Viser juste et déraper – « Les damnés »- Luchino Visconti

8491978On a reparlé des « Damnés » de Visconti l’été dernier, quand la comédie française l’a adapté dans la cour des papes d’Avignon. Je n’ai pas eu la chance de voir ce spectacle, et ne comptons pas sur nos diffuseurs audiovisuels pour nous donner accès aux créations les plus intéressantes du spectacle vivant contemporain. Mais c’était l’occasion de revoir « Les damnés« , le film original.

 

Le film, tout sauf distrayant,  se propose de décrire, à travers le sort d’une famille de grands propriétaires industriels, le rapport des classes dominantes au nazisme. La thèse qui sous-tend le film apparaît très juste. Le drame, parce que c’est un drame dont personne ne sort indemne, se déroule en trois actes politiques, qui n’apparaissent pas dans l’Histoire chronologique du nazisme mais en sont des moments essentiels :

 

-En premier lieu les riches se méfient de la vulgarité hitlérienne, mais cela ne les empêche pas de le financer. Ils se résolvent à pactiser avec ces gens dont le caractère plébéien les révulse.

 

-Puis ils « font » avec sa puissance politique, et tant pis pour leur aile libérale, tant pis pour les joyaux de la culture allemande qui brûlent dans les autodafés. Mais en cette seconde étape, les bourgeois (et les aristocrates reconvertis en propriétaires de moyens de production) pensent qu’ils vont « dealer » avec les hitlériens. La tentation est trop grande de se délester des rouges, grâce à ces voyous avec lesquels ont accepte de cohabiter.

 

-La troisième étape est l’intégration de force de la bourgeoisie dans le système totalitaire, la disparition de son autonomie.

 

Et ces transitions sont extrêmement brutales, comme elles le sont dans le film, symbolisées par les événements douloureux de la vie familiale.

 

La marionnette commode s’est retournée contre celui qui pensait la contrôler.  La bourgeoisie allemande a été la dupe des populeux qu’elle pensait duper. Mais au delà de la bourgeoisie on peut penser à toute la nation allemande. La faillite de la classe dominante a entraîné avec elle toute la société.

 

Le sort de la famille damnée évolue sur cette rythmique à trois temps. Le patriarche, alors qu’il accepte de rencontrer les nazis parvenus au pouvoir, donne une place grandissante au S.A de la famille. Mais cela ne suffit pas. Il est assassiné par son propre gendre, qui en rejette la faute sur le libéral de la famille, obligé de fuir. Le gendre assassin est aiguillonné par le SS de la famille. Mais il rechigne à donner au parti tout ce qu’il exige, alors une solution de rechange sera trouvée, en passant par le petit fils, qui deviendra SS.

 

La famille sera entraînée dans un torrent de trahison et de meurtre. On tue les siens, comme dans la Nation allemande, qui envoie dès 33 des allemands à Dachau (le personnage de Charlotte Rampling y meurt). Il n’y a pas de retour en arrière possible pour les personnages. Les nazis les ont entraînés dans leur logique, leur liant les mains.  Embarquée avec les nazis l’Allemagne devra aller jusqu’au bout, elle le sait, puisque jamais elle ne se révoltera.

La situation a laissé penser à chacun qu’il pourrait tirer profit de l’alliance, mais l’alliance les conduit à se compromettre dans le sang et à ne plus pouvoir faire marche arrière, le sang appelant le sang pour être recouvert. Le manoir de la famille, à la fin, ressemble à une sorte d’hybride entre un local de détente nazi et une maison aristocrate. Métaphore de l’hybride économique créé par le nazisme, qui n’a jamais éliminé le capitalisme mais en a pris la direction politique.

 

A la fin, Visconti, le réaliste, ne n’est plus du tout. On nage dans le métaphorique.

 

La baronne, à la fois la dupeuse la plus habile, et ensuite le personnage le plus dégrisé et dupé, semble symboliser l’Allemagne même, dont deux personnages, son fils pervers (la jeunesse), et son conjoint (les riches arrivés, qui n’ont pas les réticences des plus âgés), qui veut tout le pouvoir économique, réclament l’amour, sans l’obtenir jusqu’au bout, l’Allemagne écrasée par les nazis ne pouvant plus rien. L’Allemagne a trahi tout le monde.

Le pays va à la mort, croyant avoir Hitler à sa main, alors qu’Hitler consume le pays.

 

Il me faut maintenant en venir au problème du film. 

Visconti était homosexuel, nous sommes en 1970. Un des personnages essentiels, l’héritier légal de l’entreprise, joué par son propre amant, Helmut Berger, est un homosexuel, qui aime à se travestir. Mais il est aussi un pédophile, et le lien est opéré entre les deux pratiques. Plutôt, entre une pratique et un crime. Les scènes manifestant la pédophilie sont choquantes, mais ce n’est pas là le souci, c’est un choix que d’être explicite, même si on ne voit pas trop l’utilité pour le propos du film. Le premier problème est le lien entre homosexualité et pédophilie, qui plus est venant d’un homosexuel.

Je ne sais pas comment Visconti vivait son orientation, avec quel degré de culpabilité. Mais il y a là du très troublant. A vrai dire, ce film susciterait des violentes réactions s’il sortait aujourd’hui . En son temps, la pédophilie n’était pas un sujet de société. C’était question réservée à l’aide sociale à l’enfance et aux juges.

Mais le personnage de Martin, l’héritier, efféminé, est aussi tourné vers l’inceste. Tant qu’à faire.

Cela fait beaucoup.

Visconti consacre une longue partie du film, un peu digressive, à la Nuit des longs couteaux, qui va débarrasser Frédéric, l’amant de la Baronne, du SA qui le concurrence pour diriger les aciéries. Nous avons droit à de très longues libations de l’aile plébéienne des nazis, qui dégénèrent en orgies aux atours homosexuels.

Nous ne pouvons donc que le constater : l’homosexualité pour Visconti a partie liée avec le nazisme, comme le fascisme avait partie liée avec la perversité sadique tous azimuts pour le Pasolini des cent vingt journées de Sodome.  J’ai beau avoir de la sympathie pour le psychologue marginal Wilhem Reich, qui poussait les intuitions, freudiennes très loin, et voyait dans la personnalité sexuellement « corsetée », réprimée, la cause du devenir fasciste, je ne crois pas que la question sexuelle soit centrale dans l’avènement du nazisme. Ce serait rassurant de le penser. Si seuls les frustrés sexuels, les refoulés ne pouvant assumer leurs inclinations, ceux qui ne font pas leur outing devenaient fascistes, alors ils seraient moins nombreux. La libération sexuelle n’a pas vraiment éliminé le fascisme du monde, il faut bien le constater. Je veux bien considérer que la frustration joue un rôle pour certains types de parcours et de personnalité dans l’attitude totalitaire, mais je ne crois pas que ce soit un élément aussi primordial, qui mérite d’être au coeur d’une explication historique du nazisme.

On a parfois, dans certaines oeuvres, mis en avant un type de fasciste homosexuel, attiré par la virilité et la camaraderie, les douches prises en commun, etc. Mais il n’y a pas de raison d’émettre l’hypothèse d’ une sur représentation des homosexuels  dans l’extrême droite.

 

Je trouve très gênant d’assimiler la thématique de la décadence morale de la bourgeoisie (si on considère qu’elle a été « morale » à une époque, ce qui reste à démontrer), à l’homosexualité. Cela lie l’homosexualité et le dégénéré. C’est un propos radicalement homophobe. Et je ne doute pas qu’il puisse exister des homosexuels homophobes.

 

Dernière chose : une anecdote vécue. J’ai assisté à une conférence de Jonathan Littell lors de la sortie des « Bienveillantes ». On sait que son personnage principal, Maximilien Aue, est un SS homosexuel. La question de la référence à Visconti lui a été posée par le public qui débordait de la grande salle de la Médiathèque centrale de Toulouse. L’écrivain a répondu que le film de Visconti (je ne sais plus le terme exact mais c’est mon souvenir), le dégoûtait.  Si je retombe un jour sur lui, on ne sait jamais, je lui demanderai pourquoi. Qui sait, nous tomberions peut-être d’accord.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s