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Pour tuer une philosophe, il faut la transformer en sorcière – Hypathie, l’étoile d’Alexandrie, Olivier de Gaudefroy

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Hypathie d’Alexandrie, figure émouvante qui a traversé les âges, a été projetée aux yeux d’un grand public par le film « Agora » d’Alejandro Amenabar, qui s’est cherché un chemin entre réalité historique et surinterprétation didactique. Là où dans l’Histoire il y a des « blancs », Amenabar laisse aller son imaginaire, et voit carrément la philosophe greco égyptienne comme une Galilée qui aurait été ensevelie par l’obscurantisme naissant. Je trouve qu’Agora est un très joli film (je suis un fan de Rachel Weisz de toute manière et je veux bien tout lui pardonner), mais ces jeux de manipulation ne m’ont jamais plu. Autant on se fiche de l’exactitude historique en fiction, lorsqu’il s’agit de détail ou de modifier la forme pour mieux restituer le sens (par exemple dans la série Chernobyl, la communauté scientifique est personnifiée par un personnage), autant changer le sens d’une œuvre, d’une existence, est tout de même critiquable. Amenabar pourrait arguer du fait que son hypothèse est tout à fait envisageable. Oui, mais voilà, entre l’envisageable et la réalité objectivée, le spectateur, lui, ne peut pas distinguer. Il est donc « manipulé ». Certes, on va au cinéma pour être manipulé, cela fonctionne comme une hypnose qui nous fait tenir pour réel ce qui ne l’est pas, et nous jouons le jeu, mais au fond nous savons bien que nous voyons de la fiction. On butte souvent sur ce type de souci avec les films historiques, car ils ne reposent que rarement sur une réflexion approfondie sur le concept d’Histoire, malheureusement. Ceci étant, le film d’Amenabar oscille, et a aussi réussi à faire comprendre les enjeux de cette époque, où le christianisme, autorisé, puis religion officielle, écrase le paganisme.

 

D’où l’utilité, si vous revoyez ce film, touchant (et la vie d’Hypathie est touchante) formellement très bien réalisé (« on s’y croirait » comme on dit), de lire la petite biographie, « Hypathie, étoile d’Alexandrie », que consacre Olivier Gaudrefoy à la philosophe néoplatonicienne, pour s’y retrouver un peu. Gaudefroy n’est pas historien à ma connaissance (peut-être a-t-il suivi des études d’histoire ? je ne sais pas), mais il a écrit des romans policiers dont l’enquêtrice est Hypathie. On l’a donc poussé à réaliser une biographie, et malgré la faiblesse des sources, ne s’est pas dérobé. Ce que l’on peut savoir d’Hypathie nous vient de très peu d’éléments. Principalement les sept lettres admiratives et dévouées qu’un de ses élèves, devenu évêque, lui adressa. Mais aussi les commentaires à son propos d’un autre néo platonicien, d’Athènes, écœuré par sa disparition.  On trouve une référence dans une encyclopédie antique, aussi.

 

D’abord précisons quelques repères : en 313, le christianisme est autorisé, après la conversion de Constantin. Quelques décennies plus tard, vers 380 Théodose lance une campagne contre la destruction des temples païens et le christianisme devient la religion officielle de l’Empire romain. Douze ans plus tard, le paganisme est carrément interdit en tant que culte. En 415 Hypatie est assassinée, dans des circonstances à l’évidence horribles.

 

Alexandrie, la ville du fameux « phare », est une création grecque en Egypte, décidée par Alexandre le grand lui-même, quatre siècles avant JC.  Les descendants d’Alexandre, les Ptolémée, en font la ville de l’esprit, construisant la fameuse bibliothèque universelle et un lieu d’accueil plein de prodigalité pour les gens de savoir, en résidence comme on dit aujourd’hui. La ville accueillera Eratosthène, qui mesura la circonférence exacte de la terre, Aristarque de Samos, qui comprit que la terre tournait autour du soleil (Amenabar fait d’Hypatie sa continuatrice, qui parvient à le prouver empiriquement, juste avant de mourir, ce qui n’a aucun fondement historique). Il y a aussi Euclide, qu’on ne présente pas, la première école de médecine, et le Ptolémée du « système de Ptolémée », conception astronomique erronée (mais utile et fondée sur l’observation) qui met la Terre au centre, qui resta en vigueur jusqu’à l’âge moderne, et dont la remise en cause suscite bien des ennuis pour Galilée, après Copernic et Keppler. Le père d’Hypatie a commenté Ptolémée, avec l’aide de sa fille. A l’époque où elle vit, la grande bibliothèque a été endommagée par l’Histoire des conflits entre Empires, et l’essentiel du savoir « non chrétien » est conservé dans la bibliothèque du temple de Sérapis. que les chrétiens saccagent donc, en 391. Hypathie a vécu ces moments de destruction, sans doute avec une infinie tristesse.

 

Après le fameux épisode de la mort de Cléopâtre, ce sont les romains qui dominent. On sait que les romains se considèrent comme héritiers du monde grec, ils continuent donc de travailler à la grandeur d’Alexandrie. Les chrétiens y sont présents dès la fin du premier siècle. A la fin du 4eme siècle, l’Empire Romain étant trop grand, on sépare l’Orient de l’Occident. Alexandrie se retrouve sous la tutelle de Constantinople, mais c’est la seconde ville de l’Empire d’Orient, où siège le Préfet d’Egypte.

 

Après la conversion de Constantin, les frictions apparaissent entre autorité ecclésiastique et pouvoir politique. Le premier voulant soumettre le second, encore sensible au paganisme d’une partie des élites.  Mais les chrétiens sont tout de même très occupés par leurs propres querelles, entre arianistes et nicéens.  Les disciples d’Arius pensent que Dieu et son fils n’ont pas la même substance.  S’ensuit une très longue controverse, et les ariens disparaîtront, non sans avoir été dominants à certaines périodes (l’Empire Wisigoth était arien par exemple). Mais en 380 Théodose a tout de même marqué une étape décisive, en désignant le catholicisme, christianisme nicéen, comme religion officielle. C’est ainsi que la vindicte chrétienne va se tourner contre leurs anciens bourreaux, les païens. A Alexandrie, en 391, forts du soutien qu’ils ressentent chez Théodose, ils envahissent, après une querelle prétexte, le temple de Sérapis, dieu de la Cité. Ils détruisent au passage un nombre important de manuscrits précieux. Théodose protège les païens contre l’extermination, mais leur reprend le temple. C’est un coup mortel.

 

On ne sait pas trop quel âge avait Hypathie quand elle est morte. Il y a plusieurs hypothèses. La fille de Théon le mathématicien vit au milieu des écrits, elle s’affirme ainsi philosophe, astronome, mathématicienne. Une exception pour l’époque, où l’on compte sur les doigts de la main les femmes qui parviennent à échapper à la relégation dans la sphère privée.  Elle fonde sa propre école, financée sur fonds publics, où elle enseigne la philosophie, commente Platon et Aristote, les stoïciens. Aucun de ses écrits n’a survécu mais on sait qu’elle a rédigé des traités scientifiques. C’était une philosophe à l’ancienne, vêtue du drap enroulé, se promenant dans Alexandrie et ne refusant pas d’improviser un commentaire de philosophie à qui l’interpellait. Alexandrie est aussi un foyer d’innovation technique, où l’on a travaillé sur l’air comprimé par exemple, dès cette époque. Hypathie, qui était empiriste, a elle-même fabriqué un astrolabe ou encore un système de mesure de la densité d’un liquide.

 

Mais qu’est-ce-que le néo platonisme de ce temps ? Ce n’est pas une philosophie qui a ma faveur, mais « la philosophie » a ma faveur sur les dogmes. Le platonisme a influencé des minorités chrétiennes, comme les gnostiques, combattus par l’Eglise. Mais il a aussi donné lieu à des réinterprétations philosophiques.  Au temps d’Hypathie, des principales branches de la philosophie grecque (platon Aristote, les stoïciens, les épicuriens), seul le Platonisme survit. Il se divise en deux polarités (plutôt que tendances, ces gens ne s’affrontant pas), l’une mystique, qui veut accéder aux « idées éternelles » par la magie, l’autre plus rationnelle, plus marquée par Aristote. La scientifique Hypathie est de ce côté. Elle va vers Platon, celui qui a dit à ses élèves « nul n’entre ici s’il n’est géomètre ». La sagesse c’est d’abord le sens de la juste proportion. On doit mentionner le rôle majeur de Plotin. Qui au troisième siècle dirigea une école philosophique à Rome même. Les relations entre platonisme et christianisme sont complexes, il n’y a qu’à lire St Augustin pour s’en convaincre. Certains (à commencer par Nietzsche pour qui Socrate est le premier chrétien) considèrent que le platonisme est un ingrédient essentiel de la pensée de Jésus. Il est vrai que les rapports sont étroits.

 

On sait que Platon propose une philosophie fondée sur une hiérarchie. Au sommet, il y a l’Esprit, et plus on va vers le matériel, plus c’est la déchéance.  Les manichéismes s’en sont inspirés.  Le but du philosophe est de se rapprocher de l’Unicité de l’Esprit, comme le but des chrétiens est de sa rapprocher de Dieu. Les passions étant choses corporelles, elles doivent être repoussées au profit de l’activité de l’esprit, qui occupait totalement la chaste Hypathie. Il y a cet épisode où pour calmer l’amour pour elle d’un de ses élèves (elle était très belle), elle lui donna un foulard maculé de son sang menstruel, en lui disant « voila ce que tu trouves beau ». Dénoncer cette haine du corps sera la lutte impitoyable de Nietzsche contre les idéalistes, ces gens qui détestent le corps et donc la vie réelle, qu’ils qualifient de « nihilistes ».

 

Hypathie est d’Alexandrie et non d’Athènes. Son approche est philosophique, et elle ne donne pas dans le mysticisme. Aucune référence à un quelconque paganisme de type rituel ne lui est attaché. Elle ne semblait pas prendre part aux querelles religieuses. Dans son école, chrétiens et païens étudiaient ensemble, la philosophie était censée transcender ces différences. En cela, elle est émouvante, car elle est des derniers qui tentèrent de faire survivre l’esprit d’une pensée séculière, alors que le miracle athénien avait dépéri et que le traditionnel « je m’en foutisme » païen sur les croyances d’autrui était balayé par le monothéïsme.

 

Pourtant Hypatie n’est pas véritablement tuée au nom de ses options, mais au nom de la politique. Comme souvent nous voyons que les conflits religieux ne cachent que des chocs de pouvoir. Alors que le paganisme a été marginalisé, déjà, par la destruction du temple de Sérapis, l’évêque d’Alexandrie, Cyrille, un dur, est en conflit avec les juifs. Cela finit mal pour eux. Mais il y a un obstacle à la toute-puissance de l’évêque, c’est le Préfet certes baptisé, mais tolérant, équilibré, et très à l’écoute d’Hypathie dont il suit l’enseignement et à laquelle il demande conseil. Cyrille tend un guet-apens au Préfet, lui demandant de s’agenouiller devant les évangiles après avoir lu des passages évoquant l’interdiction aux femmes de commander ou d’enseigner. Le Préfet refuse, la scène tourne à l’émeute, le Préfet est blessé par un moine fanatique, qu’il fait exécuter, et que Cyrille déclare Saint. Hypathie est devenue le symbole d’un monde qui résiste encore à l’Eglise. Après une campagne de diffamation, elle est agressée, et sauvagement tuée, dans des circonstances qui varient selon les récits, mais qui semble affreuses. On crie au scandale, mais l’Empire chrétien efface l’ardoise.

 

La postérité utilisera Hypathie en fonction de ses propres intérêts. Des artistes protestants s’y identifièrent. Le romantisme, nostalgique de l’hellénisme, y fit allusion. Cas intéressant, le catholicisme essaya de créer une Sainte Catherine d’Alexandrie, très populaire, pour recouvrir son souvenir, mais elle n’a aucune réalité historique, et reprend les traits d’Hypathie. On la trouve chez Umberto Ecco (« Baudolino »), chez Corto Maltese, dans la bande dessinée. Le féminisme la célèbre comme femme émancipée (oubliant son puritanisme et le fait qu’elle n’était nullement entourée de femmes).

 

Après Hypathie, il y eut certes des Christine de Pisan, des femmes de lettres, comme Mme de Lafayette (qui ne signait pas, toutefois), mais pour retrouver des femmes audacieuses comme elles en matière de prétention à uns avoir universel, on doit chercher chez certaines souveraines, ou aller jusqu’aux Lumières, chez Emilie du Châtelet, dont l’ami Voltaire rendit hommage à Hypatie d’ailleurs.

Pour terminer, citons un poème de Leconte de Lisle, certes pompeux, qui lui est consacré :

« Les dieux sont en poussière et la terre est muette ;

Rien ne parlera plus dans ton ciel déserté

Dors ! Mais vivante en lui, chante au cœur du poète

L’hymne mélodieux de sa Sainte beauté ».

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Comment Un Monde Est Englouti Mais Laisse Trace – Chronique Des Derniers Païens-Pierre Juvin

ob_4c736c_sol-invictus« Aujourd’hui, guère moins ignorants ni moins démunis, nous sommes de surcroît perdus dans un monde hors de l’échelle humaine, né dans une explosion, lancé dans un mouvement vertigineux et destiné à périr. Devant lui, les vastes palais de l’Olympe paraissent infimes. Ils ne retrouvent leur grandeur que ramenés à notre taille – mais c’est au prix de leur divinité ».

 

L’Histoire est écrite par les vainqueurs, mais elle est tout aussi passionnante du côté des perdants. J’avais été ébloui par le livre « Effondrement » de Jared Diamond, qui évoquait les conditions de disparition de nombreuses civilisations, conditions que nous sommes activement en train de mettre en place. Je cherchais un bon ouvrage sur la fin du paganisme après la conversion de l’Empereur Constantin, et je l’ai trouvé avec le maître Livre de Pierre Chuvin« Chronique des derniers païens, La disparition du paganisme dans l’Empire Romain du règne de Constantin à celui de Justinien » (difficile à trouver malheureusement). Nous savons que le christianisme commence après la mort de Jésus, mais nous ne pouvons pas dire quel a été le dernier paîen et nous ne le saurons jamais. Il a pourtant du exister. Quelle conscience les derniers des derniers avaient de leur destinée ? Peut-être ne se rendaient-ils pas compte de ce qu’ils vivaient. Leur conception de l’Histoire n’était pas la nôtre.

 

L’extinction n’a pas été soudaine, et il y a donc une Histoire propre du paganisme déclinant. Le fait de ne plus être religion officielle a du conduire les païens à s’adapter. Constantin adopte la foi chrétienne puis décide de mesures de tolérance, à vrai dire extraordinaires à les relire, puis un demi siècle plus tard, un empereur philosophe, Julien (son pamphlet contre « les nazaréens » vaut le détour), tente une restauration, éphémère, et c’est au milieu du sixième siècle que Justinien décide des mesures drastiques contre le paganisme l’interdisant purement et simplement. Mais nous avons des preuves de répression postérieures, donc d’une certaine persistance. Le fil n’a pas été tout à fait coupé, puisque la Renaissance est notamment inaugurée par les influences néo platoniciennes, qu’il a bien fallu sauvegarder.

Le païen, étymologiquement, c’est l’homme du coin, le paysan. L’homme de cette terre. Et tel était le paganisme : une incroyable mosaïque inédite de croyances et de rites attachés à un territoire, tournés vers la protection des cités et la fertilité des terres. Pour le monde romain, chacun a reçu une part de message de la divinité, et si ce monde est cruel il n’est pas fanatique religieusement. L’éloignement des autres, étrangement, crée la tolérance. Cela rappelle Nietzsche, qui prône de préférer son lointain à son prochain. On étouffe son prochain. C’est ce que feront les chrétiens, réprimant tout ce qui ne les rejoignait pas.

Paradoxalement, la divine surprise pour les chrétiens, de l’accès au rang de religion officielle, vient après une séquence de répression furieuse contre eux. Paul Veyne a raconté, pour ceux que ça intéresse, la conversion de Constantin et ses possibles motifs (« Comment notre monde est devenu chrétien »). Elle est précédée d’un mouvement de division dans l’Eglise, sur la question, longtemps ouverte, de la nature du Christ, et par un virage stratégique des chrétiens, montrant leur soumission à l’Empire plus explicitement. Ce Constantin est tout de même un drôle de type. Il a d’abord une vision d’Appolon, puis un peu plus tard, à la bataille du pont de Milvius, de la croix dans le ciel (une autre version parle d’un songe). Enfin, il était sujet aux visions. Avec son collègue empereur d’orient il rédige un texte incroyablement précurseur dans l’histoire de l’humanité. L »édit reconnait « le droit de suivre la religion qui lui convient le mieux » à chacun et une « liberté » « complète » en ce domaine. Ensuite, il ménage les uns et les autres, se sert de la formule « Sol Invictus » tout en assumant son rôle de chef des chrétiens. Cependant, il prend quelques mesures anti païennes, comme de mettre hors la loi la magie qui veut porter atteinte à autrui, ce qui semble logique, mais servira de base à une répression plus large ensuite. Il réprima aussi des temples où l’on pratiquait manifestement des agissements contraire aux moeurs catholiques comme on dit aujourd’hui.

Au siècle suivant, les chrétiens sont occupés à se déchirer, soutenus par l’orient d’un côté, l’occident, de l’autre, entre ariens et futurs romains (toujours à propos de la nature du Christ). Julien l’Apostat, règne, pour quelques mois, et fait relever des temples qu’on a saccagés ici et là dans  l’Empire, et attaque les chrétiens au portefeuille. Il essaie de contre attaquer en relançant les grands prêtres païens, en copiant la charité. Mais le paganisme de Julien est un peu élitiste, et ne parvient pas à de grands résultats dans le peuple. Julien meurt précocément et il n’aura obenu qu’un délai de tranquillité pour le paganisme.

Au début, ce qui est reproché, c’est la divination, et ses usages politiques (qui règnera, qui est appelé à périr). Les pouvoirs politiques local et central ne supportent plus ces pratiques, et les punissent. Antioche, suite à des procès, est purgée de ses païens et de ses textes non chrétiens. Mais la situation est très contradictoire, les empereurs apprécient les soutiens en leur faveur sous les formes païennes, certains chrétiens subissent encore le joug symbolique des signes interprétés par les païens. A la fin du 4eme siècle, toutefois, la déferlante répressive s’abat. Un homme, Saint Ambroise de Milan(auquel Patrick Boucheron, historien au colllège de france, vient de consacrer un livre), n‘y est pas pour rien. Il a l’oreille de l’empereur Gracien et obient qu’on coupe les subsides aux prêtres païens. Malgré les ripostes intellectuelles (les païens ayant dans leurs rangs des belles plumes), la machine est lancée. Les évêques font détruire les temples. Les chrétiens et leur clergé intermédiaire sèment les troubles, et le pouvoir politique et religieux de haut niveau laissent faire, sans s’en prendre à la haute élite païenne.

Théodose renforce alors la répression. En fait, le catholicisme, s’emballant d’abord contre des dissidents, les ariens, ou des hérétiques comme les manichéens, prend le pli de l’intolérance, et se retourne contre le paganisme.  Les sacrifices, la fréquentation des temples, et même regarder les statues, tout cela devient prohibé. Le paganisme est renvoyé à l’intime. A chaque défaite, le fait que les dieux ne réagissent pas, désempare les païens et facilite les conversions, plus ou moins enthousiastes. En 392, un usurpateur païen prend le pouvoir et il est défait par Théodose d’Orient lors d’une bataille opposant les étendards d’Hercule et ceux de la Croix, les païens sont écrasés. « Les officiants des anciens cultes n’étaient plus que des amuseurs forains« . La destruction des temples devient une politique impériale, et on coupe les arbres sacrés.

Vient l’évènement, considéré parfois comme la fin de Rome, à savoir sa mise à sac par les Wisigoths. Un signe que les païens ont pu interpréter comme un acte des Dieux. Mais ce n’est pas pour autant que les chrétiens cessent de pousser l’avantage. Il y a par exemple le cas d’Hypathie, non pas pretresse païenne, mais philosophe platonicienne, figure très respectée d’Alexandrie, énseignante auprès de chrétiens comme de païens, qui est assassinée de manière atroce par les chrétiens, prise malgré elle dans la querelle entre le Préfet qui avait été son élève et l’évêque (Rachel Weisz l’incarne dans un film). Les païens, qui subsistaient dans les cercles du pouvoir sont écartés, ou convertis, puis la tendance se diffuse à toute l’administration. Le 5eme siècle achevé, le paganisme a pour seul refuge la sphère intellectuelle, et l’enseignement. A Athènes subsiste un paganisme contemplatif, dont le philosophe Proclos est une figure. Le paganisme conserve un attrait culturel, qui ressort chez des auteurs chrétiens. Et de l’autre côté, il devient clandestin et marginal, livré à des mages peu scrupuleux.

L’Empire d’Occident est défait. C’est le temps des Rois, ariens ou catholiques. Les païens ne se remettront jamais d’avoir perdu leur place de religion d’Etat. Un siècle après les lois de Théodose en finissant juridiquement avec lui, le paganisme n’existe plus que comme survivance culturelle, esthétique, et chez des paysans qui continuent d’exercer leurs rites, et sont peu à peu réduits. Justinien, bâtisseur de Sainte Sophie, porte le coup de grâce en décrétant le baptême obligatoire et en épurant l’enseignement. et fait symbolique de haute portée, il ferme l’école platonicienne d’Athènes. Les philosophes tentent de se réfugier à l’extérieur de l’Empire où ils ne prospèrent pas. A Harrân, près de la frontière perse, une école est refondée. Elle subsistera jusqu’au 11ième siècle, mais elle a joué sans doute un rôle essentiel dans la protection des textes qui retransiteront par l’Andalousie, avant d’infuser la Renaissance. A la fin du 6ème siècle, il est encore question dans les chroniques de procès, de liquidation de poches païennes, comme la plaine de la Beeka. On parle d’une Ile, où le culte persiste jusqu’au 9eme siècle.

De quoi est tissé ce paganisme tardif ? qui est laminé après Constantin ? D’une vaste culture livresque, philosophique et « magique », très diverse. Un livre sacré, perdu, fut « Les oracles chaldaïques« , écris en vers, écrit sous Marc-Aurèle. On réinterprète de manière mystique les textes d’Homère et de Virgile. La haute culture des païens leur a permis de tenir un temps dans les cercles de l’administration de haut niveau. Les conversions « sages » des intellectuels, encore imprégnés de l’ancienne culture, ont sans doute évité de plus grands massacres et des guerres de religion à grande échelle.

Le paganisme n’était pas un libéralisme culturel, comme le rappelle la mort de Socrate, mais plutôt une mosaïque d’affiliations qui ne posait pas de souci de cohabitation. A cette pluralité répond une diversité de la politique de conversion, par la force ou la prédication. Mais ce qui est le plus difficile est de faire comprendre à un néo chrétien qu’il doit abandonner des coutumes.

Quant aux cultes, ils sont mutants, ils voyagent, sont réinterprétés, comme les dieux eux-mêmes. Le paganisme a tendance à évoluer vers un monothéïsme au voisinage des chrétiens, d’où le rôle éminent du Soleil. Némesis, déesse de la Justice, occupa aussi un rôle important. L’auteur évoque les fêtes d’Eleusis, le culte de MIthra, ou encore le culte de Cybèle, qui paradoxalement, malgré son caractère sanglant, fut plus résistant alors que les sacrifices étaient interdits (le rite comporte une douche… De sang de taureau).

Le culte, expulsé des temples et de l’espace public a évolué du sacrifice au repas de famille et à la prière. Les oracles disparaissent, et la divination emprunte des formes diaphanes, comme lire dans les nuages. Les chrétiens ont détruit les statues, aussi bien pour des raisons religieuses que pour en récupérer le matériau précieux.

Dans le paganisme clandestin, les cultes n’ont pas toujours gardé le meilleur, et il y eut des procès pour sacrifice humain.

On doit ditsinguer magie, qui cherche à obliger les dieux, et théurgie, qui rend hommage et invoque. On invoque même Platon, ou Achille… On utilise des communicateurs avec les Dieux, comme des toupies en or et saphir.

Le paganisme n’est pas mort sans laisser de trace. Il a infusé le christianisme qui en a repris des fêtes, renommées. La souplesse du paganisme a permis cette réappropriation; les peuples ne renonçant pas aussi aisément à leurs coutumes. Les légendes de fondation des villes subsistent. Sainte Agathe est un des noms anciens d’Isis. C’est par la voie profane que le paganisme a influencé le monde qu’il quittait. Où fut la dernière grotte où l’on a célébré le culte ? Quels furent les sentiments de ces derniers qui malgré tout persistaient, considérant que tous les autres étaient dans l’erreur ? Nous ne saurions le savoir. Car bien avant la disparition, l’Histoire des derniers païens nous est parvenue par les chrétiens, qui monopolisaient la transmission.

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Les Révolutions De Demain Seront Benjaminiennes – Sur Le Concept D’Histoire – Walter Benjamin

benjiOn le sait, il était interdit aux juifs de prédire l’avenir. La Torah et la prière leur enseignent par contre la remémoration. Pour eux la remémoration désenchantait l’avenir auquel ont succombé ceux qui cherchent instruction chez les devins. Mais pour les juifs l’avenir ne devient pas néanmoins un temps homogène et vide. Car en lui chaque seconde était la porte étroite par laquelle pouvait passer le Messie« .

 

Nous sommes pris en tenaille entre les réactionnaires du tout était mieux avant, et les « progressistes », pour lesquels le cours du monde est le réel, et ce réel est rationnel. On doit s’adapter et se taire.

 

Ce n’est pas nouveau. Ce clivage existe depuis que l’idée du Progrès a été inventée.

 

Il y a un homme singulier s’il en était, qui dans un désespoir croissant, qui le conduira à l’exil en France, puis au suicide à Port-Bou, convaincu qu’il était d’être rattrapé par les nazis, et épuisé, a essayé, avec son bagage culturel bigarré, de surmonter ce faux dilemme. C’est l’attachant et inspirant Walter Benjamin, qui n’a guère publié de son vivant, mais a profondément marqué ceux qui l’ont connu (voir par exemple le long portrait, touchant, que lui consacre son amie Hannah Arendt, dans sa galeries de portraits, « Vies politiques« ). « Benji  » a eu une grande influence sur la philosophie d’après-guerre.

 

A l’heure où la notion de « progressisme » est monopolisée par des gens qui tentent d’en revenir au contrat de louage du travailleur, et filent tout droit vers la destruction du monde par dépendance à la marchandise, nous pouvons nous demander, plus que jamais, si le clivage progressiste/conservateur a le moindre sens, s’il ne contribue pas à nous empêcher de penser clairement. Et Walter Benjamin, à cet égard, tombe à pic.

 

En 1940, au bord du gouffre, il écrit un petit texte, que j’ouvre de temps en temps, qui traîne dans ma bibliothèque, titré « Sur le concept d’Histoire ». Et qui mérite d’être médité et relu.

 

L’étrangeté de Benji ne se comprend que dans sa maturation dans un contexte très particulier, écrasé par les nazis ou exilé. C’est un pur produit de cette fameuse « mittle europa » qui a produit des génies au début du XXème siècle, et d’une certaine judéité de gauche ou tout au moins rétive au conservatisme (qui était antisémite, de toute façon), qui se retrouve chez Rosa Luxembourg, entre autres, mais aussi Kafka, ou un autre inspirateur de l’Ecole de Francfort, Lukacs. Ces gens parlent allemand, circulent entre Prague, Berlin, Vienne, se connaissent. Ils étudient la philosophie, discutent avec les courants sionistes, ont une éducation religieuse, mais adhèrent au socialisme. A un socialisme non autoritaire, fréquemment. La démocratie leur parait un moyen d’émancipation des juifs, et les Etats, ils s’en méfient évidemment. Benji se lie notamment avec ce qu’on appellera l’Ecole de Francfort, et son esprit rôdera dans leurs écrits ultérieurs, comme un fantôme. Benji a aussi un rapport particulier avec la France, via Baudelaire, et son amour des passages parisiens . Je ne vais pas développer sur sa personne et son œuvre, ce serait très long, mais sachez par exemple qu’il est incontournable pour penser la culture moderne, avec ses écrits sur l’œuvre d’art à l’âge de leur reproduction technique de masse (et qu’on ne peut pas saisir Wharol sans avoir lu Benjamin).

 

Benji » (comme l’appelle Arendt)a été gagné au marxisme. Mais comme d’autres penseurs de ce bouillon culturel juif d’Europe centrale, il l’emmène ailleurs, en dehors de l’orthodoxie aux deux visages stalinien et « social démocrate » (au sens post union sacrée de la guerre de 14).  Ainsi, il est le premier philosophe, devant l’évidence des années 30, à ne pas voir là une « ruse de la raison », qui annonce la révolution (Hitler annonçait la révolution communiste sur son échec, selon les communistes allemands staliniens), mais il est conduit à remettre en cause ou à reformater la philosophie de l’Histoire marxiste, héritée largement de Hegel pour qui la »Raison » se cherchait dans l’Histoire, comme dans une grande dissertation qui finirait par une conclusion où tout serait réconcilié. Hegel pensait que cette synthèse était l’Etat prussien… Et Marx le communisme. Pour Benji, le matérialisme historique doit se débarrasser de son squelette théologique qui cherche à tout justifier au nom d’une logique de l’Histoire linéaire, passive, vide finalement.

 

Pour lui cette affaire de Progrès, ça ne tient pas. Et fidèle à la tradition juive, il parle par allégories (comme Maïmonide le jugeait nécessaire pour toucher des vérités). Benji, fils de bourgeois, à qui l’on menace sans cesse de couper les vivres parce qu’il ne fait que lire, écrire, et accumuler un nombre insensé d’ouvrages, sans réussir de carrière universitaire, considère que le progrès est une idée de bourgeois, et que ses amis marxistes devraient s’en délester.

Que propose t-il à la place ?

D’abord, il se tourne vers le passé (ce qui fait que certains gens de droite, comme Finkielkraut, passéiste et nostalgique, aiment Benjamin), et voit le devoir révolutionnaire comme lié à une rédemption des luttes du passé. Il songe aux morts sur les barricades parisiennes. Ce n’est pas la théorisation d’un « devoir de mémoire » comme aujourd’hui, mais de faire justice de ce qui s’est passé. Ainsi les révolutionnaires ont une tâche messianique, qui le rattache à sa culture d’origine. Mélancoliquement, romantiquement, Benji ne parle pas de « lendemains qui chantent », mais au contraire illumine le passé par le regard inspiré de ceux qui le regardent et reprennent le flambeau.

 

On voit qu’à la vision linéaire du « progressisme » libéral ou marxiste, il oppose une vision du temps beaucoup plus complexe, où présent, passé, futur, dansent ensemble. Le passé est un enjeu de lutte indissociable du présent et du futur.  » À chaque époque il faut tenter d’arracher derechef la tradition au conformisme qui veut s’emparer d’elle (…) Le don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance n’échoit qu’à l’historiographe parfaitement convaincu ,devant l’ennemi, s’il vainc, mêmes les morts ne seront point en sécurité ».

 

Nous en venons à sa fameuse allégorie de l’Ange de l’Histoire. Il s’inspire d’un tableau de Paul Klee (souvent en couverture des éditions du texte), où l’on voit un Ange. En lui il voit un Ange de l’Histoire, qui regarde les montagnes de morts accumulées par l’Histoire, les injustices, les guerres, les répressions. Il n’en détache pas son regard. C’est une vision tragique de l’Histoire, mais réaliste. Benjamin a cette phrase un peu glaçante mais véritablement tragique :

 

« il n’y a pas un document de la civilisation qui, simultanément, ne le soit de la barbarie ». L’Histoire est écrite et véhiculée par les vainqueurs.

 

Cette phrase est aussi à méditer par les simplificateurs de l’Histoire et les manichéens moraux. Car, oui, tout ce qui nous paraît illuminer le passé, a sa part de victime.

 

Mais un vent souffle dans ses ailes, et le repousse, c’est le vent du « Progrès ». On est loin d’une vision irénique du progrès linéaire. Le temps est l’expression de notre avancée, certes, mais il ne révèle pour le moment que des monceaux de cadavres. Et le temps s’écoule, l’Ange ne s’arrête jamais pour soulager les souffrances, mais le vent l’emporte et déroule le même spectacle (pour les années qui suivent son texte, on peut dire qu’il a vu juste !).

 

Je disais que l’Ecole de Francfort avait été hantée par Benjamin. La première manifestation en est qu’elle a analysé le fascisme et le nazisme, non comme des régressions, mais comme des produits inédits de la modernité et des chemins pris par la Raison (ce que disaient aussi les surréalistes après la première guerre mondiale, sur la boucherie 14-18). Adorno, ami proche de Walter, insiste sur ce point. C’est un pays cultivé, moderne, qui a enfanté Hitler, et ce n’est pas du tout fortuit. A partir de là, ces penseurs vont penser le totalitarisme comme un phénomène moderne.

 

La révolution alors, n’est pas réalisée au nom du meilleur des mondes attendu, programmé, mais – comme elle commence aujourd’hui même à être appréhendée, ce qui est une prophétie remarquable de Benjamin sur le destin de la modernité – comme une opération de sauvetage contre la grande catastrophe. En son temps, le nazisme occupant l’Europe, en notre temps la destruction de la planète et de l’humanité par conséquent.

 

Benji a théorisé une position révolutionnaire anti progressiste, mais… Non réactionnaire. Celle qui émerge aujourdhui dans une synthèse entre la critique du capitalisme à son stade morbide et la conscience de la mortalité de l’éco système nécessaire à l’humain, semble s’inspîrer de Benjamin.

 

La conscience révolutionnaire de Benjamin puise sa force dans ce regard de l’Ange sur le passé. Dans le lien culturel, puissant, avec ce qui a été vécu, expérimenté, autrefois, et dont on se nourrit et tire les leçons (ce qui n’est pas le point fort de l’époque, certes, la transmission étant méprisée).

 

« Il existe une entente tacite entre les générations passées et la nôtre. Sur Terre nous avons été attendus. A nous, comme à chaque génération précédente, fut accordée une faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention« .

 

C’est dans la colère de ce qu’on a fait aux nôtres que devrait se nourrir la force de renverser le monde, et non dans un « idéal » abstrait, sans consistance.

 

La révolution devient ainsi nécessaire, urgente, ne peut pas être différée par de savants calculs  sur la « mâturité » (ici Benji est du côté de Lénine ou du Che contre les Mencheviks), elle assume un certain pessimisme et même une mélancolie. Mais elle est synonyme de pure créativité, car rien n’est écrit d’avance. Rien n’est perdu d’avance. Le « Messie » (le peuple) passe par « la porte étroite« . Camille Desmoulins aux jardins des tuileries, puis on se déplace à la Bastille. Un homme s’immole, sur une place du Moyen-Orient, et tout bascule.

 

 » Une fois que la société sans classe était définie comme une tâche infinie, le temps homogène et vide se métamorphosait pour ainsi dire dans une antichambre dans laquelle on pouvait attendre avec plus ou moins de placidité l’arrivée d’une situation révolutionnaire. En réalité, il n’existe pas un seul instant qui ne porte en lui sa chance révolutionnaire« 

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Croire À Tout Prix (Le Cas Raymond Abellio) – La Fin De L’ésotérisme – Raymond Abellio

ABELLIO

La croyance est un besoin puissant dans notre espèce. Elle aide les humains à tenir debout, elle les console, elle donne un sens à leur vie et au monde, et à leur place dans le monde. Qu’elle soit religieuse ou laïcisée. C’est pourquoi quand une personne perd la foi, elle a tendance, parfois, pour ne pas sombrer dans une sorte de chaos, à s’accrocher à une autre foi, qu’elle pense souvent très différente, mais qui ressemble par maints aspects à l’ancienne, car elle répond aux mêmes nécessités intimes. On quitte souvent un conjoint quand on en a trouvé un autre. C’est pareil pour les croyances.

 

De croyance en croyance

 

Nombre de maoïstes sont devenus bouddhistes, remplaçant une croyance par une autre, et restant dans une continuité de fascination avec l’Asie (l’ailleurs, ce qui n’est pas occidental, qui ne rappelle pas Auschwitz, le temps des parents de cette génération du baby boom). Un de leurs chefs, Benny Levy est devenu exégète biblique, tout comme il était exégète de Marx.

Songeons aussi à tous ceux qui ont perdu la foi sans s’accrocher à une foi assez puissante en recours. Par exemple Michel Recanatti, qui est l’objet d’un documentaire (« Mourir à trente ans ») de Romain Goupil (avant qu’il devienne fou à lier), jeune militant trotskyste se suicidant après la dissolution de son organisation, et les doutes. Certains, oui, ne retournent pas à la croyance, et s’en sortent. Par exemple Edgar Morin, un Sage.  Ils sont rares.

Pour beaucoup, la fin de la foi est un exil.  Robert Linhart, maoïste, auteur superbe d’un livre sur la vie en usine, a littéralement cessé de parler après la fin des illusions (il avait sans doute trop parlé pour rien avant), d’après un livre touchant de sa fille. Duras, après le communisme, sombre dans l’alcoolisme.  D’autres sont zélateurs dans le camp adverse de celui où ils zélaient. Répondant aux mêmes pulsions. Par exemple Daniel Cohen Bendit, passé du libertaire au libéral, avec le même aplomb. Roger Garaudy passe du stalinisme à la foi islamique, puis devient carrément révisionniste, avec toujours la recherche d’une vérité cachée. La parano stalinienne, la révélation, puis à nouveau la parano et la révélation minoritaire.

 

Pourquoi la Foi ? La Foi est la Vérité, et l’Amour. C’est ainsi toujours le regret du paradis perdu (de la vie intra uterine, unifiée sans doute, comme le pensent les psychanalystes). C’est ainsi que les croyances reprennent souvent le schéma d’une unité primitive, d’une division maudite, et puis d’une réconciliation. C’est la structure du christianisme comme celle du marxisme dans sa version « scientifique » aujourd’hui heureusement dépassée (ce qui ne veut pas dire que Marx est obsolète).En outre, avant même de retrouver l’unité, ce qui mettra fin à la croyance (après le communisme il n’y a plus besoin de parti communiste…), la croyance permet d’opérer des liens dans le désordre, et ainsi de conjurer l’angoisse, et de fonder l’espérance, et même la certitude. Pour laquelle se consacrer.

 

 

Raymond Abellio, de la croyance au marxisme scientifique, à la croyance ésotérique

 

Le cas de Raymond Abellio est très intéressant à décortiquer, et je m’y essaierai ici en utilisant un de ses livres, après sa « seconde naissance » comme il dit. Il naît dans ma ville, Toulouse, au début du XXème siècle. C’est un intellectuel, il est polytechnicien. Il participe au gouvernement de Front Populaire. Il est dans la minorité de gauche, socialiste révolutionnaire, proche des idées de Rosa Luxembourg, du POUM espagnol, des anglais fréquentés par Georges Orwell, minorité socialiste qui dialogue avec Trotsky tout en ne se soumettant pas à lui.  Beaucoup de gens brillants y sont passés. Puis vient la guerre. Pour ces gens, marxistes mais non autoritaires, c’est un échec et le désespoir guette. Ils ont été antifascistes, et ont perdu. Ils ont été antistaliniens et ont vu leurs amis assassinés (en Espagne notamment, par les services soviétiques). Ils ont été pacifistes, et leurs espoirs s’effondrent. Le Front Populaire a échoué. Leurs croyances sont ébranlées et ils sont dispersés, divisés, souvent traqués par les nazis.  Beaucoup ont été en Espagne et ont perdu. Abellio entre dans la résistance. Mais il tombe sur un type, un guérisseur de campagne, qui l’initie à l’ésotérisme, et en particulier avec la gnose. Avec une facilité déconcertante.

 

Abellio était prêt. Il avait besoin de troquer sa foi perdue, son désespoir, pour un monde neuf. Il voulait un monde tout nouveau à explorer pour son intelligence, une nouvelle Vérité à traquer obstinément.  En étudiant son livre, écrit dans les années soixante-dix,« La fin de l’ésotérisme », souvent obscur pour qui n’est pas obsédé par « la révélation » (moi ce qui m’intéresse c’est plutôt la psychologie de ces forcenés de la croyance), nous verrons qu’il y a, malgré l’opposition nette entre ésotérisme et marxisme, une grande continuité chez Abellio,, par- delà les formes de sa pensée. Il est étonnant de noter qu’il ne s’en apercevait pas. On ne peut pas se regarder de sa propre fenêtre. Il aurait fallu une psychanalyse, et ce n’est pas fortuit si Abellio détestait Freud. Car sa pensée l’aurait mis encore en danger sur sa foi s’il avait constaté que ses opinions, si ciselées, si recherchées, n’étaient au final que le reflet de ses tourments psychiques.

 

L’ésotérisme s’était trouvé alors un type très intelligent, qui au sortir de la guerre, sera totalement investi dans sa nouvelle mission : comprendre les vérités perceptibles par les initiés, mais codées et incomplètes, et jouer un rôle dans leur révélation au monde entier, imminente, comme l’était… la révolution socialiste dans sa première vie. Ce qui a sans doute fini de convaincre Abellio c’est le fait qu’il ait été victime d’une chose atroce. A la fin de la guerre on l’a confondu avec un spoliateur de biens juifs, et il a été en prison trois ans pour rien. En sortant il a dû considérer que les institutions, c’était terminé pour lui. L’ésotérisme alors, tombe à pic. Abellio n’aurait pas pu aller dans une Eglise, ce qui en plus lui aurait rappelé les Partis où il avait échoué, où ses paroles annonçant le danger fasciste avaient été méprisées.

 

Par « fin de l’ésotérisme » il faut entendre « finalité » (dévoiler la vérité), mais aussi le terminus. Comme on l’a dit, une fois le monde réconcilié avec l’Esprit, l’ésotérisme tombe de lui-même, comme activité de dévoilement. Donc l’initié aspire à sa dissolution dans la communauté des hommes revenus à leur savoir initial, perdu. Cela ressemble au communisme, retrouvant le communisme primitif.  L’unité remplace la division. L’éternité remplace l’Histoire. Ce qui évoque la fin de la lutte des classes, moteur de l’Histoire.

 

On retrouve aussi le côté libertaire de l’ancien socialiste révolutionnaire anti stalinien. Il ne s’agit pas de créer du pouvoir, des institutions. Les gnostiques n’en voulaient pas. C’est ainsi que Raymond Abellio se distingue nettement des occultistes. S’il croit aux trouvailles des alchimistes (il y aurait des preuves… Bon), il considère que la connaissance offre des pouvoirs, mais que c’est de surcroît, et que ça n’a aucune importance. Ce qui compte c’est que l’humanité se réconcilie avec le monde, ce monde incompréhensible. Qu’il entre à nouveau en harmonie avec lui. Qu’il ne voit plus les objets comme utiles, mais comme des microcosmes, des manifestations de la vérité, qu’il voit dans les choses le reflet des Idées divines.

 

De plus, c’est le côté sympathique de la gnose, il n’est pas question de morale, seulement de métaphysique. Pourquoi ? Parce que la morale humaine n’est rien. Tant que nous n’accédons pas au divin, tout cela n’a aucune importance. Ce sont des vanités. On peut donc fumer des joints, et Abellio adore les jeunes gens de Berkeley, qui sont pour lui des annonciateurs du nouvel âge réconcilié.  Ceci explique pourquoi les pop stars, comme les beatles, adoreront l’ésotérisme. Tous ces beatniks, ces gens qui prenaient du LSD, voulaient aller à Katmandou, lui apparaissaient comme annonciateurs d’un retour de la révélation, imminent.

 

Comment retomber sur ses pattes quand on est un intellectuel ésotérique occidental

 

L’ésotérisme considère que les hommes primitifs étaient destinataires d’un savoir de nature divine. Qu’ils étaient en communion avec l’Esprit. Abellio va tout au long de son livre user d’arguments très rationnels pour nous en persuader, se servir des chiffres et de la géométrie (Polytechnique n’a pas été vain). C’est un intellectuel. Il ne va pas abandonner son principal atout. Il doit d’abord justifier ce rationalisme.Pour lui, la « raison » n’est pas un obstacle vers la réconciliation avec le divin, c’est une étape. Comme le règne bourgeois était dans son ancienne vie une étape vers la fin de l’Histoire. Il faut en passer par là. La créature doit user de ses outils de créature imparfaite, avant de recevoir à nouveau la révélation de l’Esprit. La raison est donc nécessaire dans un premier temps, et ensuite viendra la béatitude. L’occident a sa place dans la révélation, il n’y a pas que l’Asie. Abellio n’est donc pas mystique, contrairement à Simone Weil, avec laquelle il a bien des points communs. Ils sont tous deux de la même mouvance politique avant-guerre, puis résistants. Et Weil est une gnostique, sans aucun doute. Une platonicienne christique. Abellio devient « initié » pendant la guerre, et Simone Weil s’enfonce dans le mysticisme jusqu’à la recherche de Sainteté au même moment. Pour les deux, la mort est un horizon de réconciliation avec l’Esprit.

 

Abellio a fait à Marx ce que Marx a fait à Hegel, mais à l’envers.

Marx a pris l’ultra idéalisme de Hegel (un Esprit qui se cherche dans l’Histoire) et l’a remis sur terre, au cœur de la production.

Abelllio a quitté Marx, et pour lui désormais toute matière procède de l’esprit. C’est pourquoi Abellio est un néo gnostique (il écrira ensuite un « manifeste pour une nouvelle gnose »). La gnose est une synthèse entre Platon et le christianisme primitif. Le monde, pour eux, est une chute, comme pour Platon. Il s’agit, par la « connaissance », le logos pour Platon, la « gnose », d’accéder aux vérités ultimes, les « Idées » pour Platon. Le Royaume de Dieu pour les gnostiques.

La gnose lui va très bien : elle lui permet d’agir en intellectuel, du point de vue d’un occidental rationnel (la raison étant une étape), et en plus de refuser les institutions (les gnostiques les refusent). Et elle répond à son besoin d’être un intellectuel cherchant à tout relier, la Kabbale, la Bible, les textes sacrés indiens, pour trouver LA Vérité, mais sans s’affilier à une institution.

 

Abellio pense que ce savoir premier des hommes, s’est perdu (il ne sait pas trop comment, il évoque le mythe de l’Atlantide, prudemment), mais comme il est rationnel, il cherche des arguments de raison. Alors il constate d’abord que l’émergence de la civilisation, en Mésopotamie, est soudaine. Cela ne peut être dû à son avis qu’à l’accès à un savoir global, délivré d’un seul coup. Cela se discute… On peut aussi dire que cette époque fut un carrefour qui permettait une émergence, à cet endroit-là.

 

Puis surtout, il traque dans toutes les religions, dans le langage, les traces d’un savoir commun, d’un code même, d’une « Structure globale » (le même fantasme que le marxisme scientifique) que la mémoire des hommes aurait conservée. Et quand on cherche, comme le montre Umberto Ecco avec humour dans « Le pendule de Foucault », on trouve, évidemment. A force de secouer des milliers de pages du Zohar, de la Kabbale, des livres sacrés de l’Inde, et des évangiles non canoniques ou canoniques, vous trouvez des coïncidences. Par exemple la croix, qui pour Abellio est la clé essentielle du mystère (elle symbolise le croisement entre l’Histoire, le monde, et l’éternité, qui se réconcilieront), croix que l’on retrouve dans le Yi King chinois à travers les formes du Yin et du Yang. Ces formes permettent de réaliser six figures. Et le chiffre six est partout, comme par exemple dans la Genèse, avec les six jours pour réaliser le monde.

Abellio oublie tout de même que les hommes ont une longue histoire commune, qu’ils ont donc développé des représentations qui se sont disséminées, que de plus ils n’ont cessé d’échanger et n’ont pas été isolés, et qu’en outre il y a une condition humaine, une ontologie, qui les conduit à voir certaines choses avec des points communs. Abellio aime les savoirs ésotériques, comme la numérologie, l’astrologie, mais par contre il est passé un peu à côté de l’anthropologie. En tout cas la voie ésotérique lui offre à nouveau, après son désespoir marxiste, la possibilité de l’accès, difficile, mais possible, à un Grand Tout de la connaissance. Il y a une fierté à connaître les secrets du matérialisme dialectique auquel on est « formé », il y a fierté à être un initié :

 

« il ne sera pas de véritable gnose ultime sans leur unification (des techniques ésotériques). La tradition nous parle de nombreux pouvoirs : pouvoir des images (par les symboles, les pantacles et les mandalas) ; pouvoir des sons et de la parole (par les mantras, les phonèmes et leurs assemblages radicaux) ; pouvoir de l’écriture (par les formes et les hiéroglyphes) ; pouvoir des nombres enfin (par les idéogrammes et les nombres eux-mêmes), et cela dans une simultanéité qui cache une circulation génétique ».

 

Le livre a de belles intuitions toutefois, parce que l’auteur est intelligent, mais ressemble quand même à une sorte de Da Vinci Code Bac + 56. Pour ma part, j’ai survolé les passages opaques sur les équations du divin, parce que ça ne m’intéressait pas de l’y investir à ce point. Par contre la logique globale de la pensée, elle, m’intéresse, psychologiquement.

 

Croire à tout prix n’empêche pas l’agilité intellectuelle

 

Un point m’intéresse notamment, quand Abellio tente de justifier la cohérence « dialectique » (merci, Marx pour lui avoir appris ça) entre Raison et ésotérisme. Pour Abellio, la philosophie phénoménologique (ou existentielle), de Husserl, est une évolution qui montre que la raison occidentale se rapproche de la vérité, et va se dépasser elle-même. La phénoménologie recherche la réconciliation de la conscience et du monde, de la pensée et de l’Etre dans le monde, à ce titre elle est une avancée vers ce que sait l’ésotérisme.  Et il est vrai que j’ai appris, un jour, en discutant avec une sophrologue (cadurcienne), que cette discipline s’inspirait de la phénoménologie. Pourtant elle propose les mêmes outils, les mêmes pratiques, que la méditation de source bouddhique. Comme quoi, les allemands du début du XXème siècle et les chinois lointains et l’Inde, ont pu parvenir à des conclusions communes. Mais cela ne veut pas dire que tout cela procède d’un savoir livré aux premiers hommes par un Esprit qui leur serait extérieur !

 

Quand Abellio décrit les premiers hommes, il y a de belles choses, et sans doute vraies. Il les décrit comme « synesthésiques », ils ne dissocient pas leurs sens, mais c’est leur corps entier qui est engagé dans la connaissance du monde. Comme dans « les correspondances » de Baudelaire (qu’on disait gnostique d’ailleurs, ou platonicien). Certes, je peux imaginer l’homme primitif en communion avec la nature (comme il l’est chez les peuples animistes aujourd’hui), moins clivé, moins maladif que nous, mais d’ici à penser qu’un savoir immense lui a été donné d’un seul coup par Dieu ou des anges, ou des extra-terrestres… Je ne suis pas le mouvement. Je pense plutôt que loin d’être des propriétaires d’un savoir incroyable, qui nous échappe ( Abellio  va jusqu’à dire que les pyramides sont des dispositifs énergétiques hyper performants dont nous ignorons le fonctionnement, comme dans « Le cinquième élement » de Besson… là quand même, il charrie), ils étaient effrayés devant ce monde certes bien connu de leur sens mais incompréhensible, froid, dangereux. Et qu’ils ont inventé des Dieux, vite fait, pour se consoler et ne pas devenir fous (ou du moins contenir leur folie dans une construction).

 

Abellio considère que le monde est tout prêt de retrouver ce savoir, connu seulement des initiés (dont lui, certainement). Plus jeune il pensait que la lutte finale était pour demain. Rien n’a changé de ce point de vue entre ses « deux vies ».

Pourquoi pense-t-il cela ? Parce que la science est en crise dit-il. Elle se heurte à l’infiniment grand et l’infiniment petit. Ce n’est pas faux, cela. On sait que le fameux mur de Planck nous empêche de comprendre ce qui s’est passé dans les premiers moments après l’apparition de l’univers. Les équations d’Einstein ne valent que jusqu’à un certain point, tout proche, mais quand on se rapproche de la Singularité, elles ne marchent plus.

De plus, Abellio s’en prend à ses anciens amours, Marx et Freud, avec leurs prétentions à étendre la science à l’Humain, à le voir en homo economicus ou malade. C’est le mutiler, selon lui. Il est un peu réducteur… Par contre, il sauve Jung, qui a eu l’intuition de l’importance des cultures archaïques (ce qui d’ailleurs lui a permis de s’entendre avec les nazis pour ne pas être balayé, comme le freudisme). Mais la science elle-même, va aller vers les chemins de l’ésotérisme, il en est convaincu. Il le voit notamment dans le fait que la science moderne ne considère plus les systèmes comme clos, mais ouverts (idée de l’unité fondamentale), et que l’opposition entre Sujet et Objet est remise en cause par la physique quantique (il aurait aussi pu citer les sciences sociales sur ce point, mais il ne les aime pas).

 

Nous avons en Raymond Abellio un sacré phénomène. Son intelligence a besoin de se déployer. Pour cela il a besoin de mystère. Des lourds mystères. Mais par contre, il ne peut pas parvenir à considérer, avec Nietzsche, que ses opinions ne sont finalement qu’une expression de ses sentiments. A son désarroi l’ésotérisme a proposé une solution merveilleusement adaptée.

Ce que nous pouvons reconnaître à Abellio, c’est qu’il a gardé en lui, constamment, l’espoir de l’Amour, et le refus d’opprimer et de dominer. Il n’avait pas ces désirs en lui.

Il nous a tout de même aussi montré que la Raison et le délire sont moins éloignées qu’on pourrait le penser. Trop de raison peut conduire au délire. A tout relier on perd de vue tout ce qui n’est pas relié, et on crée de l’artifice. Des mondes imaginaires. Ce que veut le corps, c’est survivre, oui, et pour cela, l’esprit ne doit pas désespérer. Et à cet effet, nous sommes capables de nous raconter des histoires incroyablement élaborées.

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Le penseur, un chasseur à l’écoute des sirènes – Mourir de penser – Pascal Quignard

ob_10eb81_post11Les livres de Pascal Quignard sont difficiles et déconcertants, surtout quand on a été nul en latin comme moi et qu’on ignore totalement le grec, mais on sait qu’à un moment, une lumière vous touchera si vous êtes patient, sous la forme d’un aphorisme foudroyant bien souvent, et acceptez de vous laisser porter par cette langue voluptueuse.

Ce sont des monologues philosophiques coupés des bruits du Siècle, jansénistes, oui, comme son joueur de viole de « Tous les matins du monde« . De longues digressions « désarçonnées » du fonctionnement de notre société comme il le dit dans un autre livre, tissés de développements sur l’étymologie latine et grecque, la vie et la pensée des grands anciens païens ou chrétiens, et parfois des bonds vers toutes sortes d’anecdotes ou de considérations, dont certaines, très connues, sont relues à travers un détail (Ulysse revenu et reconnu par son chien) ou absolument inconnues, et qu’on peut même subodorer imaginaires. Il est possible que Quignard imagine parfois tel penseur dans telle ville, crée une situation artificielle et parlante,car le niveau de détail qu’il narre n’est sans doute pas disponible dans les textes.

Et puis il y a la psychanalyse, qui rôde partout dans ses livres, et l’association libre, de tous types de matériaux d’ailleurs, dont il ne se prive pas, qui parfois déroute.. On peut lire Quignard comme un analyste l’écouterait, avec une attention flottante, attentif à ses propres associations de lecteur. Oui, on doit sans doute procéder ainsi, d’ailleurs, plutôt que trop rationnaliser. Quignard ne se veut pas philosophe, il veut penser et écrire. 

Et puis il y a des points fixes, que l’on retrouve de livre en livre, comme cette idée selon laquelle l’être humain a été le plus longtemps de sa vie d’espèce, un prédateur affamé, et chassé lui-même, et que cela compte immensément dans ce que nous sommes.

Autre point fixe : le traumatisme de la naissance.

Il s’agit à cette étape de « Mourir de penser », titre du livre qui s’inscrit dans un cycle (« Dernier Royaume »).

C’est donc « avec le perdu qu’on pense« . Ce mieux monde perdu de l’hominisation, et le premier royaume perdu (in utero) auquel nous sommes reliés encore.

D’emblée, il nous est dit que la foi est préférable à la lucidité, et que le curieux ne trouvera pas le bonheur. Tout au long du livre, Quignard insistera sur le caractère solitaire de la pensée. On ne peut pas penser et appartenir. On pense « au risque de perdre l’estime des siens« , ou d' »être banni de sa ville« , excommunié. Il en cite maints exemples.  Penser ou croire, telle est l’alternative. Croire est la voie la moins douloureuse, et pourtant on pense. On s’agite, aussi, on joue, pour éviter de penser, car penser est dangereux. On pense en effet quelque chose. Un contenu. On accueille en soi un contenu. »L’accueil ébloui d’une autre présence à l’intérieur de soi qui vient tout remanier ».

On peut mourir de penser, à cause de ce que l’on pense, ou parce que la pensée échoue. Le martyre est dans le premier cas, le déséspéré dans le second. Un jour, dit Quignard -est-ce vrai ?- Thomas d’Aquin aurait proclamé que tout ça, tout ce savoir, « c’est de la paille« , et il en serait mort, assez vite.

Penser est un mouvement. Un aller-retour. En grec, penser vient de « nostos », le retour. Ce retour, Quignard le loge d’abord comme le retour de la chasse. Les premiers hommes sont partis chasser, affronter la mort, et sont revenus pour nourrir le clan, et la pensée a du se développer lors de ce retour. La pensée a ainsi un rapport avec la mort et la lutte. « La pensée poursuit l’hallucination animale même quand elle croit s’en émanciper en s’habillant de mots ».

La pensée s' »écarte pour revenir« . L’être pensant est parti, par faim, et revient, joyeux.  La pensée est un assaut. La curiosité, c’est être à l’affût. C’est tout le corps qui est curieux, c’est tout le corps qui pense (Spinoza hante ce livre). Le corps était curieux « avant même que l’âme y commence son séjour« .

Chez les chamanes, il y a cette notion de voyage et de retour.  L’âme du chamane s’en va et le tambour la ramène à la terre et au corps.

Thésée part tuer le sauvage, le minotaure, dans le dédale, et revient par un fil, celui de sa muse Ariane. Un fil de pensée.

La chasse est la première forme du social. Ce n’est pas un « contrat » qui nous a lié, mais la nécessité de trouver à manger pour le soir même, traqués et chasseurs, passant alliance avec les loups qui nous ont enseigné l’art du rabattage. C’est la chasse qui a abouti au langage et à la pensée.

Les premières lectures sont celles des signes laissés par les proies. Ainsi lire est une chasse. « La lecture se précéda  elle-même durant des millénaires d’enquête sur des traces des proies qui fuient l’approche pour se soustraire au combat mortel« .

L’art oratoire est une ruse de chasse et suppose le camouflage, et Cicéron l’enseigne comme tel.

Lire, c’est entrer dans une nature, bondir dans une fiction, et en devenir une part. Construire une phrase est une chasse. Avec Quignard on est loin du béni oui oui et de l’écriture inclusive, pour sûr.

La pensée vient se loger dans du vide, aussi. Occuper un vide. C’est ainsi que l’on parle d’inspiration. C’est le souffle. Ceci nous ramène au premier souffle, qui emplit les poumons du nouveau né. Celui de la naissance,, de la venue ici-bas.  La pensée a aussi partie liée avec ce. traumatisme. « Le mot psyché en grec veut dire souffle« . Elle vient en effet faire effraction dans un lieu vide. C’est ainsi que la pensée aime « le difficile, car plus c’est difficile, moins ça abandonne » (les lecteurs passionnés comprendront Quignard). Le fil d’Ariane alors c’est la voix de la mère, qui nous enveloppe. Toute pensée s’origine dans le chant de cette sirène. Quand nous disons que nous ne pensons à rien, cette voix est en nous.

Penser est asocial, penser exile, penser suppose de rompre. Penser n’est pas continuité, penser est bondir. Alors on est puni, comme Socrate. Mais il ne se défend pas, il sait que cette pensée est sacrée, qu’elle ne lui appartient pas, qu’elle est comme un démon en lui. Cette pensée venue du « premier royaume ». In utero et pas dans le ciel des idées. Jeanne d’Arc aussi préfère brûler que de renier ses voix. Platon dit que l’on peut connaître en retrouvant un savoir originel.

Mais le penseur chasseur et proie possible a besoin d’un refuge. Car penser fait oublier le temps et obère toute vigilance à l’égard des prédateurs. « Il faut que le corps s’oublie afin de penser« . Donc le penseur a besoin d’un recoin. Il s’isole. Pour les taoïstes, ne pas être important en ce monde est une vertu. C’est à ce prix qu’il est possible de penser.

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La figure du danseur,contre le moralisme chrétien et son libre-arbitre – KARMAN, court traité sur l’action, la faute, et le geste – Giorgio Agamben

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C’est seulement la conscience de l’origine juridique, politique – et plus tard théologique – du vocabulaire des savoirs de l’Occident qui pourra permettre de libérer la pensée des liens et des signatures qui l’obligent à avancer presque aveuglément dans une unique – et sans doute malheureuse – direction. »

GIorgio Agamben

 

Pour entrer dans le vif du sujet, depuis ma vingtième année exactement, je ne crois pas au libre arbitre, d’un point de vue philosophique, ce qui m’a confirmé que les mots n’étaient pas forcément des choses (ce qui implique qu’on ne laisse pas notre destin au langage, comme le dit la citation ci-dessus d’Agamben). Je crois au déterminisme, au chaos des causes dissimulées derrière la fiction d’un Je souverain, détaché de ce qui le précède toujours, incalculable, le devenir. Il n’y a pas d’acte gratuit comme dans « Les caves du Vatican » de Gide, mais il n’y a pas non plus d’acte réellement « choisi » au sens où ce serait une entité indépendante qui choisirait librement (mais à partir de quoi, bon sang ?). Il suffit à mon sens de se regarder vivre au quotidien pour le reconnaître, à travers nos automatismes. Nos hésitations sont l’expression de conflits entre des causalités, dont celle de la faculté de juger, une cause comme une autre. Ça lutte, ça calcule, ça délibère en nous, entre des flux convergents ou antagonistes. La croyance en un libre arbitre est nécessairement liée à celle d’une âme unique, singulière, d’origine céleste, logée en nous, capable de se détacher des impulsions du corps, de l’inconscient, des instincts, du social…. J’ai une vision plus matérialiste de l’existence, qui précède l’esprit et le tue en mourant (sauf à travers les legs des œuvres et des souvenirs). Mes premières approches de Spinoza ont été très éclairantes à ce sujet, et il me semble que si on doit lire un seul livre de philosophie dans sa vie, c’est son Ethique (illisible pour qui n’aurait pas lu de philosophie avant d’ailleurs). Fut décisif aussi, un essai de Schopenhauer sur le libre arbitre, qui le « fracasse », à sa façon habituelle. Je me souviens surtout d’un moment important, des propos d un professeur de philosophie, qui en lettres sup nous avaient presque tous notés sèchement, car nous étions tombés dans le piège suivant en commentant un texte (de Camus ou de Dostoïevski je ne me souviens pas) qui nous avait, pour la plupart, conduit à conclure que sans l’idée de liberté interne, alors celle de responsabilité s’effaçait, et que la notion de justice humaine s’effondrerait. Que nenni nous explique le Prof, en prenant l’exemple du serpent qui vous mord. Il vous mord en tant que serpent déterminé, saisi dans un schéma de causalité. Ce n’est pas par choix souverain qu’il vous mord mais parce que c’est son rôle de serpent.

Il y a cette blague sur le scorpion qui demande à un buffle de lui faire traverser la rivière. Le buffle renâcle en disant « tu vas me piquer ». Le scorpion explique qu’il est rationnel, et qu’il ne veut pas se noyer lui non plus. Le buffle accepte, et au beau milieu de la traversée, le scorpion le pique. « Pourquoi ? » demande le buffle. « On ne se refait pas » répond le scorpion. Si un serpent ou un scorpion vous menace, nous n’allez pas lui imputer de faute morale, vous n’allez pas lui reprocher son choix, même s’il peut vous dégoûter, mais l’écraser pour vous protéger. Vous ne le laisserez pas vous mordre parce qu’il est déterminé en tant que serpent. La justice peut ainsi être fondée philosophiquement sur la protection de la société, sans avoir besoin de recourir à la fiction du libre arbitre, qu’elle utilise aujourd’hui, en tant qu’institution d’une société libérale où chacun est en responsabilité. On peut ainsi désigner des responsables, sans croire à la responsabilité sur le plan philosophique. Car c’est une nécessité de survie du social. Bien évidemment, cela nous pose une question : devrait-on alors, si notre droit était déterministe, continuer de différencier ceux qui agissent dans le discernement et les autres, renvoyés vers le psychiatrique ? On remarquera que ces derniers sont eux aussi enfermés pour défendre la société. Même si je crois que tout le monde est déterminé, le Sage comme le fol, je crois qu’il est nécessaire de reconnaître que le délire existe, et donc de pratiquer une distinction. De plus, le déterminisme est une philosophie, le libre arbitre est une philosophie. On ne sait pas, finalement, qui a raison (même si je pense que c’est Spinoza, Nietzsche, Freud, Marx, plutôt que Kant).

 

Pardon pour ce long préambule… J’ai vu que Giorgio Agamben, que je connais peu, s’est repenché sur la question de la culpabilité dans« Karman, court traité sur l’action, la faute et le geste », en revenant aux sources du droit romain, et au bouddhisme. C’était pour moi une question réglée, sur laquelle je construisais, mais j’ai eu la curiosité d’aller y voir.

C’est difficile à lire, car j’ai été trop paresseux pour apprendre le latin sérieusement et je n’ai pas appris le grec. Or le livre est truffé de réflexions sur l’étymologie latine et grecque. Mais j’y ai cependant trouvé mon chemin et retrouvé des clairières où mes autres lectures, et l’observation de mon propre comportement, quand j’étais plus jeune, m’avaient mené.

 

Agamben nous dit que ce qui est en cause dans un procès, c’est « la cause », « ce qui cause » le litige. On remarque la polysémie du mot « cause ». « Ce qui est “mis en cause” est par là même appelé à fournir des raisons. ». Donc l’Histoire des idées va notamment chercher cette fameuse cause.

 

Le concept de « faute » « a d’abord le sens général d’imputabilité et indique qu’un fait déterminé doit être ramené à la sphère juridique d’une personne, qui doit en supporter les conséquences. ». Que la faute soit volontaire ou commise par imprudence (« j’ai pas fait essssprès » disent les enfants). Le coupable est fautif. Il n’est pas nécessairement « la cause ».

 

Bien évidemment il faut en venir au Procès de Kafka. On peut l’interpréter de beaucoup de manières, mais l’une d’entre elles, juridico-philosophique, est que devant notre impuissance à isoler la cause, nous sommes toujours fautifs.

 

Néanmoins, dans les textes juridiques les plus anciens du droit romain, la notion de faute n’apparaît pas, il y a lien entre une action, et une conséquence, qui donne lieu à procès.

Ce n’est qu’ensuite que le droit va créer un lien entre action et faute, puis entre faute et nature du Sujet qui la commet. Ainsi naîtra le fautif, qui n’aura pas seulement commis une faute, mais on le sait bien dans notre manière de parler aujourd’hui est un délinquantest un criminel, est un être antisocial. Sa faute le définit en tant que Sujet.

 

Carl Schmidt, ce juriste nazi à l’éducation catholique, tellement lu par les penseurs de la gauche radicale, tel  Mouffe, Laclau (pour sa vision de la politique comme distinction entre amis et ennemis), ou Agamben, affirme que le droit est obligé de considérer un « mal » auquel il s’oppose. Ce mal appartient à un processus interne au criminel, qui s’objective extérieurement. Si une balle tue un homme, ce n’est pas la propriété physique de la balle qui est en cause, mais l’intention de tirer sur l’homme. Sa « mauvaise volonté ». Pour en arriver à Schmidtt, il a fallu des controverses dans la pensée occidentale, que les catholiques ont fini par résoudre.

 

Pourtant le discours religieux lui-même concède sans l’assumer qu’il y a un souci dans cette notion de « faute », quand il utilise la notion de pêché. Pêcher signifie effectuer un « faux-pas », ce qui ne présuppose pas de notion de volonté.

 

Il fut un temps où la part de violence, et même de vengeance, contenue dans la loi était assumée. C’était la Loi du Talion. Cela avait le mérite de la franchise.

 

A travers l’évolution du droit romain, la sanction fut considérée comme une défense contre la virtualité de ne pas respecter la loi. Une défense de la Loi.  La loi précise ce que l’on risque si on se met « hors la loi ». Ainsi la Loi se protége, elle est d’une certaine façon inviolable. La loi se sanctifie. Cela est le produit d’un développement historique

 

Il n’existe pourtant aucun délit qui se définisse indépendamment de la sanction qui le suit. Donc Agamben considère que l’on ne se met pas « hors la loi », puisque la légalité est indissociable de la sanction. « Le droit consiste essentiellement dans la production d’une violence licite, c’est-à-dire dans une justification de la violence. »

 

Dans le droit romain, il y a toutefois l’idée que l’illégalité ne débouche pas nécessairement sur la sanction, mais sur l’ineffectivité de l’acte, sur le plan légal. L’acte n’est pas advenu, il est sans effet. C’était une autre voie pour le droit.

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On en vient au bouddhisme et au « crime ».

Reprenons le fil : le crime est l’action sanctionnée, qui a été imputée. Mais d’où vient ce mot de « crime » ? Benveniste, le linguiste, rapproche « crime » du mot sanskri « Karman », qui signifie « action ». Une bonne action mûrit dans un bon fruit, une mauvaise dans un mauvais fruit.

 

« Selon les bouddhistes, le karman n’est pas l’action extérieure, matérielle, mais l’intention ou la volition qui détermine l’action même. Le fruit, quant à lui, est une conséquence pour ainsi dire automatique, involontaire de l’action consciente, éthiquement indifférente ». Le crime serait ainsi un passage à l’acte, mais la notion de faute n’apparaît pas.

 

C’est la théologie chrétienne qui a trouvé le concept de volonté librepour donner un fondement éthique à la sanction de l’action. Cette notion de volonté n’est pas présente chez les grecs, d’après Jean-Pierre Vernant. L’helléniste « a attiré l’attention sur le fait que le concept moderne de volonté ne présuppose pas seulement une orientation de la personne vers l’action, mais implique une prééminence accordée au « sujet humain posé comme origine et cause productrice de tous les actes qui émanent de lui ». Ce qui explique que les animaux pouvaient être jugés, et même les objets, chez les grecs, qui n’avaient pas recours au concept de volonté.

 

Et ici, cette sublime phrase.

 

« À la prééminence accordée par les modernes à la volonté correspond dans le monde antique un primat de la puissance : l’homme n’est pas responsable de ses actes parce qu’il les a voulus, il en répond parce qu’il a pu les accomplir. »

 

Dans la vision tragique des grecs, la volonté n’a pas sa place.

 

C’est Aristote, polémiquant comme souvent avec ses prédécesseurs Platon et Socrate, pour lesquels on ne peut pas ne pas vouloir le Bien (et il est vrai que même les nazis parlaient du « bien », ils ne célébraient pas « le mal », disaient que leurs atrocités étaient tournées vers le Bien de l’humanité) qui va inaugurer une forme de volonté en parlant de la puissance comme puissance de de pas faire.

 

Pour les théologiens, Aristote est une référence qu’ils ne cesseront d’utiliser, jusqu’à d’ailleurs ce qu’elle se retourne contre eux (Avicenne le premier laïque est avant tout un relecteur d’Aristote).

 

Pour les pères de l’Église, il « s’agit en somme de transformer un être qui peut, comme l’est essentiellement l’homme antique, en un être qui veut, comme le sera le sujet chrétien »

 

Le terme « libre arbitre » (liberum arbitrium) surgit alors. Il est censé traduire les expressions grecques autexousion, « qui a pouvoir sur soi », et to eph’hemin, « ce qui dépend de nous ». Mais ils en détournent le contexte. Les grecs utilisaient ces expressions pour évoquer l’usage de la liberté politique dans la cité.  Les chrétiens vont utiliser la notion de libre arbitre de manière morale, et afin de préciser à quoi l’on doit imputer les actions.

 

Alexandre d’Aphrodise, chrétien, exégète d’Aristote, ferraille contre les stoïciens, contre leur idée de destin. Il leur oppose précisément « ce qui dépend de nous ». Et comme dans cette classe de jeunes étudiants où j’étais, que j’ai évoquée au début de cet article, il en vient à l’idée qu’il faut mauvaises actions à punir sinon les lois s’effondrent. Le destin est opposé à la responsabilité.

 

L’humanité a donc, entre le moment grec et le moment chrétien, évolué du « je peux », au « je veux » qui se mue en « je dois ».

 

Dans d’autres écrits, Agamben a théorisé la notion de « dispositif ». La volonté apparaît ainsi comme un dispositif. Elle permet de fixer la responsabilité des actions humaines. L’Homme est présenté comme quelqu’un qui se prononce face à l’opportunité d’une bonne ou une mauvaise action, se prononce par rapport au juste ou à l’injuste. Sont évacuées du champ de la compréhension des actions humaines, des manifestations telles que «  le désir, l’inclination, la ferveur, le goût, le caprice ». Tout procède de cette fameuse « volonté ».

 

Mais il y a un souci…. « Vouloir » est en soi un verbe vide. On ne peut pas que « vouloir ». On veut toujours quelque chose. La volonté en soi n’existe pas. Tout fonder sur un verbe vide pose tout de même problème.

 

Les chrétiens ont réalisé une séparation entre la puissance et l’acte. Ils ont aussi soumis la puissance à la volonté. La pensée grecque n’était pas morte quand les chrétiens ont commencé à répandre leur théologie. Etles grecs d’alors ne comprenaient pas cette idée de volonté. Pour eux, la notion d’acte gratuit de volonté, coupé d’une nécessité, d’une nature, était inconcevable. Cette coupure est chrétienne. Chez les chrétiens Dieu a voulu. Ce que les païens ne peuvent pas saisir.

 

Il s’ensuit que l’homme, comme on le sait, est lui aussi pourvu par Dieu d’une volonté libre. On en vient à cette absurdité chrétienne : l’homme est « celui qui veut fait l’expérience de pouvoir ne pas vouloir ». L’Homme peut s’opposer à sa puissance, par sa volonté. Cette phrase n’a aucun sens, elle utilise deux fois le verbe pouvoir.

Le pouvoir est donc censé s’annuler par lui-même ?

Kant, ce théologien déguisé, selon Schopenhauer dira : « On doit pouvoir vouloir ».

Ainsi l’occident s’est enfermé dans une compréhension de l’acte comme fruit de cette fameuse volonté hypothétique, et mal définie. Mais… qui a l’avantage politique de bien circonscrire la faute. Les faits divers ne sont alors que des faits divers, ils ne provoquent pas une immense remise en cause du monde qui mène jusqu’à eux. Si le petit Gregory meurt, c’est parce qu’il y a un coupable à localiser, fautif, mais qui s’intéresse à l’affaire voit que c’est toute une anthropologie, toute une région, toute une Histoire, qui conduit au passage à l’acte. Et cela, c’est dangereux, certainement, de le considérer.

 

Nous en arrivons aux finalités. La volonté est bien justifiée par des fins, sinon elle est absurde. Or, chez les épicuriens par exemple la notion de finalité n’est pas nécessaire. Ce qui est né engendre son usage, dans « de la nature » de Lucrèce. Les chrétiens vont encore utiliser Aristote, le finaliste, qui présente le Bien comme fin suprême. Dieu est ainsi le souverain bien et il est la source de toute finalité.

 

Mais il est temps de revenir à Bouddha. Pour sa part, il ne propose pas de lien entre l’action, la volonté, l’imputation à un sujet.  L’action est comme une roue, et « si ceci est, alors cela est ».

Le rapport du Soi avec ses actions n’engage pas moralité ou immoralité, ni ne discerne moyen et fin. On peut le comprendre en se référant à la danse. La fin est l’acte même. Il n’y a pas de résultat à la fin. On peut même dire que dans le geste, il n’y a pas de fin en soi. Il n’y a ni fin ni moyens tournés vers une fin. Il y a peut-être un pur moyen.

On en revient à la puissance grecque :

« la danse est la parfaite exhibition de la pure puissance du corps humain, de même on dirait que, dans le geste, chaque membre, une fois libéré de sa relation fonctionnelle à une fin – organique ou sociale –, peut pour la première fois explorer, sonder, et montrer sans jamais les épuiser toutes les possibilités dont il est capable. »

 

La danse nous donne l’idée d’une conception de l’agir humain où l’on n’impute pas à une volonté une culpabilité.  Les actions sont des gestes, qui échappent à la compréhension par les fins et moyens et donc auquel le jugement ne peut s’appliquer. L’agir humain est ainsi appréhendé dans son mystère propre. Ce qui nous éloigne des simplifications de la morale influencée par des siècles de christianisme.

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Tous Gnostiques ? – Les Sans Roi, Révolutions Gnostiques, Pacôme Thiellement (Et Une Annexe Sur Twin Peaks…)

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Quel livre singulier, comme il en est peu. D’un ton érudit et hyper familier, argotique et grossier, parfois, et assumant l’anachronisme (ce que j’aime bien, ce sont les érudits qui enferment l’Histoire et la philosophie en les préservant de l’anachronisme maîtrisé). Mais un livre devenant de plus en plus touchant en avançant. Cet auteur aux nom et prénom si baroques, Pacôme Thiellement, est vraiment un ovni. Son essai bourré de connaissances, de liens insoupçonnés,« Les Sans Roi, révolutions gnostiques », est un livre plein d’humour(contrairement à l’austérité que l’on peut supposer à l’égard des manichéens, gnostiques, cathares, qui ont la sympathie de l’auteur, et que le livre vise à réhabiliter comme les vrais de vrais qui avaient compris Jésus).

(Je précise d’emblée que pour ma part, je suis matérialiste philosophiquement (Spinoza, Diderot, Marx, Nietzsche, Freud…), et que ces manichéens qui voient le mal en la matière ne sont pas près de me convaincre. Encore que je me suis rendu compte, encore une fois, en lisant ce livre, que tous les chemins mènent à Rome.  Leur côté libertaire et égalitaire, parce qu’ils refusent tout ce qui est pouvoir temporel, et leur grande imagination, me plaisent beaucoup. Je leur sens une affinité avec la psychanalyse (que l’auteur ne touche qu’à travers la notion d’anamnèse).  Leur compréhension de ce que dit Jésus me semble bien meilleure que celle de l’Eglise catholique. Même si elle conserve l’idée d’un monde céleste, à mon avis purement métaphorique. Jésus dit que le Royaume est déjà là. A mon sens, il signifie que le Royaume, c’est nous, qu’il ne tient qu’à nous.C’est un peu ce que mettent en œuvre les hérétiques, mais en considérant que la vraie vie est tout de même ailleurs, ce qui semble illusoire. Mais ils sont tout de même plus sympathiques que les bureaucrates enrichis de la Sainte Eglise officielle, à mon sens.)

 

Paul le calamiteux

 

Pacôme T. commence par le constat selon lequel l’Eglise, après Paul, n’a rien compris à ce que disait Jésus. Jusqu’à là, il est difficile de lui donner tort. Le message de Jésus était d’oublier la Loi, l’observance, au profit de l’amour. Or, l’Eglise n’a cessé de punir.

« Jésus ne s’est pas intéressé à la famille. Il a méprisé les liens biologiques et annoncé leur destruction : « Je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. » Il n’a jamais parlé du mariage. Le mariage ne fait pas partie de ses sujets de prédilection. Paul, on l’a compris, n’aime pas le sexe, mais il sait que ses interlocuteurs vont quand même vouloir baiser. Du coup, il transforme son magistère en agence matrimoniale. »

Paul, le pauvre, en prend plein la poire. Miso. Autoritaire, préparant les ralliements à l’Etat, à l’argent…. N’en jetons plus, l’Eglise est pour Jésus ce que Tony Soprano est aux obsèques des types qu’il fait assassiner (je parle ainsi parce que l’auteur a aussi une grande prédilection pour les références à la pop, voire pour sa mission historique et spirituelle et a aussi écrit un livre sur Twin Peaks).

Dans les évangiles canoniques, rassemblés par des gens qui ne comprenaient pas forcément tout de ce qui s’était joué avant eux, faute de recul, on décèle des nuances, reflets, des débats qui secouaient les premières communautés chrétiennes. Il y a notamment le judéo-christianisme de Pierre et l’ambition universaliste de Paul. Pierre est en outre un institutionnaliste, qui veut bâtir l’Eglise, mission que Jésus lui aurait confiée (tu seras Pierre, et sur cette Pierre, etc…). Paul est plus focalisé sur la discipline individuelle. La troisième tendance, c’est Jean, qui lui se lève contre le monde. C’est la référence au Jésus qui dit « Mon Royaume n’est pas de ce monde ». Une phrase clé, mais à ne pas prendre trop à la lettre. Pas de ce monde certes, mais déjà là, en nous.  Jean, donc, trahit ses influences gnostiques, ou celles de Jésus. Le monde est satanique. Le corps est une chute. Le christianisme paulinien est aux antipodes, et réclame discipline des corps, comme exigence de soumission à Dieu. Quant à L’apocalypse de Jean (un autre Jean qui dit avoir vu Jésus en direct), il est vengeur, très loin de Jean l’Evangéliste.

 

Simon le magicien

 

On en vient à Simon le magicien (l’auteur pense que c’est Jean l’Evangéliste, carrément). Il est cité dans les Actes des apôtres (qui sont canonisés). C’est un ennemi, désigné par Luc, le rédacteur des Actes. Simon inspirera le sale terme de « simonie » (vente des choses Saintes). Il existe un texte du 4eme siècle, « homélies clémentines », qui est un procès général contre Simon. Pierre va ferrailler avec ce saligaud, et alors Simon explique que Pierre n’a rien compris. Il y a deux Dieux. Il y a le démiurge, et il y a une divinité intérieure. Et puis ils débattent du Mal. Pour Pierre, si des gens sont malheureux, c’est pour mettre à l’épreuve les bons. Simon trouve que c’est fort de café. A son sens, ce monde est le monde du diable Et puis, selon Pierre, le Mal vient du vice sexuel des hommes. Ils n’ont qu’à bien se tenir. Pourquoi l’hypothèse des deux Dieux est-elle scandaleuse pour les bureaucrates naissants de l’Eglise ? Parce qu’elle les rend inutiles. L’Eglise intercède en effet entre Dieu et les hommes. Si vous avez un Dieu intérieur, pas besoin d’elle.

Ces hérétiques sont agaçants. Ils ne font pas de politique, ils ne s’institutionnalisent pas, et donc ne forment pas un ennemi très clair à abattre, un concurrent net, en plus ils ne mettent pas les femmes à l’écart, considérant que Jésus était tout le temps entouré de nanas. Ils trouvent que le travail est une trouvaille du diable. Se développe un « underground » hérétique, qui fonctionne selon l’auteur comme les undergrounds contemporains : « écriture automatique, collages, détournements à la Lautréamont, slogans Dada (…) De même que l’underground est toujours infiniment plus vivant que l’art officiel un peu plan-plan qu’il détourne, de même l’underground hérétique est infiniment plus riche spirituellement que son overground chrétien ».

 

La longue fidélité, silencieuse, à Simon

 

Pour cet underground, le monde est mauvais. Alors que faire ? Ne pas en être dupe, et ne pas jouer le jeu. Pour l’auteur, le dernier du genre, assumé, est Philip K Dick, dont tout lecteur sait qu’il pense que le monde est un faux décor. Les hérétiques prôneront donc un refus radical des règles du jeu du monde. Et au fur et à mesure de l’institutionnalisation de l’Eglise, puis de sa fusion avec l’Empire, puis les Royaumes, les hérésies deviendront de plus en plus insupportables, d’où le massacre général des cathares au 13eme siècle.

Mais comment les appeler ? Comme ils utilisent souvent le mot « connaissance », on les appelle « gnostiques », mais ils n’usent pas de ce mot. Ils disent « parfaits » (comme les cathares), ou se nomment les étrangers, ou encore « La race sans roi ». On les connaît mieux depuis peu, après la découverte de textes en 1945 à Nag Hammadi (Irak). Ce qu’on appelle les évangiles gnostiques.

Leur particularité c’est qu’ils ne croient pas à l’apocalypse, que tout le monde attend, puisqu’elle est déjà passée… Nous vivons dans la chute. Ceci étant, c’est plus complexe… chez les gnostiques, on trouve l’idée d’une béatitude ici et maintenant, puisque Jésus a bel et bien dit (je trouve cela frappant, et Jésus me semble un incompris, dépressif, qui se laisse choper) que « le Royaume est répandu sur toute la terre et les hommes ne le voient pas. ». Le Royaume c’est refuser le pouvoir, tout pouvoir. Le Royaume peut se vivre, il est déjà là.

Simon n’aura de cesse d’avoir des héritiers. Au IIème siècle, c’est Basilide et Saturnin. Puis Valentin, auteur de l’Apocryphe de Jean. Mani naît au IIIe siècle en Irak. Il est élevé dans une communauté judéo-chrétienne. Il dit recevoir deux révélations, lui enjoignant de choisir entre la Lumière et les Ténèbres. « Ce qui prime est la recherche de la divinité intérieure, vers laquelle nul n’est guidé que par lui-même – et par son jumeau céleste ». Il reste quelques textes de lui (non traduits en français).

J’ai lu St Augustin, ses « confessions », et nous pouvons y recueillir le témoignage d’un ancien manichéen converti au christianisme. Curieusement, l’accusation qui frappe les gnostiques, c’est le libertinage. Ils sont végétariens aussi, car il n’y a aucune raison à leurs yeux que la lumière ne soit pas en toute chose.

Le manichéisme au sens commun, c’est-à-dire de séparer bêtement le mal et le bien, sommairement, ne correspond pas à la finesse de la pensée de Mani.« Les manichéens considéraient que la Lumière et les Ténèbres étaient des principes qui étaient séparés dans le moment initial et se sépareraient à nouveau au moment final mais que le moment médian était toujours le lieu du « mélange » : qu’il y avait donc de la lumière et de l’obscurité dans chaque homme, de la lumière et de l’obscurité dans chaque doctrine, de la lumière et de l’obscurité dans chaque tradition. Ce qui explique leur non-violence et leur « œcuménisme ». »

Le manichéisme se répand, en Chine, en Serbie (les bogomiles) et donc au sud-ouest de la France sous le nom du catharisme, soit « la pureté ». S’ensuit comme on le sait la croisade interne et un massacre immense, qu’on évalue à un million de morts. La société occitane ne s’en remettra jamais.

La pensée gnostique avait-elle disparu ?  Non. On en retrouve les traces chez certaines formes ésotériques du chiisme et dans le soufisme. On retrouve des échos chez Maître Eckart ou dans la kabbale. C’est l’idée d’un Dieu faible sur cette terre, c’est aux humains de lutter contre le Mal. Pour l’auteur, le capitalisme sécularisé a repris le flambeau de l’Eglise, promettant à quelques élus le salut final, et demandant à chacun « la rigueur » qui offrira plus tard des récompenses. Il y a ici quelques familiarités avec ce qu’en disait Max Weber.

Mais la gnose infuse aussi la poésie moderne. Le surréalisme, par exemple, et ses côtés ésotériques. Pâcome T. cite un extrait du second manifeste, en effet très parlant : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement ». Mais le plus explicite et conscient est William Blake : « Pensant que le Créateur de ce monde est un être très cruel, étant le fidèle du Christ, je ne peux m’empêcher de dire : Comme le Fils ressemble peu au Père ! ». Nerval, lui, se réclame ouvertement des gnostiques.

 

Le moment serait venu de réentendre ces paroles enfouies

Ici le livre me rappelle les théories de René Girard, sur l’apocalypse, comme révélation, prise de conscience spirituelle (« Achever Clausewitz »).

 

« Les poètes et les fous des XVIIIe, XIXe et XXe siècles ont vécu singulièrement ce que nous vivons désormais collectivement. Ils ont cherché à retrouver le sentiment d’éternité dans une société déliquescente et la grâce dans un monde d’une incroyable pesanteur. La fin du christianisme comme idéologie officielle de l’Occident a laissé l’Europe comme une maison hantée ». Nous sommes en train de nous rendre compte qu’aucun Royaume ne nous attend. Que nous faisons le Mal.

L’auteur évoque beaucoup de gnostiques modernes. Baudelaire en était un, parfois. Il nomme aussi Jarry, Daumal, mais j’attendais qu’il parle de … Simone Weil, qui ne paraît la gnostique parfaite. Et il y vient. Ne serait-ce que d’avoir écrit un livre (voir dans ce blog), appelé « La pesanteur et la grâce » nous l’indique. Elle était christique, non chrétienne. Elle exprima son admiration pour la civilisation occitane et insista sur la calamité de la croisade intérieure. Alors que les principaux textes gnostiques ne furent découverts qu’après sa mort, elle avait retissé les liens, y compris avec Platon, que Pacôme Thiellement oublie tout de même, et qui me semble quand même une influence déterminante des « Sans Roi ». En réalité, quand nous examinons les grandes idées du platonisme, ce sont les mêmes que les gnostiques. Le monde que nous percevons est impur, c’est par le logos que nous nous élevons vers la compréhension des Idées, par le logos, « la connaissance ». La solution est de se connaître soi-même et de vivre en conséquence.

Voici quelques lignes de Weil, « les pays méditerranéens et le Proche-Orient formaient une civilisation non pas homogène, car la diversité était grande d’un pays à l’autre, mais continue ; une même pensée vivait chez les meilleurs esprits, exprimée sous diverses formes dans les mystères et les sectes initiatiques d’Égypte et de Thrace, de Grèce, de Perse, et les ouvrages de Platon constituent l’expression la plus parfaite que nous possédions de cette pensée. C’est de cette pensée que le christianisme est issu ; mais les gnostiques, les manichéens, les Cathares semblent seuls lui être restés vraiment fidèles. Seuls ils ont vraiment échappé à la grossièreté d’esprit, à la bassesse du cœur que la domination romaine a répandues sur de vastes territoires et qui constituent aujourd’hui encore l’atmosphère de l’Europe » (Weil détestait les romains, pour leur idée de l’Etat).

Weil pensait qu’une partie des vieux textes chrétiens avaient été détruits ou cachés. Et elle ne s’est pas trompée. On a donc retrouvé l’essentiel des textes gnostiques en Irak, rédigés en copte, manifestement cachés. On a ainsi pu les lire, non à travers leurs critiques, mais de première main. On avait déjà trouvé des textes à la fin du 19ème siècle. Dont l’Evangile de Marie, où l’on voit Pierre prendre le pouvoir sur Marie après la disparition de Jésus, cette dernière ne pouvant transmettre le vrai message du Christ, à savoir qu’il n’y avait ni règle ni loi (il y a un film avec Joachim Phoenix en Jésus qui se fonde sur ce texte, je ne me souviens pas du titre).

L’auteur est enthousiaste. Pour lui, l’heure va venir où ces textes vont enfin parler au monde« Nous ne connaissions de Jésus que son reflet ou son ombre, son influence ou son souvenir ; désormais il allait enfin nous parler directement, sans intermédiaire, sans médiation. Il était temps. »

En même temps, l’idée du Salut promis s’effondre. « Le désespoir avait longtemps été l’exception ; il est devenu la règle. La dépression avait été l’apanage des poètes ; elle est le lot de tous les habitants des villes et des campagnes. La solitude avait été le choix singulier d’individus hors normes ; elle est désormais le destin non consenti de la plus grande part de l’humanité. Que ce soit dans les domaines de l’amour, de l’art ou de la politique, les hommes sont persuadés que plus rien ne sera possible pour eux ». L’humanité est donc prête à entendre la parole.  L’auteur voit dans la pop culture un premier domaine où la parole a été entendue, notamment chez John Lennon ( « Les seuls Chrétiens dignes de ce nom étaient (sont ?) les gnostiques, qui croient en la connaissance de soi, c’est-à-dire en la nécessité de devenir eux-mêmes des Christs, d’atteindre le Christ intérieur. »)., surtout chez Philip K Dick (si l’on peut parler à son propos de pop culture), ou dans des séries télévisées… Comme « Lost ». Il cite un fourmillement de nouveaux gnostiques… Hendrix, Zappa, la série « Le prisonnier », ou encore « Matrix », « The Truman Show ». Le sentiment de vivre dans un décor malfaisant est patent.

« Les Sans Roi étaient des hommes de nulle part et nous sommes des hommes de nulle part. Ils étaient des solitaires et nous sommes des solitaires. Ils haïssaient la politique et nous haïssons la politique. Ils étaient antidogmatiques et nous ne voulons plus de dogmes. Ils étaient antimisogynes et nous ne pouvons plus encadrer les misogynes. Ils étaient antisexophobes et nous ne pouvons plus souffrir les sexophobes. Ils étaient presque tous végétariens et nous sommes presque tous végétariens. Ils étaient antimariage et nous sommes presque tous antimariage. Ils étaient anti engendrement et nous avons déjà commencé à mettre en doute la nécessité de donner naissance à de nouveaux êtres dans une prison pareille. ».Et là, l’auteur se lâche… Brillamment, et tisse sa toile, cohérente. L’or noir, qui nous tue, c’est le diable. Et les textes gnostiques viennent à point alors que ce monde semble à l’agonie.

 

Le corps gnostique n’est point haï comme le corps chrétien

 

Dans un texte gnostique Jésus dit ces phrases étonnantes sur l’amour charnel. « C’est ainsi que les choses arrivent aux fiancés. Faites l’expérience d’une étreinte pure, elle possède une grande puissance. Le mystère qui unit deux êtres est grand, sans cette alliance le monde n’existerait pas. L’étreinte selon le monde est déjà un mystère, combien plus l’étreinte qui incarne l’alliance cachée. Ce n’est pas une réalité seulement charnelle. Il y a du silence dans cette étreinte. Elle n’est pas obscure, elle est lumière. L’étreinte du Bien-aimé et de la Bien-aimée appartient au mystère de l’Alliance et nul ne peut les voir à moins d’être devenu ce qu’ils sont. »

Plus loin, ce passage de Pacôme Thiellement, d’une grande sagacité :

« Quand on est pris dans le désir sexuel ou l’état amoureux, on est « à l’intérieur du sexe » ou « à l’intérieur de l’amour ». On ne peut pas être à l’extérieur (ou alors on sait que ça ne va pas, soit on n’est pas excité, soit on est excité pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la personne qui se trouve avec nous). Le Royaume c’est tout vivre à l’intérieur, détaché, tout le temps. La prison de fer noir, c’est le monde de la séparation et de l’obsession ; et c’est l’impossibilité d’être à l’intérieur des choses. C’est un mur invisible qui nous sépare et que nous tentons sans cesse de briser. »

L’auteur sauve alors les gnostiques de l’accusation de haine du corps, de nihilisme, que j’ai toujours été tenté de leur imprimer, notamment par leur refus de l’enfantement.

« De la même façon que les manichéens aiment la beauté présente sur la Terre parce qu’elle n’est justement pas terrestre mais qu’elle correspond à un germe de la Lumière qui s’est libéré et nous libère avec lui de la matière ténébreuse, les Sans Roi aiment le sexe parce que celui-ci est tout sauf « charnel ». » Ils voient du sacré dans l’érotisme, comme Georges Bataille ! (C’est un aspect que Simone Weil n’aura pas aperçu, elle qui ne comprenait pas ce débauché qui la surnommait « la vierge rouge » ou « le corbeau ».).

« Parmi les livres de la « nouvelle équipe » de Jésus, L’Évangile de Philippe est le plus extrême (…) Si l’homme est malheureux, c’est parce que, originellement bon, il est divisé contre lui-même. Sa division ne provient pas d’un péché originel mais d’une chute dans la matière » (je songe inévitablement à Lacan qui voit la damnation dans la division entre le signifiant et le signifié). Philippe, comme Valentin, placent la résurrection avant la mort de Jésus. Métaphoriquement, nous devrions comprendre qu’il s’agit de renaître ici et maintenant.

Comment doit se comporter un gnostique, alors, dans ce monde de la chute, empire du diable ?

« Dans un moment d’anamnèse, Baudelaire aura eu cette phrase grandiose et presque impossible : « Je n’ai besoin, pour ma jouissance, de la misère de personne. » On devrait toujours s’épuiser à générer le moins de peine possible. Le commencement de la souffrance d’autrui, c’est aussi celui de notre engloutissement dans l’eau noire de la Terre des Ténèbres. Ce qu’un Sans Roi doit faire, c’est tout faire pour que l’argent ou la gloire n’ait plus pour lui aucune valeur. Savoir qu’il vivra inconnu et mourra pauvre – mais tout faire pour que cette pauvreté soit la fenêtre vers des rapports plus justes, des relations plus belles, et cet anonymat la porte vers des combats plus intenses et des amours plus nobles. Se battre, non pour s’enrichir à la place de ses chefs, mais pour que ceux-ci ne détruisent pas davantage la nature, les animaux et les hommes dans leur projet infernal. »

Je suis sceptique sur la chute (quoique la condition humaine, ne soit pas rigolote, en ce sens, oui, elle est bel et bien une chute, mais d’où ? De la fusion avec maman, à mon sens, plutôt que du royaume initial céleste, qui n’en est que métaphore), je suis sceptique sur le Diable (quoique je sache que la pulsion de mort est partout et inévitable). Mais enfin, c’est pas mal, comme programme.

Lees gnostiques parlent finalement comme bien des Sages, ou comme des sophrologues, des haptonomes, des maîtres de yoga.

« L’enfer, c’est de toujours faire les choses en s’en foutant. C’est de vivre en pensant à autre chose. L’enfer, c’est de ne jamais être là, mais toujours un peu avant ou un peu après, à regretter quelque chose ou à en attendre une autre. C’est de ne jamais écouter quand on vous parle, parce qu’on s’emmerde partout et qu’il n’y a pas de raison que ça s’arrête. L’enfer, c’est la vie gâchée à attendre la vie, la pensée gâchée à penser à autre chose. C’est là où les choses deviennent interminables, où on voit le temps passer, où le temps passe toujours beaucoup trop lentement, où les journées s’étalent comme des siècles. Dès qu’on ne voit pas le temps passer, c’est qu’on est passé à l’intérieur. Et là, tout s’allume, tout s’illumine. Le Royaume, c’est un état qu’on atteint quand on ne voit pas le temps passer. »

 

Personnellement, ce petit voyage à travers le temps avec les Sans Roi m’a passionné. Je trouve cependant qu’il manque à ce livre un questionnement sur les sources de Jésus. Que s’est-il passé pour lui entre son enfance et ses trente ans ? Est-il allé vers l’Est ? Les similitudes entre sa pensée et certains aspects des spiritualités orientales, apparaissent nettement, selon l’auteur. Il y a encore un grand questionnement sur la formation intellectuelle de Jésus, à combler.

 

Annexe sur Lynch…..

J’ai lu dans la foulée le très dense et opaque livre du même Pacôme Thiellement regroupant des textes de sa part sur « Twin Peaks », où il analyse l’œuvre de Lynch comme … très influencée par la gnose, et l’hindouisme, en défrichant des forêts de symboles.  TP est marquée par l’omniprésence du dualisme, « Twin Peaks est une accumulation volontaire de polarités et d’antinomies, Le hibou, c’est l’oiseau qui voyage entre le premier et le second niveau de lecture ». 

Il a dû augmenter son texte après le surgissement de la saison 3. La difficulté, en lisant, est à la fois de s’y retrouver dans l’ésotérisme, les références innombrables, et le monde on ne peut plus obscur de Twin Peaks (les deux premières saisons m’ont fasciné dès leur passage à la télévision, la troisième, malgré mes efforts, et quelques accroches, m’a éreinté, jusqu’au renoncement, malgré des moments de fascination… Pour le moment). Ce qui est très intéressant, c’est que le monde a beaucoup évolué depuis la fin des années 80, et la saison 3 ne pouvait pas s’en exonérer. Le monde est présenté tel que violemment déstructuré par internet, avec des audaces narratives et formelles ahurissantes. Il ne nous est plus commun et Lynch nous renvoie durement à notre perdition autant qu’à notre mélancolie devant les acteurs blanchis. Par ailleurs, Thiellement a pu analyser les films de Lynch à la vue de la fin de Twin Peaks. Son sentiment est que comme Dale Cooper, son personnage, Lynch est resté bloqué dans « La loge noire »(où Cooper se fait « incuber » par Bob le maléfique, un esprit, ou le double de nous, qui sort ensuite dans le monde, et laisse là Cooper, pour 25 ans). Thiellement essaie d’interpréter le sens de cette Loge à la lumière des références spirituelles (une sorte de niveau intermédiaire entre l’origine et la chute).  Une autre lecture plus prosaïque (mais peut-être y a-t-il cent lectures possibles) de « la black lodge » est qu’il s’agit d’un show télévisé. « Elle est, à la fois, ce que la télévision devrait être : un lieu d’épreuve, un lieu de connaissance ; et ce qu’elle est : un lieu d’envoûtement et d’empoisonnement psychique. Un réceptacle de magie noire, conscient et prémédité ». Lynch semble considérer que le mal a nécessairement gagné ici-bas. Twin Peaks avait, dans les premières saisons, détruit l’idée du paradis sur terre, la bonne vie américaine rurale, où l’agent Cooper a voulu même s’installer. Le mal était partout dans cette gentille cité, le décor bucolique est une illusion. Formellement, la série l’avait très bien exprimée, bombardant au passage le rôle de la télévision où elle s’exprimait : «  le contraste entre les intérieurs, d’une chaleur sensuelle et d’un érotisme irrésistible, et les extérieurs glacés et terrifiants, accentue une vision du monde particulière, fondée sur des contrastes et des polarités qui font vaciller la base systématiquement neutre sur lequel s’est établi l’horizon consensuel explicite du médium. Dehors, c’est sombre et dedans, c’est chaud. Dehors, c’est noir et dedans, c’est rouge. Mais c’est le rouge du dedans qui contient le noir le plus noir (…) un monde où ni plaisir ni sentiment ne sont désormais légitimes. »

La saison 3 reprend le fil mais se veut déceptive, elle ne nous épargne rien. Cooper sort de la loge noire, amnésique, nous ne le retrouverons jamais pour nous guider. Le mal s’est répandu dans tous les Etats-Unis. La défaite de la spiritualité semble consommée. Cooper atterrit à Las Vegas, la métaphore même du faux, accentué par rapport au faux de la ville de Twin Peaks. Un nouvel ennemi apparaît, qui prend le nom de Judy. Qui est Judy ? L’indifférence, la passivité. C’est le retour de Laura Palmer, sorte de nouvelle Maria Magdalena, qui est réclamé, car elle seule, qui a compris, qui a eu accès à la connaissance, peut combattre Judy. Lynch ne nous dit rien directement (j’ai songé à Maïmonide, qui parlait de la nature nécessairement métaphorique des écritures sacrées). « Le silence de l’artiste est la forme de transmission adéquate d’un secret inexprimable ; et il transforme ainsi le spectateur en poète ». C’est un Lynch plus politique aussi, qui multiplie les références à la cruauté de l’Amérique, le massacre des indiens, l’invention de la bombe atomique (en regardant la série, je me suis dit que la bombe, en explosant, avait réveillé des forces archaïques enfouies, annonçant le grand bal final auquel elles viendraient participer) l’humanité se prenant pour Dieu (Dieu est faible en ce monde). S’il est un avant-gardiste en ce monde, c’est bien Lynch. Un avant-gardiste dérangeant, qui comme souvent s’en vont chercher leurs références très très loin dans le passé, pour tout revisiter