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Machiavel Pop – Ce que Game Of Thrones nous donne à penser- Article 18/18 ( Que nous dit le succès de GOT ? CONCLUSION DE L’ESSAI)

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… Que nous dit le succès de GOT ?

Pourquoi cet engouement pour Game Of Thrones alors ?

Parce que Khaleesy est terriblement sensuelle, oui. Parce que Jon Snow plaît aux filles, oui. Parce qu’on frémit au son métallique des batailles et duels. Encore oui. Parce que les dragons sont criants de vérité, toujours oui.

Mais sans doute aussi parce que la série considère comme telle et prend au sérieux la fin de la naïveté politique de nos générations. Une fois intégrée l’idée selon laquelle il n’y a pas grande illusion à entretenir sur les discours politiques, alors la fiction proposée devient intéressante. Nous nous intéressons à GOT parce qu’elle balaie l’hypocrisie, et que le regard offert devient enfin intéressant une fois percée la gangue étouffante de la communication politique.

Là où nos édiles nous traitent en enfants dans un monde d’adulte, GOT nous approche en adultes dans un monde d’enfants.

Mais si GOT est la série d’une époque dégrisée, elle montre que la passion politique nous habite toujours. GOT nous parle d’un monde brutal : le nôtre. D’un monde exposé aux plus grands périls refoulés : le nôtre. D’élites politiques entrepreneuriales totalement coupées du peuple, et s’en désintéressant. D’un monde où aux plus hautes responsabilités on trouve des têtes brillantes mais malades ou enfermées dans des rationalités glacées et égoïstes, aux côtés d’immondes crétins sans vergogne. Le nôtre. D’un monde confronté à des menaces globales imminentes mais divisé politiquement et incapable de dépasser les luttes intestines pour se préparer à les affronter. Le nôtre…

Cette ressemblance nous attire. Nous fascine. Nous purge le temps d’un épisode.

A cet égard le succès fracassant de GOT devrait être médité par les politiciens. Ce n’est pas l’indifférence politique qui règne dans les masses, mais le mépris souvent silencieux pour la politique de l’époque. Le peuple de GOT est souvent absent, silencieux, il essaie de s’en sortir dans ce temps crépusculaire où l’hiver vient, et il est largement indifférent aux jeux d’une sphère repliée sur ses propres enjeux, qui s’apparente à un spectacle. Ce spectacle grotesque de nains jouant à la guerre, que Joffrey offre à son mariage et qui met tous les nobles mals à l’aise.

La lucidité qui peut aller jusqu’à s’enfermer dans sa sphère privée n’est pas le cynisme. Et le cynisme, comme le montrent les personnages de GOT, tel Jaime Lannister, n’est pas sans ambiguïtés. Le cynisme a sa part d’ironie protectrice. Il est une cuirasse aussi comme celle du chevalier, contre un monde politique brutal et vide d’espérance. Les mêmes qui ricanent, désillusionnés, devant les leçons de Tiwin Lannister, s’enflamment devant les discours idéalistes de Daeyneris.

Il y a aussi cette conscience, que nous avons de plus en plus, de la menace. De la terreur mortelle cachée derrière le surmoi du Mur de glace. Pendant que nous jouons nos jeux futiles et cruels, l’essentiel est ailleurs. L’essentiel, c’est la menace globale. C’est la guerre totale.

Lady Mélisandre le dit à Stannis, qui le saisit : la vraie guerre n’est pas celle des sept couronnes, ce n’est même pas celle avec les sauvageons qu’il réprime vite. La vraie guerre, c’est toute l’horreur refoulée par la civilisation, qui peut percer et tout recouvrir, qui peut anéantir tous les peuples, tous les souverains. Renoncer à défendre l’essentiel pour poursuivre des futilités, telle est la faute humaine. Nous le savons, car nous voyons les menaces s’annoncer : la haine ethnique, le désastre écologique et ses flots de barbarie.

En regardant GOT, nous pressentons aussi quelle est la vraie force qui peut défendre l’humanité. C’est la force de Daeyneris. Le flot de la justice et de l’amour, appuyé sur les multitudes rassemblées et libres.

Pour sortir les masses de leur torpeur sans doute a t-on besoin du souffle des dragons.

Éléments pour penser avec GOT

Regarder GOT peut nous conduire dans de multiples directions de lecture, de réflexion sur le politique, l’anthropologie ou la psychologie. Pour ma part, j’ai retrouvé un certain nombre de pistes que j’avais empruntées dans mes sentiers de recherche personnelle.

Si la Boétie fut le premier dans son « Discours sur la servitude volontaire » à nous éclairer sur la mystérieuse fragilité du pouvoir, qui pourtant se maintient, Machiavel en a éclairé les méthodes dans « le Prince ».

J’ai pensé au Sigmund Freud qui décrit la triangulation de la psyché, GOT pouvant sans doute être explorée comme un gigantesque esprit humain, mais aussi à celui de « Malaise dans la civilisation », cet essai brillant et sombre de fin de parcours,

j’ai songé aux auteurs s’intéressant aux sociétés sans Etat « sauvagonnes » comme Pierre Clastres (« la société contre l’Etat) ou James C. Scott (« Zomia »).

J’ai médité sur les théories des antagonismes sociaux comme celles de Karl Marx (« le 18 brumaire de Louis Napoléon Bonaparte ») ou de Pierre Bourdieu (« Raisons pratiques » par exemple). Littlefinger m’a renvoyé à Norbert Elias et son concept de processus de civilisation par l’auto contrainte (« la dynamique de l’occident, « la société de cour »).

J’ai emprunté la voie de la pop philosophie (par exemple « petite philosophie du zombie » de Maxime Coulombe ou « Cinéphilo » d’Olivier Pourriol).

Les tiraillements de Jon Snow m’ont remis en mémoire le très beau « Retour à Reims » de Didier Eribon, et l’œuvre littéraire d’Annie Ernaux.

Les rêves éveillés de Bran Stark m’ont renvoyé à André Breton et à ses « Manifestes du surréalisme ». Brienne la guerrière qui terrasse le terrible Limier m’a évoqué la « King Kong Théorie » de Virginie Despentes.

Le grand débat de l’éthique en politique m’a renvoyé à Kant évidemment, à l’essai de justification de Trotsky (« leur morale et la nôtre ») et au commentaire critique malheureusement très méconnu qu’en a réalisé Colette Audry dans « Les militants et leurs morales ».

Et partout, baignait la lumière de l’ « Ethique » matérialiste de Spinoza.

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Machiavel Pop – Ce que Game Of Thrones donne à penser – Article 17/18 (La valeur politique du rêve)

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… La valeur politique du rêve

On aime, et on rêve.

L’amour libérateur, le songe clé de la vraie vie, telles furent les étoiles brillantes au ciel surréaliste.

Dans GOT, les rêves ont un rôle politique. On ne sait pas s’ils relèvent du réel ou du songe souvent. Daeyneris et Bran en sont les vecteurs. L’épileptique aussi, c’est à dire le névrosé, a des choses à nous dire : il est prophétique.

Les surréalistes ont été ceux qui ont affirmé ce rôle politique du rêve, pour dévoiler ce que la raison épuisée ne parvient pas à saisir.

Bran Stark, depuis son accident qui le prive de l’usage de ses jambes, voit une corneille toutes les nuits. Il ne cesse de la poursuivre. On comprend vite qu’il s’agit d’une clé de la situation historique.

Le surréalisme a été cette tentative avortée, mais cependant fructueuse à travers l’histoire de l’art – et l’art est politique -de transformer le rêve en projet politique révolutionnaire. :

« Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, la surréalité (…) c’est à sa conquête que je vais. » écrit Breton.

La définition du surréalisme est ainsi la suivante :

« Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».

ll s’agit ni plus ni moins d’un rêve éveillé, d’un état limite de la conscience, qui ressemble aux états seconds de Bran Stark ou à l’épilepsie de son compagnon d’errance médiumnique. Les surréalistes voulaient apprendre de la névrose et de la folie. Antonin Artaud ne contredira pas cette ambition.

Le surréalisme est d’abord un mouvement artistique, et surtout littéraire, car il s’agit avant tout de libérer la pensée infectée par le rationalisme. Le langage occidental frelaté et mensonger leur paraît condamné par la première guerre mondiale qui signe l’échec de la raison et des institutions politiques (comme la guerre des couronnes dans GOT), et s’avère une limite asphyxiante aux possibilités de l’être humain, y compris sur le plan politique. On part ainsi à la recherche effrénée d’un monde perdu. Celui-ci doit donner toute sa place aux manifestations de l’inconscient. D’emblée le projet onirique est politique puisqu’il s’agit de délester la créativité humaine des conventions sociales, du poids des structures.

On remarquera que Bran et ses compagnons vont vers l’au-delà du mur, vers le refoulé, vers l’inconscient justement. C’est là où se trouve la clé.

Les surréalistes vont donc très rapidement se poser la question de l’engagement politique révolutionnaire, avec les déboires que l’on connaît, et un enterrement de première classe dans le stalinisme pour certains d’entre eux.

André Breton insiste d’emblée, dès le lancement du mouvement, sur l’apport de Freud dans la réhabilitation du rêve. Le Songe est la fenêtre la plus accessible de ce continent découvert par le freudisme, l’inconscient.

Divers chemins expérimentaux sont utilisés pour créer l’irruption des capacités de révélation du rêve dans la réalité consciente : l’écriture automatique et la réhabilitation des procédés de voyance. Puis l’hypnose (maîtrisée par Bran).

L’inconscient est ainsi jugé capable d’offrir d’autres lectures du réel, bloquées par la raison et la logique. Les surréalistes sont les enfants d’une époque où la réalité est remise en doute (découvertes de Darwin, de Freud, d’Einstein, de Bergson). Comme c’est le cas dans le temps décrit par GOT où l’on s’interroge sur le retour de l’Hiver mythique, sur la réalité de ces phénomènes surnaturels derrière le mur, et alors qu’une nouvelle religion monothéiste vient troubler les consciences.

Le rêve opère par métaphores, rapprochement inédit d’images, de rapprochements incongrus, comme dans les cauchemars de Bran où l’on aperçoit un corneille à trois yeux et un arbre dans une scène d’intensité, qui cherche à délivrer un message. Khaleesy trouve la force dans le rêve où elle retrouve son époux sauvage, sans savoir vraiment si elle est dans une autre dimension du réel.

A cet égard rêver nous apprend des choses que la réflexion logique est incapable, embourbée dans les conventions et la médiocrité du réel, d’approcher. C’est aussi ce que pensent Bran et ses compagnons, certains que ces rêves sont un appel, ont une signification très importante pour le devenir même de la civilisation, et qu’il faut aller y trouver une solution aux maux de leur époque. Cette conviction réclame leur engagement total.

Pour Dali, « seule l’imbécillité et le crétinisme (…) ont rendu possible la croyance que les faits réels étaient doués d’une signification claire, d’un sens normal cohérent et adéquat. »

Le surréalisme fuit le réel dans ce qu’il a de prosaïque, car la vraie vie est ailleurs. Et Bran Stark est lui-même engagé dans une fuite, loin de son château en flammes, qui signifie la faillite de ce monde social.

Bran et ses compagnons semblent incarner le rêve surréaliste, qui eut bien des prédécesseurs, dont le mouvement se réclama. Le projet surréaliste se revendique fils éloigné d’un monde d’avant le désenchantement, d’où l’appétence de ses membres pour l’Art Premier. Le monde Heroic Fantasy de GOT est dans un processus contradictoire de désenchantement, de trouble, de tentation de retour mystique violent. L’aventure surréaliste y avait naturellement sa place.

(Lire la suite de l’essai dans les articles suivants)

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Machiavel Pop – Ce que Games Of Thrones donne à penser – Article 16/18 ( Racine du mal)

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… Racine du mal

Alors pourquoi jouer à faire mal ?

D’où vient le mal ? Pour Lord Varys c’est le Désir, l’Eros. Il se dit terrifié par les dégâts du désir dans le monde. C’est ainsi que castré il ne serait pas avide du pouvoir, mais de la pérennité de l’Etat. Varys a besoin de cette fiction de l’intérêt général pour masquer son intérêt particulier car il n’a pas les moyens de prétendre au Trône, il ne peut que postuler à l’influence. Émasculé, il serait en quelque sorte vierge politiquement.

Mais nous savons que son drame ne l’a pas préservé de ce Désir là. Châtré le haut dignitaire n’est pas pour autant démotivé.

Combien, dans GOT, peuvent laisser aller leur Eros infiniment dans un tourbillon de plaisirs, sans que cela n’apaise quelque peu leur appétit de pouvoir, ni leur cruauté ? Tous. Certains semblent ignorer l’Eros, comme Littlefinger, mais nous voyons qu’ils l’ont conçu sous la forme de la passion. Une passion morbide. On peut aussi être castré et aimer, comme le chef de l’armée émasculée de Daeyneris. L’amour est plus qu’une ruse de reproduction de l’espèce. Il est bien au delà. Et nous en arriverions au Banquet où Socrate se prépare à interroger les convives.

L’Éros suffit- il pour nous décrire ? Pourquoi alors la cruauté ? Pourquoi ne pas se contenter de prendre les villes, sans massacrer tout le monde, les femmes et les enfants ? Pourquoi prendre plaisir sadique à piéger les Stark dans un long mariage, avant de les égorger ? Pourquoi le Limier prétend t-il, tout au long de la série, qu’il n’y a rien de plus doux que de tuer ? Lui même pourtant, connaît l’Éros. Il en pince pour les petites filles fragiles, qu’il protège.

Éros ne suffit pas. Thanatos l’affronte dit Freud, le fils de ce monde extérieur qui nous résiste et nous borne. Thanatos ne serait pas le fils des flétrissures d’Éros mais plutôt de celles de Narcisse enchaîné.

Le cœur de l’humain, c’est la volonté de puissance dit Nietzsche, bien après son maître Spinoza et son Conatus, volonté de persévérer en soi même. Peter Sloterdjik, dans « Colère et histoire » souligne que l’Histoire occidentale avec l’Illiade, commence sous le signe de la Colère. L’Histoire est thymotique. La colère c’est la volonté qui se rebiffe et pousse partout ses cornes. Si cette volonté se mêle aux passions tristes, alors le pire est à craindre.

La colère est un sentiment puissant, source de force. Fruit de la vengeance, elle conduit Oberyn a devenir un guerrier puissant, imbattable. C’est ainsi qu’il affronte la « Montagne », le combattant le plus effrayant du Royaume. Il est tout prêt de le vaincre, sans grande difficulté. Mais la colère est une ivresse. Elle l’enivre, et il perd une fraction de seconde sa lucidité. Cela suffit pour mourir. La colère doit céder au logos dans la lutte contre le pouvoir. Elle doit se soumettre à sa discipline. Voila ce que dit le passage éclair d’Oberyn dans la série.

Et puis il y a une hypothèse existentielle qui fonde le jeu, notre réalité ontologique. Notre condition mortelle. A surpasser. C’est ce qui occupe on l’a vu Tiwin Lannister qui a tout donné à cette forme de transcendance historicisée. Les Stark évoquent aussi cela quand ils clament « Le Nord se souvient ».

Vaincre la mort, c’est imposer le pouvoir de la dynastie. La mort des autres n’a ainsi aucune importance puisqu’on combat la mort même. Quand un homme politique se réfère à l’Histoire pour agir, c’est le signe que l’on doit se cacher. Qu’est ce que la mort de quelques milliers, centaines de milliers d’hommes, quand on est plus grand que la mort ? C’est ce que devait ressentir Napoléon, qui n’avait rien d’un psychopathe, mais tout d’un homme qui avait le sens des grandeurs, métaphysiques, historiques. L’espace ne lui suffisait pas, il devait aussi s’attaquer au temps, d’où cette obsession d’avoir un fils, et de fonder lui aussi une famille régnante.

Il y a ce mystère du mal en effet, qui occupe grandement les personnages de Game of Thrones. Il culmine dans une très longue discussion sans conclusion entre Jaime et Tyrion dans le cachot de celui-ci. Le gnome explique qu’enfant il a longuement observé son cousin simplet, Orson, écraser sans cesse des insectes. Toute la journée il massacrait des insectes et cela semblait avoir « un sens ». Les deux frères n’ont jamais compris pourquoi le débile n’avait que la destruction en tête. Mais Tyrion, le plus intelligent sans doute des habitants de westeros, a saisi qu’il avait devant lui la plus grande énigme, lui qui considère avec tant de légèreté ces histoires de dieux.

Pourtant tous ne sont pas cruels dans GOT, et tous ne sont pas assoiffés de pouvoir illimité. Et leur point commun est toujours d’avoir côtoyé l’Éros. Sous la forme que l’on nomme simplement, l’Amour.

Cet Amour qui au fond est l’ennemi principal des dominants de toutes formes. Car il réunit ceux que le pouvoir oppose, ceux que la guerre oppose comme Jon Snow et sa rousse sauvageonne.

Il crée des allégeances supérieures à celles de la peur, de l’obéissance à l’autorité, et au pavlovisme.

Ainsi le vieux Mestre de la Garde de nuit en avertit Sam, le Garde de nuit transi d’amour pour une sauvageonne :

 » L’Amour signe la fin du devoir« .

On tient là toute la substance du puritanisme des tyrannies.

Dans l’Anti Oedipe, plaidoyer vibrant contre la répression du désir, y compris par le théâtre imposé de la psychanalyse, Gilles Deleuze et Félix Guattari voient dans les humains et les formations sociales des machines désirantes. Le désir se tourne vers deux pôles : l’un est paranoïaque (fascisant) et jouit de l’ordre, de la stabilité, de la race, par delà la mortalité humaine. Donner la mort, réprimer, est la contrepartie d’une appartenance éternelle à la Race des Seigneurs. L’autre est schizophrène, cherche la liberté et à investir le monde ici et maintenant, s’identifiant à toutes les figures. Tiwin serait le paranoïaque, Khaleesy la schizophrène « déterritorialisée » qui promène son Amour dans le monde entier.

(Lire la suite de l’essai dans les articles suivants)

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Machiavel Pop – Ce que Game of Thrones nous donne à penser – Article 15/18 (Un jeu dont on ne peut se distraire)

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… Un jeu dont on ne peut se distraire

Tyrion, sous une tente, invente un jeu où l’on doit lire dans le visage d’autrui son passé. Il s’y exerce politiquement.

Il s’agit bien d’un jeu, du jeu des trônes. La politique est un jeu de trompe la mort. Les personnages le disent parfois. Théon le dit au grand mestre de Winterfell quand ils traquent les petits garçons Stark :

« Ne soyez pas si lugubre, ce n’est qu’un jeu ».

Le générique nous montre un jeu de plateau agrémenté de belles mécaniques.

Pourquoi joue t-on ? La réponse est dans la phrase obsédante de la série, répétée du nord au sud des royaumes et cités :

 » Tous les hommes doivent mourir ».

GOT est une ontologie politique. La recherche de puissance est la réponse à l’absence de sens et à la finitude. La politique et ses folies, c’est le problème de l’Être.

Les enfants saisissent d’ailleurs le caractère absurde de ce jeu. Quand Théon envahit Winterfell et entre dans la chambre de Bran, il lui dit avoir conquis le château. Bran répond interloqué : « Mais pour quoi faire ? ».

Quand on joue au jeu des trônes donc, comme le dit Cersei, il n’y a pas de moyen terme. On est victorieux ou on périt. Une fois encore c’est un Stark qui nous démontre une leçon par le contre exemple : le politique doit se consacrer exclusivement à son jeu. Robb Stark oublie sa dette. Il oublie qu’il doit se marier à la fille d’un allié. Il cède à l’amour et prend épouse. C’est une soigneuse, qui prend soin de tous les belligérants. Elle reçoit l’aide de Robb. Celui-ci sort déjà du champ de la guerre, un instant de distraction peut être fatal. Il méprise ainsi le jeu, en ignore les règles sciemment, pensant qu’il trouvera bien un arrangement. L’erreur sera mortelle et conduira à la fameuse St Barthelemy de l’épisode 3.9.

Pour l’amour, Robb Stark, figure romantique, gâche toute une guerre, et détruit les espoirs de toute une famille. La première erreur de l’héritier Stark fut d’envoyer Théon Greyjoy négocier avec son propre père en croyant à sa fidélité et à sa proclamation d’amitié, ce qui se retournera contre lui et menacera la survie même de la maison Stark. Cette erreur ne lui apprend rien, malheureusement. Robb croit comme son père à la parole donnée, c’est son père qui le lui a enseigné. Or la parole n’est respectée que si le rapport de forces qui a servi de terreau à son expression est toujours de mise. Le respect de la parole est directement dépendant de l’équilibre des forces. Robb est un chevalier, un guerrier comme son père, il gagne sur le champ de bataille, mais est en perdition dans les allées politiques.

La famille Stark ne sait pas passer du roman de chevalerie à la chronique politique. Elle est un peu comme une exilée de l’Heroic fantasy classique qui se retrouverait perdue dans un monde aux apparences du sien, mais désenchanté. L’apprentissage du réalisme est très dur.

« Ne faites confiance à personne, c’est plus sûr comme ça » résume la maîtresse de Tyrion.

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Machiavel Pop – Ce que Game Of Thrones donne à penser – Article 14/18 (Portrait de la personne de pouvoir en psychologue)

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…Portrait de la personne de pouvoir en psychologue

Ainsi doit on connaître son peuple comme ses rivaux et ses alliés.

La connaissance des Hommes, la psychologie sociale, est la première qualité des politiques, avec le sang froid. Elle se fonde sur une acuité d’observation hors du commun. Norbert Elias montre que c’était la qualité principale de Louis XIV, homme moyennement intelligent et cultivé.

Ces qualités semblent prendre forme dans les yeux perçants d’un Tywin Lannister, qui comprend très facilement qu’Arya ne vient pas du sud, et qu’elle ne vient pas d’une famille du peuple :

« les filles du peuple disent Mon Sire, pas Messire ».

Cersei reconnaît tout de suite en la servante de Sansa la possible amante de son frère; à de tous petits indices sociologiques. Une fille comme elle ne pourrait pas aussi rapidement se retrouver à un poste aussi prestigieux.

Il n’y a pas de détail pour un politique en réalité. Un petit détail peut s’avérer immensément important au final. C’est pourquoi le politique doit traiter tout avec esprit de constance, et être aux aguets. C’est un entraînement et pour Tywin et Cersei Lannister c’est un naturel acquis depuis la petite enfance, une habitude faite corps, donc un habitus.

Il n’y a pas de petit dossier. L’attention à autrui est un exercice quotidien du politique, qui cherche à apprendre toute sa vie sur l’être humain. Il s’agit de les conduire. De se dresser au dessus eux. Les Maîtres du pouvoir ne s’en tiennent pas à manier l’acier Valyrien comme les Stark. Ils sont des Ingénieurs de l’Âme.

Cersei est un être de furie, mais qui pense de manière incisive, étudie ses adversaires, connaît leurs raisons d’agir. Elle est capable de justifier de manière philosophique ses ignominies fratricides. Ainsi quand son père lui dit qu’on ne saurait raisonnablement exécuter la sentence de mort qui pèse sur son frère Tyrion, car il est de la famille, elle s’affirme Spinoziste : oui le Nain n’est pour rien dans la mort de sa mère à la naissance, on ne peut pas lui reprocher. Mais le libre arbitre n’est pas en cause dans la sanction. Une maladie ne « décide » pas de nous rendre malade, et pourtant nous l’éradiquons. La justice et ses sanctions est donc compatible avec la compréhension des causes qui mènent à agir.

On entrevoit, tout au long de la série, le rôle de l’idéologie : c’est une arme de combat. C’est bien une superstructure. C’est un moyen d’imposer le désir et l’intérêt, qui sont premiers. Le désir est dans l’infrastructure, l’idéologie est seconde, elle justifie, c’est pourquoi on peut en changer si facilement. Ce ne sont pas, contrairement à ce que prétend la politique sans cesse, comme pour se convaincre elle-même, les fameuses « idées » et « valeurs » qui sous tendent la lutte politique, mais cette lutte qui charrie des abstractions. GOT est une série hautement démystificatrice.

Les Lannister ont su passer du temps mythologique, du temps de l’enfance de l’Heroic Fantasy, du temps de la bravoure à celui de l’épopée politique. Les Stark sont de ce genre que la série subvertit. C’est pourquoi GOT passe par leur liquidation. Mais les Stark qui échappaient au modèle subsistent encore. Il doit bien exister une raison se dit le téléspectateur.

L’art du mensonge est évidemment au cœur de ce savoir faire. Il est porté au plus haut par les joueurs de ce jeu mortel. Littlefinger en use au point de faire de la vérité un moment du mensonge, comme quand il dit à Lord Stark de ne point lui faire confiance, justement pour attendrir sa vigilance, ou qu’il approche Sansa Stark en lui disant « nous sommes tous des menteurs ici » lui proposant d’organiser sa retraite dans le nord, précisant parler au nom du souvenir tendre de sa mère (dont il était vraiment épris), alors qu’il cherche à ménager une carte supplémentaire dans la recomposition du royaume.

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Machiavel Pop – Ce que Game Of Thrones donne à penser – Article 13/18 (La dialectique du maître et de l’esclave)

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….La dialectique du maître et de l’esclave

Mais le plus charismatique des souverains sera toujours plus ou moins dépendant de ses sujets.

Le pouvoir absolu ne l’est jamais car il dépend évidemment du consentement quotidien des dirigés comme l’a merveilleusement expliqué La Boétie dans son Discours sur la Servitude volontaire. Ceux-ci peuvent toujours se révolter et tout emporter. Le Maître est donc dépendant de l’Esclave sans qui le rôle de Maître n’a pas de sens. On le sait depuis Hegel. Le premier artisan de la domination est le dominé lui-même nous répète inlassablement Pierre Bourdieu.

Le Roi doit donc s’évertuer à sauvegarder un état du monde pour contenir les tentations de rébellion qui dorment dans le peuple comme lave dans le volcan, il doit permettre au pays d’atteindre cet état au dessous duquel le pouvoir est balayé car le peuple a plus à perdre à rester calme qu’à essayer de renverser le pouvoir. L’élasticité supportée par le peuple n’est pas absolue même si le pouvoir, théoriquement, l’est.

Ainsi le peuple de Port Réal se révolte contre le « bâtard » Joffrey et les Lannister parce que la guerre l’affame et se lance dans le viol et le massacre sans aucune retenue. La folie débile de Joffrey, incapable de comprendre les fondements de son pouvoir, qu’il appréhende comme pure essence, du fait de son enlisement dans l’infantile, c’est de croire que son autorité est magique, qu’il suffit d’invoquer la force pour en disposer, comme on convoque le génie de la lampe. Son grand père Tiwin a beau jeu de lui dire que celui qui se prétend Roi n’est pas celui qui règne. Et son frère le gnome lui rappelle que l’on ne peut pas régner contre la haine de tous.

La folie du Maître c’est de ne pas reconnaître la part d’Esclave qui vit en lui. Le Roi n’est que le Roi et rien d’autre. Il est mortel par ailleurs. Une dose de poison et il disparaît du paysage. Le Roi dispose de deux corps, on le sait. Donc on peut en sacrifier un assez aisément, le Roi s’incarnera en un autre corps. Joffrey, manifestement atteint d’une psychose, ne peut pas comprendre que sa survie tient à son utilité à démontrer en tant que souverain, auprès du peuple mais aussi des participants au jeu du trône.

Son irrespect, sa violence, lui aliènent les soutiens au moment le plus sensible. Ainsi, « le limier », le guerrier le plus dangereux du royaume, s’en va en pleine bataille de la Nera, fatigué d’être appelé « Chien ».

Le conseil de Machiavel a été ignoré :

« le prince doit éviter avec soin toutes les choses qui le rendraient odieux et méprisable, moyennant quoi il aura fait tout ce qu’il avait à faire, et il ne trouvera plus de danger dans les autres reproches qu’il pourrait encourir. »

« Un Roi doit régner ou mourir » a dit Saint Just pour expliquer son vote de condamnation de Louis XVI. Joffrey n’aura pas régné, il aura profité de sa situation de manière infantile, cultivé la terreur mais aussi une haine incommensurable, servi de fantoche à sa mère et son grand-père, commis de lourdes fautes dans sa faible marge d’autonomie, et il a été au dessous de tout dans la guerre, se cachant pendant l’assaut de sa ville. Joffrey n’a jamais été un joueur de ce jeu. Il a été un pion. Dont on se débarrasse d’une chiquenaude ou qu’on sacrifie.

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Machiavel Pop – Ce que Game Of Thrones donne à penser – Article 12/18 (En avoir ou pas, du charisme)

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… En avoir ou pas, du charisme

Pour aspirer à guider les humains dans l’obscurité, on doit manifester certaines qualités, dont le charisme. Une des formes de légitimité politiquesmises en avant par Max Weber, qui se combinent avec d’autres sources comme la constitutionnelle, la traditionnelle.

Même s’il vit dans un monde où la légitimité essentielle vient du sang, le drame de Théon Greyjoy, héritier des Iles de Fer, est de ne pas disposer de la moindre légitimité charismatique. Son histoire tragique d’otage l’en prive. En plus de sa bêtise visible bien entendu. Mais il a été considéré comme une « chose » placée en gage et le restera. Il ne parvient pas à convertir en autorité réelle la noblesse de sa naissance, qui lui reste comme un papier monnaie dévalorisé, d’où cette acrimonie qui le ronge. Théon est méprisé de son père pour la défaite qu’il lui rappelle, et des autres pour son sort de marchandise. La solution qu’il recherche est de surjouer la dureté, mais cela ne lui attire aucun respect, et ne fait qu’enfler le mépris qu’il reçoit.

La devise « vaut mieux être cruel que faible » qu’il prône a sa part de vérité mais oublie que la force brute n’est pas une panacée universelle. Théon a trop à se prouver pour aborder la politique de manière rationnelle. Il est aveuglé par l’orgueil; qui par exemple lui empêche de saisir ce que les enfants Stark représentent dans cette guerre. Comme l’a dit Louis XI :

 

 » Là où orgueil va, honte et dommage le suivent ».

Théon s’isolera à Winterfell par orgueil, n’écoutant pas les conseils de sa soeur. Il le paiera en redevenant la chose qu’il voulait chasser en lui.

La naissance ne suffit donc pas. On doit y ajouter les attributs supposés liés à la naissance, relever le gant de sa naissance. Théon en est incapable. Khaleesy est exilée et ne peut se référer qu’à une lignée qui ne règne plus, les Targaryen. Mais son charisme l’emporte et emporte les cœurs. D’une situation moins favorable objectivement, Daeyneris du Typhon tire beaucoup plus d’opportunités politiques que Théon.

(Lire la suite de l’essai dans les articles suivants)