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Les paradoxes de l’ogre – L’affaire Toukhatchevski- Victor Alexandrov

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De vingt a trente ans deux sentiers de lecture approfondie m’ont beaucoup occupé. Ils sont extrêmement liés. Deux questions majeures me taraudaient.
Comment la grande espérance d’une nouvelle aube humaine – la grande lueur venue de l’Est- a t-elle pu déboucher sur une immense catastrophe, jusqu’à presque annihiler l’idée d’un autre monde possible que celui régulé par l’accumulation capitaliste. Et comment le nazisme, ce sommet de la violence humaine, a été possible.

Puis un peu épuisé par toutes ces horreurs, ce déluge de sang et d’acier, j’ai heureusement débusqué bien d’autres sentiers.
Evidemment ces interrogations continuent, malgré tout, et elles ne cesseront de me pousser à en savoir plus, à consulter de nouveaux points de vue. Je suis tombé chez un bouquiniste sur un poche seventies d’un journaliste russe exilé, Victor Alexandrov, d’une tonalité « patriote russe », sur « L’affaire Toukhatchevski. »

La liquidation du maréchal rouge, dirigeant suprême de l’armée, juste au rang inférieur au Commissaire à la Défense a inauguré une incroyable purge de l’ armée, d’une ampleur telle qu’on se demande comment elle fut tenable sans réaction de type golpiste. A côté de cette entreprise meurtrière hémorragique les purges actuelles d’Erdogan ressemblent a une querelle de récré autour de cartes pokemon. Comment cela a t-il pu être envisagé, et possible ?

Pourquoi Staline a t-il cru bon de saigner ses officiers a un tel point ? C’est difficile de le saisir a la mesure de l’opacité de l’ogre géorgien. C’est un mélange.
 
Il y a un tournant stratégique d’abord. Staline veut passer un accord temporaire avec Hitler et le leader de l’armée rouge incarne nettement le projet de préparation d’une guerre centrale et même préventive contre le fascisme. Staline ressort un moment ce diable de Karl Radek (un personnage incroyable) du placard pour teaser les nazis sur ce qui deviendra le pacte d’acier (avant de le tuer). Et puis Staline, paranoïaque au plus haut point, pervers dans les formes utilisées (il appelle souvent ses victimes pour les rassurer la veille de leur arrestation), sans doute infecté par les fantômes, fonctionne en éliminant tout témoin des ses errements, revirements, faiblesses, erreurs, ignominies innombrables, même si ces témoins sont impuissants.
Comme s’il brisait des miroirs.
La folie de Staline semblait, c’est moi qui le dit, pas Alexandrov qui ne s’intéresse pas trop au tyran, plus à l’intrigue, projeter sur autrui ses propres tourments. En brisant les gens comme des statuettes, des fétiches, il semblait conjurer des souvenirs, des hontes, des petits secrets honteux. Par exemple il fit tuer tous ceux qui furent témoins des saletés de sa politique espagnole, plus préoccupée de chasser les gens de gauche indisciplinés que les fascistes.

 

L’imagination est dangereuse.
Staline a toujours frappé en anticipant sur ses adversaires ou potentiels adversaires. Ce fut le cas contre les oppositions internes et les possibilités d’intervention militaire. Avant même que les possibles adversaires n’imaginent leurs possibilités d’agir, Staline les imaginaient à leur place et les prévenaient par la déportation pour les plus chanceux, la torture mentale, l’assassinat et la persécution de leur famille, pour les autres. Le plus étonnant est que chacun pensait s’en tirer alors que l’on ne manquait pas d’exemple de la méthode stalinienne.
 
Le sort de Toukhatchevski, qui n’a rien vu venir, alors qu’il avait assisté à l’élimination de Trotski, dont il avait proche, est intéressant a maints égards. Le destin du maréchal, issu des corps d’officier tsariste et de l’aristocratie, est témoin de la capacité de ralliement des bolcheviks a leur cause. Lénine a pu incarner l’idée d’une grandeur russe relancée. Encore aujourd’hui, des gens de droite respectent beaucoup la figure de Lénine, qui incarne un renouveau de l’orgueil russe écorné par la fin du tsarisme. On ne verra pas Poutine récuser Lénine, et malheureusement pas non plus Staline. La discipline au final suicidaire du loyal maréchal qui plus jeune vibrait a l’évocation de Bonaparte en dit long non seulement sur l’efficacité du NKVD pour dissuader toute tentation aventuriste de l’armée mais aussi sur l’autorité symbolique et le respect que le Parti avait réussi a inspirer en surmontant la guerre civile, et en assumant le développement industriel du pays à marché forcée. Ce tsunami d’acier avait converti des gens comme le maréchal au communisme, qui était l’autre nom, finalement, du Progrès ou de l’Histoire.

Dans le registre « la fin justifie les moyens » le stalinisme aura tout exploré et plus encore. Mais la liquidation du maréchal, boite de pandore dévastatrice, fut un sommet, et Alexandrov démêle le nœud d’un complot complexe, agrémentant son propos d’un mode de narration romanesque qui empêche de se perdre en route dans les méandres. Le livre n’est pas toujours rigoureusement construit, mais efficace.

Staline a laissé le maréchal continuer a prendre des contacts européens pour une alliance antifasciste. Dans le même temps Radek, décongelé de son bannissement, fort de son expérience d’envoyé du Komintern en Allemagne, était envoyé en discussion avec les allemands, les nazis ayant eux aussi reclassé nombre d’anciens serviteurs de l’Etat weimarien. Et surtout le NKVD utilisait un pathétique général tsariste exilé en France et agent double connu des soviétiques et des SS pour fabriquer des « preuves »… d’un complot du maréchal acheté par les nazis pour renverser le pouvoir a Moscou.

Sans se parler directement, mais se coordonnant spirituellement si l’on peut dire, les sinistres Heydrich le nazi et Iejov le boucher rouge ont coopéré sciemment pour prendre en étau le héros soviétique et le faire exécuter, préparant le terrain aux diplomates pour une entente  contre nature. En réalité entre deux systèmes totalitaires qui se comprenaient tout a fait avant de s’affronter. Mais Hitler avait raison de jubiler. C’est lui qui tirera les marrons du feu, Staline ne saisissant pas la proximité de l’affrontement, et vulnérabilisant son pays en le privant de ses leaders militaires.

Tout cela a été possible pour des raisons peu connues dont  Hans Magnus Ezenberger parle beaucoup dans son livre génial, « hammerstein ou l’intransigeance » et qui tiennent a la complexité des rapports URSS Allemagne. Des liens majeurs ont pu être réactivés ou évoqués avec perversité dans cette période. Déjà Lénine avait passé un célèbre accord avec l’armée allemande pour rentrer en Russie en 17 afin de provoquer la paix, l’Allemagne souhaitant se reconcentrer sur le front ouest. Qui avait servi d’intermédiaire ? Le polonais allemand Radek. Staline l’a garde au frigo pour cela.

Plus largement les fragiles régimes soviétique et de Weimar, isolés sur la scène mondiale, ont coopéré, après que le Komintern, toujours Radek a la manœuvre, eut échoué a déclencher la révolution en Allemagne, obsession de survie politique de Lénine et Trotski qui.ne croyaient pas au concept plus tard inventé par Staline, contre tout bon sens, de révolution dans un seul pays, qui plus est arriéré. Berlin devait devenir impérativement la capitale de la révolution internationale.  La vague révolutionnaire retombée, vers 1923, les soviétiques ont considéré que le mieux était encore de coopérer avec les allemands, pour briser un peu l’isolement soviétique, en attendant que le mouvement communiste allemand reprenne des forces, et prenne le dessus sur le SPD, alors pivot de la politique allemande. L’URSS et Radek jouera un rôle important, agira pour que l’Allemagne soit réintégrée dans le concert mondial et puisse négocier une révision plus douce de Versailles.

Urss soviétique et Allemagne social démocrate (la théorie du « front uni » entre communistes et socialistes est dessinée à ce moment là) ont donc beaucoup coopéré sur la scène diplomatique et conclu des accords militaires très ambitieux. Des généraux allemands ont pu diriger des manœuvres en Russie et Toukhatchevski comme d’autres a effectué des stages en Allemagne. Les traces de cette époque ont servi de matériel brut aux faussaires tchékistes, nourris en amont par les nazis, pour « prouver » la délirante idée de trahison « hitlero trotskyste » du maréchal. Pour faire tuer un général de ce niveau, Staline a du présenter un dossier solide devant le Bureau politique. Même si chacun savait à quoi s’en tenir, il fallait cependant sauver les apparences, respecter certains rituels. C’est le trait étonnant des pires totalitarismes de parfois respecter les formes; sans doute pour permettre à certains des acteurs de mieux dormir la nuit.

Quand après le pacte d’acier certains généraux de la Wehrmacht venaient assister aux défilés sur la place rouge avant de diriger leurs meutes vers Moscou, ils rencontraient de vieux amis. Le choc cataclysmique de 1941 oppose des dirigeants militaires qui se connaissent très bien, d’où la férocité des combats.

Presque inexplicablement, Staline fera preuve, lui le moins candide des hommes, de naïveté envers Hitler. il ne verra pas venir l’invasion. Déjà quand il liquide les chefs et les sous chefs de l’armée il n’écoute pas leurs avertissements mais cela dure, comme si ce grand psychopathe ne voulait pas se résoudre une fois de plus a sa spécialité du zig zag, à qui il donnait, avec sa malhonnêteté intellectuelle foncière, le nom de « dialectique ».

Jusqu’après le déclenchement de l’opération barbarossa il fait exécuter les messagers des alertes. il ne veut même pas voir les troupes allemandes s’amasser vers l’est. Etonnant aveuglement volontaire qui révèle que Staline ne veut pas se donner tort. En exterminant ses officiers il est directement responsable de la catastrophe de la première année de guerre et de dizaines de millions de morts russes qui s’ajoutent a son bilan sanglant.
 
Staline était tout aussi borné et dupe que les munichois occidentaux qui l’avaient convaincu, à force de veulerie, de passer le pacte d’acier. L’armée rouge décimée fut  écrasée par l offensive allemande et pendant un temps Staline reste pétrifié avant de lancer la « grande guerre patriotique » et de nouer les alliances avec anglais et américains. Paradoxalement, c’est l’occasion d une de ces dialectiques dont l’histoire est truffée, le vide permet a de nouveaux visages comme Joukov de prendre leurs responsabilités militaires et de prouver leur valeur comme le firent Toukhatchevski et d’autres en 1917.

 

Je me permets d’en tirer une petite leçon pour le contemporain, heureusement dans un contexte qui n »a rien a voir avec les paroxysmes historiques du XXème siècle, du moins pas en occident pour le moment. On nous explique souvent, par une pédagogie fataliste, que l’on ne peut pas changer quoi que ce soit sous peine de susciter une « fuite des cerveaux ». c’est le discours maître chanteur de la compétitivité. L’idée de bon sens, simplement raisonnable et juste, de plafonner des écarts de salaire, rien ne légitimant que quelqu’un puisse gagner dix mille fois ce qu’un autre producteur gagne, est repoussée à ce motif. Et bien l’Histoire, et ici celle de la Russie dans des conditions extrêmes, nous montre que la vie sociale a horreur du vide et que nul n’est irremplaçable. Si les élites partent elles sont remplacées par de nouvelles, personne n’étant préparé au devenir historique d’avance, chaque époque produisant ses nouvelles taches et ses figures de proue imprévues. Du pire il ressort toujours quelque leçon utile.

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Les Lumières ont fait oublier les lucioles – « Actuel Moyen Age », collectif

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On dit que le succès de la série Game Of Thrones, dont on ne soulignera jamais assez la richesse, notamment en termes de pensée politique, aurait suscité un regain d’intérêt pour l’Histoire médiévale. Tant mieux.

Fort de cet encouragement là, quatre jeunes chercheurs en Histoire médiévale ont entrepris ce livre collectif, « Actuel Moyen Age« , qui se lit légèrement, écrit de manière non scolastique, très simplement, avec humour et espièglerie, sens des rapprochements inédits, utilisation de références « pop ». Livre destiné à montrer en quoi se plonger dans le Moyen Age n’est pas une coquetterie, un luxe (et le luxe met en jeu la question des moyens à conserver ou à supprimer) mais permet de mettre en perspective nombre de sujets du temps présent.

Pour ma part, j’aime me replonger dans la période médiévale, régulièrement, comme en lisant la biographie de Louis XI par exemple, ou en jetant un œil aux poésies de Christine de Pisan, en approchant telle querelle théologique ancrée en ce temps là. Mais je n’y vais pas, principalement, pour en tirer des leçons pour aujourd’hui. Ni pour apprécier quelque « racine ». Ce qui me plait c’est l’étrangeté du même. Je m’explique : ces humains sont à la fois très proches de nous, et très lointains dans leurs conditions de vie et leur vision du monde. Cette étrangeté du commun au lointain me plait. C’est elle aussi qui m’attire vers la psychanalyse, ou encore tout simplement le roman.

Au fond, par delà les arguments un peu utilitaristes que donnent nos chercheurs dans « Actuel Moyen Age », pour s’intéresser à cet âge de mille ans, je suis certain que leurs motivations sont proches des miennes. Comment peut-on être si loin et si familier ?  Pourquoi diable ces redondances extraordinaires entre les évènements du passé et d’autres futurs, alors que plus rien ne semble commun ? C’est un des mystères qui au fond fascine, je le crois, tout passionné d’Histoire.

Evidemment, le postulat de l’entreprise éditoriale « Actuel Moyen Age » ressort d’une critique de cette idée héritière du républicanisme vieux genre : le médiéval serait ténébreux.

La révolution aurait apporté la lumière, et évidemment il fallait à cette étape de la consolidation républicaine, l’époque de Michelet puis des « Jules » et des hussards noirs, accentuer le contraste avec le passé, obscur. L’obscurantisme est toujours attaché au moyen âge. On parle de « renaissance » parce que quelque chose est mort auparavant.

C’est peut-être vrai, en partie, mais ce n’est pas tout à fait vrai.

Si ces chercheurs se sont passionnés pour la période, c’est qu’elle avait de quoi passionner. Elle est riche, très riche. Etudiant je me souviens d’étudier la guerre de cent ans et de me dire que je n’arriverais jamais à me souvenir de la simple chronologie de base du conflit. Et c’était vrai (vous pouvez déjà deviner que je n’ai pas été retenu à Normale Sup, avec ça).

Les médiévaux avaient aussi, comme tous les habitants passés par cette planète, le sens de remplir leurs jours. C’est quelque chose que l’on ne peut pas enlever à l’humain, pour le meilleur et pour le pire. Il invente toujours quelque tumulte.

Sujet par sujet les chercheurs s’emploient donc à montrer en quoi les questions soulevées à l’ère médiévale résonnent avec nos propres questions. Ce dont découle la leçon suivante : les enjeux que nous affrontons sont toujours historiques. Un phénomène humain ne doit jamais s’aborder comme totalement naturel. Ce qui est humanisé est historicisé.

L’humain est ce qui ne stagne pas en nature.

Ils commencent d’ailleurs par le sujet de la famille, lieu naturalisé par excellence. Le Moyen âge montre que la famille est constructiviste. Il a fallu que l’Eglise lutte contre la polygamie mérovingienne, qu’elle installe la notion d’enfant légitime, qui n’existait pas en des temps qui font rêver pourtant nos « identitaires » qui luttent pour des crèches en Mairie…  La normalisation chrétienne prendra beaucoup de temps en réalité et l’union libre ne disparaîtra jamais, elle n’a pas été inventée par le vingtième siècle.

S’intéresser au Moyen Age permet de voir autrement certains contrastes trop évidents, de les re questionner. Le travail des femmes, par exemple, est souvent présenté comme une nouveauté liée à la première guerre mondiale. Sans doute s’il s’agit du travail salarié. Mais les femmes travaillaient durant le Moyen Age, aux champs comme en ville, et d’ailleurs dans le monde paysan la frontière entre travail de maison et travail de champ n’existait pas. C’est une parenthèse bourgeoise, au 19eme, qui a créé le dogme, finalement assez fugace, de la femme à la maison à ne pas travailler. Et encore ce dogme était-il ignoré d’une grande partie de la population. Ce ne sont pas non plus les femmes kurdes qui affrontent Daesh qui ont été les premières à prendre les armes bien sûr.

Les relations ambiguës, floues, entre hommes et femmes, que l’on pense réservées à la post modernité, pullulent dans la littérature médiévale. Courtiser la femme du seigneur est possible pour un chevalier. L’homosexualité fut certes réprimée, mais inégalement selon les époques et les lieux, et parfois on ne punissait pas sévèrement. La distinction entre « actif », quelque peu toléré et « passif », réservé aux dominés, datant de Rome, a perduré.

Paradoxalement, c’est la fin de l’âge médiéval, l’apparition de la modernité, et tout cela nous renverrait à Foucault, qui marque une évolution vers une société disciplinaire beaucoup plus sévère. Silvia Federici dans ses études de la sorcellerie a montré en quoi l’apparition du capitalisme a nécessité la mise au pas des corps, des pratiques privées. La modernité a sans doute encore plus brutalisé que le médiéval parce qu’elle avait besoin de dresser un type d’homme à des fins de productivité et de transformation en salarié. L’inquisition a certes été terrible, mais elle aussi inégale. Longtemps elle a plutôt cherché à faire changer d’avis. C’est au moment de la contre réforme qu’elle va devenir on ne peut plus violente.

Si l’on reprend chaque contribution de ce livre, et que l’on recoupe, on voit que les temps les plus obscurs ne sont donc pas imputables au Moyen Age, mais à la transition entre le médiéval et la modernité, époque à la fois éclatante, sur le plan artistique, sur le plan des découvertes, de la philosophie, mais aussi extrêmement violente. C’est le temps des guerres de religion, de traque de la dite sorcellerie, de déploiement mondial de l’esclavage, d’extermination des amérindiens.

Le Moyen Age n’est pas une ère d’imbéciles, à opposer à l’apparition soudaine du génie à la Renaissance. La notion d’échange par exemple, inclut beaucoup plus qu’aujourd’hui, dans le langage utilisé, la conscience du lien social qu’il construit et implique. Il y a dans l’échange médiéval une conscience sociologique dont sont dépourvus nos financiers éduqués à l’idée qu’il n’y a « pas de société » (Margaret Thatcher).

Contrairement à l’imagerie républicaniste un peu sommaire, et les travaux récents le confirment, le Moyen Age était plus alphabétisé que l’on n’a voulu le croire. Sur le plan savant, l’idée d’une disparition pure et simple du rapport à la pensée antique est fausse, puisqu’on polémiquait sans cesse entre les interprétations d’Aristote. Le Moyen Age n’a pas méprisé le savoir. Au contraire, il l’a toujours lié à la réussite sociale. Ainsi Marco Polo, pris en exemple, tire sa gloire du savoir qu’il a accumulé.

La pensée politique n’a pas stagné, elle s’est développée autour de très nombreux conflits. Par exemple entre le Pape et l’Empereur, ou pour la construction de l’Etat, le monopole de la violence légitime. Le livre compare même le conflit entre Roi de France et templiers à celui qui peut opposer nos Etats actuels à certaines organisations transnationales. Même le débat autour de la gestion de l’Etat, du nombre de fonctionnaires, occupait les « Etats ». Les concepts politiques étaient plus subtils qu’on ne veut souvent le croire et notamment si la monarchie était de droit divin on affirme très tôt que le Roi a pour devoir de servir le peuple. C’est manifeste chez Saint-Louis.

A certains égards, les médiévaux sont plus modernes que la modernité, par exemple dans la manière dont à certains moments, dans certains milieux, ils appréhendent la Méditerranée comme un ensemble. Bien évidemment il ne s’agit pas d’idéaliser le passé, et la plus grande ouverture coexistait avec la traque des étrangers pour trouver exutoire à la Peste par exemple.

La continuité de nombreux phénomènes, depuis le Moyen Age, les chercheurs prennent l’exemple des supporters de sport (les gigantesques « factions » à Constantinople), doivent nous interroger, au delà du snobisme, sur les besoins profonds qu’ils viennent exprimer (ce qui ne veut pas dire que ces formes soient éternelles).

Certaines idées médiévales, comme si l’humanisme moderne vacillait d’ailleurs, reprennent comme étrangement du poil de la bête… et sans jeu de mot c’est le cas pour la conception de l’animalité. On sait que cette époque réalisait des procès de cochons. Ce qui implique une égalité juridique qui est aujourd’hui revendiquée par tout un courant écologiste, de plus en plus bruyant. D’ailleurs, nos ancêtres ont eux aussi été confrontés à des soucis que nous pensons simplement les nôtres, comme la pollution urbaine, la gestion malaisée des déchets. Leur manière de réagir est une référence utile.

Ce qui me semble personnellement merveilleux dans le Moyen Age c’est que malgré le peu de moyens techniques dont on disposait, tellement était possible. On parvenait à tisser des liens complexes de la Chine jusqu’à l’occident, à donner vie à une diplomatie subtile par exemple, alors que les déplacements étaient risqués et très lents. Le Moyen Age a paradoxalement un aspect rassurant. Même démunis, les humains se débrouillent à créer de la civilisation, de l’Histoire. De la guerre, beaucoup de guerre, certes. Mais n’oublions pas que pour qu’il y ait guerre, il faut qu’on ait à défendre et à conquérir.

Si le Moyen Age, où rien n’était mort, et que les Lumières à venir ne doivent pas assombrir au point où l’on oublierait ses lucioles, est « utile », c’est bien à cet espoir là. Dans le dénuement, nous saurions nous aussi capable d’édifier des cathédrales, d’inventer l’enluminure, de créer un réseau d’universités européennes en polémiques constantes, d’explorer le monde. C’est encourageant pour la suite qu’on nous annonce.

(les quatre chercheurs sont Florian Besson, Pauline Guéna, Catherine Kikuchi, Annabelle Marin)

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Le plaisir de fréquenter un peu le grand Molière – « Tel était Molière », Georges Poisson

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La phrase « tout est politique » est mal comprise. Tout a une part de politique, sans doute, tout nous relie, mais tout n’est pas réductible à la politique, tout ne doit pas relever de l’affrontement politique, du volontarisme des pouvoirs, de la manipulation propagandiste ou de la force de la Loi. On reparle en ce moment du rapport entre l’œuvre et l’auteur, entre l’œuvre et l’auteur d’un point de vue moral, par instrumentalisation politique, à mon sens terriblement réductionniste.  On revoit malheureusement, à mon sens, ce qu’on pensait disparu avec l’esprit de censure réactionnaire, comme des manifestations demandant d’interdire une œuvre à cause des opinions ou pis, du comportement intime d’un auteur. Un metteur en scène infâme avec les femmes devrait voir ses films mis au pilon, nous dit-on, ce qui est une manière de se permettre d’interdire une œuvre, de briser ce tabou de la liberté créative, durement payé. Manière aussi, de s’en passer, des œuvres, et d’en rester à la pauvreté des préjugés et des jugements préconçus.

 

Il est absurde d’assimiler une œuvre à une biographie et de la réduire à un objet moral ou politique d’ailleurs.

Par contre, pas plus que l’amour n’est une flèche d’un ange tombant ici et là au gré de ses caprices, une œuvre ne tombe pas des nuées comme la foudre pour frapper au hasard (même la foudre ne le fait pas). L’œuvre éclaire la vie, la vie éclaire l’œuvre, bien entendu.

Proust a beau avoir raison contre Sainte Beuve, et une œuvre puise dans le secret de l’imaginaire, elle n’est pas réductible à un mécanisme biographique. Il n’empêche qu’un auteur est de sang, de chair et d’émotions, de douleurs de désirs et de joies, de passions, de vécu. Sa plume trempe dans l’encre de ses jours. La vie d’un auteur n’obère pas le mystère de la création. Mais elle permet de s’approcher du foyer où elle crépite.

 

Découvrir la vie d’un auteur, c’est aussi l’apprécier un peu plus, apprécier ses œuvres par un autre versant éclairé. Comme avec Molière, que l’on peut accompagner sa vie durant avec « Tel était Molière », de Georges Poisson, biographie précise, qui se démarque par le sens du patrimoine et des lieux de son auteur, permet d’ancrer le souvenir de Molière dans Paris ou ailleurs, à Pézenas, à Versailles naissant, à Vaux.

 

La vie de Molière est aussi, par sa narration, un moyen d’agiter le souvenir d’une France qui se recompose sans cesse, se transforme, se recrée. Il hante des lieux de son souvenir, mais les fantômes n’ont pas l’air qu’ils avaient de leur vivant. C’est une biographie d’Historien autant que de lettré. Mais d’Historien attaché à la pierre, à ce qu’elle laisse ressentir du passé lointain, sans illusion sur ce qui est dilapidé pour toujours. Le souci d’ailleurs, de la vie de Molière, c’est qu’elle manque, étonnamment au vu du rôle officiel de Molière, d’archives. Il faut au biographe un grand sens de l’hypothèse, et de l’autoanalyse pour ne pas romancer et trop verser dans le romanesque.

 

L’autre parti-pris de cette biographie là c’est d’insister sur l’importance des rapports entre Molière et Louis XIV, sans les idéaliser, mais justement en restituant ces liens dans leur équilibre (il rappelle notamment le rôle central de la fonction assez méconnue de Molière, héritée de son père, de valet de chambre du Roi, qui l’installait dans son intimité) mais  aussi dans leur caractère fondamental pour la vie de Molière.

 

C’est que Molière vit lors de l’installation de l’absolutisme d’après la Fronde. Il doit faire avec. Pour exprimer son génie il doit composer avec les grands protecteurs, et comme son génie est le plus grand de son temps, qui n’en manquait pas, c’est auprès du plus grand qu’il pourra trouver la garantie nécessaire. Molière acceptera d’être l’outil du Roi, comme d’autres, et notamment Lully, qu’il crut longtemps son ami mais qui le trahira, peut-être jusqu’à écourter sa vie en atteignant sa santé déjà faible. Molière sera très proche du Roi, qui le soutiendra souvent, mais il n’en sera pas l’ami, car le Roi n’avait pas d’ami, simplement des serviteurs.

 

Il est particulièrement émouvant de voir cet artiste géant, et d’autres, obligés d’en passer par le contrôle politique, sous peine de se taire à jamais, tout en trouvant le moyen de signifier ce qu’ils avaient à exprimer, envers et contre tout. Marcher sur la crête, ou sur le fil de l’épée, est partie intégrante de leur génie. Molière savait trouver la bonne vague pour sortir ses banderilles. Il frappait telle ou telle catégorie quand la fenêtre politique le permettait. Ce n’est qu’avec Tartuffe qu’il s’est un peu trompé, temporairement, faisant les frais de la tension entre le Roi, le jansénisme, les dévots, le Vatican. S’il fait des concessions, s’il répond au injonctions royales, c’est sur la forme, le genre, mais il ne cédera jamais sur son intégrité artistique. Le Roi qui n’était pas un grand intellectuel, mais aimait par dessus tout les artistes, savait d’instinct, lui-même danseur, qu’il ne fallait pas trop se mêler de la création d’autrui, et préfèrera instaurer une sort de dialogue avec eux.

 

Tout cela ne pourra pas durer. La main de fer, même bienveillante, mais toujours à la menace planante, ne sera plus supportée. Elle éclatera un jour, sous les coups de tant de talents étouffés par une société pré ordonnée.

 

Molière est tout sauf un opportuniste. Il prendra au système ce qui est nécessaire, mais il ne se cachera jamais contre des coups dont il savait qu’il ne pouvait, en plus, les supporter, lui le sensible, ce qui le rend infiniment attachant. Rien ne lui demandait, sinon les nécessités de l’esprit, de réaliser Tartuffe et de subir l’interdit, malgré le Roi qui cette fois-ci dut composer.  Il aurait pu précocement quitter la scène, et le sort méprisé de saltimbanque, qui lui coûta un enterrement infâmant d’ailleurs, pour la gloire de l’auteur reconnu, sans doute l’Académie française. Mais il n’abandonna jamais les siens, qu’on connaît mieux grâce à une biographie comme celle de Georges Poisson. Ceux ceux avec qui il tenta longtemps avant sa gloire d’ouvrir un théâtre à Paris, dans le Marais, échouant, puis auprès desquels il écuma la province pour gagner son pain. Avant d’être croisé par le Roi et de devenir le comédien et l’auteur le plus glorieux du Royaume.

 

Molière n’allait jamais trop loin, mais autant qu’il le pouvait. Son sens psychologique le poussa a créer cette alternance entre la farce et la comédie sociale, ménageant la capacité de la société à supporter ses audaces, tradition qui est encore à l’œuvre dans cette Comédie Française qui reçut son héritage, et existe, juste à côté de ce Palais Royal dont Molière reçut la jouissance pour sa troupe.

 

La haine qui le visait, de la part des dévots et des jaloux que ne manque pas de susciter le génie, ne le découragea jamais. Simplement parce qu’il ne pouvait pas faire autrement que d’écrire ces rôles de comique de caractère, fustigeant les défauts de ses contemporains, bien au delà de ses contemporains.

 

La biographie de Molière, qui permet d’éclairer ici et là son œuvre mais jamais de l’enfermer dans quelque déterminisme, le génie créatif consistant justement à inexplicablement créer de l’inédit à partir d’un immense sens d’observation, est une incursion possible parmi d’autres dans cette époque si particulière où s’installa une spécificité française, l’absolutisme royal, humiliant les aristocrates, les châtrant même (l’évolution de l’art de la guerre aussi l’explique), tout en instrumentalisant une bourgeoisie symboliquement méprisée, (comme Molière le fils de tapissier fructueux) qui détermina fortement le sort de la France, en empêchant notamment certaines formes de compromis social.

 

Le résultat fut que c’est par une explosion immense que la France se sortit de la royauté, et que la France c’est avant tout l’Etat, ce qui marque encore le pays profondément aujourd’hui. On sait combien la culture joua un rôle majeur dans la construction de cet absolutisme là, et Molière en fut un outil primordial.

 

Il mourut en sentant sa disgrâce arriver, non pas qu’il ait fauté, mais parce que l’évolution du règne de Louis en appelait à d’autres formes artistiques. Il reste que Molière, qui connut la gloire et la réussite financière fut reconnu comme auteur de son vivant, ne sera jamais oublié ou mis entre parenthèses. Son œuvre accéda au rang d’une véritable mythologie dont nous, écoliers de la République depuis des générations, sont les dépositaires. Molière est éternel. Son universalité implique d’ailleurs des dialectiques, voire des contradictions (entre le moraliste Don Juan et l’anticlérical Tartuffe par exemple, entre le Molière parfois féministe et le misogyne des Femmes savantes). Chaque génération le joue et le jouera, capable de le reformuler, car ce qui est universel est par là même, toujours réinterprété. Il mérite bien qu’on se penche un peu sur sa vie, qui ne manque pas d’être tout aussi extraordinaire que son talent de comédien, d’organisateur de fêtes, de dirigeant de troupe, d’auteur, d’inventeur de genres.

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Les yeux grands ouverts dans la guerre – «  Si je survis », Moriz Scheyer – Paru dans la Quinzaine littéraire

ob_b008cc_51djuqlxl-l-sx327-bo1-204-203-200Je finis de lire le livre de Moriz Scheyer« Si je survis », le jour même des élections allemandes qui voient l’Afd, parti d’extrême droite aux accents révisionnistes, atteindre 13 % et mander des députés au Bundestag. Dans ma dernière tranche de lecture, je tombe sur cette phrase écrite en 1945 par cet intellectuel juif traqué, survivant grâce à la chance et à la solidarité de religieuses et de résistants  français : « la fin d’Hitler et du troisième Reich ne marquera pas la fin de cette mentalité (…) un démon enfoui ». La lucidité est admirable, courageuse car angoissante. Mais de quoi nous sauve la lucidité de quelques-uns ? Il y a du désespoir, indéniablement, à regarder une bibliothèque bien fournie sur ces sujets. A constater que les mots de Robert Antelme, David Rousset, Primo Levi, Charlotte Delbo, Imre Kertész ne sont assez puissants pour contenir la tentation de la haine nationaliste cristallisée en politique. Pas même en Allemagne, où pourtant le travail sur la mémoire a fini par être réel et approfondi, malgré les impérities de l’épuration après-guerre.

 

A l’heure où les derniers acteurs adultes de l’époque finissent leur existence, nous ne manquons pas, heureusement, de témoignages littéraires des horreurs nazies. Ces témoignages sont bien entendu inégaux en termes de valeur littéraire. Certains ont surtout une valeur historique, statut de document. Moriz Scheyer, qui fut un journaliste autrichien et un feuilletoniste reconnu de son temps, à vienne, très francophile et écrivant aussi en France, nous a légué le sien. «  Si je survis » est écrit en direct, au fur et à mesure de la fuite de l’auteur, de sa femme, d’une gouvernante « aryenne », qui pourtant ne les laissera jamais tomber et demandera même à être retenue avec eux. On sent dans ces écrits la volonté de rendre compte et de tenir bon en écrivant, les cervicales mâchées par la traque. Du point de vue littéraire, le document n’est pas d’une haute volée, car la sérénité n’était pas de mise. Mais on y trouve une grande lucidité, un aspect direct dans l’expression qui est la marque de l’écrivain, un regard qui se singularise, au sein des narrations de ce temps, par une ironie particulièrement acide et un sens aigu du sarcasme. Qualités protectrices comme une seconde peau contre l’adversité.

De plus le témoignage de Scheyer éclaire des aspects parfois négligés. Par exemple, si l’on était stupidement tenté de penser que les nazis n’ont montré leur vrai visage que tardivement, la lecture de Scheyer serait dégrisante. Il décrit comment dès 1938, le mot d’ordre « crève, youpin » éclatait dans les rues de Vienne, et la violence antisémite ravageait les rues allemande et autrichienne, sous le regard de tous. L’auteur prédit avec acrimonie les discours du futur, sous-estimant l’information des têtes légères allemandes : « ils auront le toupet de sortir la fable de « l’autre Allemagne » invisible ». Scheyer avait malheureusement raison. Nous avons un exemple nauséeux de ce discours dans le film « La chute » (Oliver Hirschbiegel) sur les derniers jours d’Hitler (sa pauvre secrétaire y concède, dans un extrait documentaire, qu’elle aurait dû s’informer mieux…). Cette relativisation fut une première étape. Le socle permettant ensuite aux dirigeants de l’AFD d’expliquer qu’il est temps de revisiter le passé et d’oser être fier du passé de l’armée allemande.

 

La trajectoire de Moriz Scheyer le conduit de Vienne en France, où il décrit le sentiment de honte de l’exilé, surtout quand il ne peut même plus concevoir la nostalgie de son pays : « même le mal du pays était devenu apatride ». Puis il est placé en camp de concentration. L’absurdité kafkaïenne de la bureaucratie française survivant en temps de guerre, le camp est libéré sans raison apparente, et il connait un répit. Mais il se retrouve encore une fois incarcéré à Grenoble, parvient à s’exfiltrer pour raisons de santé au bon moment, et se cache durablement dans un couvent lié à un asile de femmes, après avoir échoué à passer en Suisse. C’est là, protégé à la fois par les Sœurs et la résistance locale, qu’il traverse les dernières années de guerre, échappant de peu à des visites des chasseurs de juifs.

Scheyer peut donc nous offrir sa vision de la France occupée, coupante, certes : «  Rares sont ceux qui gardèrent suffisamment de dignité pour se tenir en marge des allemands ». Il dresse le portrait d’un pays paradoxal, donnant à la fois dans l’effroyable et le sublime.Certains milieux ont un comportement indigne dès la drôle de guerre : « jamais encore Cannes, Nice, Biarritz ou Chamonix n’avaient connu de telles saisons ». Paris est transformée en lupanar allemand : « l’aphrodisiaque nazi n’avait pas d’équivalent ». Il évoque, sujet méconnu, plus encore que le marché du « bon beurre », le vaste racket organisé au détriment des juifs, par les passeurs (il en est de même aujourd’hui en Afrique auprès des réfugiés), dont il sera victime à deux reprises. Marché sordide, très lucratif, parfois tenu par des fonctionnaires eux-mêmes. Mais en même temps il rend longuement hommage au courage solaire des solidaires et des combattants libres.

Comment un même pays, une même région, peuvent-ils produire des êtres dont les trempes sont tellement aux antipodes, eux qui sont issus de la même culture, des mêmes écoles ? Dans « Lacombe Lucien » de Louis Malle on entend que cela tiendrait à pas grand-chose, de basculer dans le maquis ou dans la gestapo française. Mais on peut aussi douter de cette simple « feuille de papier », au-delà d’une catégorie d’égarés hirsutes. Ce qui réchauffe en tout cas, c’est la loyauté à toute épreuve de celui qui s’est engagé à sauver , confirmant ainsi l’éclair de génie d’Hannah Arendt : « le mal n’est jamais radical. Seul le bien peut l’être ».

 

M. Scheyer écrit que la vie en camp de concentration est « un révélateur » des natures profondes, auquel on ne peut se soustraire. La guerre aussi. Elle oblige à choisir, à ne pas s’abriter derrière les mots, les propagandes, les postures. La guerre, celle de ce temps-là, celles que nous menons par écrans interposés et qui se rappellent à nous lors des attentats, ne parle pas que des perdants, même si l’Histoire est écrite par les gagnants. Elle parle de tous les protagonistes, qui se situent sur cette chaîne graduée de comportements décrite avec acuité : de la collaboration active, zélée, bénévole même, jusqu’au risque insensé pour protéger autrui parce que simplement, toute autre attitude n’est pas envisageable à certaines âmes. C’est pourquoi le souvenir d’une guerre est une invitation, non pas à voir dans l’Autre l’ennemi éternel, mais à interroger les échos de ces comportements en soi-même. Rien de ce qui est humain ne saurait, a-t-on dit, nous être étranger.

Jérôme Bonnemaison

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Point Godwin Du Marché Éditorial – « La Disparition De Josef Mengele »- Olivier Guez

La-disparition-de-Josef-MengeleIl ne sert à rien de critiquer négativement les livres qu’on lit. Il y a tellement de bons livres à défendre. Je passe, la plupart du temps. Mais voila, parfois, la critique négative apporte, en contraste, certaines réflexions utiles. Et puis, certains livres bénéficient, comme celui dont on va parler ici, d’amples louanges. Donc un contrepoint, même dans son coin inaudible, ne porte atteinte à personne. Mais ce qui peut être dit mérite toujours d’essayer de l’être.

 

Je ne sais qui a eu l’idée de cette « Disparition de Josef Mengele » qui fait carton plein dans toutes les chroniques de la rentrée littéraire 17. L’auteur a peut-être le sens de ce qui touche juste pour toucher le jackpot. Ou l’éditeur.

Il est certain que depuis ‘Les bienveillantes », le livre qui nous conduit à côtoyer de près les nazis dans la veine de « la mort est mon métier » de Merle a repris sa place dans les rentrées littéraires. Il y a eu le livre réussi de Laurent Binet sur Heydrich. Il y a aujourd’hui cette chronique de la fuite de Mengele, le médecin infâme d’Auschwitz.

Mais celui-ci ne me paraît pas une oeuvre de grande qualité. Il me semble juste céder, certes habilement, à une tentation de succès appuyée sur la fascination du morbide. Fascination, dont d’ailleurs, paradoxalement il se gausse sincèrement (la poutre, la paille…. Toujours la même histoire), quand il évoque les sous james bond qui utilisaient autrefois des fantasmes sur le docteur de la Mort.

 

Le grand critique Antoine Albalat avait écrit un essai sur le bien écrire, défini à partir de son contraire. Et on peut procéder de la sorte pour se demander ce qu’est un bon roman.

Est-ce un puits de documentation? Comme l’est certainement le livre de Monsieur Guez. Non. Une synthèse documentaire,même joliment rédigée, n’est pas un grand roman.

 

Est-ce de dénoncer le mal ? D’une certaine manière le livre dénonce, il montre l’incapacité totale de Mengele à se remettre en cause, son fanatisme continué, sa mauvaise foi infinie, sa cruauté fondamentale. Et bien cela ne suffit pas non plus Un grand roman ne tient pas à la justesse de ses idées ou à sa valeur morale.

 

Un grand roman a besoin d’un point de vue.

Un grand romain a besoin d’une épaisseur humaine, qui peut d’ailleurs procéder paradoxalement du minimalisme.

Un grand roman a besoin d’aller là où seule la littérature peut aller.

 

Ce « roman vrai » sur Mengele ne me semble détenir aucune de ces qualités.

 

La chronique n’a pas de point de vue particulier. On nous raconte la fuite d’un rat qui se terre. Mais qu’est-ce que l’auteur a à nous dire de spécifique à ce sujet ? Rien.

 

L’épaisseur humaine des personnages est inexistante. Même celle de Mengele. Et ce n’est pas en inventant certains de ses rêves, d’ailleurs ridiculement cousus de fil blanc, que l’on y parvient.

 

Enfin, à part le confort du lecteur, la forme romanesque n’apporte rien de plus qu’un long essai documentaire. Ou pas assez. D’ailleurs on peut être critique sur l’indistinction que l’auteur laisse flotter entre ce qu’il a recueilli et l’imaginaire. Les bons « romans vrais » savent teinter ces distinctions pour nous permettre de nous y retrouver.

 

L’absence de travail réel sur la langue procède en réalité de ces éléments. Car le style est la marque de la singularité.

 

Alors oui, on s’étonnera un peu, si on ne s’est pas intéressé au cas Barbie par exemple, de la facilité avec laquelle les criminels nazis ont évolué, surtout dans l’immédiat après-guerre, en amérique du sud.

On découvrira l’aspect ignoble du peronisme, qui alors même qu’il séduisant des gens comme le jeune che guevara, couvait les plus grands tortionnaires nazis.

On découvrira quelque peu ces nazis d’outre atlantique, dont Roberto Bolano se moque tant dans ‘la littérature nazie en amérique« , qui sont tout étonnés quand les exilés leur disent que oui, les crimes dénoncés par l’ONU sont bel et bien réels, et qu’il faut en être fier. On redécouvrira le malaise au sujet d’une Allemagne qui a largement contourné l’épuration, dont la Police post 45 est noyautée par les anciens nazis. On sera un peu nauséeux en découvrant les motifs qui ont permis à ces criminels de s’en sortir.

 

On apprendra toujours des choses, qu’on peut aussi lire dans des tas d’essais à sensation sur l’espionnage. Ou on verra une certaine part de vérité rétablie, par delà les fantasmes.

Mais à quoi tient finalement le livre ? A la fascination pour le monstrueux, essentiellement. Même si l’auteur ne joue pas trop avec cela. Un peu, parfois.

 

C’est un livre court et on sent tout de suite qu’il l’est trop. J’ai songé au contraste avec un grand livre que j’ai lu il y a quelques mois, de Molina, sur la cavale de l’asassin de MLK, un fasciste (voir dans ce blog). Les différences sautent aux yeux. Molina plonge totalement dans la peau de ce personnage détestable, s’acharne à le comprendre, par le corps, par toutes les traces qu’il laisse. Loin de la superficialité qui touche ici Mengele. Un bon auteur est un obsédé. Pas uniquement un bosseur.

 

Molina, comme Binet pour Heydrich, font de leurs livres des tunnels d’interrogation sur l’esprit de résistance, sur l’acte d’écrire sur les sujets qu’ils choisissent. Guez n’est jamais qu’un chroniqueur absent, et on aurait aimé le voir se débattre avec son envie d’écrire sur Mengele. Cette envie ne va pas de soi. Aller là ou cette ordure s’est cachée a un sens. On aurait souhaité le voir se dépatouiller de cela. Non, malheureusement.

C’est le signe : l’objet s’est imposé comme une évidence, parce que ça se fait, ça marche, c’est bankable. C’est louable au regard du devoir de mémoire.

 

Ce qui est louable ne suffit pas à donner naissance à un grand roman. Mais ici à une oeuvre anecdotique. Au prix d’une implication certainement très forte.

Mais pourquoi ? Pour faire un livre qui n’existait pas ? Mais pourquoi écrire ce livre là ? C’est ce qu’a manqué l’auteur. Il aurait aussi pu, comme dans « les bienveillantes« , nous plonger dans le chaos. Il n’a pas non plus choisi cette voie difficile. Finalement, malgré l’effort documentaire, le livre a sans doute pâti d’un manque d’ambition.

 

En réalité, me dis-je, est-ce que cette histoire là a le moindre intérêt ? 

 

Un salopard de la pire espèce se terre avec l’aide de complices fanatiques. Il a de plus en plus de mal à se cacher, parce que la stupeur passée, on s »intéresse au passé. Il s’étiole dans son exil. Oui, et ?

Et c’est tout. Les péripéties de la vie de Mengele après la guerre n’ont guère d’intérêt. Ce pauvre type a plongé dans l’angoisse, a gémi, s’est caché.

Je ne sais pas si ce destin minable mérite quoi que ce soit de construit.

C’est peut-être cela que l’auteur aurait du aborder.

 

Et puis il y a cette fin irritante, qui assène. Ou l’on règle en deux phrases son sort à l’humanité. Cela semble camper une lucidité admirable que de prétendre que toutes les deux ou trois générations on massacre tout le monde. C’est un peu court. Il faudrait nous en dire plus. Freud, dans « Malaise dans la civilisation« , par exemple, nous en a dit plus. Qu’est ce que ça signifie de balancer, comme ça, que l’humain est une entité horrible ?

 

Rien n’est moins certain. Parce qu’il n’y avait pas que des Mengele quand Mengele vivait. Et puis, Monsieur Guez, vous oubliez que l’on n’a pas du tout attendu deux ou trois générations. Ca ne s’est jamais arrêté. Tout comme la bonté ne s’est jamais arrêtée elle aussi

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L’artiste peut transformer les défaites en victoires – « L’ombre d’une photographe, Gerda Taro » – François Maspero

gerda-taro-pohorylle1Je voulais en savoir un peu plus sur la figure de Gerda Taro, Gerta Pororylle de son vrai nom de juive allemande exilée en France, grande photographe de guerre pendant le conflit espagnol, auprès de son compagnon Robert Capa (André Friedmann).

Leur courte aventure amoureuse et artistique est fondatrice du reportage photo, elle est féconde en réflexions sur le rapport de la politique à l’image, à l’art plus largement. La belle Gerda Taro, femme libre s’il en fut, est morte à vingt sept ans. Sans ses photos et celles de Capa, qui longtemps furent mélangées,  la guerre d’Espagne n’aurait sans doute pas marqué autant l’opinion de son temps, suscité une grande solidarité internationale, et occupé une place aussi importante dans les imaginaires plus tard. La place de l’écrit déclinant, ce qui n’a pas son image tend à disparaître, purement et simplement. Certes, l’image est parfois une caricature, une ombre vide, comme un tatouage de che guevara sur une épaule d’un motard, mais elle peut aussi être le lien authentique vers les trésors du passé.

J’ai constaté que François Maspero, dont le rôle d’éditeur fut proprement historique en France, et à ce titre compta vraiment dans l’histoire des idées de notre pays, ‘auteur de très belles mémoires que j’ai aimées, avait consacré un portrait à Gerda Taro.

gerda-taro-03« L’ombre d’une photographe, Gerda Taro« , est bien un portrait et non une biographie. Maspero aurait rêvé de pouvoir rencontrer Gerda vieillie, si elle n’avait pas été écrasée absurdement par une perte de contrôle d’un char républicain lors de l’échec de la contre offensive de Brunete, pour désenclaver Madrid, alors qu’elle avait évité les balles sur le front, où elle était au plus près des guerilleros. Avant de mourir, elle aura réussi à rendre compte d’une victoire républicaine, certes éphémère, dans une bataille. Elle meurt en 1937, s’épargnant la déconfiture, et peut-être les camps français, où elle aurait été internée en tant qu’allemande antifasciste et peut-être livrée aux allemands.

Longtemps Gerda Taro sera subsumée par l’oeuvre de Capa, l’exilé hongrois, non pas une « recup » de sa part, mais parce qu’à l’époque ils ne s’obsédaient pas des droits d’auteur mais défendaient une cause. Plus tard, Capa, qui meurt en Indochine, en suivant un conflit qui devait le dégoûter, donnera bien des gages de son admiration pour celle qu’il aima passionnément. Nombre de photos étaient signées Capa et Taro, sans qu’on sache qui les avaient prises. Mais après sa mort, la signature de Gerda a été enterrée sous la catégorie « agence Capa ».

220px-RepublicanWoman1936GTaroAvant de défendre, appareil photo à la main, l’Espagne républicaine, Gerda Taro avait résisté en Allemagne nazie, distribuant des tracts, incarcérée.  Elle s’en sort grâce à un passeport polonais, et part pour la France où elle rejoint toute l’intelligentsia progressiste allemande, alors appuyée par leurs confrères français. C’est Clara Malraux, à l’époque soutien indéfectible des exilés, qui a aidé Gerda Taro à s’installer.

Elle va rencontrer Capa-Friedmann, hongrois déjà connu pour le premier photo reportage sur Trotsky (contre son gré).  Deux ans d’amour commencent, loyaux mais pas forcément fidèles, des deux côtés. Ces gens tiennent avant tout à leur liberté, chacun en pense ce qu’il veut.

taroTaro a une idée de com’ ultra moderne : créer une légende autour d’un fameux  » Robert Capa », photographe américain censé être très célèbre. L’idée, qui tient du bluff total, booste l’activité de son compagnon. Gerda, elle, devient le pivot d’une agence. Elle s’initie à la photo et apprend très vite.

Ils filent en Espagne dès le début de la guerre civile, et deviennent les principaux fournisseurs de clichés qui font le tour du monde, aussi bien des photos de la population civile que du front. Capa prend la photo la plus célèbre de la guerre, celle d’un républicain fauché en plein assaut, sortant d’une tranchée. Ils sont choyés par la presse communiste française (« Regards », « Ce soir »), influencée par l’agent argenté du Komintern que fut le redoutable Willy Muzenberg, qu’ils ne semblaient pas connaître (mais ils fréquentaient Koestler, un de ses principaux collaborateurs). Mais les photos circulent dans le monde entier, et les deux photographes nouent des relations élargies.

Les staliniens essaieront de récupérer la figure de Taro, martyre. Mais rien ne prouve qu’elle ait véritablement frayé avec eux. Elle a plutôt suivi leurs ennemis de la gauche non communiste pendant un temps sur le front (les anarchistes, le POUM). Certes, elle s’adapte et continue de soutenir les républicains quand les communistes prennent la direction des opérations et épurent l’armée.

Mais il était presque impossible, à cette époque, de ne pas frayer avec les communistes d’une manière ou d’une autre en Espagne, et dans le milieu antifasciste européen. Rien n’indique que Taro et Capa aient été affiliés à l’Internationale Communiste, ni à quelque autre mouvement d’ailleurs. Ils étaient de gauche, c’est certain. Mais libres. Leur manière d’agir était de rendre compte par le geste photographique, de la souffrance du peuple en guerre, de l’engagement des soldats. Leur présence sur le front était d’ailleurs fort appréciée par les troupes. La qualité des photos qu’ils ont produites, insiste Maspero, n’aurait pas été possible sans un préalable de confiance nouée.

taro2On peut douter du fait que Gerda Taro, libre, séductrice, animée par le gout du jeu, ait été attirée par l’odeur de rond de cuir dégagée par les agents staliniens.  Elle qui admirait par dessus tout John Dos Passos, dégoûté, rompant avec Heminghway le suiviste, de la ligne des communistes en Espagne.

L’oeuvre de Taro, celle de Capa, sont à la base d’une utilisation nouvelle, « choc », de la photo dans la presse, pour le pire et le meilleur. Les petits appareils comme le Leica le permettent. C’est l’époque d’un enthousiasme autour de la vérité censée être offerte aux masses par la photo. Comme en témoigne notamment les écrits de Walter Benjamin. La critique viendra plus tard (de l’optimisme de Benjamin à la dureté de Susan Sontag quelques  décennies plus tard, on mesure un immense fossé). Les possibilités manipulatrices de la photo n’ont pas encore été décelées, sauf par certains magnats blancs ou rouges. On insiste plutôt sur l’intérêt du témoignage direct, qui impressionne. Bientôt, à Iwo jima comme à Berlin on montera de toutes pièces des scènes de photographie lyriques (les drapeaux hissés).

A cette époque, les photos de Taro et Capa n’échappent pas à un certain lyrisme, qui fleure le « réalisme socialiste ». Mais il serait anachronique de leur reprocher, alors que ces dérives n’ont pas encore adopté leur forme systématique. On ne peut présager de l’évolution d’une oeuvre qui n’a pas pu se poursuivre. D’autres artistes ont su se remettre en cause, eux aussi enthousiasmés naïvement.

gerda-taro4Les républicains ont perdu la guerre. Leurs squelettes, par dizaines de milliers, dorment sous la terre d’Espagne. On les déterre et on polémique sur le passé, pour oublier parfois, comme le dit l’écrivain Molina, l’indigence politique du présent. Qui nous a légué la mémoire de ces hommes et de ces femmes ? Qu’est -ce qui fait que des jeunes femmes kurdes se battent contre Daesh en évoquant l’exemple de leurs ancêtres d’Espagne ? Les artistes. Et ce qui a survécu des artistes, c’est ce qui était proprement artistique, c’est-à-dire irrémédiablement libre. Les oeuvres bureaucratiques édifiantes n’ont pas survécu. C’est pourquoi Taro survivra dans ses photographies. Avec le temps, les défaites les plus lourdes, les plus terribles, contre les chemises noires, contre la terreur moscovite, se mettent parfois à ressembler à des victoires. Contre toute attente. Il faut croire, même quand on est matérialiste philosophiquement, aux forces de l’Esprit.105247199_o

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L’arme Historique De La Lucidité – « Souvenirs D’un Allemand (1914-1933), Sebastian Haffner

HAFFL’une des plus grandes stupéfactions du XXème siècle est la soumission volontaire, puis plus tard enthousiaste, du peuple allemand, considéré comme le plus « philosophe » du monde, à la psychopathologie nazie.

 

On a beaucoup écrit à ce sujet, et parfois le débat s’est malheureusement résumé à l’alternative « coupable/non coupable », qui empêche de cerner la complexité de la situation et l’hétérogénéïté d’un peuple.

 

Mais ce n’est qu’en l’an 2000 qu’on découvre un manuscrit fondamental chez un journaliste décédé allemand, Sebastian Haffner. Ce manuscrit a été écrit juste avant la guerre mondiale, en Angleterre, où Haffner parvient à s’exiler en 1938 et à vivre dans la pauvreté.

 

Ces « Souvenirs d’un allemand « , un grand livre, clair comme l’eau de la plus pure source, comme tout grand livre, narrent du point de vue de leur auteur les premiers mois de l’hitlérisme au pouvoir. En entrant dans la chair même du quotidien allemand, il ouvre notre connaissance à des processus de transformation de ce peuple, difficilement perceptibles à travers la seule théorie. Les anecdotes d’Haffner en rendent terriblement perceptibles le sens.

 

Le jeune Sebastian Haffner, quand Hitler arrive au pouvoir, est en passe de devenir magistrat. Il n’est pas encarté dans un parti, mais il se décrit comme un bourgeois libéral (au sens ancien du terme) relativement conservateur, mais marqué par l’esprit des lumières, celui de Goethe. Il assiste à la décomposition morale de son pays, et se sent lui aussi à certains moments légèrement échauffé par la maladie, à laquelle il ne cède pas.

 

Il saisit très vite ce qu’est le coeur du nazisme. Il ne croit pas par exemple que l’antisémitisme soit une question annexe. Le projet d’extermination (il parle bien d‘extermination en 1938, ce qui rappelle que tout était sur la table, sauf les modalités) des juifs était une expression de ce qui animait vraiment les nazis : semer la mort de l’Autre.Ca ne se serait pas arrêté là comme le développe Jonathan Littell dans « les bienveillantes« . On aurait toujours trouvé d’autres « sous hommes » à exterminer.

 

En cela, comme en rien d’ailleurs, il ne se trompe pas. Rappelons-nous que même dans les pires difficultés militaires de l’année 1944, les trains de déportation avaient la priorité absolue sur tout autre transport, dans le fonctionnement allemand de l’époque. L’extermination n’était pas une diversion mais une motivation centrale, obscure. La mort est recherchée pour la mort. Une interprétation trop matérialiste et mécanique du nazisme serait ainsi dans l’erreur, sans doute.

 

Rapidement Haffner a compris que le succès d’Hitler devait conduire à un réexamen de l’Histoire, de la culture allemandes. Ce ne sont pas seulement les moments clés, comme la défaite, la crise de 23, la crise économique qui préparent l’avènement d’Hitler. Ces moments importants doivent d’ailleurs être analysés dans ce qu’ils ancrent profondément, notamment la crise inflationniste, qui reste un moment révolutionnaire passionnant pour certains (à revivre), et un facteur de déshumanisation, autant que le déclencheur d’un goût pour la tricherie et le mensonge. C’est toute une culture qui est en cause, dans son évolution, et sa décomposition.

 

Dès le début, la république de Weimar installe les germes du nazisme, en s’en remettant aux corps-francs pour liquider les révolutionnaires spartakistes. La social démocratie allemande a ainsi une immense responsabilité dans ce qui s’est passé ensuite. Mais personne n’est exempt dans le propos de Sebastian Haffner. La passivité a été générale. Le seul politicien qui lui paraît un peu digne dans tout cela, est Walter Rathenau, assassiné quand il était aux responsabilités.

 

L’auteur, qui se sent on ne peut plus allemand, et reviendra en allemagne, jette sur son pays un regard très dur. Il ne cède pas un instant sur son devoir de lucidité, ce qui donne au livre sa puissance. On ne recule pas devant ce qui fait mal. Ce ne sont pas seulement les élites qui sont visées, mais tout un chacun dans son incapacité à dire non et sa capacité à s’aveugler.

 

Il change aussi notre regard sur certains phénomènes, comme la première guerre.Pour lui, c’est moins la défaite allemande qui a compté que la nostalgie, paradoxalement… de la guerre, pour la génération dont il est issu, vécue de loin (elle était en territoire français), filtrée par la propagande, présentée comme une geste héroïque.  

 

Faut-il suivre Haffner quand il prétend que l’hitlérisme est le fruit d’un certain ennui allemand, de l’inaptitude au bonheur individuel dans ce peuple, son besoin de fusion, de camaraderie soldatesque, d’aventurisme politique ? En tout cas, il nous offre un troublant témoignage sur la manière dont son peuple s’est laissé entraîner dans ce cauchemar, sans réagir.

 

Le nazisme, phénomène révolutionnaire, a su activer de nombreuses dimensions existantes dans la culture allemande, partagées par les oppositions d’ailleurs. Les jeunesses hitlériennes ont repris bien des aspects des groupes de jeunesse existant dans le pays depuis les années 20. Les hitlériens et les staliniens avaient beaucoup en partage, et cela a été utile pour rallier une partie de la classe ouvrière. Et puis il y a la discipline allemande, la volonté de bien faire même, à partir du moment où il y a une règle du jeu.

 

Haffner lui même, emmené de force dans un camp où les jeunes aspirants magistrats sont regroupés pour être initiés à la camaraderie guerrière, nouvelle valeur centrale du peuple allemand, se surprend à jouer le jeu des marches et des rites, en attendant que ça passe. Pendant un moment il s’étonne à ne plus dire « je ».

 

Ce livre est un plaidoyer pour un individualisme positif. Il démontre tout ce qu’il y a de pernicieux dans une camaraderie dissolvante, qui permet de dissimuler la notion de responsabilité. Il nous met en garde contre l’ivresse collective.

 

Mais Haffner est subtil. Il est aussi conscient des vertus du peuple allemand. C’est précisément parce que le nazisme frappe au bon endroit, que toute la morale d’un peuple s’écroule. En saccageant l’esprit international allemand, réel, en manipulant sa générosité pour la grandeur, les nazis coupent les allemands de leurs ressources les meilleures.

 

Les oppositions à l’hitlérisme étaient surarmées, semblaient disposées à la guerre civile, et elles étaient même encore majoritaires, dispersées certes, aux élections qui sont organisées après le début de la répression politique. Le peuple allemand s’est jeté dans les bras d’Hitler parce qu’il n’y avait finalement plus que cette option, les autres voies se fermant une à une, d’elles-mêmes. La droite a joué avec une marionnette qui lui a mangé la main, les communistes ont été cyniques et disposés à l’exil à Moscou pour leurs chefs, les sociaux démocrates ont tout fait pour disparaître après avoir durablement failli.

 

Ce qui est terrible est qu’Haffner, comme les autres émigrés allemands, voit se décliner au niveau des relations internationales le même processus qu’ils ont vu se déployer dans le pays. La même passivité, la même naïveté, la même tentation de jouer avec le feu, de se croire plus malin qu’Hitler, la sous estimation, les calculs abracadabrants. Cela mènera à l’Anschluss, à Munich, au réarmement de l’Allemagne en toute sérénité. Puis à l’invasion de la Pologne et même à la drôle de guerre stupidement défensive pendant un an. Les émigrés allemands parleront dans le désert à leurs accueillants. Ceux-ci parfois les rendront aux nazis ensuite, comme l’URSS et Vichy.

 

Plus profonde encore est sa réflexion, très arendtienne, sur le totalitarisme comme colonisation politique de la vie privée. Cette asphyxie là est narrée à travers de nombreux exemples vécus.

 

La désagrégation de la vie amicale du jeune Haffner en est le résultat. Il était impossible de vivre le nazisme comme un fait politique que vous pouviez fuir en fermant le journal. On essayait pourtant, et Haffner rappelle que jamais on n’a autant publié de bluettes, de poésies sur les amourettes et les paquerettes. Mais comme le nazisme était une action de mobilisation totale des individus, il était impossible de dire « allez, on ne parle pas de politique au repas ».

 

Le totalitarisme n’est pas simplement la dictature. Dans une dictature politique on peut essayer, difficilement, de s’occuper d’autre chose, de ne pas voir, de dire « je ne fais pas de politique moi ». C’est impossible sous le totalitarisme, car cette abstention est déjà une raison d’aller en camp de concentration pour comportement antisocial. Un fondement de la liberté réelle est ainsi la défense des limites de la politique.

 

Trop de politisation ne libère pas, mais expose. La défense des barrières entre les sphères de l’intime et de l’agora est une condition vitale de la civilisation humaine. On devrait méditer sur ce point d’Histoire avant de s’engager dans certaines causes, qui au nom de l’empire du Bien, visent à décider ce qui est bon pour chacun derrière la porte de l’appartement.

 

La narration est trempée dans l’auto dérision, le sarcasme, l’humour railleur et les formules vengeresses au vitriol. Les crétins et brutes des Sections d’Assaut, encore au centre du dispositif hitlérien, avant la Nuit des longs couteaux, sont montrés dans leur aspect grotesque. Le discours hitlérien est décrit dans son efficacité mais aussi ridiculisé dans son absurdité. C’est ce recul qui a permis à l’auteur, sans doute, de conserver sa santé mentale dans ce pays qui devient dément. Son témoignage met d’ailleurs en avant, par exemple dans le cas de son propre père, les cas, silencieux, d’hécatombe psychique de grande ampleur qui touche les allemands à cette époque, et d’autres. On songe aux suicides de Walter Benjamin ou de Stefan Zweig.

 

Le regard acide et la capacité à transformer l’expérience la plus démoralisante en récit cohérent et lucide, ont permis de survivre, et de léguer.