Les Lumières ont fait oublier les lucioles – « Actuel Moyen Age », collectif

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On dit que le succès de la série Game Of Thrones, dont on ne soulignera jamais assez la richesse, notamment en termes de pensée politique, aurait suscité un regain d’intérêt pour l’Histoire médiévale. Tant mieux.

Fort de cet encouragement là, quatre jeunes chercheurs en Histoire médiévale ont entrepris ce livre collectif, « Actuel Moyen Age« , qui se lit légèrement, écrit de manière non scolastique, très simplement, avec humour et espièglerie, sens des rapprochements inédits, utilisation de références « pop ». Livre destiné à montrer en quoi se plonger dans le Moyen Age n’est pas une coquetterie, un luxe (et le luxe met en jeu la question des moyens à conserver ou à supprimer) mais permet de mettre en perspective nombre de sujets du temps présent.

Pour ma part, j’aime me replonger dans la période médiévale, régulièrement, comme en lisant la biographie de Louis XI par exemple, ou en jetant un œil aux poésies de Christine de Pisan, en approchant telle querelle théologique ancrée en ce temps là. Mais je n’y vais pas, principalement, pour en tirer des leçons pour aujourd’hui. Ni pour apprécier quelque « racine ». Ce qui me plait c’est l’étrangeté du même. Je m’explique : ces humains sont à la fois très proches de nous, et très lointains dans leurs conditions de vie et leur vision du monde. Cette étrangeté du commun au lointain me plait. C’est elle aussi qui m’attire vers la psychanalyse, ou encore tout simplement le roman.

Au fond, par delà les arguments un peu utilitaristes que donnent nos chercheurs dans « Actuel Moyen Age », pour s’intéresser à cet âge de mille ans, je suis certain que leurs motivations sont proches des miennes. Comment peut-on être si loin et si familier ?  Pourquoi diable ces redondances extraordinaires entre les évènements du passé et d’autres futurs, alors que plus rien ne semble commun ? C’est un des mystères qui au fond fascine, je le crois, tout passionné d’Histoire.

Evidemment, le postulat de l’entreprise éditoriale « Actuel Moyen Age » ressort d’une critique de cette idée héritière du républicanisme vieux genre : le médiéval serait ténébreux.

La révolution aurait apporté la lumière, et évidemment il fallait à cette étape de la consolidation républicaine, l’époque de Michelet puis des « Jules » et des hussards noirs, accentuer le contraste avec le passé, obscur. L’obscurantisme est toujours attaché au moyen âge. On parle de « renaissance » parce que quelque chose est mort auparavant.

C’est peut-être vrai, en partie, mais ce n’est pas tout à fait vrai.

Si ces chercheurs se sont passionnés pour la période, c’est qu’elle avait de quoi passionner. Elle est riche, très riche. Etudiant je me souviens d’étudier la guerre de cent ans et de me dire que je n’arriverais jamais à me souvenir de la simple chronologie de base du conflit. Et c’était vrai (vous pouvez déjà deviner que je n’ai pas été retenu à Normale Sup, avec ça).

Les médiévaux avaient aussi, comme tous les habitants passés par cette planète, le sens de remplir leurs jours. C’est quelque chose que l’on ne peut pas enlever à l’humain, pour le meilleur et pour le pire. Il invente toujours quelque tumulte.

Sujet par sujet les chercheurs s’emploient donc à montrer en quoi les questions soulevées à l’ère médiévale résonnent avec nos propres questions. Ce dont découle la leçon suivante : les enjeux que nous affrontons sont toujours historiques. Un phénomène humain ne doit jamais s’aborder comme totalement naturel. Ce qui est humanisé est historicisé.

L’humain est ce qui ne stagne pas en nature.

Ils commencent d’ailleurs par le sujet de la famille, lieu naturalisé par excellence. Le Moyen âge montre que la famille est constructiviste. Il a fallu que l’Eglise lutte contre la polygamie mérovingienne, qu’elle installe la notion d’enfant légitime, qui n’existait pas en des temps qui font rêver pourtant nos « identitaires » qui luttent pour des crèches en Mairie…  La normalisation chrétienne prendra beaucoup de temps en réalité et l’union libre ne disparaîtra jamais, elle n’a pas été inventée par le vingtième siècle.

S’intéresser au Moyen Age permet de voir autrement certains contrastes trop évidents, de les re questionner. Le travail des femmes, par exemple, est souvent présenté comme une nouveauté liée à la première guerre mondiale. Sans doute s’il s’agit du travail salarié. Mais les femmes travaillaient durant le Moyen Age, aux champs comme en ville, et d’ailleurs dans le monde paysan la frontière entre travail de maison et travail de champ n’existait pas. C’est une parenthèse bourgeoise, au 19eme, qui a créé le dogme, finalement assez fugace, de la femme à la maison à ne pas travailler. Et encore ce dogme était-il ignoré d’une grande partie de la population. Ce ne sont pas non plus les femmes kurdes qui affrontent Daesh qui ont été les premières à prendre les armes bien sûr.

Les relations ambiguës, floues, entre hommes et femmes, que l’on pense réservées à la post modernité, pullulent dans la littérature médiévale. Courtiser la femme du seigneur est possible pour un chevalier. L’homosexualité fut certes réprimée, mais inégalement selon les époques et les lieux, et parfois on ne punissait pas sévèrement. La distinction entre « actif », quelque peu toléré et « passif », réservé aux dominés, datant de Rome, a perduré.

Paradoxalement, c’est la fin de l’âge médiéval, l’apparition de la modernité, et tout cela nous renverrait à Foucault, qui marque une évolution vers une société disciplinaire beaucoup plus sévère. Silvia Federici dans ses études de la sorcellerie a montré en quoi l’apparition du capitalisme a nécessité la mise au pas des corps, des pratiques privées. La modernité a sans doute encore plus brutalisé que le médiéval parce qu’elle avait besoin de dresser un type d’homme à des fins de productivité et de transformation en salarié. L’inquisition a certes été terrible, mais elle aussi inégale. Longtemps elle a plutôt cherché à faire changer d’avis. C’est au moment de la contre réforme qu’elle va devenir on ne peut plus violente.

Si l’on reprend chaque contribution de ce livre, et que l’on recoupe, on voit que les temps les plus obscurs ne sont donc pas imputables au Moyen Age, mais à la transition entre le médiéval et la modernité, époque à la fois éclatante, sur le plan artistique, sur le plan des découvertes, de la philosophie, mais aussi extrêmement violente. C’est le temps des guerres de religion, de traque de la dite sorcellerie, de déploiement mondial de l’esclavage, d’extermination des amérindiens.

Le Moyen Age n’est pas une ère d’imbéciles, à opposer à l’apparition soudaine du génie à la Renaissance. La notion d’échange par exemple, inclut beaucoup plus qu’aujourd’hui, dans le langage utilisé, la conscience du lien social qu’il construit et implique. Il y a dans l’échange médiéval une conscience sociologique dont sont dépourvus nos financiers éduqués à l’idée qu’il n’y a « pas de société » (Margaret Thatcher).

Contrairement à l’imagerie républicaniste un peu sommaire, et les travaux récents le confirment, le Moyen Age était plus alphabétisé que l’on n’a voulu le croire. Sur le plan savant, l’idée d’une disparition pure et simple du rapport à la pensée antique est fausse, puisqu’on polémiquait sans cesse entre les interprétations d’Aristote. Le Moyen Age n’a pas méprisé le savoir. Au contraire, il l’a toujours lié à la réussite sociale. Ainsi Marco Polo, pris en exemple, tire sa gloire du savoir qu’il a accumulé.

La pensée politique n’a pas stagné, elle s’est développée autour de très nombreux conflits. Par exemple entre le Pape et l’Empereur, ou pour la construction de l’Etat, le monopole de la violence légitime. Le livre compare même le conflit entre Roi de France et templiers à celui qui peut opposer nos Etats actuels à certaines organisations transnationales. Même le débat autour de la gestion de l’Etat, du nombre de fonctionnaires, occupait les « Etats ». Les concepts politiques étaient plus subtils qu’on ne veut souvent le croire et notamment si la monarchie était de droit divin on affirme très tôt que le Roi a pour devoir de servir le peuple. C’est manifeste chez Saint-Louis.

A certains égards, les médiévaux sont plus modernes que la modernité, par exemple dans la manière dont à certains moments, dans certains milieux, ils appréhendent la Méditerranée comme un ensemble. Bien évidemment il ne s’agit pas d’idéaliser le passé, et la plus grande ouverture coexistait avec la traque des étrangers pour trouver exutoire à la Peste par exemple.

La continuité de nombreux phénomènes, depuis le Moyen Age, les chercheurs prennent l’exemple des supporters de sport (les gigantesques « factions » à Constantinople), doivent nous interroger, au delà du snobisme, sur les besoins profonds qu’ils viennent exprimer (ce qui ne veut pas dire que ces formes soient éternelles).

Certaines idées médiévales, comme si l’humanisme moderne vacillait d’ailleurs, reprennent comme étrangement du poil de la bête… et sans jeu de mot c’est le cas pour la conception de l’animalité. On sait que cette époque réalisait des procès de cochons. Ce qui implique une égalité juridique qui est aujourd’hui revendiquée par tout un courant écologiste, de plus en plus bruyant. D’ailleurs, nos ancêtres ont eux aussi été confrontés à des soucis que nous pensons simplement les nôtres, comme la pollution urbaine, la gestion malaisée des déchets. Leur manière de réagir est une référence utile.

Ce qui me semble personnellement merveilleux dans le Moyen Age c’est que malgré le peu de moyens techniques dont on disposait, tellement était possible. On parvenait à tisser des liens complexes de la Chine jusqu’à l’occident, à donner vie à une diplomatie subtile par exemple, alors que les déplacements étaient risqués et très lents. Le Moyen Age a paradoxalement un aspect rassurant. Même démunis, les humains se débrouillent à créer de la civilisation, de l’Histoire. De la guerre, beaucoup de guerre, certes. Mais n’oublions pas que pour qu’il y ait guerre, il faut qu’on ait à défendre et à conquérir.

Si le Moyen Age, où rien n’était mort, et que les Lumières à venir ne doivent pas assombrir au point où l’on oublierait ses lucioles, est « utile », c’est bien à cet espoir là. Dans le dénuement, nous saurions nous aussi capable d’édifier des cathédrales, d’inventer l’enluminure, de créer un réseau d’universités européennes en polémiques constantes, d’explorer le monde. C’est encourageant pour la suite qu’on nous annonce.

(les quatre chercheurs sont Florian Besson, Pauline Guéna, Catherine Kikuchi, Annabelle Marin)

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