pourtant, qu’il « existe des combats radicaux qui se font sans violence ».

L’autre perversion de ce terme de « radicalisé » est qu’il s’applique de facto, uniquement aux terroristes se réclamant de l’islam. Or, on ne manque pas d’une diversité de tueurs. Comment appeler les assassins de Columbine ? On ne les affuble pas du qualificatif de « radicalisés ».

Au bout du compte, nous sommes invités à nous demander ceci : vouloir ramener à la dite normalité n’empêche-t-il pas d’interroger la normalité comme le ventre fécond des monstruosités ? Est-ce l’utilité indicible des monstres les plus terribles ?

Jérôme Bonnemaison

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