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Sexe, loufoque et macabre à Dublin – Les oeuvres complètes de Sally Mara – Raymond Queneau

301« Les œuvres complètes de Sally Mara » est un canular littéraire de Raymond Queneau, qui publia de manière séparée le prétendu journal d’une jeune irlandaise de dix huit ans, et le premier roman de cette jeune fille imaginaire. Les deux textes sont désormais réunis et on sait bien sûr que c’est Queneau qui les a écrits.

C’est drôle, comme toujours avec Queneau, et il est nécessaire en effet de les lire ensemble, car on apprécie véritablement l’humour du roman au regard des péripéties journalières de Sally.

Le journal est une moquerie effrontée contre la pudibonderie catholique et plus largement anglo saxonne, cette Sally Mara, totalement ignorante des choses du corps, candide au possible, bien qu’entourée de vicieux ordinaires, attestant principalement de la sève qui la travaille et de sa forte préoccupation pour le domaine sexuel, croissante, comme son audace en la matière. Dans sa société hypocrite, c’est ce dont on parle le moins qui trotte manifestement le plus dans la tête de toutes et de tous, jusqu’à rendre la mère de Sally totalement dingue, ou sage, on ne sait pas trop, à force de pratiquer le déni.
Cette entreprise insolente de Queneau paraît un peu désuète aujourd’hui, tout de même, on est bien loin en occident de ce tableau qui ressemble aux premiers temps de la psychanalyse, quand il s’agissait de lutter contre les répressions outrancières des instincts. Mais ça reste drôle. Le journal de Sally Marra serait ainsi le pendant drolatique de « La plage de Chesil« , roman plus tragique de Ian Mc Ewan où l’on voit un jeune couple marié se briser net sur la question du sexe durant la lune de miel, à peu près à la même époque. Les messieurs sont certes obsédés par la Chose mais les jeunes sont bien souvent plus qu’embarrassés par leurs émois et ne savent pas toujours comment s’y prendre. Personne n’en parle mais tout le monde y pense constamment, à tel point que l’on ne laisse pas un homme un peu mûr donner des cours seul à une jeune femme, car on sait trop ce qui risque de se passer.
Par contraste, la culture française est décrite comme aux antipodes de l’ambiance anglo saxonne… On est loin de la France de Marlène Schiappa, c’est certain.
Queneau se laisse évidemment aller à son don pour la loufoquerie et pour l’inventivité stylistique et on se dit qu’à l’époque les connaisseurs ont tout de même du subodorer la signature réelle de ces œuvres où l’écrivain montre sa prédilection pour le pastiche.

Mais ce qui est le plus drôle, c’est de lire dans la foulée le roman de Sally Mara à l’aune de son journal. On comprend que Sally a finalement écrit un roman – c’était sa seule ambition dans la vie – sur une insurrection indépendantiste en 1916 à Dublin et se concentre sur un point précis, un bureau de poste où une anglaise reste enfermée pendant tout le siège alors que ses collègues ont été évacuées. En réalité, loin de nous proposer un roman historique grandiloquent sur la grande révolte irlandaise qui mènera à la partition des deux Irlande, le cadre historique a tout d’un prétexte, elle va y exprimer ses obsessions grandissantes pour « la chose », ses fantasmes et ses peurs. Le fantasme masochiste en particulier, qui s’exprimait déjà dans « le journal », à travers un rapport ambigu aux fessées, suinte dans le titre du roman : « On est toujours trop bon avec les femmes ». L’anglaise ne cesse de vouloir coucher avec les insurgés, qui l’ont plus encore dans l’esprit et les reins que l’idée de leur sacrifice ou les manœuvres des anglais. Les garçons insurgés donnent suite mais culpabilisent en papistes qu’ils sont, qui plus est militants sacrificiels. Dans le roman, et la tête de Sally, tout se mélange, les ébats spontanés deviennent viols puis redeviennent ébats spontanés, personne n’assume le désir finalement. Le sang du dévergondage se mélange avec le sang du combat. Le roman est un prétexte fantasmatique et phobique. Le macabre se mêle à l’érotisme. On ne sait plus ce qui est puni par les obus des anglais, d’autant plus que le capitaine du bateau qui bombarde est le promis de l’anglaise enfermée avec les combattants irlandais. Ceux-ci sont aussi crétins et portés sur le « ouiski » que l’entourage de Sally, ce qui n’est pas peu dire.

C’est d’une verve moins surréaliste que « Zazie dans le métro », mais cette Sally a quelque chose de Zazie dans le rôle qu’elle joue pour Queneau, à savoir une exploratrice qui permet de bien s’amuser de la réalité.

Une lecture qui donne le sourire, et qui vaut aussi par la virtuosité de Queneau, qui avant tout, fait du langage un grand terrain de jeu.

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Le faux comme moment du vrai ? « VOIR (les enseignements d’un sorcier yaqui) – Carlos Castaneda

6606537455_807cab7cc8_b« Voir » (Les enseignements d’un sorcier yaqui) est un des livres de Carlos Castaneda écrit après contact, d’après auteur et éditeur, des sorciers mexicains, d’un sorcier, un « brujo » en particulier.

Castaneda était un ethnologue étasunien mais son livre n’est pas un livre d’ethnologie, d’abord au sens où il ne comporte aucune dimension analytique. C’est un récit pur et simple d’une plongée.  Rendue possible car le sorcier pressent que « Mescalito » (un esprit important) tient à ce que l’ethnologue soit guidé vers lui.

On peut se demander longuement ce que le récit emprunte au roman.  Ce retour vers l’indien qui l’attend tranquillement est en effet étrange. On ne sait pas comment vit l’ethnologue, il va et vient. Tout cela paraît détaché du temps. Peut-être que ce livre est tout aussi ethnologique que « Vendredi et les limbes du pacifique » ?

Cette discussion sur la réalité des récits de Castaneda sera sans doute sans fin tant qu’il sera réédité, et personne n’a rien pu prouver sur le niveau de véracité de ces livres (et d’ailleurs sur la signification des expériences qu’ils relatent).  Castaneda n’analyse pas, mais il ne juge pas non plus; il n’assène rien, il ne joue pas le maître mystique, il ne vante pas des découvertes, et il laisse bien des incertitudes ouvertes.  Ce qui le place du côté de l’ethnologue, indiscutablement.  Une ethnologie littéraire ? Une littérature ethnologique ? Qui ne disent pas leurs noms. D’où la fascination, bien entendu, qui en ressort.

On prétend  parfois que c’est un mauvais écrivain qui a trouvé un stratagème pour vendre des livres quand même. Pour ma part je trouve qu’il nous livre une expérience, et qu’il ne ferme rien. Et c’est un beau livre, fluide, qu’on n’a pas du tout envie de lâcher. Mais c’est vrai, personne n’a pu rencontrer le’ sorcier principal qui initie Castaneda. Pour un charlatan, il est très habile. Un charlatan « boucle » plus volontairement ses histoires il me semble. Donc nous avons là un grand malin, tout au moins, ou de surcroît. Castaneda, en plus, ne cesse lui-même de se mettre à distance de ce qu’il vit. Il en raconte les détails, mais il n’est pas affirmatif sur ce qui se déroule. C’est d’autant plus crédible. Mais d’autant plus habile ?

Est-ce que tout cela n’est pas une reconstruction de savoirs, est ce que le sorcier n’est pas l’amalgame de plusieurs chamanes, voire de tous les chamanes, voire une macédoine de maintes spiritualités ? 

Est-ce que ces récits n’illustrent pas une richesse culturelle et spirituelle, par la méthode allégorique ? Il en sait tellement, en effet. C’est possible, en effet, mais ce serait alors virtuose. Car il y a une vraie relation entre le sorcier et l’ethnologue. Elle est touchante. Les romanciers savent opérer cela.

Je suis convaincu par Nietzsche quand il dit que la réalité est une question de point de vue. Michel Foucault le démontre brillamment dans « Les mots et les choses« , aussi, et la physique quantique ne dit rien de différent. Pour voir différemment, on doit faire taire quelque chose en soi. Des croyances. Des ruminations. C’est ce que dit simplement le sorcier yaki.

Je suis convaincu, aussi par Paul Feyerabend, scientifique hétérodoxe, quand il dit que « tout peut marcher » pour accéder à une forme de vérité, nous le sentons, nous qui regardons une fiction de cinéma, rêvons, ou écoutons une chanson.

Les sorciers yaquis  accèdent sans doute à une forme de vérité, en fumant du peyotl et par d’autres pratiques, mais ils sont les seuls à emprunter ce chemin et à voir la vérité sous cette forme.  Sous les yeux d’un sorcier yaki nous ressemblons à des œufs lumineux munis de fibres lumineuses géantes dont nous pouvons nous servir.

Aussi, éradiquer ces cultures, comme la machine occidentale y a pourvu, est une perte terrible pour l’humanité, comme à chaque fois qu’on massacre une culture, qui est un point de vue sur la vérité.

J’aime la posture ethnologique de Castaneda, c’est à dire l’humilité, s’en remettre à son interlocuteur, l’absence de préjugé. C’est de cette manière que Castaneda procède avec Don Juan, sorcier Yaqui. Même s’il n’existe pas.

Dans « Voir », Castaneda, encore jeune homme, relate son second séjour régulier, supposé, auprès de Don Juan, en 1968, après avoir abandonné son initiation des années auparavant, suite à quelques effrois. Il va s’y remettre, et cette fois ci parvenir à franchir quelques caps. Rencontrer « le gardien » d’un autre monde, son « allié », et finalement, « voir », soit se mettre en demeure de vivre comme un guerrier, car quand on voit on entre en un nouveau territoire lucide mais dangereux.

Il revient en Arizona semble t-il avec le premier livre qu’il a écrit, mais Don Juan s’en fiche. Don Juan considère que penser est une perte de temps. D’ailleurs, la grande capacité du sorcier, soit « voir », ce que le peyotl favorise grandement, ne s’explique pas. Cela se vit. On est aveuglé et maladif de trop penser. Cela, les contemporains ne le savent que trop. Don Juan va passer beaucoup de temps à le sortir de la gangue de la raison, pour qu’il puisse simplement, vivre les expériences. Cesser de tout vouloir expliquer, c’est une possibilité, qui en ouvre d’autres. Chez nous on appelle cela obscurantisme, ailleurs on dit « Voir », et cela nous raccorde tout de même aux premières manifestations de la vie religieuse, soit à un long acquis, qui n’est tout de même pas à prendre à la légère.

Le livre est le récit des expériences de Castaneda, et de sa relation riche et belle,, supposée réelle, avec Don Juan, et une ou deux autres sorciers. L’ethnologue donne de sa personne, semble t-il, jamais il ne se cache d’être un ethnologue, il prend des notes, il pose des questions. Manifestement, il manque de perdre sa vie au moins une fois. Les expériences qu’ils narrent sont déconcertantes et la narration est à la fois limpide, belle, imprégnée. Parfois on a réellement peur pour lui. Castaneda veut la Vérité, oui, mais on sent qu’il n’est pas là que pour ça. Comme tous les ethnologues. Il cherche dans une autre culture ce qui pourrait le guérir des mutilations de la sienne. Le livre n’est pas une mythification de la drogue. D’abord, au vu des symptômes, on ne l’envie pas… Mais en plus on comprend que la drogue n’est qu’un auxiliaire.  Les sorciers s’en passent, d’ailleurs, une fois sorciers. Comme on se passe de médicaments psychotropes une fois guéri.

J’aime beaucoup de choses chez ce Don Juan dont on ne sait s’il vécut ou s’il est une reconstruction. Car malgré ses idiosyncrasies, il rejoint bien d’autres sagesses. Quand il dit que tout est égal et que le sorcier sait que le monde est folie, mais « folie contrôlée », car on doit bien vivre, on dirait un stoïcien. De même quand il décrit la mort comme dissolution dans le cosmos. Quand il théorise la vie comme une vie de guerrier il parle comme un samouraï: Quand il dit « vois » et cesse de « regarder », il nous enjoint à faire plutôt qu’à penser à faire.

Il dit aussi que la vérité est dangereuse, sans cesse, regarder son « allié’ de près, ou certains esprits, est dangereux.  Savoir n’est pas neutre. Savoir vous expose. Il rappelle ici encore Nietzsche qui alerte sans cesse sur le danger de la vérité. Ne regarde pas trop au fond du trou, tu pourrais y tomber.

Mais finalement c’est la question que pose toute spiritualité…. Est-ce allégorie ou haute réalité ? Et Castaneda ne referme pas le livre des questions. Il présente une forme de spiritualité, parmi d’autres, et connectée au plus profond passé. Castaneda était peut-être un narrateur doué mais chafouin. Doué, alors. Car on vibre avec ce duo. La thèse du « mauvais romancier » déguisé en ethnologue ne tient pas, en tout cas. On aurait alors un ethnologue, un vrai, car il y a semble t-il un vécu, de l’expérience humaine, qui n’est pas que de bureau. Il n’y a pas que du puisé dans les manuels, et un romancier qui sait transformer tout cela en récit qui élargit l’audience au delà des spécialistes de l’ethnologie. Castaneda a sans doute, tout au moins, rencontré des indiens yaquis.

Mais à dire vrai je n’en sais rien, Castaneda m’égare, comme Don Juan l’égare fréquemment. Et une des leçons est que nous ne savons rien. Mais que nous pouvons chercher. Ce n’est pas très moral, certes, de nous raconter des sornettes. Mais on nous en a raconté bien d’autres… Pour nous donner accès à des spiritualités. Peut-être que Castaneda, pour sauver la vision chamanique, a t-il décidé de procéder de la sorte.

C’est en tout cas une littérature, ou une ethnologie, ou bien plus probablement les deux…. Absolument uniques en leur genre. Ce qui vaut évidemment le détour.

 

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Un bref été en plein interminable hiver – LETO de Kiril Serebrennikov

0236571« Leto », film russe de Kirill Serebrennikov prendra certainement sa place dans les plus grands films réalisés sur le thème de la musique. On frôle la comédie musicale, même.

Le film restera dans les mémoires. Ne serait-ce que par la beauté de sa mise en scène, imaginative, dense et pourtant étonnante de pureté, de sa photographie magnifique tout au long du film, mais jamais par surinvestissement esthétique. On se délectera des montages surréalistes insérés, utilisant les vieilles méthodes du collage et du dessin sur pellicule, comme autant de petits clips figurant les échappées imaginaires d’une jeunesse grâce à la musique. Car elle voyageait, cette jeunesse. D’abord.

Je savais que le rock russe de l’URSS finissante ne se réduisait pas à des reprises kitsch du twist occidental, à la Salut les copains, mais avait aussi enfanté une Scène authentique, je n’en savais guère plus, j’avais du le lire peut-être chez Emmanuel Carrère. Elle est magnifiée dans ce film et reçoit l’hommage qu’elle a sans doute méritée, même si je ne la connais pas, elle a en tout cas inspiré le réalisateur qui manifestement fait référence à des artistes réels. Cette inspiration ne peut qu’être authentique. En voyant le film on sait, on le pressent et on le sait, que cette scène a existé.

Vladimir Poutine, curieux personnage, à la fois effrayant et qu’on sent intelligent et tragique, a dit une chose frappée du bon sens et d’une humanité qu’il montre rarement : « Il serait inhumain de ne pas avoir la nostalgie de l’URSS et fou de vouloir son retour« . C’est que la mélancolie réchappe à tout, car elle est avant tout la mélancolie de la jeunesse,  que certaines chutes sont fatales aussi, et que l’on se doit d’avancer, pas forcément dans la direction imprimée par Poutine, certes. Décidément les russes ont l’âme littéraire, avoir l’âme littéraire c’est aussi avoir ce sentiment que la vie est plus une mangrove qu’un échiquier noir et blanc. On a pu avoir des moments de joie dans une salle surveillée d’un théâtre d’Etat en 1980. Ou se rendre compte plus tard qu’il s’agissait de joie. La joie a son autonomie relative. On doit aussi saisir l’historicité de la société soviétique, souvent caricaturée. Celle-ci, en 1980 n’est pas celle des années 50, la pression s’y est relâchée. Ce n’est pas une société particulièrement libérée, et d’ailleurs la nôtre l’est-elle malgré ses prétentions ? Mais ce n’est pas la terreur permanente non plus.

« Leto », soit l’été, le court été de la jeunesse au sommet de sa créativité, certains le vécurent plus ou moins underground, pas vraiment en réalité, ils étaient parvenus à se créer un petit espace plutôt, où respirer, dans la Russie sévère de la fin de l’ère Brejnev.  L’été c’est l’apogée de la créativité, aussi. L’apogée d’une communauté. L’apogée, aussi, du rock international des années 1970, dont l’écho parvient jusqu’à Léningrad.

Le rock filtrait à travers les frontières, et il était impossible pour les bureaucrates, qui y voyaient un danger, avec raison,  de le réprimer purement et simplement, alors ils essayèrent de l’encadrer. De créer des clubs de rock régulés par de jeunes communistes responsables mais « ouverts ». Les rockeurs jouaient intelligemment le jeu. La conscience de la stupidité du système était générale, il n’y avait même pas besoin d’en parler, la sagesse était de le laisser s’écrouler, et c’est ce qui d’ailleurs arriva. La culture en mita les piliers, avec l’économie. A un moment le système ne pouvait plus tenir, et la tentative de le réformer l’acheva car il était trop tard depuis longtemps.

Les textes des rockeurs devaient paraître insipides, on devait rester assis dans la salle du théâtre d’Etat et ne pas trop donner dans la fan attitude, posture pro capitaliste. Mais il y a bien des manières de rendre un texte insipide à l’oreille d’un bureaucrate. Il « suffit » par exemple de le rendre poétique, ce qui pour un bureaucrate signifie inoffensif.  De lui donner un caractère de prime abord absurde, ce qui est une manière de dire « écoute, je ne peux te parler que de manière absurde, entends tu ce que cela signifie ? Oui tu l’entends parfaitement ». Ou bien on peut invoquer le second degré, ce qu’un bureaucrate ne comprend pas, conceptuellement, mais ça le rassure. Et par ailleurs il peut aussi, ne pas être tout à fait dupe, mais avoir ses raisons de faire semblant lui aussi.  Les jeunes grandissaient avec ces codes qu’ils connaissaient à merveille.

Ce qui est étonnant, c’est que ces textes ne sont pas si éloignés de ce qu’écrit un Bowie par exemple, que les rockeurs russes adorent. Parce que Bowie lui aussi sait que pour toucher les âmes pétrifiées il doit aussi, lui-même, en occident, inventer un autre langage.

On ne pouvait pas reprocher grand chose à ces rockeurs, sinon d’agiter les corps, ce qui est toujours dangereux, car c’est leur donner de mauvaises idées, s’ils apprennent à respirer un peu trop. Et puis il y a cet individualisme évident du texte rock, new wave, individualisme honni, romantisme petit bourgeois pour le régime. Pour autant les rockeurs savent aussi que le communisme a toujours prôné « la culture », qu’il n’a jamais, pas même Staline, osé théoriser l’inutilité de la poésie, et donc du poète.  Que la classe ouvrière était appelée à s' »élever ». Ils pouvaient aussi se référer, intelligemment, à l’ouvriérisme du rock international. Les Pistols ? Des gars du peuple qui s’affrontent à leurs Etats bourgeois. Imparable.

Ils peuvent donc arguer de leur utilité sociale, de leur bonne volonté « socio-culturelle », pour respirer un tout petit peu, même si leurs textes n’ont rien d’optimiste socialiste pour les censeurs du théâtre d’Etat qui les accueille. Mais l’heure est il encore à l’optimisme socialiste en 1980 ? Quelqu’un est-il encore en capacité de le prôner vraiment ?

Dans ces textes, souvent sublimes, la métaphore se fait sourde, le malaise se dit, mais il se masque sous un malaise ontologique que l’art russe a toujours exprimé. L’influence naturaliste russe souffle. Derrière tout cela,  il y a surtout un appétit des corps, et donc un immense désir de liberté qui s’exprime. Dans son autobiographie qu’on ne saurait trop conseiller, Springsteen dit que c’est cela, d’abord, le rock quand il surgit : se tortiller. Et déverrouiller les systèmes puritains, aussi bien l’anglo saxon que le russe bureaucratique. Et un vieux russe, qui fréquente ces jeunes, puisqu’ils se croisent incessamment dans les grands appartements communautaires, ne comprend pas ce qu’un jeune communiste peut trouver à se tortiller ainsi.

Ce film n’est ni de l’ostalgie, surtout pas, ni un pamphlet à l’américaine sur le courage de la liberté ou sur son habileté. Rien de tout cela. C’est un film russe, romantique et échevelé sur la beauté de la création, et sur la communion autour d’elle.  Cette génération n’est pas instrumentalisée par le regard. Elle est magnifiée pour la simplicité de sa vitalité. Ca se passe en URSS parce que c’est là où ça a été vécu et c’est une manière de nous dire que cela peut être vécu n’importe où. La société russe n’est pas tendre avec ces jeunes, elle essaie aussi de les canaliser, et y parvient d’ailleurs,. Eux, sont branchés ailleurs, ils conversent spirituellement avec Bowie, le Velvet, Blondie, dont ils se procurent les disques qui commencent à être importés. Un jeune le dit ;! on s’en fout de la télévision, de Brejnev, des résultats du plan, on veut écouter T Rex et s’embarquer avec eux, et écrire nos propres textes.

L’été, c’est une génération à son point d’éclat. Une génération où les filles sont des muses, des accompagnatrices, des fans, mais n’accèdent pas aux guitares ou aux micros, encore. C’est ainsi.  Une génération qui ensuite, décline, comme tout le monde, et où chacun doit tracer sa propre voie, ce qui s’appelle vieillir. Le rock l’a menée à vivre en communauté, avec les risques que l’amour y connaît, que le film traite avec une infinie tendresse.

 

En regardant « Leto » je n’ai pu m’empêcher de sourire en pensant que ces jeunes rockeurs, en réalité, étaient les vrais communistes, dans leur monde. Ils vivaient comme des communistes. Les autres vivaient comme des dominés ou des bureaucrates. Leur bref été avait une dimension paradoxalement très communiste. Ils ne consommaient rien, ils étaient tout le temps ensemble, ils partageaient ce qu’ils créaient et leur seule ambition était de jouer de la musique. Ils n’étaient pas très jaloux mais un peu quand même, donc se posaient des questions d’authentiques communistes. Peut-être, qui sait, que le communisme est bel et bien vivant ? Sans dire son nom. Ce qui est le plus malin, une fois encore

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Pour une politique sophiste – Quand dire c’est vraiment faire (Homère, Gorgias, et la nation arc en ciel), Barbara Cassin

dscn0166« il est politique de prendre soin du langage. »
Barbara Cassin, est une païenne, « barbare » donc, choisissant une statue de femme hittite comme pommeau de son épée laser non léthale d’académicienne…. Elle s’emploie notamment à réhabiliter la Grèce perdue qui n’a pas fomenté le christianisme, celle d’avant Platon (qu’on connait cependant par lui), soit… Les sophistes. Et c’est ce que dit d’abord et avant tout ce titre d’essai : « Quand dire c’est vraiment faire (Homère. Gorgias, et la nation arc-en ciel) »

En effet, la philosophe va aller loger dans la stratégie politique de sortie de l’apartheid les grandes vertus politiques de la sophistique ! En les sortant de la prison où la tradition platonicienne, qui parle à leur place, les a condamnés. Platon a réussi à accrocher le péjoratif au mot même de sophiste. Parce qu’ils sont relativistes, qu’ils ne croient pas à des essences, comme Platon, ils seraient de vils tricheurs, des fripouilles. Que nenni si l’on suit Barbara Cassin. Et l’exemple de leur postérité, dans l’exploit que commet Nelson Mandela en sortant l’Afrique du Sud de l’Apartheid sans massacre de masse, le prouve très directement, en mettant en exergue la force politique d’une parole spécifiquement politique et non infatuée par le culte de « la « Vérité.

C’est un essai dédié au langage performatif. Parler, c’est parler de , parler à, mais pour les sophistes il y a cette troisième possibilité du langage : agir. « Faire des choses avec des mots« . Yes we can, et je t’aime, c’est parler pour agir. Les sophistes croyaient à la toute puissance du langage.

« Le discours est un grand souverain qui avec le plus petit et le plus inapparent des corps performe les actes les plus divins. » (Gorgias). Il a le pouvoir  » de mettre fin à la peur, d’écarter la peine, de produire la joie, d’accroître la pitié. » Gorgias demande à Socrate de l’appeler « orateur ».

Barbara Cassin se réfère à Austin, et distingue deux performatifs; l’un qui en disant, le plus fort, l’autre qui agir par le fait de dire. Le premier elle en prend exemple chez Homère, quand Ulysse dit à Nausicaa : « je te prends les genoux » et non pas simplement « je me mets à genoux devant toi ». Homère, c’est déjà la sophistique, c’est la poésie, Platon s’y oppose. Les sophistes, par la puissance du langage, « défétichisent » la vérité et la fausseté. Ils « font primer la félicité sur la vérité ». Ils sont relativistes. C’est le bonheur qui doit gagner.

« Au lieu du « vrai », le sage, c’est-à-dire le « plus sage », propose donc du plus utile, du plus utilisable« .

« La vérité est un cas particulier de la félicité, c’est en ce sens que la différence vrai/faux est un fétiche mis à mal « …

On est loin de notre morale chrétienne, c’est certain. De toute manière, pour les sophistes, l’Etre est toujours un effet de Dire. Et la politique ? C’est un effet du langage. Tout est langage. Ailleurs Cassin dit que Lacan est un sophiste.

Performer c’est réaliser une performance, et c’est faire passer du commun dans la communauté. Avec la sortie de l’apartheid, nous avons un magnifique exploit de performance politique et de performativité. Avec la Commission vérité et réconciliation dont le rôle est que Soit dites les choses. Desmond Tutu, le Président se réfère directement au sophisme :

« C’est un lieu commun de traiter le langage simplement comme mots et non comme actes. […] La Commission souhaite adopter ici un autre point de vue. Le langage, discours et rhétorique, fait des choses« .

C’est bien la parole qui va « performer » le peuple arc en ciel, de manière inouïe.

La politique, en Afrique du Sud, par la parole a voulu pour reprendre un décret grec de paix entre les démocrates et les tyrans alliés à Sparte, « ôter à la haine son éternité », et ce même décret proscrivait à ce qu’on ne « rappelle pas les malheurs ».
Ce fut le moyen de passer de la guerre civile à la concorde. Par une opération de parole.

Pour éviter la terreur, Mandela et les siens ont inventé cette commission qui entend la parole, et propose l’amnistie. Sur la base de l’exhaustivité de la parole.
« Ceux qui ne sont pas encore vaincus demandent l’amnistie. Ceux qui ne sont pas encore vainqueurs ne peuvent pas ne pas l’accorder. C’est là le deal« . Le moment était donc favorable, encore une notion grecque, celle du Kairos. L’ANC a donc décidé une troisième voie entre celle de la justice d’après victoire, sanglante, et celle de l’amnistie générale, à la libanaise, qui a pourri la vie du Liban depuis… Comme un refoulement.
« trois conditions apparaissent comme nécessaires, même si elles ne sont jamais suffisantes, pour passer de la guerre à la réconciliation, donc pour traiter la haine : une politique de la mémoire, une politique de la justice, une politique de la parole. » Notons que c’est le choix qui a inspiré la Colombie de l’après FARC mais qui s’effondre. Tout le monde n’est pas Mandela….

C’est une justice instauratrice, transitionnelle, transformatrice, sous l’effet de la parole. C’est une justice du particulier, et le sophiste c’est toujours le particulier. Or, la commission amnistie des cas particuliers, toujours. C’est l’acte qui est amnistié, et pas l’être. La condition est que tout soit révélé.

Un autre aspect essentiel, et qui devrait nous faire réfléchir, est la distinction heureuse entre éthique et politique, qu’on mélange sans cesse. La justice, ici, n’est pas éthique. On ne pardonne pas, on amnistie. Si le pardon avait été exigé, alors le processus aurait échoué. Mais par contre, les déposants sont réintroduits dans le politique, à travers la parole, ils sont à nouveau considérés comme « animaux politiques ». La parole est Pharmakon, ce poison remède antique. Il s’agit bien de soigner les plaies de l’Afrique du Sud. Il s’agit de recomposer une Histoire et Arendt est appelée à la barre, elle qui pensa souvent à comment surmonter le pire vécu :

« Tous les chagrins peuvent être supportés si on les transforme en histoire, si on raconte une histoire sur eux »
La psychanalyse n’est jamais bien loin.

Mais on n’a pas fétichisé non plus la Vérité. Il s’agissait de trouver le degré suffisant de vérité qui convenait. La bonne dose de vérité nécessaire pour reconstruire. On n’est donc pas chez Platon pour lequel la quête de la Vérité en elle-même est le Bien. Non, le Bien est le Bien. Et il y a une autonomie du politique.

Toujours Arendt qui dit que « considérer la politique dans la perspective de la vérité veut dire prendre pied hors du domaine du politique« .

La politique consiste à se débrouiller avec la pluralité humaine, dans la Cité, spécificité humaine. Si elle exige la vérité, elle piétine cette pluralité. Elle est violente, totalitaire. La politique n’est pas avoir raison de la vérité. Mais chercher ce qu’il y a de meilleur possible pour vivre entre nous.

Pour le sophiste c’est le meilleur qui prime sur le vrai. Et qui juge de ce qui est meilleur ? L’humain, mesure de toutes choses.
Les mots sont donc efficaces. Mais ils ne refont pas le monde. C’est une illusion. Ils nous permettent, au moins, ensemble, d’adhérer au monde tel que nous disons ensemble qu’il peut être.

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L’apocalypse comme un miroir impitoyable mais juste du présent – EFFONDREMENT – mini série de courts métrages (C+)

L'EFFONDREMENT - Supermarché« EFFONDREMENT » est une production Canal + d’une radicalité très particulière, qui s’inscrit dans la grande famille des œuvres de fiction d’anticipation sur la fin du monde, du moins le monde humain. Famille prolifique à laquelle Jean Paul Engelibert a consacré récemment un essai pertinent (voir dans ce blog).

Parmi les fonctions de ces fictions, il y a, repère t-il entre autres, celle de parler du présent en évoquant demain. C’est ce que réalise EFFONDREMENT avec une virulence particulière.

Dans la série, l’effondrement est à très court terme. On peut le situer à la prochaine crise financière, qui peut survenir, d’après les tendances à l’œuvre, la folie spéculative ayant repris ses droits, d’ici à deux ou trois ans d’après certains économistes. L’apparition de taux d’intérêt nuls signifie qu’on est déjà dans « la bulle » et qu’elle peut exploser. Cette fois ci, les Etats qui ont été vampirisés par les banques après 2008 pourront-ils réagir ? Et comment ?

 

(Petit exemple, d’emblée, de la manière de parler du présent avec l’avenir apocalyptique… Une bande de survivants en errance, arrive épuisée dans une sorte de hameau communautaire, qui s’est greffé sur un lieu de formation disposant d’un fonctionnement collectif sur lequel établir une stratégie de survie. Chacun, dans la série, s’en remet à l’affiliation minimale dont il dispose, pour essayer de s’en sortir. Mais cette affiliation est molle et peu élargie. On ne veut plus faire Cité, on veut se cacher. En arrivant, on leur demande, avant de délibérer à leur propos (on les garde ? on leur demande de partir ? Et puis ensuite on peut tout imaginer…) de décrire ce qu’ils savent faire. L’un deux dit qu’il vendait des logiciels de gestion… La phrase est suivie d’un blanc. On voit bien, là, en quelques secondes, la nature profondément démente de la société de la Valeur d’échange qui a été capable de nous rendre totalement impotents. Telle est notre situation aujourd’hui. Moins d’une semaine de blocage de Rungis, et chacun est renvoyé non seulement à son piège dans la division géante du travail mais aussi à son incapacité organisée par la division du travail. Il faudrait des métiers et non des emplois. Un primat de la valeur d’usage et non de la valeur d’échange qui organise tout. Des cultivateurs, des soignants, des ébénistes, des mécanos, tout sauf ce qui tire son épingle du jeu avant l’effondrement. Et qui ensuite, n’est plus rien.  M’Bappé et Neymar ne serviront à rien quand on devra trouver la manière de creuser un puits.)

 

Il y a vraiment de quoi s’étonner, si on n’a pas lu Adorno et Debord, et leurs analyses sur la digestion de la critique par le spectacle, qui démine tout en le renvoyant au loisir et à la passivité, de voir CANAL +, le C+ de Bolloré, produire un tel « contenu » comme disent aujourd’hui les marchands.

Car une des problématiques essentielles de la mini série est la sécession déjà prévue des élites, face à l’apocalypse qui peut revêtir maintes causes, s’enrouler dans différents scenarii, il y a l’embarras du choix selon les collapsologues (le fait de leur accoler un nom est une manière perverse d’isoler leur pensée, en la décollant de la pensée du monde, qui elle, serait dans l' »actu »).

Ne doutons pas que Vincent Bolloré n’a pas tellement peur de l’avenir, il sait qu’il a un hélicoptère pour aller à peu près où il veut et s’il craint pour sa descendance il peut se rassurer en se disant qu’elle sera aussi planificatrice et prédatrice que lui.  Ce que montre d’ailleurs la série. Oui, c’est bien la maison Bolloré qui produit cela.. Heureusement que Vincent ne regarde pas la télévision, trop occupé qu’il doit être à jouir de jeux de pouvoir et à jongler avec des signes monétaires.. Cette hypothèse est trop optimiste… Pour de telles personnes, qui ne peuvent ignorer ce que nous voyons tous, même si nous en refusons les implication, les jeux sont faits. Un spectacle doit bien s’emparer des angoisses des gens. Et même s’il dit ces choses épouvantables à l’égard des gens comme lui, ce spectacle ne change rien à l’affaire, mais permet de conserver des abonnements. Dont le mien. Pour jouer, jusqu’au bout.

Les élites se comportent dans l’effondrement comme aujourd’hui :

-bluff (menacer de licencier quelqu’un alors que tout est effondré… Et réussir à l’intimider quand même),

-violence sans limite,

-compétences bien ciblées pour certains (ils savent apprendre, ces gens, par exemple à piloter un avion de tourisme ou à naviguer),

-égoïsme échevelé abolissant toute dimension relationnelle authentique,

-pratique de l’anesthésie par l’euphémisme pervers pour nous prendre de vitesse.

Ce que nous voyons tous les jours dans le spectacle de nos vies, ou dans le théâtre de la politique.

 

Il n’y a certes pas « une cause » unique, à l’effondrement considéré dans cette œuvre violente, nécessairement violente, mais on comprend que c’est la mondialisation économique comme phénomène global où tout est imbriqué qui finit par échapper à ses promoteurs. La logique de ce monstre est de s’emballer un jour, elle conduit à une sorte de burn out général. Et très vite, la société disparait. Car en réalité, et c’est je crois la grande idée de la série :  ses liens ont été déjà coupés et ne reposaient plus que sur la consommation.

 

Une thématique centrale de la série, que Trump a rendue apparente par sa fuite en avant : les dites « élites » ont compris que la fin approchait. Mais ils s’organisent pour que ne soit pas leur fin. Ils ont donc déjà radicalisé, comme on le voit dans le film SF de Neil Bloomkamp, « Elyseum », la sécession; avec application.

Dans la série, les puissants disposent d’une souscription assurantielle qui leur permettra d’aller se réfugier dans des iles protégées par des drones assassins, en cas de gros pépin.  Cela doit déjà exister, j’imagine. Il y a en tout cas un marché qui ne tardera pas à se « révéler » comme on dit en « science de gestion ». Et deux épisodes montrent des concernés tentant de faire jouer leur assurance… Dont une ancienne Ministre de l’écologie, chargée auparavant d’apaiser les foules en leur narrant le mythe de la croissance verte.

Pour Bruno Latour (voir l’essai « Ou atterrir ? »), la sortie des Etats-Unis de l’accord de Paris sur le climat est un aveu des plus riches : on s’en sortira sans vous, et d’ici là on vous amuse… Et c’est ce qui, dans la série, prévaut, jusque dans le début même de la phase d’effondrement.

 

Un des aspects abjects est la servitude volontaire…

Car à tout moment de cet effondrement, au moins au début, le déni continue. Les gens ne veulent pas voir, se laissent encore porter par les derniers discours avant que les élites ne prennent le large… et surtout, les vigiles continuent de défendre la propriété industrielle, alors qu’ils vont eux mêmes mourir de faim… Et l’on se donne l’illusion de la stabilité encore même alors que tout s’effondre, en dénonçant bénévolement, oui, celui qui essaie de s’en sortir.

Ce qui nous donne une belle galerie de portraits de nos contemporains. Impitoyable mais… Vraie.

Après l’effondrement, je crois qu’il y aura encore des gens dans les campements, pour venir exiger des rapports d’activité et des ratios… Alors qu’il n’y aura pas à manger pour la journée. L’illusion infantile selon laquelle obéir sauve. Assimilation du pouvoir à l’autorité bienveillante, sévère mais juste, d’autrefois.  C’est se croire adulte, pourtant.

 

La mini série est d’une radicalité inouïe, mais qui au regard de ce que dit le GIEC, tout simplement réaliste. Une telle série peut-elle susciter une réaction ? Je n’en sais rien.

L’école philosophique de l’aliénation nous dit que non, puisqu’un spectacle est un spectacle. Une catharsis est une catharsis. On frémit, et puis on éteint la télévision, et on continue, car le réel est rationnel et le rationnel est réel (dans la mini série on voit d’ailleurs beaucoup de gens, dans les premiers jours, procéder de la sorte, demander s’il reste de la pâte à tartiner au supermarché alors que tout ferme partout), ce qui est le thème du film allégorique de zombies commis par Jim Jarmusch l’an dernier. Dans ce film (« the dead dont die »), le réel est tellement devenu rationnel, que la venue des morts vivants ne suscite pas vraiment de changement d’habitude, chacun reste instrumental. Sauf les « tragiques ». Le personnage du samouraï repris de « Ghost dog » est joué ici par une femme (Tilda Swinton).

En même temps, le réalisme de la série est tel, que l’on ne peut pas écarter la participation à une prise de conscience. Pas seulement à une prise de conscience du désastre, mais de celles de nos responsabilités personnelles dans le désastre, et du cynisme des dirigeants.

Si le spectateur était logique, mais surtout vivant, animé d’une conscience tragique du monde, et non maladive et rendue impotente par le supermarché, il sortirait dans la rue après avoir visionné la série, et brûlerait « Babylone » avant qu’elle n’incendie le monde… Certains commencent, d’ailleurs. Ou ils se mettent à désobéir. Ou ils s’en vont à la campagne, ou bricoler, et dans la série on voit des gens qui ont anticipé en essayant de construire des réseaux de « résilience » comme on aime à le dire, à l’effondrement.

Cette série coup de poing dans le foie, tournée comme un documentaire, stylistiquement, avec un grand sens de la maitrise de l’espace temps, chaque épisode étant un plan unique, ne vous lâche pas la nuque.  Les épisodes en sont fragmentés car les communications sont coupées, mais c’est évidemment une référence à notre propre fragmentation mentale et sociale.

Son style est cohérent, car les gens y sont pressés. Il n’y a plus de temps, puisque tout le rythme de la vie, qui nous est imposé par la production et la banalisation hétéronome, éclate. Les gens entrent donc dans une frénésie sans repère qui semble se justifier par la peur de l’autre mais qui en réalité n’a aucune espèce de rationalité. A quoi sert de tenir un jour de plus en courant ? C’est le contraire de la chanson de Souchon.

« Tu verras bien qu’un beau matin fatigué/j’irai m’asseoir sur le trottoir d’à côté/tu verras bien qu’il n’y aura pas que moi/assis par terre comme ça ».

Mais dans la série, alors qu’il n’y a plus d’horaire, les gens courent partout, alors qu’il n’y a plus d’horizon. Ce qui est une manière de nous dire que c’est… Déjà le cas !

« EFFONDREMENT  » est composée de mini courts métrages, décrivant l’effondrement en France, à plusieurs dates, s’éloignant peu à peu du début du premier acte de l’effondrement, à savoir la coupure du circuit de la chaine d’alimentation de masse et de l’énergie. Nous allons ensuite de petits épisodes en petits épisodes. Pour revenir à un débat télévisé qui a eu lieu cinq jours avant les soucis d’approvisionnement sérieux. Culmine alors la vision critique de notre civilisation et de son aveuglement, ainsi que des forces médiatiques et politiques qui maintiennent les gens dans les chimères de s’en sortir quand même en jouant le jeu.

Mais une fois dénoncé le cynisme total des privilégiés, qui ont décidé qu’après eux sera le déluge, la série explore surtout ce qui dans ce futur montre nos errances présentes, pour ceux qui ne seront pas recueillis sur les iles artificielles. Car en réalité, ce qui est le véritable adversaire des individus, dans ces moments dont l’horreur ne nous est jamais épargnée, ce sont leurs propres mœurs. Systématiquement, le réflexe domine, alors que le monde s’effondre, de continuer à voir l’autre comme un concurrent à éliminer. Donc, très vite, on voit que le paradigme de la lutte de tous contre tous ne s’efface pas mais s’amplifie et montre sa vraie nature.

Chacun se replie sur son cercle d’évidence, la toute petite famille nucléaire, ou même la monade, et considère l’autre comme une menace, avec un pseudo réalisme, qui est le nôtre, celui qui conduit à se taire quand on maltraite un collègue par exemple, qui n’a rien d’un réalisme, puisqu’il conduit inévitablement à la crise et à l’accélération du désastre. L’effondrement est effondrement violent parce que les humains réalisent des prophéties auto réalisatrices ultra individualistes qui aggravent la crise. Ils se ruent sur les ressources et les pillent, ce qui est une vision à court terme, qui aggrave la pénurie. On assiste à plusieurs reprises à des processus anxiogènes terribles, où l’affrontement commence, et pas à pas dégénère, jusqu’au fatal. On ne peut pas revenir en arrière.  L’humain ayant désappris le prisme collectif, il fonce dans le mur comme un insecte sur une autoroute. A tel point que même la chance de tomber sur la bienveillance est loupée par logique paranoïaque et suscite la barbarie, alors que la solidarité ne tenait qu’à un fil. Mais on ne peut pas le saisir, par conditionnement à voir l’autre comme une menace pour sa place.

Ironie du sort, même après l’effondrement… La seule morale qui tienne encore face à la force est celle du « contrat », dûment signé. Une femme évite la mort de peu en montrant sa carte d’assurée à un drone.  Le marché à triomphé au delà même de sa propre disparition.

 

Et en face ?

En face il y a des figures du stoïcisme. Ils perdent, évidemment. Les Cassandre, dont les producteurs de la série, se savent déjà perdants. Leur sort est vite réglé. Ils ne servent pas à grand chose au regard de la série. La série parle d’eux, mais se concentre plus encore sur les dilemmes entre l’empathie et la pulsion de survie.

Il y a toujours quelqu’un pour dire que cela a eu un sens, tout de même, de rester digne, face à la menace que l’on savait déjà, irrémédiablement fatale.  Ils ploient sous l’échec mais ne regrettent rien.

Ce sont ces gens, sans doute l’ancien personnel d’une centrale nucléaire, qui essaient manuellement de refroidir la centrale, et tiennent un bon moment, permettant peut-être à des gens, on en sait rien, de s’éloigner du périmètre.

C’est un aide soignant qui reste seul dans un EHPAD, dont les ressources seront pillées, et essaie jusqu’au bout de soulager la peur et les souffrances des personnes âgées encore plus abandonnées qu’elles ne le sont. Et évidemment, leur figure est celle du personnel de santé d’aujourd’hui, pillé. Les gens qui vont mourir les remercient, car ils ont éclairé leur vie jusqu’au bout, et après tout, tout meurt. Le tout est de vivre dans l’honneur.

La série alors, vibre aux accents terribles de Marc Aurèle ou Sénèque. Mais sans couronne de laurier ni postérité.

La série rend un hommage appuyé à ces gens d’honneur, ou de commune décence, si l’on préfère, qui refusent de devenir, même après la fin du monde, ce que le monde a voulu d’eux. Ils sont là, aujourd’hui, et ils perdent, mais continuent. Et même sachant perdre, continuent. Ils ne cèdent pas aux « rejoins-nous » des autres.

Cette série nous parle de nous bien entendu. Mais elle dit aussi que sans doute, la question n’est plus de savoir si l’effondrement viendra. Mais de nous interroger sur ce que nous pouvons jouer dans ce moment tragique, où la survie même de l’humanité et son regard sur elle-même, en tant qu’humanité ayant fondé la Cité politique, sera en suspens.

 

 

 

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Le capital sur le divan (de deux essais qui s’essaient à psychanalyser le capitalisme)

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Et si ce grand mourant qui ne veut pas mourir, qui essaie d’entraîner avec lui tout le monde par le fond avec lui, indignement, passait sur le divan, qu’en serait- il ?

Je vous parle ici de deux essais qui tentent de psychanalyser le mode de production capitaliste, avec des approches un peu différentes, qui convergent cependant.
Le premier est clairement lacanien et me paraît relever de quelque accointance avec cette pensée du social selon Lacan, qui voit une vraie difficulté dans la disparition de la fonction paternelle.
Le second insiste sur l’apport de Keynes, dont la critique du mode de production capitaliste, qu’il veut néanmoins soigner, est selon les auteurs très proche des constats de Sigmund Freud, et notamment de sa découverte assez tardive et controversée, l’existence en tant que telle, d’une pulsion indépendante, « la pulsion de mort », ou Thanatos. Jusqu’à « Au delà du principe de plaisir« , Freud pense que la destruction, la haine, relèvent d’une « gestion », pour rester dans le vocable économique, mal avisée des pulsions humaines. En vieillissant il se résigne à reconnaître une pulsion de mort qu’il intègre dans sa vision de la psyché mais aussi dans le fonctionnement vital. Ce travail d’intégration culmine avec « malaise dans la civilisation » au seuil de la seconde guerre mondiale. Ce virage pessimiste lui aliène une aile gauche de la psychanalyse qui croit à la bonté humaine corrompue par le fonctionnement social.

Gouvernés par l’infantile

Le premier essai, très récent, s’intitule on ne peut plus directement « Psychanalyse du capitalisme ». David Monnier a le défaut de beaucoup de psys… Il est brillant mais brouillon, notamment en écriture. J’ai lu pas mal de psychanalyse maintenant… Et mis à part Freud, un écrivain de premier ordre, méthodique, c’est souvent le désordre. Et au milieu on trouve des pépites, comme le rapprochement entre le travail du dimanche et le fantasme du capitalisme : devenir une religion… Je pense que nos amis les psys écrivent comme ils ont l’habitude de penser dans leur pratique, de manière associative et flottante. Ils sont donc durs à suivre parfois. Répétitifs. Peu structurés. C’est riche mais c’est un peu le « souk » quoi…. Je retrouve cela dans la plupart des essais que je lis de leur part, à tel point qu’il en est difficile d’en garder une vue synthétique.

Pourquoi une psychanalyse du capitalisme ? Parce que le capitalisme est animé par des sujets, convertis à l’idée de la nécessité du capitalisme d’une manière ou d’une autre. La psychanalyse, c’est compliqué, oui, mais ça repose sur un tryptique assez simple : l’humain noue trois types de relations, avec maman, papa, et autrui. Or ces relations sont problématiques chez le capitaliste.

« si le capitalisme était un être humain, pas sûr qu’on le trouverait très bien portant. »

Le sujet capitaliste (qui peut être actionnaire ou consommateur, le capitalisme est vu dans ce livre comme un état d’esprit), est anti maternel et il est aussi négateur du père (du surmoi).

Il est aux antipodes de cette mère qui donne inconditionnellement. Dans le monde du capital, tout se paie. L’autre ne compte que s’il paie. Grosse erreur, car sans l’autre, la jouissance infinie dont rêve le capitalisme s’interrompra. Le capitalisme crée donc sa propre défaite, « ses propres fossoyeurs » disait Marx. Le sujet capitaliste pense n’avoir besoin de personne, il est un self made boy qui joue le self made man, niant que tout est collectif.

« On veut faire des affaires avec l’autre sans plus rien avoir affaire à l’autre. Cela revient à scier la branche sur laquelle on est. »

L’auteur évoque de manière intéressante le temple du capital, les Etats Unis, qui ont voulu se séparer de leur mère anglaise, mais n’ont pas de père non plus… Se donnent au mythe du self made man. Pas de père, pas de Nom du Père en termes lacaniens. Ce sont les « Etats Unis » où habitent les étasuniens. Sans père (sans surmoi, sans loi morale au dessus de lui, sans règle sociale finalement, pour borner son désir), le capitaliste s’est inventé une religion propre, le capitalisme (scientiste mais croyante), et ici on retrouve le Freud critique de la religion (« l’avenir d’une illusion« ).La figure du père tout puissant lave le fils d’avoir désiré la mère… en retournant la culpabilité en haine, et en chassant toute culpabilité.

Le capitaliste est un parvenu. Il ne doit rien à personne ni à rien, ni aux autres, ni à la société, ni au passé.

(En lisant le livre, je pense à ces fonctionnements pré capitalistes où on n’ abandonne pas celui qui représente le passé, et à ces systèmes capitalistes où celui qui a travaillé trente ans pour l’entreprise est jeté du jour à l’autre. C’est ce qui est arrivé par exemple à Guy Novès, entraîneur de l’équipe de France de Rugby… Dix fois champion de France, quatre fois d’Europe, un mythe vivant pour son sport. Et la plupart des gens du rugby lui adressent un immense respect. Le milieu du rugby est conservateur, il n’aime pas les sorties ratées, il aime les égards, mais de nouvelles figures y ont introduit la logique purement capitaliste, celle qui prévaut dans le football où l’on va – exception- jusqu’à vendre des joueurs (ce qui ne choque plus personne), mais aussi jusqu’à ajouter un joueur… Dans une transaction (je te paie ton joueur tant de millions plus un joueur que j’ajoute en nature, peu importe son lien avec nous, les liens s’effacent, les gens partent le lendemain de la victoire, rien n’a de sens en dehors du comptable). Le passé n’a aucune espèce de signification dans le football. On peut avoir gagné deux championnats d’Europe d’affilée comme Zidane et être sur la sellette pour deux matches perdus. Il n’y a pas d’origine, on ne doit rien à rien ni à personne. Parfois, quand un entraîneur est un peu pré capitaliste… Qu’il soutient son joueur, comme Aimé Jacquet par exemple en 1998 avec Christophe du Garry, ou Deschamps avec Olivier Giroud, la presse capitaliste lui fond dessus… Ne pas reconnaître l’obsolescence est un crime. Je reviens donc à Novès (homme de droite mais conservateur), il est donc mis à la porte cyniquement, d’un jour à l’autre, saisi dans un piège dressé pour lui… C’est cela l’esprit capitaliste. On ne doit rien à personne, pas de dette morale. Pas d’origine, et pas de surmoi, juste la religion du profit censée tenir de liant. Il ne se sentira libéré que quand justice lui sera donnée, par les prud’hommes, mais cela a t-il dit, ne lui suffit pas. Il sera libéré quand sa dette de souffrance sera payée par un ressenti de souffrance équivalent en face. Novès est un être de liens. C’est une fidélité, toute sa vie dans un seul club comme joueur et entraîneur. Un club qui se considère comme une famille, notion extra capitaliste, puisque le principe est que l’on donne priorité à la formation, que l’on joue le même jeu de la catégorie débutant à l’équipe une et que les entraineurs et responsables à tous les niveaux sont des anciens joueurs. Cet homme de droite ne sait pas qu’il nage à contrecourant… Du capitalisme.)

 

Le passé pour le capitalisme n’est qu’un argument de vente, pendant qu’on inaugure les statues le capitaliste envoie des sms.

Mais cette négation du lien est évidemment une illusion. Posséder, on le sait, est l’obsession capitaliste. On critique le modèle pour négliger l’être pour l’avoir, ce qui est quelque peu illusoire, car à travers l’avoir, c’est évidemment l’être qu’on recherche, l’humain étant relationnel. On cherche à en remontrer aux autres. La négation du lien va de pair avec le narcissisme de ces dits self made man. Est-ce l’image qui pousse à faire de l’argent ou l’argent qui motive l’image ? Les deux sans doute. Quand Arnaud Lagardère pose ridiculement en maillot avec son trophée féminin… il dit quoi ? Il dit « regardez comme je suis beau et séduisant » (il se laisse croire qu’il l’est), regardez ce que je peux m’acheter, regardez mon essence (mon sang) qui me permet d’acheter ce que je suis et ce que j’ai ».
Drôle de confusion mentale.

Le capitalisme infantilise. Il refuse la frustration. Il se croit libre de toute détermination, comme un ado en crise (je ne vous dois rien de toute façon !). Il hait la dépendance, et pourtant il la pratique.

« Pour un capitaliste, c’est très mal d’être dépendant. C’est comme être un perdant. C’est le pire. Cela reviendrait à avoir capitulé face à la mère. Cela dit, le riche a le sens de l’autodérision. Il a besoin qu’on l’aide pour préparer son petit-déjeuner, faire son ménage, ses courses, ouvrir la porte de sa limousine, changer une ampoule, nettoyer sa piscine, déboucher un évier, changer un carburateur, etc. Mais il déteste les assistés ! Le sujet extériorise son propre dégoût de lui-même. »

 

Le capitalisme est censé être libre et pourtant il est inséparable de toutes les prothèses qu’il invente.

Un de ses aspects infantiles est aussi d’imaginer un consommateur asexué. Il y a un versant qu’un nietzschéen qualifierait de nihiliste dans le capitalisme, mais qu’ici on désigne comme infantile : Il n’arrive pas à faire de la femme une pure travailleuse (il est bien obligé de faire avec les congés maternité, même si désormais il peut inciter les femmes au top de leur productivité ) congeler leurs ovocytes et à avoir recours à la PMA).

Pas de parents, pas d’Histoire. Le capitalisme n’aime pas l’Histoire. Le sujet capitalisme fuit. Si vous parlez avec lui dans un bureau, il est toujours dérangé par un SMS ou un mail, il n’est jamais disponible pour ce qu’il fait. Il n’a pas de passé. Il n’a pas de présent pour ne pas avoir de passé. Il ne doit rien à personne. Il est toujours tourné vers la nouvelle frontière. Le capitalisme est une obsession de mobilité.

« Les petits capitalistes ne parviennent pas à se stabiliser. Ils sont toujours en mouvement, en progression. Ils n’ont pas fini leur croissance. Ils se considèrent eux-mêmes immatures. Le capitaliste est analogue à un enfant qui apprend à faire du vélo. Il ne peut pas s’arrêter. Il est obligé d’avancer sinon il tombe. »

La question du désir est évidemment centrale. Le désir capitaliste ne doit pas être différé, il est infantile. On a recours au crédit à la consommation s’il le faut. En cela on rabaisse le désir au niveau du besoin.

« Le sujet capitaliste passe ainsi allègrement à côté du grand secret de la vie. »

Le sujet est perpétuellement insatisfait par le toc de la nouveauté, mais pour autant le capitalisme s’est inventé l’accumulation, comme satisfaction en soi.

Thanatos

La question de l’accumulation est centrale dans le second essai que l’on va évoquer. Il est écrit par deux économistes, Gilles Dostaler et Bernard Maris (mort dans l’attaque de Charlie Hebdo), « Capitalisme et pulsion de mort », écrit il y a dix ans. C’est à dire juste après l’éclatement de la crise des subprimes.

La grande idée de Keynes, qui a lu Freud, et il y a des liens entre l’entourage de Keynes (Léonard et Virginia Woolf notamment) et Freud, c’est que l’argent n’est pas neutre, ce que les libéraux classiques prétendent. L’argent est marqué par la psychologie. Il est porteur de nos angoisses. Le capitalisme tente de se rendre maître du temps, qu’on lui a d’ailleurs reproché de voler à Dieu. A cet égard c’est un projet prométhéen, il s’agit de remplacer Dieu.

« L’argent est un objet étrange qui à la fois calme l’angoisse – vous disposez d’un stock de précaution – et l’accroît. Il permet de changer d’avis, d’être irrationnel. »

Le taux d’intérêt est un indice de l’angoisse, tout comme la « préférence pour la liquidité », mise en évidence par Keynes. Pour ses adversaires ultra libéraux, le taux d’intérêt récompense l’effort d’épargne, pour Keynes, c‘est un phénomène psychologique qui relève de l’irrationnel, et qui saisi par les mouvements de foule, peut déclencher des tsunamis financiers. La Banque Centrale est une figure paternelle qui de temps en temps vient restaurer « la confiance » par sa parole.

Keynes ne cessera de lutter contre cette tendance à aimer l’argent pour lui-même, il plaidera on le sait, pour l’euthanasie des rentiers, combattra l’étalon or, un rituel barbare, avant guerre et en 1945, perdant, les deux fois. Il applaudira l’idée d’une monnaie fondante… Ne servant que comme support de l’échange, impossible à accumuler. Il y avait quelque chose de maladif selon lui dans la confusion entre argent et richesse. Elle ne peut conduire qu’à mourir sur un tas d’or. La solution pour l’humanité est dans la création, dans la sublimation. La thésaurisation est une recherche illusoire d’immortalité selon les propos mêmes de Keynes.

« L’homme « intentionnel » tente toujours d’assurer à ses actions une immortalité factice et illusoire en projetant dans l’avenir l’intérêt qu’il leur porte. Il n’aime pas son chat, mais les petits de son chat ; à vrai dire, non pas les petits de son chat, mais les petits de ses petits, et ainsi de suite jusqu’à l’extinction de la gente féline. La confiture n’est pour lui de la confiture que s’il envisage d’en faire demain, jamais le jour même. Ainsi, en remettant sans cesse à plus tard, s’efforce-t-il d’assurer de l’immortalité à l’acte de la faire bouillir »

Schumpeter a parlé du capitalisme comme processus de destruction créatrice. Accumuler, détruire, construire. Qu’est ce qui est le plus proche de la pulsion de mort décrite par Freud ? Chez Freud la vie est une excitation qui aspire à la détente. Mais tout cela nous rapproche aussi de Georges Bataille, qui a lu Freud, et qui dans « La part maudite », ce livre extraordinaire (rapidement cité par Maris et Dostaler) montre que la vie est un excès, que l’excès engage la croissance, et nécessite la destruction, qu’elle passait autrefois par le potlatch, le sacrifice, et que désormais elle passe par la destruction aveugle parce qu’on ne regarde pas la vie en face.

Chez Bataille, comme chez Freud, vie et mort sont complices. Bataille dit qu’en inventant la mort, plutôt que la reproduction par séparation de la cellule en deux, la vie maîtrise quelque peu son infinie floraison. Il y a donc une aspiration à la mort. Mais jusqu’à où ? Jusqu’à la mort complète de la planète ?

« le capitalisme, en détournant la technique au profit de l’accumulation, n’a-t-il pas largement ouvert les vannes à une pulsion de mort enfouie au cœur de l’humanité ? » (Maris/Dostaler).

La thésaurisation procède du refoulement pulsionnel évidemment. Le principe de plaisir se voit contenu, canalisé la thésaurisation, puis par l’investissement, on ne consomme pas tout immédiatement. Ceci Keynes et Freud en sont conscients ensemble. Le capitalisme est puritain (comme l’a dit aussi Max Weber en montrant son lien avec l’esprit protestant).

« Pour retarder le moment fatal, nous accumulons. Nous accumulons pour aller le plus tard possible vers la mort. Mais toute cette énergie mortifère que nous contraignons et accumulons n’aspire qu’à une destinée : être libérée. »

Quand ça bloque… Le capitalisme débouche sur la guerre.
Et reprenant la logique de Bataille les auteurs indiquent :

« Le drame du capitalisme est d’avoir exclu la dépense improductive, exclusion rationalisée par le calvinisme, d’une part, et l’économie classique, de l’autre, qui ne peut envisager une activité économique destinée, non pas à la satisfaction des besoins et à l’accumulation du capital, mais à la jouissance gratuite aussi bien qu’à la destruction et à la perte ».

Comme dans le premier essai nous retrouvons aussi le caractère infantile du capitalisme, la libido narcissique devenant libido d’objet, puis à nouveau narcissique, puis d’objet, processus constamment alimenté par le marché.

« L’hystérique ne consomme ou n’accumule pas des objets pour jouir, évidemment, mais pour plaire à autrui. Aussitôt qu’il possède, le doute le ronge ».

Comme dans le premier essai, nous retrouvons le caractère pathologique du rapport à autrui, à travers la dette, mais reformulée. Encore ici, on ne doit rien à personne.

« L’abstraction de la dette rendue possible par la généralisation de la monnaie libère les hommes des liens personnels. La dette devient transférable, peut circuler, c’est l’essence même de l’économie monétaire. Le capitalisme invente un système égalitaire où de plus en plus d’individus ne doivent rien à personne. Le marché est donc un extraordinaire système d’abstraction »

Pouvons nous dépasser ces limites psychologiques ? Keynes le pensait, qui était optimiste à long terme et pensait que sa vie heureuse dans le groupe de Bloomsbury était une sorte d’avant garde de la vie de l’avenir.

« Je nous vois donc libres de revenir à quelques-uns des principes les plus sûrs et certains de la religion et de la morale traditionnelle, tels que : l’avarice est un vice, l’usure est un délit, l’amour de l’argent est détestable, ceux qui pensent le moins au lendemain sont véritablement sur la voie de la vertu et de la sagesse. Nous placerons une fois de plus les fins au-dessus des moyens et préférerons le bien à l’utile. Nous honorerons ceux qui sauront nous enseigner à cueillir chaque heure et chaque jour de façon vertueuse et bonne, ces gens merveilleux qui savent jouir immédiatement des choses, les lys des champs qui ne peinent ni ne filent.« .

Freud portait un diagnostic plus sombre, fataliste, sur l’histoire de l’humanité, car il était conduit à toujours réévaluer la puissance de la pulsion de mort à partir du moment où celle-ci peut se rendre maîtresse de moyens infiniment puissants. La conclusion du « Malaise dans la civilisation » vaut encore aujourd’hui encore comme interrogation quotidienne.

« La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement. À cet égard, l’époque présente mérite peut-être justement un intérêt particulier. Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu’avec l’aide de ces dernières il leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier. Ils le savent, de là une bonne part de leur inquiétude présente, de leur malheur, de leur fond d’angoisse. Et maintenant il faut s’attendre à ce que l’autre des deux « puissances célestes », l’Éros éternel, fasse un effort pour s’affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel. Mais qui peut présumer du succès et de l’issue ? »

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Griffe sur le monde – Croire aux fauves, Nasstaja Martin

sans-titreJe connaissais Nasstasja Martin pour avoir lu à sa parution son très beau livre d’anthropologie sur l’Alaska, « Les âmes sauvages », où elle restituait les leçons apprises auprès d’un micro peuple animiste, tout en montrant comment ce peuple, mais aussi tout un monde, le premier exposé au réchauffement, montraient les voies d’une adaptation possible à la catastrophe en se réinventant (voir critique dans ce blog).

J’avais appris dans ce livre à mieux mesurer le conflit non verbalisé entre un environnementalisme occidental toujours fondé sur la séparation nature/culture (tout en renversant la logique de la sur consommation) et le rapport à la nature des peuples animistes parfois cités et admirés, dont la culture, aussi, est de plus en plus reformatée pour être commercialisée dans l’économie florissante du bien-être. Cet animisme réel est en effet, à maints égards, aux antipodes de la verdôlatrie moderne et du mouvement néo beatnik qui influence tellement les couches éduquées urbaines occidentales. Les animistes tuent, parfois en masse, parce que le temps leur impose de tuer d’un seul coup, et ils remercient les bêtes de les nourrir. On est loin du nihilisme platonicien qui s’ignore des anti corridas.

Je ne savais pas, en lisant « Les âmes sauvages » ce qu’il était arrivé juste après cette immersion à la jeune trentenaire, disciple de Phillipe Descola, un anthropologue français très influent aujourd’hui qui a beaucoup œuvré pour le dépassement de la pensée opposant nature et culture en montrant qu’elle n’a pas grand sens pour l’humain (toujours culturel, donc toujours naturel puisque plongé dans sa culture depuis son âge de nature). Nasstaja Martin travaille dans ce sillon là. Après avoir longuement étudié le monde animiste en Alaska, elle est ensuite passée de l’autre côté du Détroit de Béring, et s’est fondue dans la vie des Evenes, peuple russe de l’Est (Kamtchatka, un coin dédié aux essais militaires)., lui aussi animiste. Là, elle a subi un grave accident, auquel elle a survécu presque miraculeusement : elle a été attaquée par un ours, ou plutôt elle a rencontré un ours, et ils se sont battus, elle avec son piolet, lui en croquant littéralement sa tête. Rien de moins.

Il y a de drôles de hasard. J’ai tout de même peu lu d’anthropologie, mais j’ai lu le premier livre de N. Martin il y a trois ans. Il se trouve que je suis fasciné par les ours depuis toujours, il y en a d’ailleurs quelques uns à une heure et demi de chez moi, qui seront sacrifiés sur l’autel des conflits symboliques non purgés entre la paysannerie de montagne et un monde urbain qui l’humilie, l’ours servant de terrain d’affrontement. Mme Martin a donc, par sa quatrième de couverture de ce second livre réveillé mon souvenir du personnage mi ursulin de l’Hôtel New Hampshire de John Irving. Mais dans ce récit, c’est une autre version de l’amalgame avec l’ours que j’ai trouvée, beaucoup plus en phase avec ce que j’avais lu dans « Les âmes sauvages ». Je suis d’origine slave. Avec son histoire Mme Martin dont l’œuvre débutante avait éveillé mon intérêt ne pouvait que l’accroître.

L’accident a permis à N. Martin de mieux comprendre ce qu’elle cherchait et ce qu’elle avait trouvée, toutes ces années. Ces temps ensommeillés de la convalescence lui ont permis de réfléchir, aussi, au rêve, à la lisière entre pensée occidentale et pensée animiste. Mme Martin est un être de la lisière, c’est cela qu’elle cherche, et c’est là qu’elle a trouvé l’ours. D’un côté de la frontière il y a la psychanalyste qui interprète les rêves, de l’autre l’amie Evene qui leur donne un sens cosmologique particulier. D’un côté le chamane est un passeur, de l’autre c’est un psychotique. Et Mme Martin est-elle devenue un peu dingue après le choc avec l’ours, ou bien à force d’errer sur les lisères, un peu chamane ?

C’est le récit de cet accident (on lui souhaite d’ailleurs d’avoir au mieux récupéré, éliminé les marques profondes, physiques et psychiques de la rencontre), sa maturation, ses suites, qu’elle raconte, dans un récit littéraire, mais pas vraiment éloigné de l’anthropologie, en continuité avec ses réflexions sur l’animisme, qu’elle publie sous le titre « Croire aux fauves ». Mme Martin, impressionnante d’intelligence et de culture pour son âge, possède l’étoffe, on le sent, d’une très grande ethnologue. Elle le sera sans doute si l’on s’intéresse encore demain à ce pan des sciences sociales, ou aux sciences sociales tout court. On a l’impression parfois que l’avenir sera réservé à un mix de dite science de gestion ou de management, et de neuroscience. L’une des qualités du chercheur en sciences sociales est de savoir écrire, et nous savons déjà qu’elle la possède, avec ce récit à la fois intime et réflexif.

Après son grave conflit avec l’ours à l’été 2015, elle est recueillie par les Evenes, puis atterrit dans un vieil hôpital russe, un peu terrifiant, archaïque à certains égards, mais qui la sauve bel et bien, tout en lui disant, à la russe, « Vsio boudet khorocho », soit tout ira bien. On ne va pas s’en faire pour si peu, pensez-donc une tête disloquée par une mâchoire d’ours.
La description du passage dans l’établissement vaut son pesant d’or. Après avoir été sauvé par l’hôpital russe assez loufoque mais heureusement là, l’anthropologue s’en revient en France, après avoir été inspectée par le FSB (une française, qui a passé des années en Alaska, que fait-elle dans le coin ?). Le relais est pris par la Salpêtrière avec des complications. Tout cela est très sérieux, ce n’est pas une égratignure.

Que dire aux psys pour lesquels il s’agit d’un trauma, et pas d’un trauma ET d’une expérience ontologique de type animiste pour quelqu’un qui venu de la culture occidentale tente de comprendre de l’intérieur un autre monde de représentations depuis des années ?

Parmi les animistes, se dissoudre dans la nature n’est pas folie puisque l’individu ne se sépare pas d’une continuité évidente avec le monde, en Europe c’est précisément la folie que de perdre la sensation de son unicité. Or, il y a eu rencontre, et déchirure. L’ours et la femme se sont rencontrés, et ont échangé leurs sangs, l’ours a arraché des dents de la femme et un petit morceau de mâchoire. Il est donc nécessaire de se reclôturer, de cicatriser. Une agression est un viol. Il s’agit de se désinfecter.
« J’ai juste peur, peur de tout ce qui n’est pas refermé en moi, de tout ce qui s’y est potentiellement insinué. Il y a d’autres êtres à l’affût dans ma mémoire ; il y en a donc peut-être aussi sous ma peau, dans mes os. Cette idée me terrifie, parce que je ne veux pas être un territoire envahi. Je veux fermer mes frontières, jeter les intrus dehors, résister à l’invasion. Mais peut-être suis-je déjà assiégée. »

Mais en même temps que faire de cette expérience qui porte à l’apogée la compréhension de ce sentiment de fusion avec un monde que ressentent les animistes qu’elle a tellement cherché à approcher ?
L’anthropologue repartira, évidemment, là bas. Et elle aura changé aux yeux des autres. Elle sera désormais celle qui a rencontré l’animal mais en est revenue vivante. Elle a regardé les yeux de l’ours, et l’ours a regardé dans ses yeux. Pour les Evenes, c’est son reflet dans les yeux de l’humain que l’ours a voulu griffer. L’humain est une information terrible pour l’ours. C’est ce qu’il n’est pas devenu. « Mon corps est devenu un point de convergence » dit l’auteure, et les Evene le savent.

La cicatrisation a aussi incorporé une expérience indélébile. La rencontre avec l’altérité de l’ours. Et ce corps est le lieu où se croisent la modernité de la chirurgie et la griffe de l’ours. Une frontière. Là où l’auteure voulait précisément se tenir. Et l’interprétation psychanalytique occidentale de la rencontre l’irrite, car l’ours est pour elle un symptôme, bien évidemment, de ce qui se joue chez la victime. Or, c’est ce que l’anthropologue refuse, influencée qu’elle est par le discours animiste. L’ours est aussi un être. Il y a eu rencontre. Et elle pose cette belle question :
« Que s’est-il passé ici, pour que les autres êtres soient réduits à ne refléter que nos propres états d’âme ?« .

La question se pose à l’auteure : pourquoi a t-elle cherché l’ours ? Car elle n’a fait que le chercher. Et l’a trouvé. A t-elle cherché une limite qu’elle ne trouvait jamais ? Drôle de choix de vie en effet. Elle songe à Artaud qui réclame que l’Europe s’arrache à son aliénation (j’ai lu récemment le récit d’un écrivain qui part sur la trace d’Artaud au Mexique, et en revient… Catholique – « Au pays des rêves noirs » de Félix Macherez, mi brillant mi pathétique) . Dans ce monde animiste, elle se sent possiblement réconciliée. Il faut juste accepter de suspendre la pensée (ce qui pour elle ne doit pas être évident, car ça pense sacrément en elle).

Et ce qu’elle comprend, qui est très beau, c’est que ce n’est pas forcément, comme dirait Deleuze, les histoires à « papa et maman » qui la bousculent et la poussent à vivre ainsi, à aller dans le froid extrême, parmi ces peuples. Mais ce qui la traverse, et que nous pressentons tous…
La catastrophe.
« J’ai rejoint les Évènes d’Icha et j’ai vécu dans la forêt avec eux pour une raison bien en deçà de celle d’une recherche comparative. J’ai compris une chose : le monde s’effondre simultanément de partout, malgré les apparences. »
Pour éviter la catastrophe il faudrait éviter justement, de voir le monde comme un autre monde que le nôtre. De l’envisager autrement.

On ne saurait que conseiller ce singulier et très beau récit, qui mêle profondeur de champ anthropologico politique, et récit d’un parcours où une femme chute et se relève. En renaissant.