A l’ombre des héros – « Tragôdia ou Thésée moi » – spectacle de Marlène Rostaing (vu à la Grainerie – Toulouse)

webmarlene_rostaing_c_alfred_mauve_3Au confluent ambitieux de la danse contemporaine, du monologue, et de la performance, Marlène Rostaing, impressionnante de force et d’expressivité, sachant tout faire, seule en scène revisite le tragique du point de vue de ce que le Héros laisse dans l’ombre. Certains, dans le public, rient. Symptôme, à mon sens, du malaise, quand il faut accueillir le tragique. Nous vivons une époque qui persiste à se vivre comme post tragique. C’est intéressant d’observer les réactions quand un artiste, par exemple ici, met en scène la tragédie.

« Tragôdia – ou Thésée moi », met en scène Ariane, celle qui fournit le fil dans le labyrinthe pour guider Thésée vers le retour après qu’il ait tué le Minotaure.

Tout au long de la performance, nous voyons une Ariane évoluer, au fil des temps, puisqu’elle les traverse, comme personnage d’un mythe inextinguible. Ariane c’est la femme qui attend. La femme de l’ombre, symbole des femmes laissées dans l’ombre de l’Histoire épique écrite par les vainqueurs, les hommes. La femme du marin, ou du soldat, qui attend, encore et toujours. La femme d’ailleurs sous bien des aspects, à différents stades d’une vie, de la petite enfance à la maturité.

Cette Ariane, c’est la femme dont on n’entend pas la voix, derrière les clameurs qui célèbrent le héros qui a ramené la tête de la bête qui terrorisait le peuple. Ici Marlène Rostaing lui donne toute la place. La montrant à la porte de la folie, parfois. Folle d’attente et de désespoir. Elle lui rend la parole, mais cette parole est comme un champ de ruines.

Ariane est dévastée, abandonnée par le Héros, et pour elle le récit ne continue pas, alors c’est comme si elle n’avait pas accès à la parole, c’est comme si seul son corps pouvait parler, débordé par un trop plein, qui le tord (magnifique enchaînement chorégraphique au sol, d’un corps saisi de spasmes). Elle est privée du récit, de l’épopée, de la plume d’Ovide qui narre la vie du héros et la laisse de côté une fois qu’elle a servi, et elle peine à parler. Elle en devient presque aphasique, presque autiste, et ce sont des moments poignants, pénibles même, par le pathétique qu’ils expriment puissamment. Ses mots se perdent, s’étiolent, se tordent, dans la répétition vaine, sans écho. Ce spectacle est sur un en deçà de la parole. Mais n’est-ce pas aussi la fonction de la danse, son rôle même, d’évoquer ce qui est en deçà, ou par delà, la parole ?

Thésée est allé tuer la Bête, l’instinct bestial, auquel le peuple d’Athènes sacrifiait pour Minos. En réalisant cela, on sait, avec la psychanalyse, que Thésée manifeste le plongeon en soi pour dompter, ce qui civilise, les pulsions prédatrices de la libido.

Mais laissée à l’entrée du labyrinthe, Ariane, séduite par le héros des athéniens elle qui est fille de Minos, a des désirs qu’elle n’a pas domestiqués en allant au fond du Dédale. Ils explosent, dans la chorégraphie de l’artiste. Ariane a désiré Thésée, mais Thésée l’a oubliée en route. Ariane est un être de désir et de chair, animale aussi (chienne, oiseau). elle n’est pas que le faire valoir du Héros. Mais elle attend le héros, elle en dépend, elle porte ses colifichets. Elle voudrait elle aussi un Pégase, mais elle n’a qu’un cheval à Bascule.

Viendra le temps où Ariane n’attendra plus personne, et lèvera ses propres voiles.

 

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