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Griffe sur le monde – Croire aux fauves, Nasstaja Martin

sans-titreJe connaissais Nasstasja Martin pour avoir lu à sa parution son très beau livre d’anthropologie sur l’Alaska, « Les âmes sauvages », où elle restituait les leçons apprises auprès d’un micro peuple animiste, tout en montrant comment ce peuple, mais aussi tout un monde, le premier exposé au réchauffement, montraient les voies d’une adaptation possible à la catastrophe en se réinventant (voir critique dans ce blog).

J’avais appris dans ce livre à mieux mesurer le conflit non verbalisé entre un environnementalisme occidental toujours fondé sur la séparation nature/culture (tout en renversant la logique de la sur consommation) et le rapport à la nature des peuples animistes parfois cités et admirés, dont la culture, aussi, est de plus en plus reformatée pour être commercialisée dans l’économie florissante du bien-être. Cet animisme réel est en effet, à maints égards, aux antipodes de la verdôlatrie moderne et du mouvement néo beatnik qui influence tellement les couches éduquées urbaines occidentales. Les animistes tuent, parfois en masse, parce que le temps leur impose de tuer d’un seul coup, et ils remercient les bêtes de les nourrir. On est loin du nihilisme platonicien qui s’ignore des anti corridas.

Je ne savais pas, en lisant « Les âmes sauvages » ce qu’il était arrivé juste après cette immersion à la jeune trentenaire, disciple de Phillipe Descola, un anthropologue français très influent aujourd’hui qui a beaucoup œuvré pour le dépassement de la pensée opposant nature et culture en montrant qu’elle n’a pas grand sens pour l’humain (toujours culturel, donc toujours naturel puisque plongé dans sa culture depuis son âge de nature). Nasstaja Martin travaille dans ce sillon là. Après avoir longuement étudié le monde animiste en Alaska, elle est ensuite passée de l’autre côté du Détroit de Béring, et s’est fondue dans la vie des Evenes, peuple russe de l’Est (Kamtchatka, un coin dédié aux essais militaires)., lui aussi animiste. Là, elle a subi un grave accident, auquel elle a survécu presque miraculeusement : elle a été attaquée par un ours, ou plutôt elle a rencontré un ours, et ils se sont battus, elle avec son piolet, lui en croquant littéralement sa tête. Rien de moins.

Il y a de drôles de hasard. J’ai tout de même peu lu d’anthropologie, mais j’ai lu le premier livre de N. Martin il y a trois ans. Il se trouve que je suis fasciné par les ours depuis toujours, il y en a d’ailleurs quelques uns à une heure et demi de chez moi, qui seront sacrifiés sur l’autel des conflits symboliques non purgés entre la paysannerie de montagne et un monde urbain qui l’humilie, l’ours servant de terrain d’affrontement. Mme Martin a donc, par sa quatrième de couverture de ce second livre réveillé mon souvenir du personnage mi ursulin de l’Hôtel New Hampshire de John Irving. Mais dans ce récit, c’est une autre version de l’amalgame avec l’ours que j’ai trouvée, beaucoup plus en phase avec ce que j’avais lu dans « Les âmes sauvages ». Je suis d’origine slave. Avec son histoire Mme Martin dont l’œuvre débutante avait éveillé mon intérêt ne pouvait que l’accroître.

L’accident a permis à N. Martin de mieux comprendre ce qu’elle cherchait et ce qu’elle avait trouvée, toutes ces années. Ces temps ensommeillés de la convalescence lui ont permis de réfléchir, aussi, au rêve, à la lisière entre pensée occidentale et pensée animiste. Mme Martin est un être de la lisière, c’est cela qu’elle cherche, et c’est là qu’elle a trouvé l’ours. D’un côté de la frontière il y a la psychanalyste qui interprète les rêves, de l’autre l’amie Evene qui leur donne un sens cosmologique particulier. D’un côté le chamane est un passeur, de l’autre c’est un psychotique. Et Mme Martin est-elle devenue un peu dingue après le choc avec l’ours, ou bien à force d’errer sur les lisères, un peu chamane ?

C’est le récit de cet accident (on lui souhaite d’ailleurs d’avoir au mieux récupéré, éliminé les marques profondes, physiques et psychiques de la rencontre), sa maturation, ses suites, qu’elle raconte, dans un récit littéraire, mais pas vraiment éloigné de l’anthropologie, en continuité avec ses réflexions sur l’animisme, qu’elle publie sous le titre « Croire aux fauves ». Mme Martin, impressionnante d’intelligence et de culture pour son âge, possède l’étoffe, on le sent, d’une très grande ethnologue. Elle le sera sans doute si l’on s’intéresse encore demain à ce pan des sciences sociales, ou aux sciences sociales tout court. On a l’impression parfois que l’avenir sera réservé à un mix de dite science de gestion ou de management, et de neuroscience. L’une des qualités du chercheur en sciences sociales est de savoir écrire, et nous savons déjà qu’elle la possède, avec ce récit à la fois intime et réflexif.

Après son grave conflit avec l’ours à l’été 2015, elle est recueillie par les Evenes, puis atterrit dans un vieil hôpital russe, un peu terrifiant, archaïque à certains égards, mais qui la sauve bel et bien, tout en lui disant, à la russe, « Vsio boudet khorocho », soit tout ira bien. On ne va pas s’en faire pour si peu, pensez-donc une tête disloquée par une mâchoire d’ours.
La description du passage dans l’établissement vaut son pesant d’or. Après avoir été sauvé par l’hôpital russe assez loufoque mais heureusement là, l’anthropologue s’en revient en France, après avoir été inspectée par le FSB (une française, qui a passé des années en Alaska, que fait-elle dans le coin ?). Le relais est pris par la Salpêtrière avec des complications. Tout cela est très sérieux, ce n’est pas une égratignure.

Que dire aux psys pour lesquels il s’agit d’un trauma, et pas d’un trauma ET d’une expérience ontologique de type animiste pour quelqu’un qui venu de la culture occidentale tente de comprendre de l’intérieur un autre monde de représentations depuis des années ?

Parmi les animistes, se dissoudre dans la nature n’est pas folie puisque l’individu ne se sépare pas d’une continuité évidente avec le monde, en Europe c’est précisément la folie que de perdre la sensation de son unicité. Or, il y a eu rencontre, et déchirure. L’ours et la femme se sont rencontrés, et ont échangé leurs sangs, l’ours a arraché des dents de la femme et un petit morceau de mâchoire. Il est donc nécessaire de se reclôturer, de cicatriser. Une agression est un viol. Il s’agit de se désinfecter.
« J’ai juste peur, peur de tout ce qui n’est pas refermé en moi, de tout ce qui s’y est potentiellement insinué. Il y a d’autres êtres à l’affût dans ma mémoire ; il y en a donc peut-être aussi sous ma peau, dans mes os. Cette idée me terrifie, parce que je ne veux pas être un territoire envahi. Je veux fermer mes frontières, jeter les intrus dehors, résister à l’invasion. Mais peut-être suis-je déjà assiégée. »

Mais en même temps que faire de cette expérience qui porte à l’apogée la compréhension de ce sentiment de fusion avec un monde que ressentent les animistes qu’elle a tellement cherché à approcher ?
L’anthropologue repartira, évidemment, là bas. Et elle aura changé aux yeux des autres. Elle sera désormais celle qui a rencontré l’animal mais en est revenue vivante. Elle a regardé les yeux de l’ours, et l’ours a regardé dans ses yeux. Pour les Evenes, c’est son reflet dans les yeux de l’humain que l’ours a voulu griffer. L’humain est une information terrible pour l’ours. C’est ce qu’il n’est pas devenu. « Mon corps est devenu un point de convergence » dit l’auteure, et les Evene le savent.

La cicatrisation a aussi incorporé une expérience indélébile. La rencontre avec l’altérité de l’ours. Et ce corps est le lieu où se croisent la modernité de la chirurgie et la griffe de l’ours. Une frontière. Là où l’auteure voulait précisément se tenir. Et l’interprétation psychanalytique occidentale de la rencontre l’irrite, car l’ours est pour elle un symptôme, bien évidemment, de ce qui se joue chez la victime. Or, c’est ce que l’anthropologue refuse, influencée qu’elle est par le discours animiste. L’ours est aussi un être. Il y a eu rencontre. Et elle pose cette belle question :
« Que s’est-il passé ici, pour que les autres êtres soient réduits à ne refléter que nos propres états d’âme ?« .

La question se pose à l’auteure : pourquoi a t-elle cherché l’ours ? Car elle n’a fait que le chercher. Et l’a trouvé. A t-elle cherché une limite qu’elle ne trouvait jamais ? Drôle de choix de vie en effet. Elle songe à Artaud qui réclame que l’Europe s’arrache à son aliénation (j’ai lu récemment le récit d’un écrivain qui part sur la trace d’Artaud au Mexique, et en revient… Catholique – « Au pays des rêves noirs » de Félix Macherez, mi brillant mi pathétique) . Dans ce monde animiste, elle se sent possiblement réconciliée. Il faut juste accepter de suspendre la pensée (ce qui pour elle ne doit pas être évident, car ça pense sacrément en elle).

Et ce qu’elle comprend, qui est très beau, c’est que ce n’est pas forcément, comme dirait Deleuze, les histoires à « papa et maman » qui la bousculent et la poussent à vivre ainsi, à aller dans le froid extrême, parmi ces peuples. Mais ce qui la traverse, et que nous pressentons tous…
La catastrophe.
« J’ai rejoint les Évènes d’Icha et j’ai vécu dans la forêt avec eux pour une raison bien en deçà de celle d’une recherche comparative. J’ai compris une chose : le monde s’effondre simultanément de partout, malgré les apparences. »
Pour éviter la catastrophe il faudrait éviter justement, de voir le monde comme un autre monde que le nôtre. De l’envisager autrement.

On ne saurait que conseiller ce singulier et très beau récit, qui mêle profondeur de champ anthropologico politique, et récit d’un parcours où une femme chute et se relève. En renaissant.

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Le droit envisage de penser une humanité hors la loi – Après la Loi-Laurent de Sutter

cropped-women-697928_12801Avons-nous besoin d’une telle inflation de lois ? Un déluge de lois. Aujourd’hui un gouvernement ne s’imagine pas sans une activité parlementaire frénétique, des lois, des lois, et encore des lois, agglutinées dans des codes, avec la volonté inexpugnable de tout prévoir par la loi, de tout couvrir, de se réavancer, aussi, vers ce qui avait été sorti de la loi par mai 68, comme l’usage de corps. La réforme, la réforme, la réforme… Un mouvement continu qui semble naturel. Plus on réforme plus on serait bon gouvernant. Et par réforme on entend non pas transformation mais législation.

Vivons-nous mieux ? Sommes-nous émancipés par cette montagne de lois impossible à connaître mais que nul ne doit méconnaître ? La loi a été écrite. Et nous devons nous y conformer. La loi borne donc l’horizon de ce qui est envisageable. La loi prévoit, elle retient. Elle a donc peur du réel qui peut advenir.
Ainsi le progrès humain a souvent requis d’en passer par un affrontement avec la loi, au nom d’autres références.
On répondra que la où il y a faible et fort la loi protège (une hypocrise de Lacordère, dit « chrétien social » je crois). Ceci; c’est comme l’immaculée conception. On ne le croise guère.

Laurent de Sutter, philosophe français, qui par son ton, et son esprit, m’ont rappelé Giorgio Agamben, et qui s’inscrit sans nul doute dans la même perspective critique, radicale, revisite, dans un travail dont on a du mal à se représenter le poids de préparation, les grandes traditions de pensée et de civilisation, pour montrer en quoi le droit et la loi ne se superposent pas. Dans « Après la loi », titre qui indique qu’il y a un au delà de la loi à penser, dans le droit, mais aussi une vie possible sans la contrainte pesante de la loi, nous apprenons qu’ il y a eu un droit humain florissant qui ne supposait pas la prééminence de la loi. Ce droit est pour Laurent de Sutter possiblement émancipateur. Car il est créatif, de nouvelles relations sociales.
« Avec la loi, il devient possible de primer le monde – ou, du moins, de faire comme si c’était possible  »
La fonction de la loi est éminemment conservatrice.
« La loi est le dispositif par lequel le champ des possibles politiques se trouve ramené à un état des choses constitué« . »

Une société sans droit, oui, est une société inenvisageable, car fondée sur la loi, justement, du plus fort, mais on peut l’imaginer autrement que comme une machine productrice, sans fin, de lois. Ce qui est voir autrement la politique, bien évidemment.
La Loi comporte inéluctablement la sanction, sinon elle est inopérante. Or, cela signifie que la loi ne se concrétise que dans la sanction, qui est le signe de son échec. Son échec à faire société.

Athènes, où le putsch de la loi

Laurent de Sutter s’en prend à ce que d’habitude on ne touche pas… Sauf Nietzsche… Le moment athénien. C’est là où s’effectue le glissement du droit à la loi, et les romains, d’abord rechignant, reprendront cette logique. Mais partout ailleurs, soit en dehors de l’occident, d’après le philosophe d’autres manières de considérer le droit sont mobilisables. Des « trésors de la juridicité » malheureusement enfouis.
5 siècles avant JC, Clisthène met fin au gouvernement aristocratique athénien, et se crée un nouvel équilibre, l’isonomia. Chacun a sa part dans le gouvernement. En même temps le mot « nomos », surgit. La loi. Auparavant cette notion n’existait pas. On décidait, on « posait » des décisions, c’est « Thesmos ». La grande révolution philosophique athénienne, dont on sait le lien (Vernant l’a bien montré) avec la démocratie, reprend cette idée de lois. Si on lit les philosophes, ils sont sans cesse en train de traquer des lois, qui justifieraient d’ailleurs les lois au sens juridique. Jusqu’à Kant, avec sa « loi morale en moi ». Les philosophes ne cesseront de débusquer l’ordre dans la nature. Ordre que la loi devait refléter.
Il s’agit d’une rupture majeure, car auparavant, on arbitrait des litiges. Avec la loi s’affirme le règne de ce qui la produit, la Cité. Les sophistes, dont la pensée tragique considérait que la loi était incapable de saisir la fluidité du monde, tentèrent de s’opposer à cette évolution, mais perdirent.
C’est donc une rupture. Là où naît la civilisation, en Mésopotamie, on évoquait « les sentences » plutôt que la loi. Le savoir était considéré comme prophétique. Juger c’était donc savoir. Voir ce qui pourrait se produire. Le contraire de la logique de la loi, qui clôture. Babylone était dotée de scribes et de devins, pas de législateurs et de philosophes.

Cicéron : il n’y a pas de droit hors la loi

Rome, résiste, un long moment, à la logique légale. Le droit y a été longtemps simplement droit civil. Un droit des citoyens. L’idée de jurisprudence implique que « Le droit n’est pas une affaire de normes, il est une affaire d’opérations ; il n’est pas une affaire de législation, il est une affaire de savoir – un savoir technique« . C »est Cicéron, encore une fois, qui joue un rôle déterminant dans l’affaire. Il insiste sur l’ordre nécessaire pour gouverner la cité, et ainsi s’en prend à la casuistique. Bref à la pensée des cas. Cicéron se réfère à cet ordre cosmique que les stoïciens mettent en avant mais il s’appuie aussi sur Platon, sur la filiation athénienne de Rome. La philosophie était supérieure, donc. Mais… Laurent de Sutter nous rappelle que Cicéron n’était pas seulement un grand esprit mais le représentant d’intérêts de classe. Ce qui se joue c’est le rapport de forces entre le Sénat aristocratique, et le peuple, qui a pu prendre des places dans la magistrature. Il convient ainsi pour Cicéron de justifier la supériorité de la loi, et de la pensée, sur la jurisprudence. Ainsi à Rome « le droit quittât le domaine de la connaissance expérimentale pour entrer dans celui de la police politique  »

Fiqh

On a tendance à penser l’Islam comme la pensée par excellence de la force de la Loi. Pourtant l’analyse qu’en propose le philosophie est plus complexe.
« La distinction entre sharia et fiqh est essentielle à l’intelligence de l’islam : là où la première désigne l’ensemble des préceptes juridiques formant la révélation, le second désigne la science nécessaire à leur mise en œuvre. Le fiqh est ce sans quoi la révélation de Mahomet est condamnée à rester révélation« . Le Fiqh est un savoir. Il procède de l’idée que du nouveau va survenir et qu’on devra l’interpréter. Laurent de Sutter établir tout au long de son livre la distinction entre le droit comme application d’un savoir, et comme production de lois.

Li

Chez Confucius, on trouve une opposition entre Li, les rites, et Fa, la loi. Cette dernière suppose la contrainte, elle est inférieure. La pensée confucéenne tend à produire de l’humanité, de la société, et donc des relations, mais pas de la loi. La loi est synonyme d’échec. Elle ne s’impose que parce qu’on a abouti au désordre.

La pensée confucéenne influença le japon.
« le Japon, comme la Chine, développa une détestation profonde à l’égard de toute forme d’intervention juridique dans l’écheveau des liens humains. Les relations, en tant que structurantes de la communauté, étaient à cultiver davantage qu’à réguler – une culture qui n’était pas celle de normes imposées, mais d’obligations mutuelles visant à éviter tout conflit. »
Le « Giri », c’est l’obligation de bien se comporter. En dehors de toute loi.
Il est vrai que si l’on lit de vastes romans japonais comme « la pierre et le sabre« , on ne parle jamais de lois, mais d’obligations sociales, et de honte.
« Entrer dans la société japonaise, c’est entrer dans le système de perceptions et d’émotions qui fait qu’une relation, quelle qu’elle soit, se trouve affectée de variables obligatoires si fines qu’elles vont jusqu’à en questionner ce caractère obligatoire lui-même. »

Dharma

En Inde, « dharma », c’est soutenir. Perpétuer. Sur la base d’un savoir ici encore.

Maat

En Egypte ancienne, le Roi défend la vie (maat) et repousse le chaos encore (Ifset).
« les juges écoutaient les parties, de la même manière que l’individu vivant selon le principe se prémunit de la surdité, avant de séparer la maât de l’isfet dans le cas d’espèce. De sorte que juger, dans l’Égypte ancienne, n’entraînait aucun verdict de culpabilité ou de faute ; les juges se contentaient de déclarer une situation maâty ou âdja, à savoir « conforme à la maât » ou « dans la mauvaise voie ».

Talmud c’est à dire Etude

Dans la tradition juive, c’est bien connu, la loi dit toujours plus qu’elle ne dit. L’Homme ne peut qu’explorer la totalité, il ne peut pas la contenir. L’interprétation est donc sans fin.
« Tout est vrai : telle est la maxime essentielle du droit talmudique – tout est vrai, car tout est possible  »

Toutes ces traditions nous invitent donc à imaginer un droit qui ne soit plus une obsession de légiférer, donc de borner, mais pourquoi pas de s’ouvrir plus largement aux cas d’espèce. C’est aussi une invitation en somme, c’est ainsi que personnellement je le lis, à délibérer sur ce que l’on vit, ensemble, plutôt que de légiférer sans cesse en appliquant un pouvoir d’office sur autrui. Délibérer pour créer de nouvelles formes de vie en société.
« Après la loi, il y a l’ensemble des moyens que les êtres humains ont inventé pour devenir plutôt qu’être« . Laurent de Sutter offre, comme le dit le nom de la collection dans laquelle son livre paraît, une véritable « perspective critique ». Il tente, brillamment, de poser les jalons d’une philosophie libertaire du droit, pièce d’une philosophie politique plus large. Philosophie qui redonne sa chance à la pensée et à la créativité devant les situations, plutôt qu’à la voix impérieuse et bornée de l’autorité.

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Space therapy – Ad Astra – James Gray

ad_astra_DF_00642FD_R2_rgb.0Il y a certainement plusieurs niveaux de lectures d’Ad Astra, premier film de science-fiction de James Gray. On pourrait en effectuer une lecture politique, qui soulèverait la propension humaine à pourrir l’univers, toujours un peu plus, et à en interroger les causes, par exemple, à savoir l’accumulation du capital sous direction intégrée d’un complexe militaro industriel sans vergogne,  en affrontement constant avec des bandes paramilitaires du type de celles qui extraient les minerais illégalement en Colombie. Mais pour ma part j’y ai vu très nettement, et depuis le début du film, par des signes qui me paraissaient très clairs (comme si James Gray disait « tiens je suis en train de te montrer une parabole »), la métaphorisation d’une psychanalyse qui aurait réussi (c’est donc possible, que ce « surcroît » de la cure, la guérison, évoqué par Lacan, ait une réalité ! Alejujah). Beaucoup de films de Gray, un surdoué (« two lovers », « The Yards »), qui n’a pas tout réussi non plus (« Lost City of Z » par exemple, ou « The immigrant »), tournent autour de la question œdipienne. Et c’est ici encore le cas.

 

Au début du film, nous découvrons un astronaute qui participe à la transformation d’une planète en nouvelle terre (ce qui sera certainement nécessaire, j’ai lu que ce serait possible pour Mars, en créant un éco système, produisant de l’atmosphère, puis de la pluie, etc etc…  . Bon en quelques décennies on l’aura pourri, puisqu’on a mis à peu près deux cents ans à pourrir la terre, sans être au niveau maximum de productivité tout au long du processus). Il est dans le « projet ». Un incident se produit, une sorte de choc inexpliqué, et l’infrastructure principale qui soutient les travailleurs d’élite s’effondre. Brad Pitt, astronaute de premier plan, parvient à se tirer d’affaire avec un sang froid incroyable. De justesse.

 

Qu’est ce que dit cet évènement ?

J’y vois pour ma part, à rebours, une sorte de malaise. Même dans la maîtrise de l’astronaute pour se sortir de là il y a une manifestation somatique. Le parachute de Pitt s’endommage et menace de le tuer. Qu’est ce qui menace de le tuer ? Le retour du refoulé. Ce que dit l’incident c’est que tout un édifice complexe, une construction qui permettait d’être fonctionnel, s’effondre, sous le coup d’un évènement venu d’on ne sait où, qu’on ne comprend pas, d’abord.

Comme l’homme de notre temps se réveille un matin et ne peut plus se lever. Comme un autre, un jour, a des palpitations, que son corps dit stop.

Comme cette femme s’arrête tout d’un coup, sur le bord de la route, et se met à pleurer, sachant que le lendemain, il lui sera impossible de continuer sa vie sous cette forme.

 

D’où vient l’incident ? D’une mission perdue aux confins du système solaire. Menée par son père. Il n’est donc pas mort, le héros absolu de la conquête de l’espace, comme on le croyait, le Père Idéal et l’Idéal du Père.

 

Cette mission fonctionnait grâce à un système de propulsion fondé sur l’anti matière et ce système envoie des signaux terriblement destructeurs. Bref, une métaphore de l’auto destruction, des effets possibles d’une névrose. Et c’est l’onde de cette névrose qui fait tomber Brad Pitt, mais qui menace aussi, disent les militaires à son fils, de liquider tout le système solaire et de tuer tout le monde.  En fait, on est menacé parce qu’on avait refoulé le père, et qu’on en a pas terminé avec lui.  C »était un héros, un exemple.

 

On va donc devoir retourner jusqu’à lui, enquêter. C’est une cure. Les militaires « ont de bonnes raisons » de croire que le père est vivant. On ne sait pas lesquelles. Comme le psychologue a de bonnes raisons de croire que le malaise s’origine dans le théâtre familial.

 

On ne sait pas ce qu’il fait, ce père Réel. Est-il le témoin involontaire du processus ? Le manipule t-il ? On va chercher son fils, personne d’autre (c’est la personne idéale, et pour cause !), pour se rapprocher de lui, en allant sur Mars, et lui envoyer un message pour voir s’il est toujours vivant.  Le fils va donc entamer une discussion imaginaire avec son père. On ne dit pas au fils que le but est de localiser le père pour lui balancer dessus une grosse charge nucléaire.  Ce qui correspondrait en fait à un traitement médicamenteux à très haute dose pour le névrosé, le fils, mais aussi pour la communauté humaine des névrosés.

 

Ces hauts gradés ont tout l’air d’une bande de psychiatres. Ils ont bien analysé le profil de Pitt. Ils savent tout de lui. Ils le mettent sur la piste mais c’est chez lui et personne d’autre que tout va se jouer. Et ils scrutent en permanence ses constantes, et son état psychologique, en écoutant sa parole, librement développée. Ensuite il est apte ou pas à sa mission. Qui est de remonter le cours des évènements. Le psy fait la même chose. Il ne va pas trop vite. Il sait que si les résistances cassent trop vite, le patient va voir sa situation empirer. Le voyage a donc des étapes. Le voyage est ultra secret bien évidemment. Ce qui s’est dit entre les militaires ou les psychiatres, et le Major ou patient, ne reste que dans la salle de réunion, ou le cabinet.

 

Donc Brad Pitt accepte la mission, étonné de découvrir que son père, un héros, est certainement encore vivant, et qu’il est peut-être passé du côté obscur. Quel est le profil de Brad Pitt ? Il dispose d’un auto contrôle total. Il contrôle totalement ses émotions, ce qui fait de lui un astronaute hyper efficient, et un combattant redoutable, doublé d’un survivant exceptionnel. Son rythme cardiaque reste bas en toutes circonstances. Mais au cours de l’aventure, ça changera.

 

Une thérapie déstabilise. Est-ce un danger ? Oui. Mais le danger est déjà là. Que pourra apprendre de plus Brad Pitt que le malaise qui a failli le tuer lui dit déjà ? C’est ce que lui dirait un psychiatre, s’il exprimait des craintes. Qu’il n’a pas dans le cas du Major. Lui sa manière de ne pas craindre, c’est de tout contrôler, de prendre les manettes du vaisseau au capitaine s’il y a un souci, mais cela n’a pas empêché le malaise initial, l’alerte. Et à tout moment elle peut revenir, et tout détruire, on le lui dit.

 

Mais.. il y a un mais. Il ne sait pas aimer.  Il ne sait pas vivre sa vie. Il ne sait vivre que la vie d’un astronaute militarisé d’élite, dans la voie tracée par le père. Son épouse, Liv Tyler, en paie le prix. Il n’est pas là. Il ne vit pas. Il est une fonction, et il est toujours dans l’efficacité, le « projet ». Il est toujours précédé de lui-même. Il n’est donc jamais présent auprès de sa femme, psychologiquement. Il n’est pas en vie, il est anesthésié. Il vit d’ailleurs dans un univers totalement anesthésié, dangereux mais rationnalisé et que nul ne discute. Tout le monde est intégré à un projet global. Il n’y a aucune hétérogénéité à ce projet, en dehors de la piraterie antisociale . Encore a t-il la chance d’aller sur terre, mais il rencontre une chef de site, sur Mars, qui va l’aider, et elle, n’a pas eu la chance de sortir des modules aseptisés. Il parait que c’est beau, la terre. Mais oui. Nous avons là un beau tableau des souffrances psychiques contemporaines.

 

Dans sa mission, le Major (Pitt) revit ce qu’a vécu son père, sans doute. Il revit aussi ce qu’il du traverser pour arriver à son niveau d’excellence. D’abord il se rend sur la lune, avec un compère, le vieux Donald Sutherland, qui a connu son père. Il ressemble à ces personnes que l’on va questionner quand on veut comprendre son passé, qui vous donnent des indices, et il lui en donne un, décisif, et dangereux à connaître (savoir est dangereux mais c’est la seule voie), et puis ne peut plus l’aider, son cœur lâche. Il ne peut plus l’accompagner.

 

Puis c’est le départ, seul, auprès d’un transport envoyé sur mars. Et là, à un moment un choix devra être accompli. Soit de continuer la mission, soit de se détourner pour répondre à un mayday. Le major ne veut pas se détourner, mais les membres du convoi (drogués pour être heureux), oui, parce que c’est la règle. C’est la vie. Elle continue la vie, même si vous suivez une thérapie. Et ce qui survient dans la vie nourrit votre thérapie en vous apprenant sur vous-même .  Alors le major affronte la situation, il préfère contrôler, et il est efficient, il le sait, il est donc  du duo qui va voir ce qui se passe dans le vaisseau à la dérive où personne ne répond plus.

Là il s’y confronte à la terreur. Et plus précisément aux pulsions les plus primaires. A notre aspect animal. Ils s’agissait d’un laboratoire d’expériences animales et les choses y ont mal tourné. Il s’agissait de singes, ce n’est pas fortuit. Bref, dans le processus, le Major est placé face aux instincts primaires, refoulés, que le surmoi a voulu enterrer. Il parvient à les surmonter, grâce à son sang froid, encore une fois, mais de justesse. Qui est cette figure phobique qui manque de le tuer ? N’est-ce pas la phobie de l’enfant qui a peur du père et a envie de le tuer parce que le père l’agresse ? Qu’est ce que le major visite ? Sa psyché, son histoire psychique, ou l’Espace ? Est-ce un rêve ? A tout les moments du film on peut se demander s’il s’agit ou non d’un rêve dont le major pourrait se réveiller, un rêve à interpréter.

 

Sur Mars, le Major doit envoyer un message à son père. On lui a écrit ce message. Pour appâter le père. Ce n’est donc pas un discours sincère. Et puis… Une résistance craque. Et le major s’adresse une seconde fois, hors piste, à son père. On le laisse faire. En face de lui, dans la cabine qui envoie le message c’est ambigu. C’est un adversaire et un allié. Un thérapeute, peut-être ?  Mais aucune réponse n’arrive, ou plutôt le major ne sait pas si une réponse arrive. On ne lui dit pas. Ce n’est pas aussi simple. Il va falloir creuser plus loin.

 

Mais cette fois-ci, ce sera encore plus dangereux car on s’approche. L’autorité ne sera plus là, elle ne veut pas que le soldat aille plus loin, et elle veut qu’il reste un soldat… C’est la société. Elle veut qu’il reste opérationnel, et non qu’il sache. Qu’il soit utile. Elle le somme de rester là, et le juge comme ayant dépassé le seuil psychologique qui borne l’exercice de la mission. Le stress apparaît chez lui. Il est vivant, mais stressé. Il se rebelle alors, avec la complicité de la femme enfermée dans les modules martiens, qui n’a jamais connu la chlorophylle, et en cachette, presque à l’aveugle, emprunte le vaisseau qu’il avait déjà pris.

 

Après une escale sur Mars, le vaisseau est en effet envoyé pour pulvériser la mission du père du major, qui émet des ondes destructrices.  Mais le fils veut savoir, il pressent qu’il est nécessaire pour lui de savoir, de ne pas rester fonctionnel, mais d’aller jusqu’au bout.

 

Au cours de son voyage, tout comme son père, le major commet des dégâts irréversibles. Cette quête est coûteuse pour autrui. Ceux qui s’opposent, et l’empêchent, notamment, mais aussi les autres, comme la complice martienne, qui paiera le prix, certainement, de l’aide qu’elle lui apporte. Aider un névrosé n’est pas de tout repos. Et quand un névrosé se libère; ça défouraille autour de lui.

 

Puis le major arrive sur la station en quittant son vaisseau, où il est seul resté vivant. Il continue d’informer ses commanditaires auxquels il a désobéi, dans l’intérêt de la mission. Ils ne disent rien. Il constate que des morts sont là, dans le vaisseau de son père Comme sont morts ceux qui ont tenté de le neutraliser dans le vaisseau qui l’emmenait là. Légitime défense, de la part du fils et du père.

Et puis le fils retrouve le père.

 

Que voulait-il ce père ?

Il voulait toujours aller plus loin, comme son fils, pour l’humanité, cette abstraction. Il ne voulait pas vivre, il voulait du projet. Toujours plus loin. Il voulait la vérité et fuir vers la vérité. Il s’est approché de l’endroit où l’on peut enfin capter nettement les signaux de l’Espace et déceler une éventuelle intelligence extra terrestre. Mais rien n’est venu. Il ne veut pas partir, car sa mission n’est pas finie, il n’accepte pas le silence de l’univers, l’absurdité de ce silence, il ne sera jamais Sisyphe, sur sa montagne, il sera Prométhée.

 

Il n »est pour rien, lui, le père, dans la défection du système d’anti matière qui risque de détruire le fils, et tous les fils. La machine s’est emballée. Mais … Nous comprenons que c’est sa quête de toujours plus loin, et de la Vérité absolue, qui a nécessité le système d’anti matière. C’est donc la quête qui tue. Et le père parle franchement à son fils. Je n’aurais jamais renoncé pour rien, je ne serais jamais revenu, ni pour toi ni pour ta mère. Cela ne comptait pas. Seule la quête de la vérité comptait. Le présent était invivable. Tellement invivable que d’ailleurs, James Gray ne juge pas nécessaire de trouver quelque moyen d’expliquer comment cet homme a survécu des décennies seul dans ce vaisseau, sans aucun ravitaillement. Si le présent ne compte plus, alors pourquoi se poser cette question ? Elle aurait été incongrue dans le scénario.

 

Au terme de ce long voyage, des mois, dangereux, incertain, où le major a commis des dégâts, mais a voulu se confronter au désir du père dans sa crudité, y est parvenu, c’est à lui d’aider son père, épuisé par cette quête impossible. Il l’aide à s’habiller pour sortir dans l’espace et revenir au vaisseau pour regagner la terre. Le père veut que son fils reste, qu’il aille jusqu’au bout avec lui, il ne s’est pas résigné. Que le cycle de la poursuite infernale de la Fin continue, tant pis pour l’anti matière.

 

Or le fils, parvenu ici, adulte, constatant les dégâts a compris que sa propre vie n’était pas son désir, mais le désir du père. Que c’était cela qu’il cherchait à comprendre. Que c’était cela qui l’avait stérilisé affectivement, l’avait cloîtré dans ce faux Self efficient, et que c’était cela, qui provoquait les secousses de l’anti matière. Le rappel de ce conflit non résolu entre le désir du père et l’existence du fils.

 

Et il explique à son père que ce dernier a réussi, qu’il a prouvé une chose. Nous sommes seuls dans l’univers. Il lui explique, l’acceptation. Il est parvenu, lui, à l’acceptation. Il voudrait que son père comprenne que c’est cela, la vérité.  C’est d’en rester là, et de vivre.

Il ne reste donc plus qu’à placer la charge atomique et puis à rentrer.

 

Donc; les deux astronautes sortent dans l’Espace. Et le père déclenche ses propulseurs vers le vide, forçant le fils à le suivre dans la mort certaine ou à le lâcher, car il n’a que simulé d’accepter la logique du fils. Le fils a donc le choix entre suivre le père dans la dérive mortelle vers l’obscurité, le refus de vivre, préférer la folie à la vie, ou bien la vie. Mais l’on sait déjà qu’il préfèrera vivre puisqu’il est devenu adulte, qu’il a accepté, et donc que le désir du père ne le domine plus. Alors il ne se laisse pas entraîner dans le vide intersidéral, il laisse partir le père, qui ne peut plus être sauvé, ce n’est pas son histoire à lui, ça ne l’est plus.

Lui il a décidé de vivre. D’aimer, donc. Sa femme. Et de retourner sur terre.

 

Le voyage a été difficile, coûteux, long.

C’est évidemment la destruction nucléaire du système de propulsion utilisé par le père, donc sa logique, son désir, qui propulse le module du fils à la vitesse nécessaire pour prendre la direction de la terre.

Le retour est express, ce qui n’a rien à voir avec la science, mais tout avec la parabole. Le sentiment de se retrouver soi-même est certes un peu brusque, ça secoue. Mais quel sentiment de vie. Comme une nouvelle naissance, quand on vient ouvrir sa capsule. Que la nature est là.  Qu’une vie commence.

Le parcours était dur, froid, et Gray le restitue splendidement ainsi. Mais il était nécessaire. Ou bien les secousses allaient finir par avoir raison de tout.

Le courage d’aller en soi. Jusqu’au bout. Pour revivre.

 

 

 

 

 

 

 

 »
Il

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With or Without You – « La femme d’à côté » de François Truffaut (Ardant, Depardieu)

la_femme_d_a_coteLa fatalité. Elle figure dans cette petite scène qui n’a l’air de rien. Tout l’environnement bourgeois et petit bourgeois du coin se rassemble dans une sorte de lieu de calme, avec ses courts de tennis et ses terrasses, régulièrement, pendant le film. Un tennis club. Il y a là Mme Jouve, la gérante, qui marche avec une canne, on apprendra que c’est à cause d’un suicide … D’amour. Un facteur vient, et erre de table en table, pour chercher Mme Jouve. La caméra subjectivise le regard de Depardieu qui comprend que le petit facteur drôle est un messager chez Sophocle ou Shakespeare, inéluctablement il parviendra à livrer son message, et d’instinct Depardieu sait que les messages sont souvent de mauvaises nouvelles, quand ils viennent troubler une scène bucolique. Parce que, d’ailleurs, c’est le cinéma qui veut ça.

« La femme d’à côté », de François Truffaut (1981), film intempestif aujourd’hui, évoque un meurtre et un suicide passionnels. Ce qui, ne saurait se proposer au vu de la doctrine néo féministe qui voit la passion comme oppression et considère qu’un crime ne peut être passionnel mais uniquement politique. Et puis on nous parlerait de féminicide (même si la femme tue l’homme puis se tue), en cherchant une cause structurelle. Ou alors, sans doute, de pervers narcissique.

Dans ce film, qui a certainement inspiré son descendant beaucoup plus léger et solaire, dédramatisé, qu’est « Les sentiments » de Noe Lvovsky  (Bacri, Carré, Baye, Poupaud), ce me semble, Ardant et Depardieu jouent des nouveaux voisins à la campagne près de Grenoble. Ils semblent vivre dans la sérénité.

Ardant, « Mathilde », prénom romantique s’il en est, est mariée avec un homme sérieux, plus âgé, rassurant, solide (aiguilleur du ciel… belle métaphore, c’est lui qui empêche Mathilde de s’égarer comme une fusée), dont le « flegme » fait sourire Depardieu, qui n’en a pas du tout, lui, de flegme. Elle ne travaille pas mais elle a de vrais talents artistiques qu’elle commencera à exploiter pendant le film, mais la sublimation ne suffira pas.  Depardieu, lui, « Bernard », vit avec une femme et un enfant, est instructeur pour pilotage de tankers, ces immenses plate formes. Il est à l’arrière des tumultes de la mer. Rangé, donc. Loin des passions.  Mais il les a vécues, il a connu les vagues immenses qui vous engloutissent.

Mais voila, ils se rencontrent, et ils se sont connus. On comprend que des années plus tôt ils ont vécu une relation passionnelle impossible, ils en ont « bavé » et ils n’en disent rien à leurs conjoints. Très vite, il leur est impossible de ne pas replonger, une fois remis en relation. Pendant tout le film, ils oscilleront, avec deux grands mouvements cependant, l’un qui voit Depardieu vouloir Ardant quoi qu’il en coûte (et d’ailleurs la question du coût n’est jamais effleurée, en réalité pour eux elle semble ne pas exister, ce qui existe c’est la possibilité ou pas de se voir), l’autre qui voit Ardant sombrer dans la dépression profonde parce que Bernard, après sa propre crise violente, parvient quelque peu à résister, du moins à se le laisser croire. Face à face, ils sont irrémédiablement attirés par l’autre, c’est incoercible, les mots tombent, et les corps parlent. C’est une loi physique.  Ils se voient dans une chambre d’hôtel, sans gêne. Rien d’autre ne compte. Les retours de bâton du réel sont impotents.

Mais voila, les deux savent parfaitement que leur fusion est un désir qui ne peut s’abandonner, mais qu’elle est impossible. Comme toute fusion, excepté dans la mort. Alors ils mentent à leurs conjoints, et s’accrochent à leur vie. Ils cloisonnent deux vies, totalement et avec une immense imprudence en même temps. Ce qui signifie leur souci commun de préserver ce qui l’est, l’ancrage qu’ils avaient pu obtenir après leur séparation, sans pouvoir échapper à la fatalité du désir, et presque en désirant être surpris.

Cette fatalité est métaphorisée de diverses manières. D’abord personnifiée par Mme Jouve, qui par sa présence inquiète et lucide, devrait sans cesse leur rappeler ce qu’ils risquent, puisqu’elle s’est jetée dans une verrière par amour déçu, et en a tiré les leçons. Ils l’aiment tous deux, ce témoin par avance de leur drame. Prendre soin d’elle ce serait un peu compenser l’impossible prise de soin de soi. Et puis ce hasard, qui est l’autre nom de la fatalité, le fait que Mathilde vienne habiter tout juste en face de Bernard, dans un hameau de huit maisons.  N’y voyons pas une sorte de sortilège, ou le dessein des dieux, mais l’image de la fatalité qui s’accroche à eux quand ils sont entre eux. Même partir, s’exiler, ne les sépare pas.  L’exil n’était qu’un épisode. Il est pareil à une de leur péripétie passionnelle.

Il y a aussi un petit tableau, dans une maison, de facture surréaliste, qui montre un homme devant une femme déstructurée. C’est une des scènes que vivent habituellement les deux amants terribles, elle est à portée de leurs yeux, mais c’est nous qui la voyons.

L’amour est une folie. La seule légitime. Jusqu’à un certain point. On sait que la folie se mesure notamment à son incompatibilité avec le social. Un chamane n’est pas un psychotique mais un chamane, dans une société qui l’admet comme tel. Et cela le soigne en partie. Dans la société bourgeoise de Mathilde et Bernard, la passion absolue, noire, est une folie. Mathilde donc, quand elle craque, parce que Bernard est là, mais n’est plus dans ses bras, après que lui même ait totalement craqué et provoqué un esclandre énorme, sans aucune considération pour les conséquences, mettant toute la situation à jour, est donc dépressive. Profondément, puisqu’on songe aux électrochocs, ce qui pour une dépression n’est décidée que pour les cas résistants et graves.

Truffaut règle alors , me semble t-il, des comptes avec la psychanalyse. On entend le psy dire au mari de Mathilde qu’elle préfère être malade, cette trouvaille de Freud, selon laquelle la maladie est un dernier refuge pour ne pas faire face aux remaniements qui sont demandés. Aux clarifications. Il y a certainement une part de vérité. Mais le formuler ainsi est toujours une manière (à mon sens) assez affreuse de parler de la souffrance, de (paradoxalement) la reconstituer comme objet moral (on rejoint un peu Deleuze qui n’aimait pas le côté « flic » de la psychanalyse). Si le patient pouvait, il sortirait de ces rails. Et puis ça tombe bien car l’échec du thérapeute a toujours une explication dans les résistances du patient et dans les avantages secondaires qu’il trouve à se laisser dépérir. A un autre moment, Truffaut montre une séance, et utilise Ardant pour agresser l’écoute « flottante » du thérapeute, qu’elle met à l’épreuve en proférant une énormité au milieu de son discours, et pour railler le transfert, qu’elle ne ressent vraiment pas (elle ne tombe pas amoureuse du psy). Truffaut semble nous dire, romantique, que ce n’est pas un face à face psychanalytique qui pourrait se hisser au niveau des jeux violents d’Eros et de Thanatos.  « La femme d’à côté » c’est le désir, et le désir, on ne peut pas l’éteindre s’il est puissant, il est plus fort que tout, et on ne peut plus penser qu’à la femme d’à côté, qui envahit le monde.

Les pilules ne peuvent rien contre la passion invivable non plus. On pense pouvoir « réparer la vivante », pour détourner le titre d’un roman, comme Depardieu répare, dans la chambre de la cure de sommeil, le poste de radio de Mathilde. Ce serait facile, d’en terminer avec une maladie de l’âme, en la médicalisant.  Mais Mathilde n’utilisera pas le poste pour écouter les infos, c’est à dire revenir dans le monde, mais pour se plonger dans les chansons d’amour qui disent « la vérité » de ce qu’elle vit. Et son repos à l’hôpital ne sera rien qu’une pause de plus avant de succomber, encore, à la fatalité.  Mais dans un monde rationnel, personne n’est disposé à entendre. Sauf peut-être, l’amie boiteuse. Elle-même, preuve vivante, est un modèle de courage, car elle a compris qu’il fallait contourner la passion, ou mourir pour elle. Elle est sortie de la torture.  Mais elle ne peut rien pour ce couple.

Pour la bourgeoisie, la passion n’existe pas. La passion n’est pas bourgeoise. Aussi, une cure de sommeil et des pilules doivent en avoir raison, et tout est « utile ». On envoie ainsi, immense erreur, Bernard visiter Mathilde, ce qu’il refuse d’abord, puis accepte, évidemment. Et la sarabande repart. Ils se veulent et savent que c’est la mort au bout.

Ces deux là ne peuvent pas être ensemble. C’est à la fois trop violent et arythmique. Ils ne savent pas pourquoi ils s’aiment. C’est en dehors de toute explication. Ca échappe donc à la sociologie et même à la psychanalyse, qui ici vient au secours de la vision bourgeoise. Pendant le film je m’interrogeais : est-ce l’impossible harmonie des deux êtres, à cause de leurs choix de vie, qui les empêche de s’aimer, de partir tous deux ? La fatalité est-elle celle de la contradiction entre le social et le désir ? Ou est-ce une impossibilité proprement humaine, mais aussi chimique. Mais le fait est, en effet : ils ne peuvent pas être ensemble, leurs désirs ne savent pas se nouer sans les étrangler. On comprend que puisque la scène a déjà eu lieu, huit ans auparavant, que ce ne sont pas des obstacles sociaux ou circonstanciels qui se dressent entre eux, même si Bernard essaie de penser que l’échec était une question de contretemps et que Mathilde pense qu’il est trop tard (elle n’a que trente ans). Mais c’est un leurre de plus. Les romantiques comme Truffaut ici croient en la permanence des âmes. Ces deux âmes sont condamnées à se frotter et à se faire du mal.

La violence de cette relation contraste avec le monde paisible de cette bourgeoisie bucolique au grand air à la proximité des alpes. Un air sain, mais des âmes, comme celle d’Adèle Hugo, érotomane (le bovarysme poussé à son extrémité pathologique)  que Truffaut a visitée quelque temps avant, qui n’ont rien de salubre et qui ne trouvent pas le salut. Le côté « cool », en pull over, de cette bourgeoisie moderniste issue de « la nouvelle société » de Chaban, contraste avec l’angoisse des deux amants impossibles. Depardieu est comme toujours immense. Truffaut utilise son côté sauvage, qui ressort soit brutalement, soit reste en filigrane, dans sa démarche, son dynamisme. Mais Bernard est en même temps un être doux, attentionné. Il est clivé. A l’image du dilemme qu’il vit, qui habite son corps. Mathilde est douce, aussi, elle dessine et écrit pour les enfants, désormais. Mais qu’est ce que l’enfance, sinon la pensée magique, qui la rejoint parfois, quand la passion brûle ?  Ces deux là ne sont pas du tout dans un « je te fuis je te suis », ils nagent tous deux pour fuir et ne le peuvent simplement pas. Et il n’y a rien à dire. Ils n’évoquent pas beaucoup leur passion, ils effleurent, parfois, des souvenirs. Tu étais ainsi. Ils se rappellent d’infimes détails. De l’évidence de la passion, au premier regard.

La dépression n’est pas guérie. Elle est juste sous un contrôle chimique qui n’est ici qu’une enveloppe aisément déchirable. Mathilde a décidé, ou plutôt « ça a décidé » d’en terminer. De réaliser la grande synthèse des heurts. Il faut donc tuer Bernard alors qu’il repénètre en elle et pendant qu’il est encore sur elle, de le rejoindre, et de le quitter. Ce qui pour la première fois, grâce à la mort, est la même et unique chose. La pulsion de mort et la pulsion de vie marchent de concert.

 

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Quelques réflexions en passant sur « la politique de la culture » (en apéritif des joutes de vos municipales)

4720« Toute licence en art »... Cette expression provient d’un dialogue fameux entre les exilés André Breton et Léon Trotsky qui s’essayèrent à écrire un manifeste pour la culture. Contre toute attente, c’est l’ancien dadaïste Breton qui proposa un « sauf si » pour continuer la phrase… Et « Le Vieux » comme l’appelaient ses amis biffa la suite. Toute  licence en art, un point c’est tout, considérait alors l’ancien chef implacable de l’Armée Rouge. Dans l’exil, cet homme d’une culture extraordinaire, qui plus jeune continuait à se tenir informé des querelles littéraires françaises ou italiennes dans son train parcourant le front de la guerre civile, avait eu loisir de songer au destin des artistes russes ralliés à la révolution, tel Maïakovski, et à ce que devenait l’art sous le stalinisme. Peut-être songeait-il aux avertissements d’une autre grande cultivée, Rosa Luxembourg, sur l’impasse obligée de l’atteinte à la liberté d’expression. Elle mène tout droit à la dictature et à la stérilité du peuple.

Politique et culture font toujours ménage, mais point heureux

Toute licence en art. Oui.
Mais ne nous illusionnons pas. La culture a toujours dansé un tango infernal avec le pouvoir. Elle est au départ, d’ailleurs, la pure expression du politique. L’œuvre de symbolisation de la communauté constituée. Elle se confond très vite avec la religion et l’appel au sacré. L’autonomie de l’art est une évolution récente. Et l’on ne peut parler que d’autonomie et pas d’indépendance. L’artiste est toujours en dialectique avec des moyens de diffusion, de financement, des règlementations, qui procèdent de logiques de pouvoir politique et économique. Il a toujours su, ou presque (sous le stalinisme ou le fascisme ce n’est pas vrai, sauf exception dans le cinéma russe par exemple), composer avec le pouvoir, pour le berner, profiter des fantasmes de grandeur du Prince, ou rebondir sur son emprise (comme un joueur de rugby sait parfois profiter de l’adversaire, en recueillant l’énergie du choc pour se retourner et accélérer). C’est ainsi grâce à l’absolutisme de Louis XIV que nous avons la source insolente de Molière à notre disposition. Les artistes savent d’ailleurs que la contrainte n’est pas forcément une asphyxie pour l’artiste, mais une ressource. Ils la préfèrent parfois au vide du désert, angoissant (le vertige de la page blanche). Ne négligeons pas aussi les tourments que les artistes ont du subir, même quand ils ont réussi à composer. Racine, par exemple, obligé d’ignorer ses maîtres jansénistes pour complaire au Souverain.

Les signifiants vides

Nous allons rentrer dans une année d’élections municipales, et la culture étant fortement décentralisée, le sujet va revenir sur le devant de la scène. Comme toujours, il est à craindre que les mêmes slogans reviendront. La cohorte des signifiants vides. On entendra parler cérémonialement de « démocratisation de la culture », d »accès de tous à la culture », expressions qui s’apparentent, tellement elles sont usées, à des rituels banalisés (comme le salut à la fin d’un combat de judo). Le pire à mon sens est « culture de proximité », une expression qui laisse rêveur. La culture finalement y est envisagée du point de vue du type qui est content de trouver à se garer sans difficulté. Quelle profondeur de champ ! La culture, personnellement, m’évoque plutôt le lointain que le proche. Puisqu’elle est censée me sortir de ma zone de confort. La proximité ne démocratise pas grand chose. Je me souviens d’aller au théâtre d’Aubervilliers rempli par les navettes parisiennes. Les frontières relèvent du symbolique, du désir, de la vie de l’esprit.
En réalité il est bien difficile de penser une « politique culturelle » et c’est pourquoi on nous propose des mots magiques, parfois à la lisière du ridicule. Ainsi en est-il de la notion de « tiers lieu »… Les rapports proposent de créer des tiers lieux, ni la maison, ni le travail. Bref, il faudrait réinventer le bistrot.
Et la définir c’est d’abord se demander à quoi elle sert.
Que pourrait-elle apporter que son absence laisserait regretter ? Car après tout, certains phénomènes, comme le mouvement hip hop, enfantant du rap et du graffiti devenu street art, s’est privé de toute aide publique, ou bien très à la marge.. Au contraire cette culture a longtemps été clandestine pour une part, illégale (et l’est encore parfois), et combattue (par la police et la justice). Avant que les notables s’offrent les oeuvres des ex clandos contre lesquels ils portaient plainte, sur le marché de l’art. Et pourtant, cette culture s’est installée durablement. Le hip hop est même devenu la musique dominante dans la jeunesse. Si on remonte le temps, le mouvement romantique n’a pas eu besoin de politique culturelle pour s’affirmer comme un de ceux qui marqueront l’histoire de l’art, mais encore celle des idées. L’impressionnisme fut un art de marginaux scandaleux, haïs de l’académie, qu’il laissera en morceaux.

L’art est politique, mais ce n’est pas faire de la politique

Oui, la culture a toujours un pied dans le politique, avons-nous dit, et en même temps la politique semble avoir peu de prise sur elle. La politique ne peut tenir le pinceau du peintre. Et puis… Bien des penseurs ont écrit à ce sujet, d’Adorno à Rancière, l’art militant s’avère inintéressant. Le didactique ne mobilise que ceux qui sont déjà convaincus. Est politique en art ce qui dans sa démarche même, disait Adorno, se heurte à la logique industrialiste du monde. L’art édifiant, sans même parler de l’art de propagande, ne produit rien de bien intéressant, sauf exception géniale. Actuellement, on note une vague de repolitisation (superficielle donc dangereuse) de l’art, au sens où l’on porte attention au discours explicite des œuvres, ce qui produit des dérives regrettables. Ainsi les films sont récompensés pour leur contenu moral voire pour la sociologie de leur casting, pour la « thématique » qu’ils évoquent. Blanche Gardin a commis un laïus grinçant à ce sujet après l’obtention de son Molière, en expliquant que si elle ne le gagnait pas l’année de « me too », alors elle ne l’aurait jamais eu. Je trouve que Jacques Audiard a créé de grands films comme « Un prophète »,  » Sur mes lèvres »… Mais il a eu une palme d’or pour « Dheepan », qui est un nanar, parce que le film traite de réfugiés. Ken Loach a un quasi droit à un prix à Cannes, lui aussi, alors que ses films ne sont pas toujours du niveau du tragique « Le vent se lève ». C’est une forme d’auto censure progressiste fort dommageable. Les œuvres immorales et amorales peuvent être extraordinaires. Apprécier une œuvre n’empêche pas d’être conscient de tel ou tel aspect de l’œuvre plus sombre, de la biographie de l’artiste ou je ne sais quoi. Mais considérer une œuvre à partir de grilles de lecture politiques, et souvent, monolithiques, est absurde. Aux Etats-Unis on boycotte Woody Allen pour une accusation privée, dont d’ailleurs personne ne sait ce qu’elle recouvre, mais on utilise le réalisateur pour envoyer un signal, selon le principe « la fin justifie les moyens ». Brûlera t-on bientôt Sade, Bataille, Genet, Gide ? En ce sens, la politique menace l’art, en le poussant au conformisme craintif et en réduisant la légitimité artistique à une question morale. La conformité progressiste ou réactionnaire, c’est toujours de la conformité. L’œuvre d’art est grandiose, parce qu’elle a sa marque unique. Elle est irréductible. Elle est ainsi anti conformiste par nature. On devrait tout pardonner aux artistes, sauf de produire des œuvres inintéressantes, tant que l’on reste dans le domaine de l’art.

La politique est binaire, malheureusement. Elle est la plupart du temps marquée par les conceptions de Carl Schmitt, juriste nazi conseillé comme lecture obligatoire par l’ex numéro deux de « Podemos »…. « La politique consiste à distinguer ses amis de ses ennemis« . Or, on ne peut pas apprécier une œuvre avec un regard binaire. « Voyage au bout de la nuit » est grandiose, du point de vue de sa capacité de description d’une réalité de son siècle, du point de vue de l’invention d’une langue. Mais on peut aussi y voir les prolégomènes de la dérive infernale de Céline, dans sa vision du monde misanthrope et même dans son style, qui évoque le primat de la forme, de ce qui subjugue. On peut comprendre son admiration pour Hitler.

Le manque de contenu de « la démocratisation »

Il existe bien des illusions en matière de démocratie culturelle. La superstructure permettrait de réaliser ce que l’infrastructure refuse. En clair, on pourrait effacer à peu de frais ce que les inégalités profondes, reproduites, ancrées, naturalisées, ont produit. Des rapports différents à la culture. C’est la même illusion qui conduit à considérer qu’en réformant le langage (si cela est possible d’ailleurs), comme avec l’écriture inclusive, on va réformer les pulsions. J’en doute, personnellement. Mais je suis peut-être de ceux qui ont le masochisme de douter de ce qui conforte. Pourtant, les faits sont là : la gratuité ne suffit pas pour que chacun se précipite sur les livres des bibliothèques. Disant cela, on ne légitime pas la fin de cette gratuité, car dans cet espace là, tout de même, des rencontres avec la littérature ont été et restent possibles. Nous pouvons constater, aussi, que des personnes aux revenus modestes pourront consacrer un budget personnel important à leur culte de Johnny Halliday, mais rester imperméables à la culture accessible, à deux pas de chez eux.
Pour d’autres, « démocratiser », c’est dénaturer, c’est « se mettre au niveau ». C’est appréhender l’art comme animation, d’où l’engouement immense des édiles pour les arts de la rue, contre lesquels je n’ai rien (même s’ils m’ennuient à dire vrai). Par exemple, il me paraît scandaleux que la télévision de service public, pour respecter ses obligations en matière culturelle, programme du théâtre de boulevard pathétique. C’est vraiment un signe de mépris pour le public.

Si l’on doit penser un lien entre la démocratie et la culture, je crois que c’est en remettant en cause le primat de l’offre culturelle, son emprise, et sa monopolisation. C’est en approchant, donc, la démocratie, à travers sa composante essentielle qui est la liberté.

Pourquoi aime t-on tel type de production culturelle ? Parce qu’on y a été nourri. Parce que nos habitudes cognitives ont été modelées par l’expérience imposée par l’offre. Le mensonge des cyniques qui légitiment leurs productions insipides, obscènes de mépris envers ceux qui les regardent, est celui-ci : « les gens demandent cela ». Il n’y a rien de plus faux ! Ce ne sont pas les gens qui ont réclamé la télé réalité, c’est la télé réalité qui a envahi les écrans, munie d’une stratégie de conquête des esprits, et soutenue par des forces de diffusion extrêmement puissantes. La télé poubelle a éduqué des générations. Comment s’étonner que l’on mange ce qu’on est éduqué à manger ? Par curiosité, après l’incendie de Notre Dame, j’ai regardé sur Internet les images de la comédie musicale d’il y a vingt ans, qui connut un succès immense et inaugura le renouveau du genre en France. C’est calamiteux, à tous les points de vue. On se moque du monde. Même les gens qui aimaient ces agitations ridicules à l’époque le voient avec le recul. Mais voila, c’est ce qui était proposé. Proposez à des enfants du mauvais chocolat industriel ils ne sauront jamais ce que peut être un bon chocolat, mais ils aimeront le chocolat.

A mon sens, mais je suis en train de penser là, en écrivant (qu’on comprenne bien le sens de ce billet), on doit d’une manière ou d’une autre briser cette logique de la rencontre trop simple entre une offre et une demande. Faire coexister plusieurs offres, c’est bien (arte c’est très bien), mais cela ne suffit pas, car la culture de masse est conçue comme les sodas. Elle est bourrée de sucres rapides. Elle gagne, donc, aisément. Mais pour autant devons-nous nous régigner à la mal bouffe sous prétexte qu’elle a du succès, et que le succès serait « démocratique » ? Non. La démocratie n’est pas la tyrannie de la majorité, et pas non plus celle de la quantité. La démocratie, c’est de pouvoir s’extraire de l’assigné.
Aujourd’hui, même la politique culturelle, dans ses secteurs les plus « valorisés », confond quantité et démocratisation. D’où le succès consensuel de ces grands défilés de l’art « de rue », les machines de Nantes et de Toulouse. Les masses s’y pressent. C’est impressionnant, c’est astucieux, c’est innovant. Il y a du savoir faire. On se rappelle des machines de Vinci (l’artiste pas la multinationale). Et puis ? Et puis, rien. Ces carnavals unilatéraux ne changeront guère le régime des représentations humaines, à mon sens. On rentre chez soi, on a pris des photos sur son i phone, qu’on met en ligne, on dit que c’était « vraiment très impressionnant » (ça peut l’être, au coût consenti), et ensuite ? Le marketing territorial est satisfait. D’ailleurs on se demande pourquoi, car il est impossible d’évaluer l’impact. « On a parlé de la ville ». Oui. C’est ce genre de considération qui conduit les villes à vouloir le passage du Tour de France.

Transmission traduction, passeurs

Alors, qu’entendons-nous par briser cette logique de confrontation directe de l’offre à la demande, qui en réalité se traduit en pouvoir de l’offre soumise à l’impératif de rentabilité ?
Je crois que les personnes qui ont eu l’opportunité d’entrer sur le sentier de la culture, doivent se replonger dans leur propre expérience et en tirer les leçons. Ce sont toujours des moments de transition qui ont été décisifs. Des moments fondés sur la rencontre et la traduction. Certains parlent de « médiation culturelle », mais tout de suite on songera à une filière, un diplôme et ce n’est pas mon propos ici. Si je prends mon expérience, la médiation est passée par des moments d’écoute de musique dans la chambre de copains, où je lisais des fanzines du grand frère. Ou encore par le charisme, indéfinissable, de ma prof de français de seconde. De sa manière de prononcer le nom de « Meaulnes« . De son invitation à écrire une petite analyse de texte, qu’elle jugea comme parfaite (un texte où une biche était une métaphore, je ne m’en souviens plus). Et de là découla un désir. D’aller plus loin. Et ensuite, alors, la beauté vous entraîne, vous en découvrez de plus en plus de nuances et de significations, vous la contextualisez et elle prend alors d’autres significations. Et l’aventure d’une vie est initiée. A l’origine, il y a donc une transmission, une traduction, une initiation. Comme le partage d’un secret.
C’est ce secret qui attise le désir. La culture ne saurait être un devoir démocratique. C’est presque un vice, dans un monde utilitariste, et c’est le mieux qu’il puisse lui arriver. Les jeunes lecteurs ont toujours regardé le haut des étagères qui leur était interdit.
Ma prof de français n’était pas du tout « démocratique », je m’en souviens. Au contraire, elle était un peu hautaine, son regard partait vers le plafond, elle semblait regarder un horizon que je ne connaissais pas, et qui avivait ma curiosité. Et c’était cela qui me fascinait. Je me demandais comment on pouvait devenir une telle femme. Et je savais que derrière, il y avait la littérature. Je ne me souviens pas du nom de cette prof. Qui a mon avis ne savait pas comment elle procédait.

Ce sont ces moments d’identification, de naissance de désirs, de stimulation de la curiosité, qui comptent, dans « la démocratie », je crois. Une porte s’entrouvre. Vous savez que derrière c’est difficile, mais que c’est infini aussi. Pour ma part je lis beaucoup de biographies, de témoignages, de grands artistes ou penseurs. Et pour tous il y a ces moments là. Ce n’est jamais l’œuvre seule qui s’impose. Il y a un désir qui conduit vers l’œuvre, et un ingrédient humain qui participe de sa première interprétation, qui vient la traduire, finalement. Je prends le premier exemple qui me vient : Gilles Deleuze. Si vous regardez les émissions de l’abécédaire de Deleuze (ce que je ne saurait trop vous conseiller), vous le verrez raconter sa pré adolescence provinciale, sa rencontre avec un type plus vieux, avec lequel il discutait longtemps, qui lui a fait lire…. Anatole France. Et qui a joué ce rôle de passeur, de traducteur, et a su transmettre le sens de son propre désir, pour susciter le désir chez le jeune Deleuze. Et puis Deleuze a fait son chemin, il a lu, a varié ses lectures. Et puis il était prêt pour entendre la philosophie. Quand il l’a rencontrée, le déclic a été immédiat. Plus tard, Deleuze a revu ce passeur, dans les milieux gauchistes parisiens qu’il fréquentait. Et bien évidemment, il n’était plus impressionné du tout. Et pourtant, sans lui, Deleuze ne serait peut-être pas devenu Deleuze. Ou il aurait pu l’être, mais il aurait fallu un autre traducteur, un autre initiateur au désir.

Il est évident que plus ces moments de « traduction » qui sont donnés engagent émotionnellement, corporellement, et reposent sur la force des liens, plus ils sont susceptibles de déclencher des ondes de désir. C’est ainsi que j’ai eu la chance dans le passé de pouvoir expérimenter un projet dans la petite enfance, de festival culturel autour d’œuvres associant des adultes éducateurs, des tous petits enfants, et leurs parents. Mais aussi des personnels de puériculture moins versés dans les pratiques éducatives. L’initiative a eu un succès qui a dépassé toutes nos attentes, et le jour de l’exposition, nous avons du recourir à des immenses tentes tellement nous avions reçu d’œuvres, dont la qualité nous avait « bluffés ». Une déferlante de participants s’est déplacée pour voir les œuvres, dans le musée d’art contemporain et ses alentours préemptés par nos soins. La plupart n’y étaient jamais venus. Et après avoir vu leur création au milieu des autres, ils sont allés admirer les œuvres contemporaines du musée. Nous avions ménagé des espaces de transition, certaines œuvres étant installées dans le hall, ainsi que l’organisation d’un spectacle vivant. La gratuité était consentie pour la soirée. En réalité, en une soirée… Le musée a du voir défiler plus de personnes qu’en plusieurs mois. D’ailleurs si les personnels de médiation du musée nous ont merveilleusement aidés, les grands chefs nous ont snobés… Pourquoi ? Parce que si tout le monde est là, comment pourrait-on encore profiter des effets de distinction que l’on a recherchés ? Derrières les slogans, les opinions, les ‘éléments de langage », il y a des non dits. Notre action démontrait que le musée n’était pas condamné à son splendide isolement. Cette démonstration étant dangereuse. Mais pas pour tous. Pas pour ceux qui animent les ateliers « mains à la pâte » dans les coulisses des musées. Ainsi il n’y a pas de fatalisme, car il y a des alliances possibles.

Le monde de la culture se protège encore de ces logiques par une expression qui joue le rôle de barbacane. Le « socio culturel ». Il y aurait une barrière, une rupture épistémologique entre le culturel qui se veut « social » et la culture. Or, la culture a toujours été une trajectoire. Un lecteur vit une vie de lecture. Un amateur de peinture élargit sans cesse sa connaissance de la peinture. L’art est d’abord, toujours, contact, puis initiation, puis approfondissement. La culture est ce continuum. Jack London le savait, lui qui a écrit des livres pour enfants mais aussi « Le talon de fer », un des romans politiques les plus avisés de l’Histoire.

Je suis d’avis de cesser de parler de « démocratisation de la culture », donc, mais plutôt de se comporter démocratiquement. Et une piste est finalement assez simple à penser. Elle n’est pas moralisatrice (tu dois connaître), elle n’est pas utilitariste (la culture te servira), elle n’est pas un appel à la distinction (tu dois en être), qui a pour revers l’exclusion. Elle est juste ce qui a toujours été : je transmets la bonne nouvelle. Il y a un secret derrière la porte où je suis allé. Viens, je te montre par où j’y suis allé. Comme un jeu enfantin qui nous rend hésitants et puis dans lequel nous fonçons en courant.

Nous devrions ainsi mixer les écoles et les crèches à des résidences d’artistes ou encore à des centres d’entraînement de sportifs de haut niveau, à des fermes, ou encore à des quincailleries. Le désir a ses modèles, ses figures de référence, autant de rochers sur la rivière pour passer de l’autre côté. Là où l’on se vivra comme créateur ou comme marcheur libre dans la forêt de la culture sans fin. Le désir naissant chez l’enfant peut entraîner dans son sillage toute la famille.

A propos de l’offre

La politique culturelle, donc, si elle est possible, je ne sais pas… Peut-être que non, peut-être que seule la fonction conservatoire, patrimoniale, finalement, est surtout possible ? Mais si elle est possible comme politique de transformation sociale, elle n’est pas pure mise à disposition d’une offre, ou encore pure consommation. La consommation reproduit, elle répond à une demande qu’une offre utilitariste, « à sucre rapide », a elle-même constituée. Les chèques culture ne peuvent pas tenir de politique culturelle, mais de caution culturelle. Ils procèdent d’une vision mercantile de la culture qui considère l’art comme un contenu assimilable à n’importe quel contenu, comme celui d’un tube de dentifrice. Et c’est bien ainsi que l’ont compris les jeunes italiens, qui ont utilisé le chèque Renzi en allant voir des commerçants qui leur rachetaient, un peu moins chers, leurs chèques. Adressez vous aux gens en consommateurs, ils se comportent en consommateurs. Derrière cette idée du chèque culture, j’ai bien peur qu’il y ait une arrière pensée qui est de se mettre dans la poche les diffuseurs de « contenus » pour des raisons politiques. Je ne dis pas qu’il est illégitime de se comporter comme un « public » de l’art. C’est mon cas. Ce que je pointe, c’est qu’une politique culturelle n’a pas grand intérêt si elle se borne à permettre de la consommation d’art en subventionnant la production ou l’achat. Le marché, finalement, saurait le faire, et même, comme « HBO », en s’occupant des niches de consommateurs exigeants, aujourd’hui.

Pour autant je vois où me mène ma réflexion et je ne voudrais pas dire qu’il s’agirait d’oublier l’offre de culture. Bien évidemment, non. Justement, le chèque culture oublie qu’il est nécessaire de structurer de manière stratégique une offre de culture, car le simple mécanisme de marché ne peut pas donner lieu à une culture aussi féconde qu’elle pourrait l’être. Même s’il est vrai, que de tous temps, des artistes ont su devenir grands, sans le soutien d’aucune institution publique. Et que cela, aussi, donne à penser. A penser quoi ? Que la culture c’est d’abord de l’art, et de la production de l’art. Si un couple d’originaux juifs américains ne s’était pas mis à enregistrer des noirs de Memphis, contre toute attente, en plein sud étasunien raciste… La soul music n’aurait pas révolutionné la musique contemporaine. Personne ne les a aidés, mais il y avait des radios, et puis ils ont créé un studio. Ensuite Otis Redding est venu dans le studio, et cela, personne ne pouvait le planifier. Si vous n’avez pas de maison d’édition, vous n’avez pas de livres. A cet égard (cela n’est pas du ressort municipal, encore que l’on pourrait y réfléchir à comment aider l’offre et à quelles conditions), la politique culturelle serait volontariste, si elle aidait réellement l’offre à hauteur de la prétention culturelle de la France. A mon sens les librairies indépendantes devraient être exonérées d’impôts et de charges. Au lieu de financer le CICE qui ne sert absolument à rien. L’esprit intransigeant du prix unique du livre, ou des quotas de diffusion, qui ont permis au pays de résister à l’uniformisation américaine, ne s’est pas fait entendre depuis longtemps.

Et puisqu’on va parler des villes… Pour celle ou celui qui y grandit, elle est le reflet de ce qui compte dans la société où il va être nécessaire de grandir, en s’adaptant. Dans ma ville, et je n’incrimine personne, car ce sont les résultats de causes croisées, d’origines diverses, il n’y a plus qu’un seul cinéma généraliste au centre ville pour 450 000 habitants. Sur la place principale de la ville, il n’y a aucun lieu culturel. Sauf l’orchestre de la Mairie, qui lui ne peut pas disparaitre suite à une renégociation des loyers. Il y a heureusement les bibliothèques, les médiathèques, les musées, et même… Les églises, qui à dire vrai, sont devenues des lieux patrimoniaux autant que de spiritualité. Il y a bien des raisons de penser que le numérique n’est pas neutre. Ce qui n’est pas dire qu’il n’est que négatif. Mais ici, un aspect du numérique me vient à l’esprit, comme danger, c’est justement la « dématérialisation ». C’est à dire une culture devenue spectrale, notamment dans notre urbanisme. Ce qui n’existe pas dans notre environnement, a du mal à exister tout court. Il est bien plus difficile, par exemple, d’être hostile aux « marchés financiers », une abstraction, qu’à son voisin. C’est ce dernier qui est donc souvent rendu responsable. La guerre sans images n’existe pas. Ce qui a une image semble parler pour le monde entier, devient un phénomène social. L’édilité est liée au sacré. L’invisibilité de l’art risque de susciter sa marginalisation, excepté chez ceux qui sont déjà capables d’abstraction. Le mythe démocratique attaché au numérique risque ainsi d’être anti démocratique au possible. Quand la grande librairie a disparu de la place principale de ma ville, j’ai compris, malgré tous les arguments juridiques, incontestables, que les gens qui dirigeaient la ville avaient perdu une bataille majeure. Leur prétention à endiguer l’emprise du marché sur la cité était mise en déroute.

Passions

J’ai parlé des traducteurs et passeurs. Ce que j’attends peut-être des « politiques culturelles », c’est que leurs responsables partagent au moins des fantasmes et des passions avec nous, ce qui était un peu la politique des mécènes de la Renaissance, ou de Malraux avec son caprice de confier la voûte de l’opéra Garnier à Chagall, ou de Pompidou avec l’alors inadmissible Beaubourg. Je préfèrerais un édile passionné, fou de peinture expressionniste, qui voudrait partager cette passion avec tous, et forcerait la démocratie en ce sens, oui, plutôt qu’un édile campé sur un positionnement réaliste politique, et saupoudrant le territoire de subventions pour financer « la culture locale ».
L’opposition entre « soutenir la culture locale » et « la culture élitiste » me semble absurde. Personnellement, je me fiche du code postal des artistes, je ne m’intéresse à leur ancrage que du point de vue de ce qu’elle m’apprend à comprendre dans la culture même.
De plus, il n’y a pas de culture d’élite. Il y a ce qui suscite l’admiration, l’émotion, la passion. Et il y a le reste.

Une œuvre, pour être belle, à mon sens, doit refléter un point de vue et non l’âme prétendue d’un territoire.

Si elle ne comporte pas de point de vue elle est démagogue, elle procède du marketing, et elle méprise son public. Elle est la réponse à un besoin de consommation identifié.

(Mais pour autant tout ce qui est « commercial » n’est pas à négliger. Je sais aussi que depuis longtemps, et peut-être encore plus aujourd’hui au vu de l’immensité de l’économie culturelle, les artistes peuvent se glisser dans les mailles du commerce, comme ils se jouaient de la censure morale. Leurs producteurs alors n’étaient pas dupes. La production de « déjeuner chez Tiffany’s » qui fait jouer habilement à Audrey Hepburn le rôle d’une prostituée à domicile, sans que cela ne choque personne dans l’amérique puritaine de l’époque, et qu’au contraire on considère le film comme un sommet du glamour, savait de quoi il s’agissait. Et aujourd’hui quand on produit la saison 1 de True détective, qui est une œuvre d’art splendide, on veut tout à la fois gagner de l’argent et donner les commandes à des artistes authentiques. Un artiste n’est d’ailleurs pas exempt de l’amour de l’argent, possiblement, tout en restant un artiste incapable d’imaginer le moindre compromis esthétique.)

Mais « le local »… En lui-même, ne peut pas être l’axe privilégié d’une politique culturelle… Locale. Bien évidemment, le prisme territorial guide l’éducation artistique ou l’investissement. Mais que serait une politique culturelle qui se replierait sur la diffusion du « local » ?
Réponse :
Une politique folklorique, ou une politique clientéliste, mais certainement pas une politique culturelle. L’action culturelle, comme le dit un nom de festival Breton, consiste à produire la rencontre, avec d' »étonnants voyageurs« .

L’éducation artistique d’abord et avant tout

Le focus local de la politique culturelle, ce devrait être l’éducation artistique, plutôt que la « gestion » d’un secteur de supposés influenceurs de gauche ou de droite. Toute personne devrait pouvoir accéder à l’apprentissage pratique d’un art, si elle en est désireuse, sans obstacle financier ou faute d’offre. Voila un objectif de civilisation simple, évidemment loin d’être hors de portée immédiate, et qui soulève certes ensuite bien des questions éthiques et financières. Mais un tel droit devrait venir s’incorporer à une nouvelle génération de droits humains, dont on pourrait se réclamer jusqu’à obtenir un jour leur concrétisation.

Pourquoi un droit ? Parce que l’art est sublimatoire, et s’avère indispensable pour nous permettre de supporter notre condition, mais aussi parce qu’il cultive ce que la philosophe Martha Nussbaum appelle « les émotions démocratiques« . La capacité à considérer le point de vue d’autrui en particulier. A comprendre que l’autre est autre mais un autre moi-même aussi. Si nous sommes capables de rire ensemble au même moment en regardant un film c’est une confirmation anthropologique essentielle. L’expérience d’autrui, réelle ou fictive, m’aide dans ma propre vie. L’art porte en lui une force de civilité, même si cela n’a rien d’automatique et que des artistes nazis ont existé. Mais même ceux là prétendaient à une forme d’idéal civil, délirant et paranoïaque. La première exigence, de loin, de tout pouvoir territorial, devrait être dans le domaine culturel de se mettre au service d’une élévation des possibilités ouvertes à l’éducation, à tout âge, en créant les liaisons nécessaires entre le monde de l’art et celui de l’éducation et de la formation. Quitte à bousculer les uns et les autres, car ne pensons pas que la concrétisation d’une telle volonté soit une évidence. C’est certainement à ce prix d’une culture de l’émotion démocratique que nous éviterons les jihads de demain, et non à base de discours insipides sur « la citoyenneté » qui ne touchent plus personne tellement ceux qui la prononcent ont montré leur absence de civisme.

Imaginer une politique culturelle, c’est nécessairement changer de culture du politique

Développer les moments et les espaces de traduction et de transmission, soutenir une offre avec des objectifs politiques déclarés, imposer la présence urbaine de la culture à l’encontre des logiques de marché, refuser de se laisser porter par le roulis consumériste, ne pas s’en tenir à l’évènementiel et à l’animation marketée, ou encore travailler inlassablement à l’éducation artistique…
… Rien n’est vendeur là dedans, pour obtenir des voix. Ou bien difficilement.
Tant que l’on reste dans le paradigme de la vieille démocratie représentative appuyée sur la joute électorale, la nécessaire démagogie, le simplisme et l’apparence, alors, oui, certainement, de telles politiques ne sont pas électoralement rentables. C’est dans le cadre d’une société démocratique fondée sur la délibération, sur l’horizontalité, que chacun pourrait prendre conscience de ces nécessités et des avancées qui en résulteraient. Tant que l’on reste dans un univers politique consumériste, il ne produira que de la consommation. Imaginer une politique culturelle, c’est changer de culture politique. Mais qui sait ? Bien des ingrédients sont là. En tout cas il semble que l’ancien soit sérieusement vermoulu, jusqu’aux fondations.
En attendant il nous reste l’art !

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Tout commence maintenant à la fin – Fabuler la fin du monde (la puissance critique des fictions d’apocalypse)-Jean-Paul Engélibert

4-44-last-day-on-earth-abel-ferrara-06Je suis friand des fictions d’apocalypse et des films catastrophe en général (je n’en manque pas un, et même les pires qui s’annoncent). J’aime voir ce qui s’y joue. Quand on parle de tragique, on parle enfin de l’essentiel. Jean-Paul Engélibert, dans son essai, « Fabuler la fin du monde », veut démontrer en quoi ces fictions sont de vrais vecteurs de critique politique. A sa place, j’aurais utilisé d’autres sources que les siennes (pas un mot sur « Walking Dead« , ce qui me paraît vraiment dommage au vu de la richesse à en tirer). Il y a aussi des films apocalyptiques conservateurs, qui nous expliquent en somme que si nous écoutons bien ce qu’on nous dit, nous nous en tirerons, ou bien que de toute manière le système tremble mais il est bien fait, et on s’en sort tout de même à la fin, et le Président prononce un discours sur les ruines pour dire que l’on va rebâtir. Bref on a tourné en rond. Mais ce ne sont pas ces fictions qui intéressent l’auteur.

Nous sommes donc dans l’anthropocène, et il commence à devenir perceptible avec Hiroshima selon l’auteur. La bombe rend l’apocalypse perceptible, au bout du bouton rouge. D’où la multiplication des œuvres littéraires ou filmées sur la fin du monde. Les meilleures de ces fictions « projettent dans le futur une pensée du présent« . Leur qualité précisément est de nous extirper du présentisme, cet enfer permanent, qui nous enlise depuis que l’idée du progrès est rentrée en crise. C’est l’intérêt de la fiction apocalyptique, qu’elle se situe juste avant la fin, ou juste après, elle nous débarrasse du présentisme. Nous sommes conduits à un nouveau regard sur les différentes temporalités. Le Royaume est « déjà là » disait Jésus, et l’idée chrétienne d’Apocalypse, de « révélation », doit conduire le croyant à vivre en sachant que la révélation arrive. C’est donc le présent qui est concerné. Le présent revisité.

La fiction apocalyptique existe en réalité depuis longtemps, depuis le début de la révolution industrielle. Des auteurs, déjà, parlent de l’anthropocène, et de leurs craintes à ce sujet, tels Buffon, ou Fourier (qui évoque même le climat). Revenir à ces auteurs c’est voir qu’ils ne mettent pas en cause l' »humain », ce qui est une manière un peu commode de penser l’anthropocène, mais le système techno économique occidental, et ceux qui le commandent.
En 1805 Jean Baptiste cousin de Grainville écrit le dernier homme, qui passe inaperçu, et sera retrouvé plus tard et influencera des écrivains comme Marie Shelley. Il décrit un monde où les terres deviennent stériles, et où l’on essaie de détourner les océans vers les terres pour les raviver. Ce qui déstabilise tout. De Grainville vise l’idéologie du progrès. Sous le second Empire un roman, « Ignis« , imagine que l’on part en Irlande creuser un trou pour utiliser le feu sous la terre… Mais que ce feu s’emballe, alors on est obligé d’aller chercher la banquise pour le calmer… Tout se passe mal.

Aujourd’hui les fictions apocalyptiques peuvent se passer d’évoquer ce qui a provoqué la fin du monde. Il ne manque pas de raisons. On passe, donc, sur cette étape. Comme dans « La route » de Cormac Mac Carthy (à mon sens un des chefs d’œuvres majeurs de ce début de siècle). D’autres romans, comme ceux d’Antoine Volodine ou de Céline Minard (je n’ai pas lu) en font de même. La fiction apocalyptique, aujourd’hui, aime aborder la fin… Comme un début. Il n’y a ni fin de l’Histoire ni fin tout court. Le livre commence avec la fin. Et alors ce qui se dessine est la création d’un autre monde.

La force de ces fictions c’est qu’elles ne consolent pas. Elles sont radicales. Elles reposent sur l’absence d’espérance. Elles ne nous vendent pas de faux espoirs, ou de raisons d’échapper au tragique. Sans cette radicalité, elles ne nous extirperaient pas du présentisme. C’est précisément parce que dans ces fictions le présentisme n’est plus possible qu’elles déplacent le regard et constituent des perspectives critiques acides. Elles nous renvoient à la seule possibilité de l’action issue du désespoir. Aucun refuge possible dans l’espérance que Godot arrive pour nous tirer de là. Car il faut bien mesurer que nous vivons dans un discours officiel de l’apocalypse, celui des sommets sur le climat, qui parle de la calamité « qui vient si on ne fait rien », mais elle est toujours repoussée au lendemain. La fiction apocalyptique rompt avec cette manière de nous endormir. L’apocalypse, dans ces fictions, est déjà là. Elle est acquise. Et évidemment, ça secoue…
L’auteur a cette belle formule pour opposer les deux manières de voir. Pour le politique, l’apocalypse est imminente (remettez vous à nous pour l’éviter), pour la littérature elle est immanente.
On a pu reprocher à Pasolini son pessimisme absolu, et Georges Didi-Huberman lui a rétorqué que « les lucioles » n’étaient pas mortes. Qu’il fallait les chercher. Mais la radicalité des prophéties apocalyptiques est de prétendre qu’aucune solution n’est possible dans le cadre du monde qui est là, c’est ainsi qu’elles transportent le regard vers un monde où l’apocalypse a déjà eu lieu. La fin a déjà eu lieu parce qu’elle est déjà là quand le prophète la pense.

Comme Melancholia de Lars Von Triers, ou 4: 44 d’Abel Ferrara (que j’ai vus), certaines œuvres s’installent dans le temps du délai. Entre l’annonce de la fin et la fin, inévitable. Dans ces fictions, le sens de la vie est radicalement changé. Rien n’a plus le même sens. Par exemple dans le film de Ferrara, me souviens-je, le personnage principal insulte son propriétaire qui le harcelait avec les loyers, parce qu’il n’y a plus rien à perdre. Mais certains, comme un livreur de nourriture chinoise, préfèrent continuer comme si rien ne venait et continuent à travailler. Ils nous ressemblent. Or, « c’est lorsque toutes les affaires du monde sont réduites à néant que le regard est libéré. » C’est à cette libération que les auteurs nous convient, incontestablement. Une libération pour ici et maintenant.
Que se passe t-il dans ces moments ? Rien n’a plus de sens. Le temps change de signification, c’est le Kairos, le moment, et non plus le temps qui s’étale, imperturbablement, Chronos. La seule préoccupation devient ainsi l’amour. Les films de Von Trier et Ferrara finissent de la même manière. Dans le premier Dunst et Gainsbourg, avec l’enfant, se rassemblent dans une cabane fragile, pour vivre les derniers moments. Tout tient dans cette cabane, le cadre de vie bourgeois dans lequel les personnages évoluaient n’a aucune importance (et devrait n’avoir aucune importance peut-on entendre). Dans le second, le couple se blottit, et se rassure, « nous sommes déjà des anges » dit la fille. Dans cette affirmation on peut sans doute entendre que l’on pourrait le considérer dès à présent.

Dans ces fictions réside l’idée d’Arendt selon laquelle toute naissance est un recommencement possible. Dans « la Route », tout est là. L’enfant est le seul innocent.
« Le père ne voit que son intérêt et celui de son fils. Il a chassé autrui de ses préoccupations. En se souciant des autres, quel que soit le mal dont ils ont pu se rendre coupables, le garçon relie les individus séparés par l’effondrement de la société. Il fabrique tout le commun possible dans un tel contexte et convainc son père de revenir sur leurs pas pour rendre au voleur les vêtements qu’ils lui ont pris. Il s’agit bien là d’action : l’enfant rétablit un monde à la petite échelle de cette humanité réduite à trois personnes. »

Dans le monde de la valeur d’échange qui court à l’apocalypse, il y a de l' »inestimable« , l’amour, ou les « lucioles » que Pasolini voit disparaître d’Italie en quelques années. On peut aussi appeler cela le sacré. Ce sacré que les néolibéraux piétinent quand ils disent « pas de tabou ! » pour justifier leurs « réformes. Les fictions apocalyptiques nous rabattent vers cet inestimable.

Une autre thématique de la fiction apocalyptique est de restaurer l’utopie. Comme dans « Malevil » (que je n’ai pas lu) de Robert Merle (dont je ne saurais par contre trop conseiller « la mort est mon métier », coup de poing dans le foie). « Malevil » consacre l’essentiel de la narration à la construction d’une société des survivants. Ainsi, la table rase permet, à travers les tourments et discussions des personnages, de reconsidérer l’essentiel : le débat entre Hobbes et Rousseau, la question de la propriété et de l’amour libre ou non, le rôle social de la religion. Mais si ces fictions montrent des moments de bonheur, advenu grâce à l’apocalypse, et au travail acharné des survivants, elles disent aussi, contrairement à ce que l’on reproche à l’utopie, que tout s’écoule, que la politique ne cesse jamais.
D’autres visions apocalyptiques, comme la série « Leftovers » (j’ai vu la première saison), nous disent que peut-être l’apocalypse est déjà passé par là. Cette série commence sur le constat de la disparition de 2 % de l’humanité, sans raison, en un instant. Elle commence en réalité trois ans plus tard. On a pu la voir comme une vision de l’Amérique post crise financière. La catastrophe a eu lieu, et on la commémore, mais rien n’a changé. Une partie des habitants créent une secte qui ne cesse, elle, de rappeler l’absence de ceux qui sont partis, et prétend que l’on ne peut plus vivre sans prendre en compte cette disparition. Mais pourquoi sont-ils aussi dérangeants pour le spectateur ? Parce qu’ils pensent que l’apocalypse est derrière alors qu’il est toujours là. Ceux qui le comprennent sont ceux qui se battent pour le présent, en se rappelant du passé, et en envisageant l’avenir.
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« Car il ne s’agit pas de regarder ses morts pour se persuader que le monde est condamné ou que sa fin est imminente. Il s’agit bien plus d’apprendre à porter attention au présent, c’est-à-dire aux survivants. Il s’agit de regarder non pas l’image des disparus, mais la perte des disparus sur le visage de ceux qui restent. »

Bien évidemment, la fiction apocalyptique contemporaine se saisit pleinement de la question écologique. C’est le cas avec Margaret Atwood qui imagine un monde qui  » inaugure un rapport nouveau entre les humains et les autres animaux, fait d’entente et d’estime mutuelle. Le pacte scelle un accord qui interdit la prédation ou la privation des ressources de l’autre et qui engage à s’entraider en cas de danger. En d’autres termes, c’est un traité de paix et d’alliance. La promesse des Jardiniers – cultiver la Terre et la partager équitablement avec les autres espèces – prend corps. Le soin de la Terre s’articule au souci de considérer ses autres habitants comme des sujets. »

Ces fictions ne délivrent pas de grandes leçons miraculeuses. Elles ne nous disent pas quoi faire, ni maintenant, ni en cas de survie. Mais comme souvent, la plus politique des œuvres est celle qui justement n’est pas explicitement politique. Ce n’est pas le sermon qui est politique, c’est le déplacement que l’art peut susciter en chacun de nous, en nous transportant dans l’expérience d’autrui. Ce que disent deux auteurs comme Adorno et Rancière. Et j’en suis convaincu. Le jazz est plus politique que n’importe quel film « engagé » trop explicite, qui ne remuerait rien en vous que des opinions.

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Hegel au grand dam des belles âmes – Jean Clet Martin -Une intrigue criminelle de la philosophie (Lire la phénoménologie de l’esprit de Hegel)

ob_3dd2fc_6497028-capture-esclavage-1000x625« La phénoménologie de l’Esprit » de Hegel est un des livres les moins accessibles qui soient mais aussi un des plus influents sur la philosophie moderne (la colonne vertébrale de Marx en particulier). Pour ma part je n’ai pas tenté, j’ai préféré, jeune, lire « La raison dans l’Histoire« , qui me semblait être assez proche du propos du « grand livre », mais plus intelligible, et cela m’avait introduit à la pensée hegelienne, avec mes cours, notamment sur la lecture de l’histoire de la philosophie produite par Hegel, le maître de la « dialectique », cette manière de considérer le monde qui nous est tellement manquante, enfermés que nous sommes dans l’alternative binaire.

Jean-Clet Martin propose un ouvrage préparatoire à aborder « la phéno », abordable (enfin il ne s’agit pas non plus de Christophe André, hein), intitulé « Une intrigue criminelle de la philosophie (lire la phénoménologie de l’esprit de Hegel) ». Car Hegel enquête, oui, sur la vie de l’Esprit. Et cette vie se déroule dans le fil de l’Histoire. C’est la première chose à comprendre d’Hegel, c’est un idéaliste, mais il se sépare radicalement de Platon, il n’y a pas de monde caché, il y a un monde de l’esprit qui se découvre lui-même dans un processus historique. Ce qui se voit n’est pas illusion, mais apparition. La pensée hégelienne peut donc être vécue comme une enquête dans le sillage de l’Esprit. On enquête sur une série de crimes, puisque chaque figure de l’Esprit procèdera du crime de la précédente, tout en lui permettant d’apparaître comme telle, dans l’Histoire.

Paradoxalement, cette pensée, qui paraît on ne peut plus abstraite déteste l’abstraction, ce qui paraît difficile à croire. L’abstraction sépare, isole, des objets. L’assassin, par exemple, est l’assassin et rien d’autre. Or la pensée de Hegel refuse de s’enfermer dans cette vision « hachurée » du monde. On doit donc retourner aux choses, d’où le terme de phénoménologie, que reprendra Husserl pour fonder une nouvelle école de pensée.

Cette intrigue c’est celle d’une conscience qui, au terme de son voyage devient pleinement conscience de soi. Boucle la boucle. Les choses, les concepts, sont en mouvement permanent, se caractérisent par le devenir, et entrent en conflit. Cette notion du conflit au cœur de l’Histoire et de la vie de l’Esprit est primordiale. Hegel appelle cela « la négativité » (je le dis parce que beaucoup de ses disciples utilisent le terme, Guy Debord, ou l’Ecole de Francfort).

L’Etre est conduit donc au mouvement, et à sortir de lui-même. Il s’aliène. Il connaît ainsi une phénoménologie, qui est indissociable de son aliénation.
Par exemple, prenons un rubik’s cube. On le regarde, il a une apparence, puis on le tourne dans sa main, il prend successivement plusieurs apparences, et l’esprit est la reconstitution de ces phénomènes successifs du même objet. On comprend donc qu’un objet est « ceci » mais aussi « ceci », mais encore « ceci ». Et qu’il y a du conflit dans cet objet entre ses propriétés. En observant le monde, je constitue l’unité de ces objets, et je me vois aussi comme conscience. Conscience du monde et conscience de soi marchent ensemble. Mais rien n’est donc indépendant de l’esprit qui le saisit.
Et puis cette conscience de soi… Rencontre d’autres consciences de soi, qui connaît le même mouvement d’aller dans le monde, sous l’effet du désir.
On en arrive à la fameuse « dialectique du maître et de l’esclave », beaucoup plus profonde qu’elle ne paraît (elle ne se résume pas à la dépendance réciproque).
L’Homme peut en effet voir l’autre non pas comme une conscience projetée dans le monde mais comme une chose. Mais plus ambigu, quand on reconnaît l’autre comme identique à soi, on se met « à sa place », et ainsi d’une certaine manière on l’abolit.
Nous parlions d’intrigue policière, or pour Hegel le crime est proprement humain. Ce que ne comprennent pas les adversaires de la corrida notamment et tous ceux qui sont naïfs envers la guerre, qui trouve aisément ses soldats… Seul l’humain peut rompre avec la loi naturelle de la conservation.

« Seul l’individu qui n’a pas mis sa vie en jeu, peut certes, être reconnu comme une personne, mais il n’est pas parvenu à la vérité de cette reconnaissance, comme étant celle d’une conscience de soi indépendante« .

Ceux qui ont lu Bataille comprendront qu’il a été très marqué par Hegel. L’angoisse de la mort permet de reconsidérer la valeur de la vie, comme absolue. La peur de mourir ôte toute légèreté à la vie, qui devient ainsi perceptible, prend toute sa gravité.
Or, les maîtres n’ont pas eu peur de la mort, les esclaves oui. Le Maître est resté en somme un animal, un barbare, qui consomme le monde. C’est donc chez l’esclave qu’un processus tout particulier va se dérouler. L’esclave travaille, apprend à refouler ses instincts, à différer, à sublimer. Le maître devient ainsi dépendant de l’esclave, car le maître ne sait pas faire autre chose que de prendre, immédiatement. L’esclave trouve refuge en lui-même…. C’est ce processus, de recherche d’un abri intouchable, en soi-même, qui donnera naissance à la philosophie stoïcienne, dominante durant un long moment à l’Antiquité. Mais ce processus d’intériorisation peut aussi déboucher sur le scepticisme. Le monothéisme quant à lui est l’expression de cette « conscience malheureuse » qui cherche une transcendance comme soulagement.
Nietzsche, qui par sa pensée du chaos, paraît très hostile à Hegel, qu’il ne cite jamais, je crois, aura en tout cas retenu qu’une bonne partie de la culture humaine est « une pensée d’esclave » qu’ils ‘agit de dépasser.

Peu à peu la raison qui travaille le monde va y reconnaître son habitat même. Celui qu’elle a forgé. La Raison est bien « dans l’Histoire », contrairement à la démarche introspective abstraite de Descartes. Les grands hommes ne sont pas des gens vertueux mais ceux qui savent déceler l’esprit de leur temps et les exprimer . L’esprit, à chaque époque de l’Histoire, entre en conflit avec les choses, et engendre des temps nouveaux. L’esprit ne se retrouve donc pas dans l’introspection, dans l’étude du cerveau comme l’espèrent les neurosciences aujourd’hui, mais dans les œuvres des Hommes dans le monde. L’Esprit du temps, moment du développement de l’Esprit comme intrigue, est sur les murs d’une cathédrale, et c’est cette perte que nous avons ressentie quand Notre Dame a brûlé. L’art n’est pas une illusion mais le domaine où l’Esprit se révèle. Pour Hegel, à travers cette intrigue, l’Esprit finira par devenir certain de lui-même. Il a pensé vivre ce moment, et plus tard on a pensé que ce moment serait le communisme, puis les libéraux ont prétendu, avec Fukuyama que cette fin de l’Histoire, l’esprit se réconciliant avec lui même après avoir franchi bien des époques dialectiques, était dans la chute du Mur de Berlin et le caractère indépassable du capitalisme. Aujourd’hui nous savons que ce furent des illusions.

A l’intérieur d’un même moment historique, les figures de l’Esprit sont multiples et n’évoluent pas selon un plan univoque. Se superposent des rythmes rapides, conscients, et des mouvements profonds, invisibles tandis qu’on les vit (cela recoupe un peu le débat entre Histoire évènementielle et Histoire du temps long, des structures). Pour penser l’Histoire nous devons apprendre à articuler les deux plans. L’Histoire de l’Esprit se transporte aussi dans nos Noms, dans nos lignées familiales. L’Histoire est une sorte d’oignon, et non pas un plan linéaire.

Hegel nous introduit ainsi à une vision non manichéenne de l’Histoire, non moraliste, car la nuit tous les chats sont gris…. Hegel est ce me semble très intempestif à une époque où chacun oublie que l’Histoire est précisément l’Histoire et non un éternel présent, et verse dans l’anachronisme le plus stupide en allant traiter Attila de « machiste » -pourquoi pas ?-.Chaque moment de l’Esprit a eu sa nécessité, pour lui-même être dépassé. C’est ainsi que l’on doit lire la tragédie, par exemple celle d’Antigone. La question dans Antigone n’est pas qui est « méchant », la question est que s’opposent deux modalités de l’Esprit, la loi de la coutume et la loi politique. Et de ce conflit inévitable ne sortent indemnes ni Antigone ni Créon.

Mais Hegel est intempestif, aussi, parce que l’on voit bien qu’à le suivre, toute culture est travail de négation. Aussi la pensée hégelienne est hostile à toute fossilisation identitaire, elle la juge d’ailleurs intenable et absurde.
Ces passages sur la culture comme négation m’ont rappelé des phrases de Walter Benjamin nous incitant à nous souvenir que toute réalisation culturelle porte aussi en elle les traces de la destruction d’une culture. Les plus vieilles églises ont du fracasser les temples païens pour en récupérer les pierres taillées. Les grands artistes de la Renaissance sont financés par des mécènes qui vivent du fruit de massacres. Si nous avons une superbe littérature américaine c’est parce que le pays a été envahi et les autochtones massacrés. Il est horrible de considérer que nous devons les plus beaux livres aux expériences les plus atroces, comme « Voyage au bout de la nuit », ou les livres sur l’expérience concentrationnaire. Et pourtant, tel est le cas. Et ces parois préhistoriques émouvantes, les contempteurs de la viande savent-elles qu’elles doivent tout à la chasse impitoyable et à la prédation ?

Le bien et le mal n’ont rien à voir chez Hegel avec cette pensée « star wars » qui sert de viatique aux conservateurs américains, et à laquelle on doit le chaos au Moyen Orient. Pour anticiper Nietzsche, il est déjà « par delà ». Le bien est dans le mal et le mal est dans le bien. Du pire du mal peut sortir du bien. Et le bien peut produire le pire mal. Une force montante se renforce de ses oppositions, comme le combat des philosophes des Lumières. La résistance crée la force de ce qui avance contre elle. Les belles âmes sont toujours déçues, car elles pensent contrôler le devenir du monde. Le XXème siècle concentre tous les exemples que l’on voudrait. Et si nous réfléchissons à l’avenir, qui semble apocalyptique, nous pouvons aussi imaginer que de manière parfaitement contre intuitives, une renaissance positive en ressorte. Mais à quel prix ? Un prix, cependant, incontournable si l’on en croît Hegel, car l’Esprit se cherche dans le monde, et à cet égard, il commet du dégât, puisqu’il se cherche à partir du conflit. Ken Loach a réalisé un film sur l' »esprit de 45″ (je ne l’ai pas vu j’avoue), mais qui parle de ce moment où les anglais, encore dans l’esprit solidaire qui a présidé à leur sublime résistance au nazisme, édifient de nouveaux principes, créent le système national de santé. Pour autant sans les horreurs de la guerre, l’esprit de 45 qui a permis au prolétariat anglais d’échapper à son sort terrible, n’aurait pas émergé. L’esprit de 45 a du se chercher dans l’Histoire de bruit et de fureur.

Il y a chez Hegel la prescience des théories critiques du XXème siècle, qui utilisent d’ailleurs son langage. Il pressent que la Raison triomphante, en rendant tout le réel rationnel, et en considérant que tout ce que produit la raison a sa contrepartie dans le réel, est sur une pente dangereuse. C »est cette analyse que reprendront Adorno, Marcuse. Rien ne doit résister à la raison. Nous avons là les germes du totalitarisme évidemment. Ces germes n’ont aucunement disparu avec la dénazification, d’une approche bien trop superficielle.