Fausse conscience au carré, « The Square », Ruben Östlund,

the-square-photo-988169Un musée d’art contemporain suédois expose un carré. Dans ce carré tout le monde est fraternel. C’est censé être un espace libéré de la domination, de la peur et de la méfiance, de l’égoïsme, une fenêtre utopique interrogeant nos dégénérescences. En créant ce carré l’artiste souligne que l’on pourrait y vivre mais qu’on n’y loge pas. C’est une question de choix politique.  On pense que c’est de ce carré que l’on va parler mais ce carré est dans un carré tout autre. Toute la Palme d’Or nous parle d’un autre carré. Celui des cadres sociaux de l’expérience véritable. Le carré dont il s’agit n’est pas celui qu’on dit.

 

Le carré de l’artiste c’est le carré de la fausse conscience du public de l’art contemporain venu contempler ses propres illusions. Le carré c’est le miroir de blanche neige. Le carré de la représentation et de la projection. Le carré de l’illusion de l’opinion progressiste. Le carré n’est pas une alerte mais un anxiolytique. Il rassure ceux qui  croient et s’y mirent.

 

Le conservateur qui organise l’exposition, certain de la vertu de ses opinions, est happé hors du carré de ses projections par une confrontation avec des  pickpockets, qui réalisent une véritable performance d’art contemporain, ironiquement. Ramené à la réalité de ses relations avec autrui, non médiatisées par son pouvoir, il va peu à peu se heurter à ses propres clôtures, celles d’un petit bourgeois, plein de préjugés envers les couches populaires.

 

Mais il se heurte aussi aux structures de pouvoir dont il bénéficie et qui dictent sa conduite, parfois à ses périls. Le « cela ne se fait pas » est plus puissant que tout, parfois.

 

Il se trouve aussi qu’une rencontre avec une femme, au même moment, cette femme osant l’interpeller sur son comportement banal de mec, vient interroger d’autres structures invisibles et impensées,  alors qu’il croit, comme ses collègues, que ceux qui exposent « the square » sont à l’avant garde de certaines valeurs. Ces valeurs apparaissent au contraire comme les ombres de la caverne platonicienne. Elles masquent ce qui surgit du quotidien. Et en particulier la déresponsabilisation. C’est la projection qui va permettre la déresponsabilisation. Puisque je suis attiré par the square, peu importe ce que je croise dans mon quotidien, le mendiant qui crève, les effets collatéraux de mes actions. Le génie du scenario est de renverser la vapeur et de confronter le personnage principal à la réalité de ses comportements quotidiens, au moment même où il défend un dispositif discursif responsabilisant voire culpabilisant.

 

Le film pourrait tourner à une dénonciation de l’art contemporain, c’est ce à quoi on s’attend, et comme tout bon film il nous déroute.

 

Il doit parfois être interprété ainsi, comme une énième moquerie sur le snobisme des cultureux, à mon sens bien légèrement.

S’il reprend les codes épurés de l’art de son temps, par raillerie sans doute, dans la mise en scène, il a usage de ce qu’il y a de meilleur dans une certaine filiation, justement, de l’art contemporain. 

 

Notamment dans cette longue scène du « gorille », qui marquera tout spectateur, laissée à notre méditation par une absence de conclusion, où l’on inaugure l’exposition par une performance violente qui souligne la lâcheté petite bourgeoise conformiste dissimulée dans ces milieux progressistes et critiques, qui ne sont pas à la hauteur de leurs prétentions d’opinion. Là aussi, « ce qui ne se fait pas », l’emporte sur toute autre considération. Si ‘ »ça se fait », si c’est « spirituel », on peut aller très loin dans l’abjection. Les gens qui se croient libérés ne sont eux-mêmes soumis qu’à d’autres conventions.  Alors que l’art est opposé à la vie dans tout le film, ici on organise une ambiguïté terrible entre l’art et la vie, et de ce fracas naît la révélation de l’hypocrisie. Mais ce sont d’abord les structures les plus fortes. La violence vient les secouer, mais elles résistent sacrément avant qu’une sorte de « décence commune » (Orwell) se décide à se réveiller face à elle.

 

Ces conventions étouffantes autant que protectrices n’ont pas encore prise sur l’enfance. D’où l’utilisation habile dans le film, qui suscite le malaise, du regard intrusif de l’enfant sur la manière dont l’adulte se débat avec l’exo squelette du social qui l’enserre. 

 

Il reste le rire, heureusement. L’intelligence du rire, conscience des contradictions. Spasme de la lucidité. Le rire de Dominic West (le Mc nulty de « the wire« , venu dans ce film jouer un gourou de l’art contemporain), qui réagit en rigolant aux insultes d’un malade du Gille de la Tourette pendant une conférence, alors que les autres essaient de se raccrocher à  » ce qui se fait ».

 

Le rire de Dominic West est peut-être celui du réalisateur. Et le nôtre.

 

Ça pique, les angles du Carré.

 

 

 

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