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La figure du danseur,contre le moralisme chrétien et son libre-arbitre – KARMAN, court traité sur l’action, la faute, et le geste – Giorgio Agamben

 C’est seulement la conscience de l’origine juridique, politique – et plus tard théologique – du vocabulaire des savoirs de l’Occident qui pourra permettre de libérer la pensée des liens et des signatures qui l’obligent à avancer presque aveuglément dans une unique – et sans doute malheureuse – direction. »

GIorgio Agamben

 

Pour entrer dans le vif du sujet, depuis ma vingtième année exactement, je ne crois pas au libre arbitre, d’un point de vue philosophique, ce qui m’a confirmé que les mots n’étaient pas forcément des choses (ce qui implique qu’on ne laisse pas notre destin au langage, comme le dit la citation ci-dessus d’Agamben). Je crois au déterminisme, au chaos des causes dissimulées derrière la fiction d’un Je souverain, détaché de ce qui le précède toujours, incalculable, le devenir. Il n’y a pas d’acte gratuit comme dans « Les caves du Vatican » de Gide, mais il n’y a pas non plus d’acte réellement « choisi » au sens où ce serait une entité indépendante qui choisirait librement (mais à partir de quoi, bon sang ?). Il suffit à mon sens de se regarder vivre au quotidien pour le reconnaître, à travers nos automatismes. Nos hésitations sont l’expression de conflits entre des causalités, dont celle de la faculté de juger, une cause comme une autre. Ça lutte, ça calcule, ça délibère en nous, entre des flux convergents ou antagonistes. La croyance en un libre arbitre est nécessairement liée à celle d’une âme unique, singulière, d’origine céleste, logée en nous, capable de se détacher des impulsions du corps, de l’inconscient, des instincts, du social…. J’ai une vision plus matérialiste de l’existence, qui précède l’esprit et le tue en mourant (sauf à travers les legs des œuvres et des souvenirs). Mes premières approches de Spinoza ont été très éclairantes à ce sujet, et il me semble que si on doit lire un seul livre de philosophie dans sa vie, c’est son Ethique (illisible pour qui n’aurait pas lu de philosophie avant d’ailleurs). Fut décisif aussi, un essai de Schopenhauer sur le libre arbitre, qui le « fracasse », à sa façon habituelle. Je me souviens surtout d’un moment important, des propos d un professeur de philosophie, qui en lettres sup nous avaient presque tous notés sèchement, car nous étions tombés dans le piège suivant en commentant un texte (de Camus ou de Dostoïevski je ne me souviens pas) qui nous avait, pour la plupart, conduit à conclure que sans l’idée de liberté interne, alors celle de responsabilité s’effaçait, et que la notion de justice humaine s’effondrerait. Que nenni nous explique le Prof, en prenant l’exemple du serpent qui vous mord. Il vous mord en tant que serpent déterminé, saisi dans un schéma de causalité. Ce n’est pas par choix souverain qu’il vous mord mais parce que c’est son rôle de serpent.

Il y a cette blague sur le scorpion qui demande à un buffle de lui faire traverser la rivière. Le buffle renâcle en disant « tu vas me piquer ». Le scorpion explique qu’il est rationnel, et qu’il ne veut pas se noyer lui non plus. Le buffle accepte, et au beau milieu de la traversée, le scorpion le pique. « Pourquoi ? » demande le buffle. « On ne se refait pas » répond le scorpion. Si un serpent ou un scorpion vous menace, nous n’allez pas lui imputer de faute morale, vous n’allez pas lui reprocher son choix, même s’il peut vous dégoûter, mais l’écraser pour vous protéger. Vous ne le laisserez pas vous mordre parce qu’il est déterminé en tant que serpent. La justice peut ainsi être fondée philosophiquement sur la protection de la société, sans avoir besoin de recourir à la fiction du libre arbitre, qu’elle utilise aujourd’hui, en tant qu’institution d’une société libérale où chacun est en responsabilité. On peut ainsi désigner des responsables, sans croire à la responsabilité sur le plan philosophique. Car c’est une nécessité de survie du social. Bien évidemment, cela nous pose une question : devrait-on alors, si notre droit était déterministe, continuer de différencier ceux qui agissent dans le discernement et les autres, renvoyés vers le psychiatrique ? On remarquera que ces derniers sont eux aussi enfermés pour défendre la société. Même si je crois que tout le monde est déterminé, le Sage comme le fol, je crois qu’il est nécessaire de reconnaître que le délire existe, et donc de pratiquer une distinction. De plus, le déterminisme est une philosophie, le libre arbitre est une philosophie. On ne sait pas, finalement, qui a raison (même si je pense que c’est Spinoza, Nietzsche, Freud, Marx, plutôt que Kant).

 

Pardon pour ce long préambule… J’ai vu que Giorgio Agamben, que je connais peu, s’est repenché sur la question de la culpabilité dans« Karman, court traité sur l’action, la faute et le geste », en revenant aux sources du droit romain, et au bouddhisme. C’était pour moi une question réglée, sur laquelle je construisais, mais j’ai eu la curiosité d’aller y voir.

C’est difficile à lire, car j’ai été trop paresseux pour apprendre le latin sérieusement et je n’ai pas appris le grec. Or le livre est truffé de réflexions sur l’étymologie latine et grecque. Mais j’y ai cependant trouvé mon chemin et retrouvé des clairières où mes autres lectures, et l’observation de mon propre comportement, quand j’étais plus jeune, m’avaient mené.

 

Agamben nous dit que ce qui est en cause dans un procès, c’est « la cause », « ce qui cause » le litige. On remarque la polysémie du mot « cause ». « Ce qui est “mis en cause” est par là même appelé à fournir des raisons. ». Donc l’Histoire des idées va notamment chercher cette fameuse cause.

 

Le concept de « faute » « a d’abord le sens général d’imputabilité et indique qu’un fait déterminé doit être ramené à la sphère juridique d’une personne, qui doit en supporter les conséquences. ». Que la faute soit volontaire ou commise par imprudence (« j’ai pas fait essssprès » disent les enfants). Le coupable est fautif. Il n’est pas nécessairement « la cause ».

 

Bien évidemment il faut en venir au Procès de Kafka. On peut l’interpréter de beaucoup de manières, mais l’une d’entre elles, juridico-philosophique, est que devant notre impuissance à isoler la cause, nous sommes toujours fautifs.

 

Néanmoins, dans les textes juridiques les plus anciens du droit romain, la notion de faute n’apparaît pas, il y a lien entre une action, et une conséquence, qui donne lieu à procès.

Ce n’est qu’ensuite que le droit va créer un lien entre action et faute, puis entre faute et nature du Sujet qui la commet. Ainsi naîtra le fautif, qui n’aura pas seulement commis une faute, mais on le sait bien dans notre manière de parler aujourd’hui est un délinquantest un criminel, est un être antisocial. Sa faute le définit en tant que Sujet.

 

Carl Schmidt, ce juriste nazi à l’éducation catholique, tellement lu par les penseurs de la gauche radicale, tel  Mouffe, Laclau (pour sa vision de la politique comme distinction entre amis et ennemis), ou Agamben, affirme que le droit est obligé de considérer un « mal » auquel il s’oppose. Ce mal appartient à un processus interne au criminel, qui s’objective extérieurement. Si une balle tue un homme, ce n’est pas la propriété physique de la balle qui est en cause, mais l’intention de tirer sur l’homme. Sa « mauvaise volonté ». Pour en arriver à Schmidtt, il a fallu des controverses dans la pensée occidentale, que les catholiques ont fini par résoudre.

 

Pourtant le discours religieux lui-même concède sans l’assumer qu’il y a un souci dans cette notion de « faute », quand il utilise la notion de pêché. Pêcher signifie effectuer un « faux-pas », ce qui ne présuppose pas de notion de volonté.

 

Il fut un temps où la part de violence, et même de vengeance, contenue dans la loi était assumée. C’était la Loi du Talion. Cela avait le mérite de la franchise.

 

A travers l’évolution du droit romain, la sanction fut considérée comme une défense contre la virtualité de ne pas respecter la loi. Une défense de la Loi.  La loi précise ce que l’on risque si on se met « hors la loi ». Ainsi la Loi se protége, elle est d’une certaine façon inviolable. La loi se sanctifie. Cela est le produit d’un développement historique

 

Il n’existe pourtant aucun délit qui se définisse indépendamment de la sanction qui le suit. Donc Agamben considère que l’on ne se met pas « hors la loi », puisque la légalité est indissociable de la sanction. « Le droit consiste essentiellement dans la production d’une violence licite, c’est-à-dire dans une justification de la violence. »

 

Dans le droit romain, il y a toutefois l’idée que l’illégalité ne débouche pas nécessairement sur la sanction, mais sur l’ineffectivité de l’acte, sur le plan légal. L’acte n’est pas advenu, il est sans effet. C’était une autre voie pour le droit.

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On en vient au bouddhisme et au « crime ».

Reprenons le fil : le crime est l’action sanctionnée, qui a été imputée. Mais d’où vient ce mot de « crime » ? Benveniste, le linguiste, rapproche « crime » du mot sanskri « Karman », qui signifie « action ». Une bonne action mûrit dans un bon fruit, une mauvaise dans un mauvais fruit.

 

« Selon les bouddhistes, le karman n’est pas l’action extérieure, matérielle, mais l’intention ou la volition qui détermine l’action même. Le fruit, quant à lui, est une conséquence pour ainsi dire automatique, involontaire de l’action consciente, éthiquement indifférente ». Le crime serait ainsi un passage à l’acte, mais la notion de faute n’apparaît pas.

 

C’est la théologie chrétienne qui a trouvé le concept de volonté librepour donner un fondement éthique à la sanction de l’action. Cette notion de volonté n’est pas présente chez les grecs, d’après Jean-Pierre Vernant. L’helléniste « a attiré l’attention sur le fait que le concept moderne de volonté ne présuppose pas seulement une orientation de la personne vers l’action, mais implique une prééminence accordée au « sujet humain posé comme origine et cause productrice de tous les actes qui émanent de lui ». Ce qui explique que les animaux pouvaient être jugés, et même les objets, chez les grecs, qui n’avaient pas recours au concept de volonté.

 

Et ici, cette sublime phrase.

 

« À la prééminence accordée par les modernes à la volonté correspond dans le monde antique un primat de la puissance : l’homme n’est pas responsable de ses actes parce qu’il les a voulus, il en répond parce qu’il a pu les accomplir. »

 

Dans la vision tragique des grecs, la volonté n’a pas sa place.

 

C’est Aristote, polémiquant comme souvent avec ses prédécesseurs Platon et Socrate, pour lesquels on ne peut pas ne pas vouloir le Bien (et il est vrai que même les nazis parlaient du « bien », ils ne célébraient pas « le mal », disaient que leurs atrocités étaient tournées vers le Bien de l’humanité) qui va inaugurer une forme de volonté en parlant de la puissance comme puissance de de pas faire.

 

Pour les théologiens, Aristote est une référence qu’ils ne cesseront d’utiliser, jusqu’à d’ailleurs ce qu’elle se retourne contre eux (Avicenne le premier laïque est avant tout un relecteur d’Aristote).

 

Pour les pères de l’Église, il « s’agit en somme de transformer un être qui peut, comme l’est essentiellement l’homme antique, en un être qui veut, comme le sera le sujet chrétien »

 

Le terme « libre arbitre » (liberum arbitrium) surgit alors. Il est censé traduire les expressions grecques autexousion, « qui a pouvoir sur soi », et to eph’hemin, « ce qui dépend de nous ». Mais ils en détournent le contexte. Les grecs utilisaient ces expressions pour évoquer l’usage de la liberté politique dans la cité.  Les chrétiens vont utiliser la notion de libre arbitre de manière morale, et afin de préciser à quoi l’on doit imputer les actions.

 

Alexandre d’Aphrodise, chrétien, exégète d’Aristote, ferraille contre les stoïciens, contre leur idée de destin. Il leur oppose précisément « ce qui dépend de nous ». Et comme dans cette classe de jeunes étudiants où j’étais, que j’ai évoquée au début de cet article, il en vient à l’idée qu’il faut mauvaises actions à punir sinon les lois s’effondrent. Le destin est opposé à la responsabilité.

 

L’humanité a donc, entre le moment grec et le moment chrétien, évolué du « je peux », au « je veux » qui se mue en « je dois ».

 

Dans d’autres écrits, Agamben a théorisé la notion de « dispositif ». La volonté apparaît ainsi comme un dispositif. Elle permet de fixer la responsabilité des actions humaines. L’Homme est présenté comme quelqu’un qui se prononce face à l’opportunité d’une bonne ou une mauvaise action, se prononce par rapport au juste ou à l’injuste. Sont évacuées du champ de la compréhension des actions humaines, des manifestations telles que «  le désir, l’inclination, la ferveur, le goût, le caprice ». Tout procède de cette fameuse « volonté ».

 

Mais il y a un souci…. « Vouloir » est en soi un verbe vide. On ne peut pas que « vouloir ». On veut toujours quelque chose. La volonté en soi n’existe pas. Tout fonder sur un verbe vide pose tout de même problème.

 

Les chrétiens ont réalisé une séparation entre la puissance et l’acte. Ils ont aussi soumis la puissance à la volonté. La pensée grecque n’était pas morte quand les chrétiens ont commencé à répandre leur théologie. Etles grecs d’alors ne comprenaient pas cette idée de volonté. Pour eux, la notion d’acte gratuit de volonté, coupé d’une nécessité, d’une nature, était inconcevable. Cette coupure est chrétienne. Chez les chrétiens Dieu a voulu. Ce que les païens ne peuvent pas saisir.

 

Il s’ensuit que l’homme, comme on le sait, est lui aussi pourvu par Dieu d’une volonté libre. On en vient à cette absurdité chrétienne : l’homme est « celui qui veut fait l’expérience de pouvoir ne pas vouloir ». L’Homme peut s’opposer à sa puissance, par sa volonté. Cette phrase n’a aucun sens, elle utilise deux fois le verbe pouvoir.

Le pouvoir est donc censé s’annuler par lui-même ?

Kant, ce théologien déguisé, selon Schopenhauer dira : « On doit pouvoir vouloir ».

Ainsi l’occident s’est enfermé dans une compréhension de l’acte comme fruit de cette fameuse volonté hypothétique, et mal définie. Mais… qui a l’avantage politique de bien circonscrire la faute. Les faits divers ne sont alors que des faits divers, ils ne provoquent pas une immense remise en cause du monde qui mène jusqu’à eux. Si le petit Gregory meurt, c’est parce qu’il y a un coupable à localiser, fautif, mais qui s’intéresse à l’affaire voit que c’est toute une anthropologie, toute une région, toute une Histoire, qui conduit au passage à l’acte. Et cela, c’est dangereux, certainement, de le considérer.

 

Nous en arrivons aux finalités. La volonté est bien justifiée par des fins, sinon elle est absurde. Or, chez les épicuriens par exemple la notion de finalité n’est pas nécessaire. Ce qui est né engendre son usage, dans « de la nature » de Lucrèce. Les chrétiens vont encore utiliser Aristote, le finaliste, qui présente le Bien comme fin suprême. Dieu est ainsi le souverain bien et il est la source de toute finalité.

 

Mais il est temps de revenir à Bouddha. Pour sa part, il ne propose pas de lien entre l’action, la volonté, l’imputation à un sujet.  L’action est comme une roue, et « si ceci est, alors cela est ».

Le rapport du Soi avec ses actions n’engage pas moralité ou immoralité, ni ne discerne moyen et fin. On peut le comprendre en se référant à la danse. La fin est l’acte même. Il n’y a pas de résultat à la fin. On peut même dire que dans le geste, il n’y a pas de fin en soi. Il n’y a ni fin ni moyens tournés vers une fin. Il y a peut-être un pur moyen.

On en revient à la puissance grecque :

« la danse est la parfaite exhibition de la pure puissance du corps humain, de même on dirait que, dans le geste, chaque membre, une fois libéré de sa relation fonctionnelle à une fin – organique ou sociale –, peut pour la première fois explorer, sonder, et montrer sans jamais les épuiser toutes les possibilités dont il est capable. »

 

La danse nous donne l’idée d’une conception de l’agir humain où l’on n’impute pas à une volonté une culpabilité.  Les actions sont des gestes, qui échappent à la compréhension par les fins et moyens et donc auquel le jugement ne peut s’appliquer. L’agir humain est ainsi appréhendé dans son mystère propre. Ce qui nous éloigne des simplifications de la morale influencée par des siècles de christianisme.

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Tous Gnostiques ? – Les Sans Roi, Révolutions Gnostiques, Pacôme Thiellement (Et Une Annexe Sur Twin Peaks…)

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Quel livre singulier, comme il en est peu. D’un ton érudit et hyper familier, argotique et grossier, parfois, et assumant l’anachronisme (ce que j’aime bien, ce sont les érudits qui enferment l’Histoire et la philosophie en les préservant de l’anachronisme maîtrisé). Mais un livre devenant de plus en plus touchant en avançant. Cet auteur aux nom et prénom si baroques, Pacôme Thiellement, est vraiment un ovni. Son essai bourré de connaissances, de liens insoupçonnés,« Les Sans Roi, révolutions gnostiques », est un livre plein d’humour(contrairement à l’austérité que l’on peut supposer à l’égard des manichéens, gnostiques, cathares, qui ont la sympathie de l’auteur, et que le livre vise à réhabiliter comme les vrais de vrais qui avaient compris Jésus).

(Je précise d’emblée que pour ma part, je suis matérialiste philosophiquement (Spinoza, Diderot, Marx, Nietzsche, Freud…), et que ces manichéens qui voient le mal en la matière ne sont pas près de me convaincre. Encore que je me suis rendu compte, encore une fois, en lisant ce livre, que tous les chemins mènent à Rome.  Leur côté libertaire et égalitaire, parce qu’ils refusent tout ce qui est pouvoir temporel, et leur grande imagination, me plaisent beaucoup. Je leur sens une affinité avec la psychanalyse (que l’auteur ne touche qu’à travers la notion d’anamnèse).  Leur compréhension de ce que dit Jésus me semble bien meilleure que celle de l’Eglise catholique. Même si elle conserve l’idée d’un monde céleste, à mon avis purement métaphorique. Jésus dit que le Royaume est déjà là. A mon sens, il signifie que le Royaume, c’est nous, qu’il ne tient qu’à nous.C’est un peu ce que mettent en œuvre les hérétiques, mais en considérant que la vraie vie est tout de même ailleurs, ce qui semble illusoire. Mais ils sont tout de même plus sympathiques que les bureaucrates enrichis de la Sainte Eglise officielle, à mon sens.)

 

Paul le calamiteux

 

Pacôme T. commence par le constat selon lequel l’Eglise, après Paul, n’a rien compris à ce que disait Jésus. Jusqu’à là, il est difficile de lui donner tort. Le message de Jésus était d’oublier la Loi, l’observance, au profit de l’amour. Or, l’Eglise n’a cessé de punir.

« Jésus ne s’est pas intéressé à la famille. Il a méprisé les liens biologiques et annoncé leur destruction : « Je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. » Il n’a jamais parlé du mariage. Le mariage ne fait pas partie de ses sujets de prédilection. Paul, on l’a compris, n’aime pas le sexe, mais il sait que ses interlocuteurs vont quand même vouloir baiser. Du coup, il transforme son magistère en agence matrimoniale. »

Paul, le pauvre, en prend plein la poire. Miso. Autoritaire, préparant les ralliements à l’Etat, à l’argent…. N’en jetons plus, l’Eglise est pour Jésus ce que Tony Soprano est aux obsèques des types qu’il fait assassiner (je parle ainsi parce que l’auteur a aussi une grande prédilection pour les références à la pop, voire pour sa mission historique et spirituelle et a aussi écrit un livre sur Twin Peaks).

Dans les évangiles canoniques, rassemblés par des gens qui ne comprenaient pas forcément tout de ce qui s’était joué avant eux, faute de recul, on décèle des nuances, reflets, des débats qui secouaient les premières communautés chrétiennes. Il y a notamment le judéo-christianisme de Pierre et l’ambition universaliste de Paul. Pierre est en outre un institutionnaliste, qui veut bâtir l’Eglise, mission que Jésus lui aurait confiée (tu seras Pierre, et sur cette Pierre, etc…). Paul est plus focalisé sur la discipline individuelle. La troisième tendance, c’est Jean, qui lui se lève contre le monde. C’est la référence au Jésus qui dit « Mon Royaume n’est pas de ce monde ». Une phrase clé, mais à ne pas prendre trop à la lettre. Pas de ce monde certes, mais déjà là, en nous.  Jean, donc, trahit ses influences gnostiques, ou celles de Jésus. Le monde est satanique. Le corps est une chute. Le christianisme paulinien est aux antipodes, et réclame discipline des corps, comme exigence de soumission à Dieu. Quant à L’apocalypse de Jean (un autre Jean qui dit avoir vu Jésus en direct), il est vengeur, très loin de Jean l’Evangéliste.

 

Simon le magicien

 

On en vient à Simon le magicien (l’auteur pense que c’est Jean l’Evangéliste, carrément). Il est cité dans les Actes des apôtres (qui sont canonisés). C’est un ennemi, désigné par Luc, le rédacteur des Actes. Simon inspirera le sale terme de « simonie » (vente des choses Saintes). Il existe un texte du 4eme siècle, « homélies clémentines », qui est un procès général contre Simon. Pierre va ferrailler avec ce saligaud, et alors Simon explique que Pierre n’a rien compris. Il y a deux Dieux. Il y a le démiurge, et il y a une divinité intérieure. Et puis ils débattent du Mal. Pour Pierre, si des gens sont malheureux, c’est pour mettre à l’épreuve les bons. Simon trouve que c’est fort de café. A son sens, ce monde est le monde du diable Et puis, selon Pierre, le Mal vient du vice sexuel des hommes. Ils n’ont qu’à bien se tenir. Pourquoi l’hypothèse des deux Dieux est-elle scandaleuse pour les bureaucrates naissants de l’Eglise ? Parce qu’elle les rend inutiles. L’Eglise intercède en effet entre Dieu et les hommes. Si vous avez un Dieu intérieur, pas besoin d’elle.

Ces hérétiques sont agaçants. Ils ne font pas de politique, ils ne s’institutionnalisent pas, et donc ne forment pas un ennemi très clair à abattre, un concurrent net, en plus ils ne mettent pas les femmes à l’écart, considérant que Jésus était tout le temps entouré de nanas. Ils trouvent que le travail est une trouvaille du diable. Se développe un « underground » hérétique, qui fonctionne selon l’auteur comme les undergrounds contemporains : « écriture automatique, collages, détournements à la Lautréamont, slogans Dada (…) De même que l’underground est toujours infiniment plus vivant que l’art officiel un peu plan-plan qu’il détourne, de même l’underground hérétique est infiniment plus riche spirituellement que son overground chrétien ».

 

La longue fidélité, silencieuse, à Simon

 

Pour cet underground, le monde est mauvais. Alors que faire ? Ne pas en être dupe, et ne pas jouer le jeu. Pour l’auteur, le dernier du genre, assumé, est Philip K Dick, dont tout lecteur sait qu’il pense que le monde est un faux décor. Les hérétiques prôneront donc un refus radical des règles du jeu du monde. Et au fur et à mesure de l’institutionnalisation de l’Eglise, puis de sa fusion avec l’Empire, puis les Royaumes, les hérésies deviendront de plus en plus insupportables, d’où le massacre général des cathares au 13eme siècle.

Mais comment les appeler ? Comme ils utilisent souvent le mot « connaissance », on les appelle « gnostiques », mais ils n’usent pas de ce mot. Ils disent « parfaits » (comme les cathares), ou se nomment les étrangers, ou encore « La race sans roi ». On les connaît mieux depuis peu, après la découverte de textes en 1945 à Nag Hammadi (Irak). Ce qu’on appelle les évangiles gnostiques.

Leur particularité c’est qu’ils ne croient pas à l’apocalypse, que tout le monde attend, puisqu’elle est déjà passée… Nous vivons dans la chute. Ceci étant, c’est plus complexe… chez les gnostiques, on trouve l’idée d’une béatitude ici et maintenant, puisque Jésus a bel et bien dit (je trouve cela frappant, et Jésus me semble un incompris, dépressif, qui se laisse choper) que « le Royaume est répandu sur toute la terre et les hommes ne le voient pas. ». Le Royaume c’est refuser le pouvoir, tout pouvoir. Le Royaume peut se vivre, il est déjà là.

Simon n’aura de cesse d’avoir des héritiers. Au IIème siècle, c’est Basilide et Saturnin. Puis Valentin, auteur de l’Apocryphe de Jean. Mani naît au IIIe siècle en Irak. Il est élevé dans une communauté judéo-chrétienne. Il dit recevoir deux révélations, lui enjoignant de choisir entre la Lumière et les Ténèbres. « Ce qui prime est la recherche de la divinité intérieure, vers laquelle nul n’est guidé que par lui-même – et par son jumeau céleste ». Il reste quelques textes de lui (non traduits en français).

J’ai lu St Augustin, ses « confessions », et nous pouvons y recueillir le témoignage d’un ancien manichéen converti au christianisme. Curieusement, l’accusation qui frappe les gnostiques, c’est le libertinage. Ils sont végétariens aussi, car il n’y a aucune raison à leurs yeux que la lumière ne soit pas en toute chose.

Le manichéisme au sens commun, c’est-à-dire de séparer bêtement le mal et le bien, sommairement, ne correspond pas à la finesse de la pensée de Mani.« Les manichéens considéraient que la Lumière et les Ténèbres étaient des principes qui étaient séparés dans le moment initial et se sépareraient à nouveau au moment final mais que le moment médian était toujours le lieu du « mélange » : qu’il y avait donc de la lumière et de l’obscurité dans chaque homme, de la lumière et de l’obscurité dans chaque doctrine, de la lumière et de l’obscurité dans chaque tradition. Ce qui explique leur non-violence et leur « œcuménisme ». »

Le manichéisme se répand, en Chine, en Serbie (les bogomiles) et donc au sud-ouest de la France sous le nom du catharisme, soit « la pureté ». S’ensuit comme on le sait la croisade interne et un massacre immense, qu’on évalue à un million de morts. La société occitane ne s’en remettra jamais.

La pensée gnostique avait-elle disparu ?  Non. On en retrouve les traces chez certaines formes ésotériques du chiisme et dans le soufisme. On retrouve des échos chez Maître Eckart ou dans la kabbale. C’est l’idée d’un Dieu faible sur cette terre, c’est aux humains de lutter contre le Mal. Pour l’auteur, le capitalisme sécularisé a repris le flambeau de l’Eglise, promettant à quelques élus le salut final, et demandant à chacun « la rigueur » qui offrira plus tard des récompenses. Il y a ici quelques familiarités avec ce qu’en disait Max Weber.

Mais la gnose infuse aussi la poésie moderne. Le surréalisme, par exemple, et ses côtés ésotériques. Pâcome T. cite un extrait du second manifeste, en effet très parlant : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement ». Mais le plus explicite et conscient est William Blake : « Pensant que le Créateur de ce monde est un être très cruel, étant le fidèle du Christ, je ne peux m’empêcher de dire : Comme le Fils ressemble peu au Père ! ». Nerval, lui, se réclame ouvertement des gnostiques.

 

Le moment serait venu de réentendre ces paroles enfouies

Ici le livre me rappelle les théories de René Girard, sur l’apocalypse, comme révélation, prise de conscience spirituelle (« Achever Clausewitz »).

 

« Les poètes et les fous des XVIIIe, XIXe et XXe siècles ont vécu singulièrement ce que nous vivons désormais collectivement. Ils ont cherché à retrouver le sentiment d’éternité dans une société déliquescente et la grâce dans un monde d’une incroyable pesanteur. La fin du christianisme comme idéologie officielle de l’Occident a laissé l’Europe comme une maison hantée ». Nous sommes en train de nous rendre compte qu’aucun Royaume ne nous attend. Que nous faisons le Mal.

L’auteur évoque beaucoup de gnostiques modernes. Baudelaire en était un, parfois. Il nomme aussi Jarry, Daumal, mais j’attendais qu’il parle de … Simone Weil, qui ne paraît la gnostique parfaite. Et il y vient. Ne serait-ce que d’avoir écrit un livre (voir dans ce blog), appelé « La pesanteur et la grâce » nous l’indique. Elle était christique, non chrétienne. Elle exprima son admiration pour la civilisation occitane et insista sur la calamité de la croisade intérieure. Alors que les principaux textes gnostiques ne furent découverts qu’après sa mort, elle avait retissé les liens, y compris avec Platon, que Pacôme Thiellement oublie tout de même, et qui me semble quand même une influence déterminante des « Sans Roi ». En réalité, quand nous examinons les grandes idées du platonisme, ce sont les mêmes que les gnostiques. Le monde que nous percevons est impur, c’est par le logos que nous nous élevons vers la compréhension des Idées, par le logos, « la connaissance ». La solution est de se connaître soi-même et de vivre en conséquence.

Voici quelques lignes de Weil, « les pays méditerranéens et le Proche-Orient formaient une civilisation non pas homogène, car la diversité était grande d’un pays à l’autre, mais continue ; une même pensée vivait chez les meilleurs esprits, exprimée sous diverses formes dans les mystères et les sectes initiatiques d’Égypte et de Thrace, de Grèce, de Perse, et les ouvrages de Platon constituent l’expression la plus parfaite que nous possédions de cette pensée. C’est de cette pensée que le christianisme est issu ; mais les gnostiques, les manichéens, les Cathares semblent seuls lui être restés vraiment fidèles. Seuls ils ont vraiment échappé à la grossièreté d’esprit, à la bassesse du cœur que la domination romaine a répandues sur de vastes territoires et qui constituent aujourd’hui encore l’atmosphère de l’Europe » (Weil détestait les romains, pour leur idée de l’Etat).

Weil pensait qu’une partie des vieux textes chrétiens avaient été détruits ou cachés. Et elle ne s’est pas trompée. On a donc retrouvé l’essentiel des textes gnostiques en Irak, rédigés en copte, manifestement cachés. On a ainsi pu les lire, non à travers leurs critiques, mais de première main. On avait déjà trouvé des textes à la fin du 19ème siècle. Dont l’Evangile de Marie, où l’on voit Pierre prendre le pouvoir sur Marie après la disparition de Jésus, cette dernière ne pouvant transmettre le vrai message du Christ, à savoir qu’il n’y avait ni règle ni loi (il y a un film avec Joachim Phoenix en Jésus qui se fonde sur ce texte, je ne me souviens pas du titre).

L’auteur est enthousiaste. Pour lui, l’heure va venir où ces textes vont enfin parler au monde« Nous ne connaissions de Jésus que son reflet ou son ombre, son influence ou son souvenir ; désormais il allait enfin nous parler directement, sans intermédiaire, sans médiation. Il était temps. »

En même temps, l’idée du Salut promis s’effondre. « Le désespoir avait longtemps été l’exception ; il est devenu la règle. La dépression avait été l’apanage des poètes ; elle est le lot de tous les habitants des villes et des campagnes. La solitude avait été le choix singulier d’individus hors normes ; elle est désormais le destin non consenti de la plus grande part de l’humanité. Que ce soit dans les domaines de l’amour, de l’art ou de la politique, les hommes sont persuadés que plus rien ne sera possible pour eux ». L’humanité est donc prête à entendre la parole.  L’auteur voit dans la pop culture un premier domaine où la parole a été entendue, notamment chez John Lennon ( « Les seuls Chrétiens dignes de ce nom étaient (sont ?) les gnostiques, qui croient en la connaissance de soi, c’est-à-dire en la nécessité de devenir eux-mêmes des Christs, d’atteindre le Christ intérieur. »)., surtout chez Philip K Dick (si l’on peut parler à son propos de pop culture), ou dans des séries télévisées… Comme « Lost ». Il cite un fourmillement de nouveaux gnostiques… Hendrix, Zappa, la série « Le prisonnier », ou encore « Matrix », « The Truman Show ». Le sentiment de vivre dans un décor malfaisant est patent.

« Les Sans Roi étaient des hommes de nulle part et nous sommes des hommes de nulle part. Ils étaient des solitaires et nous sommes des solitaires. Ils haïssaient la politique et nous haïssons la politique. Ils étaient antidogmatiques et nous ne voulons plus de dogmes. Ils étaient antimisogynes et nous ne pouvons plus encadrer les misogynes. Ils étaient antisexophobes et nous ne pouvons plus souffrir les sexophobes. Ils étaient presque tous végétariens et nous sommes presque tous végétariens. Ils étaient antimariage et nous sommes presque tous antimariage. Ils étaient anti engendrement et nous avons déjà commencé à mettre en doute la nécessité de donner naissance à de nouveaux êtres dans une prison pareille. ».Et là, l’auteur se lâche… Brillamment, et tisse sa toile, cohérente. L’or noir, qui nous tue, c’est le diable. Et les textes gnostiques viennent à point alors que ce monde semble à l’agonie.

 

Le corps gnostique n’est point haï comme le corps chrétien

 

Dans un texte gnostique Jésus dit ces phrases étonnantes sur l’amour charnel. « C’est ainsi que les choses arrivent aux fiancés. Faites l’expérience d’une étreinte pure, elle possède une grande puissance. Le mystère qui unit deux êtres est grand, sans cette alliance le monde n’existerait pas. L’étreinte selon le monde est déjà un mystère, combien plus l’étreinte qui incarne l’alliance cachée. Ce n’est pas une réalité seulement charnelle. Il y a du silence dans cette étreinte. Elle n’est pas obscure, elle est lumière. L’étreinte du Bien-aimé et de la Bien-aimée appartient au mystère de l’Alliance et nul ne peut les voir à moins d’être devenu ce qu’ils sont. »

Plus loin, ce passage de Pacôme Thiellement, d’une grande sagacité :

« Quand on est pris dans le désir sexuel ou l’état amoureux, on est « à l’intérieur du sexe » ou « à l’intérieur de l’amour ». On ne peut pas être à l’extérieur (ou alors on sait que ça ne va pas, soit on n’est pas excité, soit on est excité pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la personne qui se trouve avec nous). Le Royaume c’est tout vivre à l’intérieur, détaché, tout le temps. La prison de fer noir, c’est le monde de la séparation et de l’obsession ; et c’est l’impossibilité d’être à l’intérieur des choses. C’est un mur invisible qui nous sépare et que nous tentons sans cesse de briser. »

L’auteur sauve alors les gnostiques de l’accusation de haine du corps, de nihilisme, que j’ai toujours été tenté de leur imprimer, notamment par leur refus de l’enfantement.

« De la même façon que les manichéens aiment la beauté présente sur la Terre parce qu’elle n’est justement pas terrestre mais qu’elle correspond à un germe de la Lumière qui s’est libéré et nous libère avec lui de la matière ténébreuse, les Sans Roi aiment le sexe parce que celui-ci est tout sauf « charnel ». » Ils voient du sacré dans l’érotisme, comme Georges Bataille ! (C’est un aspect que Simone Weil n’aura pas aperçu, elle qui ne comprenait pas ce débauché qui la surnommait « la vierge rouge » ou « le corbeau ».).

« Parmi les livres de la « nouvelle équipe » de Jésus, L’Évangile de Philippe est le plus extrême (…) Si l’homme est malheureux, c’est parce que, originellement bon, il est divisé contre lui-même. Sa division ne provient pas d’un péché originel mais d’une chute dans la matière » (je songe inévitablement à Lacan qui voit la damnation dans la division entre le signifiant et le signifié). Philippe, comme Valentin, placent la résurrection avant la mort de Jésus. Métaphoriquement, nous devrions comprendre qu’il s’agit de renaître ici et maintenant.

Comment doit se comporter un gnostique, alors, dans ce monde de la chute, empire du diable ?

« Dans un moment d’anamnèse, Baudelaire aura eu cette phrase grandiose et presque impossible : « Je n’ai besoin, pour ma jouissance, de la misère de personne. » On devrait toujours s’épuiser à générer le moins de peine possible. Le commencement de la souffrance d’autrui, c’est aussi celui de notre engloutissement dans l’eau noire de la Terre des Ténèbres. Ce qu’un Sans Roi doit faire, c’est tout faire pour que l’argent ou la gloire n’ait plus pour lui aucune valeur. Savoir qu’il vivra inconnu et mourra pauvre – mais tout faire pour que cette pauvreté soit la fenêtre vers des rapports plus justes, des relations plus belles, et cet anonymat la porte vers des combats plus intenses et des amours plus nobles. Se battre, non pour s’enrichir à la place de ses chefs, mais pour que ceux-ci ne détruisent pas davantage la nature, les animaux et les hommes dans leur projet infernal. »

Je suis sceptique sur la chute (quoique la condition humaine, ne soit pas rigolote, en ce sens, oui, elle est bel et bien une chute, mais d’où ? De la fusion avec maman, à mon sens, plutôt que du royaume initial céleste, qui n’en est que métaphore), je suis sceptique sur le Diable (quoique je sache que la pulsion de mort est partout et inévitable). Mais enfin, c’est pas mal, comme programme.

Lees gnostiques parlent finalement comme bien des Sages, ou comme des sophrologues, des haptonomes, des maîtres de yoga.

« L’enfer, c’est de toujours faire les choses en s’en foutant. C’est de vivre en pensant à autre chose. L’enfer, c’est de ne jamais être là, mais toujours un peu avant ou un peu après, à regretter quelque chose ou à en attendre une autre. C’est de ne jamais écouter quand on vous parle, parce qu’on s’emmerde partout et qu’il n’y a pas de raison que ça s’arrête. L’enfer, c’est la vie gâchée à attendre la vie, la pensée gâchée à penser à autre chose. C’est là où les choses deviennent interminables, où on voit le temps passer, où le temps passe toujours beaucoup trop lentement, où les journées s’étalent comme des siècles. Dès qu’on ne voit pas le temps passer, c’est qu’on est passé à l’intérieur. Et là, tout s’allume, tout s’illumine. Le Royaume, c’est un état qu’on atteint quand on ne voit pas le temps passer. »

 

Personnellement, ce petit voyage à travers le temps avec les Sans Roi m’a passionné. Je trouve cependant qu’il manque à ce livre un questionnement sur les sources de Jésus. Que s’est-il passé pour lui entre son enfance et ses trente ans ? Est-il allé vers l’Est ? Les similitudes entre sa pensée et certains aspects des spiritualités orientales, apparaissent nettement, selon l’auteur. Il y a encore un grand questionnement sur la formation intellectuelle de Jésus, à combler.

 

Annexe sur Lynch…..

J’ai lu dans la foulée le très dense et opaque livre du même Pacôme Thiellement regroupant des textes de sa part sur « Twin Peaks », où il analyse l’œuvre de Lynch comme … très influencée par la gnose, et l’hindouisme, en défrichant des forêts de symboles.  TP est marquée par l’omniprésence du dualisme, « Twin Peaks est une accumulation volontaire de polarités et d’antinomies, Le hibou, c’est l’oiseau qui voyage entre le premier et le second niveau de lecture ». 

Il a dû augmenter son texte après le surgissement de la saison 3. La difficulté, en lisant, est à la fois de s’y retrouver dans l’ésotérisme, les références innombrables, et le monde on ne peut plus obscur de Twin Peaks (les deux premières saisons m’ont fasciné dès leur passage à la télévision, la troisième, malgré mes efforts, et quelques accroches, m’a éreinté, jusqu’au renoncement, malgré des moments de fascination… Pour le moment). Ce qui est très intéressant, c’est que le monde a beaucoup évolué depuis la fin des années 80, et la saison 3 ne pouvait pas s’en exonérer. Le monde est présenté tel que violemment déstructuré par internet, avec des audaces narratives et formelles ahurissantes. Il ne nous est plus commun et Lynch nous renvoie durement à notre perdition autant qu’à notre mélancolie devant les acteurs blanchis. Par ailleurs, Thiellement a pu analyser les films de Lynch à la vue de la fin de Twin Peaks. Son sentiment est que comme Dale Cooper, son personnage, Lynch est resté bloqué dans « La loge noire »(où Cooper se fait « incuber » par Bob le maléfique, un esprit, ou le double de nous, qui sort ensuite dans le monde, et laisse là Cooper, pour 25 ans). Thiellement essaie d’interpréter le sens de cette Loge à la lumière des références spirituelles (une sorte de niveau intermédiaire entre l’origine et la chute).  Une autre lecture plus prosaïque (mais peut-être y a-t-il cent lectures possibles) de « la black lodge » est qu’il s’agit d’un show télévisé. « Elle est, à la fois, ce que la télévision devrait être : un lieu d’épreuve, un lieu de connaissance ; et ce qu’elle est : un lieu d’envoûtement et d’empoisonnement psychique. Un réceptacle de magie noire, conscient et prémédité ». Lynch semble considérer que le mal a nécessairement gagné ici-bas. Twin Peaks avait, dans les premières saisons, détruit l’idée du paradis sur terre, la bonne vie américaine rurale, où l’agent Cooper a voulu même s’installer. Le mal était partout dans cette gentille cité, le décor bucolique est une illusion. Formellement, la série l’avait très bien exprimée, bombardant au passage le rôle de la télévision où elle s’exprimait : «  le contraste entre les intérieurs, d’une chaleur sensuelle et d’un érotisme irrésistible, et les extérieurs glacés et terrifiants, accentue une vision du monde particulière, fondée sur des contrastes et des polarités qui font vaciller la base systématiquement neutre sur lequel s’est établi l’horizon consensuel explicite du médium. Dehors, c’est sombre et dedans, c’est chaud. Dehors, c’est noir et dedans, c’est rouge. Mais c’est le rouge du dedans qui contient le noir le plus noir (…) un monde où ni plaisir ni sentiment ne sont désormais légitimes. »

La saison 3 reprend le fil mais se veut déceptive, elle ne nous épargne rien. Cooper sort de la loge noire, amnésique, nous ne le retrouverons jamais pour nous guider. Le mal s’est répandu dans tous les Etats-Unis. La défaite de la spiritualité semble consommée. Cooper atterrit à Las Vegas, la métaphore même du faux, accentué par rapport au faux de la ville de Twin Peaks. Un nouvel ennemi apparaît, qui prend le nom de Judy. Qui est Judy ? L’indifférence, la passivité. C’est le retour de Laura Palmer, sorte de nouvelle Maria Magdalena, qui est réclamé, car elle seule, qui a compris, qui a eu accès à la connaissance, peut combattre Judy. Lynch ne nous dit rien directement (j’ai songé à Maïmonide, qui parlait de la nature nécessairement métaphorique des écritures sacrées). « Le silence de l’artiste est la forme de transmission adéquate d’un secret inexprimable ; et il transforme ainsi le spectateur en poète ». C’est un Lynch plus politique aussi, qui multiplie les références à la cruauté de l’Amérique, le massacre des indiens, l’invention de la bombe atomique (en regardant la série, je me suis dit que la bombe, en explosant, avait réveillé des forces archaïques enfouies, annonçant le grand bal final auquel elles viendraient participer) l’humanité se prenant pour Dieu (Dieu est faible en ce monde). S’il est un avant-gardiste en ce monde, c’est bien Lynch. Un avant-gardiste dérangeant, qui comme souvent s’en vont chercher leurs références très très loin dans le passé, pour tout revisiter

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Adaptation Contre Délibération, La Querelle De Naissance Néolibérale -Il Faut S’adapter – Barbara Stiegler

zsxmrloiut4nav6ygp6uzvkbsx6jc3sachvcdoaizecfr3dnitcq_3_0Le néolibéralisme ne doit pas être analysé comme une  simple résurgence, après avoir été enterré comme une taupe, par le capitalisme Keynésien et fordiste, du vieux libéralisme d’Adam Smith, qui s’est heurté aux guerres mondiales, à la révolution russe et à la crise de 1929. Si on veut le comprendre, le déconstruire, on doit saisir ce qu’il y a de spécifique en lui.

Barbara Stiegler dans un livre intitulé « Il faut s’adapter – sur un nouvel impératif politique » (mauvais titre, ne rendant pas justice à la profondeur du livre, titre de simple essai de militant, alors qu’il s’agit d’une vraie entreprise de recherche au confluent des sciences sociales et de la théorie de l’évolution) propose de saisir le néolibéralisme à travers une querelle qui a animé le débat intellectuel avant guerre, entre John Dewey (un philosophe américain trop méconnu en France, pendant longtemps peu traduit, et qu’on commence à voir utilisé. Ce même Dewey qui présida à la demande de Trotsky le contre procès des grands procès staliniens de Moscou pour établir la vaste escroquerie de Staline), et Walter Lippmann, curieux homme, d’abord journaliste, diplomate, puis intellectuel influent.

Deux constats d’échec, qui divergent

Les deux tiraient un constat d’échec du libéralisme passé. L’un, Dewey, proposait une voie vers un libéralisme ressemblant à un socialisme authentiquement démocratique (il utilisait même le mot, tabou, dans son pays, mais imaginait le socialisme comme un prolongement d’un libéralisme insuffisant et malade, et non pas dans le sillon marxiste, ce qui lui vaut sans doute son long oubli, en plus d’un souverain mépris de l’Europe pour la philosophie américaine, censée ne pas exister), l’autre a dessiné les contours du néolibéralisme de l’adaptation constante des populations, et de la séparation entre la politique démocratique et la plupart des questions vitales, verrouillées par le droit et le monopole des experts (par exemple traités européens qui définissent les orientations, juridiquement, de la politique économique), et où les experts ayant fixé les lois politiques, l’Humain devient, à travers la biopolitique (Foucault), le vrai sujet de transformation (ce qui n’est donc pas réservé qu’au totalitarisme cambogien qui voulait changer l’homme en ce qu’il « avait de plus profond »).

Walter Lippmann a gagné pour le moment, mais on sera frappé par la modernité des thèses de Dewey qu’on voit resurgir, sans copyright (on peut simplement avoir vu des choses, que d’autres verront après). Mais il n’a gagné que si l’on considère que ce sont les idées qui font l’Histoire, en idéaliste. Stiegler n’aborde pas ce point là. Mais il me semble que Lippman a gagné parce qu’il luttait avec le courant,il parlait du point de vue des forces dominantes, donnait forme à leurs aspirations, pendant que Dewey, malgré son intelligence supérieure, ses démonstrations brillantes, parlait du point de vue de l’égalité entre les citoyens, dont les dominés, les plus nombreux.  On a beau être un nageur doué, au bout d’un moment celui qui nage avec le courant du torrent a plus de chance d’arriver que vous. Lippmann aura en tout cas fourni les arguments aux libéraux pour s’affirmer « progressistes » (Emmanuel Macron est typiquement Lippmannien), réformiste, voire…. révolutionnaire, reléguant les adversaires à une empreinte archaïque.

Les sources du pragmatisme américain et du darwinisme, interprétées de manière opposée

Les deux adversaires partent des mêmes prémisses, pourtant. Tous deux se réfèrent à la philosophie pragmatiste américaine, et au choc que produit le darwinisme dans le monde de la connaissance. Chacun est tenu de constater un décalage, dans les sociétés, entre « flux » et « stase ». La société se développe très vite, et la culture ne va pas au même rythme. Pour un certain nombre de libéraux, la « sélection naturelle », qu’ils empruntent à Darwin en la décontextualisant », par le laisser-faire, doit résoudre tout cela (Spencer). Ni Lippmann ni Dewey ne vont dans ce sens.

Pour le libéralisme en crise, il devient évident dans le premier tiers du XXème siècle que « le laissez-faire » ne fonctionne pas.  De plus Freud et Nietzsche sont passés par là, et l’idée de nier le régime pulsionnel de l’Humain, vu comme une machine à calcul, a été balayée.  Il s’agit de trouver comment orienter ces pulsions vers des motifs élevés. On a donc besoin d’un gouvernement fort, selon Lippmann.

Le conflit va se nouer autour de la question suivante : doit-on chercher à s’appuyer sur l’intelligence collective, à tirer les bienfaits des richesses de l’interaction sociale (Dewey), ou à s’en remettre aux experts, seuls capables de suivre le rythme des évolutions (Lippmann) ?

Société des experts contre société constamment délibérée

Lippmann, très proche de Wilson, a beaucoup travaillé à ses thèses sur l’intervention américaine, puis sur la diplomatie transparente. Mais c’est un échec. Le traité de Versailles échappe à Wilson et la SDN est une farce. Le monde ne se range pas à Wilson.  Lippmann, déçu, en perd sa foi dans la démocratie et s’oriente vers une sorte de providence des experts. Les citoyens sont incapables de faire quoi que ce soit de la rapidité des changements et de la multiplicité des informations, seule une élite resserrée le peut, à peine. La société moderne n’a rien à voir avec les petites communautés démocratiques, clôturées, d’Athènes, ou de l’amérique rurale Jeffersonnienne.  Le gouvernement doit donc se distancier de la masse. Nous vivons tous avec des stéréotypes inadaptés (il a lu Bergson), mais du moins le Président a les moyens de les tester à vaste échelle et d’e tirer des conclusions. Lippmann vient du pragmatisme, selon lequel il n’y a pas de crédo indéboulonnable. On doit interroger le monde par les effets et les résultats, plutôt qu’en se focalisant sur la métaphysique. Donc, si la démocratie ne fonctionne pas, changeons là.  Quelle est la place du citoyen ? Elle est la plus réduite. Il s’agit pour lui de voter entre deux personnes qui imprimeront des nuances à la même politique, la seule possible, ou alors d’être consulté en cas de crise grave où le système est bloqué. Le pouvoir doit s’efforcer d’obtenir l’accord du peuple, par harmonie, par un grand travail de « manufacture du consentement ».  Une société devient stable quand « les élections n’ont aucune conséquence ».

Dewey est aux antipodes et sa philosophie pragmatiste s’oriente dans une direction opposée. Pour lui, la complexité du monde en appelle à l’enquête sociale systématique, notion pragmatiste, au partage social des connaissances. Au contraire de Lippmann il pense que la démocratie, justement, ne doit pas se réduire à peau de chagrin face à la mondialisation et l’accélération, mais s’étendre à tout ce qui concerne les humains. Va s’ensuivre un long débat, dur, où chacun répond à l’autre directement, livre à livre.  Pour Dewey, ce n’est pas le peuple qui est en retard… C’est la manière de penser de Lippmann, qui ne comprend pas l’évolutionnisme. Lippmann oppose les experts rationnels et la vulgarité des individus tournés vers leurs sensations, alors que Dewey conçoit l’intelligence comme un phénomène qui lie la sensation, l’expérience, à la raison. Lippmann selon lui ne comprend rien à Darwin justement. L’auteur de L' »origine des espèces » a montré que l’espèce est en interaction constante avec son environnement. On ne doit donc pas éloigner, pour être plus près du réel, mais resserrer, lier. C’est par la participation de ceux qui éprouvent que l’on se rapprochera du réel et non par le repli élitiste. Dewey voit dans le divorce entre experts et peuple la source d’un terrible appauvrissement. L’oligarchie est pauvre, elle est une pensée coupée de la sensation. L’heure est à articuler la mondialisation démocratique et la démocratie locale. Voila la tâche que Dewey désigne dès les années 30, et que nous avons encore devant nous (la crise vitale du climat ne dit que cela). Alors que Lippmann s’enfonce dans une vision téléologique, allant vers la fin de l’Histoire, sur un chemin encadré par la loi et les experts, Dewey voit l’Histoire comme « buissonnante » selon l’expression de Barbara Stiegler.

Atomisme contre articulation entre l’individuel et le social

S’opposent aussi deux analyses de l’échec du premier libéralisme. Lippmann en garde la vision des humains comme de atomes. Dewey s’en réfère justement à Darwin, et voit l’individu comme indissociable du social« en interaction continue avec son environnement » (Stiegler). La société n’est pas composée d’individus réalisés, qui se heurtent (libéralisme), l’individu s’y construit, mais nier l’individu par un collectivisme forcé est tout aussi erroné que de le réduire à un atome. Il s’agit d’articuler l’individualisme et la pleine conscience du social. C’est pourquoi on peut qualifier Dewey de penseur socialiste démocratique. Il évoque bien un plan, mais non dans sa version verticale – c’est ce qu’il reproche au New Deal – mais comme projection des ambitions délibérées du corps démocratique. Dewey pense que la « Grande Société » en appelle à l' »intelligence socialement organisée« , qui doit s’étendre à la production (et franchir le cap de la propriété des moyens de production, graduellement). S’il se voit dans la continuité libérale, c’est d’abord dans celle de la liberté de penser, pour laquelle le libéralisme s’est battu. Contrairement à Marx, il insiste sur la réappropriation du savoir et de la pensée, plutôt que des richesses, en premier lieu.

De son côté, Lippmann voit d’abord le new deal avec sympathie, justement pour son aspect vertical. Puis tout de même, il s’oppose à sa deuxième phase, qui menace l’initiative privée. Alors que Dewey est libéral dans une fidélité aux Lumières, finalement, Lippmann l’est dans sa référence à une division du travail rationnelle, de plus en plus élargie, théorisée par Adam Smith à l’aube de la Révolution industrielle. Celle-ci est le flux, et les résistances, les « stases », sont à abolir (nous avons là le discours typique du dit progressisme libéral d’aujourd’hui, tout ce qui résiste à la marche téléologique, unique possible, de l’Histoire économique qui prend son essor avec le capitalisme industriel, doit être réduit, par la force du gouvernement, constitué d’experts. On se croirait à un symposium de La République en Marche. Connaissent-ils Lippmann ? Peut-être que non).

Si les citoyens sont bornés, incapables de comprendre un monde qui se complexifie, devient hyper rapide, sous le jeu d’une force qui se développe vers l’optimum économique, alors les gouvernements eux-mêmes finissent par être atteints de cécité. On en vient alors aux bases de l’ordo-libéralisme allemand.  Les gouvernements eux-mêmes doivent être empêchés de faire trop de politique.

Alors, si le marché est imparfait, comme l’a montré l’échec du premier libéralisme, si l’Etat est défaillant, comme le citoyen, que peut-on faire ?

L’interventionnisme d’adaptation 

Il s’agit d’adapter. De baliser le chemin, par la force du droit, afin que l’on s’adapte à ce chemin, et de convertir les hommes, de l’intérieur, à la logique de l’adaptation.

Le néolibéralisme est ainsi un policier, sur le bord de la route. Qui sanctionne les écarts. Il condamne, par exemple, les Etats qui dépassent la norme des 3 % de déficit, alors que les experts ont décrété que le keynésiannisme était mort. Et les Etats sont condamnés à de véritables sanctions. La Justice, dans ce cadre, devient une fonction primordiale, plus importante que le vote, qui n’a pas vocation à changer quoi que ce soit d’essentiel. Les « discussions sur la destination » (Stiegler) de l’Histoire n’ont plus lieu d’être.

Le droit ne transforme pas. Il fixe les règles d’un jeu dont on ne discute plus la nature. Il organise, comme dans nos traités européens, « la concurrence libre et non faussée » (ce que le vieux libéralisme ne considérait pas comme nécessaire, l’Etat devant se désintéresser de tout cela). L’égalité est conçue comme une égalité du fair-play. Afin que les vrais gagnants soient les bon gagnants.

Le marché a donc besoin de volontarisme. Pour devenir le marché. Voila l’essence du néolibéralisme. Pour parvenir à la société de marché, il ne faut pas laisser-faire, mais réformer, le droit, et les personnes elles-mêmes. C’est ainsi que les néolibéraux sont « réformistes », « révolutionnaires », « progressistes », dans le cadre de ce paradigme là.

Droit, justice donc, mais aussi réforme de l’humain. Pour que la stase cesse de bloquer le flux.  Alors que le vieux libéralisme procédait d’une vision optimiste de la nature humaine, le néolibéralisme, issu d’une déception, se considère comme entreprise de redressement.  Les retardataires sur les flux doivent être corrigés (à travers des politiques de l’emploi autoritaires sur les chomeurs, activement).

On ne va pas abandonner les politiques publiques, mais les réorienter en fonction du sens de l’Histoire. La politique de l’immigration, par exemple, doit être « choisie », elle doit être pensée à l’aune des flux réels de la mondialisation économique. Ainsi Mme Merkel ouvre généreusement son pays aux réfugiés, parce que c’est nécessaire pour la production. Les dépenses de santé sont pensées, en fonction du bon fonctionnement du marché, qui a besoin de travailleurs adaptés (la santé mentale vise à prévenir le burn-out, qui pèse sur la productivité de l’entreprise). Toutes les politiques, et l’éducation en particulier, visent à une « adaptabilité » maximale, nécessaire à la destruction créatrice du capitalisme. S’est ainsi imposée la tendance la plus simpliste de l’interprétation de Darwin.

Cependant, l’affrontement continue partout. Par exemple explique l’auteur, dans la médecine, où la délibération, notamment avec l’épidémie du VIH, a obligé le pouvoir des experts a composer avec une démocratie sanitaire, qui depuis lors, a rebondi et fait évoluer, aussi, les pratiques médicales. Le spectre de Dewey est toujours à nos côtés. Et en plus, nous pouvons le lire. Sa philosophie qui entrevoit une société de délibération paraît tout à fait précieuse au moment où la démocratie libérale montre de plus en plus nettement son caractère oligarchique, et son incapacité à aborder les problèmes réels du monde, contrairement aux espérances de Lippmann.

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Ce fut une drôle d’époque – Tumulte – Hans Magnus Enzensberger

cded6b38-a846-11e7-93f3-16e2d16612a04« Tumulte », que je ne manquerai pas de conseiller, est une tranche de mémoire du grand écrivain allemand  Hans Magnus Enzensberger, désormais octogénaire bien pesé.

 

Il s’agit d’évoquer une période lointaine, celle de la fin des années soixante, où le déjà reconnu écrivain et poète, flirtant avec ce qu’on appelait la gauche « extra parlementaire » de RFA (alors qu’il avait l’âge d’un prof d’université, pas d’un étudiant), eut l’occasion, renouvelée, de voyager en Russie, d’y trouver une épouse, mais aussi de jouer les globe trotters, notamment à Cuba, mais en réalité un peu partout. De cette période prolifique en voyages, il retient qu’il n’était jamais là quand les choses importantes se passaient, il était comme attiré par une force centrifuge, ailleurs.  Mais de manière étonnante il a vu de très près quelques évènements particuliers, restés dans les annales d’une certaine gauche, qu’il cotoyait à la fois de loin et de près, jamais embrigadé, mais plutôt avec le vice curieux du littérateur.

 

HME utilise un procédé qu’il a déjà usé avec succès dans son livre sur le général allemand Hammerstein, qui devant Hitler, joua au Bartleby (« je préfèrerais pas »), à savoir l’interview fictif. Sauf qu’ici c’est une partie de lui-même qui interroge l’autre, avec force sarcasme. ce qui nous fournit un étrange accès aux ambiguités et à la complexité d’un homme. Il s’agit bien d’un « tumulte », parce que l’époque était tumultueuse, que le conflit intérieur est tumultueux, mais aussi parce que la mémoire l’est. Elle mélange, amalgame, laisse sortir des anecdotes arbitraires, parfois incroyables d’ailleurs. C’est une boîte de pandore qui se réchauffe quand on la sollicite et produit des feux d’artifice désordonnées. La mauvaise foi y participe, le souci d’oublier, le traumatisme aussi, le regret. Mais HME ne donne pas du tout dans le sentimentalisme et le nostalgie. Il se souvient, c’est tout. Le passé, c’est d’abord un réservoir d’histoires.

 

Le livre est donc très magnétisé par l’URSS qui commence son déclin. HME publie un premier chapitre qui reprend sa prise de notes de son premier voyage, en 1963; Il pense qu’on l’a invité peut-être par erreur, ou alors parce qu’il fallait un allemand, et quelqu’un de son  âge, pas compromis dans le passé nazi… Au milieu d’autres intellectuels européens, dont Sartre et Beauvoir tout de même.  Il se rend donc à Léningrad, pour parler des problèmes du roman contemporain. On sait que l’URSS aimait « les idiots utiles », et lec choyait. Il préférait inviter des « progressistes », plutot que des écrivains communistes encartés, qui ne leur servaient pas à faire bouger les lignes et à servir l’image de la Nation.

Chacun joua son rôle, les russes défendirent le réalisme prolétarien, les français le dépassement du toman. La figure d’Ilya Erhenbourg marqua particulièrement notre littéraire allemand, qui s’ennuya, généralement. Puis on se promena dans l’underground de la ville et évidemment on but. Le voyage continua et la délégation fut reçue à Sotchi par le numéro un lui-même, pas forcément au fait des questions littéraires, mais qui insista pour voir la délégation.  La description du moment est passionnante., surtout par l’observation d’un Kroutchev roublard, populeux dans son expression, qui prend l’initiative de parler de l’intervention en Hongrie en 56 alors que personne n’avait posé la question. Il leur parle très simplement d’enjeux immenses : la dictature du prolétariat, c’est terminé, affirme t-il, suite à la déstalinisation (c’est évidemment tout relatif, et patent, en même temps). Il dit son désaccord avec la radicallité chinoise, et son souhait du désarmement atomique, qui a commencé, parce que le rapport de forces le permettait. Il n’y a pas de moment glorieux de la part d’un occidental, et pas d’enthousiasme.  HME conclut que Kroutchev, finalement, fut très utile en « démystifiant le pouvoir » en URSS.

 

Trois ans plus tard HME est à nouveau invité pour un grand voyage à travers le pays, et se lie d’amitié avec son accompagnateur. Pourquoi ? Mystère de la bureaucratie. En effet il y a une institution importante, l’Union des Ecrivains, qui gère tout ce qui concerne les écrivains. Les soviétiques semblent surestimer le poids des écrivains en occident et rédigent des monceaux de fiches sur eux, alors qu’en Russie, la poésie, à ce moment là (dans le livre sur Limonov, de Carrère, on voit cela aussi), est très importante pour le peuple.  C’est une longue odyssée, éprouvante, et où en plus il est nécessaire de boire, beaucoup. Comme on le laisse avec son accompagnateur, avec lequel il s’amuse à corédiger les rapports au KGB… ils en profitent pour sortir un peu des sentiers battus, et HME parvient à voir au delà des chromos, à entrer en contact avec le peuple et son quotidien, avec l’incroyable diversité russe.  Il connaît les grands appartements communautaires, les variations de prix incompréhensibles, les débrouillardises avec les pénuries. Il rencontre la poétesse Margarita Aliguer, qui survécut aux purges contrairement à beaucoup de ses amis, grâce à un poème écrit pendant le siège de Léningrad qui reçut le prix Staline. Mais il rencontre surtout sa fille Macha, qu’il épousera  un jour. L’allemand est frappé par la relative liberté des moeurs qui règne. Il l’attribue à la place que les femmes ont saisie dans la société pendant la guerre, et après, au vu de la fonte des effectifs masculins.  La vie avec Macha sera hachée, difficile, tumultueuse, décevante parfois mais peinant à mourir. Pourquoi ? Parce que Hans Magnus E. vivait un peu son « roman russe » et y tenait, touché par cette tendance de l’écrivain à mélanger quelque peu la fiction et le réel, un peu plus que les autres, ou plus consciemment peut-être.  L’écrivain continuera à aller en Russie. Il y liera connaissance avec une légende vivante, Lili Brik, la veuve de MaIakovski. Il verra aussi, déclamant ses poèmes, sur ses derniers temps de vie, Anna Akhmatova, qui avait survécu à tout.

 

Vient l’interview entre Soi et Soi. Sur la période particulièrement agitée entre 67 et 70. HME effectue alors de nombreux voyages (quand on est sur les listes, ensuite on est invité partout explique t-il), va voir Macha quand il le peut, alors qu’il est marié, et que sa maison à Berlin est occupée par des « communards ».

Puis ils se marient à Moscou et tentent de vivre à Berlin. Ca ne se passe pas bien, Macha est frappée d’insécurité, et le traduit sous la forme d’une jalousie envers à peu près tout (pas les femmes, mais les centres d’intérêt de son mari par exemple). Macha part vivre à Londres.  C’est alors qu’une fac américaine du Connecticut propose un poste à Hans Magnus E. Jamais il ne saura pourquoi on s’est adressé à lui. Mais il y est allé, avec Macha  dipômée de lettres, spécialiste de la littérature américaine. Ils tiennent un peu plus d’un trimestre dans cette amérique à la Jefferson. Puis c’est le premier contact avec Cuba, encore pour un congrès, où une surréaliste parisienne âgée botte les fesses d’un mexicain connu pour avoir mitraillé, dans la période stalinienne, le mur de la maison de Trotsky. HME discute avec les cubains comme pas mal d’intellectuels de gauche sur la manière de les aider. On lui fait miroiter des fonctions de formateur. Il croise le Prince du Cambodge à l’hôtel, et celui-ci l’invite dans son pays, où il se rend.  Il transite, mais ne sait plus trop quand, par la Californie où il visite Herbert Marcuse, la star des jeunes gauchistes de ces années là (et l’écrivain de l‘ »Homme unidimensionnel« , un livre majeur. HME raconte une scène où, alcoolisé, il conteste ce titre en disant qu’il était géographiquement faux…). Il passe par Tahiti et croise… Salvador Allende, alors Sénateur socialiste, venu secourir les rescapés de l’expédition où Che Guevara laisse sa vie, en Bolivie, et fait un petit voyage à ses côtés. Tintin est ennuyeux, à côté de lui.

 

Il repart à Cuba, mais il n’y a rien pour lui. Il est logé à l’hôtel par la bureaucratie, mais rien ne vient. Il voit alors se déployer un système où pullulent les organismes encadrant toute la vie sociale. Il parvient donc à en intégrer un, dans l’édition. Tu parles d’une mission révolutionnaire… Il est invité à regarder Castro jouer au base-ball… Puis il le voit dans les meetings géants, interminables, où Castro explique qu’il sait tout sur tout. Un jour HME est même invité dans la ferme personnelle de Fidel. Il assiste à une scène démente. Castro a essayé de fabriquer du camembert… Il le fait goûter à René Dumont, qui lui fait remarquer sincèrement que ça n’a rien à voir avec du bon camembert. Le légendaire agronome écologiste est exclu de Cuba.

 

L’écrivain et Macha, qui de son côté voyait venir avec un sourire ironique ce qu’elle avait connu en URSS, assistèrent aux échecs économiques du régime, dus à une obsession planificatrice glorieuse, où s’illustra (c’est oublié dans sa légende même si les biographies le disent, mais qui lit, qui regarde les posters ?) Che Guevara, quand il était à la tête de la politique industrielle et financière avant de repartir répandre le feu révolutionnaire. Fidel lançait des opérations de plantation, quasi militaires, sans même se préoccuper de la validité des terres concernées. Le politique, dans sa face spectaculaire, avait subsumé le bon sens. La production de fruits et légumes s’effondra. La croisade du sucre, que Fidel décida, par caprice, échoua elle aussi, et pendant ce temps-là la production chutait dans les autres secteurs. Drôle de pays que décrit l’écrivain, à la fois érotisé et homophobe, où les marxistes pratiquent la religion de la Santeria discrètement. (synthèse entre l’animisme africain et le christianisme).

 

HME manque les grands évènements de l’agitation berlinoise. Mais à cette époque, il en est heureux, même s’il est sceptique sur « la révolution » en général. Ce qui lui plaît est la bousculade que subit l’Allemagne corsetée, hypocrite, conservatrice, et la « peur » bourgeoise. Et l’Allemagne devient, après 68, « plus respirable », on y marche moins au pas de l’oie. Comme en France, qui partait tout de même de moins loin.  On a tendance à penser aux reclassés de la révolution, les Cohn Bendit, les Joshka Fischer. Mais HME lui pense aux paumés, quand l’enthousiasme redescend. Les suicidés, les oubliés, les dépressifs, les drogués. Il en connaît, les aide quand il le peut.  Les révolutionnaires ont surtout favorisé la modernisation du capitalisme. C’est une grande leçon : quand on fonce sur un objectif trop évident, il se déplace, et les conséquences ne sont pas celles qu’on espérait.

 

Comme la plupart des gens du milieu de gauche extra parlementaire, il a connu la figure empathique et tragique de Rudi Dutschke, et celle, purement tragique d’Ulrike Meinhof, la seule intellectuelle de la Fraction Armée Rouge. Quand Ulrike, qui milita longtemps légalement, passant à la télévision, figure d’un journalisme rouge, a basculé dans la clandestinité, après une évasion rocambolesque de Baader, elle a débarqué… Chez l’écrivain pour demander un hébergement, qu’il refusa. Sa théorie sur ces gens est qu’ils sont devenus terroristes « par mégarde », chaque initiative les enfonçant un peu plus dans la clandestinité et la nécessité d’aller plus loin. Avec les traînées de sang et les drames qui s’ensuivirent. Il n’y avait aucune chance de convaincre HME de participer à ces folies, car lui avait connu enfant, les encouragements des jeunesses hitlériennes à la violence, et il en était vacciné. HME a écrit à Meinhof dans sa prison, où elle trouva la mort, très certainement par suicide.

 

Je reviens à HME. Sa vie ne lui semble pas, a posteriori, si palpitante. Ce sont les autres qui le sont. Comme cet italien ouvrier, communiste, qui lâche tout pour partir à Cuba aider la révolution., sur suggestion d’un camarade responsable. Arrivé sur l’Ile, on l’ignore. Il part travailler aux champs. Il revient à l’assaut, il veut faire de la politique révolutionnaire, lui, se rendre utile, on l’a envoyé ici, il a tout laissé en plan. Mais on ne l’écoute pas. Un soir, il se retrouve on ne sait comment dans une soirée d’étrangers, et dit qu’il va se suicider.  Il passe à l’acte. On l’enterre dans une fosse commune. Sa famille italienne n’a plus de nouvelle de lui et écrit à une adresse cubaine trouvée par hasard dans une annonce. La lettre parvient aux autorités… Et les seuls qu’on a retrouvés, furent ceux qui avaient un peu aidé l’italien, en l’hébergeant par exemple. Mais comme on n’avait personne d’autre sous la main, ils furent sanctionnés. Ce qui à Cuba en ce moment là peut être signifiant.

 

Loin de Cuba, il y avait d’autres contrées, comme la Suède, où HME était devenu proche de Nelly Sachs, poétesse alemande, nobel de littérature, échappant de peu à l’extérmination par les nazis, contrairement à sa famille, et traumatisée jusqu’à l’affaiblissement presque intégral. Il lui apporte de l’aide, comme d’autres intellectuels.

Il fallut bien quitter Cuba, qui devenait irrespirable, et où le couple sentait qu’ils n’étaient plus forcément les bienvenus, sans savoir vraiment pourquoi. Une amitié, une phrase, et puis ce n’était plus le temps de l’internationalisme à tout crin, mais le gel.  Revenu en Europe HME signa des pétitions pour la libération d’intellectuels dissidents cubains. Il fut donc interdit de déjour. Affaire réglée.  Macha retourna à Londres, et fit des allers-retours avec la Russie. Le roman d’amour russe cessa à l’aube des années 80, par un divorce. La même année, Herbert Marcuse mourait, lors d’un voyage en son Allemagne quittée pour l’exil. C’était une époque. Dansent les images, les sons, les parfums, les visages, les mots, certains devenus, hors de la passion historique, incompréhensibles.

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Déraison d’Etat – Kursk – Thomas Vintenberg

0393341« Kursk » n’est pas un grand film, s’il est réalisé par un très grand metteur en scène, Thomas Vintenberg (personne, qui aurait vu « La chasse« , ne pourrait le nier). Mais c’est sans doute un film nécessaire.

Je résume rapidement le propos. Il s’agit de faits réels. Poutine est au pouvoir depuis peu, nous sommes en l’an 2000, la marine russe réalise des manoeuvres habituelles, destinées à démontrer sa force. En réalité elle est exsangue. Son matériel de secours a été vendu à une société privée américaine pour des visites près du Titanic.

Un des sous-marins affectés aux manoeuvres, le Kursk, connaît vite un accident majeur, une torpille instable explose, puis d’autres.  Une partie de l’équipage parvient à réchapper de justesse à la mort. Une vingtaine sur soixante et onze hommes. Au prix se souffrances terribles, plongés dans l’eau glacée. Leurs camarades sont brûlés ou noyés, près d’eux.

La marine russe parvient, au bout d’un moment, à comprendre qu’il y a eu un grave incident, puis qu’il y a des survivants.  Ils disposent d’un vieil appareil de sauvetage, qui tente plusieurs amarrages et échoue à chaque fois, de justesse. Le chef de la marine du Nord, russe, connaît bien le commodore de la Royal Navy dans le secteur. Ils essaient d’agir ensemble pour hâter une aide extérieure. Le sujet devient public, mondialement. Mais les russes gagnent du temps alors que pour les hommes du Koursk le temps presse. Le mot d’ordre interne à l’armée est « pas d’ingérence extérieure », un point c’est tout. On promène donc les autres pays, les familles, qu’on tient dans l’ignorance. Les soldats ont juré de périr pour la patrie, s’il le fallait, après tout.  Le chef de la marine glisse vers la désobéissance, reserre les liens avec la Royal Navy, qui juste à proximité, pourrait sauver les marins russes aisément.  Il est suspendu. Nous sommes censés vivre après la guerre froide, faut-il le rappeler, et les tensions actuelles entre russie et OTAN ne sont pas encore au niveau d’aujourd’hui, après les crises ukrainienne et syrienne.

Dans le Kursk, on tient autant qu’on peut, on colmate, mais on finit par céder. Tout le monde meurt. Les plongeurs vont pouvoir le constater.

On pourrait se dire que c’est un film sur la classique opposition entre la morale et la Raison d’Etat.  Et ce serait déjà pas mal.

Mais cette affaire soulève des questions plus profondes.

Il y avait en effet des secrets militaires dans le Kursk, à travers les technologies utilisées, mais selon l’Amiral russe, il n’y avait aucun risque qu’ils soient dévoilés en cas de remorquage aidé par l’occident et ils n’auraient pas forcément appris grand chose aux concernés. Rationnellement, la « raison d’Etat », ne fonctionne pas, par ce biais argumentaire. On n’a pas réellement sacrifié des soldats au nom de la défense de la russie. Ou alors on se l’est laissé croire. Pour certains. Jusqu’à quel niveau de hiérarchie ? Sans doute certains officiers ont-ils sincèrement pensé que ces marins ne sont pas morts pour rien, mais pour la Patrie. Mieux vaut vivre avec cette idée, et on choisit souvent ses idées en fonction de leur intérêt pour survivre, endurer la vie.

Précisons qu’au niveau des valeurs dans lesquelles évoluent les responsables russes, militaires comme politiques (Poutine est issu du KGB), on trouve à la fois la notion de devoir absolu pour la Patrie, mais aussi, de manière complémentaire, à l’égard de ses compatriotes, surtout dans l’armée. La patrie, tout de même, s’incarne, au quotidien, pour les militaires, dans la solidarité de troupe. Le mot de « camarade » avait une signification militaire, pas seulement politique. La cohésion totale, et l’esprit de sacrifice total. Mais aussi le sens du tragique, qui a parfois bon dos.

Qu’est ce qui a poussé Poutine à agir ainsi ? Puisque rationnellement, sauver le Kursk ne faisait pas courir de risques militaires, et que l’honneur militaire commandait de tout faire pour sauver les vaillants soumariniers.

Il y a la question, alors, de l’image de la Russie, et de l’image de l’exécutif soviétique. Poutine est obsédé par l’humiliation subie par les russes avec la défaite de la guerre froide et les suites qui virent les Etats-Unis ne pas tenir compte de l’avis russe, ni au Moyen-Orient, ni en Yougoslavie. Donc il y a d’abord une affaire de simple honneur. Mieux vaut perdre des hommes que s’abaisser à accepter l’aide proposée par les étrangers, manifestant la réalité de la faiblesse technique russe, à ce moment.

Le poids des hommes à sauver est bien faible à côté de cette nécessité d’honneur, à usage interne, surtout. Mais l’on pourrait aussi opposer à ce raisonnement celui-ci : qu’est-ce qu’un Etat qui laisse tomber ses protecteurs les plus courageux et zélés, par simple orgueil, et calcul politique communicationnel fondé sur l’orgueil ? C’est pourquoi, pour neutraliser ce sentiment à la base, l’armée laisse croire à une responsabilité possible de l’OTAN dans l’accident du Koursk, qui aurait pu heurter un sous-marin étranger. La flatterie nationaliste sert à dévitaliser tout esprit de rébellion contre le cynisme du pouvoir, esprit qui restera confiné au cercle des familles et des proches des victimes. Mais à l’honneur sauf de ne pas accepter d’intrusion étrangère, le déshonneur de laisser mourir les siens propose un énorme contrepoids.

Mais tout cela est bien rationnel. Finalement, en termes de rationnalité, le Président aurait pu considérer que le déshonneur du lâchage des soldats était plus coûteux que le déshonneur de se laisser aider par des nations amies (ne serait-ce que dans le message envoyé aux soldats, tenus pour rien). Et il aurait eu raison ! Car que retient-on finalement du Kursk ? Le lâchage, précisément. Une tâche d’infâmie. Poutine, considéré aujourd’hui comme un grand politique, peut-être le plus doué du monde, a sans doute commis une faute politique à ce moment là.

Il nous est donc nécessaire d’aller au delà de la simple interrogation du calcul.

Et si « la raison d’Etat », simplement, s’était imposée comme un fêtiche ? Une logique qui s’impose sans même besoin d’un examen ou d’un calcul. L’étranger n’a rien à faire dans nos affaires militaires, un point c’est tout.  Tout ce qui est militaire est secret et opaque, un point c’est tout.. On s’en sort par nous-mêmes on bien on meurt.  On touche alors peut-être un point où c’est la « Raison » qui devient irrationnelle. Une folie conformiste irrationnelle. Capable de tout glacer. Un délire rationnel. A ce jeu là, la bureaucratie semble aussi douée que la logique de marchandisation des rapports humains.  La vie des hommes du Kursk, n’est peut-être même pas pesée, dans un calcul.  Elle s’efface. Sans grande difficulté. C’est ceci le plus troublant. Je ne suis pas certain que le cynisme soit la seule clé de l’explication du drame. Il y a aussi un esprit, un habitus, un système de dispositions à penser et à réagir, lourdement enracinés dans l’histoire du pays mais aussi dans l’exercice du pouvoir.

Car c’est aussi une affaire de pouvoir. Le pouvoir réduit les humains à des abstractions, nécessairement, il pense en termes de masses, confronte le présent à l’avenir. On pense que c’est sa force. C’est ce qui lui permet de prendre de grandes décisions, comme le débaquement en Normandie, ou pour la russie, la politique de la terre brûlée contre Napoléon ou Hitler.  Mais c’est aussi sa dangerosité permanente. Jusqu’à la déraison d’Etat (même si les russes n’ont pas forcément sur cet évènement le même regard que le nôtre, au regard des informations qu’ils ont reçues, qu’en sais-je ?). C’est aussi une affaire de pouvoir dans la mesure où Poutine assoie son pouvoir. Quel signe envoie t-il alors en interne et en externe ? Qu’il ne reculera devant rien pour protéger les intérêts russes. Sauf que ce n’est pas lui qui le paie, le prix, mais les victimes et les familles. C’est l’aspect sans doute le plus abject de cette affaire. Qu’un politique méprise la vie au nom des intérêts du peuple, même de manière plus que contestable, est une chose, que le motif en soit la communication politique individuelle en est une autre.

C’est pourquoi entre ceux qui voient la liberté comme l’expression de la souveraineté collective, et ceux qui la voient comme la possibilité, toujours, de résister au pouvoir, quand cela est nécessaire, sans méconnaître les avantages des deux positions, la seconde me paraît toujours, plus précieuse.

 

 

 

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Les textes produisent les conditions de leur propre lecture – La griffe du temps -Ce que l’Histoire peut faire de la littérature – Judith Lyon-Caen

lexique-prostitution-paris-zigzagPardonnez-moi un certain esprit de continuité, passager, dans mes lectures. Mon dernier article « littérature » ici portait sur « Les diaboliques » de Barbey d’Aurevilly. Celui-ci parlera d’un essai récent, qui s’interroge sur le rapport de l’Histoire à la littérature…. A partir de la dernière des six nouvelles des « Diaboliques » : la vengeance d’une femme (résumée à la fin de cet article), qui vaut d’être lue pour elle-même évidemment (elle est incluse entièrement dans l’essai). Je suis tombé sur l’existence de l’essai juste après avoir fermé « Les diaboliques« , le texte encore en tête. Moment idéal, donc, pour le lire.

Comme toujours dans ce blog, je considère que l’on peut dire les choses simplement sans les dégrader vraiment, sans ignorer l’utilité des langages professionnels ou spécialisés, qui n’ont pas que l’intérêt de clôturer un champ pour le protéger des intrusions. En bref, Bourdieu n’est pas pénible à lire seulement parce qu’il s’efforce de se distinguer (comme il dit), au dessus de la mêlée (c’est sa solution de transfuge de classe), en adoptant la posture rigoureuse de la science. C’est aussi parce qu’il lui est nécessaire de créer un langage pour dire du nouveau. Mais disons qu’il ne fait pas grand effort. D’ailleurs, ses cours au collège de France sont intelligents et compréhensibles…. Comme quoi, il savait aussi donner dans ce registre.

Je m’efforcerai donc de restituer simplement ce que l’auteure appelle un projet d’« herméneutique historique de la littérature« . Je n’en ai nulle formation, mais je m’efforcerai donc d’être ce que je suis tenu d’appeler… pédagogique. En vérité, je suis simple, parce que je ne dis que ce que je comprends, et je parle de ce que je lis, ce qui m’oblige à le reformuler. Donc, pas de triche possible. Je lis des critiques, parfois, qui ont l’air très intelligentes. Mais à force d’écrire sur mes lectures, je vois comment on peut opérer. Par la paraphrase habilement maniée. Mais ça ne m’amuse pas. Si j’étais payé, peut-être…

 

Dans le très profond « La griffe du temps – ce que l’histoire peut dire de la littérature », Judith Lyon-Caen, en prenant comme exemple unique cette nouvelle, qu’elle dissèque de fond en comble, insiste sur les effets de réalité de la littérature. Quand nous lisons un roman, nous savons que c’est irréel, mais quand nous apprécions le réel, nous le faisons – dans une société où la littérature compte – dotés d’une perception colorée par la littérature. Mme Lyon-Caen n’aborde pas le roman comme un simple « document » à disposition de l’Historien, mais prétend dans cet essai enrichi d’illustrations qu’il revient à l’Historien d’aller au delà d’un usage de la littérature comme scène documentaire où l’on sépare l’irréel du témoignage historique, d’entrer précisément dans les textes, et de les interpréter, avec le souci de l’Historien, attentif aux liens du roman avec le monde.

 

Une idée cruciale est que le contexte d’un roman n’est pas extérieur à la littérature. La littérature influence ce contexte. Le dedans et le dehors d’un texte constituent un même passé.  De plus, l’Historien ne doit pas trier entre le réel et le fantasmatique dans le roman, le second plan étant lui aussi une source historique fondamentale.

 

« Le fait qu’il y ait, dans une société, de la littérature, l’affecte dans sa globalité : il l’affecte tous les écrits qui y sont produits « .

Surtout dans un 19ème siècle où la littérature, ce n’est pas rien.

 

La nouvelle de Barbey, rédigée sous un gouvernement d’ordre moral d’après la commune, mais qui évoque un temps passé, vécu, sous la monarchie de Juillet à Paris, mais aussi une Espagne intemporelle, est propre à illustrer cette manière de faire de l’Histoire.

 

C’est d’abord une affaire de prostitution.  Judith Lyon-Caen rappelle la prédilection des écrivains du 19ème pour les prostituées, avec lesquelles ils se sentent des affinités économiques. Les écrivains sont en effet obligés souvent de se vendre à des gazettes qu’ils détestent, à effectuer des boulots alimentaires de plume, pour pouvoir disposer de temps pour son œuvre. Ils les fréquentent, souvent, de Balzac à Baudelaire, en passant par Barbey et Flaubert. La sixième diabolique permet de  scruter les formes et les territoires parisiens de la prostitution de ce siècle. Ce territoire a pour épicentre les grands boulevards et leurs rues adjacentes. La prostituée ne loge pas dans une maison de tolérance mais dans un garni à elle, comme il en existait.  Non seulement la littérature parle énormément de prostitution en ce temps, mais elle en crée la vogue, et la teinte. « La Police s’informe auprès des amateurs, et apprend des journalistes (et vice versa). L’historien hérite de ces écritures traversées de littérature et s’en trouve impressionné« . La littérature, notamment naturaliste (que Barbey détestait), a imposé à l’Histoire le sujet de la prostitution, et l’a nécessairement colonisée. La prostitution n’a plus la même image en 1840, où elle est celle des « lorettes », et dans les années 1870 où elle est apparentée à la « canaille » communarde. Les écrits de Barbey eux-mêmes en attestent dans leur évolution.

 

Je passe sur l’étude, passionnante, de la personnalité de l’auteur, de sa conception de la littérature, qui malgré ses idées réactionnaires, le situent du côté de l’indépendance de l’art par rapport à la morale (il témoigne en faveur de Baudelaire notamment), pour en venir à l’étude de ses manuscrits, qui montrent une certaine autocensure consciente de ce qui ne pouvait pas passer (ça ne l’a pas empêcher d’être interdit). Mais l’Historien se tromperait en n’explorant pas une seconde hypothèse, plus littéraire ; le surcroît d’érotisme, justement, dans le voilé. Ce sont peut-être des nécessités littéraires et non politiques qui sont à l’œuvre. L’Historien doit ainsi entrer dans le texte.

 

L’écrivain « griffe » sa nouvelle de détails caractéristiques de ces années 1840 où il situe son histoire  L’écrivain, et le personnage du client (narrateur), qui lui ressemble beaucoup, font preuve d’un savoir de ce « flâneur » parisien dont parlait Walter Benjamin au sujet de Paris, capitale du 19ème siècle. La robe jaune de la femme, évoque immédiatement la prostitution, ainsi que le déhanché. C’est une expérience de la ville, mais aussi de la ville lue.  La femme, dans les propos de Tresseignies, le narrateur, renvoie à une foule d’images (Véronèse, le Tintoret), attestant de la montée en charge de l’image dans la culture de ce temps. L’évocation d’une petite statuette de bronze aperçue dans une vitrine ouvre le champ à un monde de production d’artefacts qui se développe à ce moment-là. L’évocation d’un objet, on le sait notamment avec Barthes, a pour objet romanesque de créer une illusion référentielle, c’est à dire de laisser croire à un monde. Mais ces objets renvoient à des réalités sociales, que l’Historien peut saisir. Des réalités mêlant souvenir et réel. Le sens que ces objets avaient pour les premiers lecteurs est déterminant pour l’Historien.

 

Il appartient aussi à l’Historien de distinguer ce qui dans le regard de Barbey sur 1840 se transporte de son propre temps d’écriture. On y décèle des traces d’imaginaire baudelairien. Mais le texte de Barbey est logé, surtout, dans un imaginaire Balzacien, de ce temps de la monarchie de Juillet. Le personnage de la prostituée-duchesse évoque « La fille aux yeux d’or » de Balzac. Le 1840 de Barbey est très empreint de Balzac, et manifeste l’influence immense de cet auteur sur la jeune génération d’alors, dont Barbey.  La ville elle-même, mêle un Paris disparu, qu’a connu Barbey, parfois très précis, mais indémêlable de ses influences, dont la Comédie Humaine Balzacienne. « La vengeance d’une femme » est ainsi jugé comme à la fois un tombeau pour un Paris perdu et pour Balzac.

 

Puis, la révélation, par la prostituée, de son identité de duchesse espagnole, de son choix de devenir prostituée pour se venger de son époux, humilier son nom, fait bifurquer la nouvelle sur une Espagne fantasmatique. Une Espagne intemporelle, dont les racines sont évoquées jusqu’aux mérovingiens. L’Espagne des châteaux en surplomb. L’Historien alors, se retrouve face à un temps très différent. Mais que peut-il en faire ?  Ne pas s’en désintéresser comme d’un effet littéraire. L’apparition d’un véritable conte médiéval dans la nouvelle en dit sur l’imaginaire de Barbey et de son temps, de la redécouverte de l’art espagnol à ce moment, du souvenir de la guerre de Napoléon en Espagne, aussi

Les réalités sont ainsi faites, aussi, de « littérature ».

(Dans cette nouvelle, un dandy parisien, esthète intellectualisé, avise une fille qu’il pense être une prostituée. Elle évoque en lui un souvenir. Il la suit, jusqu’à sa chambre. Elle va se déshabiller et revient, éblouissante, comme une reine. Le dandy la possède, jusqu’à un moment où il voit que la femme regarde un portrait sur un médaillon. Comme indigné du fait que la prostituée ne jouit pas pour lui mais pour un souvenir, il lui demande de s’expliquer. Elle dit qu’elle le connaît, ils se sont croisés, déjà. Elle est une grande duchesse d’Espagne. Elle vit cette vie par vengeance. Elle était mariée à un grand seigneur mais vivait un amour platonique avec un autre. Le mari s’est vengé, et a tué de manière barbare l’aimé. Elle a voulu manger le cœur qui a été donné aux chiens. Puis elle s’est enfuie se promettant de venger ce crime. Comment ? En salissant l’honneur du nom du seigneur. C’est pourquoi elle se prostitue depuis quelques années jusqu’à ce qu’il l’apprenne. Le dandy est sidéré. Il rentre chez lui, ne parvient plus à sortir pendant un moment. Il apprend finalement la mort de la duchesse, de cette vie là. Se rend aux obsèques où elle a fait révéler son identité).

 

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Transiger, tout est là – Négociations d’hier, leçons pour aujourd’hui- Emmanuel Vivet (dir.)

negociation

Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre monde va avoir besoin de diplomatie s’il veut se sortir de ses ornières. Je me souviens de ce personnage d’avocat revenu de tout, dans « Le colonel Chabert » de Balzac, qui dit à peu près « transiger, transiger, tout est là« . Transiger, oui, mais sur la base de rapports de forces établis, et un choix du moment. Le Kairos grec. La négociation. Ce fut le thème d’un prix Goncourt. Attribué à Francis Walder, en 1957, pour « la négociation« , justement, roman sur la paix de St Germain, qui précéda la St Barthélemy.  Ces moments m’ont toujours fasciné, car y affleurent la souplesse de la pensée, sa créativité, sa puissance à invoquer en même temps le passé et l’avenir, le général et le détail, le théorique et le technique, tout en menant un combat qui suppose la maîtrise de la temporalité, une empathie, et finalement une convergence. Cette complexité à l’œuvre, ne serait-ce que dans l’articulation de la stratégie et de la tactique, est passionnante.

C’est pourquoi je me suis procuré avec empressement, après avoir découvert son existence, même s’il est un peu cher, ce livre, « Négociations d’hier et d’aujourd’hui », sous la direction d’Emmanuel Vivet, qui dirige l’Institut de la négociation. La négociation est aujourd’hui l’objet d’une catégorie de recherche en tant que telle, à destination des diplomates et des hauts dirigeants. Il y a des manuels de négociation. La science politique l’étudie, et elle se théorise. On connaît la théorie des jeux, la théorie de l' »empressement« , celle du « mûrissement ». La négociation n’est plus considérée simplement comme un art, mais comme technique, articulant des savoirs différents, dont la psychologie (par exemple la distinction entre système de valeurs et émotions). Mais le propos de ce livre, qui en soi me plaît, est d’abord de réhabiliter l’Histoire comme premier champ de méditation du diplomate. Les précédents historiques seront très utiles à qui négocie. J’aime cette approche non technocratique. De Gaulle, qui a sa place dans ce livre (accords d’Evian, ou négociation avec Giraud pour qui prendra la tête de la France libre), auquel on demandait quelle était la qualité première pour commander, répondait je crois  : « la culture générale« , dont l’Histoire, au sens large, est presque synonyme.

Partir du réel

Le livre raconte dans le détail 27 expériences de négociation de très haut niveau, en demandant aux auteurs de dégager quelques leçons, se lisant les uns les autres et pouvant ainsi établir des éléments de continuité de réflexion (modestes). Evidemment l’Histoire est un train lancé qui ne s’arrête pas et traverse des paysages toujours changeants. On ne peut pas lui appliquer l’idée de l’Éternel retour du même. Au contraire, Marx disait avec raison que puisque les acteurs se mirent dans les grands événements du passé, ils rejouent des scènes, et finissent par produire des farces (tragiques) plutôt que les drames auxquels ils se réfèrent (on comprend souvent mal la phrase de Marx, à mon sens qui ne parlait pas de grotesque, mais de décalage, elle est mal citée, bien souvent). Si l’Histoire aide à penser, elle ne fournit rien de reproductible à l’identique, et qui voudrait singer des modèles foncerait dans le mur (comme Mussolini, se prenant pour un Empereur romain, au seul moyen de sa mégalomanie ignorante des rapports de forces). Les défauts des dirigeants trop idéologiques peuvent découler non pas d’un dogmatisme mais d’une fascination trop grande pour leurs modèles. Beaucoup ont voulu égaler ou dépasser Alexandre le Grand.

27 études de cas

Je ne vais pas citer ici  et exposer les 27 expériences de négociation narrées et analysées, qui permettent aussi me semble t-il de démystifier quelques expériences historiques, en montrant la vanité des grands moments (qui finalement n’ont pas évité grand chose, parfois, ce qui conduit à voir autrement l' »événement »). Juste évoquer quelques moments marquants pour montrer la richesse du livre, et quelques aspects saillants des leçons qui en sont tirées. Nous y rencontrons aussi des personnages, dans leur complexité. Par exemple de véritables diables qui pourtant étaient portés, paradoxalement, par la raison d’Etat qui les transcendait, ou le désir réel d’une paix durable. Narcissisme total et générosité se combinent chez ces gens.

Honneur aux grands. Les romains, n’avaient pas l’habitude de négocier. Leur situation fut souvent hégémonique, et les sources ne mentionnent pas l’usage de la négociation, mais célèbrent la gloire des militaires et leur fermeté. Ils ne négociaient que lorsque leurs interlocuteurs pratiquaient ces usages, ce qui était le cas des grecs. Les romains pour leur part, envoient des délégations munies d’ultimatums, théâtralisant le choix de la sortie de crise (obéir) ou le choix de la guerre. Négocier pour un romain, c’est ruser, ce qui est rabaissant la loi de la guerre apparaît comme un moyen de jugement sûr. C’est à Byzance, on ne s’en étonnera pas, que les empereurs illustrèrent l’art de la négociation. Ainsi  Alexis Comnène, lors de la Première Croisade vit déferler les occidentaux et dut le gérer en essayant d’en tirer profit. Il négocia de manière « séquentielle » (une méthode qui revient souvent dans le livre) avec les latins, pour les conduire très vite à passer sur la rive orientale du Bosphore, afin de soulager sa capitale. Il sut tirer parti des rivalités entre chefs latins, pour les réunir dans une alliance, certes fragile, mais sous son égide, ce qui était loin d’être gagné au vu du Grand Schisme séparant Orient et Occident et de la supériorité en nombre des Latins.

La richesse inépuisable de temps médiévaux et d’une Renaissance riches en traités multiples

Le Moyen Age, même loin des discussions byzantines, est loin d’être ténébreux. Il est inépuisable en matière de leçons de négociations, et de méthodes utilisables, toujours à l’œuvre. Le Duc de Bourgogne, en 1454, veut repartir en Croisade, et utilise le moyen des banquets, dont celui du « Faisan », resté fameux, pour unir ses vassaux et les convaincre de repartir. Tout fut pensé avec une grande précision et subtilité psychologique. Une négociation a besoin de « communion » et de « partage sensible ». 

Puisqu’on parle de la maison de Bourgogne, on en vient à son adversaire fatal, Louis XI, sans doute le meilleur négociateur de l’Histoire avec Talleyrand. Encerclé dans Paris par tous les seigneurs du Royaume ligués contre lui pour le démettre, il s’en tire, en un mois. Il défait la ligue en négociant de manière séquentielle « en son cœur » avec Bourgogne et Bretagne, leur cédant beaucoup, puis au fur et à mesure, devenant plus sévère avec les plus petits, désolidarisés des gros, devenus indifférents. Il ne signe un traité global qu’en toute fin. S’il avait négocié avec la Ligue frontalement, il l’aurait soudée et aurait succombé. Louis XI c’était aussi la séduction dans le face à face, l’attention aux petits serviteurs dont le rôle peut être beaucoup plus précieux que prévu (il n’avait pas lu Crozier), le soin de ne jamais rompre les liens quoi qu’il en soit.

Christophe Colomb, lui (article en anglais), doit négocier, muni d’une infinie persévérance avec Isabelle et Ferdinand les moyens de son expédition fameuse. Il illustre une combinaison de patience et de bluff (faire mine d’aller proposer ses services au Roi de France quand les souverains le font trop mariner), il montre la nécessité de se lier à l’entourage de ses interlocuteurs, par des voies secondaires (comme le choix du lieu où l’on réside). Le Moyen Age, du fait des difficultés de communication, permettait aussi d’en jouer. Ainsi on peut tirer profit de l’éloignement du souverain pour négocier sans son aval, et ensuite se laisser désavouer par lui, avec un cynisme partagé. C’est ainsi que le Royaume de France s’en est tiré à Dijon en 1513, La Trémoille accordant d’immenses concessions aux suisses. Louis XII ne ratifie pas. Le prix en est la destruction de la réputation du gouverneur du Roi, mais le Royaume se tire d’un péril immédiat et total.

La Renaissance n’a pas créé Machiavel par hasard, et la politique devint un art porté à son plus haut niveau de subtilité. Les seigneurs de ce temps, tel François Ier et Charles Quint savaient très bien distinguer la théâtralisation nécessaire des émotions et les rapports de forces réels.

La papauté (qui peu à peu manqua de divisions, pour faire référence à une apostrophe de Staline à Yalta : « le pape ? Combien de divisions ? ») dut passer maître dans l’art de négocier, et de s’offrir en médiatrice. Ce qu’elle fit par exemple pour la paix entre le Royaume d’Henri IV et les ligueurs catholiques.

Le livre rend justice à Catherine de Médicis, dont l’image fut marquée par le sang de la St Barthelemy, et qui pourtant travailla des décennies à réconcilier les français et à apaiser les guerres de religion, déployant une ingéniosité constante. On la voit en action pour négocier le traité de Nérac ou des décennies plus tard l’Edit de Nemours, dans un Royaume hystérisé par les guerres.  On explore son art de tisser des liens personnels, comme avec Henri de Navarre (le futur IV), sa manière d’alterner discussions collectives, brutalement interrompues, et apartés.  Catherine pensait que tout devait se régler par la négociation, et a montré l’intérêt du principe « ferme sur le fond, flexible sur les moyens« . Elle sut utiliser les émotions, exploiter son propre état de santé défaillant comme arme politique, permettant de gagner du temps, de semer la division. Catherine savait utiliser de simples scènes, comme celle d’une promenade observée de loin, qui sème le doute dans les rangs de l’adversaire.

La France a fort donné à l’art diplomatique

Notre pays sut se doter de grands négociateurs, passés à l’école italienne, donc. Dont Mazarin. Il n’avait pas son pareil pour « gérer les susceptibilités« . On connaît cette idée de négocier le traité des Pyrénées, avec l’Espagne, sur la petite Ile des faisans, sur la Bidassoa, à Hendaye, pour ne rabaisser personne. Mais il fut aussi un modèle de cette valeur cardinale du diplomate (excusez le jeu de mot) : la créativité. Le négociateur ne s’en sort, bien souvent, dans les situations de blocage, où les lignes rouges sont atteintes, qu’en inventant un angle inédit d’appréciation des problèmes. Ainsi entre Espagne et France se pose la question de la trahison de Condé. Les espagnols le soutiennent et les français ne peuvent laisser passer l’outrage. Mazarin propose alors que l’Espagne concède des territoires à Condé. Que ce dernier les offre au Roi de France, qui accordera ainsi son pardon.  Ça fonctionne.

Il ne fut pas italien mais le diable même, selon Chateaubriand. Talleyrand montra l’étendue de ses talents au moment de la chute en deux temps de Napoléon et la préparation du Congrès de Vienne. La France en sort indemne, comme miraculeusement, alors qu’elle a été assaillie par une coalition européenne au complet, victorieuse. Mais Talleyrand réussit à faire prévaloir la nécessité d’une France intègre dans un concert européen stable. Comment ? D’abord en menant de front cinq négociations.  Régler le sort de Paris sans dégât, séduire le Tsar (qu’il héberge chez lui à son arrivée à Paris et sur lequel il établit son emprise), très vite imposer l’idée d’une monarchie dite « libérale » et constitutionnelle plutôt qu’une succession du Roi de Rome à Napoléon, éviter la banqueroute par des solutions créatives (inventer la continuité de l’Etat en matière de remboursement de dette). Talleyrand est certes hyperactif, mais surtout, c’est une qualité de tous les grands négociateurs, il sait ce qu’il veut, ce qui le rend supérieur.

La diplomatie française eut bien sûr ses échecs, comme quand elle tenta de négocier un concordat en 1817, et achoppa par erreur sur les partenaires à associer. Mais elle a tout au long de l’Histoire ses moments de gloire, y compris récemment, quand elle parvient, en alliance avec les anglais, à imposer aux Etats-Unis de Bush Junior la nécessité de traiter les crimes contre l’humanité au Darfour par le biais de la justice internationale, principe qui gêne hautement ce pays. Même Napoléon III « le petit » en a un, quand il parvient à un règlement de paix, à Paris, après la guerre de Crimée, sans rien réclamer pour la France, mais la replaçant pour un temps au centre du jeu politique européen, comme grande puissance.  Il illustre alors la modestie qui doit parfois prévaloir après certaines victoires, au nom d’une vision politique plus porteuse que le court terme. Une leçon qui ne sera pas retenue après la première guerre mondiale.

Calamités diplomatiques

Le livre s’intéresse aux prouesses mais aussi aux fiascos diplomatiques. Par exemple l’erreur dramatique allemande de ne pas choisir la négociation en 1917, alors qu’elle est en position de force quand les soviétiques permettent le redéploiement des troupes vers l’ouest, et que les américains ne sont pas encore prêts sur le terrain. Il apparaît alors que la guerre ne peut pas être gagnée, avec l’expérience de Verdun, que c’est une boucherie inutile, mais que le moment est opportun pour négocier sur de bonnes bases. Pourtant Ludendorff choisit l’offensive militaire, échoue (de peu), et l’Allemagne perd la guerre et doit subir le traité de Versailles. La cause principale est la prise de pouvoir du militaire en Allemagne alors que chez les adversaires le politique a continué de primer. Ludendorff continue simplement ce qu’il sait faire : la guerre. Dramatiquement.

Cet exemple permet d’expliciter la théorie dite du « mûrissement« . Pour qu’une solution négociée émerge,  des conditions doivent mûrir. L’idée d’une « impasse mutuellement douloureuse », celle aussi d’une issue possible, même étroite, et enfin l’existence d’un porte parole adapté, capable d’agréger les intérêts « diffus » de son propre camp. En cédant aux militaires, l’Allemagne se privait de ce porte parole. Le mûrissement n’est donc pas venu.  Un grand utilisateur du « mûrissement« , passé à la postérité, fut le Consul de Suède à Paris, qui attendit que son interlocuteur allemand fut bien mûr, conscient de la folie d’Hitler, montrant son attachement à Paris dans une confession de quelques secondes, pour avancer ses pions et obtenir à la fois que Paris ne soit pas détruite et un gigantesque bain de sang.

Usages et mésusages de la transparence

L’ouvrage aborde aussi les illusions et les limites, relatives, de la doctrine de la transparence en négociation, telle que la voulait le Président Wilson. En réalité, malgré les grandes déclarations démocratiques, le Traité de Versailles s’est négocié dans une chambre entre Wilson, Lloyd Georges et Clémenceau. Si la nécessité de s’appuyer sur l’opinion publique est devenue incontournable (mais le livre montre que même François Ier était concerné par l’opinion après le désastre de Pavie), que l’on communique certes sur les buts des négociations, le détail des négociations doit être protégé, ou bien le processus est entaché par des parasitages constants, des interventions qui empêchent la convergence de s’opérer. C’est ainsi que le secret a sa place, de manière réaliste. Ce sont des apartés, des tête à tête informels, qui souvent ont été décisifs pour avancer vers la paix. Bref il faut laisser les négociateurs négocier, aussi.  Ce qui a changé, par contre, est le fait que les résultats soient rendus publics, que les parlement soient associés en amont et en aval, voire les peuples (dès les guerres balkaniques on commence à prévoir de les consulter, dans les traités).

L’obstacle de l’asymétrie

Une des difficultés de la négociation est l’asymétrie des négociateurs. Elle conduit à l’impasse et à la guerre, quand la France essaie de transiger avec l’Emir Fayçal, ce qui conduit à la bataille de Damas en 1920. Fayçal est un leader trop instable pour négocier sérieusement, il est soumis à des influences qui le déstabilisent sans cesse. Un contre exemple est les accords d’Evian. La volonté de De Gaulle d’en finir vraiment permet de surmonter l’asymétrie entre la France, sa délégation, et les représentants du GPRA Algérien (ensuite désavoués par l’alliance entre Boumediene et Ben Bella, sur le terrain, ce qui donne lieu au drame des pieds-noirs, au massacre des harkis notamment).. Cette fermeté, toujours risquée, le conduisant au bord du gouffre, mais qu’il reprend des plus grands négociateurs de l’Histoire (fermeté des convictions, qui permet de garder le cap, malgré les péripéties), l’a aussi sauvé face aux américains quand ceux-ci lui préféraient Giraud (le livre montre combien la position de De Gaulle était fragile).

Consolider

L’Histoire a aussi montré que les accords devaient nécessairement être institutionnalisés pour survivre aux prouesses des négociateurs. C’est ainsi que le traité de Locarno, qui marque une avancée dans la paix franco allemande en 1925, de par la convergence entre Briand et Stresemann, n’a pas pu être consolidé. On apprendra de ces erreurs, avec le Conseil de Sécurité de l’ONU, ou plus récemment l’émergence d’institutions multilatérales, de la Cour Pénale Internationale. Les accords doivent survivre à leurs signataires.

 

Bien entendu le monde a beaucoup changé depuis Catherine de Médicis. Mais les passions humaines, pas tant que cela. Quant aux champs de la négociation, ils se sont diversifiés. Mais il s’agit toujours de pouvoir. En bref, si la forme a changé, les questions de fond posées à un négociateur sont finalement les mêmes qu’autrefois, il doit réfléchir, certes, dans un contexte différent. Ce qui de toute manière est une de ses qualités prépondérantes. En rugby (et en particulier à Toulouse, ma ville, et le club que je supporte), on appelle cela « l’intelligence situationnelle« .