La violence la plus civile qui soit – « Détroit », de Katrin Bigelow

hero_Detroit-2017Ce film vous saisit aux tripes et ne vous lâche plus jusqu’au bout. Il vous projette dans l’angoisse par des mécanismes d’identification qui tiennent au pur talent de cinéaste de Katrin Bigelow et de ses acteurs (on a le plaisir, avec cette absence de grandes stars, de retrouver des acteurs excellents jouant des rôles secondaires dans des séries comme The Wire ou Game Of Thrones).

 

« Détroit' »est un film impitoyable sur le racisme et la criminalité policière américaine,  attaque délibérée contre des méfaits contemporains et l’idéologie trumpienne qui excuse par avance les bavures, mais qui relate des événements atroces au coeur des émeutes de Détroit dans les années soixante. La référence au passé permet de travailler sur un matériau judiciaire consolidé, et de sortir le film des ornières de la polémique trop directement intéressée.

 

Des gamins noirs, et deux filles blanches s’amusent dans un hôtel. On est en pleine émeute à Détroit suite à des harcèlements policiers qui ont viré à l’affrontement dans un ghetto. L’un des occupants de l’hôtel tire avec un pistolet de course pour provoquer. L’armée et la police de Détroit, à cran, identifient l’hôtel. Parmi eux il y a un policier particulièrement violent, assassin, désireux de transformer la situation en guerre civile, qui n’a pas été suspendu malgré des preuves d’homicide contre lui. L’entrée des forces de l’ordre dans l’hôtel vire au cauchemar et à une escalade de violence, qui aboutit à deux meurtres par la Police.

 

Le procès des deux policiers aboutit à un non lieu général, parfaitement scandaleux, alors que la criminelle avait tout de suite compris qu’il s’agissait d’une embardée barbare de la part des policiers. Mais le jury blanc, aidé en cela par un président de tribunal complice et un avocat habile, efface les traces du scandale. Tuer des noirs c’est maintenir l’ordre, dans l’amérique des années soixante. Et ça l’est encore aujourd’hui, manifestement.  Les protections magnifiques permises par le droit américain jouent à plein pour les policiers. Mais pas une seconde pour les victimes noires. Le procès se transforme en un procès de l’essentialisme noir, délinquant et suspect, alors que les accusés sont des policiers blancs aux mains souillées de sang d’innocents.

 

A travers ce film, Katrin Bigelow soulève de nombreuses thématiques, comme le mécanisme de l’escalade dans un groupe dirigé par un sadique, où la norme devient la barbarie et où l’émulation joue pour le pire.

Mais aussi l’impossibilité de la conciliation à cette époque, où il était impossible pour les noirs de trouver une issue médiane. A cet égard il y a dans le film un personnage tragique de vigile noir qui essaie de pacifier la situation, de ménager les uns et les autres, et donc lui, mais se trouve projeté du côté des criminels blancs. Dans une société fondée sur la domination violente, il n’y a pas de no man’s land parce qu’on accepterait de jouer intelligemment avec les règles et de fluidifier les rapports humains avec son attitude. Quant aux représentants parlementaires noirs, ils sont réduits au commentaire inutile.

 

Mais le film évoque encore la responsabilité des pseudo neutres dans ce type de configuration (le « salaud » de Sartre en définitive). C’est parce qu’on laisse faire que les violents abusent, vont un pas plus loin.

 

On peut aussi penser, au sortir du film, à la place de la sexualité dans le racisme, thème autrefois creusé par Wilhem Reich.  Car c’est bien la présence dans l’hôtel de deux filles blanches qui déclenche le fureur des policiers, qui ne supportent pas ce métissage là, et ne parviennent pas à enrayer la réaction violente qui les saisit à la vision des filles qui sont là. Leur sentiment de supériorité est atteint en son coeur, ainsi que leur virilité fragile. La violence surgit alors comme un retour du refoulé.

 

Le film colle au fauteuil son spectateur, soulève le dégoût de la violence et de l’injustice.

 

On le doit au contenu de cette histoire dramatique, réelle, mais aussi à la mise en scène. La réalisatrice est décidément la grande artiste cinématographique de la violence, de notre temps. Elle ausculte la violence dans ses films, ce qui rend nécessaire de la filmer et de s’interroger à la fois sur sa nature et sur la manière de la rendre visible à travers le cinéma. La violence attire, et c’est pour cela qu’on va voir ses films, mais elle écœure en même temps. Katrin Bigelow est experte dans la mise en oeuvre de ce va-et vient qui semble soutenir son projet

 

Ce film est d’abord un parti-pris réaliste, dénué d’esthétisation quelconque. Ce qui lui confère un aspect de documentaire. Mais elle y ajoute une capacité à produire un cinéma très physique, avec ces corps filmés de près, accompagnés dans leurs mouvements par la caméra, qui conduit le spectateur à recevoir les ondes de choc de ce qui se passe à l’écran, comme dans « Démineurs« . Bigelow ose approcher des visages, elle demande beaucoup à ses acteurs, qui lui rendent bien.

 

Elle filme aussi comme si le caméraman était parmi les victimes alignées contre le mur, ce qui maximise la compréhension de ce qu’ils vivent, de la peur de mourir (les policiers organisent un jeu de la mort, laissant croire qu’ils exécutent un à un les habitants, afin de faire parler sur l’arme qu’ils disent rechercher).

 

Bien filmer c’est permettre de voir, mais c’est aussi organiser le rapport à ce qui ne se voit pas. Au bruit des tirs dans la salle à côté, aux cris des voisins. C’est cet effet de distanciation où le spectateur participe qui nourrit l’angoisse. Quand la salle s’allume, vous découvrez une assistance décomposée, assommée par la leçon de vie.

 

Les comédiens ne sont jamais dans des stéréotypes d’héroïsme, de lyrisme de la victime (on pleure fréquemment), et les criminels n’ont rien de diables mais surtout de pauvres types, parfois incertains et maladroits.  Le réalisme de réalisation se double d’un réalisme psychologique sans lequel il ne pourrait rien.

 

Et de plus, tout cela est honnête, les images d’archives insérées rappelant au spectateur le cadre. Vous regardez bien une fiction cinématographique, une interprétation. Mais inspirée de faits réels. Un procédé à la fois de distanciation et de gravité.

 

Le film s’est attiré des louanges, mais a aussi suscité la critique de part et d’autre. C’est logique, car c’est une oeuvre d’art qui est à hauteur d’homme et ne donne pas dans l’idéologie.  L’oeuvre d’art menace les discours clôturés. Il y a aussi des policiers qui ne sont pas racistes à cette époque à Détroit et le film le note. Les médias mentaient terriblement et on l’entend sans cesse. Le miroir tendu à l »amérique est terrible.

 

Il insiste aussi pour qu’on prenne en compte toute l’intensité réelle de la violence, de ce qu’elle signifie pour les corps et les âmes. En cela ce cinéma violent est un cinéma on ne peut plus civilisé et parler à son propos de voyeurisme est une stupidité. Les victimes de l’hôtel n’ont pas été respectées par la justice de leur pays, mais ce film leur rend justice.

 

Il ne minimise rien de ce qui est humain. Les tenants de la nouvelle étape malheureuse du politiquement correct ont parlé d’appropriation culturelle, puisque ce film d’activiste noir a été réalisé par une grande dame blanche. Et c’est sans doute ce qu’il y a de plus beau dans cette affaire. Le sens de l’universelle justice, de la révolte que suscitent de tels actes, ici, aujourd’hui et demain.

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