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L’artiste peut transformer les défaites en victoires – « L’ombre d’une photographe, Gerda Taro » – François Maspero

gerda-taro-pohorylle1Je voulais en savoir un peu plus sur la figure de Gerda Taro, Gerta Pororylle de son vrai nom de juive allemande exilée en France, grande photographe de guerre pendant le conflit espagnol, auprès de son compagnon Robert Capa (André Friedmann).

Leur courte aventure amoureuse et artistique est fondatrice du reportage photo, elle est féconde en réflexions sur le rapport de la politique à l’image, à l’art plus largement. La belle Gerda Taro, femme libre s’il en fut, est morte à vingt sept ans. Sans ses photos et celles de Capa, qui longtemps furent mélangées,  la guerre d’Espagne n’aurait sans doute pas marqué autant l’opinion de son temps, suscité une grande solidarité internationale, et occupé une place aussi importante dans les imaginaires plus tard. La place de l’écrit déclinant, ce qui n’a pas son image tend à disparaître, purement et simplement. Certes, l’image est parfois une caricature, une ombre vide, comme un tatouage de che guevara sur une épaule d’un motard, mais elle peut aussi être le lien authentique vers les trésors du passé.

J’ai constaté que François Maspero, dont le rôle d’éditeur fut proprement historique en France, et à ce titre compta vraiment dans l’histoire des idées de notre pays, ‘auteur de très belles mémoires que j’ai aimées, avait consacré un portrait à Gerda Taro.

gerda-taro-03« L’ombre d’une photographe, Gerda Taro« , est bien un portrait et non une biographie. Maspero aurait rêvé de pouvoir rencontrer Gerda vieillie, si elle n’avait pas été écrasée absurdement par une perte de contrôle d’un char républicain lors de l’échec de la contre offensive de Brunete, pour désenclaver Madrid, alors qu’elle avait évité les balles sur le front, où elle était au plus près des guerilleros. Avant de mourir, elle aura réussi à rendre compte d’une victoire républicaine, certes éphémère, dans une bataille. Elle meurt en 1937, s’épargnant la déconfiture, et peut-être les camps français, où elle aurait été internée en tant qu’allemande antifasciste et peut-être livrée aux allemands.

Longtemps Gerda Taro sera subsumée par l’oeuvre de Capa, l’exilé hongrois, non pas une « recup » de sa part, mais parce qu’à l’époque ils ne s’obsédaient pas des droits d’auteur mais défendaient une cause. Plus tard, Capa, qui meurt en Indochine, en suivant un conflit qui devait le dégoûter, donnera bien des gages de son admiration pour celle qu’il aima passionnément. Nombre de photos étaient signées Capa et Taro, sans qu’on sache qui les avaient prises. Mais après sa mort, la signature de Gerda a été enterrée sous la catégorie « agence Capa ».

220px-RepublicanWoman1936GTaroAvant de défendre, appareil photo à la main, l’Espagne républicaine, Gerda Taro avait résisté en Allemagne nazie, distribuant des tracts, incarcérée.  Elle s’en sort grâce à un passeport polonais, et part pour la France où elle rejoint toute l’intelligentsia progressiste allemande, alors appuyée par leurs confrères français. C’est Clara Malraux, à l’époque soutien indéfectible des exilés, qui a aidé Gerda Taro à s’installer.

Elle va rencontrer Capa-Friedmann, hongrois déjà connu pour le premier photo reportage sur Trotsky (contre son gré).  Deux ans d’amour commencent, loyaux mais pas forcément fidèles, des deux côtés. Ces gens tiennent avant tout à leur liberté, chacun en pense ce qu’il veut.

taroTaro a une idée de com’ ultra moderne : créer une légende autour d’un fameux  » Robert Capa », photographe américain censé être très célèbre. L’idée, qui tient du bluff total, booste l’activité de son compagnon. Gerda, elle, devient le pivot d’une agence. Elle s’initie à la photo et apprend très vite.

Ils filent en Espagne dès le début de la guerre civile, et deviennent les principaux fournisseurs de clichés qui font le tour du monde, aussi bien des photos de la population civile que du front. Capa prend la photo la plus célèbre de la guerre, celle d’un républicain fauché en plein assaut, sortant d’une tranchée. Ils sont choyés par la presse communiste française (« Regards », « Ce soir »), influencée par l’agent argenté du Komintern que fut le redoutable Willy Muzenberg, qu’ils ne semblaient pas connaître (mais ils fréquentaient Koestler, un de ses principaux collaborateurs). Mais les photos circulent dans le monde entier, et les deux photographes nouent des relations élargies.

Les staliniens essaieront de récupérer la figure de Taro, martyre. Mais rien ne prouve qu’elle ait véritablement frayé avec eux. Elle a plutôt suivi leurs ennemis de la gauche non communiste pendant un temps sur le front (les anarchistes, le POUM). Certes, elle s’adapte et continue de soutenir les républicains quand les communistes prennent la direction des opérations et épurent l’armée.

Mais il était presque impossible, à cette époque, de ne pas frayer avec les communistes d’une manière ou d’une autre en Espagne, et dans le milieu antifasciste européen. Rien n’indique que Taro et Capa aient été affiliés à l’Internationale Communiste, ni à quelque autre mouvement d’ailleurs. Ils étaient de gauche, c’est certain. Mais libres. Leur manière d’agir était de rendre compte par le geste photographique, de la souffrance du peuple en guerre, de l’engagement des soldats. Leur présence sur le front était d’ailleurs fort appréciée par les troupes. La qualité des photos qu’ils ont produites, insiste Maspero, n’aurait pas été possible sans un préalable de confiance nouée.

taro2On peut douter du fait que Gerda Taro, libre, séductrice, animée par le gout du jeu, ait été attirée par l’odeur de rond de cuir dégagée par les agents staliniens.  Elle qui admirait par dessus tout John Dos Passos, dégoûté, rompant avec Heminghway le suiviste, de la ligne des communistes en Espagne.

L’oeuvre de Taro, celle de Capa, sont à la base d’une utilisation nouvelle, « choc », de la photo dans la presse, pour le pire et le meilleur. Les petits appareils comme le Leica le permettent. C’est l’époque d’un enthousiasme autour de la vérité censée être offerte aux masses par la photo. Comme en témoigne notamment les écrits de Walter Benjamin. La critique viendra plus tard (de l’optimisme de Benjamin à la dureté de Susan Sontag quelques  décennies plus tard, on mesure un immense fossé). Les possibilités manipulatrices de la photo n’ont pas encore été décelées, sauf par certains magnats blancs ou rouges. On insiste plutôt sur l’intérêt du témoignage direct, qui impressionne. Bientôt, à Iwo jima comme à Berlin on montera de toutes pièces des scènes de photographie lyriques (les drapeaux hissés).

A cette époque, les photos de Taro et Capa n’échappent pas à un certain lyrisme, qui fleure le « réalisme socialiste ». Mais il serait anachronique de leur reprocher, alors que ces dérives n’ont pas encore adopté leur forme systématique. On ne peut présager de l’évolution d’une oeuvre qui n’a pas pu se poursuivre. D’autres artistes ont su se remettre en cause, eux aussi enthousiasmés naïvement.

gerda-taro4Les républicains ont perdu la guerre. Leurs squelettes, par dizaines de milliers, dorment sous la terre d’Espagne. On les déterre et on polémique sur le passé, pour oublier parfois, comme le dit l’écrivain Molina, l’indigence politique du présent. Qui nous a légué la mémoire de ces hommes et de ces femmes ? Qu’est -ce qui fait que des jeunes femmes kurdes se battent contre Daesh en évoquant l’exemple de leurs ancêtres d’Espagne ? Les artistes. Et ce qui a survécu des artistes, c’est ce qui était proprement artistique, c’est-à-dire irrémédiablement libre. Les oeuvres bureaucratiques édifiantes n’ont pas survécu. C’est pourquoi Taro survivra dans ses photographies. Avec le temps, les défaites les plus lourdes, les plus terribles, contre les chemises noires, contre la terreur moscovite, se mettent parfois à ressembler à des victoires. Contre toute attente. Il faut croire, même quand on est matérialiste philosophiquement, aux forces de l’Esprit.105247199_o

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Le Prophète Mélancolique -« Pasolini » – René De Ceccaty

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C’est un étrange concept éditorial que ces biographies directement éditées en poche par Folio. Trop longues et « up » pour être des moyens de toucher un public très éloigné du sujet, trop courtes pour permettre d’entrer à fond dans des vies qui pourraient vous passionner. Mais ça doit fonctionner, sinon Gallimard n’aurait pas persisté, j’imagine.

 

Pour le fasciné de Pasolini que je suis, la biographie talentueuse de René de Ceccaty, dans ce format de 250 pages, ne pouvait que me laisser un peu frustré. Même si elle est claire, juste, touchante, fort bien écrite. Mais on voudrait plonger, plonger plus encore, après avoir lu le livre en deux jours. Plonger dans les abysses d’un personnage qui devaient les fréquenter bien souvent. Par la pensée et le corps. Il faudra une autre biographie, plus obsessionnelle. Plus exhaustive, à l’anglo-saxonne.

 

« Pasolini » de René de Ceccaty insiste sur le réalisateur de cinéma et sa conception de l’art, sur son apport par exemple en matière de mise en scène, par l’introduction de la subjectivité arbitraire et de l’expression d’une présence filmante (dérivations de la caméra qui témoignent d’un tiers).

 

Il était paradoxalement, bien qu’artiste total et transverse, de ces cinéastes qui pensaient que le cinéma n’est pas un succédané de la littérature. C’est un art qui offre une voie d’accès unique, inédite, vers la vérité. Une vérité à laquelle le mystique (et communiste, malgré l’assassinat de son frère par les communistes) Pasolini croyait, et qu’il voulait approcher en éliminant les médiations autant que possible (d’où l’attirance pour la poésie et la force directe de l’image).

 

Le livre insiste aussi sur ses tourments intimes gravitant autour de la culpabilité sexuelle. Moins sur les aspects de l’engagement politique de Pasolini et sur ses intuitions très précoces sur le capitalisme tardif. C’est peut-être dommage, mais il y a un format. Est-il raisonnable d’imposer aux écrivains des formats ? Je pense que non.

 

J’y ai appris un certain nombre de choses évidemment, même si j’en savais assez pour trouver une erreur dans la biographie (le motif de la rencontre de Pasolini avec l’acteur espagnol qui joue Jésus dans Selon Mathieu n’est pas le bon. De Ceccaty reprend au premier degré le prétexte que l’étudiant espagnol a donné aux autorités franquistes. En réalité il n’était pas en voyage d’études mais en tournée de financement de son syndicat étudiant antifasciste). .

 

Je ne savais pas en particulier l’importance que Pasolini avait eu pour Fellini. Sans Pier Paolo, « la dolce vita » aurait peut-être échoué. Il lui a dénoué le scénario. En lisant cela, je me suis souvenu d’avoir vu « la dolce vita » et d’avoir véritablement découvert Pasolini plus tard. Or, à la lecture des essais de Pasolini on songe inévitablement à l’ennui de la dolce vita, à ses scènes tournées dans des no man’s land. J’avais immédiatement opéré le lien. Mais ce n’est que dans la biographie de René de Ceccaty que j’ai appris qu’il n’était pas hasardeux. Fellini et Pasolini dialogueront durablement à travers leurs oeuvres.

 

Je ne savais pas non plus le rôle de scénariste important qu’il avait eu avant de se lancer dans ses propres films. Je n’avais pas non plus conscience de sa précoce célébrité de poète reconnu, avant que le milieu du cinéma le célèbre largement de son vivant par de très nombreux prix.

 

Pasolini au moins n’a pas eu à souffrir de l’absence de reconnaissance, s’il a eu à pâtir de la haine, de la violence directe, des tracas judiciaires, personnage « clivant » par excellence comme disent les consultants en communication qui éditorialisent dans le Huffington post.

 

Il n’a jamais manqué d’amis ni d’ennemis, ou peu de temps, quand il a du s’exiler de son Frioul adoré pour Rome.

 

Je ne vais pas raconter ici la vie de Pasolini, son mode de vie si particulier, ses liens qui l’étaient tout aussi (l’amitié fusionnelle courte avec Callas, la relation particulière à certaines femmes, l’amant durable, les relations semi tarifées avec les petites frappes, le réseau d’amitiés artistique et intellectuel).

 

La biographie dont il s’agit ici a cette fonction, elle s’y astreint efficacement selon un schéma chronologique. C’est une bonne introduction à la complexité du personnage et à sa richesse, à sa singularité surtout. Il a été tellement prolixe que l’on peut consacrer des décennies à explorer ses oeuvres les plus diverses (il a été peintre, jeune, aussi, ce que je ne savais pas) et pour ma part je n’ai encore fait qu’entamer le chemin.

 

Il ne ressemble pas à grand monde.

On voit certes souvent des intellectuels tenter de concilier un certain avant gardisme et une posture réactionnaire. Mais jamais ils ne parviennent à le réaliser de manière intégrée, radicale, sincère, et poignante, comme Pasolini. Personne n’a triché moins que lui.

 

Un aspect de Pasolini, très contemporain, qui occupe bien des débats aujourd’hui, est le débat qu’il ouvre sur le progrès, dont le rouleau compresseur lui apparaît comme un fascisme de type nouveau, plus terrible que le fascisme politique.

 

Il est tout sauf « progressiste », mais il est marxiste. Il rappelle que le rapport du socialisme à la modernité est tout sauf évident. Il y a dans le socialisme un historicisme , indéniablement. L’idée que le temps va faire son affaire au malheur du monde. Mais le socialisme est aussi une critique totale de la modernité, dont un aspect est de tout soumettre au marché, de dissocier le « social » de l’économique. Ces deux éléments – historicisme et haine du développement capitaliste- cohabitent et créent des contradictions parfois illisibles voire insolubles. A vrai dire ces contradictions ont été au coeur des schismes socialistes les plus spectaculaires, comme la rupture entre bolcheviks et mencheviks.

 

Actuellement les intellectuels et politiques débattent de la possible séparation du mouvement de contestation de l’ordre établi et de « la gauche ». Pour certains (paradoxalement ils se disent très éloignés de Marx alors qu’ils reproduisent les erreurs des marxistes les plus dogmatiques et simplistes), la gauche se résume au « progrès », même. A avancer, à réformer. La gauche ce serait simplement le mouvement. Certes, ce sont des slogans vides. Mais ils prennent appui sur des intuitions puisqu’ils résonnent dans les esprits.

 

Pour d’autres, le progrès est devenu une idée diabolique. Un auteur comme Jean-Claude Michéa par exemple explique que « la gauche » et les aspirations populaires n’ont été convergentes que temporairement et que le socialisme meurt de cette alliance avec les progressistes. Il rappelle que Marx ne s’est jamais dit « de gauche » (en réalité il l’a fait, mais justement quand il était hegelien, pas encore un penseur indépendant).

 

Quoi qu’il en soit, par sa richesse en ce domaine, développée sous toutes les formes, de l’article de presse au film exigeant, l’oeuvre de Pasolini parait aujourd’hui indispensable si l’on veut déconstruire cette idée en crise du « progrès ». Il nous en avait averti il y a longtemps, de cette crise là.

 

On ne peut qu’encourager à découvrir cet homme de paradoxes, ou plus positivement, de dialectiques. Un homme italien, qui ne peut absolument pas se comprendre en dehors du contexte italien, et qui pourtant s’empare des questions les plus prégnantes de la condition de l’homme moderne, à travers sa relecture cinématographique de Médée par exemple, réflexion très utile encore aujourd’hui, sur le heurt entre le « tiers monde » et l’occident, ou sa critique de la société de consommation.  La biographie de René de Ceccaty est un rivage comme un autre vers lui.

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I drove all night, with Bruce –  » Born to run » – Mémoires de Bruce Springsteen

imageBruce Springsteen aime l’ampleur . Les grands stades emplis de fans en folie pour  des concerts de trois heures, l’océan et le surf, les virées en moto en Californie, les tournées homériques, les traversées d’ouest en Est des Etats-Unis d’un seul tenant en se relayant au volant, les ranchs. Il vit appelé par  les grands espaces, comme seul un américain semble pouvoir  l’être. Le petit taureau fougueux du New Jersey ne déroge pas avec ses mémoires formidables de six cents pages écrites sur  dix ans. De sa main, indéniablement. Une main de song writer éprouvé , douée et hétérodoxe comme celle d’un autodidacte, généreuse, sincère, pleine de capacité d’auto dérision, et  riche… de plusieurs décennies, oui, de psychanalyse. Il y a des livres qui annoncent des analyses ou en tiennent un peu lieu, et il y a les livres post analyse. On est dans cette catégorie. Quelle intelligence, et quel immense effort de lucidité. Quelle modestie sans faux semblant. Au passage, il est rare de lire un témoignage aussi beau sur  un parcours d’analysé.

 « Born to  run » est un livre qui a du coffre, comme son auteur. Un gigantesque ampli de la vie tambour  battant du BOSS. Une écriture trempée dans les  références catholiques de son enfance,  une culture dont il ne s’est jamais délesté – tendance passage de l’apocalypse-, qui puise aussi dans le lexique de la libido – ça le chatouille, il ne s’en cache pas – et dans une sorte de panthéisme très américain à la Walt Whitman. Avec une façon de s’adresser  très directement à ses lecteurs, à ses fans, comme s’il conversait avec eux dans un bar . Difficile de trouver un type plus attachant. On devient tous « potes » – mot qu’il affectionne – avec BS après l’avoir  lu. Et je suis certain qu’il serai heureux de l’apprendre lui qui vit encore tout près de ses quartiers de jeunesse, dans son New Jersey prolo natal.

Comme souvent dans les mémoires, l’enfance est la partie la plus touchante et la plus  réussie, ce qui n’est pas le cas dans les biographies. Ca fuse comme dans un Scorcese ! Une enfance dans la classe ouvrière italo irlandaise du New Jersey; juste au dessus du seuil de pauvreté. Bruce en gardera une conscience de classe qui ne fera que s’affiner  et  sera la grande préoccupation de sa vie artistique, aussi bien dans son oeuvre que dans son comportement ou ses engagements personnels. Plus tard il lira « Histoire populaire des Etats-Unis« , il trouvera sa place dans une lignée de chanteurs de la cause du peuple, avec en particulier  la référence à Woody Guthrie, et se dotera d’une conscience politique aiguisée.

Son héritage ce sera aussi une certaine fragilité mentale, de famille, sans doute avivée par  un  rapport compliqué à un père en souffrance psychique. J’ai découvert ce côté dépressif sérieux du chanteur  que je ne connaissais pas du tout. Qu’il a pu stabiliser  et dont il parle avec une grande sincérité, mais aussi de la pudeur . Les super  héros aussi font des crises d’angoisse. Qu’ils le partagent avec nous ne peut que nous consoler.

La vie du BOSS c’est le rock et elle se superpose à l’Histoire du rock presque parfaitement. Elle change quand un jour ce type, Elvis, passe à la télé avec son déhanché obscène, tandis que Bruce est pré ado. Plus  rien ne sera comme avant. Un tsunami culturel dévaste les Etats-Unis puis le monde. Et Springsteen est toujours sur  la vague. Il saisit de suite qu’Elvis est l’écho de la musique noire et de Chuck Berry, et jamais, comme ses modèles les Stones, il ne séparera le  rock d’un certain esprit soul. Le duo formidable qu’il symbolisera avec le « big man », Clarence, Saxo du E Street Band, en sera la manifestation vivante durant des décennies.

C’est de toute une vie que nous cause le BOSS et ça part dans toutes les directions. On cause par  exemple de la manière dont il a évité de sombrer dans l’alcool et les addictions, et pourquoi – le contre modèle du père-, et une conscience de la nécessité de laisser une oeuvre. Au passage on a droit à de belles phrases, comme :

« le tout est possible c’est du vide-en-smoking ».

Mais on en apprend aussi énormément sur  la production d’un disque, l’écriture d’une chanson, l’adaptation à la popularité, ou sur  les dynamiques au sein d’un groupe de musiciens. D’ailleurs, Bruce, le type de gauche affirmé, assume parfaitement ne pas appliquer  la démocratie dans l’art. Il est Bruce Springsteen, il écrit ses chansons. Il est entouré d’un groupe, la plupart du temps le E Street Band. Il travaille avec eux de manière ouverte, mais il garde la main. Il a décidé cela un jour  et n’ a plus dérogé. Ca a globalement fonctionné.

Un livre  riche comme un set de  rock’n  roll d’un groupe mythique. Le plus marquant c’est cela : le rock et puis c’est tout les gars. La montée vers la gloire mondiale, qui pointe dès le milieu des seventies et explose avec « born in the USA » sera lente, progressive, empruntera la voie bien connue des premiers groupes où l’on tâtonne, l’on se forme; et parfois on trébuche, il y a des années noires aussi. Mais à aucun moment il n’a semblé douter  une seconde de sa vocation. A compter  du moment où le gamin un peu rêveur, narcissisé par  l’amour  enveloppant de sa mamie,  a attrapé une guitare, c’était terminé. Ca devenait le sens de sa vie, le seul possible, celui aussi qui lui a longtemps permis de fuir  – »  run »- ses démons et sa trouille de devenir  adulte et papa.

Le   rock c’est sa passion totale. Il s’y est totalement immergé, apprenant son métier peu à peu,  et conquérant son public sur les planches. Springsteen est un fondu de musique. Il écoute tout le temps de la musique, il connaît tous les petits groupes du monde, peut dire qui est le bassiste. Il s’est  ruiné plusieurs  fois en passant son temps à   remixer  un album, à le rejouer , pour atteindre le son qu’il voulait. Chaque album a été le fruit d’une longue maturation artistique, consciente, profonde. Le  rock est une affaire sérieuse, sacrée. C’est aussi pour  Bruce le moyen d’un lien profond avec les êtres. Il définit même un groupe de rock comme la démonstration que le tout est plus que la somme des parties. « 1 + 1 = 3″.

Ce qui vibre, c’est une onde puissante, et dont on ne peut plus se passer quand on y a goûté, avec les musicos, le public. Sa seconde femme sera sa comparse de scène Patti Scalfia. Le livre s’appesantit énormément sur  les péripéties humaines de la carrière, les séparations, les compromis à trouver , les  retrouvailles et brouilles, autour  de la musique. Tout cela a profondément marqué le chanteur  qui parfois nous entraîne très loin dans les détails, comme si on était de son entourage et qu’il se justifiait auprès de nous de ses choix qui l’ont beaucoup culpabilisé !  Il semble ne jamais vraiment avoir réussi à surmonter  les contradictions entre les exigences de l’amitié, de la loyauté, et les bifurcations que  réclame l’instinct artistique. Il a fait avec, aussi bien que possible. En limitant les dégâts et en gardant le cap de sa passion justifiante en ce monde.

Il y aurait tant à dire, mais avant tout on découvrira un gars venu d’un trou industrieux, qui a réalisé ses rêves et a voulu les conjuguer avec des convictions trempées dans l’idée d’une certaine amérique laborieuse toujours vivante. Celle de l’aile marchante du New Deal autrefois, qui se lève aussi avec Bernie Sanders. Une amérique du travail, qui aime son pays parce qu’elle le bâtit d’abord, et s’y bat difficilement pour s’en sortir. Une amérique solidaire, qui refuse le piège du conflit « racial » ou « sociétal » – n’oublions pas l’engagement de Springsteen avec « Streets of philadephia« , car elle sait qu’il sert à repousser toujours la question sociale ardente. La soeur de Bruce a été simple employée à K Mart, caissière. Avec son mari, elle est l’héroïne anonyme de la chanson « The river« , exemple magnifique de cette capacité de Springsteen, qu’il dit dans le livre rechercher précisément, à pointer l’émotion que suscite le carrefour de l’intime et du fleuve de l’Histoire. Le BOSS est un chanteur engagé, oui. Mais c’est d’abord sa puissance artistique hors norme qui permet aux mots de résonner dans les centaines de milliers d’âmes qui l’ont écouté. On Fire.

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Le génie au dessus de la poisse identitaire –  » Le pays qu’habitait Albert Einstein » – Etienne Klein

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Je  referme « le pays qu’habitait Albert Einstein », d’Etienne Klein, une personnalité que j’apprécie beaucoup, m’apprête à en faire l’éloge, et je tombe avec amertume sur la polémique ouverte par l' »Express« , qui révèle que l’essai est truffé de plagiats divers.

Etienne Klein répond et ne nie pas,ce qui est honorable, mais il plaide la maladresse et la précipitation, ses prises de notes emmêlant les citations et les compte-rendus de lectures et réflexions propres. Néanmoins, devant les exemples multiples,concernant d’ailleurs d’autres textes, et parfois flagrants, et au regard de sa culture scientifique et universitaire, il n’est pas très convaincant. Le plagiat semble parfois nécessairement conscient. Je suis donc déçu, privé partiellement de ma joie de lecteur. Je me sens floué. Etienne Klein n’est pas un charlatan, je le sais, il suffit de voir une de ses conférences et la manière dont il répond aux questions et parle sans notes. Mais je ne sais dans quelle impasse il s’est fourvoyé. Un automatisme de publication l’a mené à ces aberrations. Une sorte de bureaucratisation créative. C’est regrettable, d’autant plus que l’édition lui sera sans doute fermée pendant un moment. Du gâchis. Car c’est un passeur talentueux, un esprit polyvalent admirable, et un homme aux convictions trempées dans le meilleur de la tradition des Lumières.

Donc je parle de cet essai ici avec un manque de motivation, à vrai dire, et j’écris avec une plume trempée dans l’encre de l’amertume; car malgré le plaisir que sa lecture m’a procuré il ne mérite pas d’être défendu. Découvrir ou approfondir Einstein passera peut-être pour vous par les livres cités dans une bibliographie en fin de livre. Ce qui est d’ailleurs un étrange choix d’édition pour un plagiaire.

Etienne Klein, armé donc de ses emprunts, y retrace le parcours intellectuel de son admiration de toujours. En matérialiste, Klein part du corps pour comprendre son objet d’étude. Il voyage dans les lieux qu’a habités le découvreur de la relativité en Suisse, souvent en vélo, et ce n’est pas plat pays, ou en Allemagne, Belgique – en nous expliquant d’ailleurs en quoi la relativité est mal comprise, du fait de ce mauvais intitulé, presque contraire à la théorie-. Le livre, mi essai, mi réflexion d’un voyageur et d’un admirateur, est une excellente présentation pédagogique des découvertes d’Einstein, dont certaines viennent tout juste d’être validées empiriquement, notamment l’existence d’ondes gravitationnelles.

Ce n’est pas une biographie, ni un essai scientifique, même si la science y a sa place, mais une réflexion sur la manière de penser d’Albert Einstein, dont l’auteur concède qu’elle a, justement parce qu’on parle de génie, une dimension, quoi qu’il en soit, sidérante et impalpable. Contrairement à ce qu’on peut penser de loin, Einstein partait de questions très pratiques, presque enfantines. Mais il se les posait avec acharnement avec tous les outils disponibles à un adulte. Klein montre bien la dynamique de l’oeuvre scientifique, les sources qui ont mijoté dans l’esprit du découvreur. Il tente d’approcher au mieux la méthode de pensée de son modèle. Et il y parvient, nous livrant le portrait d’un homme attachant, génial, loufoque, sans cacher ses nuances aussi.

On ne sait pas les recettes du génie. Mais on peut en observer certaines caractéristiques. Le génie est toujours un peu à côté, occupé à sa vie intérieure, distrait et maladroit. Mais il n’est pas seul. Sans l’amitié, le génie ne peut pas s’exprimer. Comme un boxeur a besoin de bons camarades d’entrainement.

Autre trait du génie : une profonde conscience historique, Einstein connaissant parfaitement ses prédécesseurs, et Klein imagine un beau dialogue avec Galilée. Pour le génie l’Histoire n’a pas ce caractère irréel qu’elle peut revêtir parfois, c’est une aventure qu’il veut continuer, un chemin qu’il arpente. Klein ne développe pas cette particularité mais elle m’a sauté aux yeux.

Le génie lie et relie. Sans la lecture de Kant, Einstein n’aurait peut-être pas développé ses intuitions. Einstein a eu besoin d’allumettes philosophiques pour révolutionner la physique. Mais il a aussi eu recours à une multiplicité de sources scientifiques. Il n’était pas le meilleur mathématicien de son temps, mais il était capable de se servir des travaux des meilleurs. Le génie tient du chef d’orchestre. Et Einstein adorait la musique d’ailleurs, le violon qu’il pratiquait dans une formation.

Enfin, il y a l’éducation. En partant en Italie, puis en Suisse, Einstein, qui avait souffert de la stricte éducation allemande, n’aurait peut-être pas pu s’épanouir intellectuellement. La rencontre avec des pédagogues intelligents et soucieux d’éveiller la liberté de leur élèves est déterminante. En tout cas elle le fut pour lui.

Le génie est exposé à la difficulté d’intégration, par nature. Il excède le présent. Il le dépasse. Il n’y entre donc pas. Einstein, alors qu’il avait déjà publié une partie de ses articles révolutionnaires, était occupé à tester des épluche légumes dans un institut de brevetabilité… Le système institutionnel finira par s’adapter à Einstein et lui offrir une place, mais cela ne se fera pas sans difficulté. Et avec un peu de chance, notamment parce que certains grands collègues auront de la grandeur à admettre ses percées.

Le génie a un coût.

C’est un texte politique qui tombe à point dans la mesure où il s’agit d’évoquer un pays comme le dit le titre. Le pays d’un apatride de circonstances et en tout cas d’esprit. Un pays qui s’appelle l’universelle raison, si l’on veut. Un pays bien particulier. Intempestif. Un pays menacé.

Einstein c’est l’antipode de la vague identitaire qui nous mord la nuque. Un homme qui n’a jamais habité que le pays des idées, de la spéculation intellectuelle, de la recherche, et du partage.

Einstein haïssait le nationalisme, et les nationalistes le lui rendaient bien. Il trouva justement dans la science trouvait la possibilité d’un langage objectivé permettant de briser les frontières, de discuter, sans la barrière des langages, grâce aux mathématiques en particulier, avec les grands scientifiques du passé et du présent. L’époque d’Einstein est révolutionnaire comme peu l’ont été sur le plan de la recherche fondamentale. Einstein a renoncé deux fois à la nationalité allemande.

Il était tourné vers la création, et jamais vers le passé comme identité ou assignation. En défendant sa figure on montre qu’un autre chemin vers la grandeur est possible que celui des mythes fondateurs hystérisés qui semblent conduire ce monde à l’affrontement général.

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La ville est une forêt de signes, « Ce qu’il reste de nuit – Lokiss, un portrait », Sophie Pujas- paru dans la Quinzaine Littéraire

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Je ne sais pas si Mme la Directrice de la Nouvelle Quinzaine Littéraire est dotée de dons médiumniques, mais c’est un fait  : elle m’a envoyé ce livre – car nous avons convenu qu’elle les choisit pour moi en fonction de ce qu’elle subodore de mes attentes-, sans disposer d’aucun indice de ce qui me reliait à lui. Il se trouve que le nom cité sur la couverture, Lokiss, a surgi comme un jack in the box de la trappe de mon inconscient, à l’ouverture du colis.

 

J’ai grandi dans les années 80 dans une banale cité HLM de province où très tôt les copains se sont entichés de la culture hip hop, du tag et immédiatement du graffiti. Les aléas de la vie, les parcours de transfuge nous ont depuis bien longtemps séparés, mais j’ai vu de près toute cette maturation. Il aurait été impossible de tenir dans la même identité la fidélité à ce monde là, qui n’avait pas que des vertus, et l’inscription dans le passage en Khâgne et en sciences politiques- qui n’avait pas non plus que des vertus… mais qui était une voie pour briser la reproduction. Ce qui prouve, en corps et âme comme le montre la sociologie bourdieusienne, que les classes, les couches sociales,ne sont pas des concepts. Ça a une force matérielle. Ce sont des murs.

 

Il s’agit aussi de murs, non pas à franchir mais à conquêrir, dans « Ce qu’il reste de nuit. Lokiss, un portrait« , de Sophie Pujas.

 

Je n’ai jamais eu quelque talent artistique, mais certains de mes copains de l’époque en étaient lotis. L’un deux est devenu un nom de street artist renommé internationalement, l’autre vit de ses talents de design. Ils ont vu naître leur vocation dans les hangars, les friches industrielles, les murs volés, les décorations  de boites de nuit payées au noir. Quand j’ai visité Paris à 16 ans, ils nous ont emmenés photographier les terrains vagues de Stalingrad où Lokiss a fait ses armes, je crois même que c’est sur ce prétexte qu’ils ont obtenu une aide financière au voyage. Lokiss était déjà un mythe émergeant et la génération de mes copains provinciaux se hissait sur cette première vague parisienne. Ils avaient la même bible, le livre « Subway Art » sur les pionniers new yorkais. La section « arts plastiques » du mouvement hip hop a essaimé autour de peu de gens, elle a ensuite explosé dans le tag qui a couvert Paris. Il se trouve que par hasard j’ai pu cotôyer certains de ceux qui ont porté cette culture hors de Paris, aujourd’hui sortie de la rue depuis fort longtemps. Ils admiraient déjà Lokiss, nom nimbé de mystère, dont les oeuvres photographiées circulaient à travers d’obscurs fanzines, des échanges de cahiers techniques entre premiers graffeurs.

 

Dans le récit de vie qu’elle lui consacre, Sophie Pujas souligne qu’il a tout de suite imposé un style, et je m’en souviens très bien. C’était le premier à sortir du canon, en flirtant avec un art futuriste aux accointances avec l’abstraction. S’il restait dans les règles d’un art alphabétique il fondait ses lettres dans la couleur. Il était déjà en avance sur un art qui naissait à peine.

 

C’est un récit de vie d’artiste en cours, raconté au présent, rapide, syncopé, comme une nuit clandestine de graffeur où il faut se dépêcher pour ne pas être débusqué par les voisins, la Police ou les vigiles. Mais c’est aussi un jet de prose poétique.

 

La poésie est nécessaire à évoquer cette oeuvre abstraite née de la « concrete jungle ». Sophie Pujas est journaliste mais son approche tire plus du côté de la passionnée d’art et de la sensibilité artistique et littéraire que du reportage sociologisant. Au fil du parcours de « Vincent », Lokiss, c’est aussi l’histoire et la dynamique du graffiti, aujourd’hui absorbé dans le registre du street art, qui s’esquissent.

 

Le graffiti art c’est d’abord la rue. Ainsi ceux qui l’ont inventé étaient déjà dans la rue et on trouvé un moyen nouveau de l’investir. Ces adolescents pour beaucoup, étaient ceux qui envahissaient le trocadero avec leur skate et Lokiss en était. Le tag venu d’outre atlantique leur est, d’après Norman Mailer cité, « une religion du nom« . Pourquoi ? C’est là où le livre pèche un peu, éludant les questions politiques et philosophiques soulevées par cet engouement.

 

Ils sont très peu au début, et se retrouvent sur un terrain vague du quartier de la Chapelle. C’est là où se croiseront des futures figures marquantes de la culture de leur génération. Les deux voix de « NTM » y passent eux aussi du temps. Le hip hop est une culture transversale, qui lie le tag à la danse, en passant par le « flow », le maniement des platines. Et le graff. Au départ, peut-être encore moins que dans les milieux plus post punks où l’on réalise des pochoirs muraux, personne ne se voit comme « artiste », parce que l’art est un périmètre sous autorisation officielle en ce temps-là, qui réclame un cursus estampillé, un langage, des codes, des fréquentations de lieux dédiés. Ils contribueront à liquider cette conception. Malheureusement, c’est le marché qui volera au bureaucrate le tampon des légitimités.

 

Le tag et le graffiti, qui ne s’opposent pas dans leur esprit, mais seulement dans l’analyse « progressiste » qui veut les voir avec une relative bienveillance, ce dont les concernés se fichent bien, mobilisent le corps adolescent. C’est un jeu avec la peur et le danger en même temps qu’un art qui engage physiquement. ll faut courir, sauter des barrières, voler des bombes à peinture, grimper sur des toits. C’est une issue exquise pour le goût du risque adolescent.

 

Lokiss participe de l’invention d’une culture, d’une contre culture. Une culture populaire. Mais cette pièce d’une culture mettra longtemps à se considérer comme un art, ce qui signifie de s’extraire d’un mode de vie et de faire jonction, particulièrement en France – tout cela Mme Pujas n’en parle pas, elle en reste à son portrait, pourquoi pas ? – avec les institutions de l’art, qui vont les flatter, vite, avec Jack Lang. Cette jonction s’opèrera par l’entremise du secteur privé, qui sert de passerelle. La première commande exécutée par Lokiss est la décoration des vitrines du « Printemps« . La répression, sérieuse, contre le tag, menée par la ratp, favorise ces glissements, ou l’abandon. Aujourd’hui le tag a pratiquement disparu.

 

Est-ce une bonne nouvelle ? A quelles radicalités les âmes adolescentes et rebelles peuvent-elles se vouer ?

 

Mais Vincent est précurseur. Lui glisse vers l’identité artistique, s’inscrit aux arts appliqués, et découvre l’Histoire de l’art, visite ensuite les musées européens. Il va ensuite suivre un chemin inédit, se nourrir de culture, décompenser par l’angoisse généralisée ce qu’il tente de sublimer sans doute depuis la découverte du graffiti, et qui pointe dans ses tentations pour les identités multiples. Il va s’emparer de différentes matières, du bois et surtout du métal, s’essayer à la vidéo. En écho à des romanciers comme Borgès il se rapproche aussi des intuitions de l’astrophysique, et travaille par exemple sur l’idée du trou noir. Mais il ne rompt jamais vraiment avec son style initial, né sous les jets de spray.

 

Paradoxalement, lui qui a été un des premiers à sortir du terrain vague se méfie des formes désormais institutionnalisées et légitimes du street art. Il porte un regard critique sur cette intégration, désormais totale, des anciens commandos de nuit qui « déchiraient » les wagons.

 

 » Ce qu’il reste de nuit », c’est sans doute ce qui reste de la nuit enfiêvrée de cette adolescence, et qui répugne à l’officialisation.

 » Ce qu’il reste de nuit« , c’est sans doute aussi cette chose, qui a envahi l’artiste à trente-trois ans, ce bloc sombre, qu’il a domestiqué, mais qui est toujours là, menaçant. Nuits polysémiques.

 

Il me paraît nécessaire d’y revenir. Pourquoi cet engouement du nom, marqué partout ? Cette lutte pour être le plus visible. Cet art fondé sur la stylistique de la signature, qui occupe l’espace public. Qu’est-ce que ça mobilisait, aussi bien dans les esprits de jeunes des cités que dans les classes moyennes dont Lokiss est issu ? Des mécanismes psychanalytiques, certes, mais encore ?

 

Le tag est sans doute le cri de l’individu. L’individu à qui on a vendu l’individualisme. Mais les promesses de ce modèle ne sont pas tenues. La ville n’est pas à l’individu, elle est organisée par une logique invisible, celle du foncier, insaisissable et en réalité qui s’impose au politique malgré le discours officiel. Le graffiti naît justement dans les friches de la « destruction créatrice » qui balaie les villes. Là où il y a aveu de l’impuissance des peuples sur leur environnement.

 

Le tag est tocquevillien. Il est lretour de flamme d’une jeunesse à qui on dit « tu es libre et égal à autrui ». Mais cette promesse est frustrée, elle sombre dans l’anonymat urbain, l’anomie qui guette, la possibilité d’être d’une bande mais pas d’une Totalité évidente qui dépasse la solidarité primaire des copains, elle-même fragile. Le déficit de sens, déjà, dans ces années 80, post illusions révolutionnaires. Les rêves livrés à l’individu de consommation sont hors de portée. Elle est loin l’Amérique.

 

Alors le tag dit « je suis là ». Je suis là plus que toi. Je suis un individu mais pas celui qui est souhaité. Insaisissable. Je ne suis pas de la poussière humaine, une monade dans la masse. De la viande à sondages. La preuve que je suis là, c’est ma signature. Attrape moi si tu peux.

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Jésus selon Pier et Matthieu, « L’évangile selon St Matthieu » – Pier Paolo Pasolini

 

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Le film le plus sublime sans doute réalisé à ce jour sur la vie de Jésus a été commis par un communiste, athée, homosexuel.  Au moment de sa sortie, en 1964, l’Eglise, malgré la condamnation passée de Pasolini pour outrage à la religion d’Etat en Italie, l’a concédé, le film recevant des prix catholiques. PPP s’était permis d’aller présenter son projet à l’Eglise pour s’éviter des déconvenues, mais ses choix, on le verra, ne fournissaient aucun argument pour le censurer.

 

Mais que diable est-il allé fouiller dans cette affaire, en mettant en scène l’évangile de Matthieu ?

 

A y regarder de près, le paradoxe s’étiole. On sait, pour ceux qui ont vu « Médée », qui donna son unique rôle au cinéma à la Callas, que PPP était fasciné par la transcendance, par sa disparition, et préoccupé par l’apparition de la modernité et le désenchantement du monde. Dans « Médée » il y a cette scène, je crois introductive, du Centaure qui avertit Jason qu’en accomplissant son destin, en allait chercher la toison d’or, il perdra l’innocence.  Avec ce film sur le Christ, PPP  réalise une œuvre charnelle, âpre, pierreuse dans sa forme, qui évoque inévitablement une religiosité primitive. Celle, justement, de Médée avant sa fuite avec Jason.

 

Le choix de PPP est de se saisir de l’évangile de Matthieu. C’est la version la plus politique, celle qui présente un Jésus qu’on a pu qualifier de révolutionnaire. Il se heurte aux marchands du temple et aux spiritocrates. C’est ce Jésus là qu’il choisit, mais en même temps il n’élude rien, car le choix radical de PPP est d’utiliser avec une fidélité absolue le texte de Matthieu. Il n’y ajoute rien. Il ne modifie rien. Il choisit, au grand dam des communistes italiens, ce qui donnera lieu à une anecdote digne du « ave césar » (qui évoque aussi un film sur le Christ) des frères coen, d’inclure les miracles.  Le PCI a essayé d’influer sur Pasolini en demandant à l’acteur qui joue Jésus, de le persuader d’exclure les miracles. Mais Pasolini est gramsciste. Il tient à la culture populaire, la religion qui l’intéresse n’est pas celle des théologiens mais celle du peuple, de sa famille, et les miracles en font partie. La mère de PPP tient d’ailleurs le rôle de Marie au moment de la crucifixion. Pasolini se voit-il en prophète ? Il aurait des raisons de le penser s’il pouvait revenir et comparer le contenu de ses « écrits corsaires » avec l’état actuel de la civilisation.

 

C’est un Jésus rebelle. Mais qui ne peut exprimer sa rébellion contre les injustices que dans le cadre cosmogonique ou métaphysique qui borne la pensée de son temps. La pensée découlant de la transcendance, et le monothéisme puisque Jésus est pour le peuple « le fils de David », qui cite les écritures sans cesse. La forme du film découle de cette place de Jésus dans le fil de l’Histoire. C’est un cinéma troublant, charnel mais planant. La mise en scène en noir et blanc, magnifique, profite du cadre antique de l’Italie du Sud.  Pasolini utilise surtout des acteurs non professionnels, dont celui qui joue Jésus, on y reviendra. Il filme de près les visages de gens du sud, visages populaires, bouilles burinées.  Paradoxalement PPP fait de cet amateurisme un outil du réalisme. Il ne doit pas leur donner beaucoup de consignes, sinon d’écouter la parole christique et de montrer leur fascination, qui doit être réelle pour pas mal d’entre eux. Les enfants, nombreux, déambulent librement. J’aime beaucoup le personnage du père de Jésus, complètement perdu. Et la rencontre entre Jésus et Satan. Un Satan banal. Qui ressemble à un crétin fasciste de base, avec la gueule qu’un des assassins de Pasolini devait avoir un peu plus vieux. Les spiritocrates ont droit à des chapeaux baroques qui signifient bien leur « truc » de savoir impressionner le quidam.

 

On se croit en Palestine d’antan, et PPP n’a pas besoin des moyens hollywoodiens pour y parvenir. C’est Jésus qui parle, un Jésus esthétiquement inspiré de l’obscurité d’un Greco.   PPP refuse les stylisations des films de chrétiens, mais son Jésus est ambivalent, dans la forme aussi. Le fils de Dieu est fils de l’homme aussi. Drôle de construction qui donnera lieu à des schismes.  Jésus est tiraillé dans cette dualité. Il assume son destin, mais il demande aussi sur la croix : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Après la Cène, il dit sa tristesse de quitter sa communauté de disciples.

 

La mise en scène témoigne de cette ambiguïté. Jésus est un simple parmi les hommes, son charisme est immense. Parfois le jeu de lumière évoque légèrement le mysticisme. C’est le regard de ses disciples qui est ainsi interprété. Le film est entièrement organisé autour de la parole de Jésus, avec peu de dialogues. Une attention soutenue aux visages du peuple, fascinés par le charisme, l’inédit de ce personnage qui leur parle une langue nouvelle. Le film est découpé en tableaux successifs, Pasolini se fiche des transitions. Le réalisme italien est là, mais transcendé. C’est un réalisme nimbé d’irréel. Cet irréel, c’est me semble t-il, le charisme et sa subjectivisation dans l’œil du peuple en ces temps où le monde n’était pas désenchanté.

 

Ce Jésus au milieu du peuple marque par sa dureté. Il est cassant avec ses disciples. Il a un ton âpre, provocateur, particulièrement avec les philistins. Seuls les enfants et Jean Baptiste attirent sa joie. Il fait penser à Che Guevara, ascétique et impitoyable, plaçant la justice au dessus de tout mais disposé à tous les sacrifices, et ce n’est sans doute pas par hasard vu l’époque du tournage et la personnalité de l’acteur amateur qui le joue.

 

J’ai un petit regret sur le sort expéditif qui est réservé à la confrontation avec Pilate, politiquement passionnante.

 

En regardant le film, dans un contexte d’attentats et d’état d’urgence, une pensée m’a saisi la nuque. Jésus comme tout prophète est, pour causer comme les as du marketing, « fédérateur », il « triangule ». Il appelle ainsi à la compassion infinie et en même temps apporte le glaive et la guerre intestine au sein des familles. Cela nous rappelle que les livres « sacrés » se lisent entre les lignes. On y projette un peu ce qu’on veut et c’est leur force. Aussi dans nos débats actuels, quand nous entendons « l’islam », « les musulmans », nous devrions être sceptiques. Qu’est-ce que l’ « islam » ? Je ne sais pas. Le « vrai islam » encore moins. Le « bon islam » c’est celui qui est pacifique sans doute, mais « le vrai », qui est compétent pour le déterminer, vu que c’est un kaléidoscope d’interprétations évolutives ? Il en est de même pour toutes les grandes religions. Seules les sectes peuvent obtenir une unité permettant de les cerner au mieux. La chrétienté c’est l’inquisition et la théologie de la libération. Savonarole et Gaillot. L’islam c’est un soufi et Ben Laden.  Ne prenons pas les mots pour des choses.

 

Pasolini n’entre pas dans ces considérations. Il ne nous donne pas son catholicisme, d’ailleurs il est athée. Il ne nous donne que la prose poétique de Matthieu, et le charisme du Christ de son vivant. Ca me convient. Qu’il eut été vulgaire de nous donner un spectacle troisième république, de la « libre pensée » didactique, démontrant je ne sais quoi sur le personnage !  On est libre de s’émouvoir devant le film, en croyant, ou en incroyant saisi de ce qui peut aussi passer pour métaphores. Un athée peut aussi croire que « la foi soulève des montagnes ».

 

C’est le moment de raconter une charmante anecdote. Celle du choix parlant de l’individu qui incarne Jésus. Un Espagnol de 19 ans, qui ne rejouera jamais dans un film ! Il est à cette époque un syndicaliste étudiant clandestin à Barcelone. Il vient en Italie demander du soutien aux organisations de gauche pour la résistance à Franco et se retrouve au gré de ses orientations face à Pasolini. Il sait de lui qu’il est communiste et homosexuel. Ce jeune homme, qui bien que de gauche a été élevé dans l’Espagne ultra puritaine voit Pasolini se lever, tourner autour de lui, le détailler. Malaise. Puis Pasolini lui promet son soutien, qu’il honorera, et lui demande une « faveur »… Malaise.

 

La faveur c’est de jouer Jésus dans un film. Le jeune qui n’a aucune idée du cinéma, refuse. PPP appelle Elsa Morante à la rescousse. La compagne de Moravia joue un grand rôle dans la fabrication du film dont elle choisit notamment la musique, avec ce thème principal superbe, un lent gospel déchirant. Arrive le producteur du film aussi. Ils viennent à bout des réticences de notre futur Jésus.

 

Sur le plateau, PPP se sert du militant et de sa pureté révolutionnaire. Il lui explique qu’il faut penser aux capitalistes quand il aborde les marchands du temple, à la guardia civil quand il voit les sicaires. C’est efficace, et le film nous confirme qu’un bon militant est un bon comédien. Après des soirées passées avec la crème de l’intelligentsia italienne, le jeune homme accompagne le film dans les festivals où il est célébré. Puis il faut rentrer en Espagne. On monte une légende qui veut qu’il soit allé voir Pasolini pour parler de poésie. Il explique à la police espagnole que le film est adoubé par l’Eglise. Mais Pasolini est Pasolini, c’est-à-dire le diable par excellence. Notre Jésus se voit retirer son passeport et envoyé à l’armée. Mais il aura une belle vie, et restera lié à Elsa Morante.

 

La réussite d’un film tient aussi à ce type de hasard, à l’instinct fabuleux des artistes. Pasolini ne manquait pas d’audace. Il avait obtenu la liberté de ce type de choix. C’est ce qui nous vaut la magie particulière de cette incarnation du Christ. Dans un film qui peut rassembler dans une émotion semblable croyants et non croyants. Ce qui n’est pas la moindre des prouesses du génie pasolinien.

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Fidèle À La Disparue, « Mémoire De Fille »- Annie Ernaux

3726086lpw-3726081-article-jpg_3556104_660x281L’oeuvre d’Annie Ernaux rend justice. Mais elle n’y est pas réductible loin s’en faut. C’est une écriture de consolidation, ce me semble, qui vise à unifier ce que la trajectoire sociale pourrait morceler jusqu’à la souffrance intenable. A reconstituer une personnalité dans son historicité, celle d’une fille du peuple devenue une romancière à succès. Les livres d’Annie Ernaux sont ainsi, comme « Les années« , et aujourd’hui avec  » Mémoire de fille » une lutte à la main munie de l’encre contre le temps. Le temps qui nous change.

 

L’effort d’Annie Ernaux se porte contre le courant qui éloigne. De celle qu’elle fut. Cette « étrangère » qui lui a « légué sa mémoire« . La question qui se pose d’emblée à l’écrivain-e est celle du pronom. Peut-elle dire « je » dans ces conditions, à la poursuite d’un « présent antérieur » ?

 

On lit mémoire de fille et non d’une fille. Signe que toujours Mme Ernaux ne sépare pas l’intime du social, l’individuel du collectif. C’est une fille, mais c’est aussi l’écho de tant de filles.

 

Dans « Mémoire de fille« , elle évoque, en s’imprégnant de photos, de lecture d’agendas conservés, de passages par google, hésitant même à intervenir dans les vies des personnages du récit, un passage de sa vie décisif, qu’elle avait laissé de côté. Un an et demi tout au plus. L’année où elle perd sa virginité et où éclot sa vocation. Lors d’une première expérience professionnelle de monitrice elle se comporte comme « une putain« , et c’est une clé de son destin.

 

Une année obscure autant qu’intense. Annie Ernaux écrit à la première personne. Elle ne triche pas. Elle arrache les strates du temps avec un désir de vérité qui seul justifie l’écriture et la rend lisible et belle. Il n’y a nul besoin de choquer dans cette oeuvre mais seulement un ardent besoin de toucher une réalité intime. C’est parce qu’elle y parvient, qu’elle l’ose, qu’Annie Ernaux écrit des récits qui comptent dans les vies de lecteurs.

 

C’est une écriture politique et physique, car la politique marque les corps. Elle y imprime des réflexes sociaux qu’il s’agit parfois, dans une vie, de détruire pour renaître à d’autres. On ne trahit pas semble t-elle croire, si on part en quête de ces transformations.

 

C’est une écriture féministe, car en même temps qu’elle scanne les mutations intimes enchâssées dans le social, elle est consciente de la double contrainte qu’une femme de sa génération a du relever.Double corset de la société de classes et de ses subtilités, et de la domination masculine.

 

La jeune fille de cette fin des années 50, si lointaine, est une oie blanche. Elle attend de vivre l’amour, éperdument. Elle n’attend que cela. Elle ne sait rien de la vie. Elle ne s’appuie que sur sa gloire de meilleure de la classe. Elle ne sait pas qui elle est, mais les livres déjà la construisent, la déconstruisent. Les hommes, c’est un continent inconnu.

 

Elle va tomber au milieu d’une bande de moniteurs laïques, fêtards, elle qui sort d’une institution religieuse. Elle est totalement sans repère.

 

Elle cède tout de suite à un homme, moniteur chef, qui n’est rien d’autre qu’un homme qui la désire. Et ça la possède totalement, car elle est bien incapable de distinguer le désir de l’amour. C’est un récit cru, mais sans aucun artifice. Cru parce qu’il s’agit de cru.

 

Elle devient l’objet du mépris de la bande des habitués de la colonie. On se joue d’elle, de sa naïveté. Elle le perçoit, est partagée entre une honte infinie et l’énergie que lui donne le désir, qui la transcende, lui permet de surmonter les sarcasmes et de tenir debout. Elle est de ces boucs émissaires que les groupes fabriquent presque inévitablement.L’essentiel, ce ne sont pas les moqueries, c’est le dévergondage. C’est la liberté, l’échappée. Finalement, elle considère qu’elle n’a pas eu vraiment honte. Le sentiment d’une vie nouvelle a tout subsumé.Elle vit aussi ce paradoxe de l’humilié qui aime son bourreau car elle veut en être, de ce groupe, de ces étudiants de l’école normale qu’elle admire.

 

Perdre sa virginité, à cette époque, est d’un autre paradigme. Coucher avec des hommes est d’un autre paradigme. Les hommes nient le plaisir féminin, et s’en contrefoutent. La soumission est une évidence.

 

Puis vient le lycée qu’elle aborde d’un savoir nouveau. Elle s’y confronte avec la différence sociale, l’aisance bourgeoise tant décrite par Bourdieu, son frère dans la sphère des sciences humaines. Elle découvre toute l’avance dont ils disposent, et dont l’Education Nationale fait fi. Elle se transforme. Elle planifie l’indispensable transformation. L’orgueil tiré de l’expérience de la colonie, de l' »evènement », lui donne de la force. Comme l’espoir de revoir l’Homme. Mais elle ne le reverra pas, on ne la veut plus dans la colonie; cela elle l’apprendra heureusement tardivement dans l’année.

 

Elle est bonne élève, mais intériorise la violence symbolique du lycée, de la différence. Elle ne « participe pas » suffisamment. Combien ont vécu et vivent le même processus ? Mais elle se cultive, elle a magnifiquement commencé sa scolarité, et donc elle ne sombrera pas, elle se laissera juste un temps happer par la résignation à ce qui lui est promis et qu’elle ressent sans aucune espèce de doute, comme tous les enfants des milieux populaires.

 

Elle lit alors « le deuxième sexe » et c’est une révélation. Le monde change sous ses yeux. Elle se munit des armes dont elle aura besoin. D’abord c’est immense, il faut le digérer, mais ça agit en elle.

 

Elle finit seconde aux épreuves pour intégrer « normale » et devenir institutrice. Elle déborde de joie, car elle ne pense même pas à l’éventualité d’un autre destin. Ce processus, celui du plafond de verre autogénéré, est bien entendu nié par la sociologie libérale et ses avatars diffusés dans l’opinion. Mais l’écriture d’Ernaux, par sa vérité intime, en rend justice. Elle échouera à l’école normale, détruite mais sauvée par l’échec, car c’est ce naufrage qui lui permettra de donner son potentiel. Elle passera par un court exil en angleterre, comme pour se laver de cette erreur. Puis elle ira à l’université, elle l’osera. Et elle écrira. C’est la distance de la jeune fille au pair qui créera l’espace littéraire :

 

‘ »j’ai commencé à faire de moi-même un être littéraire, quelqu’un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour« .

 

Un écrivain oui.

 

Mais un écrivain singulier. Un écrivain du peuple, expression horrible malheureusement au regard de ses utilisations passées.  » Je ne suis pas culturelle » dit-elle. Elle ne se rue pas dans les expositions. Elle n’a pas ce mode de vie. Si elle entretient un rapport à l’art, c’est par d’autres voies que la reproduction d’un mode de vie.  » Il n’y a qu’une chose qui compte pour moi, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir« .

C’est l’héritage de la fille de 1958-59. Disparue certes, mais à laquelle « mémoire de fille » exprime toute sa fidélité.