Au sommet du tout ou rien, « La douleur », Emmanuel Finkiel (avec Mélanie Thierry et Benjamin Biolay)

capture_decran_2018-01-22_a_22.47.33.pngLe film d’Emmanuel Finkiel, comme le livre de Marguerite Duras, vous attrape dès le début, vous jette contre le mur, vous saisit les tripes, et vous relâche hébété à la fin. Peut-être aurez-vous la chance de pleurer pour vous soulager un peu. Rarement adaptation aura été aussi réussie, en même temps qu’elle prouve la spécificité de l’art cinématographique. Car ayant lu « La douleur« , ce mélange entre de vieilles pages écrites dans l’instant, et leur mise en perspective très longtemps après, on ne vit pas la même expérience, comme l’écrivain revit une expérience transfigurée par le souvenir et l’écriture.

Il y a, comme le disent les cols blancs, une « réelle plus-value » de la mise en scène. Le risque d’un mauvais film aurait été de sombrer dans un mélo, et on n’effleure jamais ce risque, on est tout entier dans le marécage ignoble de la douleur. Le réel devient irritant, sans cesse, il attaque les peaux. Le soleil n’est pas chaleureux mais immonde.

Nous partageons ô combien (si le chef d’œuvre est de conduire à partager, alors nous avons ici le chef d’œuvre) le sort de la femme qui souffre, Marguerite Antelme, de l’absence de son mari, mais bien plus encore de l’incertitude absolue, de la contingence comme un fer rouge du tout ou rien, d’être sur le point  bascule du néant ou de la réconciliation avec le monde, et donc d’être poursuivie par la néantisation. Ce même néant bien connu (Finkiel aurait pu évoquer cela pourquoi pas dans des images), du pacifique qui montait, la nuit, en Indochine, menaçait les cultures. C’est pour cela peut-être que Marguerite écrit. Pour repousser le noir de l’océan qui monte. Et bien ici elle ne peut pas le repousser. Elle est envahie. Elle essaie de nager dans l’océan du monde pour ne pas se noyer, mais elle est envahie de nausées, en tout cas nous le sommes, spectateurs, du début à la fin du film.

Marguerite essaie de s’en soulager par le dédoublement de l’écriture, d’antan, de plus tard, qui met à distance, favorisé par les jeux de miroir d’Emmanuel Finkiel, et cela nous met encore plus mal à l’aise. L’écriture, lue par Mélanie Thierry, qui porte à incandescence l’expérience de cette femme, répercute encore plus la douleur, vers nous. Exponentielle.

Finkiel parvient à rendre le monde insupportable. Il fixe des objets, il ne s’accroche pas aux corps qu’il filme pourtant de près, mais qui n’ont aucune sensualité. Les autres, ceux qu’on aime, et même ceux qu’on hait, ne peuvent pas vous accompagner dans la douleur. Mascolo est là mais il ne peut plus être intime, et le collabo, Magimel (enfin on lui donne un rôle, ça faisait longtemps) que l’on essaie de manipuler, que l’on hait, reste tout de même hermétique, extérieur à la haine qui le vise.

La conscience se heurte au monde sans cesse. Le décalage est total entre les pensées et la présence dérangeante, intempestive, des choses, de tasses de café propres par exemple, d’une chaise, qui sont là, elles, alors que Robert est encore dans son camp, ou « dans l’incendie de l’Allemagne ». Cela m’a renvoyé au caillou, que Robert Antelme regarde, dans « l’espèce humaine« , dans son camp, et qu’il envie, lui. Ce caillou n’est pas la cible des SS. Il faut être un homme pour être la cible.

Les mots, les choses, semblent différer encore le retour de Robert. Rien ne peut être pire que cette angoisse. Que cette perception du possible. Marguerite, sur le fil de crête, attendant de tomber d’un côté ou de l’autre, et nous, par l’intermédiaire de la pensée brillante de l’écrivain, sommes renvoyés radicalement à notre condition d’êtres du possible. D’êtres dotés d’avenirs imaginables. De consciences dans le monde. C’est une douleur existentialiste. L’existentialisme va surgir à ce moment là. Ce n’est pas fortuit. Comme dans l' »espèce humaine », la tragédie politique, le sang, les coups, les corps des déportés qui reviennent, vont renvoyer à la condition humaine elle-même dans ce qu’elle semble receler de plus abstrait. Ceux qui opposent les deux n’ont rien compris.

Il y a cette pudeur, aussi. Intempestive. A la fin du film. Quand Robert revient. Il est vivant, il peut à nouveau être là, dans l’instant, simplement. Au soleil, qui a changé de sens.

Le choix des acteurs est parfait. Mélanie Thierry ne ressemble pas vraiment à Duras, mais elle porte en elle la même furie que donnent les enfances à la dure, pour des raisons différentes. Benjamin Biolay, un peu amateur, est sobre, de cet amateurisme. Il livre cette sobriété d’un personnage qui ne peut pas faire grand chose de plus que de l’être, sobre, d’incarner celui qui tient, pour deux, qui reste droit et sobre.

On est soulagé de sortir du cinéma, tellement on a partagé (un peu) de cette douleur. Et on aime cela.

Cela reste un mystère, décidément, à éclaircir. Nous ne sommes pas tout à fait seuls, comme Marguerite ne l’était pas. Ses camarades ont sauvé Robert, l’ont porté jusqu’à chez lui, l’ont miraculé. Sans eux elle n’aurait pas quitté la douleur, qui l’enfermait, même si elle était capable de sourire aux bonheurs des autres, aussi, au bonheur de la France. La douleur vous enferme, aussi bien que le camp. Mais il y a les autres, encore, insupportables et solidaires.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s