Les yeux grands ouverts dans la guerre – «  Si je survis », Moriz Scheyer – Paru dans la Quinzaine littéraire

ob_b008cc_51djuqlxl-l-sx327-bo1-204-203-200Je finis de lire le livre de Moriz Scheyer« Si je survis », le jour même des élections allemandes qui voient l’Afd, parti d’extrême droite aux accents révisionnistes, atteindre 13 % et mander des députés au Bundestag. Dans ma dernière tranche de lecture, je tombe sur cette phrase écrite en 1945 par cet intellectuel juif traqué, survivant grâce à la chance et à la solidarité de religieuses et de résistants  français : « la fin d’Hitler et du troisième Reich ne marquera pas la fin de cette mentalité (…) un démon enfoui ». La lucidité est admirable, courageuse car angoissante. Mais de quoi nous sauve la lucidité de quelques-uns ? Il y a du désespoir, indéniablement, à regarder une bibliothèque bien fournie sur ces sujets. A constater que les mots de Robert Antelme, David Rousset, Primo Levi, Charlotte Delbo, Imre Kertész ne sont assez puissants pour contenir la tentation de la haine nationaliste cristallisée en politique. Pas même en Allemagne, où pourtant le travail sur la mémoire a fini par être réel et approfondi, malgré les impérities de l’épuration après-guerre.

 

A l’heure où les derniers acteurs adultes de l’époque finissent leur existence, nous ne manquons pas, heureusement, de témoignages littéraires des horreurs nazies. Ces témoignages sont bien entendu inégaux en termes de valeur littéraire. Certains ont surtout une valeur historique, statut de document. Moriz Scheyer, qui fut un journaliste autrichien et un feuilletoniste reconnu de son temps, à vienne, très francophile et écrivant aussi en France, nous a légué le sien. «  Si je survis » est écrit en direct, au fur et à mesure de la fuite de l’auteur, de sa femme, d’une gouvernante « aryenne », qui pourtant ne les laissera jamais tomber et demandera même à être retenue avec eux. On sent dans ces écrits la volonté de rendre compte et de tenir bon en écrivant, les cervicales mâchées par la traque. Du point de vue littéraire, le document n’est pas d’une haute volée, car la sérénité n’était pas de mise. Mais on y trouve une grande lucidité, un aspect direct dans l’expression qui est la marque de l’écrivain, un regard qui se singularise, au sein des narrations de ce temps, par une ironie particulièrement acide et un sens aigu du sarcasme. Qualités protectrices comme une seconde peau contre l’adversité.

De plus le témoignage de Scheyer éclaire des aspects parfois négligés. Par exemple, si l’on était stupidement tenté de penser que les nazis n’ont montré leur vrai visage que tardivement, la lecture de Scheyer serait dégrisante. Il décrit comment dès 1938, le mot d’ordre « crève, youpin » éclatait dans les rues de Vienne, et la violence antisémite ravageait les rues allemande et autrichienne, sous le regard de tous. L’auteur prédit avec acrimonie les discours du futur, sous-estimant l’information des têtes légères allemandes : « ils auront le toupet de sortir la fable de « l’autre Allemagne » invisible ». Scheyer avait malheureusement raison. Nous avons un exemple nauséeux de ce discours dans le film « La chute » (Oliver Hirschbiegel) sur les derniers jours d’Hitler (sa pauvre secrétaire y concède, dans un extrait documentaire, qu’elle aurait dû s’informer mieux…). Cette relativisation fut une première étape. Le socle permettant ensuite aux dirigeants de l’AFD d’expliquer qu’il est temps de revisiter le passé et d’oser être fier du passé de l’armée allemande.

 

La trajectoire de Moriz Scheyer le conduit de Vienne en France, où il décrit le sentiment de honte de l’exilé, surtout quand il ne peut même plus concevoir la nostalgie de son pays : « même le mal du pays était devenu apatride ». Puis il est placé en camp de concentration. L’absurdité kafkaïenne de la bureaucratie française survivant en temps de guerre, le camp est libéré sans raison apparente, et il connait un répit. Mais il se retrouve encore une fois incarcéré à Grenoble, parvient à s’exfiltrer pour raisons de santé au bon moment, et se cache durablement dans un couvent lié à un asile de femmes, après avoir échoué à passer en Suisse. C’est là, protégé à la fois par les Sœurs et la résistance locale, qu’il traverse les dernières années de guerre, échappant de peu à des visites des chasseurs de juifs.

Scheyer peut donc nous offrir sa vision de la France occupée, coupante, certes : «  Rares sont ceux qui gardèrent suffisamment de dignité pour se tenir en marge des allemands ». Il dresse le portrait d’un pays paradoxal, donnant à la fois dans l’effroyable et le sublime.Certains milieux ont un comportement indigne dès la drôle de guerre : « jamais encore Cannes, Nice, Biarritz ou Chamonix n’avaient connu de telles saisons ». Paris est transformée en lupanar allemand : « l’aphrodisiaque nazi n’avait pas d’équivalent ». Il évoque, sujet méconnu, plus encore que le marché du « bon beurre », le vaste racket organisé au détriment des juifs, par les passeurs (il en est de même aujourd’hui en Afrique auprès des réfugiés), dont il sera victime à deux reprises. Marché sordide, très lucratif, parfois tenu par des fonctionnaires eux-mêmes. Mais en même temps il rend longuement hommage au courage solaire des solidaires et des combattants libres.

Comment un même pays, une même région, peuvent-ils produire des êtres dont les trempes sont tellement aux antipodes, eux qui sont issus de la même culture, des mêmes écoles ? Dans « Lacombe Lucien » de Louis Malle on entend que cela tiendrait à pas grand-chose, de basculer dans le maquis ou dans la gestapo française. Mais on peut aussi douter de cette simple « feuille de papier », au-delà d’une catégorie d’égarés hirsutes. Ce qui réchauffe en tout cas, c’est la loyauté à toute épreuve de celui qui s’est engagé à sauver , confirmant ainsi l’éclair de génie d’Hannah Arendt : « le mal n’est jamais radical. Seul le bien peut l’être ».

 

M. Scheyer écrit que la vie en camp de concentration est « un révélateur » des natures profondes, auquel on ne peut se soustraire. La guerre aussi. Elle oblige à choisir, à ne pas s’abriter derrière les mots, les propagandes, les postures. La guerre, celle de ce temps-là, celles que nous menons par écrans interposés et qui se rappellent à nous lors des attentats, ne parle pas que des perdants, même si l’Histoire est écrite par les gagnants. Elle parle de tous les protagonistes, qui se situent sur cette chaîne graduée de comportements décrite avec acuité : de la collaboration active, zélée, bénévole même, jusqu’au risque insensé pour protéger autrui parce que simplement, toute autre attitude n’est pas envisageable à certaines âmes. C’est pourquoi le souvenir d’une guerre est une invitation, non pas à voir dans l’Autre l’ennemi éternel, mais à interroger les échos de ces comportements en soi-même. Rien de ce qui est humain ne saurait, a-t-on dit, nous être étranger.

Jérôme Bonnemaison

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