L’artiste peut transformer les défaites en victoires – « L’ombre d’une photographe, Gerda Taro » – François Maspero

gerda-taro-pohorylle1Je voulais en savoir un peu plus sur la figure de Gerda Taro, Gerta Pororylle de son vrai nom de juive allemande exilée en France, grande photographe de guerre pendant le conflit espagnol, auprès de son compagnon Robert Capa (André Friedmann).

Leur courte aventure amoureuse et artistique est fondatrice du reportage photo, elle est féconde en réflexions sur le rapport de la politique à l’image, à l’art plus largement. La belle Gerda Taro, femme libre s’il en fut, est morte à vingt sept ans. Sans ses photos et celles de Capa, qui longtemps furent mélangées,  la guerre d’Espagne n’aurait sans doute pas marqué autant l’opinion de son temps, suscité une grande solidarité internationale, et occupé une place aussi importante dans les imaginaires plus tard. La place de l’écrit déclinant, ce qui n’a pas son image tend à disparaître, purement et simplement. Certes, l’image est parfois une caricature, une ombre vide, comme un tatouage de che guevara sur une épaule d’un motard, mais elle peut aussi être le lien authentique vers les trésors du passé.

J’ai constaté que François Maspero, dont le rôle d’éditeur fut proprement historique en France, et à ce titre compta vraiment dans l’histoire des idées de notre pays, ‘auteur de très belles mémoires que j’ai aimées, avait consacré un portrait à Gerda Taro.

gerda-taro-03« L’ombre d’une photographe, Gerda Taro« , est bien un portrait et non une biographie. Maspero aurait rêvé de pouvoir rencontrer Gerda vieillie, si elle n’avait pas été écrasée absurdement par une perte de contrôle d’un char républicain lors de l’échec de la contre offensive de Brunete, pour désenclaver Madrid, alors qu’elle avait évité les balles sur le front, où elle était au plus près des guerilleros. Avant de mourir, elle aura réussi à rendre compte d’une victoire républicaine, certes éphémère, dans une bataille. Elle meurt en 1937, s’épargnant la déconfiture, et peut-être les camps français, où elle aurait été internée en tant qu’allemande antifasciste et peut-être livrée aux allemands.

Longtemps Gerda Taro sera subsumée par l’oeuvre de Capa, l’exilé hongrois, non pas une « recup » de sa part, mais parce qu’à l’époque ils ne s’obsédaient pas des droits d’auteur mais défendaient une cause. Plus tard, Capa, qui meurt en Indochine, en suivant un conflit qui devait le dégoûter, donnera bien des gages de son admiration pour celle qu’il aima passionnément. Nombre de photos étaient signées Capa et Taro, sans qu’on sache qui les avaient prises. Mais après sa mort, la signature de Gerda a été enterrée sous la catégorie « agence Capa ».

220px-RepublicanWoman1936GTaroAvant de défendre, appareil photo à la main, l’Espagne républicaine, Gerda Taro avait résisté en Allemagne nazie, distribuant des tracts, incarcérée.  Elle s’en sort grâce à un passeport polonais, et part pour la France où elle rejoint toute l’intelligentsia progressiste allemande, alors appuyée par leurs confrères français. C’est Clara Malraux, à l’époque soutien indéfectible des exilés, qui a aidé Gerda Taro à s’installer.

Elle va rencontrer Capa-Friedmann, hongrois déjà connu pour le premier photo reportage sur Trotsky (contre son gré).  Deux ans d’amour commencent, loyaux mais pas forcément fidèles, des deux côtés. Ces gens tiennent avant tout à leur liberté, chacun en pense ce qu’il veut.

taroTaro a une idée de com’ ultra moderne : créer une légende autour d’un fameux  » Robert Capa », photographe américain censé être très célèbre. L’idée, qui tient du bluff total, booste l’activité de son compagnon. Gerda, elle, devient le pivot d’une agence. Elle s’initie à la photo et apprend très vite.

Ils filent en Espagne dès le début de la guerre civile, et deviennent les principaux fournisseurs de clichés qui font le tour du monde, aussi bien des photos de la population civile que du front. Capa prend la photo la plus célèbre de la guerre, celle d’un républicain fauché en plein assaut, sortant d’une tranchée. Ils sont choyés par la presse communiste française (« Regards », « Ce soir »), influencée par l’agent argenté du Komintern que fut le redoutable Willy Muzenberg, qu’ils ne semblaient pas connaître (mais ils fréquentaient Koestler, un de ses principaux collaborateurs). Mais les photos circulent dans le monde entier, et les deux photographes nouent des relations élargies.

Les staliniens essaieront de récupérer la figure de Taro, martyre. Mais rien ne prouve qu’elle ait véritablement frayé avec eux. Elle a plutôt suivi leurs ennemis de la gauche non communiste pendant un temps sur le front (les anarchistes, le POUM). Certes, elle s’adapte et continue de soutenir les républicains quand les communistes prennent la direction des opérations et épurent l’armée.

Mais il était presque impossible, à cette époque, de ne pas frayer avec les communistes d’une manière ou d’une autre en Espagne, et dans le milieu antifasciste européen. Rien n’indique que Taro et Capa aient été affiliés à l’Internationale Communiste, ni à quelque autre mouvement d’ailleurs. Ils étaient de gauche, c’est certain. Mais libres. Leur manière d’agir était de rendre compte par le geste photographique, de la souffrance du peuple en guerre, de l’engagement des soldats. Leur présence sur le front était d’ailleurs fort appréciée par les troupes. La qualité des photos qu’ils ont produites, insiste Maspero, n’aurait pas été possible sans un préalable de confiance nouée.

taro2On peut douter du fait que Gerda Taro, libre, séductrice, animée par le gout du jeu, ait été attirée par l’odeur de rond de cuir dégagée par les agents staliniens.  Elle qui admirait par dessus tout John Dos Passos, dégoûté, rompant avec Heminghway le suiviste, de la ligne des communistes en Espagne.

L’oeuvre de Taro, celle de Capa, sont à la base d’une utilisation nouvelle, « choc », de la photo dans la presse, pour le pire et le meilleur. Les petits appareils comme le Leica le permettent. C’est l’époque d’un enthousiasme autour de la vérité censée être offerte aux masses par la photo. Comme en témoigne notamment les écrits de Walter Benjamin. La critique viendra plus tard (de l’optimisme de Benjamin à la dureté de Susan Sontag quelques  décennies plus tard, on mesure un immense fossé). Les possibilités manipulatrices de la photo n’ont pas encore été décelées, sauf par certains magnats blancs ou rouges. On insiste plutôt sur l’intérêt du témoignage direct, qui impressionne. Bientôt, à Iwo jima comme à Berlin on montera de toutes pièces des scènes de photographie lyriques (les drapeaux hissés).

A cette époque, les photos de Taro et Capa n’échappent pas à un certain lyrisme, qui fleure le « réalisme socialiste ». Mais il serait anachronique de leur reprocher, alors que ces dérives n’ont pas encore adopté leur forme systématique. On ne peut présager de l’évolution d’une oeuvre qui n’a pas pu se poursuivre. D’autres artistes ont su se remettre en cause, eux aussi enthousiasmés naïvement.

gerda-taro4Les républicains ont perdu la guerre. Leurs squelettes, par dizaines de milliers, dorment sous la terre d’Espagne. On les déterre et on polémique sur le passé, pour oublier parfois, comme le dit l’écrivain Molina, l’indigence politique du présent. Qui nous a légué la mémoire de ces hommes et de ces femmes ? Qu’est -ce qui fait que des jeunes femmes kurdes se battent contre Daesh en évoquant l’exemple de leurs ancêtres d’Espagne ? Les artistes. Et ce qui a survécu des artistes, c’est ce qui était proprement artistique, c’est-à-dire irrémédiablement libre. Les oeuvres bureaucratiques édifiantes n’ont pas survécu. C’est pourquoi Taro survivra dans ses photographies. Avec le temps, les défaites les plus lourdes, les plus terribles, contre les chemises noires, contre la terreur moscovite, se mettent parfois à ressembler à des victoires. Contre toute attente. Il faut croire, même quand on est matérialiste philosophiquement, aux forces de l’Esprit.105247199_o

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