Simplement tragique, la vie, parfois – « Manchester by the sea » – Kenneth Lonergan

Manchester-By-the-Sea-UK-Poster_UNEPlus malheureux que les pierres, il y a donc ce film aux tonalités grisâtres, « Manchester by the sea ». Si vous avez un ami qui n’a pas pu, tout coincé par son éducation virile, pleurer depuis longtemps, c’est un viatique efficace à son intention.

 

Quelle tristesse ! A tel point qu’on n’imagine pas pouvoir survivre comme les personnages, dans ces décors de ville balnéaire sans charme, dominées par la voiture, l’urbain américain reposant principalement sur la carlingue et se permettant l’étalement sans fioriture, dans ce pays à conquérir. C’est triste, c’est fonctionnel, ça n’a pas d’Histoire, si peu. Ce n’est pas une promotion pour les Etats-Unis, pas non plus un chromo sur la crise. C’est l’ennui simple. La mer, les amis, ce n’est pas forcément le bonheur. Ni même la beauté.

 

Pourtant on est heureux d’avoir vu ce film après un moment d’abattement à mon avis inévitable (si ce n’est le cas, on doit vite consulter). Ce qui reste tout de même un mystère à mes yeux. Comment peut-on sortir satisfait d’une épreuve aussi accablante ? Du spectacle du malheur possible, crédible. Les mécaniques de la catharsis sont perceptibles, parfois, mais là ils m’échappent un peu. Nous trouvons doux de laisser parcourir notre esprit sur des lignes de torture que nous nous infligeons, par la fiction.

 

Le film nous fait percevoir la terrible contingence des horreurs.  Elles tiennent à rien, parfois. On n’a pas besoin d’un apocalypse nucléaire. On n’a pas besoin d’avoir beaucoup failli. Le pire, c’est que la vie, quand elle commence à vous étrangler, continue, elle ne cille pas. Elle ne se déguise pas en habits de tragédie, elle ne ressemble pas à un opéra, tout d’un coup. Il y a bien les enterrements, mais le prosaïque vous guette, dès l’organisation des obsèques. Tout garde autour de vous une apparence banale, ce qui est d’autant plus révoltant. La nature semble vous mépriser, le monde tourne.  Les voitures ne s’arrêtent pas de démarrer, le jour vient, les heures s’écoulent. Il faut continuer de travailler, peut-être heureusement, sans doute oui.

 

Autrui ne sait comment procéder avec vous et vous devenez gênant. Le malheur éloigne. Il sème la terreur à vrai dire. Et le personnage tragique a ceci de pratique qu’il peut aisément servir de bouc-émissaire, au prix d’un peu de manque de rigueur et d’un manque d’empathie. Ce dont le déficit est rare. Reste la tentation de la violence, de la mutilation même, pour sentir qu’on existe encore. Casey Affleck s’y emploie.

 

Mais en même temps, cette contingence sauve. Même au milieu des tragédies ou du glauque, on peut continuer à rire, à ressentir de la complicité, à vivre des moments cocasses avec son neveu, à respirer un peu au milieu du franchissement des tortures morales.

 

Le moins que l’on puisse dire est que le film ne flatte pas son public. Il le plonge dans le drame et ne le sauve pas. On pourrait s’attendre à un mécano américain habituel, intégrant la rédemption, le « born again », la découverte de la sagesse, la découverte des leçons de vie qui attendaient au bout du tunnel.

 

A la place, on aura cette leçon : il n’est pas vrai que « quand on veut on peut ». Parfois on voudrait bien mais voila, on ne peut pas.

Il n’est pas vrai que l’amour et la loyauté suffisent. Ils se heurtent à des forces encore plus puissantes, possiblement.

Il n’est pas vrai que le pire soit une ruse de la providence pour vous éprouver, qui débouchera sur une divine surprise, la rencontre qui vous sauvera.

La bienveillance ne vous attend pas au bout d’un jeu de piste un peu compliqué.

 

Il n’est pas vrai que nos forces soient inépuisables.

« Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » ?

Une profession de foi ! Rien d’autre.

Ce qui ne me tue pas peut me blesser, m’avachir, me fragiliser à jamais.

Ce n’est pas parce que les livres de Boris sur la résilience se vendent bien que vous pourrez y accéder.

Les tragédies résonnent dans le temps, parfois.

Ce n’est pas parce qu’un malheur vous frappe que vous avez payé votre part. Un autre attend peut-être au tournant. Ne nous mentons pas à ce sujet.

 

Il n’est pas vrai non plus que tout soit réversible, parce qu’on aurait décidé d’effacer les dettes. Il est parfois nécessaire d’accepter l’irréversibilité des dégâts. Des vies sont gâchées. Les milliers de mantras que l’on déversera sur quelqu’un n’y changeront rien, et vous pourrez lui transfuser du Montaigne, ce serait peine perdue. Une mère est partie, ce n’est pas parce qu’elle revient que tout est réglé. Les tragédies ne guérissent pas de virus passagers. Ce qui a failli est parfois toujours là, parfois se déplace.

 

La culpabilité est un chancre. Les horreurs partagées, même quand la bienveillance est là, rappelle trop les horreurs. Les décors sont imprégnés de spectres.

 

Le principe de causalité est là. Il est tragique. Un petit rien provoque le pire, et ce petit rien vous ne l’effacez pas au motif que ce n’est rien dans votre tableau général, que vous avez réalisé de grands efforts par ailleurs. La vie ne vous paie que d’instants, fragiles.  Vous n’êtes garanti de rien de rien. Mais vous n’êtes pas forcément seul et ça c’est une merveille qui s’exprime n’importe comment, n’importe où.

 

La construction même du film, efficace, évoque le remugle marin, car bâtie sur une alternance réussie entre le présent et les flash backs qui viennent donner son sens aux scènes suivantes. Ce n’est pas seulement Manchester qui est « by the sea » mais toute la vie. Changeante, sourde aux drames, brassant les vagues comme le présent et le passé dans la mémoire.

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