Le plaisir de fréquenter un peu le grand Molière – « Tel était Molière », Georges Poisson

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La phrase « tout est politique » est mal comprise. Tout a une part de politique, sans doute, tout nous relie, mais tout n’est pas réductible à la politique, tout ne doit pas relever de l’affrontement politique, du volontarisme des pouvoirs, de la manipulation propagandiste ou de la force de la Loi. On reparle en ce moment du rapport entre l’œuvre et l’auteur, entre l’œuvre et l’auteur d’un point de vue moral, par instrumentalisation politique, à mon sens terriblement réductionniste.  On revoit malheureusement, à mon sens, ce qu’on pensait disparu avec l’esprit de censure réactionnaire, comme des manifestations demandant d’interdire une œuvre à cause des opinions ou pis, du comportement intime d’un auteur. Un metteur en scène infâme avec les femmes devrait voir ses films mis au pilon, nous dit-on, ce qui est une manière de se permettre d’interdire une œuvre, de briser ce tabou de la liberté créative, durement payé. Manière aussi, de s’en passer, des œuvres, et d’en rester à la pauvreté des préjugés et des jugements préconçus.

 

Il est absurde d’assimiler une œuvre à une biographie et de la réduire à un objet moral ou politique d’ailleurs.

Par contre, pas plus que l’amour n’est une flèche d’un ange tombant ici et là au gré de ses caprices, une œuvre ne tombe pas des nuées comme la foudre pour frapper au hasard (même la foudre ne le fait pas). L’œuvre éclaire la vie, la vie éclaire l’œuvre, bien entendu.

Proust a beau avoir raison contre Sainte Beuve, et une œuvre puise dans le secret de l’imaginaire, elle n’est pas réductible à un mécanisme biographique. Il n’empêche qu’un auteur est de sang, de chair et d’émotions, de douleurs de désirs et de joies, de passions, de vécu. Sa plume trempe dans l’encre de ses jours. La vie d’un auteur n’obère pas le mystère de la création. Mais elle permet de s’approcher du foyer où elle crépite.

 

Découvrir la vie d’un auteur, c’est aussi l’apprécier un peu plus, apprécier ses œuvres par un autre versant éclairé. Comme avec Molière, que l’on peut accompagner sa vie durant avec « Tel était Molière », de Georges Poisson, biographie précise, qui se démarque par le sens du patrimoine et des lieux de son auteur, permet d’ancrer le souvenir de Molière dans Paris ou ailleurs, à Pézenas, à Versailles naissant, à Vaux.

 

La vie de Molière est aussi, par sa narration, un moyen d’agiter le souvenir d’une France qui se recompose sans cesse, se transforme, se recrée. Il hante des lieux de son souvenir, mais les fantômes n’ont pas l’air qu’ils avaient de leur vivant. C’est une biographie d’Historien autant que de lettré. Mais d’Historien attaché à la pierre, à ce qu’elle laisse ressentir du passé lointain, sans illusion sur ce qui est dilapidé pour toujours. Le souci d’ailleurs, de la vie de Molière, c’est qu’elle manque, étonnamment au vu du rôle officiel de Molière, d’archives. Il faut au biographe un grand sens de l’hypothèse, et de l’autoanalyse pour ne pas romancer et trop verser dans le romanesque.

 

L’autre parti-pris de cette biographie là c’est d’insister sur l’importance des rapports entre Molière et Louis XIV, sans les idéaliser, mais justement en restituant ces liens dans leur équilibre (il rappelle notamment le rôle central de la fonction assez méconnue de Molière, héritée de son père, de valet de chambre du Roi, qui l’installait dans son intimité) mais  aussi dans leur caractère fondamental pour la vie de Molière.

 

C’est que Molière vit lors de l’installation de l’absolutisme d’après la Fronde. Il doit faire avec. Pour exprimer son génie il doit composer avec les grands protecteurs, et comme son génie est le plus grand de son temps, qui n’en manquait pas, c’est auprès du plus grand qu’il pourra trouver la garantie nécessaire. Molière acceptera d’être l’outil du Roi, comme d’autres, et notamment Lully, qu’il crut longtemps son ami mais qui le trahira, peut-être jusqu’à écourter sa vie en atteignant sa santé déjà faible. Molière sera très proche du Roi, qui le soutiendra souvent, mais il n’en sera pas l’ami, car le Roi n’avait pas d’ami, simplement des serviteurs.

 

Il est particulièrement émouvant de voir cet artiste géant, et d’autres, obligés d’en passer par le contrôle politique, sous peine de se taire à jamais, tout en trouvant le moyen de signifier ce qu’ils avaient à exprimer, envers et contre tout. Marcher sur la crête, ou sur le fil de l’épée, est partie intégrante de leur génie. Molière savait trouver la bonne vague pour sortir ses banderilles. Il frappait telle ou telle catégorie quand la fenêtre politique le permettait. Ce n’est qu’avec Tartuffe qu’il s’est un peu trompé, temporairement, faisant les frais de la tension entre le Roi, le jansénisme, les dévots, le Vatican. S’il fait des concessions, s’il répond au injonctions royales, c’est sur la forme, le genre, mais il ne cédera jamais sur son intégrité artistique. Le Roi qui n’était pas un grand intellectuel, mais aimait par dessus tout les artistes, savait d’instinct, lui-même danseur, qu’il ne fallait pas trop se mêler de la création d’autrui, et préfèrera instaurer une sort de dialogue avec eux.

 

Tout cela ne pourra pas durer. La main de fer, même bienveillante, mais toujours à la menace planante, ne sera plus supportée. Elle éclatera un jour, sous les coups de tant de talents étouffés par une société pré ordonnée.

 

Molière est tout sauf un opportuniste. Il prendra au système ce qui est nécessaire, mais il ne se cachera jamais contre des coups dont il savait qu’il ne pouvait, en plus, les supporter, lui le sensible, ce qui le rend infiniment attachant. Rien ne lui demandait, sinon les nécessités de l’esprit, de réaliser Tartuffe et de subir l’interdit, malgré le Roi qui cette fois-ci dut composer.  Il aurait pu précocement quitter la scène, et le sort méprisé de saltimbanque, qui lui coûta un enterrement infâmant d’ailleurs, pour la gloire de l’auteur reconnu, sans doute l’Académie française. Mais il n’abandonna jamais les siens, qu’on connaît mieux grâce à une biographie comme celle de Georges Poisson. Ceux ceux avec qui il tenta longtemps avant sa gloire d’ouvrir un théâtre à Paris, dans le Marais, échouant, puis auprès desquels il écuma la province pour gagner son pain. Avant d’être croisé par le Roi et de devenir le comédien et l’auteur le plus glorieux du Royaume.

 

Molière n’allait jamais trop loin, mais autant qu’il le pouvait. Son sens psychologique le poussa a créer cette alternance entre la farce et la comédie sociale, ménageant la capacité de la société à supporter ses audaces, tradition qui est encore à l’œuvre dans cette Comédie Française qui reçut son héritage, et existe, juste à côté de ce Palais Royal dont Molière reçut la jouissance pour sa troupe.

 

La haine qui le visait, de la part des dévots et des jaloux que ne manque pas de susciter le génie, ne le découragea jamais. Simplement parce qu’il ne pouvait pas faire autrement que d’écrire ces rôles de comique de caractère, fustigeant les défauts de ses contemporains, bien au delà de ses contemporains.

 

La biographie de Molière, qui permet d’éclairer ici et là son œuvre mais jamais de l’enfermer dans quelque déterminisme, le génie créatif consistant justement à inexplicablement créer de l’inédit à partir d’un immense sens d’observation, est une incursion possible parmi d’autres dans cette époque si particulière où s’installa une spécificité française, l’absolutisme royal, humiliant les aristocrates, les châtrant même (l’évolution de l’art de la guerre aussi l’explique), tout en instrumentalisant une bourgeoisie symboliquement méprisée, (comme Molière le fils de tapissier fructueux) qui détermina fortement le sort de la France, en empêchant notamment certaines formes de compromis social.

 

Le résultat fut que c’est par une explosion immense que la France se sortit de la royauté, et que la France c’est avant tout l’Etat, ce qui marque encore le pays profondément aujourd’hui. On sait combien la culture joua un rôle majeur dans la construction de cet absolutisme là, et Molière en fut un outil primordial.

 

Il mourut en sentant sa disgrâce arriver, non pas qu’il ait fauté, mais parce que l’évolution du règne de Louis en appelait à d’autres formes artistiques. Il reste que Molière, qui connut la gloire et la réussite financière fut reconnu comme auteur de son vivant, ne sera jamais oublié ou mis entre parenthèses. Son œuvre accéda au rang d’une véritable mythologie dont nous, écoliers de la République depuis des générations, sont les dépositaires. Molière est éternel. Son universalité implique d’ailleurs des dialectiques, voire des contradictions (entre le moraliste Don Juan et l’anticlérical Tartuffe par exemple, entre le Molière parfois féministe et le misogyne des Femmes savantes). Chaque génération le joue et le jouera, capable de le reformuler, car ce qui est universel est par là même, toujours réinterprété. Il mérite bien qu’on se penche un peu sur sa vie, qui ne manque pas d’être tout aussi extraordinaire que son talent de comédien, d’organisateur de fêtes, de dirigeant de troupe, d’auteur, d’inventeur de genres.

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