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L’Autre Mystique- Laure – La Sainte De L’abîme – Elizabeth Barillé

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« Mon temps le plus chrétien, c’est auprès de toi que je l’ai vécu »

Colette Peignot, à Georges Bataille.

Ce n’est pas un roman de Sade, mais une vraie vie, que raconte Elizabeth Barillé, dans un récit très bien équilibré et fluide, psychologiquement percutant, « La sainte de l’abîme »,consacré à Colette Peignot, dite Claude Araxe, dite Laure.

C’est ainsi que pour la concernée, Sade était logiquement la voix de la vérité. 

1939, Bataille et Leiris, déposent des manuscrits chez un éditeur sans rien dire de plus. Ces manuscrits sont de « Laure », le nom qu’elle se donna. Ils n’ont pas l’assentiment de la famille pour les publier. Elle est morte à 35 ans. Elle a vécu enfant, tout près de Ste Anne, dans le 14eme, à côtés des déments. Dans une famillle récemment enrichie dans l’industrie de la fonderie. Elle s’appelle Colette Peignot, mais son second prénom est Laure, comme l’aimée morte et pure de Pétrarque qui fascinait le Marquis de Sade. Elle grandit dans une demeure impeccable, peuplée de ses frères et soeur, elle est cadette, de domestiques, d’une mère régnante et d’un père sensible qui cherche à s’oublier dans le travail. Ele reçoit une prime éducation de droite. Il ne faut pas parler aux gens qui ne sont pas de sa condition, et les juifs sont des gens pernicieux, comme ce capitaine Dreyfus.

Colette est pourtant amie avec la femme d’une domestique. Et cette amie se suicide. On ne doit pas pleurer. C’est ici que Laure commence, sans doute, à entrer dans sa propre nuit.

Elle est gâtée, mais suit une éducation stricte, telle que celle de Simone de Beauvoir la décrit dans ses propres mémoires. Son école corsetée s’appelle, comme un aveu refoulé, « le cours désir ». Heureusement il y a la maison de campagne, la nature et la liberté. Et une connivence avec ce père dépressif. C’est une part de bonheur pour la jeune fille. C’est encore le « théâtre bourgeois de l’insouciance » selon Elizabeth Barillé.

 

1914. Fin de l’insouciance. Le père et ses frères sont envoyés à la guerre. Un oncle meurt pendant la bataille de la Somme, d’entrée. Le père de Colette est effondré, et demande à être affecté dans le régiment de son frère défunt, ce qui est suicidaire.

1915, un second oncle meurt pour la Patrie. Le grand frère de Colette veut aller à la guerre. Père est sur le front. Sa dépression s’envole, et se tranfère, jusqu’au délire, sur la mère de Colette. Et puis le père héroïque meurt. On met du temps à retrouver son corps, qui pourrit dans un no man’s land. Colette sent en elle l’abîme s’ouvrir. Mais elle reste froide, de l’extérieur. Elle s’en veut de ne pas souffrir assez. Un autre oncle rentre, blessé. Il meurt aussi. Tout n’est que mort. Et théâtralisation de cette mort, visites bourgeoises de condoléances, et gloriole, même, de ces morts. Sa tante meurt aussi. Colette contracte la tuberculose. Elle voisine avec la mort, sans cesse. Et maintenant la souffrance et le fièvre. Elle devient contemplatrice, et développe un monde intérieur, comme d’autres tuberculeux (Barthes).

 

Il y a un curé, qui fréquente la famille depuis l’avant-guerre, l’Abbé Pératé, animateur de bonnes oeuvres, qui a pris l’ascendant sur cette famille, et encore plus depuis qu’il n’y a plus d’homme, mais une mère aux abois qui lui permet tout. La pandémie perverse des curés fait du bruit aujourd’hui, mais elle leur est consubstantielle. Il se met d’abord à tripoter la grande soeur  puis Colette. La grande soeur vit les attouchements dans la soumission, Colette dans le dégoût. Elle perd brutalement toute foi, dénonce le curé à son frère qui revient du front, puis à sa mère. Les conventions s’effondrent. La mère essaie de marier sa grande avec un … proche du curé, pour sauver sa vertu. L’aînée tente de se suicider.

 

Pour Colette, toute morale bourgeoise est le mal absolu. Cette morale, c’est la guerre, la mort, la domination, le viol. Le reste de sa courte vie sera tourné contre cela, de la manière la plus radicale possible. Elle commence par lire, pour trouver les moyens de se sortir de cet univers. Gide. Sa correspondance ne parle plus que de désir de brûler la vie, elle lit Nietzsche qu’elle s’approprie intimement. Elle fréquente un peu le Paris branché de l’époque, via son frère, devenu un peu libertin, de la camelote gentillette pour sa soeur. Elle donne des signes névrotiques régulièrement.

 

Puis c’est la rencontre de Jean Bernier, ami de Drieu. Blessé de guerre, pacifiste, il participe à la revue Clarté, mais il est trop libertaire pour rejoindre le naissant Parti Communiste. Elle tombe amoureuse de lui, et elle n’y pas par quatre chemins :

“ Je veux boire votre sang à votre bouche ».

Lui est en crise, avec les premiers doutes sur la révolution dans les années 20, il a besoin de sa fraicheur, elle est inexpérimentée et s’éduque à l’amour. Elle devient révolutionnaire, au grand dam de sa famille. Mais Bernier n’est pas aussi accro. Elle cherche la passion. Celle, proposée, par les surréalistes, lui paraît mièvre, infantile, des jeux de potaches… Comme à Bataille. Mais ils ne se sont pas encore croisés.

 

Elle erre, Bernier la repousse pour son ancienne compagne, prolétaire. Colette marche, seule, en Corse, en France.  Elle s’isole et elle lit.  Elle retombe malade, c’est la tuberculose qui reprend ses droits semble t-il.  En 1927 suite à une indifférence de Bernier, elle essaie de se tirer une balle dans le coeur. Elle échoue. Elle en sort décidée à s’émanciper encore plus. Elle lit Montaigne, encore, y retrouve l’idée stoïcienne de s’avancer vers la vie, qui est un combat. Elle va contester la part d’héritage que sa mère a mis de côté jusqu’à son mariage…  Elle obtiendra en partie raison. Mais sa maladie la poursuit. C’est le sanatorium, en Suisse. Le flirt avec la mort.

« Colette en a bel et bien fini avec le souci de soi. À présent, elle va tout oser, tout risquer, répondre aux appels les plus sombres, dire oui à tous les fantasmes… Seule la mort est réelle. Tout le reste n’est rien... »

 

Il y a l’épisode Edouard Trautner. Médecin et écrivain allemand. Elle l’a sans doute croisé au sana. C’est avec lui qu’elle glisse vers la débauche, vers le très « hard ». On en sait plus sur ses façons que sur celles de Bataille plus tard. Il aime dominer les femmes qu’il habille en bourgeoises, c’est à dire en « chiennes ». La haine de la bourgeoisie prend alors une forme à la fois vengeresse, pour lui expiatoire, et libératoire (vis à vis de la famille) pour elle.  On est déjà en plein Bataille.L’angoisse de l’horreur se conjure en y plongeant. C’est d’ailleurs ce que conseillent les psychologues : provoquez vos angoisses, elles montent, puis disparaissent d’elles-mêmes. Evidemment, on peut aussi voir dans les pratiques de Colette la contrainte de répétition. Soigner le mal, du curé, par le mal choisi.

Comment ne pas voir l’équivalence avec le mysticisme que l’ancienne chrétienne est censée repoussser, comme son futur compagnon, Bataille ? Qui s’inflige autant de supplices, sinon précisément, les mystiques ? Un mysticisme sans Dieu.

Elle finit tout de même par s’enfuir de Berlin.

Elle veut aller à Moscou. Elle rejoint à Paris le Cercle démocratique de Boris Souvarine, où Bernier est présent. Souvarine est une légende. C’est lui qui a rédigé la motion de scission du PC de la SFIO. Il a tout de suite pris le parti de Trotsky sans se rallier à lui, étant critique sur l’évolution du Komintern, alors que Lénine était encore là. En France, il anime un cercle et un bulletin anti stalinien. Il conseille à cette drôle de jeune bourgeoise de prendre des cours de russe si elle veut aller voir Moscou.

Elle y file, munie d’un prétexte fourni par les activités économiques de son frère. Elle vit chez l’habitant à Moscou, découvre la dureté de la vie des russes. Elle veut s’enfoncer en Russie. Victor Serge la présente à Boris Piliniak, responsable de l’Union des Ecrivains, oppositionnel, qui le paiera de sa vie, et qui commence à se sentir encerclé. Elle a une liaison avec lui, l’enjoint de l’accompagner, pour voir les réalités de la collectivisation forcée. C’est dangereux à tous égards (y compris pour sa santé).Les occidentaux sont évidemment détournés de l’immense oeuvre de déportation de masse ordonnée par Staline; Colette Peignot parvient à en voir des aspects.  On ne sait pas trop ce qu’elle fait, voit ou pas. Bataille prétendit qu’elle travailla dans une ferme collectivisée. En tout cas, Pilniak doit la faire admettre à l’hôpital, et son frère vient lui-même, pour la rapatrier.

 

A  Paris, déséspérée, elle plonge à nouveau dans les pratiques berlinoises. Elle se donne au premier croisé, s’avilit. Souvarine va alors lui offrir son soutien, lui qui n’a rien d’un débauché.  Elle l’admire. Lui, il l’aime. Ils vivent ensemble, Colette s’éloigne de sa famille encore plus, et avec son argent, elle aide Souvarine à fonder la revue Critique Sociale. On y trouve Queneau, Leiris,  Simone Weil, et le sulfureux Bataille. Colette est essentielle à la vie quotidienne de la revue, où elle s’engage pleinement et écrit des critiques littéraires. Elle signe C.P puis Claude Araxe, le nom d’une rivière furieuse dans l’Enéïde. Ses écrits érotiques seront signés du nom de Laure. Elle écrit aussi ailleurs, des articles radicaux contre le stalinisme, alors que Boris travaille à sa fameuse biograpie incendiaire de Staline. Elle se bat pour la libération de Victor Serge. Mais elle intimide. Elle est au fond des salles. Elle parle peu, ou alors de manière austère et sévère.

Il y a là Simone Weil. Ceux qui la fréquentent ont déjà compris l’intelligence hors pair de cette drôle petite bonne femme habillée d’une pélerine et de sandales.

Naît une amitié étrange entre Colette et Simone.  Cette dernière est… vierge par choix.  Mais en réalité ce sont deux adeptes de la pureté, qu’elles recherchent par des chemins absolument opposés. Sauf en politique om elles se rejoignent dans l’absence totale de compromission. Elles croient aussi toutes les deux que la pensée est indissociable de l’action, et le vivent. A l’expérience de Colette en Russie, correspond celle de Simone en Usine. Elles ont une même attirance pour la souffrance, pour l’automutiliation. Elles témoigneront toutes deux d’une aspiration au néant, l’une à travers le jeu érotique flirtant avec la mort, l’autre avec l’anorexie. Elizabeth Barillé ne parle pas de masochisme, mais au contraire, malgré des formes proches, de la volonté terrible d’être soi, de s’arracher à ce qu’on a été obligé d’être.

« Valeur cognitive, valeur expiatrice aussi. En plaçant la souffrance au cœur de leur expérience, elles brûlent ce qu’il reste en elles de « résidus bourgeois ». Une façon radicale de payer pour d’anciens privilèges, des enfances protégées, des adolescences mutilées par une guerre« .

Mais les désaccords naissent au sein de ce groupe que Souvarine a créé Ils recouvrent bien plus que des désaccords politiques., ce sont des oppositions ontologiques. Il y a la polarité entre Weil et Bataille, les deux génies du groupe, qui se regardent avec attraction et répulsion (il l’appelle la « vierge sale » mais il avouera que personne ne l’aura jamais autant intéressé). Weil constate que sa vision du monde nouveau n’a rien à voir avec le déchaînement pulsionnel souhaité par Bataille. Et Colette ? Elle commence à se retirer des activités du Cercle démocratique. Le projet rationnel de Souvarine l’a stabilisée un temps. Mais elle rencontre Bataille. Et ils étaient faits pour se rencontrer. Le feu interne qui la brule n’est pas éteint.

 

Souvarine avait vu juste, en cachant à Colette l’exemplaire qu’il avait lu de l' »Histoire de l’oeil » de Bataille pour ne pas réveiller ses démons. Quand ils se rencontrent, donc, elle ne sait pas qui il est vraiment, ce bibliothécaire sage, seulement trahi par son regard.  Bataille n’est pas romantique. Il n’a rien à voir avec Breton. Mais il cherche la totale transparence. Et Colette aussi. Et elle reconnaît dans Bataille celui qu’il est, sans besoin de preuves. Elle sait aussi qu’avec lui elle pourra être elle, tout à fait. Révolutionnaire et débauchée,.  Un jour elle vient le voir chez lui, car il est malade, et il lui dit tout sur qui il est, tout.

« maintenant je comprenais que quoi que je fasse vous seriez toujours là – vous pourriez toujours me repérer – vous étiez comme l’œil qui poursuivait je ne sais plus qui dans un “ poème ”  lui écrit-elle.

La rupture est douloureuse avec Souvarine, après un jeu de cache cache dans la montagne avec Bataille. Elle aboutit à une crise violente, et à l’internement de Colette.  C’est l’analyste de Bataille qui la sauve.. Elle retrouve Souvarine, qui essaie de la reconquérir, l’emmène en Espagne. La rupture est douloureuse mais pas brutale, étrangement. Pendant un temps, c’est le flou. Elle revient d’Espagne exaltée et anarchiste (ce qu’elle est, comme Bataille). Plus tard elle est arrêtée avec Bataille, par la police, pour une action contre la maltraitance dans les maisons de redressement. Puis elle finit par partir, définitivement, de chez Souvarine.

Bataille et « Laure » vivent alors à St Germain dans une seule pièce., Monacale. Commence alors une vie où Bataille réclame l’impossible.. Ils vont alors tout partager. L’alcool, les femmes, les excès, tout. Elle voit les humains là où Bataille voit des corps, mais elle suit. Elle obéit à Dieu. Elle le précède, même. Anticipe.  Mais Colette songe encore au bonheur, pas Bataille, qui n’aspire qu’à s’enfoncer encore.

« Tous les obstacles entre l’homme et la femme semblaient enfin tombés. Ils se sentaient nus, vulnérables, infiniment semblables, transparents l’un pour l’autre. Loin, très loin, du mensonge.« 

Il y a aussi une amitié profonde avec Michel Leiris, vieux compagnon de Bataille. Elle se rapproche de lui quand Bataille va toujours plus loin, se met à chasser seul, pour pêcher encore plus.  Colette s’en épuise. »Leiris est, parmi les proches de Bataille, celui qui le connaît le mieux. Il a partagé ses excès, il le sait capable du pire. Colette peut donc lui communiquer sa passion, sa douleur, sans passer pour une névrosée ou une menteuse. Leiris l’intime comprend tout ; il peut donc tout entendre, jusqu’aux cris les plus crus« .

Bataille et Colette sont unis par ce secret, celui d’une nouvelle morale, d’une nouvelle religion fantasmée. Cette société secrète qui voit le jour, avec une vingtaine de personnes. On songea au meurtre sacriiciel. Qui ne vint pas. On dit parfois que Bataille était volontaire. D’autres que ce fut Colette, dont le père alla poitrine ouverte au devant de la mort.

Tous deux veulent voir l’Etna, ce déchaînement.  Cela se passe mal. Puis la situation se dégrade. Bataille propose un ménage à trois. « Tu ne trouveras rien au delà de moi » lui dit-elle, hautaine. Ils se désaccordent mais restent ensemble, décidés à boire le calice jusqu’à la lie.

Puis la tuberculose frappe. L’agonie commence. Colette est saisie d’une fièvre d’écriture. Bataille refusera l’entrée de sa maison à un prêtre. La mère et la soeur tentèrent d’obtenir un signe de leur fille, vers la rédemption chrétienne. Leiris dira qu’en mourant, elle fit un signe à l’envers.  Bataille promit de tuer le curé en cas d’enterrement religieux, ce qui persuada la famille d’y renoncer. Il fit ce qu’il fallut, bouleversé par les textes de Laure, pour les publier, se rendant compte de leur proximité intellectuelle, à un point qu’il ne soupçonnait pas. Bataille devint célèbre, et la mère de Colette trouva qu’il aurait été un bon gendre. Bourgeoisie…

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Oui À La Vie, Oui À La Mort – Georges Bataille, La Mort À L’oeuvre -Michel Surya

2018_CKS_15470_0124_000(andre_masson_corrida_mythologique)La mort.

Georges Bataille la fréquenta très jeune, lui l’enfant d’un père aveugle et paralytique. Et de deux parents sombrant dans la folie.Elève paresseux et étrange (il s’auto mutile), il a dix sept ans, en 1914, et il découvre que sa vocation est d’écrire, tout en se convertissant au catholicisme.  Reims va être bombardée, et lui et sa mère doivent fuir la maison, y laissant son père, qui y mourra. Son père représente alors la fugure d’un Dieu renié et abandonné. Bataille caresse l’idée de se consacrer à Dieu. Puis après quelques semaines à l’armée, il en sort pour raison de santé et il est admis à l’Ecole des Chartes. Il écrit « Notre Dame des Rheims« , un roman chrétien de jeunesse. Il découvre dans ses lectures chrétiennes la haine de la chair. L’anti chrétien radical qu’il sera gardera l’idée de la chair comme annonce de la mort.  Il découvre « le rire  » en lisant Bergson, et sa pensée chemine. Il voit le rire non pas comme une joie mais plutôt comme un effondrement,. Sortant des Chartes, il est envoyé à Madrid. Il y assiste à des corridas, et à la mort d’un torero. « L’angoisse en aucune mesure n’atténuait le désir d’aller aux arènes. Elle l’exaspérait au contraire, composant une fébrile impatience, Je commençais alors à comprendre que le malaise est souvent le secret des plaisirs les plus grands« .

 

Puis au début de ces années 20, il « bascule ». C’était tout l’un ou tout l’autre. « Pas de demi-mesures possible » dit Michel Surya. Il devient un débauché. Par l’entremise de Proust, de Gide, et surtout de Nietzsche. Il décide de dire « Oui » au monde. Il est solitaire mais rencontre Leris, et Léon Chestov, qui l’initie à Dostoïevski. Chestov, russe socialiste émigré, ne croît plus à la société heureuse, il pense que le monde est tragique. Ceci influencera immensément Bataille, mais pour le moment le jeune homme est comme beaucoup, magnétisé par le marxisme. Certains de ses amis sont du début de l’aventure surréaliste, et des passerelles entre le mouvement d’avant garde et le communisme. Bataille les cotoie, mais ne sera jamais surréaliste. Il y voit une « supercherie ». Le surréalisme ne répond pas à sa quête d’absolu (il détestait ce mot), il ambitionne d’aller plus loin. Alors qu’il commence, par sa personnalité, à impressionner certains jeunes intellectuels du second cercle surréaliste, Bataille rencontre les grands leaders, Breton, Aragon, Eluard. C’est un fiasco. Il est séduit mais a peur d’être étouffé. Breton le réduit à un « obsédé« . Il a manqué Antonin Artaud, dont il dit un jour qu’il fut « son ombre« .

 

A ce moment, il a la vie la plus débauchée qu’on puisse imaginer. C‘est un débauché, non un libertin. Pour lui il faut que cela soit sale. Il remplace son ancienne Eglise par le bordel. Les prostituées et les femmes qui s’avilissent dans les maisons les plus troubles sont des Saintes Il écrit, sous pseudonyme, ne publie pas, ou à très peu d’exemplaires.

 

En 1925, il découvre une photo qui marque toute sa vie : le supplice des cent morceaux.  Il s’agit d’un meutrier chinois condamné à être découpé en cent parties. Or, le cliché, pris pendant le supplice, le montre extasié. Il y voit l’identité, comme dans la crucifixion de Jésus, entre horreur extrême et extase.

 

Bataille inquiète ses amis. Il suit une thérapie d’une année avec un freudien hétérodoxe. Elle le sort non pas de ses dérives, mais de sa réserve. Il écrit l' »Histoire de l’oeil », puis « L’anus solaire ». Archiviste reconnu, il publie dans la revue Athéruse, et on lui confie la responsabilité de la revue « Documents« . Il la subvertit, y attire les rejetés et hérétiques du surréalisme, Breton excluant à tour de bras. A cette époque il écrit un article sur les aztèques, et le sens du sacrifice humain. Se creusent alors les désaccords avec les surréalistes, que Bataille juge pour être de piteux idéalistes. Breton oppose à la boucherie de la première guerre mondiale le sens du merveilleux. Bataille, lui, reconnaît que ce que la guerre a montré ne disparaîtra jamais. C’est la part maudite. Il faut l’accepter, il faut dire « oui » au monde. Bataille est plus que jamais Nietzschéen. Breton prend alors Bataille pour cible, il en fait un obsédé, un malade.  Bataille est de ceux qui publient un document resté fameux, présentant Breton avec une couronne d’épines, sous le titre « Un cadavre ». Prévert le traite de « Déroulède du rève« . Bataille le traite de « lion châtré« .

Malgré le désordre de sa vie privée, Bataille est à l’extérieur un homme calme, placide, un bibliothécaire, dont ler revenu est dépensé dans les excès (il sera pauvre toute sa vie, haïssant toute idée de thésaurisation, et même de projet). Mais il est absentéïste et connaît quelques ennuis malgré la qualité de son travail. Jamais il n’obtiendra, alors qu’il a laissé une grande postérité, le moyen d’écrire librement. Séduisant, captivant par la parole, de l’avis de tous, extrêmement à l’écoute de tous, quels qu’ils soient, il vivra des amours, avec des femmes, qu’il entraînera dans ses tumultes.  Dans ses écrits, il va le plus loin possible, plus loin que Sade peut-être.  Tout ce qui peut dit doit être dit, interprète Surya (comme Barthes quand il parle de Sade. On ne sait pas ce qui est autobiographique et ne l’est pas (heureusement suis-je tenté de dire), mais à l’époque où il perd sa mère il parle de masturbation nécrophile.  L’évolution de la revue « Documents » déplaît, et elle cesse de paraître. Il est renvoyé à la solitude. Il est certain que quelqu’un qui écrit à ses amis que  » ma propre mort m’obsède comme une cochonnerie obscène et par conséquent  horriblement désirable » a de quoi consterner,

Il va rencontrer un personnage qui fut considérable, le premier à dénoncer aussi clairement le stalinisme, à gauche : l’exilé russe (encore) Boris Souvarine, qui crée la revue « Critique Sociale ». Bataille y collaborera et y donnera deux articles jugés très importants encore aujourd’hui, l’un sur la notion de dépense, l’un sur la psychologie du fascisme.

 

Il y rencontre Colette Peignot, nommée aussi Claude Araxe, et « Laure ». La compagne de Souvarine, auquel il la soustraiera. Elle sera de toutes ses expériences., jusqu’à sa mort prématurée.  Colette Peignot, qui partageait avec Bataille l’idée (ou la pulsion) de vivre tout ce que l’on pensait, avait été ou avait essayé semble t-il de vivre dans un kolkhoze… Pour tenir ses promesses de communiste, jusqu’à y ruiner sa santé (comme son amie Simone Weil, en usine). Elle n’avait pas peur des prétentions de Bataille.

Il y a aussi, justement, dans Critique Sociale, la philosophe Simone Weil. La cohabitation entre elle et Bataille paraît saugrenue mais elle eut bien lieu. Ce furent en réalité deux mystiques, de manières diamétralement opposées. Weil s’en étonna. Tout les séparait, de prime abord. Bataille est plus radical que tous les autres. Pour lui, la révolution ne peut pas déboucher sur le bonheur. Le désastre stalinien n’est pas un accident mais un révélateur (en ceci l’Histoire lui donne malheureusement raison). La révolte doit donc être sa propre fin. C’est à cette époque qu’il donne un sens nouveau aux découvertes de l’anthropologie sur le potlatch, la dépense destructrice, qui consolide le lien social. La société bourgeoise en est exempte. La société bourgeoise tente d’homogénéïser, de rendre tout fonctionnel. Y échappent des éléments hétérogènes, inutiles au sens utilitariste. De cet hétérogène surgissent des personnalités comme Mussolini et Hitler. Ils resaississent ce qui est ignominieux et rejeté, et le portent au divin, violemment. Le danger, ce n’est donc pas la part maudite que porte toute vie humaine, mais l’Etat, qui est un instrument de domination. L’ennemi politique c’est l’Etat, capitaliste ou socialiste.

Une rencontre qui le poussa encore un peu plus vers le fantasme de la totalité, fut celle de Hegel, par l’intémérdiaire de celui dont on dit encore qu’il fut son plus grand passeur, Alexandre Kojève, qui deviendra l’ami de Bataille. « Bataille regarda Hegel comme la possibilité enfin atteinte d’être Dieu« .

C’est le même homme qui écrit le « bleu du ciel« , et s’abîme dans la fascination de la mort, de par la chair, qui pourtant fonde une revue politique antifasciste, « Contre Attaque ». Puis avec son ami peintre André Masson, il fonde Acéphale. C’est le nom d’une revue… Et d’une société secrète. Car longtemps Bataille fantasma la communauté. La vraie communauté, tel qu’il se la figurait aux temps archaïques. Et il tenta d’en créer une, dont on ne sait pas grand chose, sauf qu’elle eut effectivement des rituels, dans les bois.  La revue et la société secrète ne se recouvrent pas tout à fait. Acéphale se donne d’abord pour objet d’arracher Nietzsche à l’imposture fasciste. La libération des forces vitales, pour les fascistes, ouvre sur l’asservissement. Pour Acéphale et tout un courant nietzschéen, qui survivra, elle ouvre sur la liberté.

Dans l’idée de communauté, Bataille considère la mort… Toujours elle, comme centrale. C’est parce que l’angoisse de mourir est là que les hommes se resserrent, au début de l’aventure humaine.  Le fascisme déchaîne la mort, Bataille lui, veut que la société soit pleinement consciente de la présence de la mort, ne la refoule pas. C’est ce qu’il a pensé en examinant les sacrifices aztèques, ou les rites de destruction associés au potlatch. Ainsi la société secrète s’est peut-être dirigée vers une sorte de néo paganisme…. Antifasciste. Un témoin a même prétendu que Bataille aurait proposé… Qu’on le sacrifie, lui-même, pour créer la communauté, à travers un mythe fondateur.

Colette Peignot est de tous ces moments, avant de mourir. Avec elle il vit l’expérience de l’érotisme et de son lien intime avec la mort. L’érotisme met fin à la discontinuité, et la passion débouche ainsi sur la mort. « Avec la mort cesse l’attente, l’asservissante attente d’être, et d’être un » (Michel Surya). Acéphale ne survivra pas après Colette, Laure.

Bataille était très lucide. Il pensa très tôt que le fascisme avait gagné et qu’on aurait du le combattre avec ses propres armes, en donnant libre cours aux pulsions. Il n’a rien d’un pacifiste, puisqu’il n’a aucune illusion idéaliste sur l’humain. Il faut que certaines pulsions humaines s’expriment, que l’angoisse-engouement pour la mort trouve à se dire.  La libération doit s’exprimer contre ce qui la corsète, c’est pourquoi Bataille ne demandera jamais, d’ailleurs, de « libération des moeurs ».

 

Avec la guerre, Bataille est rattrapé par les autres, par le monde. Il était déjà dans la conscience de l’horreur, depuis ‘l’enfance. Retiré de Paris, il écrit alors plusieurs récits (« Le coupable », « Madame Edwarda », « Le mort« , qui reprennent inlassablement ses obsessions). Il écrit l »expérience intérieure » en faisant partager la lecture à ses amis, à Paris. Il s’essaie aussi à la poésie, lui qui déteste la poésie, comme « impression délicate »(Michel Surya). La publication de l’expérience intérieure fut l’occasion d’attaques, dont celle de Sartre qui vit dans Bataille un « chrétien honteux » ( ce n’est qu’après-guerre que les relations avec Breton et Sartre se réchauffèrent un peu, se relativisèrent). Bataille retrouve l’amour, deux fois.

 

Puis la guerre finit. Sur les constats que l’on sait. Le mal, Bataille ne le découvre pas, mais enfin il note tout de même que l’image de l’homme sera « désormais inséparable d’une chambre à gaz« . Les bourreaux ne sont pas des monstres, mais des humains. Il l’a pensé avant guerre et le redit maintenant. Il prend la tête de la revue « Critique« , et abandonne toute idée de refaire communauté. Il va creuser ses intuitions économiques. Pour Bataille, l’humain a malheureusement inventé la Fin, le projet (l’érotisme, c’est précisément le contraire, la prodigalité, et l’Instant). Et le calcul. Il s’est séparé de lui-même et a fragmenté son temps intime. Il s’est ainsi éloigné des autres et a inventé la domination. Dans la société, il y a un surplus. Celui-ci était dépensé en rituels, dont le potlatch. On sacrifiait. La société calculatrice n’a trouvé que la guerre pour consumer ce surplus. Bataille nous ouvre un chemin vers le mystère de la permanence, de la facilité de la guerre, de cet engouement partout constaté, et sur le fait que la culture, ou l’enrichissement, ne semblent pas contribuer à l’annihiler. Tout juste à la déplacer.

 

Bataille restera jusqu’au bout un révolté. Mais un révolté pessimiste, qui se délesta de la politique et de l’idée même de l’Histoire.  « Le seul moyen de répondre fur pour moi de m’efforcer d’être communiste. Mais en dépit d’une obstination certaine, je n’y suis jamais parvenu. Jamais je n’ai réussi à haïr davantage notre civilisation bourgeoise, et jamais je n’ai réussi à me débarrasser d’un scepticisme qui me disait : l’idée d’une révolution porte à la tête, mais après ? Le monde se refera, se refermera, ce qui pèse sur nous aujourd’hui se retrouvera demain sous quelque autre forme« . Le mal, c’est donc, non pas tel ou tel pouvoir, mais le pouvoir. C’est l’Histoire elle-même. Bataille débouche ainsi sur le concept hyper anarchiste de Souveraineté. Celle de l’enfant. La monstreuse souveraineté de l’enfant.

Frappé d’une maladie du cerveau, Bataille sera, pendant quelques années, l’observateur de cette déchéance et de l’avancée vers la mort qui l’a tant occupé.

Etait-il fou, comme le pensait Sartre, et d’autres ? « Malade« . Peut-être.

Mais il y a deux phrases à méditer. Celle, sublime, que son ami Maurice Blanchot lui écrit :

« Il me semble depuis longtemps que les dificultés nerveuses dont vous souffrez (…) ne sont que votre manière authentiquement cette vérité, de vous maintenir au niveau de ce malheur impersonnel qui est le monde en son fond« .

Et une phrase de Bataille lui-même, à propos de l’art :

 » la santé mentale est le fonctionnement satisfaisant d’une machine dont l’activité efficace est la fin, mais à laquelle il est humain de ne pas être réduit« .

La folie ne se détache pas d’une possible puissante logique. Car c’est bien de la prise de conscience de la mort de Dieu que Bataille prit conscience de la réalité de la mort humaine et de son importance au coeur même de la vie.

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Deux fois illuminé – Joe Di Maggio – Jérôme Charyn

maggioLa tragédie affectionne la gloire et la chute, la chute parce que la gloire, la gloire et donc la chute. C’est pourquoi ceux qui l’aiment délaissent parfois Lady Mc Beth ou Médée et s’intéressent parfois aux étoiles du sport ou des arts populaires. Jérôme Charyn, dans son beau dernier livre, nous dit son amour lucide pour « Joe Di Maggio« , le mythe du base ball américain du milieu du siècle (jusqu’à être cité nostalgiquement dans la chanson Mrs Robinson de Simon and Garfunkel), et aussi pour quelques mois, mais beaucoup plus en réalité en son for intérieur : « Mr Marylin Monroe« . Shakespearien. Un grand type gominé au nez de Pinocchio, toujours habillé en pyjama de base-ball rayé, ou avec la même chemise de cadre moyen blanche assortie d’une cravate unie, qui collectionnait les « goodies » et gagna sa vie longtemps en signant des balles et des gants, peut être tragique.

 

Et pas besoin d’y connaître quoi que ce soit au base-ball pour s’y plonger et s’y émouvoir (même si on ne comprendra pas deux trois éléments, mais ça importe peu). C’est une biographie, émue, pas du tout à l’eau de rose, justement poivrée d’une certaine épice Ellroyienne dans sa manière de ne rien cacher des mœurs (le cul, le droit de cuissage au cinéma, dont Marylin a subi toutes les formes, la cruauté des grands studios, le continuum entre sport et mafia), une plongée dans l’épaisseur humaine d’un sport, où les héros sont beaux et fragiles, et ne ressemblent pas à ceux d’Homère, tout en étant en réalité aussi intéressants (notamment dans la manière dont ils peuvent tout de même résister à la pression, à l’apparition d’un concurrent), mais avant tout un portrait littéraire nostalgique, qui n’a rien d’une hagiographie même s’il dit sa fascination.

 

Une œuvre très personnelle mais où il arrive à Charyn de dire « nous », car il sait que son livre est un écho à un sentiment populaire partagé. C’est un livre incisif, d’un style lyrique qui correspond à la sentimentalité qui le fonde. La littérature est belle et « populaire », non pas quand elle flatte le « populaire », qu’elle l’achète par des procédés de manipulation, qu’elle adapte l’offre à la demande, qu’elle se moque du peuple, en réalité. La littérature est belle et populaire quand elle forge l’art au grand vent des époques. Dans l’esprit du Temps. C’est le cas chez Charyn. Et c’est souvent disons-le la force de la littérature américaine, le romancier américain ne se séparant pas, en tout cas longtemps, des grands courants qui agitaient le peuple. Charyn est un fondu de base-ball, comme l’était Hemingway, un ami de Di Maggio. Il parvient à voir dans le base-ball les élans et la chute, ce qui s’élève au niveau de l’art, à force de travail sur le don. Le détail qui sépare le Dieu du demi Dieu. Il n’y a pas de matière vulgaire, il n’y a que des regards vulgaires.

 

Le base-ball était et reste une religion aux Etats-Unis. Le grand italien venu de Frisco pour devenir l’image éternelle des yankees de NY était un de ces Dieux. Il jouait devant 70 000 personnes. Pendant longtemps le base ball ne payait bien que quelques stars, et on en apprend aussi beaucoup sur la manière dont ils étaient traités, leur déchéance après la fin de carrière, leur usure, des drames à la « Raging bull ». Joe a connu ses drames, ses humiliations sur et en dehors du terrain, le sentiment d’être au dessus des nuages mais aussi d’être fini assez jeune, mais il a tenu bon, comme une teigne, il est mort en 1999. Un aspect touchant de cette histoire, qui s’élargit à celle de ce sport, est aussi la ségrégation, et les parcours de joueurs noirs qui ne pouvaient pas se mesurer aux meilleurs blancs, jusqu’à ce que la seconde guerre oblige à percer la gangue.

 

Mais revenons à Joe, dit « La châtaigne« , le « yankee clipper« , pour la violence unique de son coup de batte qui fit gagner des volées de titres à NY, en balançant les balles par dessus les tribunes. Un type qui n’existait que pour son sport, et ne savait que s’exprimer par ce sport. Un charisme total, mais concentré sur le losange de base-ball, capable de faire gagner son équipe par sa seule présence, même les jours de guigne ou de méforme.

 

C’est quand usé jusqu’à la corde par les blessures, et devenu un homme publicité, que Joe voit arriver sur lui une tornade. Marylin Monroe, qui folâtre, mais se marie avec lui pour « faire un coup », alors qu’elle est en bisbille avec les studios.  Il la persuade de se marier. Ca ne durera que quelques mois. Joe ne s’en remettra jamais. Ils n’avaient pas grand chose à se dire, même s’ils partaient de rien tous deux. Mais ils ne voulaient pas aller au même endroit. L’horizon de Joe c’était le foyer américain modèle. L’horizon de Marylin…. C’était la fusion avec l’univers tout entier, au moins avec l’amour, et l’enfantement. Et puis, l’Esprit, être reconnue aussi pour son esprit, véritable. Et l’amour pour Arthur Miller participe de cette envie là.

 

Marylin rendit fou, très vite, le « cogneur » et ramassa d’ailleurs quelques beignes. Elle lui vola la vedette partout, lui qui était la star de l’Amérique (notamment auprès des troupes en Corée), et cet homme jaloux fut mis au supplice par une femme avide d’hommes, et prête à passer, dans les années 50, en robe sous une soufflerie en pleine rue, et de voir la photo en affiche dans toutes les grandes villes du monde. Joe pouvait supporter les blessures handicapantes et continuer à jouer pour les yankees alors qu’il boitait, mais pas ça. Drôle de Marylin, qui resta proche du fils du premier mariage de Joe, l’appelait souvent. Elle n’a jamais vraiment rompu les ponts avec « Joaltin’ Jo » et il fut question de se remarier, avant cette journée d’abus de médicaments, qui reste encore brumeuse.

 

Joe, bien pâlichon en dehors du terrain, au regard des matamores qui séduisirent le sex symbol du XXème siècle, fut le seul homme à rester loyal à Marylin, jusqu’à la déchéance, quand il passait son temps à la faire suivre, à lui-même l’épier, à multiplier les liaisons avec des miss america blondes ou mêmes des sosies officielles de Marylin… Pour soigner son addiction. Par sa curiosité, il s’infligeait la liste dense de ses amants, et de leurs incorrections (Les deux Kennedy, Sinatra, se comportèrent comme des salauds, et Miller ne fut pas très glorieux). Mais on voit ce que sont les hommes quand c’est difficile. Et Joe touche à la grandeur quand il va chercher celle qu’il aimera toujours, envers et contre tout, et bien après sa mort, à qui il aurait tout pardonné, pour la tirer de son hôpital psychiatrique, malgré tout, longtemps après la rupture, pour la protéger. Encore digne quand il s’occupe de ses obsèques, et refuse de faire le moindre sou, lui l’avare, en racontant quoi que ce soit sur elle. Un ange était passé dans la vie de cet homme, un génie de son sport, mais un homme à l’étroit, renfermé, taiseux, sans aucun centre d’intérêt. Elle l’a illuminé puis elle est partie.

Ce type insignifiant, en dehors de l’aire où il régna comme un Dieu sans comparaison encore aujourd’hui, fut capable de beauté. Irradié qu’il fut par cette femme après l’avoir été par les lumières des stades pendant une quinzaine d’années.

Il fut capable d’aimer en dépit de tout. Dans un monde où tout était instrumental. Et où Marylin était un « actif » de studio, un faire-valoir pour superstar, avant d’être l’icône dont Warhol comprit la signification dans le nouveau contexte de l’art.

 

« Where have you been, Joe Di Maggio ? »… Et bien dans une très belle œuvre littéraire de Monsieur Charyn. Belle revanche pour un taiseux.

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Le refus d’être digéré – Vie et mort de Guy Debord – Christophe Bourseiller

detourneesC’est quand on est surpris qu’il faut surprendre l’ennemi lui-même »

Sun Zu, L’art de la guerre.

 

Christophe Bourseiller, ce drôle d’individu, d’abord acteur, est devenu un spécialiste reconnu des phénomènes minoritaires, au fur et à mesure des publications, en dehors de la ligne obligatoire universitaire française. Mais dans ces galaxies, le situationnisme a pour lui une place à part. Autant l’auteur s’amuse, quand il parle de l’ultra gauche, autant la personnalité propre de Guy Debord, Directeur de la revue de l’Internationale Situationniste (expression grandiloquente, pour un micro groupuscule très élitaire et voulu comme tel, mais finalement, justifiée avec le temps), son style d’écriture, semblent l’avoir réellement impressionné. D’où le sérieux de la biographique qu’il lui a consacré, très fouillée, et qui n’envie rien à une approche universitaire par sa rigueur, loin s’en faut. Il concède avoir travaillé à ce livre depuis très longtemps.

 

En plus, il y ajoute un humour et un goût pour l’anecdote loufoque, qu’un sage mandarin n’aurait peut-être pas insérés, ce qui cadre avec son sujet, les « situs » mélangeant toujours, étrangement, le plus grand sérieux théorique, un dogmatisme sectaire incroyable, et la déconnade permanente, l’esprit du jeu de mot allié au pamphlet ou à l’intervention physique violente.

 

« Vie et mort de Guy Debord » est la meilleure et la plus plaisante des voies pour accéder au situationnisme, dont Bourseiller est un excellent pédagogue, mais c’est aussi une tentative, difficile, d’approcher la figure de Debord, à la fois touchante et abjecte, parfois. Il alterne.

 

Ce fils de la bourgeoisie, même au terme de cette biographie, reste largement impénétrable. Il devait l’être à lui-même. Difficile de trouver ce qui s’articule, alors qu’il semble pétri par de profondes contradictions. En particulier entre une facilité à se lier, à vivre des amitiés, et en même temps à les briser cruellement. Il fait tout ce qui est possible pour finir seul, mais non, il est toujours entouré.

 

Debord n’est pas de la génération 68 mais la précède, il naît au début des années 30, comme pas mal de ses compagnons. Enfin, ceux-ci se renouvellent fréquemment, il n’a pas gardé de liens de toute une vie. Ce libertin qui fut marié à deux femmes assez longtemps, les deux partageant son engagement, finissait toujours par cesser tout commerce avec ses amis, pour un mot, un acte, un rien. Et chez les « lettristes », dont il prit la direction progressivement, puis les situationnistes (une internationale qui ne dépassa jamais quelques personnes certes éparpillées sur la planète, mais propagea des idées, notamment dans la phase d’agitation dans les universités qui mènent à mai 68), l’exclusion sans rémission était considérée comme une pratique saine. La saignée devait s’opérer, à fin de distinction de la véritable avant garde avec tous les autres, ceux qui étaient « dans » le spectacle, qui n’avaient pas compris que l’art était mort, qui pratiquaient le moindre compromis avec le système. Plus ces gens étaient proches des situs, plus il fallait s’en démarquer, violemment, car ils risquaient de ternir le talisman.

 

Ces gens étaient libres, ces gens étaient radicaux, ils applaudissaient le vandalisme, ils étaient très imaginatifs et drôles, pratiquant le « détournement » (des romans photos, des comics), pour agir au cœur du spectacle, et mélangeaient un souci du collectif, de l’égalité, et en même temps des pulsions dictatoriales. Ils devaient être tellement sûrs de leur analyse, qu’il fallait, comme les premiers chrétiens, maintenir à tout prix l’intégrité du mouvement minuscule. A certains égards, d’ailleurs, certains textes de Debord anticipent même le complotisme contemporain, et d’ailleurs certains courants complotistes n’hésitent pas à le saluer aujourd’hui.

 

Le situationnisme est né de beaucoup d’influences, qu’il aime particulièrement insulter, justement, pour s’en démarquer. Les lectures hégéliennes de Marx, la gauche des conseils ouvriers, l’anarchisme, le socialisme utopique, le surréalisme, le trotskysme (particulièrement Socialisme et Barbarie de Castoriadis et Lefort), que Debord fréquenta, la pensée du quotidien et de la ville d’Henri Lefèvre, qui lui aussi sera très proche de Debord, et se verra décrété hérétique. On songe aussi à Brecht, qui organisait sur scène « la distanciation », pour éviter la passivité des spectateurs.

 

Sous l’impulsion de Debord, le lettrisme, sorte de néo dadaïsme, insultant les surréalistes et Tzara, a évolué vers le situationnisme,, plus sociologique qu’artiste, théorisant la nécessité de créer des situations qui déchirent « la matrice » du spectacle en quelque sorte, en sortant de la gangue de l’art, puis il a contribué, en tirant parti de ce qui s’était dit dans l’ultra gauche depuis longtemps, à une critique puissante, fascinante, renouvelée, et armée d’outils novateurs, du capitalisme consumériste.

 

Ces déglingués avinés, enragés, étaient d’une lucidité étonnante. C’est peut-être cette lucidité qui les condamnaient aux excès. Debord et les siens avaient compris ce qui apparaît aujourd’hui : le goût de la mort inclus dans la représentation, politique ou picturale, contrepartie de la passivité. Ils avaient compris que le spectaculaire participait de la reproduction du pouvoir. Tout comme le terrorisme contemporain participe de notre stérilisation, de notre apathie, de notre incapacité à nous occuper de nos propres destins. Ainsi Debord a tout de suite subodoré que le terrorisme rouge en Italie était manipulé par l’Etat ce qui est aujourd’hui confirmé. Mais au delà, le spectaculaire nous dépossède, et forme un tout.

 

Dès les années soixante, les situs étaient conscients, avec Castoriadis, de l’équivalence entre les systèmes capitalistes et celui du communisme réel. L’Etat soviétique n’était pas un Etat ouvrier « dégénéré » mais un capitalisme d’Etat. On l’a vu, quand les élites du parti ont organisé eux-mêmes la transition au capitalisme d’accumulation privée, plus tard. Les situs étaient complètement conscients de la nature du maoïsme, du castrisme, alors que les gauchistes qu’ils croisaient ici et là dans Paris, étaient béats.

 

Les situs avaient prévu l’accélération présentiste, ils avaient annoncé que la passivité organisée des masses, allait s’accentuer et mener à la domination totale (nous voyons notre planète brûler et nous en regardons le film sur les écrans). Ils avaient compris l’impasse politique, à travers la béance entre les chefs, les « représentants », et les militants qui les contemplent et les consomment.

 

« La société du spectacle », qui sort juste avant mai 68, malgré son caractère parfois sibyllin, comporte des intuitions d’une pertinence incomparable. Dans le situationnisme il y a cette idée essentielle selon laquelle le capitalisme n’est pas seulement une organisation de la production, accompagnée d’un discours, qui est combattu par d’autres discours. C’est un moteur de construction d’une totalité. En fabriquant la consommation, il a fabriqué les consommateurs, transformé la réalité en spectacle qui se consomme, et où la critique est une consommation comme une autre. La solution, donc, ne peut être seulement discursive. Elle doit constituer en une rupture totale, immédiate, d’abord dans la vie quotidienne. Car la publicité, en donnant envie, légitime la domination. Le loisir est un mensonge, car il est hétéronome, comme le travail, et participe d’un même règne de l’aliénation. « Ne travaillez pas » dit un de leur slogan.

 

Oui il faut bien manger, mais c’est tout. Toute autre participation, bienveillante, au système, comme participer au marché de l’art, au droit d’auteur, par exemple, vous entraîne dans le spectacle. Ainsi Debord doit son mystère, sa part de fascination, a une attitude proprement politique : ne jamais coopérer avec le système des images, avec la logique marchande. D’où sa fascination, aussi, pour les canailles. Lettrisme et situationnisme naîtront dans « la faune » de St Germain, repaire des « chevaliers de la Lune » chantés par Greco. dont certains accompagneront Debord, malgré leur inculture théorique et leur incapacité à tenir un stylo.

 

Né dans une famille riche, puis recomposée, déclassée, puis redevenant riche grâce à un nouveau mariage., il est chouchouté, et va voir la vie comme la voit un enfant gâté, mais insolent sans aucune limite. Il ne saura que penser, écrire, comploter, provoquer, ne saura jamais ni conduire ni cuisiner. Il est physiquement courageux, étrangement.  Il pense, comme ses amis, que la vie doit être une œuvre d’art, et s’y emploie. Il boit énormément par exemple mais peut-on le qualifier d’alcoolique ? Jamais il ne considèrera son rapport à l’alcool comme un souci ou une honte. Boire, jusqu’à en mourir, et alors ? Libre autant que se peut, jusqu’à se suicider dans sa soixantaine, ne supportant pas la maladie, sans avoir eu de compte en banque ni de permis de conduire, sans avoir fait d’études mais devenant un grand écrivain, un théoricien de premier ordre, doté d’une immense culture. et même un cinéaste, de films sans images tournées, dont les projections finissaient en bastons.

 

Debord et ses amis, dont son épouse pendant longtemps, Michèle Bernstein, qui finança son « génie » en toute lucidité, déambulaient dans les villes, à la recherche de situations, justement.  La situation des situations, c’est la révolution, la situation qui naît par exemple, sur une place du monde arabe et ouvre une brèche.

 

Du grand n’importe quoi à hauteur d’homme, et une cohérence théorique. Il s’agissait de décoloniser sa vie, de ne pas se conformer, de ne pas s’identifier aux rôles que la société offre pour obtenir l’adhésion. Le jeu occupait de place, un jeu délirant et sérieux, une alliance d’utopie sauvage et de désespoir, toujours provisionné quelque part.

 

L’Internationale situationniste s’est bâtie autour de la parution de sa revue, que Debord écrivait largement, son siège aura toujours été l’adresse d’un bar. Et pourtant cette histoire fascine, et le nom de Debord est resté. Il est lu, il compte pour des intellectuels des générations suivantes. Jean-Patrick Manchette, par exemple, lui aussi un transmetteur d’héritage, à la lecture de son journal (encore un livre OVNI) se considérait comme « pro situ » et d’ailleurs subvertissait le vieux polar populaire commercial (Debord n’aimait pas trop le phénomène des pro-situs, pétri dans ses contradictions entre la volonté de faire la révolution et la préservation de la pureté révolutionnaire).

 

Il reste largement incompréhensible, comme individu. Après la dissolution jamais réalisée de l’Internationale, il se liera avec Gérard Lebovici, un homme d’affaires primordial du cinéma, qui lui accorde tout, notamment une maison d’éditions, où Debord ne se rend jamais mais où il semble omniprésent. Ce lien, la force d’influence que Debord exerce sur le « lion » du cinéma, paraît inconcevable, et pourtant il exista.

L’assassinat de Lebovici, jamais éclairci, occasionna un livre jugé magnifique de Debord. Avant sa mort, Debord eut le temps de voir sa renommée s’amplifier, mais il ne céda pas à l’appel de la vie publique.

 

Le livre donne accès à une histoire ludique, où la cruauté a sa part. Debord jouait, il voyait certainement la société comme un champ de guerre, et à la fois comme un jeu d’échecs (il a créé un jeu de guerre d’ailleurs). Debord insistera pour faire rééditer Clausewitz, par exemple. Le jeu demande que l’on reprenne souvent à zéro.  Jouer avec la vie, c’est jouer avec les gens. Il blessa, énormément.

 

Mais comment ne pas songer à Debord, à son concept, plus tardif de « spectacle intégré » à la réalité, quand on regarde la télé réalité, ou quand Mme Schiappa se rend chez un clown sordide, Hanouna, dans le cadre d’une politique publique de concertation ? Comment ne pas songer à Debord quand nous nous voyons encerclés de dispositifs technologiques, imposés par le marché, nous installant de plus en plus dans « la séparation« , d’avec le produit du travail ? Comment ne pas voir la confusion entre l’être et la mise en scène ? (le savoir être, les speed datings).

 

Aujourd’hui Debord a été digéré, il est exposé dans des institutions qu’il aurait, en tout cas jusqu’aux derniers temps, copieusement insultées. Il avait raison sur la puissance dévoratrice du spectacle. Mais gardons l’essentiel : il est possible, nécessaire, de se libérer. De ne pas attendre que des structures nous libèrent. Il est possible de refuser d’être une chose. Il est possible de ne pas se conformer. Debord et ses amis successifs, qui n’arrêtaient pas de créer du malaise, de la transgression, pour démontrer l’arbitraire du monde, briser la « réification » des rapports sociaux (Lucaks) s’inscrivent dans cette lignée jamais interrompue. S’il y a de l’espérance, c’est de cette continuité. De Rimbaud sautant sur la table d’une réunion de poètes conformistes, et les menaçant d’une canne, aux pompiers qui refusent, en solidarité aux Gilets Jaunes, de défiler devant des notables, et se mettent de dos. Créer des situations, et puis tout devient, intellectuellement possible.

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Dans les vestibules de la pensée – « Roland Barthes » -Thiefaine Samoyault

roland-barthesIl est bien difficile d’imaginer écrire une biographie d’un homme qui a surtout consacré sa vie à penser et à écrire, en dehors de ses incursions secrètes dans les délices de la chair. On pense et on écrit d’abord seul. Dans un bureau, sur un canapé ou en marchant, et pas sabre au clair sur le pont d’un navire. Et pourtant Thiefaine Samoyault, en un style audacieux pour une biographie, envolé, l’a tenté et l’a réussi. Comme on l’a réussi récemment aussi pour l’amie de Barthes, Susan Sontag. Mais la biographie de Barthes est plus profonde encore que celle sur Sontag , elle s’enfonce dans le gris clair de cet homme, homme discret mais engagé, violemment impudique et pourtant retenu, et en ramène des richesses de réflexion sur ce qui réunit beaucoup de gens avec Barthes : l’attention à la centralité de la langue. Pour Barthes, la littérature c’est d’abord révolutionner la langue. Quand il nous parle de Sade, il nous parle d’une transgression des limites de la langue à dire, et de rien d’autre.

La biographe fouille aussi loin que possible, jusqu’à l’hermétisme, dans les liens possibles entre l’œuvre et la personnalité. C’était d’autant plus difficile que cet homme, qui fascine nécessairement tout amoureux des lettres, a beaucoup semé à son propre sujet, laissé partout ce qu’il appelait des « biographèmes ». Il a laissé aussi une masse considérable de documentation à travers des journaux, les innombrables fiches qu’il réalisait, de la correspondance mais surtout des agendas très factuels. Il a aussi écrit un « Roland Barthes sur Roland Barthes ». Il fallait donc oser se confronter à la parole du Maître sur lui-même. Courageux.

Barthes, cet intellectuel inclassable, écrivain des passages, exigeant et pourtant très lu, touchant le grand public (ce qui ne cesse de m’étonner), se construit autour d’absences et de rendez-vous manqués. Absence du père, mort à la guerre. Absence de figure masculine, d’où une fixation infantile sur la mère, que l’on peut voir comme source de son homosexualité, un amour profond qui ne cessera qu’à la mort de celle-ci, trois ans avant lui, et dont il écrira le journal de deuil. Une mère qui le laissera grandir librement et qui peut-être lui a transmis cette douceur particulière dont ceux qui l’ont connu témoignent (on peut être profondément basque, comme lui, et doux !), comme sa voix que l’on peut aisément trouver sur internet. L’absence au monde social, aussi, car il passe la seconde guerre, au moment des engagements, dans des sanatoriums qui marqueront profondément son œuvre et sa manière de vivre, très ritualisée.  L’ennui menacera sans doute toujours Barthes. D’où sa capacité à s’enfoncer dans un objet au périmètre resserré (une simple nouvelle de Balzac, dans « S/Z »), ou son amour non démenti pour la musique (il était pianiste amateur), dont il parlait souvent à la radio.

Barthes est donc un homme des « vestibules ». Il passe d’un domaine à l’autre, d’une approche à l’autre. Œuvrer autant que possible pour le théâtre brechtien, puis ne plus aller au théâtre, un jour. Théoriser le degré zéro de l’écriture, recenser les mythologies de la société de consommation naissante, produire une théorie de la photographie, analyser la civilisation chinoise. Il chemine au voisinage de la psychanalyse, il est structuraliste mais pas forcément adoubé par le pape Levi Strauss. Il s’approche, ne se fixe pas. Il rechigne à signer quelque tribune collective. Il reste ambivalent face au coagulé, sans non plus le refuser (comme le travail dans les revues, l’édition). C’est un individualiste très connecté à de nombreuses personnes de tous horizons. Dans le cinéma, par exemple Téchiné. Fidèle et attentif, lisant avec application les thèses des jeunes chercheurs. Brisant les barrières, sans ostentation ni vacarme. Il a son domaine à lui, l’Afrique du Nord. Le Maroc et la Tunisie, où il a travaillé jeune (ainsi qu’en Roumanie communiste !). Il y retrouve peut-être une de ses premières passions littéraires : la tentative de Camus, pour rénover la littérature avec l »étranger ».

Son engagement à gauche n’est pas didactique. Il est pourtant radical, souvent, cet enfant lucide de la petite bourgeoisie, mais indirect, et donc encore lisible aujourd’hui, car non circonstanciel. Quand Barthes écrit sur Sade, Fourier et Loyola, il pense à Mai 68 mais nous pouvons l’entendre encore aujourd’hui sans l’impression de nous mêler d’enjeux anachroniques. Un certain fil directeur, un peu enfoui, chez Barthes, c’est l’antifascisme. C’est dans ce mouvement qu’il milite, jeune. Il dira aussi, avec provocation et génie, que « la langue est fasciste ». Elle s’impose à vous. Et elle vous fait parler. En cela, il est d’accord avec Foucault ; le propre du fascisme n’est pas de censurer, mais de faire parler.  Quand il part en Chine maoïste, avec son ami Sollers, il se marginalise tout de suite, allergique au totalitaire qu’il perçoit immédiatement, malgré le parcours réglé sur mesure.

Qu’est-ce qui peut définir son œuvre, après tout, sinon une tentative, multiforme, de démystification, de déconstruction selon son ami Derrida ? Bref une lutte pour nous fournir des outils contre l’emprise fasciste des appareils de domination. La biographe esquive un peu cet aspect politique profond, au profit d’anecdotes, il me semble.

S’il est un domaine qui tente les dominateurs, c’est le corps. Un souci réel pour Barthes. Qu’il nourrit de sexe et de nourriture. Avec application, exigence. Un corps qu’il faut se trimballer, qui rappelle la maladie mortelle. Un corps taraudé entre les tentations ascétiques et les débauches.

La littérature, c’est aussi s’alléger du corps tout en partant du corps même. Barthes aimera beaucoup Sartre sans en être proche. Le corps dont on guette sans cesse les symptômes, donc les « signes ». Sans la tuberculose Barthes n’aurait pas contribué à l’invention de la sémiologie. Barthes ne regarde pas vers le ciel, vers la métaphysique. Il part des corps, des objets, du corps dans l’espace.

Sa sexualité, vivace mais buissonnière, rappelle sa manière de penser, qui ne se fixe jamais sur un seul objet bien longtemps, s’exprime aussi par fragments. Sur le discours amoureux par exemple.

Barthes a donné à beaucoup le sentiment de la liberté face à la littérature. Elle appartient autant au lecteur qu’à l’écrivain, et aucune méthode de pensée et d’analyse de l’écrit ne saurait s’imposer d’elle-même.  Barthes portait une utopie du lecteur. Et nous lecteurs nous ne sommes pas à la hauteur du rêve qu’il portait pour nous.

La maladie l’a marginalisé, l’a éloigné des parcours classiques qu’il n’a pu suivre. Pas d’agrégation. Pas d’Ecole Normale. Et pourtant il va imposer sa pensée et son style. Ce n’est qu’ensuite qu’il deviendra, par des chemins détournés, alors qu’il n’a aucun réseau d’appui, un grand professeur, qui changera aussi l’esprit universitaire, avec d’autres, à partir de la pratique des séminaires. Ceux-ci nourriront ses livres qui nourriront ses séminaires. Ses étudiants ont ainsi participé à son œuvre, et en restèrent profondément marqués, comme Julia Kristeva ou Chantal Thomas.

On doit Barthes, à ces gens méconnus mais si importants de la gauche non communiste, dont il était, qui lui ont tendu des perches. Tel cette figure majeure de la littérature en France au XXème siècle : Maurice Nadeau, qui lui donna accès aux tribunes critiques. Il lui faudra beaucoup de temps pour que sa place dans la pensée se traduise dans le champ universitaire. On le doit en particulier aux efforts de Michel Foucault, avec lequel il partageait une belle amitié magnifiquement décrite par la biographe. A une voix près Barthes est entré au Collège de France. Grâce à une campagne menée par son ami.

Son grand fantasme tardif et effrayant, lui qui meurt tôt, fut de franchir le pas de l’écriture romanesque. Lui qui l’a autant étudiée. Il s’y préparait, différait, tenait séminaire sur « la préparation du roman », avant d’être stupidement écrasé par un camion alors qu’il allait vérifier une question d’éclairage pour un cours. Il avait eu le temps de beaucoup nous laisser, tout de même. De se rattraper du temps inutile à craindre la mort, dans l’isolement et les rituels monastiques des sanatoriums, mêlant l’isolement et le collectivisme, comme dans les utopies socialistes libertaires. Ces expériences de vie ont beaucoup inspiré sa lecture structurale. Les structures, d’abord, lucidement. Mais la haine du fascisme. Sa personnalité furtive, insaisissable, mobile, est en elle-même antifasciste.

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Comme elle a voulu – « Susan Sontag » – biographie – Béatrice Mousli

sans-titreBéatrice Mousli a donc le mérite de réaliser la première (et consistante) biographie française de Susan Sontag. Une biographie pourtant à l’anglo saxonne (Mme Mousli enseigne aux Etats-Unis), exhaustive, dense, chronologique. Peu analytique. Sans doute a-t-elle voulu établir la biographie de référence. Mais à mon sens c’est une erreur d’avoir choisi cette option (ceci n’enlève rien à mon plaisir d’avoir lu cette biographie, je précise). Car la vie de Susan Sontag, en elle-même, en tant que « monade » d’une certaine façon, n’est guère passionnante, enfin ce n’est pas celle d’Hemingway ou de Malraux. Elle n’est pas un personnage de roman, même si elle vit pour la littérature. C’est un personnage exceptionnel mais peu épique, si l’on excepte sa réalisation d’une pièce de théâtre dans Sarajevo assiégée.  Mais elle fait partie d’une génération exceptionnelle, et révolutionnaire. Et elle y a compté, comme symbole et étincelle. Aussi l’auteure, tout occupée à nous donner des détails personnels, a peut-être manqué ce qui aurait pu élever le projet : inclure la vie de Sontag dans celle d’une génération. Celle de la gauche américaine du baby-boom et de la contreculture qui arrive à maturité avec les années soixante. En suivant de trop près Sontag, sans élargir le plan, on rate cette perspective, même si on la frôle, et c’est peut-être bien dommage. J’aurais aimé voir Susan Sontag dans des interactions plus révélatrices. Quand elle lutte contre la guerre au Vietnam par exemple. Une biographie est l’occasion d’un point de vue sur une époque, et cela la biographie de Béatrice Mousli, trop dépendante de son objet précis, le manque à mon sens. Mais peut-être, après tout, en se conçentrant sur l’objet, le reflet du monde est-il aussi perceptible.

 

J’ai lu cette biographie car évidemment Susan Sontag me plaît et m’inspire, de par sa manière d’échapper à un certain nombre de classifications, par son appétit intellectuel sans frontière, elle qui fut critique, essayiste, nouvelliste, romancière. J’ai lu trois livres d’elles, un roman, un essai (sur la photographie), et un livre d’entretiens, j’ai croisé sa pensée dans d’autres livres, et je la retrouve telle que je l’imaginais dans cette biographie. Il est incroyablement scandaleux que son essai sans doute le plus marquant pour les américains n’a pas été traduit, encore, en France, pays qui était sa seconde patrie. Pour lire « Against interpretation », où elle s’oppose à une vision trop herméneutique de la critique, qui a pour fonction selon elle de stimuler l’appétit des sens du futur lecteur, il faut lire l’anglais. C’est l’occasion de dire que l’édition « non fiction » comme on dit de nos jours semble en crise en France, et notamment dans le domaine international.

 

C’est une femme qui ne fait pas grand-chose pour se rendre sympathique, et qui a décidé, quel qu’en soit le prix, de vivre de la pensée, de tout engager dans le cycle de la pensée. En lisant, en écrivant, en voyant et tournant des films, en montant des pièces. Et en défendant ses idées quand elles étaient en cause dans le monde. Un point c’est tout. Susan Sontag , qui certes contourne les institutions (mais pas toutes, elle se consacrera beaucoup à animer le « Pen club », réseau international des écrivains, et notamment pour soutenir Salman Rushdie), est loin d’être une auto didacte puisque sa base intellectuelle a été confortée à l’université en amérique, en angleterre, en France.

 

Elle a tout de cette « bobo » et de cette intellectuelle de gauche qui est devenue presque la figure de sorcière de notre époque néoconservatrice (ceci étant même les populistes de gauche détestent les dits « bobos ». Une telle unanimité contre soi veut sans doute dire qu’on a de l’intérêt). Comme les « bobos » d’ailleurs, mot dont la première syllabe est souvent fantasmée par leurs détracteurs, elle a vécu très longtemps relativement pauvre, sa notoriété relative dans les milieux cultivés ne la nourrissant pas, et ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’en vivant avec Annie Leibowiz, la photographe, elle a vécu plus dans l’aisance. Sinon, peu encline à la vie universitaire, elle ne finira pas sa thèse, elle qui sera ensuite Docteur honoraire de multiples universités, écrivant des œuvres exigeantes sans préoccupation commerciale, refusant de multiples sollicitations, elle sera à la fois qualifiée d’hautaine tout en connaissant les difficultés d’une vie sans matelas financier quelconque.

Elle a tout pour agacer. Elle est juive, le dit, mais pas religieuse, et elle n’est pas manichéenne sur la question d’Israel, tout en défendant clairement les droits des palestiniens. Elle est américaine, californienne puis new yorkaise typique, mais aime passionnément l’Europe dont elle s’est fait, avant la « french theory » la passeuse culturelle aux Etats-Unis, ce qui ne manque pas de faire grincer des dents. Elle se méfie de la photographie à l’heure où celle-ci est célébrée comme un art.

Elle est bisexuelle (enfin, plutôt tournée vers les femmes), mais ne le clame pas ni ne le cache, ne donnant pas aux identitaires le porte-drapeau qu’ils voudraient (déjà). Elle est intellectualiste et l’assume intégralement. Et en plus on ne peut pas lui reprocher de se planquer derrière de belles idées, au vu de ce qu’elle a fait à Sarajevo, pas pour un simple aller-retour mais dans la durée. Elle va même à rebours, avec ses livres sur le cancer et le sida, de la psychologisation à la mode en rappelant qu’une maladie est avant tout une maladie et non une quelconque métaphore. Personne ne peut préempter Sontag.

 

Susan Sontag ne « lâchait pas prise » comme nous le conseillent les manuels de développement personnel et de sagesse portative. Oh que non. Elle était déprimée, régulièrement, et tomba malade deux fois d’un cancer, le second l’emportant. Elle a choisi la pensée plutôt qu’un certain bonheur. Ou bien sa part de bonheur de toute manière passait par cette voie.

Elle lit jusqu’à dix livres par semaine, mais elle ne pourrait pas vous aider à justifier votre peur de voyager en disant que lire c’est le don d’ubiquité. Parce qu’elle passe son temps à voyager, en réalité.

Elle est un peu peine à jouir, Sontag.  Par exemple sa vie démontre que la première chose à faire, quand on prétend parler, c’est prendre le temps d’étudier l’immense patrimoine de pensée disponible, en n’oubliant pas qu’on n’est pas tout seul sur terre, idée presque obscène au temps des « you tubers » et où l’on réforme le bac sur le principe de réduction des épreuves écrites, donnant à la forme une priorité évidente sur le fond (au bluff sur la consistance, à mon sens).  Sontag, jeune, s’était concocté un programme de lectures. Elle avant conscience de la nécessité de maîtriser les grands courants de la pensée occidentale, de connaitre les grandes œuvres de l’esprit, avant de dire son mot. Elle est morte en 2004, au moment de l’émergence de Facebook. Bon choix.

D’ailleurs, la dynamique de l’œuvre de Sontag est en elle-même intéressante. Elle a du mal à oser se frotter à la fiction (aujourd’hui tout ancien Ministre s’essaie au roman). Elle qu’on dit hautaine, car on confond hauteur de vue et attente des hauteurs avec le pédantisme, n’ose au départ que des incursions dans la pensée critique, puis dans la nouvelle, puis dans le roman expérimental. Il lui faudra du temps pour se donner le droit de tenter la grande fiction. Susan Sontag n’a pas été immensément prolifique, car elle a continué toujours, à lire, à regarder, à contempler. Toujours sa priorité. Se nourrir des œuvres d’autrui. Le contraire d’un narcissisme vulgaire qui lui a été accolé.

Même sa manière d’être mère est déconcertante. Elle délaisse clairement son fils pendant les premières années (après s’être mariée avec un universitaire, qu’elle connaissait depuis un jour, et avec qui en plus elle restera assez longtemps !). Mais la relation avec ce fils s’enrichira jusqu’à en faire de grands complices intellectuels et politiques. Susan Sontag déjoue, donc. C’est une manière d’illustrer la possibilité de la liberté.

 

Susan Sontag a été admirée, utilisée assez tôt comme icône, mais aussi très critiquée. Il est intéressant de voir que même chez les intellectuels progressistes qui écrivaient à son sujet de son vivant, et qui ne manquaient pas de l’attaquer sur le fond et la forme de ses écrits, il y avait un passage obligé sur sa manière de s’habiller, de se tenir, d’être sur les photos. C’est encore le cas aujourd’hui. Quand une femme fait le choix de la pensée, de l’action, on essaie toujours, même par la bande, de la ramener à des critères qu’elle a tout à fait le droit de répudier. Susan Sontag était grande et belle ? Et alors ? Susan Sontag est d’une génération qui a essuyé les plâtres, sans trop en souffrir. Ce qui lui importait était trop grand pour être atteint par de telles escarmouches. La meilleure réponse aux médiocres qui incapables de porter le fer sur le fond ressassent des vieilles méthodes éculées pour discréditer, c’est l’œuvre. Ceux qui ont éreinté Susan Sontag ont pour la plupart disparu dans les gouffres de la petite histoire. Alors que l’œuvre de leur cible agaçante éclaire encore les jeunes générations qui cherchent l’exigence de pensée.

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Briser les atomes – « Traverser les murs », Mémoires de Marina Abramovic – paru dans la Quinzaine Littéraire

447032231_960Il est bien malaisé de trouver phrase plus galvaudée que celle  de Nietzsche selon laquelle il s’agit de « faire de sa vie une œuvre d’art ». Pourtant la formule usée n’a rien d’un slogan snob quand elle est illustrée par la vie de Marina Abramovic, narrée dans ses stupéfiants mémoires : « Traverser les murs ».  Cet article pourrait consister en litanie de superlatifs, tellement ce parcours est impressionnant et a laissé l’auteur de l’article admiratif. Ce livre, écrit avec l’appui assumé d’un auteur, n’a pas une valeur littéraire particulière, il est du moins très clair, ce qui en soi est une qualité remarquable. C’est néanmoins une expérience de lecture qu’on ne saurait trop conseiller à qui veut respirer un grand bol de vie et se convaincre des potentialités magnifiques de l’art de notre temps, dont certains doutent, avec force arguments.

 

Fille de deux partisans héroïques de la résistance yougoslave, la plus coriace d’Europe, nourrie de force mais aussi corsetée par cette famille de la nomenklatura titiste, dysfonctionnelle, Marina, qui naît juste à la fin du conflit mondial, ressent le besoin impérieux de sublimer et laisse éclater son  inépuisable énergie, très vite, à travers  l’art. Ce n’est pas seulement à ses yeux une pratique mais la colonne vertébrale de son existence, et à aucun moment elle n’a douté du sens de sa présence ici-bas. Il s’agira de créer. Rien ni personne ne pourra s’opposer à la marche de la fille de partisans.

 

Elle multiplie alors, d’abord seule, puis longtemps avec son compagnon hollandais, seule encore ensuite, avant de beaucoup transmettre aussi à des plus jeunes à travers son Institut, des performances ahurissantes d’engagement. Elle y plonge corps et âme (qu’elle ne dissocie jamais, en une sorte de spinozisme radical) à la rencontre de sources d’énergie humaines supposées, et de nouveaux états de conscience, atteints en particulier par l’acharnement à l’exercice, le dépassement de la douleur et des limites de l’endurance.

 

A chacune de ses performances, dont elle raconte – et c’est passionnant- la préparation, les aspects techniques, enjeux de conception, elle interroge des questions essentielles posées à l’humanité. Des thèmes obsédants, fondamentaux, jamais anecdotiques ou relevant de ces « misérables affaires privées » dont se moque Deleuze dans l’abécédaire, reviennent durant toute une vie de création, relancée par des rencontres, des croisements artistiques (avec Bob Wilson par exemple).

 

L’amour est-il créateur d’une troisième entité, au-delà du couple, dégage-t-il une énergie particulière, rassemblant des énergies proprement  humaines dont nous pouvons rechercher les traces par l’art ?

 

Pouvons-nous percevoir, par la déstabilisation des sens, d’autres niveaux de réalité ? Question classiquement soulevée par les artistes, mais que Marina Abramovic n’a pas hésité à affronter avec son propre corps, en se mettant en danger et surtout en affrontant la douleur et son dépassement.

 

Quels spectacles sommes-nous disposés à subir ? Quand prendrons-nous nos responsabilités ? Marina Abramovic n’a pas hésité à créer une performance proposant des dizaines d’objets au public, autorisé à en user comme bon leur semblerait sur elle, jouant le jeu jusqu’au bout pour interroger les comportements induits.

 

Jusqu’où peut-on aller profondément, juste ici et maintenant ? Ce choix du présent nous transforme-t-il ? Laisse-t-il entrevoir de nouvelles formes d’existence ?

 

Et elle n’hésite pas à aller frontalement à la rencontre des cultures qui ont cherché des réponses à ces interrogations. La culture tibétaine, ou bien celle des aborigènes pour qui passé, présent, futur, sont déjà ou encore là.

 

En recherchant sans cesse ses propres limites, quitte à marquer son corps à vie, s’évanouir, à saigner, elle interroge la notion même de limite, la reconsidère comme une frontière possible vers d’autres contrées. A chaque expérience elle brise les cloisons entre l’art et la vie, entre les cultures qui semblent les plus étrangères, ou encore entre le réel et la représentation, clamant que l’art est un moyen de transformer l’existence, et non un caprice esthétique.

 

C’est ainsi qu’elle en a traversé des murs, elle la yougoslave très ancrée dans son ascendance, et en même temps artiste universelle qui ne se paie pas de mots. Marina Abramovic est par sa vie l’exemple même d’une identité qui n’oppose pas, loin s’en faut, sa certitude de l’ « enracinement », au sens de Simone Weil, au sentiment d’appartenir à une humanité sans frontière. Elle a vécu sur tous les continents, a été la seconde personne (le gouvernement chinois lui barrant la route à la première place devant son projet…) à parcourir une bonne moitié de la muraille de Chine à pied, elle a vécu dans le désert australien et auprès des chamanes brésiliens, dans l’intelligentsia new yorkaise. Mais elle se sent toujours une femme slave.

 

Ces mémoires sont spirituellement très riches, mais ne se réfugient jamais dans le verbiage à portée des artistes contemporains, tout au contraire. La simplicité du propos va de pair avec l’ambition ontologique très élevée de l’œuvre d’art, affaire d’une vie, jusqu’à explicitement refuser d’être mère pour se consacrer à l’œuvre.

 

Quelle figure attachante que cette femme gorgée d’empathie (ce qui désamorce le scandale, semble-t-il, systématiquement, autour d’elle) qui a choisi l’art quel qu’en soit le prix possible, car ça passe souvent ou ça casse, et très longtemps la contrepartie ce fut la pauvreté, l’incompréhension de sa famille ! Drôle aussi, quand on la voit, elle qui osa performer nue dans la Yougoslavie titiste, être en même temps très fleur bleue voire on ne peut plus conformiste dans ses conceptions de la vie de couple.

 

Avec Mme Abramovic l’art contemporain a conservé toutes ces années une capacité à frapper le cœur de tous. Une dimension humaniste au sens le plus fort, primaire presque, du terme, qui ne peut laisser indifférent. Comme quand dans cette performance, « The artist is present », elle fait face pendant trois mois à des milliers de gens simplement assis silencieusement un à un face à elle, laissant surgir les lames les plus profondes, révélées par la stupeur d’être là.

 

Son œuvre est conforme au paradigme de l’art contemporain, et pourtant elle le tire de ses ornières habituellement déplorées par une certaine critique (« l’art c’était mieux avant » pour faire court). Dès sa jeunesse elle a senti que le cadre d’un tableau, la dimension d’un objet, étaient trop étroits pour ses ambitions nucléaires. Née avec l’ère atomique comme si ce n’était pas fortuit, elle déploie son énergie dans un espace mobilisant toutes les dimensions et lui permettant de fracturer les cadres incontestés. De briser les atomes pour dégager l’énergie. La forme de la performance le lui a permis. Elle a ainsi porté cet art éphémère à sa plus sublime expression. La radicalité n’a pas été pour Mme Abramovic une coquetterie mais un moyen d’aller au-devant de ses hautes ambitions spirituelles et communicationnelles.

 

Voici une rencontre possible, une vraie. Sidérante plutôt que choquante. Marquante plutôt que scandaleuse. Certes vous n’aurez peut-être pas la chance de la voir yeux dans les yeux, dans une salle du MOMA , mais vous pouvez la côtoyer à travers les pages de ce livre étonnant. Bienvenue dans l’explosion Marina Abramovic.

 

Jérôme Bonnemaison