L’ombre, derrière ces proies – « Les proies » de Sofia Coppola

coppola.pngLe puritanisme ne parvient pas à grand chose, à en croire Sofia Coppola, sinon à couvrir d’un voile de pudeur ce qui doit être dissimulé sous peine de montrer ce qui est indicible, trop dangereux à savoir, menaçant le contrat social.

 

La répression des moeurs dans les pensionnats non mixtes, la séparation des hommes et des femmes, n’ont réussi qu’à enflammer les fantasmes et à exciter les passions, comme on peut le voir dans « guerre et paix« , dès qu’une maison d’aristocrate est visitée par un noble coeur à prendre. On se pâme. On palpite. Comme les Soeurs du couvent où Cyrano vient visiter Roxanne et déclenche moult manifestations d’agitation. On ne dort plus si le Loup est là, dans les murs. Et cela ne tient pas à l’âme russe. Coppola le transporte en Virginie.

 

La rareté excite. La mixité apaise. On ne déshabitue pas l’humain de ce qu’il a de plus profond en lui aussi aisément, par l’habitude de se cloîtrer et d’éviter l’autre sexe. Aussi les privations induites par les règles de vertu provoquent-elles les excès dont elles sont censées prémunir les créatures. Et ces excès peuvent, une fois aigris, se transformer en violence destructrice.

 

Voir le mal, là-bas dans ce monde,  depuis la fenêtre d’une grande bâtisse isolée, d’où l’on entend des explosions guerrières et l’on décèle des incendies, ne permet pas d’expurger ses propres pulsions de mort. Le pêché n’est pas non plus isolable chez ces soldats sauvages, « ventres bleus »,  brutes et violeurs (quelle excitation, tout de même, d’en voir un arriver),qui menacent les Etats confédérés. Le péché est ici. Dans la maison. Chez ces filles là.  La fragilité apparente, aussi, ne garantit de rien. La violence est féminine, aussi. Médée n’est pas un cas unique. Le loup attire, on ferait tout pour regarder dans sa cage, pour y entrer. Mais on a aussi envie de participer à la chasse à courre.

 

Avec « Les proies »,  film dérangeant, peut-être d’ailleurs pour les féministes au vu de son propos général introductif, qui montre filles et femmes tombant dans la dépendance absolue face à la présence masculine, Sofia Coppola installe dans le sud américain lent, émollient, paradoxalement placé sous la menace du débarquement des soldats de la guerre de sécession, un drame tragique dérangeant, dans la verve assumée de son « virgin suicides » des débuts (Kristen Dunst n’étant pas ici par hasard).

 

Sofia Coppola a obtenu le prix de la mise en scène à Cannes, et peut-être doit-on y voir le résultat de ce choix de dresser la tragédie violente dans cette atmosphère particulière de paix sudiste d’apparence, paradoxe qui vient renforcer, par l’atmosphère, celui qui voit les proies devenir les louves.

 

Son cinéma, s’il insiste sur la psychologie individuelle, a cette capacité étonnante a appréhender les logiques de meute. Autrefois ce fut pour établir comment l’idée du suicide pouvait s’emparer d’un collectif, ou bien comment on peut devenir cambrioleur de stars, aujourd’hui il s’agit du crime de sang froid. Pour Coppola, la norme la plus puissante est celle de la communauté immédiate, et elle ne semble pas trop croire à la puissance des morales kantiennes en ce monde. On s’arrange de tout. On peut même oublier le pire, immédiatement. On peut fermer les yeux, quand la loi du groupe est la plus forte et qu’elle l’exige. On se plie.

 

Un homme, soldat nordiste plus ou moins déserteur et blessé, Colin Farrell, impeccable car jouant avec sobriété, le piège de son rôle étant de jouer avec arrogance, est sauvé de la mort, recueilli par un pensionnat de jeunes filles qui subsiste tant bien que mal. Les femmes et les jeunes filles qui y restent malgré la guerre y sont peu nombreuses mais elles offrent un large éventail générationnel, de la patronne incontestée Nicole Kidman, toujours aussi impressionnante dans les huis clos, à l’adolescente Elle Fanning, belle, déjà dotée des atours d’une féminité qui en ces temps faisait de vous une femme, mais à la lisière de l’enfance encore. En passant par la beauté corsetée de la trentenaire Kristen Dunst, toute frustrée manifestement d’être enfermée là.

La diversité de ces figures féminines implique un faisceau de projections diverses à l’égard du mâle qui s’immisce dans la maison. Mais la cible est la même. C’est lui qui désormais focalise les pensées, les songes, les espérances, et le choix lui semble illimité, de recourir à l’amitié de l’une, aux faveurs de l’autre. Il semble bien disposer de proies. C’est ce qu’il doit se mettre à considérer.

 

L’arrivée d’un homme dans le gynécée a un effet nucléaire, alors que les relations sociales y sont rares et systématiques, que le quotidien est uniforme, rien ne vient permettre de sublimer certaines pulsions réprimées, que les pères et maris sont morts ou loin.

Chacune ne pense plus qu’à cela et projette tout ce qui est possible sur cette présence. Ce balourd, au départ, s’y prend bien, prudent qu’il est car pouvant être dénoncé par ces femmes du sud, puis il prend ses aises dès qu’il se sent accepté.

L’intéressant, c’est qu’il n’est pas machiavélique, au contraire il ne calcule pas trop, il s’en remet à ses pulsions, et il n’est pas bien malin.

 

Mais sa présence est trop importante. S’il ne satisfait pas aux attentes de celles qu’on peut penser comme ses proies, il deviendra la proie, à son tour. Celle de la tentation de castration et de la vengeance, et les filles, concurrentes pour son attention, seront capables de se rassembler à nouveau pour le grand sacrifice. C’est que l’amour est tout proche de la haine, qu’Eros est dos à dos avec Thanatos.

 

Le dérangement est réel. Le film évite certains écueils. Il aurait pu par exemple tourner en film d’horreur, ou en dénonciation unilatérale de l’homme ou des femmes. Ce n’est pas le cas. Personne n’est vraiment sauvé dans cette affaire et c’est tant mieux.

Qu’est-ce qui empêche alors de parler de chef d’oeuvre ?  Sans doute le manque d’épaisseur des personnages, saisis dans les fameuses dynamiques collectives que S. Coppola excelle à déployer. Un manque d’audace charnelle aussi. Puisque tout de même, il s’agit de ça. Et puis un peu de didactisme, lorsque Farrell vient quasiment exposer la théorie freudienne de la castration pistolet à la main.

 

Ce n’est pas fortuit si on mène des guerres atroces comme celle de sécession. Le meurtre est en nous, indéniablement. Pas très loin. Universelle possibilité, comme la faculté de juger. Nous ne devons pas trop nous laisser leurrer par les leçons de maintien, les chants doucereux et la délicatesse des mises.

 

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