Ensemble, soyons Moi, « L’énigme Tolstoïevski », Pierre Bayard

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Pierre Bayard, dont on a déjà évoqué certains essais dans ce blog, n’a pas son pareil pour évoquer avec humour et intelligence des sujets immenses en utilisant le second degré, avec une sorte de radicalité ludique qui est l’intérêt du second degré (pousser les conséquences du second degré à son extrémité avec le plus grand sérieux, une exigence de cohérence. Ce qui a certes un côté un peu potache aussi).

 

Sa grande question, qui chemine au long de ses écrits, est celle du Moi. Y a t-il une permanence et une unicité du Moi ? Quelle est la substance du Moi ? Puis-je par exemple me demander ce que j’aurais fait pendant la seconde guerre mondiale ? Il n’est pas neutre évidemment qu’il soit, en plus d’un professeur de littérature, un psychanalyste.

 

Il continue ses jeux ontologiquement déstabilisants à la Borges, avec « l’Enigme Tolstoïevski », toujours dans cette verve : le Moi est-il permanent, et ici unique ? C’est en fusionnant deux auteurs, comme si c’était le plus sérieusement du monde (il se permet même d’évoquer le fait que certains auraient parlé de deux auteurs), qu’il développe la théorie des personnalités multiples. L’œuvre de ce Tolstoïevski, qui existe peut-être dans un des autres tiroirs du multivers, serait l’exemple parfait de l’existence en nous, non de plusieurs aspects de la personnalité, mais de plusieurs personnalités.

 

Par l’aspect ludique, la veine un peu délirante (pas tant que ça) qu’on creuse, on peut aborder avec plus de plaisir certaines explications pédagogiques. Et Bayard au passage par exemple déroule, autrement qu’un « Que sais-je ? » peut-être rébarbatif (quoi que j’aime bien les « Que sais-je ? »), la psychologie freudienne, dont il présente les failles, il se permet aussi ce luxe. Ainsi la théorie du « plusieurs Moi », vient concurrencer la théorie du Moi soumis à la pression de forces qu’ils paraît recouvrir. L’horizontalité des Moi se substitue à la topique freudienne et permet de l’expliquer au passage.

 

Bien évidemment derrière cet argumentaire, plein d’humour, mais qui soulève de vraies questions, notamment celle du Moi comme simple métaphore, ce que disait Valery, ou comme pur effet de langage, il y a une déclaration d’amour pour la littérature russe du 19eme siècle, les questions fondamentales qu’elle a su aborder, aussi bien chez Tolstoï que chez Dostoïevski. Par delà leurs différences, l’époque a réclamé d’eux certaines réponses. D’où une familiarité qui permet d’aller jusqu’à pouvoir dire qu’il s’agit d’une seule personne. Mais parfois évidemment, ça ne cadre pas. Alors on parle de crise. Comme chez chacun d’entre nous. Troublant en effet.

 

Pierre Bayard va analyser l’œuvre de ce Tolstoïevski et nous montrer que les phénomènes psychologiques qu’elle aborde ne peuvent être saisis que si l’on accepte l’hypothèse des personnalités multiples.

 

C’est le cas du coup de foudre amoureux. L’aspect irrépressible du sentiment ne peut s’expliquer que par le surgissement sur la scène d’une autre des personnalités que l’on accueille en soi. Et c’est pourquoi Tolstoï(ievski) peut écrire, à propos du prince André, quand il croise Natacha au bal : « un bonheur inconnu envahit son âme ». Réciproquement, la subite disparition du sentiment amoureux, dans ce qu’elle a de brutal et d’incompréhensible (comment se fait-il que quelqu’un qui était l’évidence même n’existe plus ?), peut s’expliquer par cette pluri identité jusqu’au boutiste. Le temps est cette dimension même où peut se déployer au mieux l’existence des personnalités multiples. Toujours dans le domaine amoureux, ce que l’on appelle de nos jours le polyamour est aussi selon Bayard un effet de l’existence des personnalités diverses que nous portons.

 

Les personnages multiples compliquent encore la donne en s’exprimant parfois en même temps.  Notre tendance à ne pas être le même devant deux interlocuteurs doit s’analyser crûment, non comme l’effet de nuances, mais comme le produit de personnalités étanches dans un même corps. On mesure ici l’humour de Pierre Bayard devant l’étonnement que suscitent les personnages des romans russes cités. Le choc des personnalités peut conduire au masochisme, à l’auto agression, à la haine de soi, par exemple dans « Le joueur« . Le problème du suicide, si préoccupant pour le romanesque russe, viendrait du fait qu’on ne s’accepte pas comme personnalité multiple. On juge anormaux des conflits intra psychiques qui sont inéluctables.

 

Le roman russe classique met en scène la violence. Le passage à l’acte, comme le coup de foudre, est souvent incompréhensible. Comme l’acte de Michel Piccoli, à la fin de « Max et les ferrailleurs » de Claude Sautet, quand il tue son collègue pour un caprice sans profondeur apparente. On dirait alors qu’un autre Max a surgi sur la scène. Un Max caché (l’exemple est de moi, Bayard en reste aux deux russes, et à Proust). Le langage nous est témoin de la justesse de la théorie : ne dit-on pas « être hors de soi » ?

 

L’auteur va jusqu’à proposer que la justice acquitte les criminels quand on peut attester du fait qu’une personnalité seconde, comme dans le film comique « Fous d’irène« , a commis un crime que l’on veut imputer à quelqu’un d’autre qui habitant le même corps n’a pas commis.  En cela, Monsieur Bayard, vous rappelez à ma mémoire le recadrage cinglant d’un prof de philo de lettres sup à toute la classe tombée dans l’ornière, justement à propos de Dostoïevski et qui nous expliquait que la justice n’a pas besoin, théoriquement, du concept de responsabilité morale pour punir. Il lui suffit de sanctionner la cause. Et citant Spinoza il disait que nous punissons bien le serpent d’avoir mordu même si le serpent n’est pas « libre ».

Si ce corps abrite une personnalité criminelle, alors il faut neutraliser et discipliner ce corps, et peu importe la notion de responsabilité. Le chapitre ici, audacieux, ne tient pas tout à fait.

 

Après avoir fini ce livre, il m’est (« il nous », comme conseille de le dire Bayard désormais, en une sorte de conclusion sur un écriture inclusive qui inclurait… non pas les femmes, mais nos personnalités foisonnantes) arrivé deux choses. J’ai choisi, inconsciemment un livre dans mon stock sur Toukhatchevsky, le maréchal soviétique. A l’analyse je me dis que cet essai de Bayard n’avait pas tout à fait terminé en moi, et en m’arrêtant sur ce nom je continuais un peu de ruminer Tolstoïevski. L’inconscient existe bel et bien, on le rencontre bien souvent si on y prête soin, pour le meilleur et le pire. C’était bien moi qui avait lu Bayard et pas un autre, en tout cas ! Et puis sur un réseau social, je suis tombé sur un article sur les 120 personnes dans le monde qui sont des « chimères génétiques ». Il s’agit d’embryons jumeaux au départ, et l’un deux a subsumé l’autre. Aussi il n’y a plus qu’un seul bébé, qui a deux identités génétiques, et on peut en voir une trace dans une différence de couleur de peau sur le ventre. La théorie des personnalités multiples n’est pas si déjantée que cela. La nature offre aussi surprenant.

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