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Point Godwin Du Marché Éditorial – « La Disparition De Josef Mengele »- Olivier Guez

La-disparition-de-Josef-MengeleIl ne sert à rien de critiquer négativement les livres qu’on lit. Il y a tellement de bons livres à défendre. Je passe, la plupart du temps. Mais voila, parfois, la critique négative apporte, en contraste, certaines réflexions utiles. Et puis, certains livres bénéficient, comme celui dont on va parler ici, d’amples louanges. Donc un contrepoint, même dans son coin inaudible, ne porte atteinte à personne. Mais ce qui peut être dit mérite toujours d’essayer de l’être.

 

Je ne sais qui a eu l’idée de cette « Disparition de Josef Mengele » qui fait carton plein dans toutes les chroniques de la rentrée littéraire 17. L’auteur a peut-être le sens de ce qui touche juste pour toucher le jackpot. Ou l’éditeur.

Il est certain que depuis ‘Les bienveillantes », le livre qui nous conduit à côtoyer de près les nazis dans la veine de « la mort est mon métier » de Merle a repris sa place dans les rentrées littéraires. Il y a eu le livre réussi de Laurent Binet sur Heydrich. Il y a aujourd’hui cette chronique de la fuite de Mengele, le médecin infâme d’Auschwitz.

Mais celui-ci ne me paraît pas une oeuvre de grande qualité. Il me semble juste céder, certes habilement, à une tentation de succès appuyée sur la fascination du morbide. Fascination, dont d’ailleurs, paradoxalement il se gausse sincèrement (la poutre, la paille…. Toujours la même histoire), quand il évoque les sous james bond qui utilisaient autrefois des fantasmes sur le docteur de la Mort.

 

Le grand critique Antoine Albalat avait écrit un essai sur le bien écrire, défini à partir de son contraire. Et on peut procéder de la sorte pour se demander ce qu’est un bon roman.

Est-ce un puits de documentation? Comme l’est certainement le livre de Monsieur Guez. Non. Une synthèse documentaire,même joliment rédigée, n’est pas un grand roman.

 

Est-ce de dénoncer le mal ? D’une certaine manière le livre dénonce, il montre l’incapacité totale de Mengele à se remettre en cause, son fanatisme continué, sa mauvaise foi infinie, sa cruauté fondamentale. Et bien cela ne suffit pas non plus Un grand roman ne tient pas à la justesse de ses idées ou à sa valeur morale.

 

Un grand roman a besoin d’un point de vue.

Un grand romain a besoin d’une épaisseur humaine, qui peut d’ailleurs procéder paradoxalement du minimalisme.

Un grand roman a besoin d’aller là où seule la littérature peut aller.

 

Ce « roman vrai » sur Mengele ne me semble détenir aucune de ces qualités.

 

La chronique n’a pas de point de vue particulier. On nous raconte la fuite d’un rat qui se terre. Mais qu’est-ce que l’auteur a à nous dire de spécifique à ce sujet ? Rien.

 

L’épaisseur humaine des personnages est inexistante. Même celle de Mengele. Et ce n’est pas en inventant certains de ses rêves, d’ailleurs ridiculement cousus de fil blanc, que l’on y parvient.

 

Enfin, à part le confort du lecteur, la forme romanesque n’apporte rien de plus qu’un long essai documentaire. Ou pas assez. D’ailleurs on peut être critique sur l’indistinction que l’auteur laisse flotter entre ce qu’il a recueilli et l’imaginaire. Les bons « romans vrais » savent teinter ces distinctions pour nous permettre de nous y retrouver.

 

L’absence de travail réel sur la langue procède en réalité de ces éléments. Car le style est la marque de la singularité.

 

Alors oui, on s’étonnera un peu, si on ne s’est pas intéressé au cas Barbie par exemple, de la facilité avec laquelle les criminels nazis ont évolué, surtout dans l’immédiat après-guerre, en amérique du sud.

On découvrira l’aspect ignoble du peronisme, qui alors même qu’il séduisant des gens comme le jeune che guevara, couvait les plus grands tortionnaires nazis.

On découvrira quelque peu ces nazis d’outre atlantique, dont Roberto Bolano se moque tant dans ‘la littérature nazie en amérique« , qui sont tout étonnés quand les exilés leur disent que oui, les crimes dénoncés par l’ONU sont bel et bien réels, et qu’il faut en être fier. On redécouvrira le malaise au sujet d’une Allemagne qui a largement contourné l’épuration, dont la Police post 45 est noyautée par les anciens nazis. On sera un peu nauséeux en découvrant les motifs qui ont permis à ces criminels de s’en sortir.

 

On apprendra toujours des choses, qu’on peut aussi lire dans des tas d’essais à sensation sur l’espionnage. Ou on verra une certaine part de vérité rétablie, par delà les fantasmes.

Mais à quoi tient finalement le livre ? A la fascination pour le monstrueux, essentiellement. Même si l’auteur ne joue pas trop avec cela. Un peu, parfois.

 

C’est un livre court et on sent tout de suite qu’il l’est trop. J’ai songé au contraste avec un grand livre que j’ai lu il y a quelques mois, de Molina, sur la cavale de l’asassin de MLK, un fasciste (voir dans ce blog). Les différences sautent aux yeux. Molina plonge totalement dans la peau de ce personnage détestable, s’acharne à le comprendre, par le corps, par toutes les traces qu’il laisse. Loin de la superficialité qui touche ici Mengele. Un bon auteur est un obsédé. Pas uniquement un bosseur.

 

Molina, comme Binet pour Heydrich, font de leurs livres des tunnels d’interrogation sur l’esprit de résistance, sur l’acte d’écrire sur les sujets qu’ils choisissent. Guez n’est jamais qu’un chroniqueur absent, et on aurait aimé le voir se débattre avec son envie d’écrire sur Mengele. Cette envie ne va pas de soi. Aller là ou cette ordure s’est cachée a un sens. On aurait souhaité le voir se dépatouiller de cela. Non, malheureusement.

C’est le signe : l’objet s’est imposé comme une évidence, parce que ça se fait, ça marche, c’est bankable. C’est louable au regard du devoir de mémoire.

 

Ce qui est louable ne suffit pas à donner naissance à un grand roman. Mais ici à une oeuvre anecdotique. Au prix d’une implication certainement très forte.

Mais pourquoi ? Pour faire un livre qui n’existait pas ? Mais pourquoi écrire ce livre là ? C’est ce qu’a manqué l’auteur. Il aurait aussi pu, comme dans « les bienveillantes« , nous plonger dans le chaos. Il n’a pas non plus choisi cette voie difficile. Finalement, malgré l’effort documentaire, le livre a sans doute pâti d’un manque d’ambition.

 

En réalité, me dis-je, est-ce que cette histoire là a le moindre intérêt ? 

 

Un salopard de la pire espèce se terre avec l’aide de complices fanatiques. Il a de plus en plus de mal à se cacher, parce que la stupeur passée, on s »intéresse au passé. Il s’étiole dans son exil. Oui, et ?

Et c’est tout. Les péripéties de la vie de Mengele après la guerre n’ont guère d’intérêt. Ce pauvre type a plongé dans l’angoisse, a gémi, s’est caché.

Je ne sais pas si ce destin minable mérite quoi que ce soit de construit.

C’est peut-être cela que l’auteur aurait du aborder.

 

Et puis il y a cette fin irritante, qui assène. Ou l’on règle en deux phrases son sort à l’humanité. Cela semble camper une lucidité admirable que de prétendre que toutes les deux ou trois générations on massacre tout le monde. C’est un peu court. Il faudrait nous en dire plus. Freud, dans « Malaise dans la civilisation« , par exemple, nous en a dit plus. Qu’est ce que ça signifie de balancer, comme ça, que l’humain est une entité horrible ?

 

Rien n’est moins certain. Parce qu’il n’y avait pas que des Mengele quand Mengele vivait. Et puis, Monsieur Guez, vous oubliez que l’on n’a pas du tout attendu deux ou trois générations. Ca ne s’est jamais arrêté. Tout comme la bonté ne s’est jamais arrêtée elle aussi

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L’artiste peut transformer les défaites en victoires – « L’ombre d’une photographe, Gerda Taro » – François Maspero

gerda-taro-pohorylle1Je voulais en savoir un peu plus sur la figure de Gerda Taro, Gerta Pororylle de son vrai nom de juive allemande exilée en France, grande photographe de guerre pendant le conflit espagnol, auprès de son compagnon Robert Capa (André Friedmann).

Leur courte aventure amoureuse et artistique est fondatrice du reportage photo, elle est féconde en réflexions sur le rapport de la politique à l’image, à l’art plus largement. La belle Gerda Taro, femme libre s’il en fut, est morte à vingt sept ans. Sans ses photos et celles de Capa, qui longtemps furent mélangées,  la guerre d’Espagne n’aurait sans doute pas marqué autant l’opinion de son temps, suscité une grande solidarité internationale, et occupé une place aussi importante dans les imaginaires plus tard. La place de l’écrit déclinant, ce qui n’a pas son image tend à disparaître, purement et simplement. Certes, l’image est parfois une caricature, une ombre vide, comme un tatouage de che guevara sur une épaule d’un motard, mais elle peut aussi être le lien authentique vers les trésors du passé.

J’ai constaté que François Maspero, dont le rôle d’éditeur fut proprement historique en France, et à ce titre compta vraiment dans l’histoire des idées de notre pays, ‘auteur de très belles mémoires que j’ai aimées, avait consacré un portrait à Gerda Taro.

gerda-taro-03« L’ombre d’une photographe, Gerda Taro« , est bien un portrait et non une biographie. Maspero aurait rêvé de pouvoir rencontrer Gerda vieillie, si elle n’avait pas été écrasée absurdement par une perte de contrôle d’un char républicain lors de l’échec de la contre offensive de Brunete, pour désenclaver Madrid, alors qu’elle avait évité les balles sur le front, où elle était au plus près des guerilleros. Avant de mourir, elle aura réussi à rendre compte d’une victoire républicaine, certes éphémère, dans une bataille. Elle meurt en 1937, s’épargnant la déconfiture, et peut-être les camps français, où elle aurait été internée en tant qu’allemande antifasciste et peut-être livrée aux allemands.

Longtemps Gerda Taro sera subsumée par l’oeuvre de Capa, l’exilé hongrois, non pas une « recup » de sa part, mais parce qu’à l’époque ils ne s’obsédaient pas des droits d’auteur mais défendaient une cause. Plus tard, Capa, qui meurt en Indochine, en suivant un conflit qui devait le dégoûter, donnera bien des gages de son admiration pour celle qu’il aima passionnément. Nombre de photos étaient signées Capa et Taro, sans qu’on sache qui les avaient prises. Mais après sa mort, la signature de Gerda a été enterrée sous la catégorie « agence Capa ».

220px-RepublicanWoman1936GTaroAvant de défendre, appareil photo à la main, l’Espagne républicaine, Gerda Taro avait résisté en Allemagne nazie, distribuant des tracts, incarcérée.  Elle s’en sort grâce à un passeport polonais, et part pour la France où elle rejoint toute l’intelligentsia progressiste allemande, alors appuyée par leurs confrères français. C’est Clara Malraux, à l’époque soutien indéfectible des exilés, qui a aidé Gerda Taro à s’installer.

Elle va rencontrer Capa-Friedmann, hongrois déjà connu pour le premier photo reportage sur Trotsky (contre son gré).  Deux ans d’amour commencent, loyaux mais pas forcément fidèles, des deux côtés. Ces gens tiennent avant tout à leur liberté, chacun en pense ce qu’il veut.

taroTaro a une idée de com’ ultra moderne : créer une légende autour d’un fameux  » Robert Capa », photographe américain censé être très célèbre. L’idée, qui tient du bluff total, booste l’activité de son compagnon. Gerda, elle, devient le pivot d’une agence. Elle s’initie à la photo et apprend très vite.

Ils filent en Espagne dès le début de la guerre civile, et deviennent les principaux fournisseurs de clichés qui font le tour du monde, aussi bien des photos de la population civile que du front. Capa prend la photo la plus célèbre de la guerre, celle d’un républicain fauché en plein assaut, sortant d’une tranchée. Ils sont choyés par la presse communiste française (« Regards », « Ce soir »), influencée par l’agent argenté du Komintern que fut le redoutable Willy Muzenberg, qu’ils ne semblaient pas connaître (mais ils fréquentaient Koestler, un de ses principaux collaborateurs). Mais les photos circulent dans le monde entier, et les deux photographes nouent des relations élargies.

Les staliniens essaieront de récupérer la figure de Taro, martyre. Mais rien ne prouve qu’elle ait véritablement frayé avec eux. Elle a plutôt suivi leurs ennemis de la gauche non communiste pendant un temps sur le front (les anarchistes, le POUM). Certes, elle s’adapte et continue de soutenir les républicains quand les communistes prennent la direction des opérations et épurent l’armée.

Mais il était presque impossible, à cette époque, de ne pas frayer avec les communistes d’une manière ou d’une autre en Espagne, et dans le milieu antifasciste européen. Rien n’indique que Taro et Capa aient été affiliés à l’Internationale Communiste, ni à quelque autre mouvement d’ailleurs. Ils étaient de gauche, c’est certain. Mais libres. Leur manière d’agir était de rendre compte par le geste photographique, de la souffrance du peuple en guerre, de l’engagement des soldats. Leur présence sur le front était d’ailleurs fort appréciée par les troupes. La qualité des photos qu’ils ont produites, insiste Maspero, n’aurait pas été possible sans un préalable de confiance nouée.

taro2On peut douter du fait que Gerda Taro, libre, séductrice, animée par le gout du jeu, ait été attirée par l’odeur de rond de cuir dégagée par les agents staliniens.  Elle qui admirait par dessus tout John Dos Passos, dégoûté, rompant avec Heminghway le suiviste, de la ligne des communistes en Espagne.

L’oeuvre de Taro, celle de Capa, sont à la base d’une utilisation nouvelle, « choc », de la photo dans la presse, pour le pire et le meilleur. Les petits appareils comme le Leica le permettent. C’est l’époque d’un enthousiasme autour de la vérité censée être offerte aux masses par la photo. Comme en témoigne notamment les écrits de Walter Benjamin. La critique viendra plus tard (de l’optimisme de Benjamin à la dureté de Susan Sontag quelques  décennies plus tard, on mesure un immense fossé). Les possibilités manipulatrices de la photo n’ont pas encore été décelées, sauf par certains magnats blancs ou rouges. On insiste plutôt sur l’intérêt du témoignage direct, qui impressionne. Bientôt, à Iwo jima comme à Berlin on montera de toutes pièces des scènes de photographie lyriques (les drapeaux hissés).

A cette époque, les photos de Taro et Capa n’échappent pas à un certain lyrisme, qui fleure le « réalisme socialiste ». Mais il serait anachronique de leur reprocher, alors que ces dérives n’ont pas encore adopté leur forme systématique. On ne peut présager de l’évolution d’une oeuvre qui n’a pas pu se poursuivre. D’autres artistes ont su se remettre en cause, eux aussi enthousiasmés naïvement.

gerda-taro4Les républicains ont perdu la guerre. Leurs squelettes, par dizaines de milliers, dorment sous la terre d’Espagne. On les déterre et on polémique sur le passé, pour oublier parfois, comme le dit l’écrivain Molina, l’indigence politique du présent. Qui nous a légué la mémoire de ces hommes et de ces femmes ? Qu’est -ce qui fait que des jeunes femmes kurdes se battent contre Daesh en évoquant l’exemple de leurs ancêtres d’Espagne ? Les artistes. Et ce qui a survécu des artistes, c’est ce qui était proprement artistique, c’est-à-dire irrémédiablement libre. Les oeuvres bureaucratiques édifiantes n’ont pas survécu. C’est pourquoi Taro survivra dans ses photographies. Avec le temps, les défaites les plus lourdes, les plus terribles, contre les chemises noires, contre la terreur moscovite, se mettent parfois à ressembler à des victoires. Contre toute attente. Il faut croire, même quand on est matérialiste philosophiquement, aux forces de l’Esprit.105247199_o

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L’arme Historique De La Lucidité – « Souvenirs D’un Allemand (1914-1933), Sebastian Haffner

HAFFL’une des plus grandes stupéfactions du XXème siècle est la soumission volontaire, puis plus tard enthousiaste, du peuple allemand, considéré comme le plus « philosophe » du monde, à la psychopathologie nazie.

 

On a beaucoup écrit à ce sujet, et parfois le débat s’est malheureusement résumé à l’alternative « coupable/non coupable », qui empêche de cerner la complexité de la situation et l’hétérogénéïté d’un peuple.

 

Mais ce n’est qu’en l’an 2000 qu’on découvre un manuscrit fondamental chez un journaliste décédé allemand, Sebastian Haffner. Ce manuscrit a été écrit juste avant la guerre mondiale, en Angleterre, où Haffner parvient à s’exiler en 1938 et à vivre dans la pauvreté.

 

Ces « Souvenirs d’un allemand « , un grand livre, clair comme l’eau de la plus pure source, comme tout grand livre, narrent du point de vue de leur auteur les premiers mois de l’hitlérisme au pouvoir. En entrant dans la chair même du quotidien allemand, il ouvre notre connaissance à des processus de transformation de ce peuple, difficilement perceptibles à travers la seule théorie. Les anecdotes d’Haffner en rendent terriblement perceptibles le sens.

 

Le jeune Sebastian Haffner, quand Hitler arrive au pouvoir, est en passe de devenir magistrat. Il n’est pas encarté dans un parti, mais il se décrit comme un bourgeois libéral (au sens ancien du terme) relativement conservateur, mais marqué par l’esprit des lumières, celui de Goethe. Il assiste à la décomposition morale de son pays, et se sent lui aussi à certains moments légèrement échauffé par la maladie, à laquelle il ne cède pas.

 

Il saisit très vite ce qu’est le coeur du nazisme. Il ne croit pas par exemple que l’antisémitisme soit une question annexe. Le projet d’extermination (il parle bien d‘extermination en 1938, ce qui rappelle que tout était sur la table, sauf les modalités) des juifs était une expression de ce qui animait vraiment les nazis : semer la mort de l’Autre.Ca ne se serait pas arrêté là comme le développe Jonathan Littell dans « les bienveillantes« . On aurait toujours trouvé d’autres « sous hommes » à exterminer.

 

En cela, comme en rien d’ailleurs, il ne se trompe pas. Rappelons-nous que même dans les pires difficultés militaires de l’année 1944, les trains de déportation avaient la priorité absolue sur tout autre transport, dans le fonctionnement allemand de l’époque. L’extermination n’était pas une diversion mais une motivation centrale, obscure. La mort est recherchée pour la mort. Une interprétation trop matérialiste et mécanique du nazisme serait ainsi dans l’erreur, sans doute.

 

Rapidement Haffner a compris que le succès d’Hitler devait conduire à un réexamen de l’Histoire, de la culture allemandes. Ce ne sont pas seulement les moments clés, comme la défaite, la crise de 23, la crise économique qui préparent l’avènement d’Hitler. Ces moments importants doivent d’ailleurs être analysés dans ce qu’ils ancrent profondément, notamment la crise inflationniste, qui reste un moment révolutionnaire passionnant pour certains (à revivre), et un facteur de déshumanisation, autant que le déclencheur d’un goût pour la tricherie et le mensonge. C’est toute une culture qui est en cause, dans son évolution, et sa décomposition.

 

Dès le début, la république de Weimar installe les germes du nazisme, en s’en remettant aux corps-francs pour liquider les révolutionnaires spartakistes. La social démocratie allemande a ainsi une immense responsabilité dans ce qui s’est passé ensuite. Mais personne n’est exempt dans le propos de Sebastian Haffner. La passivité a été générale. Le seul politicien qui lui paraît un peu digne dans tout cela, est Walter Rathenau, assassiné quand il était aux responsabilités.

 

L’auteur, qui se sent on ne peut plus allemand, et reviendra en allemagne, jette sur son pays un regard très dur. Il ne cède pas un instant sur son devoir de lucidité, ce qui donne au livre sa puissance. On ne recule pas devant ce qui fait mal. Ce ne sont pas seulement les élites qui sont visées, mais tout un chacun dans son incapacité à dire non et sa capacité à s’aveugler.

 

Il change aussi notre regard sur certains phénomènes, comme la première guerre.Pour lui, c’est moins la défaite allemande qui a compté que la nostalgie, paradoxalement… de la guerre, pour la génération dont il est issu, vécue de loin (elle était en territoire français), filtrée par la propagande, présentée comme une geste héroïque.  

 

Faut-il suivre Haffner quand il prétend que l’hitlérisme est le fruit d’un certain ennui allemand, de l’inaptitude au bonheur individuel dans ce peuple, son besoin de fusion, de camaraderie soldatesque, d’aventurisme politique ? En tout cas, il nous offre un troublant témoignage sur la manière dont son peuple s’est laissé entraîner dans ce cauchemar, sans réagir.

 

Le nazisme, phénomène révolutionnaire, a su activer de nombreuses dimensions existantes dans la culture allemande, partagées par les oppositions d’ailleurs. Les jeunesses hitlériennes ont repris bien des aspects des groupes de jeunesse existant dans le pays depuis les années 20. Les hitlériens et les staliniens avaient beaucoup en partage, et cela a été utile pour rallier une partie de la classe ouvrière. Et puis il y a la discipline allemande, la volonté de bien faire même, à partir du moment où il y a une règle du jeu.

 

Haffner lui même, emmené de force dans un camp où les jeunes aspirants magistrats sont regroupés pour être initiés à la camaraderie guerrière, nouvelle valeur centrale du peuple allemand, se surprend à jouer le jeu des marches et des rites, en attendant que ça passe. Pendant un moment il s’étonne à ne plus dire « je ».

 

Ce livre est un plaidoyer pour un individualisme positif. Il démontre tout ce qu’il y a de pernicieux dans une camaraderie dissolvante, qui permet de dissimuler la notion de responsabilité. Il nous met en garde contre l’ivresse collective.

 

Mais Haffner est subtil. Il est aussi conscient des vertus du peuple allemand. C’est précisément parce que le nazisme frappe au bon endroit, que toute la morale d’un peuple s’écroule. En saccageant l’esprit international allemand, réel, en manipulant sa générosité pour la grandeur, les nazis coupent les allemands de leurs ressources les meilleures.

 

Les oppositions à l’hitlérisme étaient surarmées, semblaient disposées à la guerre civile, et elles étaient même encore majoritaires, dispersées certes, aux élections qui sont organisées après le début de la répression politique. Le peuple allemand s’est jeté dans les bras d’Hitler parce qu’il n’y avait finalement plus que cette option, les autres voies se fermant une à une, d’elles-mêmes. La droite a joué avec une marionnette qui lui a mangé la main, les communistes ont été cyniques et disposés à l’exil à Moscou pour leurs chefs, les sociaux démocrates ont tout fait pour disparaître après avoir durablement failli.

 

Ce qui est terrible est qu’Haffner, comme les autres émigrés allemands, voit se décliner au niveau des relations internationales le même processus qu’ils ont vu se déployer dans le pays. La même passivité, la même naïveté, la même tentation de jouer avec le feu, de se croire plus malin qu’Hitler, la sous estimation, les calculs abracadabrants. Cela mènera à l’Anschluss, à Munich, au réarmement de l’Allemagne en toute sérénité. Puis à l’invasion de la Pologne et même à la drôle de guerre stupidement défensive pendant un an. Les émigrés allemands parleront dans le désert à leurs accueillants. Ceux-ci parfois les rendront aux nazis ensuite, comme l’URSS et Vichy.

 

Plus profonde encore est sa réflexion, très arendtienne, sur le totalitarisme comme colonisation politique de la vie privée. Cette asphyxie là est narrée à travers de nombreux exemples vécus.

 

La désagrégation de la vie amicale du jeune Haffner en est le résultat. Il était impossible de vivre le nazisme comme un fait politique que vous pouviez fuir en fermant le journal. On essayait pourtant, et Haffner rappelle que jamais on n’a autant publié de bluettes, de poésies sur les amourettes et les paquerettes. Mais comme le nazisme était une action de mobilisation totale des individus, il était impossible de dire « allez, on ne parle pas de politique au repas ».

 

Le totalitarisme n’est pas simplement la dictature. Dans une dictature politique on peut essayer, difficilement, de s’occuper d’autre chose, de ne pas voir, de dire « je ne fais pas de politique moi ». C’est impossible sous le totalitarisme, car cette abstention est déjà une raison d’aller en camp de concentration pour comportement antisocial. Un fondement de la liberté réelle est ainsi la défense des limites de la politique.

 

Trop de politisation ne libère pas, mais expose. La défense des barrières entre les sphères de l’intime et de l’agora est une condition vitale de la civilisation humaine. On devrait méditer sur ce point d’Histoire avant de s’engager dans certaines causes, qui au nom de l’empire du Bien, visent à décider ce qui est bon pour chacun derrière la porte de l’appartement.

 

La narration est trempée dans l’auto dérision, le sarcasme, l’humour railleur et les formules vengeresses au vitriol. Les crétins et brutes des Sections d’Assaut, encore au centre du dispositif hitlérien, avant la Nuit des longs couteaux, sont montrés dans leur aspect grotesque. Le discours hitlérien est décrit dans son efficacité mais aussi ridiculisé dans son absurdité. C’est ce recul qui a permis à l’auteur, sans doute, de conserver sa santé mentale dans ce pays qui devient dément. Son témoignage met d’ailleurs en avant, par exemple dans le cas de son propre père, les cas, silencieux, d’hécatombe psychique de grande ampleur qui touche les allemands à cette époque, et d’autres. On songe aux suicides de Walter Benjamin ou de Stefan Zweig.

 

Le regard acide et la capacité à transformer l’expérience la plus démoralisante en récit cohérent et lucide, ont permis de survivre, et de léguer.

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L’interminable Bras De Fer Avec Dieu – « Histoire Du Libertinage » – Didier Foucault

7ob_57bbe1_2Rassurons tout le monde immédiatement.

Par « libertinage » on entendra ici, comme dans le livre dont il est question, la désobéissance aux dogmes et aux prescriptions du christianisme. Et non la compréhension post moderne.  Le mot « libertinus » vient de très loin, il désigne les esclaves affranchis. On en retrouve l’usage au cours du Moyen Age avec un double sens. Mauvais penseur. Mauvais chrétien de par ses croyances et ses actes. Ce double sens a duré jusqu’au 18ème siècle. Alors on distinguera « les philosophes » des libertins, même si ces mondes ne seront pas si distincts dans la réalité et dans le coeur des hommes et des femmes.

C’est sur le double front de la liberté des moeurs et de la liberté de penser, et de penser sans Dieu, sans un Dieu même, que le libertinage a lutté. Son Histoire, joliment synthétisée dans cette « Histoire du libertinage » de Didier Foucault ne débute pas, comme on pourrait le croire, avec les Lumières.

Car la liberté chemine depuis très longtemps. Elle n’a jamais cessé de s’exprimer face à la prétention monothéiste et aucune horreur ne l’a étouffée. Un des aspects les plus intéressants du livre est d’ailleurs de la débusquer au coeur d’un Moyen Age qu’on dépeint à l’excès tel un Soulages.

A ceux qui essentialiseraient les civilisations, il serait utile de constater qu’Averroès a eu un rôle très important, et que sans doute nous lui devons beaucoup, nous qui bénéficions d’un univers laïcisé, ou tout ou moins sécularisé. Cette histoire n’est pas, n’en déplaise à un progressisme mécaniste, ni un long fleuve serein, ni une montée en humanité libérée, absolument irrésistible. La Renaissance sera en particulier un moment dialectique très particulier, où culmineront à la fois les fanatismes et où l’on verra semées les graines les plus vivaces de la liberté. A cet égard, la Renaissance nous ressemble peut-être. Un mélange d’apocalyptique et d’espoir fol de renouveau.

Le libertinage n’est pas une hérésie. Là où l’hérésie veut corriger, réorienter, ou revenir aux sources, le libertinage, lui, rompt.

Dès le 12ème siècle, les étudiants des cités médiévales, jouent les « goliards » et se moquent des injonctions religieuses, exaltant la ripaille et la luxure. Leurs chansons se réfèrent aux veilles figures païennes, jamais totalement éclipsées, comme Vénus et Bacchus. Tout au long des siècles de domination censée être absolue de l’Eglise, cette dissidence de fait vivra, réunissant des fils de la noblesse et des éléments populaires. Dans les cabarets, les fêtes traditionnelles mal christianisées, ou les carnavals.

L’Eglise , longtemps, aura du mal à discipliner les chrétiens, et à imposer les dogmes affichés. C’est tardivement, pour des raisons aussi bien économiques et sociales (discipline de la force de travail mobilisée par le capitalisme naissant) et liées au schisme avec le protestantisme, qu’elle passera à l’offensive. Raisons notamment analysées dans l’excellent livre de Sylvia Federici, « Caliban et la sorcière« .

C’est un reproche que l’on peut adresser à la synthèse de Didier Foucault. Il présente une histoire des idées de liberté qui d’une certaine manière roule sur elle-même, s’inspire elle-même continuellement. Sans doute, oui, les idées ont leur vie autonome. Les gens se lisent. Mais pour autant on ne peut déconnecter la question de la liberté de l’ensemble du contexte politique, économique, social, dans lequel elle s’aborde. La liberté, sous certaines formes, est parfois utile à certains pouvoirs. Dans d’autres contextes elle doit être repoussée. Didier Foucault n’ignore pas ces soubassements. Il sait que la période de croissance médiévale, par exemple, vers l’an mil, a été l’occasion de dégager des surplus qui ont financé de l’activité intellectuelle, et donc favorisé « la raison ». Mais enfin, il présente tout de même une Histoire des idées qui semble très, par trop, indépendante des dynamiques globales des sociétés.

C’est d’abord sur le plan des moeurs que la liberté, de fait, résiste. Avant de s’exprimer dans les idées et les arts.

Le clergé lui-même ne donne pas l’exemple. Avignon fut comparée à Babylone. 

Le 14ème siècle verra même l’institutionnalisation de la prostitution sous l »égide des élites politiques et de l’Eglise. De véritables délégations de service publics sont développées pour organiser la prostitution dans les cités. L’Eglise a souvent composé, jusqu’à vouloir contrôler les péchés mortels et en tirer bénéfice.

Sur le plan des idées, et c’est en ce domaine que le livre est le plus intéressant sans doute, le christianisme est traversé par deux rapports différents à la raison. Un courant, paulinien pour résumer, repousse l’usage de la raison en tant que telle. Un autre courant lui, cherche à concilier raison et foi, à nier leur opposition. 

C’est à l’université que les premières failles s’ouvrent. Si on conduit les hommes à exercer leur raison, ils s’en servent. Elles mûrissent dans certaines lectures d’Aristote, qui n’a pas été jeté au bûcher par un certain nombre de théologiens, considérant que les philosophes antiques qui n’avaient pas connu Jésus ne sont pas impotents pour autant, et de manière plus surprenante d’Averroès.

On retrouve au coeur du Moyen Age des traces d’interprétation radicale d’Aristote, conduisant à des impiétés, telle que l’opposition de l’idée d’éternité du monde au texte de la génèse. Evidemment, il n’est pas bon d’être attrapé à écrire de telles choses.

Les secousses sociales qui agitent la société médiévale vont favoriser la dilution du message de l’Eglise et sa capacité de contrôle. La grande Peste, la guerre de cent ans, les famines, le schisme occidental… Autant de phénomènes qui fracturent la société et laissent de côté, hors d’atteinte de la papauté, des catégories importantes de la population.

Mais l’Histoire aime les détours. Et c’est aussi par le mysticisme que l’édifice catholique se fragilisera. Certaines sectes se radicaliseront et déborderont dans des pratiques impies. Dans l’idée du retour à une humanité originelle.

Les archives de l’Inquisition attestent, dès le 14eme siècle, de manifestations d’un  matérialisme empirique, de propos relevant d’un athéisme fondé sur l’observation simple du monde. Par exemple un simple artisan qui constate que les morts sont bien morts et donc ne croit pas à l’âme.

A la Renaissance l’apparition de l’imprimerie va jouer un rôle majeur, évidemment, dans la diffusion des idées transgressives. Aristote sert encore de tuteur à l’expression d’une pensée neuve. A Padoue, protégée par la République vénitienne, dont l’identité commerciale ne cadre pas avec l’intolérance (nos mondialistes heureux d’aujourd’hui affichent aussi une tolérance affable) on commence à dire franchement que la philosophie est supérieure à la théologie. Dès le 15 eme siècle Padoue donne naissance à des essayistes très audacieux, comme d’Albano, Pomponnazi, certains finissant sur les bûchers. On se moque des miracles. On conteste l’immortalité de l’âme. On refuse que la foi dicte la pensée. Padoue resplendit. Etienne Dolet, qui sera exécuté à Paris pour athéisme, sera passé par Padoue.

Au delà d’Aristote, toute la pensée antique est remise à l’honneur par la « république des lettres » en expansion, mise à profit pour autonomiser la pensée de la théologie. Platon lui-même, pourtant souvent cité par les théologiens comme un secours. Mais aussi Epicure, que n’avaient pas oublié nos étudiants médiévaux agités. Lucrèce a sauvé de l’oubli le penseur du Jardin. Le scepticisme, le stoïcisme, reviennent à l’honneur. Et même les cyniques. Cicéron est beaucoup utilisé, lui qui déjà passait pour un fieffé athée pour les pères de l’Eglise.

Avec la Réforme, les libertins vont devoir, quand ils ne font pas le choix de vivre leur pensée en toute discrétion et de ne pas contester publiquement une religion, qu’ils peuvent d’ailleurs parfois trouver utile pour le bon peuple, affronter à la fois le puritanisme calviniste et la papauté.

Pour autant, le protestantisme a un caractère contradictoire. En lui-même, il est une contestation radicale de la discipline religieuse. A cet égard, ce retour aux sources a signé la défaite de la toute puissance du divin. Les premiers protestants ont été des dupes de l’Histoire. Les formes extrêmes du protestantisme ont d’ailleurs pu, comme pour le mysticisme, s’apparenter aux débordements libertins.

Une des forces du libertinage est sa diversité. Il prend les formes du déisme ou du panthéisme, de l’incroyance, du matérialisme naturaliste ou de bon sens, de la science aussi, avec la rupture galiléenne. Mais aussi de la tentation pour la magie. L’association de ces tendances a un effet puissamment dissolvant. Au milieu du 16ème siècle, le terme « athée » est fréquemment employé, actant du parcours effectué.

La pensée de Machiavel, par sa hauteur, porte un coup rude à la religion, sans jamais l’attaquer de front, en bon… machiavélien. C’est la fortune qui remplace la providence. La religion y est décrite comme un pur moyen politique et non une fin, en aucune façon. Pour Machiavel, la religion, c’est un fait, et non une spéculation, découle du politique. Celui-ci est amoral, ce qui est contraire à tout ce que la chrétienté a enseigné. Sans jamais prôner quoi que ce soit de répréhensible, Machiavel sape la pensée théologique en sa base. La mise à l’index du « Prince« , comme de la plupart des livres des personnages que nous citons ici, n’empêche pas leur diffusion. Machiavel est lu, très vite, en France, puis dans toute l’Europe.

Le diable est italien, et les guerres en Italie vont contaminer notre pays des idées neuves. Plus tard, c’est la France qui sera la terre glorieuse du libertinage.

Au 17ème siècle, les penseurs libertins français se déploient en effet sur le fond d’une culture imprégnée par un épicurisme qui laisse derrière lui l’hystérie des guerres de religion. A la suite de Montaigne, le scepticisme s’exprime, avec Charron.

Pourtant chaque vague libertine est suIvie du retour de la répression. La grande contre offensive catholique du concile de trente finit par pénétrer en France. On exécute Vanini, le précurseur de Darwin, à Toulouse.

Le feu croisé du puritanisme et de la contre réforme parvient encore à contenir, par la violence, les élans de la liberté. C’est ainsi que périt Giordano Bruno, c’est ainsi que Galilée dut en rabattre. Partout la répression s’est renforcée.

Malgré elle le travail de pensée continue, et il laisse des acquis aux conséquences irréversibles. Deux penseurs majeurs surnagent. Descartes, qui ne comptant pas du tout lutter contre la société religieuse, le réalise pourtant, en propageant le doute. Et son adversaire Spinoza, chantre du matérialisme philosophique le plus subtil.

Parallèlement, la liberté de la science va déstabiliser les dogmes. Avec Galilée, Copernic, Newton.

La noblesse, classe dominante, elle-même, a toujours été sensible au libertinage. L’idée de ne répondre à aucune injonction fait écho à ses valeurs. Aussi le libertinage est une tendance interclassiste, à tous les moments de son développement. Mais quand l’Eglise réprime, les nobles sont ceux qui peuvent le plus aisément résister à la riposte. Le libertinage va donc, alors qu’on approche du siècle des lumières, s’exprimer le plus aisément dans l’aristocratie. Le Dom Juan de Molière en est la trace. Les femmes de la noblesse ne sont pas les dernières à s »émanciper, telle Ninon de Lenclos qui tiendra un salon libertin, à tous égards.  Il y a plus au nord, cette vie folle de Christine de Suède, la fameuse correspondante de Descartes, libertine échevelée.

Les dévots remportent bien des victoires sous le règle d’un Louis XIV qui en vieillissant devient de plus en plus strict. La censure se renforce, la littérature est encadrée par l’Académisme. Mais sa mort signe, dans cette France dominante en Europe, le début d’une période faste et décisive pour le libertinage. « Que la fête commence ! » est le titre du superbe film de Tavernier sur la Régence. A la tête de l’Etat se retrouve un souverain de transition qui est un parfait lubrique, et passe son temps en orgies, tout en favorisant les idées libérales dans le pays. La préparation d’artillerie idéologique l’a certes précédé, avec l’athéisme proclamé du curé Meslier, la dignité offerte aux athées par Pierre Bayle.

Louis XV sera tout aussi libertin que le régent qui l’a précédé.

C’est alors pour le libertinage français une apothéose.

Les grands penseurs du siècle vont venir. Ceux-ci, comme Diderot, peuvent à la fois donner dans les deux aspects du libertinage : la lutte philosophique, et la libération de la chair.Tout mouvement a son extrémité. Elle sera manifestée par Sade qui dans son oeuvre essaiera de porter jusqu’au bout l’expérience de désamarrage de la morale chrétienne. Mais la censure essaiera, jusqu’au bout, de résister, participant du dénouement violent de 1789.

Et puis, l’on dira, à la tête d’un nouvel Etat, après une incroyable clameur lancée au monde, que le bonheur est une idée neuve.

Alors une autre histoire s’écrit.

Quel parcours incroyable, à travers le sang et les flammes !

On dit que les grandes idées ne meurent jamais. Mais la liberté n’est pas d’abord une idée. Elle est l’expression même de la vie. Elle est une force matérielle. Celle de la vie qui cherche à ne pas asphyxier.  C’est pourquoi l’Inquisition la plus forcenée était vouée à l’échec. C’est pourquoi la philosophie de la liberté ne peut pas être exterminée, renaissant avec chaque génération.

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Si loin ils parlent aussi de nous – «  La plus vieille religion », Jean Bottéro

téléchargement (5)Nous pensions que Dieu était mort. Mais il s’agite sacrément. Peut-être sous des formes zombies, c’est à discuter. Son « reboot » est peut-être un dernier sursaut de réaction face à la modernisation qui finira par avoir raison d’elle. Peut-être qu’elle ne pourra plus rien féconder en termes de civilisation. Qu’elle ne pourra seulement, par des élans fanatiques réactifs, que détruire. A cet égard on voit que l’élan révolutionnaire iranien, tout radical qu’il ait été, semble ne pas résister, fondamentalement, à une érosion sans spectaculaire mais bien réelle, comme sapée dans le cœur même de la société.

Il n’est donc pas inutile d’aller vers le passé, d’interroger, ici et là, ce qui rend si puissant le besoin de religion. C’est ainsi que j’ai eu la curiosité de lire Jean Bottéro, et son livre « La plus vieille religion », portant sur le premier système religieux historique, c’est-à dire nous offrant un témoignage écrit – puisqu’il prend forme dans la société même qui invente l’écriture. La religion mésopotamienne, née sur cette terre aujourd’hui on ne peut plus meurtrie et dévastée, depuis quinze ans, l’Irak. L’observer en dit long sur les caractéristiques de toute religion.

La religion mésopotamienne est comme toute religion un phénomène sociologique. Elle vient nouer des liens sociaux. Mais l’Historien a le soin de ne pas opposer social et individuel. La religion s’ancre aussi dans la foi de chacun, dans les pratiques individuelles. Il convient donc de distinguer les structures apparentes d’une religion et « le sentiment religieux ». Toute religion se lit aussi à travers des récits, dont s’emparent ensemble les croyants : des mythologies.

Nous sommes 4000 ans avant notre ère… Tout de même. C’est par la rencontre, n’en déplaise à nos identitaires, que se produit l’évènement. La Mésopotamie, si elle connait des « ennemis », ne connaît pas du tout le racisme. Ce qui au passage nous dit que ce n’est pas une fatalité. Le croisement des sumériens et des akkadiens qui vivaient déjà là, sémites , sera décisif. A ce carrefour culturel s’ajoute la découverte de l’irrigation artificielle, qui conduit les cités Etats à se confédérer. La religion apparaît ainsi à la fois comme superstructure du politique et donc de l’économique, on le verra, elle est clairement un outil de fortification du pouvoir royal, et un résultat de dynamiques culturelles qui créent du nouveau.

Parler de religion, c’est donc parler de fonctionnement du social, et parler d’énergie du politique. Même si la sphère religieuse a sa vie, autonome, propre, elle est d’abord un reflet. C’est ce que l’étude dépassionnée d’une religion ancienne, sans enjeu présent, démontre.

Le grand nouveau, c’est l’écriture, qu’on pense inventée vers l’an 3200. Elle naît elle aussi comme superstructure, puisqu’elle est au départ une « auxiliaire de la comptabilité ». Sans doute inventée par les sumériens, elle aura un bel avenir… mais pas les sumériens, dont on ne trouve plus trace spécifique, après le troisième millénaire. Merci et adieu. Très vite les hommes sortent l’écriture de la comptabilité cependant, et se mettent à utiliser les glissements de sens, bref à faire de la poésie, qu’ils mettront grandement au service de leur travail inlassable de séduction des dieux. C’est d’abord le cunéiforme qui s’installe, l’alphabet, venant de Syrie, apparaissant vers 1500. Les phénomènes se superposent, comme on a gardé un peu le minitel… Le dernier document cunéiforme trouvé date tout de même du premier siècle après JC.

On dispose de nombreuses sources, mais en même temps elles ne couvrent pas toute la vie sociale. Ce qui apparaît nettement c’est que la religion est omniprésente. C’est une société très différente de la nôtre. J’ai songé au « Médée » de Pasolini, et à la rencontre ente Thésée et la société archaïque où il va dérober la toison d’or. Le sentiment d’étrangeté qui règne dans le film. Ces gens si loin dans le temps paraissent parfois si intelligents, si fins, si proches de nous aussi (bien que nous ne soyons pas toujours très brillants…), mais on ne doit pas mésestimer le fait qu’ils vivent dans une cosmologie très différente. La transcendance n’est pas pour eux un vain mot. L’Historien doit donc garder en tête « l’énorme hiatus » entre eux et nous tout en nous permettant de les comprendre.

Ce n’est pas une religion mystique, mais qui reconnaît l’omnipotence des dieux, avant tout. Dans l’épopée de Gilgamesh, on lit « Aucun dieu n’est passé près de moi ? Alors pourquoi suis-je pris de panique ? ». Les dieux sont puissants, on doit louer leur autorité. Mais ils sont aussi indulgents envers les hommes (sinon la vie serait désespérante). L’idée est absente, d’une divinité intérieure à l’Homme. Cela viendra plus tard dans l’histoire de l’humanité. Pour le moment les dieux sont quelque part dans le ciel, ils sont des Seigneurs surpuissants. C’est une religion anthropomorphique (pas de symboles animaux). Les dieux ont des corps. Ils se marient et ont des enfants, fondent des dynasties (le modèle dynastique est ainsi naturalisé). Ces dieux ressemblent bien souvent aux dirigeants politiques…

Cette religion frappe par son pragmatisme. Elle est quasiment « hénothéïste ». Cela signifie que dans le cadre polythéïste, chacun a son ou ses dieux de prédilection, qui renferment de fait toute la divinité. Cette religion accumule les dieux. Quand de nouveaux dieux arrivent, portés par exemple de l’extérieur, elle les agrège. Si un Dieu devient plus puissant, on ne supprime pas l’ancien dominant, on « cumule ». La mésopotamie a ainsi créé un immense panthéon où l’on a plus décompté jusqu’à deux mille noms, mais les versions varient. Les dieux mésopotamiens sont dieux de tous les hommes. Mais les panthéons étrangers ne sont pas illégitimes. Les étrangers ont leurs dieux, c’est un fait, et on le reconnaît aisément. Tout se passe comme s’il y avait des fonctions divines, le changement de nom n’est pas un drame du tout.

Ce panthéon est, comme la société, hiérarchisé strictement (et ainsi légitime la hiérarchie terrestre, dont il est la projection évidente). Il y a évidemment les dieux les plus importants, comme Anu, Enlil, Marduk. Ce dernier, au fil du temps, deviendra le plus important, mais sans porter atteinte à Anu.

Ces dieux sont immortels… Sauf qu’ils peuvent mourir si c’est une histoire entre dieux qui les font mourir.

Il y a des démons, mais pour ne pas salir les dieux, ce qui est trop anxiogène, on les caractérise comme une catégorie intermédiaire entre les dieux et les hommes. Ils réclament des exorcismes.

Comme plus tard, dans les mythologies grecque et romaine, les dieux sont faillibles. Ils ressemblent de ce point de vue aux humains. Ils jouent de mauvais tours, ils ont des envies, etc… Ainsi en est-il de cette déesse qui a sans doute influencé Aphrodite, « Istar », déesse de l’amour libre. Séductrice incorrigible.

Où sont les dieux ? Les mésopotamiens semblent conscients de cette difficulté à les localiser. Alors ils sont pragmatiques encore, et souples. Les dieux sont au ciel, dans les temples aussi, on les rattache à un secteur de l’existence (l’agriculture par exemple) ou plus tard à des étoiles et des constellations.

Ces dieux, qui ont décidé de créer l’homme, pour les honorer et travailler pour eux, sont très interventionnistes dans le monde. Ils conçoivent des plans, que l’on peut essayer d’interpréter (d’où la fonction des devins, qui permettent de lutter contre l’angoisse de l’incertitude face à ces planifications de l’avenir). La religion semble bien s’ancrer dans la condition humaine tissée d’angoisse, car devant se coltiner une conscience du passé et de l’avenir. Il y a la divination inspirée, les dieux choisissant un vecteur pour annoncer. Par exemple un délire verbal, et la divination déductive, d’étude, qui met en relation des évènements passés et ce qu’ils ont annoncé, et qui tient lieu ainsi d’immense jurisprudence. On consulte ainsi des spécialistes de cette divination qui établissent aussi d’immenses listes. Apparaîtra ainsi l’astrologie. Les souverains en feront grand usage.

Ces dieux ont un prix. Il faut s’occuper d’eux. On leur voue des temples considérables, telle la fameuse tour de Babel à Babylone. Qui magnifient les villes. On leur offre des victuailles, des chars…. (qui disparaissent, les prêtres ne disant pas ce qu’ils deviennent). Il y a une prêtrise, mixte d’ailleurs, mais pas tour à fait professionnelle à cent pour cent. Il y a un calendrier liturgique fourni, notamment par les mariages divins. Ces fêtes sont d’étonnantes célébrations de l’amour, assez éloignées du caractère puritain des religions contemporaines. Voici un extrait d’un chant de mariage divin :

«  Je voudrais, mon lion que tu m’emportes en ta chambre !

Laisse-moi te donner mes caresses, ô mon chéri

Mon doux chéri, je voudrais être abluée de ton miel

Dans la chambrette, emplie de suavité

Jouissons de ta beauté merveilleuse »

La religion mésopotamienne n’impose pas de morale. C’est une invention de Moïse. La morale de chacun s’inscrit dans un entrelacs d’obligations sociales qui ne sont pas connectées à un dogme religieux. La morale s’appuie plutôt sur la prudence, sur des valeurs, disons, d’un peuple de commerce.

Cette religion s’appauvrira, le nombre des dieux se restreignant. Et puis, au fil des conquêtes politiques, de la marginalisation de Babylone, des arrivées des perses, d’Alexandre, elle disparaîtra. La langue qui portait cette civilisation, l’araméen, reculera. Elle aura influencé, sans nul doute, le judaïsme le plus ancien, par la circulation des populations sémites. Dans la bible, la création du monde découle, comme chez les mésopotamiens, d’un combat avec la mer. Le Dieu unique, non anthropomorphe (il y a bien des différences fondamentales entre la religion mésopotamienne et le judaïsme) créera aussi l’homme à partir de l’argile, comme Marduk. L’astrologie constituera un héritage durable de la religion mésopotamienne.

La chute de la civilisation qui inventa l’écriture et nous parle, par écrit, d’une religion qui inaugure l’Histoire, mais qui puise dans un passé dont on ne sait pas vraiment les origines, sinon à travers des traces archéologiques bien moins parlantes, suscitera une véritable explosion religieuse, pendant longtemps. Jusqu’à ce que les monothéismes, lentement, reconstituent un paysage plus homogène. Pas certain qu’ils aient jusqu’ici été aussi « ouvertes et raisonnables » que ce polythéisme mésopotamien ancien, qui comme plus tard celui des romains, aura évolué peu à peu vers une teneur plus consciemment mythologique. Donc, allégorique, peu ou prou. Tout près de la liberté.

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Un Pas De Côté, Toujours –  » Lou Andréas Salomé, L’alliée De La Vie » – Stéphane Michaud

CavaniNitscheLou Andreas Salomé est une figure qui n’est point oubliée. Mais alors qu’elle fut d’abord connue, de son vivant, comme femme de lettres, internationalement, elle l’est plus aujourd’hui par des aspects biographiques. Ce qui fascine chez elle est sa liberté, précoce, ses amours avec des génies, les correspondances où elle brille avec des  personnages considérables de son temps, et le lien qu’elle opère entre les deux grands révolutionnaires de la pensée à l’orée du XXème siècle, Nietzsche et Freud, dont elle fut extrêmement proche. Ce lien humain, entre les deux penseurs du soupçon, ne manquera pas d’interroger. Comme si Lou avait elle-même perçu un lien que Freud ne soulignera jamais.

C’est ainsi par exemple qu’Yrvin Yalom, psychanalyste et écrivain, a fait de Mme Salomé un personnage clé de son roman  » Et Nietzsche a pleuré », où il imagine une psychanalyse du philosophe, qui se retourne en psychanalyse du thérapeute au contact de la pensée du Gai savoir.

L’oeuvre de romancière, de critique et d’essayiste  de L.A.S  est un peu oubliée, en tout cas en France. J’ai lu comme d’autres son livre sur Nietzsche, un peu indigeste à mon sens, et qui présente sa pensée comme un système, ce qui me laisse dubitatif, que l’on trouve fréquemment chez les bouquinistes, mais je n’ai jamais croisé une autre de ses oeuvres sur un étal.

La biographie de Stéphane Michaud, « Lou Andreas Salomé, alliée de la vie » nous offre une vision globale du personnage, unanimement reconnu comme rayonnant, excepté par la malsaine Eliizabeth Nietzsche. Etonnant à plus d’un titre.

C’est une biographie solide, chronologique, qui suit notamment les journaux que tenait cette dame qui meurt en 1937 sans avoir cédé aux appels des nazis, qui ont réalisé une O.P.A sur la psychanalyse allemande qu’ils dénaturent très vite, avec la complicité de Jung.

On sait qu’il y a deux polarités possibles pour une biographie. Tirer vers le portrait, donner du sens à une vie, la synthétiser et mettre en avant des points saillants qui vont aider à caractériser un personnage. Ce choix est plaisant pour le lecteur, mais il laisse un goût amer de transcendance. Comme si nous étions ici-bas pour commettre un destin analysable a posteriori. Ces biographies sont parfois comme téléologiques. Elles ne laissent pas de place à l’obscurité, ou tout simplement au déchet, au vide, qu’une vie peut comporter.

Et puis il y a les biographies exhaustives, qui semblent partir du principe qu’une vie est une vie, qu’elle n’a pas besoin de revêtir un sens bien net. Elles ont pour défaut de verser dans l’anecdotique voire le fétichisme et l’archivisme borné. Stéphane Michaud penche relativement de ce côté là, mentionnant ce qui se passe, parfois, de saison en saison.

Lou Andreas Salomé ne sera pas toujours riche. Elle aura à subir la pauvreté dans sa vie, notamment quand elle vivra comme analyste. Mais elle connaît une belle enfance, qui la dotera manifestement d’une confiance inébranlable et d’un don pour le bonheur. Elle n’est pas et ne sera pas une mélancolique, ce qui est rare, n’est-ce pas, pour un intellectuel. Née à deux décennies du vingtième siècle, elle est la fille protégée d’une famille dont le pater familias est conseiller du Tsar. Elle est couvée par ses grands frères. Elle conçoit une très grande admiration pour son père. Elle aura d’autres pères choisis. Le premier est un théologien protestant libéral, qui l’ouvre à la pensée des lumières, et qu’elle considère comme son premier amour. Elle part à Zurich à 19 ans, pour effectuer ses études universitaires, pionnière, puis à Berlin. Rapidement, elle s’éprend de philosophie, et fréquente des cercles intellectuels dans les capitales européennes où elle voyage pour traiter ses problèmes de santé. Elle commencera à faire admirer ses qualités intellectuelles et de plume par la critique littéraire dans les revues.

C’est en Italie que se constituera ce trinôme mythique qu’elle forme, très jeune, avec Paul Rée et Nietzsche, les deux amis philosophes. Elle leur en fera baver, les refusera en mariage tous deux. Elle appelera Rée, sa « dame d’honneur ». Très jeune, Lou sait qu’elle n’obéira jamais à un homme, et que l’amour aura mille visages. Jeune elle donne manifestement dans le platonisme, en refusant les rapports charnels, mais ça ne durera pas toujours. Pour beaucoup d’hommes, la relation avec Lou sera marquante à jamais. Ce fut le cas pour Nietzsche qui eut l’espoir de former enfin une disciple digne et sera tourneboulé par cette séquence. Evidemment, elle sera aussi toute sa vie inspirée par la pensée de son fugace ami passionné. Elle en gardera l’idée vitaliste, et l’habitude de l’acceptation. Elle ira toujours au devant des malheurs en les acceptant. C’est ainsi que lorsque son père spirituel, après les années 1910, Freud, annoncera son cancer, elle sera là pour le soutenir et aider Anna Freud pour laquelle elle a énormément compté.

Elle s’attachera à des myriades d’hommes mais jamais bien longtemps. Les ruptures ne sont pas si souvent définitives non plus. D’après le biographe son narcissisme, qui n’est pas contradictoire avec sa générosité, n’admet pas l’exclusivité ni vraiment une trop grande promiscuité, et surtout aucun droit sur elle.  Pourtant elle se mariera, jeune, restera mariée avec Andreas, un orientaliste. En lui faisant admettre de ne jamais avoir d’enfants, et sa vie libre de mener tous les amours qu’elle souhaite et de vaquer à sa vie de voyages presque permanents, jusqu’à ce que la vieillesse ou la guerre la fixent à Gottingen.

il y a cette relation, que seule la mort éteindra malgré la séparation, avec Rainer Maria Rilke. Il verbalisera plus qu’à son tour l’influence décisive de Lou sur son développement artistique. Elle partira, au tournant du siècle, redécouvrir la Russie avec lui. Une autre Russie, profonde, populaire, celle de Tolstoï, qu’elle fréquentera avec Rilke. Mais cet autre immense poète de la modernité, après Mallarmé, voudra fusionner avec elle, qu’il voit comme une nouvelle mère en même temps que comme une amante (il assumera la part charnelle de la relation passionnée dans sa poésie). Ce grand angoissé voudra comme s' »abolir » en elle. Et cela ce n’est pas possible avec Lou. Les retrouvailles avec la Russie la convaincront, malgré l’expérience partagée, de rompre. Elle comprend que son infini à elle est ailleurs qu’avec un homme.

Cette femme étonnante est toujours à un pas de côté. Elle, si libre est détestée des féministes, pourtant elle en fréquente, et pas des moindres, parce qu’elle célèbre la maternité féminine – elle qui ne veut pas d’enfant- mais qui adore l’enfance et écrira des livres pour enfants. Sa maternité féminine est globale, spirituelle. Le narcissisme de Salomé est un fantasme de fusion avec la nature, où l’érotisme peut avoir sa place, comme une étape seulement, et non comme le but de la quête. La poésie, et plus tard la découverte de l’inconscient, de ce que la psychanalyse a d’universel, sont pour elle des moyens de cette quête de la totalité.

Quand elle entrera, après s’être rendue à un congrès avec un amant, dans le cercle le plus rapproché de Freud, elle campera encore un rôle unique. Femme, analyste, mais non médecin. Non juive. Femme de lettres versée dans la pratique analytique plus que dans la théorie (elle n’a pas eu d’apport majeur dans l’histoire théorique du mouvement, mais beaucoup auprès du Maître dans une chaleureuse relation fondée sur la joie, la confiance et la loyauté). Freud on le sait entretiendra des relations avec des hommes de lettres, qui l’admireront, comme Zweig ou Romain Rolland. Mais Lou elle, est unique, en ce qu’elle est du « sérail » psychanalytique, et en même temps l’artiste de la bande. D’une fidélité à toute épreuve, tout au long des scissions qui émaillent l’histoire du mouvement, à Sigmund Freud, en qui elle voit un nouveau père, Anna l’acceptant comme sa grande soeur spirituelle.

Et puis il y a ce désintérêt total pour la politique, malgré sa relation, un moment, avec Ledebour, le député de l’aile gauche socialiste allemande. Russe, allemande, à une époque où tout y est politique, elle s’en fiche éperdument. Elle est évidemment, cosmopolite au possible, hostile à toute pulsion nationaliste. Comme un Zweig ou un Einstein pouvaient l’être. Elle signera un jour une pétition pour dépénaliser l’homosexualité, mais c’est toute son action citoyenne. C’est l’être humain qui l’intéresse. D’abord par l’approche romanesque, par les essais, puis par la psychanalyse qui l’absorbera (même si on ne sait rien de sa propre analyse, certainement conduite par Freud). Elle est internationaliste de relations, parce qu’elle a des amis partout. Mais elle n’a pas recours à l’idéalisme politique, jamais. Quand on voit le bilan du siècle, on ne peut que reconnaître sa lucidité.

Je sais ce que j’aime chez Lou Andréas Salomé. Elle, issue d’une lignée de commerçants allemands, établis en Russie, aura vécu comme l’anti bourgeoise par excellence.  L’accumulation n’apparaît pas un moindre instant, ni le sentiment de propriété. Ni l’obsession de paraître. Et en même temps comme l’anti identitaire par excellence. Intraitable, incasable. Libre. A une époque où l’on peut se sentir comme écrasé dans la tenaille du marché débridé et de l’obsession chauvine, on peut respirer au souvenir de tels personnages.

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De la précieuse dialectique anti identitaire de Franz Fanon – Retour sur « Peau noire, masques blancs »

fanon3« Celui qui cherche dans mes yeux autre chose qu’une interrogation perpétuelle devra perdre la vue ; ni reconnaissance ni haine » .

Les œuvres de Fanon sont nerveuses, électriques. La révolte jaillit dans une prose pressée, dense, ballottée ; trop parfois, jusqu’à l’hétérogénéité à la lisière de l’anachronisme. Bien qu’il s’agisse d’Essais qui n’esquivent pas les détours théoriques les plus subtils, et dont la cohérence ne s’évapore pas.

Un homme pressé, Fanon, ce qui ressort de son style, comme s’il avait prescience de sa rapide disparition de ce monde, son temps compté. Le nazisme a été vaincu, l’oppression abjecte, multiforme, doit suivre dans le ravin des mauvais souvenirs historiques. Il faut battre le fer tant qu’il est chaud. Les chants de liberté qui résonnent sur les cités libérées doivent bondir d’écho en écho pour apaiser le monde de ses souffrances morales.

Cette intuition selon laquelle la boîte de Pandore a été ouverte est si juste. La décolonisation va venir, et ce n’est pas à cause de cette génération des pionniers qu’elle décevra. Leur combat était juste, car le bilan de la colonisation ne tient pas à sa comptabilité mais à son sens, même, qui est la subordination fondée sur la proclamation de la supériorité occidentale. Fanon va être un des théoriciens les plus affûtés de l’épopée libératrice.

Cette nervosité de la syntaxe chez Fanon signifie aussi peu de temps pour écrire, sans doute, quand on est homme d’action, un thérapeute d’abord. On prend des notes, on les remanie certainement avant de les publier, avec un sentiment d’urgence qui transparaît. L’écriture est un moment dans la lutte.

On retrouve le même jaillissement de révolte transformée en pensée, dans la prose théorique de Fanon, dans la poésie charnelle de Césaire, œuvre dont il assume la pleine influence. C’est une matière inflammable, qu’il faut manifestement ne pas conserver par devers soi.

J’aime les idiosyncrasies. J’aime son idiosyncrasie. Ce chantre de la négritude, psychiatre, militant révolutionnaire, qui cite sans cesse Freud et Sartre, fut engagé dans les FFL où il eut une conduite héroïque. Un Martiniquais impliqué, jusqu’à l’expulsion, jusqu’à renier sa nationalité française, dans la lutte pour l’indépendance algérienne. Jamais à sa place ce Fanon. Ou plutôt toujours à la sienne. Là où on combat l’injustice.

Les identitaires qui le citent en se drapant dans la toge rouge de la victime éternelle ne méritent pas une seconde le titre d’épigone. Que les admirateurs du sinistre Dieudonné, par exemple, lisent Fanon, quand il dit :

« L’antisémitisme me touche en pleine chair, je m’émeus, une contestation effroyable m’anémie, on me refuse la possibilité d’être un homme. Je ne puis me désolidariser du sort réservé à mon frère ».

Le ton unique, articulant la radicalité de la négritude et l’ambition de la plus large fraternité, est donné dans ce « Peau noire, masques blancs » ou il s’adresse aussi durement aux noirs qu’aux blancs :

« Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi « malade » que celui qui les exècre ».

Et plus loin dans le livre, sous le patronage de la pensée hégélienne, qu’il synthétise à sa sauce unique avec le freudisme :

« le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité se comportent tous deux selon une ligne d’orientation névrotique ».

Dès les années cinquante, donc, les identitaires sont renvoyés dos à dos par la pensée de la négritude telle que la prolonge Fanon, et certainement pas au profit d’une approche pacifiste bêlante, c’est le moins que l’on puisse dire. Car Fanon, engagé auprès du FLN écrira « les damnés de la terre » aussi, âpre livre où la libération est au bout du fusil. Il faudra affronter l’autre, s’entre tuer, pour ouvrir un nouveau chemin de fraternité plus élevée.

Ce drame, Fanon en sera tout à fait conscient. En lecteur de Hegel et de Marx, il considère, avec ce qu’on pourrait appeler un fatalisme, mais qui s’est avéré lucide, que l’économie de la tragédie ne saurait s’envisager. L’Histoire doit se franchir.

Il entretiendra pourtant, malgré les appels à la lutte la plus implacable, cette dialectique rare entre le plus grand esprit de révolte contre l’oppresseur et l’affirmation de la solidarité d’une espèce humaine unifiée. Ces éléments, dans son esprit, ne se déliaient jamais.

La difficulté, nous la connaissons depuis, c’est de refermer les plaies du combat libérateur, surtout quand de part et d’autre certains n’ont aucun intérêt à les cicatriser mais à y enliser la pensée.

Et pour être plus clair encore Fanon ajoute:

« nous estimons qu’un individu doit tendre à assumer l’universalisme inhérent à la condition humaine ».

Le psychiatre antillais nommé en Algérie française, qui a pris des mains de l’oppresseur les outils de la critique, réalise donc très vite intellectuellement, dès « Peau noire, masques blancs », en 1952 (il a vingt sept ans à peine! Mais il mourra avant la quarantaine), ce que Malcom X, finira par considérer en cheminant dans une existence malheureusement toute aussi courte que Fanon.

Là où il y a domination, c’est par le détour de la rupture que l’on peut revenir à l’universel. On ne rompt pas pour devenir raciste soi-même. Mais il y a, à l’égard d’une domination, une étape où l’on ramasse ses propres forces.

On doit ainsi abandonner la honte d’être noir, tout en conservant à l’esprit que « l’âme noire est une construction du blanc ».

Oui, il y a « complexe » noir. Mais il n’est pas une quelconque essence du noir. Il s’enracine dans la domination historique. Et il peut être dénoué. Fanon ferraille avec les analyses chafouines d’un Octave Mannoni, qui déplore la larme à l’oeil les méfaits de la colonisation et de l’esclavage, mais ajoute que celui qui a été dominé ne l’a pas été pour rien. D’une certaine manière tout en lui aspirait à cette domination.

Le noir est tenaillé. Comme dans l’ascension sociale, d’ailleurs (le transfuge est bien au social ce que l’exil est à la géographie. Et Fanon, lui, combine exil social et exil chez le Blanc), quand un antillais revient au pays natal, il est dans une double impasse. S’il « singe » l’européen, on le réprouve, s’il s’enferme dans le « patois » pour prouver qu’il est toujours d’ici, alors il nie son devenir, ce qu’il a du apprendre pour s’ouvrir les portes, et confirme son essence. Ces tiraillements font dire à Fanon que les amitiés antillaises ne durent pas souvent à la métropole, de son temps.

Mais le chemin de l’universel est long. Il importe d’abord de briser la domination et la honte. Que le noir cesse de vouloir être reconnu comme Blanc. Cette maladie que Fanon analyse, à travers des cas cliniques ou l’analyse de romans d’amour en échec entre noirs et blancs.

S’il veut être reconnu par le Blanc, comme le plus proche du Blanc possible (ainsi le racisme s’étale, envers le « plus noir » pour le « moins noir »), c’est que l’étant Noir a été sali, détruit, ravagé. Le Noir est un non être. Il ne peut vouloir se définir que par le Blanc. Il aimerait parfois disparaître, comme le héros de « La tâche » de Philip Roth, qui tente de profiter, bien que noir, de sa blancheur de peau exceptionnelle, ce qui se retournera – c’est un comble – contre lui quand on l’accusera de discrimination anti minorités à l’université.

L’universel en passe ainsi par un détour de reconstitution d’un Soi. Fanon écrit ce très beau passage, d’inspiration intime, lui qui a vécu l’exil parisien :

« Je voulais simplement être un homme parmi d’autres hommes. J’aurais voulu arriver lisse et jeune dans un monde nôtre et ensemble l’édifier (…) D’aucuns me reliaient aux ancêtres miens, esclavagisés, lynchés : je décidai d’assumer ». Quelle fulgurance dans la synthèse ! C’est tout le parcours possible, encore incertain, contradictoire, d’un mouvement de libération, que Fanon déroule en une seule phrase.

Mais avec un réalisme cru, il est conscient de la nécessité d’une étape de repli, avant le rebond vers l’universel. Le tout est de ne pas s’y enliser. Mais le devenir psychique comme le devenir politique ne peuvent pas sauter, n’importe comment, par pur idéalisme, certaines étapes. C’est dans le processus de lutte que la conscience s’éclaircit. MLK évolue vers Malcom, Malcom évolue vers MLK. Au terme des expériences douloureuses.

Et sans doute le temps est venu aujourd’hui de rebondir.

« J’ai à peine ouvert les yeux qu’on avait bâillonnés, et déjà l’on veut me noyer dans l’universel (…) j’ai besoin de me perdre dans ma négritude.De voir les cendres, les ségrégations, les répressions ».

L’analyse de Fanon est magistrale en ce qu’elle montre l’ « identité » du nègre comme le fruit des projections du Blanc. De ses projections sexuelles d’abord. Le Noir est son étayage. Donc le Nègre par cet effet, est « comparaison ». « Les Antillais n’ont pas de valeur propre ».

Reste que le vœu de Fanon, sans aucune ambiguïté c’est d’en finir. C’est de :

« survoler ce drame absurde ».

Le verbe survoler a toute son importance.

Au-delà du conflit, donc. Même s’il est nécessaire d’en passer par le conflit, notamment face à la colonisation.

La lutte contre l’oppression des noirs, ou de quiconque, s’intègre ainsi dans la perspective de l’universel. « Je suis un homme et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre »

Et Fanon d’aller plus loin. De ne se réclamer d’aucune créance. « Il n’y a pas de mission nègre. Il n’y a pas de fardeau blanc ». Il scandaliserait aujourd’hui (on est toujours plus tolérant avec les statues et les mythes, désireux de se les approprier pour en recevoir l’onction), en déclarant qu’il n’a ni droit ni devoir de réparation. En existentialiste aimanté par Sartre, il assume la liberté. L’avenir. L’existence, comme être dans le monde, parmi les hommes. Et non confite dans la matrice du passé.

Forward, a dit un autre homme noir.