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Aller Loin, Vers Son Essentiel – « L’usage Du Monde », Nicolas Bouvier

bouvier » L’usage du monde » de Nicolas Bouvier est considéré comme le joyau de la littérature de voyage moderne. Je ne voyage pas, pour ma part, mais justement cela m’intéressait de saisir le point de vue d’un globe trotter, tellement différent de moi, et on dit souvent de ce livre qu’il est au sommet de ce genre littéraire. C’est un livre très singulier, qui ne ressemble pas à ce qu’on trouve dans la littérature dépaysante, comme celle de Kessel par exemple.

 

On est loin de l’épique. On est aussi loin des mystères entretenus de Corto Maltese, qui aimait rôder dans les environs. L’écriture tenue, ciselée, trop parfois, avec trop de dentelle, n’empêche pas une sorte de nonchalance de s’installer, comme si on était brinquebalé jusqu’à l’engourdissement, dans la petite fiat qui écume, transportant dans les années 50 deux copains suisses, un écrivain encore potentiel et un peintre (le livre est illustré de ses dessins), à travers plusieurs pays, des balkans à l’Inde, en passant par la Grèce,la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan. Ils partent pour partir, sans moyens, gagnant leur vie par des conférences, des leçons de français ou en vendant leurs tableaux, dormant où il est possible d’étaler son corps.

 

Il ne sont portés par aucune téléologie, aucun but avéré, sinon celui de voir. Et ils en voient, des paysages et des humains. Parfois ils s’arrêtent, longtemps, puis repartent, au gré de leurs pannes ou de leurs envies, ou de leurs maladies. Une ivresse de contemplations, d’impressions, de visages, parfois d’alcool aussi, quelque peu.

 

Il ne faut pas être angoissé pour voyager ainsi, à cette époque, ni d’ailleurs à la nôtre. Mais à la lecture du livre je me dis aussi que c’est une manière de conjurer l’angoisse, car on ne lui donne aucune place une fois qu’on est parti. La question doit être de décider de partir. Une fois qu’on est en route, la découverte nourrit tellement qu’elle est libératrice des anticipations.

« Les projets font place aux surprises« .

 

Parfois c’est dangereux mais on ne s’en aperçoit qu’après. On est trop occupé, les mains dans les moteurs, pour se poser trop de questions sur la suite. En réalité, jamais la suite n’apparaît dans le récit. Les voyageurs se permettent de vivre au présent, ils n’ont qu’un tracé à respecter. Le chemin devient le but, et on sent que c’était le but recherché que d’y parvenir.

 

Est-ce qu’on fuit ?

Je ne sais pas, et l’auteur ne pose pas la question. En tout cas il revient, et il écrit, il se souvient de beaucoup. Il ne fuit pas ce qu’il a vécu lors du voyage en tout cas.

 

Nicolas Bouvier se laisse envahir par le monde.

Il s’en remplit. Il est ici et maintenant.

Un livre, donc, très contemporain, puisqu’on nous conseille, pour sortir de la dépression latente, de procéder ainsi. C’est le fameux lâcher prise. Qui ne signifie pas de se foutre de tout, mais de restaurer une fluidité entre soi et ce que l’on traverse.

Leur attrait pour les musiques des peuples croisés n’est pas fortuit. Il s’agit toujours de se laisser envahir.

 

« Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi ».

 

Ils sont heureux, au bout du compte, malgré les galères multiples, et même la perte du manuscrit de l’écrivain, déjà très fourni.

 

C’est pourquoi ce livre paraît être sorti à une époque, celle de Sartre, où il apparaît un peu anachronique vu d’aujourd’hui, car dénué de désir d’analyser trop, de caractériser, de tisser des liens, de prendre en compte la politique et l’Histoire tumultueuse comme ce qui compte vraiment. Les systèmes, on s’en fout un peu chez Bouvier, ils sont un peu évoqués comme un élément de contexte où évoluent des figures.

 

Le rapport au temps qui ressort du livre n’est ni pas celui des annonces révolutionnaires et de la recherche des signes de la parousie politique. Les peuples s’inscrivent dans le temps long, et ce voyage est une longue errance sans objet, et on ne prête aux peuples que le désir de vivre et de continuer à vivre. Cette dérive débouche sur une mosaïque de notations, d’impression. Elle a tout de la post modernité. C’est pourquoi manifestement ce livre se vend bien aujourd’hui. Il a failli disparaître dans les limbes et a pu s’imposer par le hasard des redécouvertes et parce qu’il correspond à un esprit du temps.

 

Le voyage, on ne le fait pas, dit Bouvier. Il vous fait et vous « défait » précise t-il.C’est vrai que ce parcours peut aussi défaire. Car à quoi se rattache t-on encore ? On n’est pas d’ici. On ne transforme rien. On ne fait que passer, observer, noter. Le livre est donc une sorte de miroir sur le Moi le plus réduit. Un corps, une manière de réagir aux événements, une santé. Un retour à l’essentiel assez radical.

 

Ce qui est frappant est l’absence totale de préjugé du voyageur à l’égard des peuples qu’il croise, et un mélange entre un profond sentiment d’universalisme qui se combine avec une conscience nette des particularismes. Il est aisé de tisser des liens avec tous, mais il y a indéniablement, aux yeux du voyageur, des âmes collectives; L’intrépidité farouche des kurdes par exemple. La familiarité se mêle à un sentiment d’étrangeté permanent. Mais cette étrangeté, finalement, c’est celle de l’Autre. Qu’il soit étranger est un trait de plus. On réagit de même envers eux. A noter, l’influence, alors forte, partout, des arts français. Pourrait-on encore émettre le même constat aujourd’hui, dans ce monde non francophone ?

 

Le monde a beaucoup changé depuis ce long voyage, le refaire exposerait plutôt à l’omniprésence du numérique qu’à celle de la mécanique. On sent déjà pointer la tentation d’un islam plus rigoriste, ici et là. Et puis il y a les manifestations d’un univers englouti : le monde communiste. L’usage prosaïque, aux effets poétiques, d’un monde, en partie disparu. Lire c’est voyager un peu. Lire Bouvier c’est voyager encore un peu plus.

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Terrestres du monde entier, unissez-vous – » Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » – Bruno Latour

ob_5b7100_pict0169Dans un petit essai d’intervention, « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique », Bruno Latour, un des penseurs qui me semble les plus cités dans la production d’idées contemporaine, veut attirer l’attention sur l’événement considérable que constitue l’élection de Donald Trump, ou plutôt son premier acte politique décisif, qui aux yeux de Latour est d’une portée immense : la dénonciation de l’engagement des Etats-Unis dans les objectifs de la COP 21. Il s’agit pour l’essayiste d’un « tournant politique « mondial. Ses effets sont encore indiscernables et imprévisibles.

 

La décision de Trump est un aveu décisif, qui a le mérite de la franchise : pour les classes dominantes de la planète, l’objectif n’est plus de diriger un monde commun, mais de s’organiser en anticipant les chocs induits par l’épuisement de la planète. L’idée selon laquelle il n’y a pas de place pour tout le monde est entérinée, et Trump ne juge pas nécessaire, tout à sa démesure, de le cacher. Latour ne cite pas Malthus, mais il me semble que nous assistons là à un retour à une lecture « ultra » de ce théoricien libéral, revivifié pour l’occasion. Alors que tout au long du XXème siècle, la bourgeoisie aura plutôt promis des lendemains qui chantent pour tous.

 

A la fin de la COP 21, l’angoisse a saisi chacun lorsqu’on a constaté que même en respectant les objectifs élevés de la conférence, l’humanité ne pourrait éviter le changement climatique et de lourdes conséquences. La généralisation de l’american way of life est devenue nettement utopique. Ce fut le moment symbolique d’une révision déchirante des perspectives d’avenir, qui devenait de plus en plus nette dans les esprits. Mais pour les classes dominantes, la prise de conscience est antérieure. Ce qui pour Latour constitue une explication du durcissement de la globalisation libérale.

 

Là où Latour exagère un peu à mon sens, c’est quand il lie la naissance de la révolution néolibérale à la prise de conscience du mur climatique vers lequel nous fonçons. Le tournant est pris dans les années 70 avec la fin du système de Bretton woods. Il s’approfondit avec la disparition du bloc soviétique. La recherche d’un compromis entre les classes sociales n’a été finalement que circonstancielle.

 

Par le « négationnisme climatique« , Trump vient donner un sens profond à l’accélération du développement des inégalités, à la dérégulation. Devant l’horizon séparatiste qui devient perceptible, les « élites » ont commencé à s’organiser, à capter tout ce qui est possible, à ramasser la mise sur la table de jeu. L’option d’un monde équilibré qu’ils dirigeraient est abandonnée. Il s’agit d’un choix « post politique« , séparatiste à l’égard des moins puissants, mais aussi des générations futures. Il faut profiter maintenant, tant pis pour les autres, tant pis pour les futurs arrivants. Les classes dominantes se comportent comme le Lord Jim de Conrad au début du roman. Ils quittent le navire.

 

Tout semble évoluer vers un monde qui ressemblerait à l’Elysium de Neil Blomkamp (dystopie cinématographique, pas si dystopique que cela). Dans ce film (Latour ne le cite pas), une petite classe dominante a installé dans l’orbite terrestre une cité de privilégiés, en y concentrant tous les centres de décision mais aussi le monopole des bienfaits technologiques, non partagés. Pendant ce temps, la terre, pourrie par la pollution, est transformée en atelier sous férule policière, où les travailleurs sont retournés à des conditions de vie tout aussi impitoyables que sous la révolution industrielle.

 

Dans une perspective systémiste, cet aveu de la désolidarisation complète de la classe dominante pourrait ne pas être décourageant. En effet, il pourrait accélérer la prise de conscience de la situation dans la population mondiale, à qui l’on dit qu’elle ne compte plus dans les calculs de la petite classe surpuissante qui possède et décide.

 

Un deuxième acte fort de Trump est son positionnement anti immigration radical. C’est encore un symptôme d’alerte, comme la première prise de position.  Il y a un lien très fort entre la situation engagée par la crise climatique et ces enjeux migratoires.

 

Que dit cette crispation violente, qui vise à gagner du temps politiquement, à diviser tous ceux qui n’auront pas les moyens de se protéger de la destruction des territoires ? Elle dit que pour tout le monde, le sol est en train de se dérober.

 

Nous risquons d’être tous « privés de terre« . La question politique se reconfigure donc radicalement, vers la question : comment atterrir et conserver un ancrage ? Ce que vivent les migrants annonce la future condition de tous, et la crispation identitaire, si elle ne répond en aucune façon aux questions posées, est la prescience de cette perte de sol, désormais partagée.

 

Nous sommes en réalité débordés par les deux bouts.  Les questions qui sont posées échappent à la souveraineté limitée du local, le repli n’a aucun sens. Et en même temps la planète est trop grande, trop complexe, pour nous permettre d’agir aisément, depuis là où nous nous trouvons.

 

La question du climat, et par conséquent du refus de la réalité de la crise climatique par les plus puissants, est l’horizon politique de notre temps.

 

Le discours des « modernes » entre donc en crise fatale.Jusqu’à présent, les conflits se formulaient entre anciens et modernes. Les modernes globalisaient, et renvoyaient les tenants du local au conservatisme, au passé.

 

La réaction, comme on le voit avec le Brexit, est la tentation de retour au local. Le problème est que c’est illusoire. Ce local là n’est pas celui qu’on espère.  Ainsi la tension entre le global et le local n’est plus une tension, mais « un gouffre« .

 

L’environnement n’est donc plus le décor de la politique, il est un acteur politique lui-même. Bruno Latour cherche les bonnes métaphores. Il dit par exemple que c’est comme si le décor du théâtre s’était mis à jouer dans la pièce. Déstabilisant.

 

Corollaires : la nature est désormais territoire. La géographie physique et la géographie humaine ne sont plus à distinguer. La notion d’environnement, même, comme réduction à ce qui nous environne, n’est plus pertinente.

 

La grande tâche politique est donc de transformer la réaction vers « le local » considéré comme repli illusoire, en politique du territoire. Ce qui est une intuition qu’on retrouve dans le concept de Zones A Défendre. Nous devons ainsi selon Latour transformer les affects politiques. Le partage du souci du terrestre peut et doit en tout cas constituer le ferment de nouvelles alliances sociales.

 

Le grand clivage sépare ceux qui se créeront des terres artificielles à eux, ils sont très peu, et ceux qui sont terrestres et doivent défendre la pérennité de la vie humaine, indissociable d’un territoire où ils sont en interaction avec d’autres éléments, d’autres êtres vivants que les humains. A l’âge de la question sociale succède l’époque de la question géo sociale.

 

Il y a eu un moment fugace, dans le passé, où un peuple s’est levé en se fondant sur une telle approche géo sociale. C’est le temps d’inauguration révolutionnaire des cahiers de doléances, qui a précédé la prise de la Bastille. Il est temps aussi d’interroger le passé, car une des exigences de la modernisation permanente a été de briser les transmissions. La notion de territoire implique aussi celle de continuité, avec le futur et donc avec le passé.

 

Saurons-nous passer d’un univers mental fondé sur le progrès continu, ou sur son implosion déstabilisante, à un univers dialectique où nous devons à la fois mondialiser notre point de vue tout en le territorialisant, sans opposer artificiellement le local et le global, mais en considérant qu’il s’agit pour nous autres et nous tous de vivre la même époque où la question climatique vient tout changer ?

 

En proclamant, au nom des siens, que peu importe ce que nous deviendrons, Donald Trump va peut-être, qui sait, être à son corps défendant celui qui aura suscité l’électrochoc nécessaire en cette direction.

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En Zone Des Tempêtes Et Des Désillusions – « Le Siècle Des Lumières » – Alejo Carpentier

hug.jpg« Le siècle des lumières » d’Alejo Carpentier est un grand roman classique de la littérature sud américaine, qui démontre que l’on a pu, au temps des avants-gardes (quand il écrit, en France on essaie le « nouveau roman »), réaliser de grandes fresques romanesques sur un canevas classique, sans sombrer dans l’anachronisme. Si Carpentier est considéré comme un des apôtres du fameux réalisme magique, on ne trouve pas cette verve là dans ce roman historique, qui semble plus réaliste que magique, nous transporte de Cuba à Cayenne, des clubs révolutionnaires parisiens à la guerre de course des français dans les caraïbes, de Pointe à Pitre en flammes ou dévastée par la tornade, au Madrid ensanglanté par la Grande Armée napoléonienne.

 

C’est plutôt un roman baroque sublime (le baroque, certes, est un ingrédient du réalisme magique), exaltant avec emphase la profusion naturelle caribéenne, la créativité incessante, culturellement (au sens anthropologique), de cette région de synthèse permanente, le lecteur devant d’ailleurs s’adapter devant la profusion qui lui est adressée dès les premières pages, presque asphyxiante, comme l’entrée dans une forêt tropicale.

 

C’est aussi un grand roman politique, sur la révolution française, mais plus largement sur tous les processus révolutionnaires, et leur lot de retournements, d’anges qui deviennent diables, de libérateurs devenant bourreaux. L’auteur nous parle sans doute du présent en prenant le détour de l’Histoire.

 

Quand Carpentier, homme cubain de gauche, écrit ce texte, la cristallisation, à tous les sens, du régime castriste se réalise, le Che est parti de l’île dans des conditions qui font encore débattre les historiens, et l’on a pu prendre connaissance du rapport Kroutchev. A travers les désillusions liées au reflux de la révolution jacobine, on peut déceler d’autres désillusions contemporaines. La désillusion qui emplit le roman n’est pas étrangère à sa couleur pré romantique. En écrivant son roman, Carpentier reprend aussi à son compte un certain esprit du temps de l’époque qu’il investit.

 

Comment écrire un roman historique fiable mais où la créativité du narrateur s’exprime à plein ? En prenant, comme Carpentier, le socle d’un personnage qui a existé, Victor Hugues, le Robespierre caribéen,  belle figure de transfuge social, dont l’habitus complexe aurait régalé Pierre Bourdieu, commissaire de la révolution (puis du directoire, puis du consulat, survivant comme un Fouché, car incontournable par son savoir-faire), en Guadeloupe, puis en Guyane, après une carrière de négociant ; et en l’entourant de personnages fictifs qui donneront une épaisseur humaine au roman.

 

Le personnage principal de la fresque n’est pas Hugues, d’ailleurs, auquel le lecteur ne se serait que difficilement identifié, même s’il en est un centre de gravité, mais l’idéaliste et honnête Esteban, asthmatique comme Guevara (?) témoin plus lucide des temps, acteur très en lisière des tumultes révolutionnaires, vite désabusé par ce qu’il voit à Paris, en province (il est envoyé au pays basque pour diffuser de la propagande révolutionnaire en Espagne), en Guadeloupe, à Cayenne.

 

La révolution française a irrigué les colonies françaises. Elle est venue, dans les caraïbes, se heurter à la présence espagnole, américaine aussi (épisode moins connu). Les incertitudes d’une révolution, avec ses coups de théâtre, ses retournements, ses performances de contorsionniste, prennent ici un relief particulier, dont l’absurdité saute encore plus aux yeux, à cause du décalage temporel d’un temps où certes le monde existe et préoccupe, mais où les communications ne sont pas encore assez performantes pour qu’il se perçoive comme unique et coordonné. Quand une missive arrive de Paris, il arrive que son auteur ait déjà la tête tranchée par la guillotine, qui trône aussi en outre mer.

 

Mais la révolution, alors qu’elle s’éteignait sous une cendre certes protectrice à Paris, avait semé ses germes dans les esprits de tout le nouveau monde.  De manière irréversible.

 

Les vies des êtres et celles des idées sont discordantes, et cette valse mal accordée produit un sentiment d’amertume pour ceux qui, sortis des préoccupations économiques vitales, rêvent d’épique, de sens, de sortir enfin de l’inertie déprimante du monde pré moderne. C’est le cas de trois jeunes héritiers commerciaux, Sofia, Carlos et Esteban, cubains qui vont rencontrer le négociant Hugues juste avant la révolution, celui-ci devenant leur figure tutélaire, et s’enlaceront à son destin à des degrés divers.

 

Oui, la révolution a apporté aux antilles l’abolition de l’esclavage.

 

C’est l’idée à laquelle se raccrochent les personnages idéalistes qui veulent sauver ces moments et justifier les têtes tranchées. Fugacemen. Mais elle a beaucoup déçu et ensanglanté, et produit du formel. Et les mêmes hommes qui ont apporté le décret de liberté ont du massacrer les marrons qui refusaient de remettre le collier.

 

Elle a révélé la faiblesse des hommes, ou au contraire leur courage à mourir ou payer au bagne pour des principes. L’Histoire, quand elle accélère et gagne en intensité, ne laisse plus beaucoup d’options aux individus. Leur vie privée est colonisée, ils sont contraints à choisir leur camp, l’insouciance n’est plus une possibilité. Ce qui vous plaçait sur un piédestal ce matin vous fait risquer la mort ce soir. Les personnages du roman sont sans cesse rattrapés par l’Histoire alors qu’ils voulaient y plonger eux-mêmes, avec l’illusion de la diriger.

 

Qu’est ce qu’un grand romancier ? Un auteur qui saisit à travers une histoire, des personnages dotés de psychologies pertinentes, des questions universelle, et sait les restituer dans la dimension du tragique ressenti dans l’intimité humaine. Roman de la désillusion, « le siècle des lumières » est aussi un grand roman de voyage, de découverte, d’exploration charnelle. Si l’on ne peut pas transformer l’humain à volonté, car le poids de certaines réalités échappe à toute influence idéaliste, on peut écumer le monde, certes y récolter de nouvelles désillusions, car l’on verra un certain nombre d’invariants. Les anciens révolutionnaires deviennent fréquemment de grands voyageurs.

 

Un grand romancier c’est aussi un génie cognitif.

Quelqu’un qui comme Carpentier synthétise tout ce qu’il voit, absorbe en lui l’abondance des sensations et ne les laisse pas filer sans les alchimiser. Qui peut dépeindre avec minutie et poésie un magasin de marchandises d’importation, comme un rivage, le pont d’un bateau en effervescence comme une émeute ensanglantée, avec le sens du moindre détail comme de la forme et du mouvement général. Une acuité de l’oeil mariée à la maîtrise de toutes les nuances de la langue.

 

Alejo Carpentier est de la trempe des plus grands romanciers de son siècle, qui ne fut pas des lumières, plutôt des ténèbres. Mais que les créateurs ont constellé d’étoiles éclairant nos propres nuits de doute. Car ces ancêtres évoqués par Alejo Carpentier, en nous offrant certes des espaces de liberté, nous ont laissé aussi, par leurs échecs fracassants, dans le scepticisme.

 

Les révolutionnaires de 89 ont ouvert une immense boîte de pandore, pour le pire et le meilleur. On a osé nous dire, c’était François Furet, qu’elle était « finie ». En sortant le monde de sa torpeur, de l’ordre incontestable, elle résonne dans toute l’époque moderne. Entendez encore ces échos.

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Si loin ils parlent aussi de nous – «  La plus vieille religion », Jean Bottéro

téléchargement (5)Nous pensions que Dieu était mort. Mais il s’agite sacrément. Peut-être sous des formes zombies, c’est à discuter. Son « reboot » est peut-être un dernier sursaut de réaction face à la modernisation qui finira par avoir raison d’elle. Peut-être qu’elle ne pourra plus rien féconder en termes de civilisation. Qu’elle ne pourra seulement, par des élans fanatiques réactifs, que détruire. A cet égard on voit que l’élan révolutionnaire iranien, tout radical qu’il ait été, semble ne pas résister, fondamentalement, à une érosion sans spectaculaire mais bien réelle, comme sapée dans le cœur même de la société.

Il n’est donc pas inutile d’aller vers le passé, d’interroger, ici et là, ce qui rend si puissant le besoin de religion. C’est ainsi que j’ai eu la curiosité de lire Jean Bottéro, et son livre « La plus vieille religion », portant sur le premier système religieux historique, c’est-à dire nous offrant un témoignage écrit – puisqu’il prend forme dans la société même qui invente l’écriture. La religion mésopotamienne, née sur cette terre aujourd’hui on ne peut plus meurtrie et dévastée, depuis quinze ans, l’Irak. L’observer en dit long sur les caractéristiques de toute religion.

La religion mésopotamienne est comme toute religion un phénomène sociologique. Elle vient nouer des liens sociaux. Mais l’Historien a le soin de ne pas opposer social et individuel. La religion s’ancre aussi dans la foi de chacun, dans les pratiques individuelles. Il convient donc de distinguer les structures apparentes d’une religion et « le sentiment religieux ». Toute religion se lit aussi à travers des récits, dont s’emparent ensemble les croyants : des mythologies.

Nous sommes 4000 ans avant notre ère… Tout de même. C’est par la rencontre, n’en déplaise à nos identitaires, que se produit l’évènement. La Mésopotamie, si elle connait des « ennemis », ne connaît pas du tout le racisme. Ce qui au passage nous dit que ce n’est pas une fatalité. Le croisement des sumériens et des akkadiens qui vivaient déjà là, sémites , sera décisif. A ce carrefour culturel s’ajoute la découverte de l’irrigation artificielle, qui conduit les cités Etats à se confédérer. La religion apparaît ainsi à la fois comme superstructure du politique et donc de l’économique, on le verra, elle est clairement un outil de fortification du pouvoir royal, et un résultat de dynamiques culturelles qui créent du nouveau.

Parler de religion, c’est donc parler de fonctionnement du social, et parler d’énergie du politique. Même si la sphère religieuse a sa vie, autonome, propre, elle est d’abord un reflet. C’est ce que l’étude dépassionnée d’une religion ancienne, sans enjeu présent, démontre.

Le grand nouveau, c’est l’écriture, qu’on pense inventée vers l’an 3200. Elle naît elle aussi comme superstructure, puisqu’elle est au départ une « auxiliaire de la comptabilité ». Sans doute inventée par les sumériens, elle aura un bel avenir… mais pas les sumériens, dont on ne trouve plus trace spécifique, après le troisième millénaire. Merci et adieu. Très vite les hommes sortent l’écriture de la comptabilité cependant, et se mettent à utiliser les glissements de sens, bref à faire de la poésie, qu’ils mettront grandement au service de leur travail inlassable de séduction des dieux. C’est d’abord le cunéiforme qui s’installe, l’alphabet, venant de Syrie, apparaissant vers 1500. Les phénomènes se superposent, comme on a gardé un peu le minitel… Le dernier document cunéiforme trouvé date tout de même du premier siècle après JC.

On dispose de nombreuses sources, mais en même temps elles ne couvrent pas toute la vie sociale. Ce qui apparaît nettement c’est que la religion est omniprésente. C’est une société très différente de la nôtre. J’ai songé au « Médée » de Pasolini, et à la rencontre ente Thésée et la société archaïque où il va dérober la toison d’or. Le sentiment d’étrangeté qui règne dans le film. Ces gens si loin dans le temps paraissent parfois si intelligents, si fins, si proches de nous aussi (bien que nous ne soyons pas toujours très brillants…), mais on ne doit pas mésestimer le fait qu’ils vivent dans une cosmologie très différente. La transcendance n’est pas pour eux un vain mot. L’Historien doit donc garder en tête « l’énorme hiatus » entre eux et nous tout en nous permettant de les comprendre.

Ce n’est pas une religion mystique, mais qui reconnaît l’omnipotence des dieux, avant tout. Dans l’épopée de Gilgamesh, on lit « Aucun dieu n’est passé près de moi ? Alors pourquoi suis-je pris de panique ? ». Les dieux sont puissants, on doit louer leur autorité. Mais ils sont aussi indulgents envers les hommes (sinon la vie serait désespérante). L’idée est absente, d’une divinité intérieure à l’Homme. Cela viendra plus tard dans l’histoire de l’humanité. Pour le moment les dieux sont quelque part dans le ciel, ils sont des Seigneurs surpuissants. C’est une religion anthropomorphique (pas de symboles animaux). Les dieux ont des corps. Ils se marient et ont des enfants, fondent des dynasties (le modèle dynastique est ainsi naturalisé). Ces dieux ressemblent bien souvent aux dirigeants politiques…

Cette religion frappe par son pragmatisme. Elle est quasiment « hénothéïste ». Cela signifie que dans le cadre polythéïste, chacun a son ou ses dieux de prédilection, qui renferment de fait toute la divinité. Cette religion accumule les dieux. Quand de nouveaux dieux arrivent, portés par exemple de l’extérieur, elle les agrège. Si un Dieu devient plus puissant, on ne supprime pas l’ancien dominant, on « cumule ». La mésopotamie a ainsi créé un immense panthéon où l’on a plus décompté jusqu’à deux mille noms, mais les versions varient. Les dieux mésopotamiens sont dieux de tous les hommes. Mais les panthéons étrangers ne sont pas illégitimes. Les étrangers ont leurs dieux, c’est un fait, et on le reconnaît aisément. Tout se passe comme s’il y avait des fonctions divines, le changement de nom n’est pas un drame du tout.

Ce panthéon est, comme la société, hiérarchisé strictement (et ainsi légitime la hiérarchie terrestre, dont il est la projection évidente). Il y a évidemment les dieux les plus importants, comme Anu, Enlil, Marduk. Ce dernier, au fil du temps, deviendra le plus important, mais sans porter atteinte à Anu.

Ces dieux sont immortels… Sauf qu’ils peuvent mourir si c’est une histoire entre dieux qui les font mourir.

Il y a des démons, mais pour ne pas salir les dieux, ce qui est trop anxiogène, on les caractérise comme une catégorie intermédiaire entre les dieux et les hommes. Ils réclament des exorcismes.

Comme plus tard, dans les mythologies grecque et romaine, les dieux sont faillibles. Ils ressemblent de ce point de vue aux humains. Ils jouent de mauvais tours, ils ont des envies, etc… Ainsi en est-il de cette déesse qui a sans doute influencé Aphrodite, « Istar », déesse de l’amour libre. Séductrice incorrigible.

Où sont les dieux ? Les mésopotamiens semblent conscients de cette difficulté à les localiser. Alors ils sont pragmatiques encore, et souples. Les dieux sont au ciel, dans les temples aussi, on les rattache à un secteur de l’existence (l’agriculture par exemple) ou plus tard à des étoiles et des constellations.

Ces dieux, qui ont décidé de créer l’homme, pour les honorer et travailler pour eux, sont très interventionnistes dans le monde. Ils conçoivent des plans, que l’on peut essayer d’interpréter (d’où la fonction des devins, qui permettent de lutter contre l’angoisse de l’incertitude face à ces planifications de l’avenir). La religion semble bien s’ancrer dans la condition humaine tissée d’angoisse, car devant se coltiner une conscience du passé et de l’avenir. Il y a la divination inspirée, les dieux choisissant un vecteur pour annoncer. Par exemple un délire verbal, et la divination déductive, d’étude, qui met en relation des évènements passés et ce qu’ils ont annoncé, et qui tient lieu ainsi d’immense jurisprudence. On consulte ainsi des spécialistes de cette divination qui établissent aussi d’immenses listes. Apparaîtra ainsi l’astrologie. Les souverains en feront grand usage.

Ces dieux ont un prix. Il faut s’occuper d’eux. On leur voue des temples considérables, telle la fameuse tour de Babel à Babylone. Qui magnifient les villes. On leur offre des victuailles, des chars…. (qui disparaissent, les prêtres ne disant pas ce qu’ils deviennent). Il y a une prêtrise, mixte d’ailleurs, mais pas tour à fait professionnelle à cent pour cent. Il y a un calendrier liturgique fourni, notamment par les mariages divins. Ces fêtes sont d’étonnantes célébrations de l’amour, assez éloignées du caractère puritain des religions contemporaines. Voici un extrait d’un chant de mariage divin :

«  Je voudrais, mon lion que tu m’emportes en ta chambre !

Laisse-moi te donner mes caresses, ô mon chéri

Mon doux chéri, je voudrais être abluée de ton miel

Dans la chambrette, emplie de suavité

Jouissons de ta beauté merveilleuse »

La religion mésopotamienne n’impose pas de morale. C’est une invention de Moïse. La morale de chacun s’inscrit dans un entrelacs d’obligations sociales qui ne sont pas connectées à un dogme religieux. La morale s’appuie plutôt sur la prudence, sur des valeurs, disons, d’un peuple de commerce.

Cette religion s’appauvrira, le nombre des dieux se restreignant. Et puis, au fil des conquêtes politiques, de la marginalisation de Babylone, des arrivées des perses, d’Alexandre, elle disparaîtra. La langue qui portait cette civilisation, l’araméen, reculera. Elle aura influencé, sans nul doute, le judaïsme le plus ancien, par la circulation des populations sémites. Dans la bible, la création du monde découle, comme chez les mésopotamiens, d’un combat avec la mer. Le Dieu unique, non anthropomorphe (il y a bien des différences fondamentales entre la religion mésopotamienne et le judaïsme) créera aussi l’homme à partir de l’argile, comme Marduk. L’astrologie constituera un héritage durable de la religion mésopotamienne.

La chute de la civilisation qui inventa l’écriture et nous parle, par écrit, d’une religion qui inaugure l’Histoire, mais qui puise dans un passé dont on ne sait pas vraiment les origines, sinon à travers des traces archéologiques bien moins parlantes, suscitera une véritable explosion religieuse, pendant longtemps. Jusqu’à ce que les monothéismes, lentement, reconstituent un paysage plus homogène. Pas certain qu’ils aient jusqu’ici été aussi « ouvertes et raisonnables » que ce polythéisme mésopotamien ancien, qui comme plus tard celui des romains, aura évolué peu à peu vers une teneur plus consciemment mythologique. Donc, allégorique, peu ou prou. Tout près de la liberté.

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De la précieuse dialectique anti identitaire de Franz Fanon – Retour sur « Peau noire, masques blancs »

fanon3« Celui qui cherche dans mes yeux autre chose qu’une interrogation perpétuelle devra perdre la vue ; ni reconnaissance ni haine » .

Les œuvres de Fanon sont nerveuses, électriques. La révolte jaillit dans une prose pressée, dense, ballottée ; trop parfois, jusqu’à l’hétérogénéité à la lisière de l’anachronisme. Bien qu’il s’agisse d’Essais qui n’esquivent pas les détours théoriques les plus subtils, et dont la cohérence ne s’évapore pas.

Un homme pressé, Fanon, ce qui ressort de son style, comme s’il avait prescience de sa rapide disparition de ce monde, son temps compté. Le nazisme a été vaincu, l’oppression abjecte, multiforme, doit suivre dans le ravin des mauvais souvenirs historiques. Il faut battre le fer tant qu’il est chaud. Les chants de liberté qui résonnent sur les cités libérées doivent bondir d’écho en écho pour apaiser le monde de ses souffrances morales.

Cette intuition selon laquelle la boîte de Pandore a été ouverte est si juste. La décolonisation va venir, et ce n’est pas à cause de cette génération des pionniers qu’elle décevra. Leur combat était juste, car le bilan de la colonisation ne tient pas à sa comptabilité mais à son sens, même, qui est la subordination fondée sur la proclamation de la supériorité occidentale. Fanon va être un des théoriciens les plus affûtés de l’épopée libératrice.

Cette nervosité de la syntaxe chez Fanon signifie aussi peu de temps pour écrire, sans doute, quand on est homme d’action, un thérapeute d’abord. On prend des notes, on les remanie certainement avant de les publier, avec un sentiment d’urgence qui transparaît. L’écriture est un moment dans la lutte.

On retrouve le même jaillissement de révolte transformée en pensée, dans la prose théorique de Fanon, dans la poésie charnelle de Césaire, œuvre dont il assume la pleine influence. C’est une matière inflammable, qu’il faut manifestement ne pas conserver par devers soi.

J’aime les idiosyncrasies. J’aime son idiosyncrasie. Ce chantre de la négritude, psychiatre, militant révolutionnaire, qui cite sans cesse Freud et Sartre, fut engagé dans les FFL où il eut une conduite héroïque. Un Martiniquais impliqué, jusqu’à l’expulsion, jusqu’à renier sa nationalité française, dans la lutte pour l’indépendance algérienne. Jamais à sa place ce Fanon. Ou plutôt toujours à la sienne. Là où on combat l’injustice.

Les identitaires qui le citent en se drapant dans la toge rouge de la victime éternelle ne méritent pas une seconde le titre d’épigone. Que les admirateurs du sinistre Dieudonné, par exemple, lisent Fanon, quand il dit :

« L’antisémitisme me touche en pleine chair, je m’émeus, une contestation effroyable m’anémie, on me refuse la possibilité d’être un homme. Je ne puis me désolidariser du sort réservé à mon frère ».

Le ton unique, articulant la radicalité de la négritude et l’ambition de la plus large fraternité, est donné dans ce « Peau noire, masques blancs » ou il s’adresse aussi durement aux noirs qu’aux blancs :

« Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi « malade » que celui qui les exècre ».

Et plus loin dans le livre, sous le patronage de la pensée hégélienne, qu’il synthétise à sa sauce unique avec le freudisme :

« le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité se comportent tous deux selon une ligne d’orientation névrotique ».

Dès les années cinquante, donc, les identitaires sont renvoyés dos à dos par la pensée de la négritude telle que la prolonge Fanon, et certainement pas au profit d’une approche pacifiste bêlante, c’est le moins que l’on puisse dire. Car Fanon, engagé auprès du FLN écrira « les damnés de la terre » aussi, âpre livre où la libération est au bout du fusil. Il faudra affronter l’autre, s’entre tuer, pour ouvrir un nouveau chemin de fraternité plus élevée.

Ce drame, Fanon en sera tout à fait conscient. En lecteur de Hegel et de Marx, il considère, avec ce qu’on pourrait appeler un fatalisme, mais qui s’est avéré lucide, que l’économie de la tragédie ne saurait s’envisager. L’Histoire doit se franchir.

Il entretiendra pourtant, malgré les appels à la lutte la plus implacable, cette dialectique rare entre le plus grand esprit de révolte contre l’oppresseur et l’affirmation de la solidarité d’une espèce humaine unifiée. Ces éléments, dans son esprit, ne se déliaient jamais.

La difficulté, nous la connaissons depuis, c’est de refermer les plaies du combat libérateur, surtout quand de part et d’autre certains n’ont aucun intérêt à les cicatriser mais à y enliser la pensée.

Et pour être plus clair encore Fanon ajoute:

« nous estimons qu’un individu doit tendre à assumer l’universalisme inhérent à la condition humaine ».

Le psychiatre antillais nommé en Algérie française, qui a pris des mains de l’oppresseur les outils de la critique, réalise donc très vite intellectuellement, dès « Peau noire, masques blancs », en 1952 (il a vingt sept ans à peine! Mais il mourra avant la quarantaine), ce que Malcom X, finira par considérer en cheminant dans une existence malheureusement toute aussi courte que Fanon.

Là où il y a domination, c’est par le détour de la rupture que l’on peut revenir à l’universel. On ne rompt pas pour devenir raciste soi-même. Mais il y a, à l’égard d’une domination, une étape où l’on ramasse ses propres forces.

On doit ainsi abandonner la honte d’être noir, tout en conservant à l’esprit que « l’âme noire est une construction du blanc ».

Oui, il y a « complexe » noir. Mais il n’est pas une quelconque essence du noir. Il s’enracine dans la domination historique. Et il peut être dénoué. Fanon ferraille avec les analyses chafouines d’un Octave Mannoni, qui déplore la larme à l’oeil les méfaits de la colonisation et de l’esclavage, mais ajoute que celui qui a été dominé ne l’a pas été pour rien. D’une certaine manière tout en lui aspirait à cette domination.

Le noir est tenaillé. Comme dans l’ascension sociale, d’ailleurs (le transfuge est bien au social ce que l’exil est à la géographie. Et Fanon, lui, combine exil social et exil chez le Blanc), quand un antillais revient au pays natal, il est dans une double impasse. S’il « singe » l’européen, on le réprouve, s’il s’enferme dans le « patois » pour prouver qu’il est toujours d’ici, alors il nie son devenir, ce qu’il a du apprendre pour s’ouvrir les portes, et confirme son essence. Ces tiraillements font dire à Fanon que les amitiés antillaises ne durent pas souvent à la métropole, de son temps.

Mais le chemin de l’universel est long. Il importe d’abord de briser la domination et la honte. Que le noir cesse de vouloir être reconnu comme Blanc. Cette maladie que Fanon analyse, à travers des cas cliniques ou l’analyse de romans d’amour en échec entre noirs et blancs.

S’il veut être reconnu par le Blanc, comme le plus proche du Blanc possible (ainsi le racisme s’étale, envers le « plus noir » pour le « moins noir »), c’est que l’étant Noir a été sali, détruit, ravagé. Le Noir est un non être. Il ne peut vouloir se définir que par le Blanc. Il aimerait parfois disparaître, comme le héros de « La tâche » de Philip Roth, qui tente de profiter, bien que noir, de sa blancheur de peau exceptionnelle, ce qui se retournera – c’est un comble – contre lui quand on l’accusera de discrimination anti minorités à l’université.

L’universel en passe ainsi par un détour de reconstitution d’un Soi. Fanon écrit ce très beau passage, d’inspiration intime, lui qui a vécu l’exil parisien :

« Je voulais simplement être un homme parmi d’autres hommes. J’aurais voulu arriver lisse et jeune dans un monde nôtre et ensemble l’édifier (…) D’aucuns me reliaient aux ancêtres miens, esclavagisés, lynchés : je décidai d’assumer ». Quelle fulgurance dans la synthèse ! C’est tout le parcours possible, encore incertain, contradictoire, d’un mouvement de libération, que Fanon déroule en une seule phrase.

Mais avec un réalisme cru, il est conscient de la nécessité d’une étape de repli, avant le rebond vers l’universel. Le tout est de ne pas s’y enliser. Mais le devenir psychique comme le devenir politique ne peuvent pas sauter, n’importe comment, par pur idéalisme, certaines étapes. C’est dans le processus de lutte que la conscience s’éclaircit. MLK évolue vers Malcom, Malcom évolue vers MLK. Au terme des expériences douloureuses.

Et sans doute le temps est venu aujourd’hui de rebondir.

« J’ai à peine ouvert les yeux qu’on avait bâillonnés, et déjà l’on veut me noyer dans l’universel (…) j’ai besoin de me perdre dans ma négritude.De voir les cendres, les ségrégations, les répressions ».

L’analyse de Fanon est magistrale en ce qu’elle montre l’ « identité » du nègre comme le fruit des projections du Blanc. De ses projections sexuelles d’abord. Le Noir est son étayage. Donc le Nègre par cet effet, est « comparaison ». « Les Antillais n’ont pas de valeur propre ».

Reste que le vœu de Fanon, sans aucune ambiguïté c’est d’en finir. C’est de :

« survoler ce drame absurde ».

Le verbe survoler a toute son importance.

Au-delà du conflit, donc. Même s’il est nécessaire d’en passer par le conflit, notamment face à la colonisation.

La lutte contre l’oppression des noirs, ou de quiconque, s’intègre ainsi dans la perspective de l’universel. « Je suis un homme et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre »

Et Fanon d’aller plus loin. De ne se réclamer d’aucune créance. « Il n’y a pas de mission nègre. Il n’y a pas de fardeau blanc ». Il scandaliserait aujourd’hui (on est toujours plus tolérant avec les statues et les mythes, désireux de se les approprier pour en recevoir l’onction), en déclarant qu’il n’a ni droit ni devoir de réparation. En existentialiste aimanté par Sartre, il assume la liberté. L’avenir. L’existence, comme être dans le monde, parmi les hommes. Et non confite dans la matrice du passé.

Forward, a dit un autre homme noir.

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L’humain Au Delà De L’Humain -« Comment Pensent Les Forêts », Eduardo Kohn

avilaSi l’anthropologue Eduardo Kohn, qui signe ce livre profond, doté d’un titre qui n’a rien de métaphorique, « Comment pensent les forêts », a vu la trilogie du « Seigneur des anneaux », il a du afficher le large sourire du sentiment analogique. En effet, les hommes y gagnent une bataille majeure contre le Mal grâce à l’intervention des arbres géants qui admettent que leur sort et celui de cet humain qui les abîme sont indissociables.

C’est bien de la nécessité d’explorer une continuité entre l’au- delà de l’humain et l’humain, que le chercheur nous parle, considérant que certains aspects que nous pensons proprement humains, ne naissent pas de rien, mais sont prolongement d’une « pensée vivante » qui commence avec le vivant. Nous ne décelons pas d’anti spécisme vulgaire chez cet auteur, cependant, mais l’idée, partagée avec les indiens côtoyés au très long cours, que l’humain ne se conçoit que dans « une écologie des Sois » qui intègre l’humain et le dépasse.

En décrivant des scènes simples de la vie quotidienne à Avila, à la lisière andine de l’Amazonie équatorienne, Eduardo Kohn, en observant des moments de chasse, des récits de rêve, les rapports que les « runa puma » d’Avila instaurent avec leurs chiens, l’utilisation d’un langage fondé largement sur l’ « indiciel » (quand un mot se rapproche du bruit naturel du phénomène évoqué), l’auteur théorise une anthropologie qu’il qualifie d’ « au delà de l’humain ».

C’est que cette forêt, celle des « hommes jaguars », colonisée très tôt pourtant (l’animisme en intègre fortement les traces, les esprits maîtres étant blancs), multiplie les interactions entre homme et animal puisque aucune nourriture n’est achetée à l’extérieur de la zone. C’est le lieu privilégié d’observation, auprès d’un peuple animiste, de relations qui ont commencé avant même la survenue de la communication humaine. Une première frontière éclate d’emblée, celle entre nature et culture, qui n’a pas de sens ici.

Le livre nous invite à considérer que la pensée n’est pas le monopole de l’humain. Il existe d’autres formes de pensées, dont émerge la nôtre. Le début du livre fâcherait sans doute un lacanien, pour qui l’humain est langage par dessus tout

En allant débusquer ce philosophe, Charles Peirce, l’auteur insiste sur le fait que la sémiologie excède l’humain. En réalité,toute vie est « intrinsèquement sémiotique », elle informe, elle est interprétée. Les habitants d’Avila passent beaucoup de temps à penser dans la perspective des autres Sois. Il s’ensuit par exemple qu’ils sont très attentifs à leurs propres rêves, aux songes de leurs chiens, et se lèvent la nuit pour commenter, comme sur un divan de la Mittle Europa, les associations qu’il y ont trouvées.

La forêt est forêt de signes. En reprenant les concepts de Peirce, Eduardo Kohn évoque les signes premiers que sontles icônes (la ressemblance à un phénomène), et lesindices (le signe que quelque chose qui s’est déjà passé peut se passer). La faculté de représentation existe ainsi au delà de l’humain. Un singe laineux qui entend un palmier craquer réagit, il bondit. Une chaîne de sens se met en place, pensée vivante. Nous sommes aux antipodes de l’animal machine de Descartes, d’un monde où les fins seraient dictées de l’extérieur. Ce monde enchanté là est composé de Sois produisant des Signes, des représentations,, des interprétations. Le futur est donc présent, sans cesse, dans le présent. Le monde des esprits, que l’on rejoint dans les songes, est une fenêtre sur le futur, à travers les présages.

Le monde est constitué de Sois. La difficulté est de concilier cette conception avec la prédation. Ainsi, si un jaguar vous regarde, il faut lui renvoyer ce regard, ou bien il vous voit comme viande déjà morte , « Cela », et non comme un autre Soi. .

La pensée de l’avenir n’est pas monopole de l’humain. Mais le passé, les morts, les lignées interrompues sont aussi présentes à cette pensée vivante. Au regard du darwinisme, un tamanoir emprunte aux formes des tamanoirs passés, et aux tamanoirs non sélectionnés. Dans ce monde, la vie et la pensée vont au delà de la mort, puisqu’elles informent. Quand nos pensées vivent dans l’esprit des autres, c’est un peu de nous qui survit ailleurs. Ce que les philosophes stoïciens, qui nous consolaient en prétendant que nos vies minuscules trouvaient leur écho dans l’immensité infinie du cosmos et de l’avenir, disaient aussi. En observant l’Amazonie, c’est notre rapport aux générations futures qui est inévitablement questionné.

C’est peut-être ce que François Mitterrand a voulu signifier avec son fameux et sibyllin : « je crois aux forces de l’esprit, et je ne vous quitterai pas ».

Le langage des runa puma est instructif car basé souvent sur de l’indiciel. Ainsi quand une pierre tombe dans l’eau on dit ‘ « tsupu » qui évoque le son de l’entrée dans l’eau du minéral. On se tient ainsi tout près du signe indiciel qui sert aux animaux. La continuité entre l’humain et l’animal se manifeste au mieux, le dualisme radical n’a pas été entériné.

J’aime particulièrement un beau passage, sans doute pudique, car l’auteur nous dit semble t-il ce qui le motive, intimement, dans sa recherche. Ce monde amazonien lui paraît une antidote aux crises d’angoisse. Qu’est ce qui se manifeste dans la panique sinon la séparation induite par la capacité symbolique de l’humain ? L’angoisse est le produit de « la pensée symbolique qui s’emballe ». Elle se ressent comme une aliénation, une incapacité à être ici et maintenant, localisé. Un sentiment de désarrimage qui conduit au malaise.

Et l’auteur de trouver cette belle formule anti cartésienne :

«  Je pense, donc je doute que je suis ».

Il raconte avoir vaincu une panique en observant un oiseau. Ceci l’a conduit à interpréter de l’iconique, à revenir à une pensée en continuité avec le monde, connectée avec une réalité plus large grâce à une sémiologie non séparée de celle de l’ensemble du vivant. Les sophrologues apprennent aux angoissés à revenir ici et maintenant. C’est ce que favorise l’ontologie d »immersion constante des peuples animistes. Ici, le lacanien que j’évoquais plus haut, fâché quand il lisait que le langage ne fondait pas l’humain, se ranime peut-être en constatant qu’il est reconnu que la pensée symbolique engage un deuil douloureux par la distinction entre signifiant et signifié. Que l’humain est celui qui sépare les mots et les choses. Mais l’anthropologue nous indique que l’humanité a su lisser ce clivage .

On peut se demander si tout anthropologue ne cherche pas avant tout à apaiser en lui, par son mode de vie oscillant entre partage d’expériences et spéculation abstraite, un esprit tiré vers le théorique. E . Kohn esquisse ici une anthropologie thérapeutique, en même temps que politique. Car bien évidemment, ce qui est en cause, c’est notre attitude face à l’Anthropocène, cet âge du retournement où après avoir domestiqué la nature, l’Homme en devient le moteur par son mode de vie singulier.

Ce qui ne peut pas être appelé ici une « culture », puisqu’elle s’enchâsse dans la nature, efface ainsi un clivage, nous rappelle que nous ne pouvons être humains que dans la continuité d’une globalité vivante. En l’écrasant sans l’écouter, nous risquons notre assise. « Runa puma » signifie « personne jaguar ». Les humains de là bas se qualifient de « personne ». Un Soi pareil à un autre Soi, en communication profonde avec lui.

La richesse de ces gens qui semblent si pauvres, c’est bien une très enviable fluidité de la vie.

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Comme un avion sans cap -« L’opium du ciel »- Jean-Noël Orengo ; paru dans la Quinzaine Littéraire

drone-photos-show-immense-size-hong-kong-3« L’opium du ciel », roman de Jean-Noël Orengo, ne marquera sans doute pas l’histoire du roman. Il mériterait cependant sa place dans une illustration future des mœurs de notre époque et d’une littérature qui en est le fruit. Au départ, on peut être séduit et attiré par l’idée de départ : choisir un drone comme narrateur. On ne saurait en effet réhabiliter avec plus d’à-propos contemporain la notion de narrateur omniscient. Belle idée.

Ce drone va raconter sa propre vie, qui commence de nos jours et semble se prolonger jusqu’en des temps apocalyptiques peu éloignés. Rien qu’en cela le roman est symptomatique. Une grande partie d’entre nous ne doute pas de la fin des temps, ne pense plus à la manière de l’éviter, mais songe déjà, par la description, à en apprivoiser l’angoisse, ou à s’en délecter, je ne sais.

Le drone peut tout survoler, il zoome, il télécharge tout ce qu’il veut et s’infiltre dans les réseaux. D’où l’intérêt de son choix pour peindre une époque, la nôtre en particulier, celle des relations immatérielles, mais non pas virtuelles, confusion que l’auteur ne réalise pas. Ce drone, qui finira par s’appeler Jerusalem est un hybride unique, recomposé d’un modèle militaire chargé de liquider des djihadistes au Moyen Orient, et d’un modèle domestique, de ceux qui se vendent aujourd’hui à la FNAC, importé sur ce théâtre de guerre par une de nos fameuses « radicalisées » converties. Elle réalisera l’alliage avec les restes du drone américain pour le retourner contre le camp adverse. Puis tombant aux mains d’anthropologues marginaux mais brillants vivant dans une sorte de communauté incertaine, le drone accédera, connecté à la toile, à une immense connaissance, à la conscience de soi, et aux préoccupations de ses nouveaux maîtres, dédiés à prouver que les premières manifestations du déisme impliquaient une figure féminine, qu’en remontant les pistes juive et hindouiste on peut en retrouver la trace.

C’est l’oubli de ce pôle féminin transcendant, qui impliquait toute une conception féconde du monde, pour le drone comme pour ses parents d’adoption, et peut-être pour l’auteur, je ne sais, qui expliquerait nos malheurs, nos guerres. Le monothéisme patriarcal, voilà l’ennemi. Ce qui suppose d’ailleurs que la religion soit le vrai motif, premier, de la guerre, ce dont on peut légitimement douter. On peut aussi prétendre qu’il n’en est qu’un motif de mobilisation.

Et puis le drone nous entraînera plus loin, jamais rassasié, attiré vers l’Est, comme la richesse, comme Alexandre le Grand, s’autonomisant peu à peu, grâce à une intelligence artificielle densifiée, s’intéressant aux amours et à une sexualité qui le fascine d’autant qu’elle reste inaccessible à sa réalité machinique.

Il ressort de cette lecture, malgré l’affirmation féministe embryonnaire, un certain nihilisme. Et d’ailleurs, si on en revient au titre lui-même, il exprime parfaitement un certain nihilisme de refuge. Notre époque ressemble à une mangrove entremêlant l’électronique, la chair et l’acier. Un immense chaos, dominé par un inceste glauque entre la technologie et la spiritualité qui contre toute attente a survécu à la science et a même retrouvé de sa vigueur comme le prévoyait Malraux.

Les êtres humains s’y perdent, leurs sentiments y sont atrophiés, la mondialisation paraît tout écraser, en même temps que les cloisons, semblent infranchissables pour beaucoup de personnages croisés. Seul le drone a accès à la mobilité, à la liberté. Il semble attachant pour ses propriétaires successifs, de ce fait, car il vole pour eux, assignés par la lourdeur des fonctionnements sociaux devenus extrêmement baroques. « L’opium du ciel » semble bien le symptôme d’une époque dépressive de trop de réalité, de surplus d’information, de trop de perception, alors que la liberté de mouvement réelle est corsetée. La sexualité, comme souvent dans la littérature de notre temps, y est décrite comme sale, vectrice de Thanatos. Sans doute cela est-il imputable à la frustration du drone, mais tout de même. On retrouve un goût de l’érotique scabreux qui semble un passage trop souvent obligé dans la littérature contemporaine.

La partie la plus réussie du roman à mon sens met en scène un drone qui veut tisser des relations humaines et se fabrique des avatars sur le réseau social. L’auteur en démontre une belle connaissance, et en explore les aspects les moins étalés. Ce qui se passe en « MP », souvent l’essentiel.

La forme de ce symptôme d’époque est cohérente. C’est nécessairement une écriture très baroque, fourmillante, dense, jusqu’à la limite dangereuse de l’indigeste qu’elle ne franchit certes pas, mais prend le risque de tutoyer. Encore ici, le roman a valeur de symptôme. On dirait que pour l’édition, la capacité au baroque, la densité du langage, la réhabilitation de mots négligés, l’usage de lexiques spécialisés infusés dans le romanesque, tiennent lieu de valeur littéraire. Ajoutons-y du sordide, du pessimisme, du nihilisme, de l’érudition, et nous aurons alors un texte à publier sans aucun doute. Malgré tout ce talent certain, étalé par Jean-Noël Orengo, on peut se demander, néanmoins, ce qui fait sens pour le lecteur. Le lecteur, en tout cas, se le demande. Il faut voir comme on nous parle.