Chapeau bas – « Barbara », film de Mathieu Amalric

barbara_slider-3.pngBarbara n’a pas eu droit à son biopic édifiant, téléologique, moral. Et c’est tant mieux. Il faut être bien doué pour réussir un biopic.  Elle a eu droit pour sa part à un film magique, créatif et singulier, qui, j’en prends le pari, sera plus tard considéré comme un film d’école par ses partis pris.

 

Ce « Barbara » avait certes tout pour me plaire, et donc tout pour me décevoir tellement j’avais espoir en lui. Elle est une des artistes que je préfère. Mathieu Amalric est un acteur et un réalisateur que j’apprécie tout particulièrement, et j’admire Jeanne Balibar. Ils ne m’ont pas déçu. Oh que non.

Certes, il y a tricherie, car moi qui aime tellement ces chansons, je suis évidemment travaillé de les entendre, attendri comme on le dit de la viande, comme préparé à recevoir les scènes par un haut niveau d’émotion, me rendant disponible. Mais j’entends que des spectateurs moins férus de Barbara avaient aussi été emportés.

 

C’est un film sur un film qui se réalise au sujet de Barbara. C’est par ce biais que les deux complices, Amalric et Balibar, parviennent à rendre justice à l’émotion, à mon sens unique, que cette chanteuse est capable de susciter. Quand on écoute Barbara, la sophistication laisse place à un corps balayé par l’émotion.  Du baroque au désert. Ici il est exactement de même. Tel est le meilleur hommage qu’on pouvait lui rendre.

Il parlera aux passionnés de la chanteuse car il rend justice à la fascination qu’ils éprouvent pour cette femme là. Sa radicalité dans la sublimation n’aurait pu qu’être abîmée par un biopic. Elle avait créé un personnage. Un personnage mystérieux. Et le mystère est ici préservé, par le choix du film dans le film, qui approche au plus près mais ne peut pas toucher ni réduire à une parodie.

 

Amalric, metteur en scène du film dans le film, est un maniaque de la chanteuse. Il réalise ce film pour espérer la voir s’incarner, en assumant un fétichisme certain. Quand il en capte des bribes il vit, enfin, ce qu’il aurait aimé vivre. Il était jeune quand elle était déjà âgée, il aimerait manifestement remonter le temps. Comme dans cette scène de concert ou il vire un figurant du public pour avoir sa part du spectacle. Ce film n’est pas pour lui un simple aboutissement mais comme pour l’actrice, une apogée. Il continue, pendant tout le film, à s’imprégner de ce qui reste disponible de la chanteuse.

 

L’art imite la réalité, nous a t-on dit durant l’Antiquité. Platon méprisait cela, car l’imitation dégrade. Mais la mimésis, sujet peut-être central du film, ne suffit pas. Plus loin on la pousse, plus on ressent l’échec de la démarche, de toute manière, et la fuite de l’objet. Il n’est pas possible de faire revivre. Les moments d’exaltation qui rapprochent sont suivis du sentiment de défaite.

Chaque shoot de réalité reconstituée autant que se peut ne peut que renvoyer au désir d’un nouveau shoot.

Ainsi le film ne cesse de superposer les scènes jouées, les plus proches possiblement du réel par Balibar, et les images d’archives, en semant volontairement le trouble. Est-ce elle, ou bien l’autre ?

Le spectateur se met en vigilance, attentif au moindre indice, le temps qu’il analyse, on a déjà passé la frontière entre le passé de Barbara et le présent de Balibar, dans les deux sens. Nous percevons ainsi tout ce qu’il y a de troublant dans la possible ressemblance, et la certitude de la différence. Ce procédé, tout brechtien ce me semble, nous rend intelligent en tant que spectateur.

 

Quoi qu’il en soit, nous resterons dans le palais des glaces. Il y aura toujours l’original et l’imitation, le réel et le miroir, le miroir qui se réfléchit dans un autre miroir, même. Etre acteur, être metteur en scène, c’est fantasmer, jouer, mais c’est aussi savoir que cela reste un jeu. Et en vivre la mélancolie.

 

Au départ Balibar (Brigitte, l’actrice), porte un faux nez, puis elle n’en a plus besoin car elle s’est imposée à nos yeux comme une Barbara crédible dont on se paie le luxe de souligner le profil en découpant sa silhouette par l’éclairage. Mais la superposition ne suffit pas à coller l’imitation et la réalité. La superposition continue, elle est nécessaire, on ne rejoindra pas Barbara. On restera dans la caverne de Platon.

 

Tout le film est nourri de cette volonté de s’approcher au plus près, partagée par tous. La volonté éperdue du metteur en scène de voir Barbara dans Brigitte fait peur à cette dernière qui le maintient à distance, de peur d’être cannibalisée (il lui parle avec la voix de Brel, quand il lit les dialogues entre le belge et la française). Mais elle-même se prend au jeu, elle a accepté le pacte du metteur en scène. Elle est comme lui, elle vivra ce film, elle réécrira les dialogues aussi, comme lui. Elle est une artiste de cinéma. Elle partage le même fantasme.

 

Elle lui ressemble tant, à cette chanteuse, elle l’interprète si bien (quel talent d’interprétation de chanteuse chez Jeanne Balibar !), et elle joue du piano. Elle ne conduit pas, comme elle. Elle utilise la camionnette qui sert pour la tournée dans le film pour ses propres virées, on ne sait si elle répète pour jouer le film ou un concert. L’actrice a besoin (Brigitte et Jeanne) d’entrer dans la peau de Barbara, de devenir un peu Barbara. En cela elle donne au metteur en scène accès à son fantasme mais elle semble savoir qu’il ne faut pas aller trop loin, elle le fuit, elle file entre ses doigts entre les scènes. Mais parfois on ne sait plus si elle répète ou si elle est Brigitte. Si elle imite ou si elle ressemble. Pour imiter elle doit ressembler. Pour ressembler elle doit imiter. Le cinéma n’est pas que de la technique, à en croire Amalric et Balibar.

 

L’actrice qui s’échappe c’est aussi la vraie Barbara qui s’échappe, qui ne tient que dans des images d’archives, des photos, toujours les mêmes. Qu’on peut regarder sans cesse, agrandir sur les murs. Mais toujours les mêmes. On ne pourra plus produire des images de Barbara. On ne pourra que l’interpréter. C’est la limite de l’image. C’est la frontière des artistes de cinéma, quelle que soit leur radicalité.

 

Il y a une scène magnifique, douloureuse comme les chansons de Monique Cerf.

Balibar-Brigitte-Barbara, chante et joue du piano, dans l’appartement reconstitué de la chanteuse. Mais la scène est finie, elle était magique. Il faut débarrasser le piano, trop vite. On le suit dans un hangar, les techniciens, comme des agents d’un inconscient collectif dans l’équipe, en confient la garde à Brigitte un moment.

Il y a là un ancien proche de la chanteuse. Il a vu, à peu de détails près, renaître le passé. Et puis on voit se rejouer, avec une douleur apparente, la tragédie de la disparition. Le piano qui sort c’est le corps de la chanteuse admirée qui s’en va, encore une fois.  Le prosaïsme des obsèques. Cette scène de rien du tout est déchirante, et les artistes se vengent, tout de même, par l’artifice.

Balibar s’installe au piano dans le hangar, on éclaire, et c’est la voix réelle de Barbara qui chante alors que Balibar joue et mime le chant. On se paie un instant magique de rêve. De victoire contre la mort, de fusion. Comme ces gens, autrefois à Pantin, qui demandaient des prolongations de concert, en applaudissant une heure s’il le fallait, et Barbara revenait. On n’a jamais revu ça, dit-on. Ce n’est pas fortuit si le souvenir de Pantin revient fréquemment dans le film.

 

Ce n’est ni la ‘main de Dieu », ni « la main de Diable« . Mais le talent de ce duo d’une grande complicité qui nous offre ce joyau. « Merci et chapeau bas« .

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