Un mysticisme de la chair – « Théorème » – Pier Paolo Pasolini

mangano

Un inconnu, beau jeune homme énigmatique joué par un Terence Tramp à peine reconnaissable pour un spectateur de notre époque, est invité dans une famille italienne bourgeoise des années soixante qui semble s’enfoncer dans le vide de son existence aisée.  Il séduit irrésistiblement un à un chaque membre de la famille, et consomme sexuellement la liaison, avec une facilité déconcertante, une absence totale de scrupule, une certitude absolue, en gardant presque le silence. Puis il s’en va, brutalement, provoquant un cataclysme pour chacun.

 

La mère de famille, magnifique Silvana Mangano, le recherche de jeune homme en jeune homme, qu’elle ramasse sur les routes avant de se donner à eux.

 

La jeune fille, jouée par Anne Wiazemsky, trait d’union entre Pasolini et Godard, tombe en catatonie extrême.

 

Le jeune fils de famille sublime dans la création artistique la plus post moderne. A la limite entre l’exaltation la plus débridée et le cynisme.

 

Le père de famille abandonne son usine, erre nu à la recherche de la clarté qu’il a perdue, ne pouvant plus vivre sa vie après une telle révélation.

 

La domestique, rentre à son village et devient une Sainte, instrument de miracles. Elle vit ce christianisme populaire, celui de la mère de Pasolini, auquel il était attaché.

 

Qui est le jeune détonateur ?

 

On pense que c’est le démon, peut-être. Il n’est pas si bienveillant, car il sème le désordre. Mais le démon ne provoque pas de Sainteté. Alors c’est peut-être Dieu. Ou Jésus. C’est peut-être, aussi, un Dieu vengeur. Pasolini a beaucoup culpabilisé de ses désirs.

 

Mais c’est un autre Jésus que celui du Vatican (partagé entre l’admiration de Pasolini et le dégoût pour son obscénité). C’est celui de Pasolini. Il apporte la grâce mais pas le puritanisme. Au contraire il s’inscrit dans un mysticisme de la chair. La divinité n’élude pas la chair, elle l’utilise. Pasolini ici rejoint toute une tradition artistique, mystique, qui a érotisé le corps de Jésus.

 

Mme Mangano c’est sans doute Pasolini, qui poursuit quelque chose de divin, de jeune homme en jeune homme. Jusqu’à la plage mortelle.

 

 » Théorème » est un film mystique, servi par un cinéaste qui n’est pas un philosophe cinéaste, un essayiste cinéaste, un poète cinéaste, mais bel et bien un cinéaste majeur de son époque. La marque de Pasolini, ici comme ailleurs, c’est la caméra subjective. Qui dit « il y a quelqu’un qui regarde », avant tout. Ce n’est pas le réel, c’est le fantasme d’un artiste que tu regardes. A tel point qu’on a des impressions proches du ressenti des subjectivité des films d’épouvante, quand la caméra semble un individu dangereux qui approche. Un regard obscène, parfois. D’une obscénité datée, mais qui a fait mouche en son temps. Pourtant on voit peu, mais on voit ce qui est interdit. Comme un slip usagé d’homme. Comme le désir sur un visage, suscité par cet objet.

 

Qu’est-ce qu’un « théorème » ? C’est un équilibre. C’est une perfection. La jeune fille jouée par Anne Wiazemsky, prend des mesures du parc, là où le jeune homme s’est allongé. Les proportions parfaites de la scène lui sont restées en tête.

 

Le film est très silencieux, absolument économe de dialogues. Car face à l’infini, on se tait.  » Ce que l’on ne peut dire, on doit le taire« , disait Wittgenstein. Comment y accéder ? Par la chair, on essaie.

 

La présence du jeune homme, et son contact charnel, apportent l’expérience de la grâce. Il n’est plus possible de vivre autrement, dit finalement le film, après avoir rencontré la grâce. Ce peut être Dieu, mais pourquoi pas la beauté ? Ce qui manque à la bourgeoisie italienne c’est peut-être de rencontrer la beauté. Elle a lâché la tradition, la conservation, les vieilles valeurs, elle a découvert le sexe. Mais la grâce ? A t-elle rencontré la grâce ? Du divin elle a tout oublié jusqu’à la grâce.

 

J’ai vu « Théorème » de Pasolini quelques semaines après avoir lu « La mort à Venise » de Thomas Mann, qui dit finalement qu’après avoir vu la beauté on peut mourir. Pasolini lui, dit qu’après avoir vu la beauté, on peut changer de vie radicalement. On peut tout envoyer par dessus bord.

 

 

 

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