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Un secret malgré le monde entier – « Au coeur des ténèbres », Joseph Conrad

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Joseph Conrad est un immense écrivain, ce qui signifie qu’il va au plus simple et par ce biais évoque l’universel. La honte et l’honneur, avec « Lord Jim », la manipulation du sens de la justice, avec « l’agent secret ». Et dans ce court roman dont je parle aujourd’hui, » Au cœur des ténèbres », qui a inspiré « Apocalypse now », on touche encore à l’essentiel.

 

Le propos n’est pas alambiqué, servi par un style suffisamment lyrique pour nous laisser attendre, peu d’évènements ayant lieu, le roman nous conduisant lentement et péniblement le long de pistes puis d’un fleuve, vers une énigme dont on ne sait rien, Conrad prenant soin d’introduire des éléments quasi hallucinatoires pour nous laisser douter et espérer que quelque chose de très probant va arriver.

 

Marlow, un capitaine de bateau qui doit sortir de la tamise, raconte à ses marins son parcours bref par l’Afrique, qui l’a vacciné de l’aventure. Il y était allé, sachant que c’était indispensable mais sans trop saisir pourquoi, y diriger un vapeur qui remontait le grand fleuve. Et là-bas il rencontre la sauvagerie polysémique, et Kurtz, un personnage qu’il ne fréquente que très peu, à l’orée de sa mort, mais qui le marquera à vie, et s’empare de ses pensées d’ailleurs bien avant qu’il le rencontre. C’est tendu vers lui qu’il descend le fleuve. Parti en Afrique sans trop se demander pourquoi, le capitaine Marlow se fixera l’objectif de rencontrer ce fameux Kurtz, que tout le monde admire, allé aux confins du monde connu, pour piller l’ivoire. Mais Marlow comprend tout à fait, contrairement aux médiocres qui m’accompagnent (portraits intemporels de bureaucrates), que l’ivoire n’est que le vecteur d’une quête plus profonde. Et certainement pas une promotion dans la compagnie. .

 

Car Kurtz est allé au bout, à la source. Plus loin que Marlow. Il a essayé, tout bonnement, de faire le chemin à rebours de la civilisation, civilisation qui d’ailleurs, et le roman est un document violent sur le colonialisme, décrit comme génocideur, fondé sur des pulsions ignobles, n’est pas reluisante. Mais les « sauvages » ne le sont pas non plus et on aurait tort de voir en Conrad un Gide, ou un quelconque romancier de gauche. Kurtz s’est saisi de sa mission, aller chercher de l’ivoire, pour remonter jusqu’au primitif. Pour se délester de tout surmoi. On l’admire pour cela et pas seulement les africains qui le divinisent. Par sa radicalité, il a rattrapé le primitif, et fort de ses savoirs occidentaux, il est devenu un être divin pour les autochtones.

 

Au bout du bout, nous rencontrons un Conrad encore plus pessimiste que dans Lord Jim. Au bout de la civilisation, il y a le massacre moderne. Mais à rebours, on ne trouve pas le mythe rousseauiste, mais des têtes coupées arborées devant des huttes. « Au cœur des ténèbres » est un livre misanthrope dans un monde où l’on peut encore saisir le plaisir de la conversation polie entre gentlemen, sans autre illusion, quand cela se présente.

 

Conrad y utilise le procédé du récit emboité dans un récit, celui des mille et une nuits. Un narrateur raconte donc la narration d’un personnage, Marlow, qui raconte son périple mais a en vue pour l’essentiel l’arrivée d’un autre personnage. Ce procédé est habile pour éveiller l’intérêt du lecteur car d’une certaine manière on ne sait pas d’où la promesse sera tenue. Elle pourrait l’être par Marlow, par celui qui l’écoute ou par Kurtz.

 

Une autre grande question de ce classique est celle de l’opportunité de la vérité. Aller voir au cœur des ténèbres, est une possibilité. En y allant on rencontre certaines vérités. Celle que Freud, par exemple, finit par concéder, quand il écrit « malaise dans la civilisation ». Mais le travail de la civilisation est aussi de s’illusionner à ce sujet. Pour vivre ensemble on doit sans doute un peu ignorer, ou en tout cas oublier un peu, ce dont on est capable. Sinon qui accepterait d’être au milieu de tels fauves ? C’est pourquoi Marlow choisira de mentir sur Kurtz, quand il rapportera ses souvenirs à sa compagne retrouvée en angleterre. Seule la vérité est révolutionnaire. Mais personne n’est obligé d’être révolutionnaire.

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Ensemble, soyons Moi, « L’énigme Tolstoïevski », Pierre Bayard

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Pierre Bayard, dont on a déjà évoqué certains essais dans ce blog, n’a pas son pareil pour évoquer avec humour et intelligence des sujets immenses en utilisant le second degré, avec une sorte de radicalité ludique qui est l’intérêt du second degré (pousser les conséquences du second degré à son extrémité avec le plus grand sérieux, une exigence de cohérence. Ce qui a certes un côté un peu potache aussi).

 

Sa grande question, qui chemine au long de ses écrits, est celle du Moi. Y a t-il une permanence et une unicité du Moi ? Quelle est la substance du Moi ? Puis-je par exemple me demander ce que j’aurais fait pendant la seconde guerre mondiale ? Il n’est pas neutre évidemment qu’il soit, en plus d’un professeur de littérature, un psychanalyste.

 

Il continue ses jeux ontologiquement déstabilisants à la Borges, avec « l’Enigme Tolstoïevski », toujours dans cette verve : le Moi est-il permanent, et ici unique ? C’est en fusionnant deux auteurs, comme si c’était le plus sérieusement du monde (il se permet même d’évoquer le fait que certains auraient parlé de deux auteurs), qu’il développe la théorie des personnalités multiples. L’œuvre de ce Tolstoïevski, qui existe peut-être dans un des autres tiroirs du multivers, serait l’exemple parfait de l’existence en nous, non de plusieurs aspects de la personnalité, mais de plusieurs personnalités.

 

Par l’aspect ludique, la veine un peu délirante (pas tant que ça) qu’on creuse, on peut aborder avec plus de plaisir certaines explications pédagogiques. Et Bayard au passage par exemple déroule, autrement qu’un « Que sais-je ? » peut-être rébarbatif (quoi que j’aime bien les « Que sais-je ? »), la psychologie freudienne, dont il présente les failles, il se permet aussi ce luxe. Ainsi la théorie du « plusieurs Moi », vient concurrencer la théorie du Moi soumis à la pression de forces qu’ils paraît recouvrir. L’horizontalité des Moi se substitue à la topique freudienne et permet de l’expliquer au passage.

 

Bien évidemment derrière cet argumentaire, plein d’humour, mais qui soulève de vraies questions, notamment celle du Moi comme simple métaphore, ce que disait Valery, ou comme pur effet de langage, il y a une déclaration d’amour pour la littérature russe du 19eme siècle, les questions fondamentales qu’elle a su aborder, aussi bien chez Tolstoï que chez Dostoïevski. Par delà leurs différences, l’époque a réclamé d’eux certaines réponses. D’où une familiarité qui permet d’aller jusqu’à pouvoir dire qu’il s’agit d’une seule personne. Mais parfois évidemment, ça ne cadre pas. Alors on parle de crise. Comme chez chacun d’entre nous. Troublant en effet.

 

Pierre Bayard va analyser l’œuvre de ce Tolstoïevski et nous montrer que les phénomènes psychologiques qu’elle aborde ne peuvent être saisis que si l’on accepte l’hypothèse des personnalités multiples.

 

C’est le cas du coup de foudre amoureux. L’aspect irrépressible du sentiment ne peut s’expliquer que par le surgissement sur la scène d’une autre des personnalités que l’on accueille en soi. Et c’est pourquoi Tolstoï(ievski) peut écrire, à propos du prince André, quand il croise Natacha au bal : « un bonheur inconnu envahit son âme ». Réciproquement, la subite disparition du sentiment amoureux, dans ce qu’elle a de brutal et d’incompréhensible (comment se fait-il que quelqu’un qui était l’évidence même n’existe plus ?), peut s’expliquer par cette pluri identité jusqu’au boutiste. Le temps est cette dimension même où peut se déployer au mieux l’existence des personnalités multiples. Toujours dans le domaine amoureux, ce que l’on appelle de nos jours le polyamour est aussi selon Bayard un effet de l’existence des personnalités diverses que nous portons.

 

Les personnages multiples compliquent encore la donne en s’exprimant parfois en même temps.  Notre tendance à ne pas être le même devant deux interlocuteurs doit s’analyser crûment, non comme l’effet de nuances, mais comme le produit de personnalités étanches dans un même corps. On mesure ici l’humour de Pierre Bayard devant l’étonnement que suscitent les personnages des romans russes cités. Le choc des personnalités peut conduire au masochisme, à l’auto agression, à la haine de soi, par exemple dans « Le joueur« . Le problème du suicide, si préoccupant pour le romanesque russe, viendrait du fait qu’on ne s’accepte pas comme personnalité multiple. On juge anormaux des conflits intra psychiques qui sont inéluctables.

 

Le roman russe classique met en scène la violence. Le passage à l’acte, comme le coup de foudre, est souvent incompréhensible. Comme l’acte de Michel Piccoli, à la fin de « Max et les ferrailleurs » de Claude Sautet, quand il tue son collègue pour un caprice sans profondeur apparente. On dirait alors qu’un autre Max a surgi sur la scène. Un Max caché (l’exemple est de moi, Bayard en reste aux deux russes, et à Proust). Le langage nous est témoin de la justesse de la théorie : ne dit-on pas « être hors de soi » ?

 

L’auteur va jusqu’à proposer que la justice acquitte les criminels quand on peut attester du fait qu’une personnalité seconde, comme dans le film comique « Fous d’irène« , a commis un crime que l’on veut imputer à quelqu’un d’autre qui habitant le même corps n’a pas commis.  En cela, Monsieur Bayard, vous rappelez à ma mémoire le recadrage cinglant d’un prof de philo de lettres sup à toute la classe tombée dans l’ornière, justement à propos de Dostoïevski et qui nous expliquait que la justice n’a pas besoin, théoriquement, du concept de responsabilité morale pour punir. Il lui suffit de sanctionner la cause. Et citant Spinoza il disait que nous punissons bien le serpent d’avoir mordu même si le serpent n’est pas « libre ».

Si ce corps abrite une personnalité criminelle, alors il faut neutraliser et discipliner ce corps, et peu importe la notion de responsabilité. Le chapitre ici, audacieux, ne tient pas tout à fait.

 

Après avoir fini ce livre, il m’est (« il nous », comme conseille de le dire Bayard désormais, en une sorte de conclusion sur un écriture inclusive qui inclurait… non pas les femmes, mais nos personnalités foisonnantes) arrivé deux choses. J’ai choisi, inconsciemment un livre dans mon stock sur Toukhatchevsky, le maréchal soviétique. A l’analyse je me dis que cet essai de Bayard n’avait pas tout à fait terminé en moi, et en m’arrêtant sur ce nom je continuais un peu de ruminer Tolstoïevski. L’inconscient existe bel et bien, on le rencontre bien souvent si on y prête soin, pour le meilleur et le pire. C’était bien moi qui avait lu Bayard et pas un autre, en tout cas ! Et puis sur un réseau social, je suis tombé sur un article sur les 120 personnes dans le monde qui sont des « chimères génétiques ». Il s’agit d’embryons jumeaux au départ, et l’un deux a subsumé l’autre. Aussi il n’y a plus qu’un seul bébé, qui a deux identités génétiques, et on peut en voir une trace dans une différence de couleur de peau sur le ventre. La théorie des personnalités multiples n’est pas si déjantée que cela. La nature offre aussi surprenant.

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Aller Loin, Vers Son Essentiel – « L’usage Du Monde », Nicolas Bouvier

bouvier » L’usage du monde » de Nicolas Bouvier est considéré comme le joyau de la littérature de voyage moderne. Je ne voyage pas, pour ma part, mais justement cela m’intéressait de saisir le point de vue d’un globe trotter, tellement différent de moi, et on dit souvent de ce livre qu’il est au sommet de ce genre littéraire. C’est un livre très singulier, qui ne ressemble pas à ce qu’on trouve dans la littérature dépaysante, comme celle de Kessel par exemple.

 

On est loin de l’épique. On est aussi loin des mystères entretenus de Corto Maltese, qui aimait rôder dans les environs. L’écriture tenue, ciselée, trop parfois, avec trop de dentelle, n’empêche pas une sorte de nonchalance de s’installer, comme si on était brinquebalé jusqu’à l’engourdissement, dans la petite fiat qui écume, transportant dans les années 50 deux copains suisses, un écrivain encore potentiel et un peintre (le livre est illustré de ses dessins), à travers plusieurs pays, des balkans à l’Inde, en passant par la Grèce,la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan. Ils partent pour partir, sans moyens, gagnant leur vie par des conférences, des leçons de français ou en vendant leurs tableaux, dormant où il est possible d’étaler son corps.

 

Il ne sont portés par aucune téléologie, aucun but avéré, sinon celui de voir. Et ils en voient, des paysages et des humains. Parfois ils s’arrêtent, longtemps, puis repartent, au gré de leurs pannes ou de leurs envies, ou de leurs maladies. Une ivresse de contemplations, d’impressions, de visages, parfois d’alcool aussi, quelque peu.

 

Il ne faut pas être angoissé pour voyager ainsi, à cette époque, ni d’ailleurs à la nôtre. Mais à la lecture du livre je me dis aussi que c’est une manière de conjurer l’angoisse, car on ne lui donne aucune place une fois qu’on est parti. La question doit être de décider de partir. Une fois qu’on est en route, la découverte nourrit tellement qu’elle est libératrice des anticipations.

« Les projets font place aux surprises« .

 

Parfois c’est dangereux mais on ne s’en aperçoit qu’après. On est trop occupé, les mains dans les moteurs, pour se poser trop de questions sur la suite. En réalité, jamais la suite n’apparaît dans le récit. Les voyageurs se permettent de vivre au présent, ils n’ont qu’un tracé à respecter. Le chemin devient le but, et on sent que c’était le but recherché que d’y parvenir.

 

Est-ce qu’on fuit ?

Je ne sais pas, et l’auteur ne pose pas la question. En tout cas il revient, et il écrit, il se souvient de beaucoup. Il ne fuit pas ce qu’il a vécu lors du voyage en tout cas.

 

Nicolas Bouvier se laisse envahir par le monde.

Il s’en remplit. Il est ici et maintenant.

Un livre, donc, très contemporain, puisqu’on nous conseille, pour sortir de la dépression latente, de procéder ainsi. C’est le fameux lâcher prise. Qui ne signifie pas de se foutre de tout, mais de restaurer une fluidité entre soi et ce que l’on traverse.

Leur attrait pour les musiques des peuples croisés n’est pas fortuit. Il s’agit toujours de se laisser envahir.

 

« Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi ».

 

Ils sont heureux, au bout du compte, malgré les galères multiples, et même la perte du manuscrit de l’écrivain, déjà très fourni.

 

C’est pourquoi ce livre paraît être sorti à une époque, celle de Sartre, où il apparaît un peu anachronique vu d’aujourd’hui, car dénué de désir d’analyser trop, de caractériser, de tisser des liens, de prendre en compte la politique et l’Histoire tumultueuse comme ce qui compte vraiment. Les systèmes, on s’en fout un peu chez Bouvier, ils sont un peu évoqués comme un élément de contexte où évoluent des figures.

 

Le rapport au temps qui ressort du livre n’est ni pas celui des annonces révolutionnaires et de la recherche des signes de la parousie politique. Les peuples s’inscrivent dans le temps long, et ce voyage est une longue errance sans objet, et on ne prête aux peuples que le désir de vivre et de continuer à vivre. Cette dérive débouche sur une mosaïque de notations, d’impression. Elle a tout de la post modernité. C’est pourquoi manifestement ce livre se vend bien aujourd’hui. Il a failli disparaître dans les limbes et a pu s’imposer par le hasard des redécouvertes et parce qu’il correspond à un esprit du temps.

 

Le voyage, on ne le fait pas, dit Bouvier. Il vous fait et vous « défait » précise t-il.C’est vrai que ce parcours peut aussi défaire. Car à quoi se rattache t-on encore ? On n’est pas d’ici. On ne transforme rien. On ne fait que passer, observer, noter. Le livre est donc une sorte de miroir sur le Moi le plus réduit. Un corps, une manière de réagir aux événements, une santé. Un retour à l’essentiel assez radical.

 

Ce qui est frappant est l’absence totale de préjugé du voyageur à l’égard des peuples qu’il croise, et un mélange entre un profond sentiment d’universalisme qui se combine avec une conscience nette des particularismes. Il est aisé de tisser des liens avec tous, mais il y a indéniablement, aux yeux du voyageur, des âmes collectives; L’intrépidité farouche des kurdes par exemple. La familiarité se mêle à un sentiment d’étrangeté permanent. Mais cette étrangeté, finalement, c’est celle de l’Autre. Qu’il soit étranger est un trait de plus. On réagit de même envers eux. A noter, l’influence, alors forte, partout, des arts français. Pourrait-on encore émettre le même constat aujourd’hui, dans ce monde non francophone ?

 

Le monde a beaucoup changé depuis ce long voyage, le refaire exposerait plutôt à l’omniprésence du numérique qu’à celle de la mécanique. On sent déjà pointer la tentation d’un islam plus rigoriste, ici et là. Et puis il y a les manifestations d’un univers englouti : le monde communiste. L’usage prosaïque, aux effets poétiques, d’un monde, en partie disparu. Lire c’est voyager un peu. Lire Bouvier c’est voyager encore un peu plus.

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S’exposer à la honte pour tuer la honte :  » La honte – Réflexions sur la littérature » – Jean-Pierre Martin

G00168_La_honte.inddEn défendant l’idée selon laquelle c’est la honte qui constitue le motif essentiel de la littérature, Jean-Pierre Martin nous convie dans un voyage plaisant et touchant à travers les œuvres de très nombreux écrivains (Nizan, Broch, Bernhard, Kafka, Gombrowicz, Camus, Coetzee, Levi, et bien d’autres)   et développe une psychologie d’un sentiment qui manifeste au plus haut point le caractère politique de l’humanité. Car la honte c’est la présence du spectre d’autrui, en soi, devant soi, derrière soi, tout le temps.

Dans « La honte, réflexions sur la littérature », l’auteur analyse le romanesque comme un moyen de briser la honte portée par l’écrivain. Il ne cesse ainsi de proposer des définitions de ce sentiment violent, comme celle-ci, très juste me semble t-il :

« le tourment de voir constitué notre moi par autrui« .

(Si vous voulez enrager quelqu’un sur un réseau social, mettez-vous donc à l’objectiver. Ce qui déclenchera sa fureur, inévitablement. Etre objectivé c’est se voir privé de ses subterfuges. C’est se rappeler à ses déterminismes insupportables et vertigineux.)

L’essai de Jean-pierre Martin oscille entre l’analyse de la honte qui ressort de la fiction, mais qui se loge aussi dans l’acte même de l’écriture, les deux hontes étant inséparables.

Ecrire c’est une autre façon de paraître, mais c’est toujours paraître. Les développements littéraires semblent dévoiler mais restent des masques, les ombres renvoient aux ombres.

« La honte propre à la littérature , ce serait ce malentendu recherché« .

Je te dis tout, mais ce tout n’est peut-être qu’un tout encore négocié. Si l’on débusque la honte un peu partout dans la littérature, elle fuit entre nos mains. La confession est parfois dissimulée dans ce qui n’apparaît pas comme tel, et une honte peut en cacher d’autres. Il y a des livres où la honte se dépasse avec l’aveu, comme pour l’homosexualité, parfois de manière à peine indirecte.

Publier expose à la honte, parce que l’on est exposé à la critique, qu’évidemment ce qui est figé dans la page ne peut être changé et appartient à l’incontrôlable lecture. On a vu tant d’écrivains détruire leurs manuscrits (Gogol), ou de manière plus ambiguë comme Kafka souhaiter qu’on les détruise. Tout écrivain est placé face à son insuffisance :

 » Tout texte renvoie au grand Texte. Au Livre sacré« .

Il y a toutes sortes de hontes, mais Jean-Pierre Martin, qui les classifie et les décrit ne manque pas de les relier à une honte- colonne vertébrale : la honte ontologique de l’être humain. 

La honte, intime par excellence, n’est pas forcément honte de soi, elle peut être honte transmise, honte par procuration (j’ai honte pour lui), honte collective, honte immémoriale. On peut avoir honte pour autrui :  » La honte leur interdisait de se regarder en sa présence » (Marguerite Duras).

Les hontes individuelles sont indémêlables des hontes sociales, et évidemment le personnage romanesque est à même de signifier cette intrication. Il y a la honte d’être pauvre, mais aussi celle d’être petit bourgeois, d’être blanc, d’être noir.

La puissance de la honte c’est de s’affranchir du temps, de resurgir, comme une rivière enterrée, tout aussi puissante.  « L’enfant humilié est un éternel enfant« , et il aura du mal à se départir de ce sentiment. Toute la littérature le crie. Ceci notamment depuis Rousseau et ses Confessions, qui invente l’autobiographie et ouvre le temps des « épousailles » entre honte et littérature. Jusqu’à une littérature qui s’avère véritablement « pornographique« , son but étant de tout dire.

Tout l’essai repose sur cette double nature de la honte. L’écrivain n’est pas que l’enfant honteux, humilié dans sa pension, ou l’adolescente confrontée au déchirement familial par sa trajectoire (Ernaux), qui a décidé d’écrire pour échapper à la honte. Il est lui-même confronté à la honte de l’écriture face au réel, au sentiment d’imposture qui résulte de cette confrontation, au fait que l’écriture est une limitation.

L’écrivain est inéluctablement conduit à affronter une « honte métaphysique » qui s’ajoute aux hontes sociales.     La honte littéraire est souvent une honte du corps, chez l’écrivain comme chez le personnage, mais elle l’est doublement. C’est le corps difforme, laid, fébrile, de l’écrivain, mais c’est aussi le corps humain tout court. L’Etre là du corps. Le corps de Roquentin, incompréhensible, dans la nausée. Le corps de la Métamorphose Kafkaïenne.

Le roman nous apprend beaucoup sur la honte. « Lord Jim » de Conrad, dont le thème central est une honte, nous la présente non pas comme le résultat d’une faute originelle, mais d’un pur événement romanesque. Jim a honte d’avoir été lâche en quittant un bateau qui coulait. Il en vient à exposer pleinement son narcissisme moral hérité de la mégalomanie infantile (concept du psychanalyste André Green), à produire l’Autre comme une production fantasmée (qui le scrute). La honte apparaît ainsi dans ce roman majeur comme profondément liée à l’orgueil, qu’elle côtoie en un « Tribunal intérieur« . L’événement vient ainsi activer un sentiment qui se loge dans l’enfance, et la littérature plonge autant qu’il est possible dans les souvenirs d’enfance.

La honte a une fonction sociale mystérieuse, comme le montre « La lettre écarlate » de Hawthorne, où une femme abattue par la honte devient une sorte de sorcière respectée, forte d’un savoir social que l’expérience de l’indignité totale lui confère (les anthropologues décrivent ce genre de personnages, aux lisières des forêts amazoniennes, repoussoirs et respectés, portant sur eux les fautes du passé et les leçons).

Pour certains la littérature sera un parcours de sortie de la honte. Comme pour Duras, qui évolue de la honte à l’impudeur. Comme pour Genet, qui clame que « mon orgueil s’est coloré avec la pourpre de ma honte ».

Il y a aussi les hontes insurmontables, comme celles des écrivains qui abandonnent la fiction, comme Broch, ou celle de Primo Levi, qui se suicide après nous avoir légué « Si c’est un homme« . Jean-Pierre Martin parle longuement de la « honte des survivants » aux camps de concentration. Honte d’avoir laissé les autres, d’avoir survécu à leur place. Honte d’avoir subi de telles atrocités. Honte de vivre dans un tel contraste avec le passé inimaginable pour autrui.

Ecrire, c’est la solution, plus prosaïquement, des grands timides. De Stendhal, Leiris, ou Rousseau. Le moyen de ne pas parler quand on n’aime pas sa voix.

Les romans illustrent les tentatives de surmonter la honte : libertinage et cynisme, solution bouffonne, solution transformiste (y compris « la métamorphose »), solution fugueuse, voyeuriste, comique, suicidaire, violente.

Mais est-ce si efficace, d’écrire, pour guérir sa honte ? C’est une question qui se pose aussi à la psychanalyse, finalement, que celle de Jean-Pierre Martin :

 » N’est-ce pas éventuellement la honte des mots – et non des choses –

qui a été dépassée ?« .

En écrivant, est-on capable de vider la honte, ou simplement d’en rester au niveau superficiel de la langue ? Est-ce que nommer libère ?

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La Littérature Protège L’insoluble –  » Le Point Aveugle » – Javier Cercas

LAmbiguité-7C’est en farfouillant dans le rayon « hispanique » d’un libraire que je suis tombé sur un essai littéraire écrit par un de mes écrivains contemporains préférés, où il théorise le type de roman qu’il affectionne (ce type de bonne surprise est un des meilleurs arguments pour la défense de la librairie. La surprise vous y attend). Dans « Le point aveugle », réécriture d’un cycle de conférences que Javier Cercas a données à Oxford comme Professeur invité, le propos se fonde notamment sur deux livres que j’ai beaucoup aimés – « Anatomie d’un instant », et « L’imposteur« – et sur d’autres romans que j’aime, ce n’est pas fortuit, pour défendre la thèse suivante : le roman a pour but de compliquer les questions, pas d’y répondre.

 

C’est aussi ce qui me plaît dans le roman. Mais je pense que Cercas aurait pu élargir et appliquer cette théorie à la « littérature » plus globalement. Il le fait sans le dire d’ailleurs, quand il cite « En attendant Godot » de Beckett comme exemple de recherche de ce fameux point aveugle.

 

La littérature du « point aveugle » commence avec le premier roman moderne, le « Quichotte », et elle s’oppose à une autre tradition, celle du roman réaliste du 19eme siècle (qui n’est pas le « roman vrai », celui-ci est tout à fait adapté à la notion de point aveugle). Le point aveugle est précisément ce par quoi le roman en question parle le plus. Et Cercas de trouver cette très belle description de cet angle obscur :

 

 » ce silence pléthorique de sens, cette cécité visionnaire, cette obscurité radiante, cette ambiguïté sans solution ».

 

Alors que tout le monde, dans notre société d’expression généralisée (dont ce blog est le symptôme), a quelque chose à dire, le génie du romancier est de mettre le doigt sur un lieu qui reste sans réponse, vertigineusement ouvert.

 

Ce concept de « point aveugle » conduit Cercas à défendre l’idée selon laquelle on peut nommer roman des oeuvres qui ne relèvent pas de la fiction, comme son « anatomie d’un instant » qui dissèque l’image télévisée de trois hommes refusant de se coucher sous les tables, lors de la tentative de coup d’Etat dans le parlement espagnol en 1982. Le roman a toujours « cannibalisé« , depuis Quichotte, tous les autres genres. C’est un genre impur. Et il le reste.

 

La littérature, cette « supercherie » acceptée, se joue de la réalité, le roman post moderne lui, qui naît avec Borgès, ajoute une couche, en se jouant même de la littérature elle-même. Mais la réalité est elle-même une fiction, comme ce coup d’Etat qui est l’objet de toutes les interprétations, de tous les récits possibles, de toutes les fictions. Comme l’assassinat de Kennedy pour les américains, ou la mort de Marylin. Aussi le roman vrai, le roman à la  » De Sang froid » de Truman Capote, ou l’oeuvre hybride comme « anatomie d’un instant« , agitent une matière d’emblée concernée par la fiction.  Par ailleurs, toute fiction est une part d’imaginaire et de réel. Les écrivains des oeuvres hybrides déploient les méthodes du romancier, et d’abord l’obsession de la forme. Le littérateur est celui qui pense qu’il doit trouver la bonne forme pour accéder à une part de vérité.

 

Le romancier choisira des questions, que d’autres, comme l’historien, ne choisiront pas. Et ces questions ne le mèneront qu’à approfondir la question. Ainsi l’Historien peut analyser le fameux coup d’Etat dans ses motifs et son déroulement mais il ne pose pas la question du mystère de ces trois hommes qui ne bougent pas. Leur mystère intime.

 

Le romancier lui, choisit ce prisme, et évidemment il aboutit au mystère humain. A sa part d' »insoluble« , adjectif qui revient fréquemment dans l’Essai. Insoluble, comme la personnalité profonde du personnage décrit comme l’Imposteur par un autre livre de Cercas. Ce monsieur qui s’est fait passer pour un déporté pendant longtemps, sans qu’on ne comprenne vraiment jamais pourquoi et ce qu’a pu signifier pour lui la levée de l’imposture, en quoi elle résonne avec d’autres de ses impostures. On ne comprendra jamais vraiment pourquoi un autre imposteur, celui  dont Emmanuel Carrère parle dans « l’adversaire« , choisit de se compliquer toute une vie et d’aboutir au drame total, en mentant sur sa réussite au diplôme de médecin.

 

La vérité du romancier est donc complémentaire de celle de l’Historien. Mais en fait le fantasme de Cercas est d’écrire des livres qui permettraient de marier ces vérités dans une même narration.

 

Il s’agit, plus encore de « protéger les questions des réponses ».

Car nous cherchons, mais où serions-nous si nous avions les réponses ? Nous serions dans quelque chose qui ressemblerait à « 1984 » assurément. Nous ne pouvons que prétendre à des bribes de réponse, à des réponses approchées, contradictoires, fragiles et percutées par les discussions. Tant mieux, cela nous protège de la stupidité la plus crasse et du totalitarisme.

 

Le roman est donc une affaire sérieuse. Ce n’est pas une affaire de divertissement même si la lecture divertit. Jeune, Cercas ne supportait pas Sartre, et sa théorie de l’engagement, désormais, à la lumière de ses lectures puis de son amitié avec Vargas LLosa en particulier (dont il analyse le premier roman comme exemple d’oeuvre du point aveugle) il considère que oui, le roman est engagé. Existentiellement engagé. Il s’agit de défendre l’existence d’un monde ouvert, où les solutions ne sont pas données d’avance. 

 

Ce sérieux passe paradoxalement par l’ironie, le registre, justement, des paradoxes. C’est l’ironie qui sème le douteQuichotte est ironique de bout en bout.  Le personnage est ambigu, il est à la fois clairement fou et tout à fait cohérent dans son cadre. Il ne nous mène qu’à d’autres interrogations. L’ironie est un ton qui porte tout et son contraire.

 

Le romancier par excellence du « point aveugle » est Kafka évidemment. Peut-être le plus explicite en cette tradition.  Cercas, reprenant Borgès, qui aimait à déstabiliser le Temps, explique qu’un auteur aussi puissant que Kafka parvient à rendre kafkaïens des auteurs qui ont écrit avant lui, comme Melville et son Bartlby. Pas de meilleur exemple de point aveugle que le fameux soupir de Bartlby, qui lui sert de réponse à tout, et à justifier sa passivité : « I would prefer not to ». La conclusion est donc l‘ouverture sur un océan insondable d’interrogation sans fin. Le cadeau de la littérature est cet océan. Chez James, en lisant le terrifiant « Le tour d’écrou », on ne pourra pas conclure si les visions sont des spectres, si les spectres expliquent les visions, si l’on devient fou parce qu’on est damné, ou si la folie crée les démons.

 

Si le livre peut, ce sont les thèses d’Eco et de Barthes, appartenir au lecteur, c’est bien parce qu’on a fait sa place au lecteur. C’est pourquoi la littérature n’est pas forclusion. La littérature est à cet égard, dit Cercas, aux antipodes de la politique (c’est un argument qu’en son temps on aurait du opposer aux « réalistes socialistes »). Le politique synthétise les enjeux, et donne une réponse. J’ajoute qu’il fait tout pour naturaliser cette réponse, comme la seule possible (« je suis pragmatique »). Le romancier lui, complique à l’envie, et vous plonge dans les ruminations.

 

 » C’est pourquoi les bons politiciens sont d’habitude si mauvais écrivains, et les bons écrivains si mauvais politiciens« .

 

Mais lisez donc ce bel essai, écrit avec la clarté qui résume toute l’absence de snobisme de Cercas, car si à ses yeux tout écrivain porte en lui un critique, tout critique un écrivain, il reste que « la littérature a toujours un pas d’avance sur la critique, pour la même raison que l’explorateur a toujours un pas d’avance sur le cartographe« .

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Point Godwin Du Marché Éditorial – « La Disparition De Josef Mengele »- Olivier Guez

La-disparition-de-Josef-MengeleIl ne sert à rien de critiquer négativement les livres qu’on lit. Il y a tellement de bons livres à défendre. Je passe, la plupart du temps. Mais voila, parfois, la critique négative apporte, en contraste, certaines réflexions utiles. Et puis, certains livres bénéficient, comme celui dont on va parler ici, d’amples louanges. Donc un contrepoint, même dans son coin inaudible, ne porte atteinte à personne. Mais ce qui peut être dit mérite toujours d’essayer de l’être.

 

Je ne sais qui a eu l’idée de cette « Disparition de Josef Mengele » qui fait carton plein dans toutes les chroniques de la rentrée littéraire 17. L’auteur a peut-être le sens de ce qui touche juste pour toucher le jackpot. Ou l’éditeur.

Il est certain que depuis ‘Les bienveillantes », le livre qui nous conduit à côtoyer de près les nazis dans la veine de « la mort est mon métier » de Merle a repris sa place dans les rentrées littéraires. Il y a eu le livre réussi de Laurent Binet sur Heydrich. Il y a aujourd’hui cette chronique de la fuite de Mengele, le médecin infâme d’Auschwitz.

Mais celui-ci ne me paraît pas une oeuvre de grande qualité. Il me semble juste céder, certes habilement, à une tentation de succès appuyée sur la fascination du morbide. Fascination, dont d’ailleurs, paradoxalement il se gausse sincèrement (la poutre, la paille…. Toujours la même histoire), quand il évoque les sous james bond qui utilisaient autrefois des fantasmes sur le docteur de la Mort.

 

Le grand critique Antoine Albalat avait écrit un essai sur le bien écrire, défini à partir de son contraire. Et on peut procéder de la sorte pour se demander ce qu’est un bon roman.

Est-ce un puits de documentation? Comme l’est certainement le livre de Monsieur Guez. Non. Une synthèse documentaire,même joliment rédigée, n’est pas un grand roman.

 

Est-ce de dénoncer le mal ? D’une certaine manière le livre dénonce, il montre l’incapacité totale de Mengele à se remettre en cause, son fanatisme continué, sa mauvaise foi infinie, sa cruauté fondamentale. Et bien cela ne suffit pas non plus Un grand roman ne tient pas à la justesse de ses idées ou à sa valeur morale.

 

Un grand roman a besoin d’un point de vue.

Un grand romain a besoin d’une épaisseur humaine, qui peut d’ailleurs procéder paradoxalement du minimalisme.

Un grand roman a besoin d’aller là où seule la littérature peut aller.

 

Ce « roman vrai » sur Mengele ne me semble détenir aucune de ces qualités.

 

La chronique n’a pas de point de vue particulier. On nous raconte la fuite d’un rat qui se terre. Mais qu’est-ce que l’auteur a à nous dire de spécifique à ce sujet ? Rien.

 

L’épaisseur humaine des personnages est inexistante. Même celle de Mengele. Et ce n’est pas en inventant certains de ses rêves, d’ailleurs ridiculement cousus de fil blanc, que l’on y parvient.

 

Enfin, à part le confort du lecteur, la forme romanesque n’apporte rien de plus qu’un long essai documentaire. Ou pas assez. D’ailleurs on peut être critique sur l’indistinction que l’auteur laisse flotter entre ce qu’il a recueilli et l’imaginaire. Les bons « romans vrais » savent teinter ces distinctions pour nous permettre de nous y retrouver.

 

L’absence de travail réel sur la langue procède en réalité de ces éléments. Car le style est la marque de la singularité.

 

Alors oui, on s’étonnera un peu, si on ne s’est pas intéressé au cas Barbie par exemple, de la facilité avec laquelle les criminels nazis ont évolué, surtout dans l’immédiat après-guerre, en amérique du sud.

On découvrira l’aspect ignoble du peronisme, qui alors même qu’il séduisant des gens comme le jeune che guevara, couvait les plus grands tortionnaires nazis.

On découvrira quelque peu ces nazis d’outre atlantique, dont Roberto Bolano se moque tant dans ‘la littérature nazie en amérique« , qui sont tout étonnés quand les exilés leur disent que oui, les crimes dénoncés par l’ONU sont bel et bien réels, et qu’il faut en être fier. On redécouvrira le malaise au sujet d’une Allemagne qui a largement contourné l’épuration, dont la Police post 45 est noyautée par les anciens nazis. On sera un peu nauséeux en découvrant les motifs qui ont permis à ces criminels de s’en sortir.

 

On apprendra toujours des choses, qu’on peut aussi lire dans des tas d’essais à sensation sur l’espionnage. Ou on verra une certaine part de vérité rétablie, par delà les fantasmes.

Mais à quoi tient finalement le livre ? A la fascination pour le monstrueux, essentiellement. Même si l’auteur ne joue pas trop avec cela. Un peu, parfois.

 

C’est un livre court et on sent tout de suite qu’il l’est trop. J’ai songé au contraste avec un grand livre que j’ai lu il y a quelques mois, de Molina, sur la cavale de l’asassin de MLK, un fasciste (voir dans ce blog). Les différences sautent aux yeux. Molina plonge totalement dans la peau de ce personnage détestable, s’acharne à le comprendre, par le corps, par toutes les traces qu’il laisse. Loin de la superficialité qui touche ici Mengele. Un bon auteur est un obsédé. Pas uniquement un bosseur.

 

Molina, comme Binet pour Heydrich, font de leurs livres des tunnels d’interrogation sur l’esprit de résistance, sur l’acte d’écrire sur les sujets qu’ils choisissent. Guez n’est jamais qu’un chroniqueur absent, et on aurait aimé le voir se débattre avec son envie d’écrire sur Mengele. Cette envie ne va pas de soi. Aller là ou cette ordure s’est cachée a un sens. On aurait souhaité le voir se dépatouiller de cela. Non, malheureusement.

C’est le signe : l’objet s’est imposé comme une évidence, parce que ça se fait, ça marche, c’est bankable. C’est louable au regard du devoir de mémoire.

 

Ce qui est louable ne suffit pas à donner naissance à un grand roman. Mais ici à une oeuvre anecdotique. Au prix d’une implication certainement très forte.

Mais pourquoi ? Pour faire un livre qui n’existait pas ? Mais pourquoi écrire ce livre là ? C’est ce qu’a manqué l’auteur. Il aurait aussi pu, comme dans « les bienveillantes« , nous plonger dans le chaos. Il n’a pas non plus choisi cette voie difficile. Finalement, malgré l’effort documentaire, le livre a sans doute pâti d’un manque d’ambition.

 

En réalité, me dis-je, est-ce que cette histoire là a le moindre intérêt ? 

 

Un salopard de la pire espèce se terre avec l’aide de complices fanatiques. Il a de plus en plus de mal à se cacher, parce que la stupeur passée, on s »intéresse au passé. Il s’étiole dans son exil. Oui, et ?

Et c’est tout. Les péripéties de la vie de Mengele après la guerre n’ont guère d’intérêt. Ce pauvre type a plongé dans l’angoisse, a gémi, s’est caché.

Je ne sais pas si ce destin minable mérite quoi que ce soit de construit.

C’est peut-être cela que l’auteur aurait du aborder.

 

Et puis il y a cette fin irritante, qui assène. Ou l’on règle en deux phrases son sort à l’humanité. Cela semble camper une lucidité admirable que de prétendre que toutes les deux ou trois générations on massacre tout le monde. C’est un peu court. Il faudrait nous en dire plus. Freud, dans « Malaise dans la civilisation« , par exemple, nous en a dit plus. Qu’est ce que ça signifie de balancer, comme ça, que l’humain est une entité horrible ?

 

Rien n’est moins certain. Parce qu’il n’y avait pas que des Mengele quand Mengele vivait. Et puis, Monsieur Guez, vous oubliez que l’on n’a pas du tout attendu deux ou trois générations. Ca ne s’est jamais arrêté. Tout comme la bonté ne s’est jamais arrêtée elle aussi

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En Zone Des Tempêtes Et Des Désillusions – « Le Siècle Des Lumières » – Alejo Carpentier

hug.jpg« Le siècle des lumières » d’Alejo Carpentier est un grand roman classique de la littérature sud américaine, qui démontre que l’on a pu, au temps des avants-gardes (quand il écrit, en France on essaie le « nouveau roman »), réaliser de grandes fresques romanesques sur un canevas classique, sans sombrer dans l’anachronisme. Si Carpentier est considéré comme un des apôtres du fameux réalisme magique, on ne trouve pas cette verve là dans ce roman historique, qui semble plus réaliste que magique, nous transporte de Cuba à Cayenne, des clubs révolutionnaires parisiens à la guerre de course des français dans les caraïbes, de Pointe à Pitre en flammes ou dévastée par la tornade, au Madrid ensanglanté par la Grande Armée napoléonienne.

 

C’est plutôt un roman baroque sublime (le baroque, certes, est un ingrédient du réalisme magique), exaltant avec emphase la profusion naturelle caribéenne, la créativité incessante, culturellement (au sens anthropologique), de cette région de synthèse permanente, le lecteur devant d’ailleurs s’adapter devant la profusion qui lui est adressée dès les premières pages, presque asphyxiante, comme l’entrée dans une forêt tropicale.

 

C’est aussi un grand roman politique, sur la révolution française, mais plus largement sur tous les processus révolutionnaires, et leur lot de retournements, d’anges qui deviennent diables, de libérateurs devenant bourreaux. L’auteur nous parle sans doute du présent en prenant le détour de l’Histoire.

 

Quand Carpentier, homme cubain de gauche, écrit ce texte, la cristallisation, à tous les sens, du régime castriste se réalise, le Che est parti de l’île dans des conditions qui font encore débattre les historiens, et l’on a pu prendre connaissance du rapport Kroutchev. A travers les désillusions liées au reflux de la révolution jacobine, on peut déceler d’autres désillusions contemporaines. La désillusion qui emplit le roman n’est pas étrangère à sa couleur pré romantique. En écrivant son roman, Carpentier reprend aussi à son compte un certain esprit du temps de l’époque qu’il investit.

 

Comment écrire un roman historique fiable mais où la créativité du narrateur s’exprime à plein ? En prenant, comme Carpentier, le socle d’un personnage qui a existé, Victor Hugues, le Robespierre caribéen,  belle figure de transfuge social, dont l’habitus complexe aurait régalé Pierre Bourdieu, commissaire de la révolution (puis du directoire, puis du consulat, survivant comme un Fouché, car incontournable par son savoir-faire), en Guadeloupe, puis en Guyane, après une carrière de négociant ; et en l’entourant de personnages fictifs qui donneront une épaisseur humaine au roman.

 

Le personnage principal de la fresque n’est pas Hugues, d’ailleurs, auquel le lecteur ne se serait que difficilement identifié, même s’il en est un centre de gravité, mais l’idéaliste et honnête Esteban, asthmatique comme Guevara (?) témoin plus lucide des temps, acteur très en lisière des tumultes révolutionnaires, vite désabusé par ce qu’il voit à Paris, en province (il est envoyé au pays basque pour diffuser de la propagande révolutionnaire en Espagne), en Guadeloupe, à Cayenne.

 

La révolution française a irrigué les colonies françaises. Elle est venue, dans les caraïbes, se heurter à la présence espagnole, américaine aussi (épisode moins connu). Les incertitudes d’une révolution, avec ses coups de théâtre, ses retournements, ses performances de contorsionniste, prennent ici un relief particulier, dont l’absurdité saute encore plus aux yeux, à cause du décalage temporel d’un temps où certes le monde existe et préoccupe, mais où les communications ne sont pas encore assez performantes pour qu’il se perçoive comme unique et coordonné. Quand une missive arrive de Paris, il arrive que son auteur ait déjà la tête tranchée par la guillotine, qui trône aussi en outre mer.

 

Mais la révolution, alors qu’elle s’éteignait sous une cendre certes protectrice à Paris, avait semé ses germes dans les esprits de tout le nouveau monde.  De manière irréversible.

 

Les vies des êtres et celles des idées sont discordantes, et cette valse mal accordée produit un sentiment d’amertume pour ceux qui, sortis des préoccupations économiques vitales, rêvent d’épique, de sens, de sortir enfin de l’inertie déprimante du monde pré moderne. C’est le cas de trois jeunes héritiers commerciaux, Sofia, Carlos et Esteban, cubains qui vont rencontrer le négociant Hugues juste avant la révolution, celui-ci devenant leur figure tutélaire, et s’enlaceront à son destin à des degrés divers.

 

Oui, la révolution a apporté aux antilles l’abolition de l’esclavage.

 

C’est l’idée à laquelle se raccrochent les personnages idéalistes qui veulent sauver ces moments et justifier les têtes tranchées. Fugacemen. Mais elle a beaucoup déçu et ensanglanté, et produit du formel. Et les mêmes hommes qui ont apporté le décret de liberté ont du massacrer les marrons qui refusaient de remettre le collier.

 

Elle a révélé la faiblesse des hommes, ou au contraire leur courage à mourir ou payer au bagne pour des principes. L’Histoire, quand elle accélère et gagne en intensité, ne laisse plus beaucoup d’options aux individus. Leur vie privée est colonisée, ils sont contraints à choisir leur camp, l’insouciance n’est plus une possibilité. Ce qui vous plaçait sur un piédestal ce matin vous fait risquer la mort ce soir. Les personnages du roman sont sans cesse rattrapés par l’Histoire alors qu’ils voulaient y plonger eux-mêmes, avec l’illusion de la diriger.

 

Qu’est ce qu’un grand romancier ? Un auteur qui saisit à travers une histoire, des personnages dotés de psychologies pertinentes, des questions universelle, et sait les restituer dans la dimension du tragique ressenti dans l’intimité humaine. Roman de la désillusion, « le siècle des lumières » est aussi un grand roman de voyage, de découverte, d’exploration charnelle. Si l’on ne peut pas transformer l’humain à volonté, car le poids de certaines réalités échappe à toute influence idéaliste, on peut écumer le monde, certes y récolter de nouvelles désillusions, car l’on verra un certain nombre d’invariants. Les anciens révolutionnaires deviennent fréquemment de grands voyageurs.

 

Un grand romancier c’est aussi un génie cognitif.

Quelqu’un qui comme Carpentier synthétise tout ce qu’il voit, absorbe en lui l’abondance des sensations et ne les laisse pas filer sans les alchimiser. Qui peut dépeindre avec minutie et poésie un magasin de marchandises d’importation, comme un rivage, le pont d’un bateau en effervescence comme une émeute ensanglantée, avec le sens du moindre détail comme de la forme et du mouvement général. Une acuité de l’oeil mariée à la maîtrise de toutes les nuances de la langue.

 

Alejo Carpentier est de la trempe des plus grands romanciers de son siècle, qui ne fut pas des lumières, plutôt des ténèbres. Mais que les créateurs ont constellé d’étoiles éclairant nos propres nuits de doute. Car ces ancêtres évoqués par Alejo Carpentier, en nous offrant certes des espaces de liberté, nous ont laissé aussi, par leurs échecs fracassants, dans le scepticisme.

 

Les révolutionnaires de 89 ont ouvert une immense boîte de pandore, pour le pire et le meilleur. On a osé nous dire, c’était François Furet, qu’elle était « finie ». En sortant le monde de sa torpeur, de l’ordre incontestable, elle résonne dans toute l’époque moderne. Entendez encore ces échos.