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Aller Loin, Vers Son Essentiel – « L’usage Du Monde », Nicolas Bouvier

bouvier » L’usage du monde » de Nicolas Bouvier est considéré comme le joyau de la littérature de voyage moderne. Je ne voyage pas, pour ma part, mais justement cela m’intéressait de saisir le point de vue d’un globe trotter, tellement différent de moi, et on dit souvent de ce livre qu’il est au sommet de ce genre littéraire. C’est un livre très singulier, qui ne ressemble pas à ce qu’on trouve dans la littérature dépaysante, comme celle de Kessel par exemple.

 

On est loin de l’épique. On est aussi loin des mystères entretenus de Corto Maltese, qui aimait rôder dans les environs. L’écriture tenue, ciselée, trop parfois, avec trop de dentelle, n’empêche pas une sorte de nonchalance de s’installer, comme si on était brinquebalé jusqu’à l’engourdissement, dans la petite fiat qui écume, transportant dans les années 50 deux copains suisses, un écrivain encore potentiel et un peintre (le livre est illustré de ses dessins), à travers plusieurs pays, des balkans à l’Inde, en passant par la Grèce,la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan. Ils partent pour partir, sans moyens, gagnant leur vie par des conférences, des leçons de français ou en vendant leurs tableaux, dormant où il est possible d’étaler son corps.

 

Il ne sont portés par aucune téléologie, aucun but avéré, sinon celui de voir. Et ils en voient, des paysages et des humains. Parfois ils s’arrêtent, longtemps, puis repartent, au gré de leurs pannes ou de leurs envies, ou de leurs maladies. Une ivresse de contemplations, d’impressions, de visages, parfois d’alcool aussi, quelque peu.

 

Il ne faut pas être angoissé pour voyager ainsi, à cette époque, ni d’ailleurs à la nôtre. Mais à la lecture du livre je me dis aussi que c’est une manière de conjurer l’angoisse, car on ne lui donne aucune place une fois qu’on est parti. La question doit être de décider de partir. Une fois qu’on est en route, la découverte nourrit tellement qu’elle est libératrice des anticipations.

« Les projets font place aux surprises« .

 

Parfois c’est dangereux mais on ne s’en aperçoit qu’après. On est trop occupé, les mains dans les moteurs, pour se poser trop de questions sur la suite. En réalité, jamais la suite n’apparaît dans le récit. Les voyageurs se permettent de vivre au présent, ils n’ont qu’un tracé à respecter. Le chemin devient le but, et on sent que c’était le but recherché que d’y parvenir.

 

Est-ce qu’on fuit ?

Je ne sais pas, et l’auteur ne pose pas la question. En tout cas il revient, et il écrit, il se souvient de beaucoup. Il ne fuit pas ce qu’il a vécu lors du voyage en tout cas.

 

Nicolas Bouvier se laisse envahir par le monde.

Il s’en remplit. Il est ici et maintenant.

Un livre, donc, très contemporain, puisqu’on nous conseille, pour sortir de la dépression latente, de procéder ainsi. C’est le fameux lâcher prise. Qui ne signifie pas de se foutre de tout, mais de restaurer une fluidité entre soi et ce que l’on traverse.

Leur attrait pour les musiques des peuples croisés n’est pas fortuit. Il s’agit toujours de se laisser envahir.

 

« Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi ».

 

Ils sont heureux, au bout du compte, malgré les galères multiples, et même la perte du manuscrit de l’écrivain, déjà très fourni.

 

C’est pourquoi ce livre paraît être sorti à une époque, celle de Sartre, où il apparaît un peu anachronique vu d’aujourd’hui, car dénué de désir d’analyser trop, de caractériser, de tisser des liens, de prendre en compte la politique et l’Histoire tumultueuse comme ce qui compte vraiment. Les systèmes, on s’en fout un peu chez Bouvier, ils sont un peu évoqués comme un élément de contexte où évoluent des figures.

 

Le rapport au temps qui ressort du livre n’est ni pas celui des annonces révolutionnaires et de la recherche des signes de la parousie politique. Les peuples s’inscrivent dans le temps long, et ce voyage est une longue errance sans objet, et on ne prête aux peuples que le désir de vivre et de continuer à vivre. Cette dérive débouche sur une mosaïque de notations, d’impression. Elle a tout de la post modernité. C’est pourquoi manifestement ce livre se vend bien aujourd’hui. Il a failli disparaître dans les limbes et a pu s’imposer par le hasard des redécouvertes et parce qu’il correspond à un esprit du temps.

 

Le voyage, on ne le fait pas, dit Bouvier. Il vous fait et vous « défait » précise t-il.C’est vrai que ce parcours peut aussi défaire. Car à quoi se rattache t-on encore ? On n’est pas d’ici. On ne transforme rien. On ne fait que passer, observer, noter. Le livre est donc une sorte de miroir sur le Moi le plus réduit. Un corps, une manière de réagir aux événements, une santé. Un retour à l’essentiel assez radical.

 

Ce qui est frappant est l’absence totale de préjugé du voyageur à l’égard des peuples qu’il croise, et un mélange entre un profond sentiment d’universalisme qui se combine avec une conscience nette des particularismes. Il est aisé de tisser des liens avec tous, mais il y a indéniablement, aux yeux du voyageur, des âmes collectives; L’intrépidité farouche des kurdes par exemple. La familiarité se mêle à un sentiment d’étrangeté permanent. Mais cette étrangeté, finalement, c’est celle de l’Autre. Qu’il soit étranger est un trait de plus. On réagit de même envers eux. A noter, l’influence, alors forte, partout, des arts français. Pourrait-on encore émettre le même constat aujourd’hui, dans ce monde non francophone ?

 

Le monde a beaucoup changé depuis ce long voyage, le refaire exposerait plutôt à l’omniprésence du numérique qu’à celle de la mécanique. On sent déjà pointer la tentation d’un islam plus rigoriste, ici et là. Et puis il y a les manifestations d’un univers englouti : le monde communiste. L’usage prosaïque, aux effets poétiques, d’un monde, en partie disparu. Lire c’est voyager un peu. Lire Bouvier c’est voyager encore un peu plus.

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S’exposer à la honte pour tuer la honte :  » La honte – Réflexions sur la littérature » – Jean-Pierre Martin

G00168_La_honte.inddEn défendant l’idée selon laquelle c’est la honte qui constitue le motif essentiel de la littérature, Jean-Pierre Martin nous convie dans un voyage plaisant et touchant à travers les œuvres de très nombreux écrivains (Nizan, Broch, Bernhard, Kafka, Gombrowicz, Camus, Coetzee, Levi, et bien d’autres)   et développe une psychologie d’un sentiment qui manifeste au plus haut point le caractère politique de l’humanité. Car la honte c’est la présence du spectre d’autrui, en soi, devant soi, derrière soi, tout le temps.

Dans « La honte, réflexions sur la littérature », l’auteur analyse le romanesque comme un moyen de briser la honte portée par l’écrivain. Il ne cesse ainsi de proposer des définitions de ce sentiment violent, comme celle-ci, très juste me semble t-il :

« le tourment de voir constitué notre moi par autrui« .

(Si vous voulez enrager quelqu’un sur un réseau social, mettez-vous donc à l’objectiver. Ce qui déclenchera sa fureur, inévitablement. Etre objectivé c’est se voir privé de ses subterfuges. C’est se rappeler à ses déterminismes insupportables et vertigineux.)

L’essai de Jean-pierre Martin oscille entre l’analyse de la honte qui ressort de la fiction, mais qui se loge aussi dans l’acte même de l’écriture, les deux hontes étant inséparables.

Ecrire c’est une autre façon de paraître, mais c’est toujours paraître. Les développements littéraires semblent dévoiler mais restent des masques, les ombres renvoient aux ombres.

« La honte propre à la littérature , ce serait ce malentendu recherché« .

Je te dis tout, mais ce tout n’est peut-être qu’un tout encore négocié. Si l’on débusque la honte un peu partout dans la littérature, elle fuit entre nos mains. La confession est parfois dissimulée dans ce qui n’apparaît pas comme tel, et une honte peut en cacher d’autres. Il y a des livres où la honte se dépasse avec l’aveu, comme pour l’homosexualité, parfois de manière à peine indirecte.

Publier expose à la honte, parce que l’on est exposé à la critique, qu’évidemment ce qui est figé dans la page ne peut être changé et appartient à l’incontrôlable lecture. On a vu tant d’écrivains détruire leurs manuscrits (Gogol), ou de manière plus ambiguë comme Kafka souhaiter qu’on les détruise. Tout écrivain est placé face à son insuffisance :

 » Tout texte renvoie au grand Texte. Au Livre sacré« .

Il y a toutes sortes de hontes, mais Jean-Pierre Martin, qui les classifie et les décrit ne manque pas de les relier à une honte- colonne vertébrale : la honte ontologique de l’être humain. 

La honte, intime par excellence, n’est pas forcément honte de soi, elle peut être honte transmise, honte par procuration (j’ai honte pour lui), honte collective, honte immémoriale. On peut avoir honte pour autrui :  » La honte leur interdisait de se regarder en sa présence » (Marguerite Duras).

Les hontes individuelles sont indémêlables des hontes sociales, et évidemment le personnage romanesque est à même de signifier cette intrication. Il y a la honte d’être pauvre, mais aussi celle d’être petit bourgeois, d’être blanc, d’être noir.

La puissance de la honte c’est de s’affranchir du temps, de resurgir, comme une rivière enterrée, tout aussi puissante.  « L’enfant humilié est un éternel enfant« , et il aura du mal à se départir de ce sentiment. Toute la littérature le crie. Ceci notamment depuis Rousseau et ses Confessions, qui invente l’autobiographie et ouvre le temps des « épousailles » entre honte et littérature. Jusqu’à une littérature qui s’avère véritablement « pornographique« , son but étant de tout dire.

Tout l’essai repose sur cette double nature de la honte. L’écrivain n’est pas que l’enfant honteux, humilié dans sa pension, ou l’adolescente confrontée au déchirement familial par sa trajectoire (Ernaux), qui a décidé d’écrire pour échapper à la honte. Il est lui-même confronté à la honte de l’écriture face au réel, au sentiment d’imposture qui résulte de cette confrontation, au fait que l’écriture est une limitation.

L’écrivain est inéluctablement conduit à affronter une « honte métaphysique » qui s’ajoute aux hontes sociales.     La honte littéraire est souvent une honte du corps, chez l’écrivain comme chez le personnage, mais elle l’est doublement. C’est le corps difforme, laid, fébrile, de l’écrivain, mais c’est aussi le corps humain tout court. L’Etre là du corps. Le corps de Roquentin, incompréhensible, dans la nausée. Le corps de la Métamorphose Kafkaïenne.

Le roman nous apprend beaucoup sur la honte. « Lord Jim » de Conrad, dont le thème central est une honte, nous la présente non pas comme le résultat d’une faute originelle, mais d’un pur événement romanesque. Jim a honte d’avoir été lâche en quittant un bateau qui coulait. Il en vient à exposer pleinement son narcissisme moral hérité de la mégalomanie infantile (concept du psychanalyste André Green), à produire l’Autre comme une production fantasmée (qui le scrute). La honte apparaît ainsi dans ce roman majeur comme profondément liée à l’orgueil, qu’elle côtoie en un « Tribunal intérieur« . L’événement vient ainsi activer un sentiment qui se loge dans l’enfance, et la littérature plonge autant qu’il est possible dans les souvenirs d’enfance.

La honte a une fonction sociale mystérieuse, comme le montre « La lettre écarlate » de Hawthorne, où une femme abattue par la honte devient une sorte de sorcière respectée, forte d’un savoir social que l’expérience de l’indignité totale lui confère (les anthropologues décrivent ce genre de personnages, aux lisières des forêts amazoniennes, repoussoirs et respectés, portant sur eux les fautes du passé et les leçons).

Pour certains la littérature sera un parcours de sortie de la honte. Comme pour Duras, qui évolue de la honte à l’impudeur. Comme pour Genet, qui clame que « mon orgueil s’est coloré avec la pourpre de ma honte ».

Il y a aussi les hontes insurmontables, comme celles des écrivains qui abandonnent la fiction, comme Broch, ou celle de Primo Levi, qui se suicide après nous avoir légué « Si c’est un homme« . Jean-Pierre Martin parle longuement de la « honte des survivants » aux camps de concentration. Honte d’avoir laissé les autres, d’avoir survécu à leur place. Honte d’avoir subi de telles atrocités. Honte de vivre dans un tel contraste avec le passé inimaginable pour autrui.

Ecrire, c’est la solution, plus prosaïquement, des grands timides. De Stendhal, Leiris, ou Rousseau. Le moyen de ne pas parler quand on n’aime pas sa voix.

Les romans illustrent les tentatives de surmonter la honte : libertinage et cynisme, solution bouffonne, solution transformiste (y compris « la métamorphose »), solution fugueuse, voyeuriste, comique, suicidaire, violente.

Mais est-ce si efficace, d’écrire, pour guérir sa honte ? C’est une question qui se pose aussi à la psychanalyse, finalement, que celle de Jean-Pierre Martin :

 » N’est-ce pas éventuellement la honte des mots – et non des choses –

qui a été dépassée ?« .

En écrivant, est-on capable de vider la honte, ou simplement d’en rester au niveau superficiel de la langue ? Est-ce que nommer libère ?

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La Littérature Protège L’insoluble –  » Le Point Aveugle » – Javier Cercas

LAmbiguité-7C’est en farfouillant dans le rayon « hispanique » d’un libraire que je suis tombé sur un essai littéraire écrit par un de mes écrivains contemporains préférés, où il théorise le type de roman qu’il affectionne (ce type de bonne surprise est un des meilleurs arguments pour la défense de la librairie. La surprise vous y attend). Dans « Le point aveugle », réécriture d’un cycle de conférences que Javier Cercas a données à Oxford comme Professeur invité, le propos se fonde notamment sur deux livres que j’ai beaucoup aimés – « Anatomie d’un instant », et « L’imposteur« – et sur d’autres romans que j’aime, ce n’est pas fortuit, pour défendre la thèse suivante : le roman a pour but de compliquer les questions, pas d’y répondre.

 

C’est aussi ce qui me plaît dans le roman. Mais je pense que Cercas aurait pu élargir et appliquer cette théorie à la « littérature » plus globalement. Il le fait sans le dire d’ailleurs, quand il cite « En attendant Godot » de Beckett comme exemple de recherche de ce fameux point aveugle.

 

La littérature du « point aveugle » commence avec le premier roman moderne, le « Quichotte », et elle s’oppose à une autre tradition, celle du roman réaliste du 19eme siècle (qui n’est pas le « roman vrai », celui-ci est tout à fait adapté à la notion de point aveugle). Le point aveugle est précisément ce par quoi le roman en question parle le plus. Et Cercas de trouver cette très belle description de cet angle obscur :

 

 » ce silence pléthorique de sens, cette cécité visionnaire, cette obscurité radiante, cette ambiguïté sans solution ».

 

Alors que tout le monde, dans notre société d’expression généralisée (dont ce blog est le symptôme), a quelque chose à dire, le génie du romancier est de mettre le doigt sur un lieu qui reste sans réponse, vertigineusement ouvert.

 

Ce concept de « point aveugle » conduit Cercas à défendre l’idée selon laquelle on peut nommer roman des oeuvres qui ne relèvent pas de la fiction, comme son « anatomie d’un instant » qui dissèque l’image télévisée de trois hommes refusant de se coucher sous les tables, lors de la tentative de coup d’Etat dans le parlement espagnol en 1982. Le roman a toujours « cannibalisé« , depuis Quichotte, tous les autres genres. C’est un genre impur. Et il le reste.

 

La littérature, cette « supercherie » acceptée, se joue de la réalité, le roman post moderne lui, qui naît avec Borgès, ajoute une couche, en se jouant même de la littérature elle-même. Mais la réalité est elle-même une fiction, comme ce coup d’Etat qui est l’objet de toutes les interprétations, de tous les récits possibles, de toutes les fictions. Comme l’assassinat de Kennedy pour les américains, ou la mort de Marylin. Aussi le roman vrai, le roman à la  » De Sang froid » de Truman Capote, ou l’oeuvre hybride comme « anatomie d’un instant« , agitent une matière d’emblée concernée par la fiction.  Par ailleurs, toute fiction est une part d’imaginaire et de réel. Les écrivains des oeuvres hybrides déploient les méthodes du romancier, et d’abord l’obsession de la forme. Le littérateur est celui qui pense qu’il doit trouver la bonne forme pour accéder à une part de vérité.

 

Le romancier choisira des questions, que d’autres, comme l’historien, ne choisiront pas. Et ces questions ne le mèneront qu’à approfondir la question. Ainsi l’Historien peut analyser le fameux coup d’Etat dans ses motifs et son déroulement mais il ne pose pas la question du mystère de ces trois hommes qui ne bougent pas. Leur mystère intime.

 

Le romancier lui, choisit ce prisme, et évidemment il aboutit au mystère humain. A sa part d' »insoluble« , adjectif qui revient fréquemment dans l’Essai. Insoluble, comme la personnalité profonde du personnage décrit comme l’Imposteur par un autre livre de Cercas. Ce monsieur qui s’est fait passer pour un déporté pendant longtemps, sans qu’on ne comprenne vraiment jamais pourquoi et ce qu’a pu signifier pour lui la levée de l’imposture, en quoi elle résonne avec d’autres de ses impostures. On ne comprendra jamais vraiment pourquoi un autre imposteur, celui  dont Emmanuel Carrère parle dans « l’adversaire« , choisit de se compliquer toute une vie et d’aboutir au drame total, en mentant sur sa réussite au diplôme de médecin.

 

La vérité du romancier est donc complémentaire de celle de l’Historien. Mais en fait le fantasme de Cercas est d’écrire des livres qui permettraient de marier ces vérités dans une même narration.

 

Il s’agit, plus encore de « protéger les questions des réponses ».

Car nous cherchons, mais où serions-nous si nous avions les réponses ? Nous serions dans quelque chose qui ressemblerait à « 1984 » assurément. Nous ne pouvons que prétendre à des bribes de réponse, à des réponses approchées, contradictoires, fragiles et percutées par les discussions. Tant mieux, cela nous protège de la stupidité la plus crasse et du totalitarisme.

 

Le roman est donc une affaire sérieuse. Ce n’est pas une affaire de divertissement même si la lecture divertit. Jeune, Cercas ne supportait pas Sartre, et sa théorie de l’engagement, désormais, à la lumière de ses lectures puis de son amitié avec Vargas LLosa en particulier (dont il analyse le premier roman comme exemple d’oeuvre du point aveugle) il considère que oui, le roman est engagé. Existentiellement engagé. Il s’agit de défendre l’existence d’un monde ouvert, où les solutions ne sont pas données d’avance. 

 

Ce sérieux passe paradoxalement par l’ironie, le registre, justement, des paradoxes. C’est l’ironie qui sème le douteQuichotte est ironique de bout en bout.  Le personnage est ambigu, il est à la fois clairement fou et tout à fait cohérent dans son cadre. Il ne nous mène qu’à d’autres interrogations. L’ironie est un ton qui porte tout et son contraire.

 

Le romancier par excellence du « point aveugle » est Kafka évidemment. Peut-être le plus explicite en cette tradition.  Cercas, reprenant Borgès, qui aimait à déstabiliser le Temps, explique qu’un auteur aussi puissant que Kafka parvient à rendre kafkaïens des auteurs qui ont écrit avant lui, comme Melville et son Bartlby. Pas de meilleur exemple de point aveugle que le fameux soupir de Bartlby, qui lui sert de réponse à tout, et à justifier sa passivité : « I would prefer not to ». La conclusion est donc l‘ouverture sur un océan insondable d’interrogation sans fin. Le cadeau de la littérature est cet océan. Chez James, en lisant le terrifiant « Le tour d’écrou », on ne pourra pas conclure si les visions sont des spectres, si les spectres expliquent les visions, si l’on devient fou parce qu’on est damné, ou si la folie crée les démons.

 

Si le livre peut, ce sont les thèses d’Eco et de Barthes, appartenir au lecteur, c’est bien parce qu’on a fait sa place au lecteur. C’est pourquoi la littérature n’est pas forclusion. La littérature est à cet égard, dit Cercas, aux antipodes de la politique (c’est un argument qu’en son temps on aurait du opposer aux « réalistes socialistes »). Le politique synthétise les enjeux, et donne une réponse. J’ajoute qu’il fait tout pour naturaliser cette réponse, comme la seule possible (« je suis pragmatique »). Le romancier lui, complique à l’envie, et vous plonge dans les ruminations.

 

 » C’est pourquoi les bons politiciens sont d’habitude si mauvais écrivains, et les bons écrivains si mauvais politiciens« .

 

Mais lisez donc ce bel essai, écrit avec la clarté qui résume toute l’absence de snobisme de Cercas, car si à ses yeux tout écrivain porte en lui un critique, tout critique un écrivain, il reste que « la littérature a toujours un pas d’avance sur la critique, pour la même raison que l’explorateur a toujours un pas d’avance sur le cartographe« .

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Point Godwin Du Marché Éditorial – « La Disparition De Josef Mengele »- Olivier Guez

La-disparition-de-Josef-MengeleIl ne sert à rien de critiquer négativement les livres qu’on lit. Il y a tellement de bons livres à défendre. Je passe, la plupart du temps. Mais voila, parfois, la critique négative apporte, en contraste, certaines réflexions utiles. Et puis, certains livres bénéficient, comme celui dont on va parler ici, d’amples louanges. Donc un contrepoint, même dans son coin inaudible, ne porte atteinte à personne. Mais ce qui peut être dit mérite toujours d’essayer de l’être.

 

Je ne sais qui a eu l’idée de cette « Disparition de Josef Mengele » qui fait carton plein dans toutes les chroniques de la rentrée littéraire 17. L’auteur a peut-être le sens de ce qui touche juste pour toucher le jackpot. Ou l’éditeur.

Il est certain que depuis ‘Les bienveillantes », le livre qui nous conduit à côtoyer de près les nazis dans la veine de « la mort est mon métier » de Merle a repris sa place dans les rentrées littéraires. Il y a eu le livre réussi de Laurent Binet sur Heydrich. Il y a aujourd’hui cette chronique de la fuite de Mengele, le médecin infâme d’Auschwitz.

Mais celui-ci ne me paraît pas une oeuvre de grande qualité. Il me semble juste céder, certes habilement, à une tentation de succès appuyée sur la fascination du morbide. Fascination, dont d’ailleurs, paradoxalement il se gausse sincèrement (la poutre, la paille…. Toujours la même histoire), quand il évoque les sous james bond qui utilisaient autrefois des fantasmes sur le docteur de la Mort.

 

Le grand critique Antoine Albalat avait écrit un essai sur le bien écrire, défini à partir de son contraire. Et on peut procéder de la sorte pour se demander ce qu’est un bon roman.

Est-ce un puits de documentation? Comme l’est certainement le livre de Monsieur Guez. Non. Une synthèse documentaire,même joliment rédigée, n’est pas un grand roman.

 

Est-ce de dénoncer le mal ? D’une certaine manière le livre dénonce, il montre l’incapacité totale de Mengele à se remettre en cause, son fanatisme continué, sa mauvaise foi infinie, sa cruauté fondamentale. Et bien cela ne suffit pas non plus Un grand roman ne tient pas à la justesse de ses idées ou à sa valeur morale.

 

Un grand roman a besoin d’un point de vue.

Un grand romain a besoin d’une épaisseur humaine, qui peut d’ailleurs procéder paradoxalement du minimalisme.

Un grand roman a besoin d’aller là où seule la littérature peut aller.

 

Ce « roman vrai » sur Mengele ne me semble détenir aucune de ces qualités.

 

La chronique n’a pas de point de vue particulier. On nous raconte la fuite d’un rat qui se terre. Mais qu’est-ce que l’auteur a à nous dire de spécifique à ce sujet ? Rien.

 

L’épaisseur humaine des personnages est inexistante. Même celle de Mengele. Et ce n’est pas en inventant certains de ses rêves, d’ailleurs ridiculement cousus de fil blanc, que l’on y parvient.

 

Enfin, à part le confort du lecteur, la forme romanesque n’apporte rien de plus qu’un long essai documentaire. Ou pas assez. D’ailleurs on peut être critique sur l’indistinction que l’auteur laisse flotter entre ce qu’il a recueilli et l’imaginaire. Les bons « romans vrais » savent teinter ces distinctions pour nous permettre de nous y retrouver.

 

L’absence de travail réel sur la langue procède en réalité de ces éléments. Car le style est la marque de la singularité.

 

Alors oui, on s’étonnera un peu, si on ne s’est pas intéressé au cas Barbie par exemple, de la facilité avec laquelle les criminels nazis ont évolué, surtout dans l’immédiat après-guerre, en amérique du sud.

On découvrira l’aspect ignoble du peronisme, qui alors même qu’il séduisant des gens comme le jeune che guevara, couvait les plus grands tortionnaires nazis.

On découvrira quelque peu ces nazis d’outre atlantique, dont Roberto Bolano se moque tant dans ‘la littérature nazie en amérique« , qui sont tout étonnés quand les exilés leur disent que oui, les crimes dénoncés par l’ONU sont bel et bien réels, et qu’il faut en être fier. On redécouvrira le malaise au sujet d’une Allemagne qui a largement contourné l’épuration, dont la Police post 45 est noyautée par les anciens nazis. On sera un peu nauséeux en découvrant les motifs qui ont permis à ces criminels de s’en sortir.

 

On apprendra toujours des choses, qu’on peut aussi lire dans des tas d’essais à sensation sur l’espionnage. Ou on verra une certaine part de vérité rétablie, par delà les fantasmes.

Mais à quoi tient finalement le livre ? A la fascination pour le monstrueux, essentiellement. Même si l’auteur ne joue pas trop avec cela. Un peu, parfois.

 

C’est un livre court et on sent tout de suite qu’il l’est trop. J’ai songé au contraste avec un grand livre que j’ai lu il y a quelques mois, de Molina, sur la cavale de l’asassin de MLK, un fasciste (voir dans ce blog). Les différences sautent aux yeux. Molina plonge totalement dans la peau de ce personnage détestable, s’acharne à le comprendre, par le corps, par toutes les traces qu’il laisse. Loin de la superficialité qui touche ici Mengele. Un bon auteur est un obsédé. Pas uniquement un bosseur.

 

Molina, comme Binet pour Heydrich, font de leurs livres des tunnels d’interrogation sur l’esprit de résistance, sur l’acte d’écrire sur les sujets qu’ils choisissent. Guez n’est jamais qu’un chroniqueur absent, et on aurait aimé le voir se débattre avec son envie d’écrire sur Mengele. Cette envie ne va pas de soi. Aller là ou cette ordure s’est cachée a un sens. On aurait souhaité le voir se dépatouiller de cela. Non, malheureusement.

C’est le signe : l’objet s’est imposé comme une évidence, parce que ça se fait, ça marche, c’est bankable. C’est louable au regard du devoir de mémoire.

 

Ce qui est louable ne suffit pas à donner naissance à un grand roman. Mais ici à une oeuvre anecdotique. Au prix d’une implication certainement très forte.

Mais pourquoi ? Pour faire un livre qui n’existait pas ? Mais pourquoi écrire ce livre là ? C’est ce qu’a manqué l’auteur. Il aurait aussi pu, comme dans « les bienveillantes« , nous plonger dans le chaos. Il n’a pas non plus choisi cette voie difficile. Finalement, malgré l’effort documentaire, le livre a sans doute pâti d’un manque d’ambition.

 

En réalité, me dis-je, est-ce que cette histoire là a le moindre intérêt ? 

 

Un salopard de la pire espèce se terre avec l’aide de complices fanatiques. Il a de plus en plus de mal à se cacher, parce que la stupeur passée, on s »intéresse au passé. Il s’étiole dans son exil. Oui, et ?

Et c’est tout. Les péripéties de la vie de Mengele après la guerre n’ont guère d’intérêt. Ce pauvre type a plongé dans l’angoisse, a gémi, s’est caché.

Je ne sais pas si ce destin minable mérite quoi que ce soit de construit.

C’est peut-être cela que l’auteur aurait du aborder.

 

Et puis il y a cette fin irritante, qui assène. Ou l’on règle en deux phrases son sort à l’humanité. Cela semble camper une lucidité admirable que de prétendre que toutes les deux ou trois générations on massacre tout le monde. C’est un peu court. Il faudrait nous en dire plus. Freud, dans « Malaise dans la civilisation« , par exemple, nous en a dit plus. Qu’est ce que ça signifie de balancer, comme ça, que l’humain est une entité horrible ?

 

Rien n’est moins certain. Parce qu’il n’y avait pas que des Mengele quand Mengele vivait. Et puis, Monsieur Guez, vous oubliez que l’on n’a pas du tout attendu deux ou trois générations. Ca ne s’est jamais arrêté. Tout comme la bonté ne s’est jamais arrêtée elle aussi

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En Zone Des Tempêtes Et Des Désillusions – « Le Siècle Des Lumières » – Alejo Carpentier

hug.jpg« Le siècle des lumières » d’Alejo Carpentier est un grand roman classique de la littérature sud américaine, qui démontre que l’on a pu, au temps des avants-gardes (quand il écrit, en France on essaie le « nouveau roman »), réaliser de grandes fresques romanesques sur un canevas classique, sans sombrer dans l’anachronisme. Si Carpentier est considéré comme un des apôtres du fameux réalisme magique, on ne trouve pas cette verve là dans ce roman historique, qui semble plus réaliste que magique, nous transporte de Cuba à Cayenne, des clubs révolutionnaires parisiens à la guerre de course des français dans les caraïbes, de Pointe à Pitre en flammes ou dévastée par la tornade, au Madrid ensanglanté par la Grande Armée napoléonienne.

 

C’est plutôt un roman baroque sublime (le baroque, certes, est un ingrédient du réalisme magique), exaltant avec emphase la profusion naturelle caribéenne, la créativité incessante, culturellement (au sens anthropologique), de cette région de synthèse permanente, le lecteur devant d’ailleurs s’adapter devant la profusion qui lui est adressée dès les premières pages, presque asphyxiante, comme l’entrée dans une forêt tropicale.

 

C’est aussi un grand roman politique, sur la révolution française, mais plus largement sur tous les processus révolutionnaires, et leur lot de retournements, d’anges qui deviennent diables, de libérateurs devenant bourreaux. L’auteur nous parle sans doute du présent en prenant le détour de l’Histoire.

 

Quand Carpentier, homme cubain de gauche, écrit ce texte, la cristallisation, à tous les sens, du régime castriste se réalise, le Che est parti de l’île dans des conditions qui font encore débattre les historiens, et l’on a pu prendre connaissance du rapport Kroutchev. A travers les désillusions liées au reflux de la révolution jacobine, on peut déceler d’autres désillusions contemporaines. La désillusion qui emplit le roman n’est pas étrangère à sa couleur pré romantique. En écrivant son roman, Carpentier reprend aussi à son compte un certain esprit du temps de l’époque qu’il investit.

 

Comment écrire un roman historique fiable mais où la créativité du narrateur s’exprime à plein ? En prenant, comme Carpentier, le socle d’un personnage qui a existé, Victor Hugues, le Robespierre caribéen,  belle figure de transfuge social, dont l’habitus complexe aurait régalé Pierre Bourdieu, commissaire de la révolution (puis du directoire, puis du consulat, survivant comme un Fouché, car incontournable par son savoir-faire), en Guadeloupe, puis en Guyane, après une carrière de négociant ; et en l’entourant de personnages fictifs qui donneront une épaisseur humaine au roman.

 

Le personnage principal de la fresque n’est pas Hugues, d’ailleurs, auquel le lecteur ne se serait que difficilement identifié, même s’il en est un centre de gravité, mais l’idéaliste et honnête Esteban, asthmatique comme Guevara (?) témoin plus lucide des temps, acteur très en lisière des tumultes révolutionnaires, vite désabusé par ce qu’il voit à Paris, en province (il est envoyé au pays basque pour diffuser de la propagande révolutionnaire en Espagne), en Guadeloupe, à Cayenne.

 

La révolution française a irrigué les colonies françaises. Elle est venue, dans les caraïbes, se heurter à la présence espagnole, américaine aussi (épisode moins connu). Les incertitudes d’une révolution, avec ses coups de théâtre, ses retournements, ses performances de contorsionniste, prennent ici un relief particulier, dont l’absurdité saute encore plus aux yeux, à cause du décalage temporel d’un temps où certes le monde existe et préoccupe, mais où les communications ne sont pas encore assez performantes pour qu’il se perçoive comme unique et coordonné. Quand une missive arrive de Paris, il arrive que son auteur ait déjà la tête tranchée par la guillotine, qui trône aussi en outre mer.

 

Mais la révolution, alors qu’elle s’éteignait sous une cendre certes protectrice à Paris, avait semé ses germes dans les esprits de tout le nouveau monde.  De manière irréversible.

 

Les vies des êtres et celles des idées sont discordantes, et cette valse mal accordée produit un sentiment d’amertume pour ceux qui, sortis des préoccupations économiques vitales, rêvent d’épique, de sens, de sortir enfin de l’inertie déprimante du monde pré moderne. C’est le cas de trois jeunes héritiers commerciaux, Sofia, Carlos et Esteban, cubains qui vont rencontrer le négociant Hugues juste avant la révolution, celui-ci devenant leur figure tutélaire, et s’enlaceront à son destin à des degrés divers.

 

Oui, la révolution a apporté aux antilles l’abolition de l’esclavage.

 

C’est l’idée à laquelle se raccrochent les personnages idéalistes qui veulent sauver ces moments et justifier les têtes tranchées. Fugacemen. Mais elle a beaucoup déçu et ensanglanté, et produit du formel. Et les mêmes hommes qui ont apporté le décret de liberté ont du massacrer les marrons qui refusaient de remettre le collier.

 

Elle a révélé la faiblesse des hommes, ou au contraire leur courage à mourir ou payer au bagne pour des principes. L’Histoire, quand elle accélère et gagne en intensité, ne laisse plus beaucoup d’options aux individus. Leur vie privée est colonisée, ils sont contraints à choisir leur camp, l’insouciance n’est plus une possibilité. Ce qui vous plaçait sur un piédestal ce matin vous fait risquer la mort ce soir. Les personnages du roman sont sans cesse rattrapés par l’Histoire alors qu’ils voulaient y plonger eux-mêmes, avec l’illusion de la diriger.

 

Qu’est ce qu’un grand romancier ? Un auteur qui saisit à travers une histoire, des personnages dotés de psychologies pertinentes, des questions universelle, et sait les restituer dans la dimension du tragique ressenti dans l’intimité humaine. Roman de la désillusion, « le siècle des lumières » est aussi un grand roman de voyage, de découverte, d’exploration charnelle. Si l’on ne peut pas transformer l’humain à volonté, car le poids de certaines réalités échappe à toute influence idéaliste, on peut écumer le monde, certes y récolter de nouvelles désillusions, car l’on verra un certain nombre d’invariants. Les anciens révolutionnaires deviennent fréquemment de grands voyageurs.

 

Un grand romancier c’est aussi un génie cognitif.

Quelqu’un qui comme Carpentier synthétise tout ce qu’il voit, absorbe en lui l’abondance des sensations et ne les laisse pas filer sans les alchimiser. Qui peut dépeindre avec minutie et poésie un magasin de marchandises d’importation, comme un rivage, le pont d’un bateau en effervescence comme une émeute ensanglantée, avec le sens du moindre détail comme de la forme et du mouvement général. Une acuité de l’oeil mariée à la maîtrise de toutes les nuances de la langue.

 

Alejo Carpentier est de la trempe des plus grands romanciers de son siècle, qui ne fut pas des lumières, plutôt des ténèbres. Mais que les créateurs ont constellé d’étoiles éclairant nos propres nuits de doute. Car ces ancêtres évoqués par Alejo Carpentier, en nous offrant certes des espaces de liberté, nous ont laissé aussi, par leurs échecs fracassants, dans le scepticisme.

 

Les révolutionnaires de 89 ont ouvert une immense boîte de pandore, pour le pire et le meilleur. On a osé nous dire, c’était François Furet, qu’elle était « finie ». En sortant le monde de sa torpeur, de l’ordre incontestable, elle résonne dans toute l’époque moderne. Entendez encore ces échos.

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Nécessité Scandaleuse Du Hasard – « L’homme-Dé », Luke Rhinehart

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Il y a le club très select des livres qui sont source unique de communautés durables. La Bible, le Coran, l’Epopée de Gilgamesh…. Même le Manifeste du Parti Communiste ne peut pas y prétendre, une partie de la première Internationale ne s’y référant pas vraiment.  Et  bien « l’Homme -Dé » , paru il y a 45 ans est de ces livres rares. Il existe des hommes dés et ils le doivent à la lecture de ce roman. On dit que Richard Branson, patron de Virgin, figure typique du « nouvel esprit du capitalisme« , en est un.

 

Peu de livres sont aussi déjantés que « L’ Homme – Dé » signé Luke Rhinehart,pseudonyme de Georges Powers Cockcroft. A côté de cela, les livres de Donald Westlake c’est du Paul Claudel. Mais c’est un livre tenu, cohérent de bout en bout, qui soutient avec conviction son développement. On peut donc délirer dans l’ordre !

 

Le livre se présente comme l’autobiographie d’un psychiatre freudien passablement dépressif, Luke Rhinehart, new-yorkais baignant dans un milieu de théoriciens huppés, qui expérimente un peu par hasard une décision aux dés en fin de soirée, et s’en trouve si stimulé qu’il réorganise toute sa vie autour de cette procédure. Il approfondit sa pratique puis multiplie les adeptes, fracasse totalement sa carrière, sème le désastre autour de lui en général, et crée un vaste mouvement chaotique et considéré comme scandaleux, antisocial.

 

Il y a de quoi, franchement. Au départ les expériences personnelles de l’homme- Dé suscitent la stupeur dans son entourage, et puis elles attirent l’intérêt et on voit de plus en plus de psychiatres basculer.

 

Ce qui est drôle, entre autres, est que les adeptes de la vie Dé ne prétendent pas avoir trouvé le talisman du bonheur ou de la guérison. Ils sont tout à fait prêts à dire que ce mode de vie qui délivre tout de même de l’angoisse de choisir, qui finit par s’apprendre dans des centres spécialisés, peu s’avérer tout aussi décevant qu’une « vie normale » et suscite beaucoup de dégâts. Mais la vie « normale » leur paraît de toute manière mener à l’échec. Alors autant s’en remettre au Hasard.

 

C’est un livre fréquemment hilarant, tout aussi fréquemment excessif (le Dé va conduire à un meurtre tout à fait assumé), qui mêle intelligence, références culturelles assez maîtrisées pour permettre de jongler, et scabreux, dans le plus pur style potache. Un Woody Allen, même jeune (au temps de son affrontement du kangourou sur le ring) sous cocaïne. Mais le pire est que ce Monsieur Powers C. a l’air d’un tout gentil monsieur. C’est aussi un livre lubrique, salace, pornographique, porno scabreux. Et je n’insiste pas assez sur ce point car ça n’arrête pas. Je me demande même si ce livre n’est pas simplement  un habile prétexte pour écrire des scènes pornos et parler de sexe tout le temps.  A vrai dire je ne me le demande pas.

 

Mais déconner plein tube, avec des références culturelles et des mots d’esprit pour épater en toute fluidité, ça ne suffirait pas à vous tenir 500 pages et à rester sur les étals des librairies depuis des décennies. Ce qui est frappant dans cette folie de livre c’est que tout ce délire repose sur des questions sérieuses et sur un schéma cohérent. Et c’est ce qui d’ailleurs sauve le personnage principal de la camisole, purement et simplement. Le pire est que lui aussi aborde des questions sérieuses. Sa conduite scandaleuse, détonnante, désarçonnante, se justifie toujours d’arguments qui ne peuvent que susciter un écho chez ses confrères.

 

Il est amusant de voir qu’un même « Esprit du temps » accouche du très aride « ‘anti oedipe » de Deleuze et Guattari (cependant en y songeant tout aussi délirant dans son genre, et assumant d’ailleurs la notion de délire) et de l’Homme- Dé, ce torrent d’insanités drolatiques, qu’ on hésite à classer dans les délires carabins ou les romans de grand talent. Comme on hésite à considérer le personnage principal comme un psychologue révolutionnaire ou un détraqué à endormir très vite à coups de puissants neuroleptiques.

 

Ce roman totalement amoral a pour contexte le sentiment d’échec de la psychanalyse, l’apparition de nouveaux types de patients résistant à la cure, le constat qu’il ne suffit pas de déverrouiller des surmoi trop épais pour que l’on se sente mieux. La psychanalyse apparaît même comme une instance répressive dans ces années 70. Un flic de plus qui vous remet à votre place. Tout cela est au coeur du roman même, qui n »élude pas les querelles théoriques, déroulées au gré des absurdités et des abus perpétrés par les personnages expérimentant la Dé Vie. La guérison par le Dé cherche donc à abolir la personnalité, d’une certaine manière, alors que la psychiatrie cherche tout le contraire. Entre les deux écoles, il ne peut pas y avoir de paix. L’Homme Dé va donc se heurter de front à l’institution dont il est issu.

 

Que dit l’Homme- Dé qui très vite après avoir expérimenté sa méthode la théorise ? Que c’est une lourde erreur de vouloir consolider le Moi. De vouloir le défendre. Que cette voie est violente car elle réprime les Moi secondaires, potentiels. Que cet effort pour assurer une identité, la continuité d’un moi, est un chemin vers le malheur.  Il faut permettre à toutes les possibilités de s’exprimer. Cela va très loin. Ainsi un violeur doit pouvoir choisir l’option du viol comme possibilité de résultat de consultation du Dé. Ce n’est qu’en voyant le viol comme une possibilité parmi d’autres en lui, choisie par le hasard, qu’il pourra se débarrasser de l’imperium de la pulsion.

 

Alors ? Alors il ne s’agit plus de s’en remettre à Dieu. Ce n’est plus une question. Mais on peut le remplacer par… Le Hasard. D’où l’intérêt du Dé. Le Dé est un moyen de détruire le Moi, ou plutôt de lui substituer une discontinuité hasardeuse de tous les Moi potentiels nichés au creux de la psyché d’un sujet. La vie Dé ressemble à une religion, elle en adopte le langage invocateur et lyrique.

 

Il y a donc des règles fondamentales. D’abord le Dé ne dit pas n’importe quoi. C’est le Sujet qui choisit les options. Leur probabilité de succès aussi. La Dé vie oblige donc à s’interroger sur ses désirs. Normalement l’Homme Dé ne peut pas choisir une option qu’il récuse vraiment.  Autre règle : l’obligation, évidemment, d’appliquer la décision du Dé. Sinon tout l’édifice s’écroule.

Sinon, rien n’est interdit. Et Luke R va on ne peut plus loin.Le dé le mène à l’abandon de sa famille, à permettre à une trentaine de malades mentaux d’utiliser une représentation de Hair pour s’échapper de l’hôpital, convertir ses jeunes enfants aux dés.

 

Bien évidemment, ce qui s’avance derrière cet édifice déglingué et amoral, c’est une critique en creux extrêmement acide et sarcastique de la société occidentale, y compris de la psychiatrie. De la tristesse des perspectives qu’elle offre, de l’absurdité de ses conventions, de la fausseté des rôles sociaux (une scène de conseil d’administration d’Hôpital est magnifique à cet égard), de son puritanisme et de son hypocrisie sociale et raciale. Les décisions du Dé viennent exploser tous les rituels sociaux et révéler l’envers du décor.. L’option du meurtre, choisie par le Dé, est explicitement rattachée à la culture de la violence américaine, qui la rend inévitable. Même les babas cools et leur fausse libération tout de suite réinvestie en pouvoir (les stages de « libération » personnelles) en prennent pour leur grade, car les hommes-dés viennent les subvertir. A cette société fausse et sinistre, violente, prévisible, parcourue de dominations niées, il faut même préférer le chaos des dés.

 

C’est parfois lourdingue, indigeste car répétitif dans le scabreux potache, et à le lire aujourd’hui l’aspect porno scandaleux paraît un peu galvaudé.

 

Mais enfin on rigole beaucoup et on n’est pas mécontent d’imaginer les censeurs de l’époque Nixon en train de déchiffrer cela et d’écrire leur rapport de prohibition.

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S’évader par la lecture n’est pas s’échapper du social,  » S’émanciper par la lecture – genre, classe et usages sociaux de la lecture », Viviane Albenga

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Ceux qui défendent et prônent la lecture la relient inévitablement à un surcroît de liberté.

 

Peut-être est-ce du à la perception de cet « espace des possibles » que la sociologue Viviane Albenga repère dans la lecture, au delà des déterminismes qui sont repérables dans les pratiques du lectorat.

 

Elle développe cette idée d’une autonomie relative de la lecture dans« S’émanciper par la lecture (genre, classe et usages sociaux de la lecture) », livre issu d’une recherche auprès de cercles de lecteurs (qui pratiquent le troc de livres) et de bookcrossing (les gens qui « lâchent » des livres dans la rue). Elle y pense, en disciple critique de Bourdieu, une« émancipation sous contrainte » par la lecture, en examinant les articulations entre pratique culturelle de la lecture, genre et classe sociale. Ce qu’on appelle ici « autonomie relative de la lecture » s’appelle peut-être dans le quotidien, tout bonnement « évasion« .

 

Le livre possède bien, ce qui traverse toute la recherche de l’auteur, une capacité à laisser croire à l’indépendance sociale, à l’échappée des filets du social. La lecture met en scène une individualité spirituelle « authentique« , qui semble délivrer les individus des déterminismes sociaux. On se sent libre en lisant, pourtant on ne l’est pas tant.

 

Mme Albenga a enquêté auprès de grands lecteurs (plus de vingt livres par an), dans un milieu majoritairement féminin, dominé par les classes moyennes à fort capital culturel. Un public qui intéresse peu la sociologie de la culture, qui se concentre d’habitude sur les « publics empêchés » (euphémisme novlanguien typique), dans un souci de trouver des moyens de démocratisation culturelle. Pourtant il y a aussi à apprendre sur les dynamiques sociales auprès de ceux qui misent beaucoup sur la culture. Qui, selon l’expression de Bourdieu, font preuve d’une « bonne volonté culturelle« .

 

Les participants à ces activités recherchent la légitimation de leurs lectures. Ils sont très occupés par le classement des pratiques, à classer les pratiques d’autrui et les leurs. On retrouve les constats de Bourdieu dans « La distinction« , ouvrage qui parraine d’une certaine façon la démarche de Mme Albenga. Dans ces cercles de lecture il faut prendre la parole, présenter des livres, et à cet égard tout le monde ne dispose pas des mêmes ressources.

 

Les lecteurs manifestent ce que Foucault a identifié dans l’Antiquité, comme un « souci de soi« , technique de « soi », réservée à des élites qui vont travailler sur eux-mêmes (la prise de notes). La lecture va aussi leur permettre de manifester une continuité de Soi malgré les ruptures familiales par exemple; l’ascension sociale. L’attachement à un livre favori par delà les époques en est un moyen.

 

Si les lecteurs ont tendance à naturaliser leur rapport au livre (j’ai toujours lu, etc…), le rôle de l’école et de la famille sont essentiels. Viviane Albenga repère néanmoins la variable importante de la place dans la famille. La lecture semble s’être organisée selon la place dans la famille, et non selon une division sexuée au sein de la famille. Certes on repère des contraintes de fond, différentes selon les hommes et les femmes. Trop lire, pour une femme, c’est délaisser ses tâches domestiques. Trop lire pour un homme, c’est perdre son temps. Ce n’est pas nécessairement par les femmes que se transmet le goût de la lecture. Souvent les deux parents lisaient, et il y avait des livres à la maison.

 

L »école a été ressentie comme un acteur positif dans la découverte de la lecture. Mais ce n’est pas unanime et la sociologue s’y arrête.Le lien entre sanction scolaire et lecture obligatoire a été mal vécu par certains de ces grands lecteurs.

 

La variable de genre apparaît fortement pour transformer les enjeux de lecture au moment de la maternité. Peux t-on trouver le temps de lire pour soi, de ne pas lire pour autrui ? Les enfants et les élèves pour les femmes profs. Le contenu des lectures peut évoluer aussi, vers un recentrage sur les enjeux de la maternité ou de la vie intime. Mais plus généralement il est vrai que les grands événements de la vie viennent secouer le rapport à la lecture, l’éteindre temporairement parfois, comme c’est le cas avec un deuil.

 

Pour ces individus de classe moyenne, en ascension fréquente grâce au parcours scolaire, la lecture est investie comme un moyen de « réaffiliation sociale ». De retomber sur ses pattes socialement. De justifier sa place dans la société. La lecture est un « capital distinctif ». Elle vient acter la séparation d’avec le milieu quitté, ou au contraire compenser un déclassement social, comme pour des personnes tombant au chômage et préservant une sociabilité et un rôle au sein des groupes de bookcrossing.

 

Dans ces processus de réaffiliation, l’identification à des personnages de roman joue un rôle particulièrement riche. Ces réaffiliations mobilisent aussi les notions de rupture esthétique, le dépaysement. Ce sont parfois des transgressions symboliques qui permettent de se situer.

 

Il y a ce qu’on lit. Et là le genre et la classe se font lourdement ressentir. Les entretiens menés montrent bien le caractère d’illégitimité qui pèsent sur les auteures femmes. Jusqu’à mener les lectrices à s’auto censurer dans leurs présentations de livres pour ne pas effaroucher les hommes, jugés pas assez nombreux parfois. Les hommes revendiquent quant à eux leurs genres littéraires, en les assumant comme spécifiquement masculins et en les valorisant : les livres d’humour, l’érotisme, la violence.

Les hommes peuvent manifester dans ces cercles le fait qu’il y a des lectures féminines, déterminées par le féminin, qui ne « les intéressent pas ». Et ils vont affirmer cela devant des femmes dont le capital culturel littéraire est très fort et ainsi renverser la vapeur d’un risque de renversement de la domination. Les pratiques de lectures des hommes sont moins variées, ceux-ci évitant des genres marqués par la féminité. Les femmes vont toutefois utiliser certaines auteures féministes transgressives (Despentes) ou très valorisées sur le plan littéraire (Woolf) pour imposer leur légitimité à tous. Plus généralement on constate que les femmes lisent plus de romans, ce qui n’est pas forcément le cas chez les grands lecteurs, mais dans la société plus largement. Cela est du plus au retrait des hommes qu’à un développement de la lecture romanesque chez les femmes.

 

Une différence entre les genres réside nettement dans le sentiment de légitimité face à l’écriture, pour ces grands lecteurs. Les hommes se posent beaucoup moins la question du passage à la plume. La question de la confiance en soi, revient comme souvent dans la différence de genre.

 

Les lectures permettent la mobilité au sens où elles y donnent un sens. Dans les moments difficiles de la vie en société, certains disent avoir réussi à s’en sortir grâce à « un bouquin » qui les aidait à trouver une assise dans la situation. C’est notamment le cas quand on doit accepter son sort social, après la jeunesse où tout semble ouvert. Il faut ainsi mener « le combat ordinaire » (bd à succès de Manu Larcenet, affection d’un des enquêtés).

 

Appuyée par la lecture de  » la domination masculine » de Bourdieu,l’auteure explore aussi le rôle des dominées dans la reproduction de la domination. Et ici le rôle des femmes cultivées auprès des femmes dominées pour imposer les normes de la société des dominants, dans une troublante fausse conscience de leur rôle. Certaines de ces femmes vont ainsi s’atteler à transmettre l’idée de l’émancipation par la lecture, qui leur a permis de s’élever, et ainsi de légitimer à leurs propres yeux la lecture comme une distinction légitime.

L’auteure prend l’exemple d’une réunion de femmes migrantes avec le secours populaire, où l’on va transmettre une « morale des classes moyennes » à ces femmes au nom d’un universel hors sol social. On commence par expliquer à ces femmes qui bavardent entre elles, utilisent leur téléphone, se lèvent, la nécessité de manifester pour les droits des femmes, puis une animatrice culturelle, fille d’écrivain et de sculpteur leur lit des poétesses françaises, et on leur demande ce qu’elles ont retenu, en les rappelant à l’ordre si elles font du bruit. Cette séance, qui se veut sincèrement une avancée vers la conscience de genre est une mise en scène de rapports sociaux de classe.

Ce qu’on lit reconduit, stabilise, transgresse. A cet égard c’est toujours une référence à une inscription dans le monde social.

L’homme et la femme sont des animaux politiques.