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Petite Pause Poétique – Avec Alain Bashung -« La Nuit Je Mens

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On m’a vu dans le Vercors
Sauter à l’élastique
Voleur d’amphores
Au fond des criques
J’ai fait la cour à des murènes
J’ai fait l’amour, j’ai fait le mort
T’étais pas née

À la station balnéaire
Tu t’es pas fait prier
J’étais gant de crin, geyser
Pour un peu je trempais
Histoire d’eau

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m’en lave les mains
J’ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho

J’ai fait la saison
Dans cette boîte crânienne
Tes pensées
Je les faisais miennes
T’accaparer seulement t’accaparer
D’estrade en estrade
J’ai fait danser tant de malentendus
Des kilomètres de vie en rose

Un jour au cirque
Un autre à chercher à te plaire
Dresseur de loulous
Dynamiteur d’aqueducs

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Effrontément
J’ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho

On m’a vu dans le Vercors
Sauter à l’élastique
Voleur d’amphores
Au fond des criques
J’ai fait la cour à des murènes
J’ai fait l’amour j’ai fait le mort
T’étais pas née

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m’en lave les mains
J’ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m’en lave les mains
J’ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho

S’il est un héritier du mouvement surréaliste c’est bien Alain Bashung. Qui peut prétendre au qualificatif de poète sans sourciller.

Il y a ce génie  sous sa plume de conduire un texte selon le principe de deux lignes parallèles, de s’imposer une contrainte au départ, un lien non pensé sans doute, associé, entre deux plans, en maintenant la possibilité d’autres sentiers ouverts.

Ces plans vont servir de structure obligée au développement ultérieur de l’inspiration, et permettre le jeu des associations nouvelles, des analogies, l’auteur se jouant aussi bien du signifiant, du signifié que des sonorités. C’est un texte de chanson, qui plus est, indissociable de la musique qui l’habille.

Dans ce texte superbe, dense et riche malgré sa brièveté, c’est le double fil du souvenir de la résistance et d’une lettre d’amour à une femme perdue, qui est tiré. Mais chez Bashung c’est le signifiant qui est à l’honneur, toujours, d’abord, semble t-il, dans l’inspiration. Comme en une séance freudienne.

Le double fil n’est sans doute pas simplement un prétexte poétique. L’amour est tout aussi sérieux qu’un combat à mort. Les notions se télescopent, « j’ai fait l’amour, j’ai fait le mort« . Et si nous ne sommes plus des héros, il nous reste ce front à vivre. En temps de paix la condition humaine reste ce qu’elle est. Pour autant, le texte évoque aussi la légèreté du présent, cette fois-ci opposée à la résistance d’autrefois ( des kilomètres de vie en rose/station balnéaire/j’ai fait la saison/un jour au cirque).

La dualité entre la gravité et le léger est là tout de suite, par l’opposition entre le glorieux Vercors et le saut à l’élastique . Mais en même temps associer les deux termes est une correspondance, les deux activités de maquisard ou de sportif extrême dansant avec la mort. Sauter évoque inévitablement « faire sauter ».

Ce jeu incessant d’opposition-superposition, brillant, est typique de la poétique riche de Bashung. Ainsi l’époque ou « t’étais pas née » évoque à la fois la résistance mais aussi les anciennes vies de l’amoureux.

Il y a ce refrain si beau ou c’est l’homme se souvenant du passé amoureux qui s’assimile au résistant, lui rend hommage plutôt. L’un a menti pour survivre et lutter, l’autre se ment parce qu’il faut continuer à vivre malgré la perte de la femme à laquelle il dédie ces mots. Les deux cachent des mots codés dans leurs bottes. Le menteur c’est aussi l’artiste, qui fait « danser tant de malentendus ». La chanson évoque peut-être un échec amoureux lié à la condition d’artiste sur les routes. En tout cas il s’agit d’un artiste, obsessionnel, car même quand il rencontre une autre âme, il reste chanteur, qui « fait la saison dans une boite crânienne« .

L’audace du maniement du langage est telle que l’auteur parle d’écho, renvoyant à la montagne alors que la logique, par la conjonction de coordination, renverrait aux « questions ». L’association des signifiants est plus importante, dans cette écriture, que la logique. Ce qui rappelle le surréalisme en effet.

Ces plaines de nuit évoquent à la fois les souvenirs des parcours à travers la France des porteurs de valise, de Moulin, ou de l’armée des ombres de Kessel, que la mélancolie de l’homme sans amour, le regard perdu dans l’obscurité sans fond, livré au seul écho, justement du souvenir.

Le texte abonde de doubles significations possibles. Les criques sont à la fois un lieu majeur de la résistance, là où l’on résiste, mais aussi un élément du paysage des amuseurs saltimbanques comme l’auteur, qui fait danser les gens l’été. Le verbe « subsiste » évoque inévitablement le registre de la résistance. Mais en même temps le souvenir qui ne passe pas. La malhonnêteté intellectuelle a un double visage, celui vertueux du résistant, qui assume de mentir, et celui de l’amoureux malhonnête qui jusqu’ici n’a pas avoué ce qu’il gardait sur le coeur.

La phrase « j’ai fait la cour à des murènes » peut aussi bien évoquer la perdition auprès de filles qui filent entre les doigts que le danger de l’activité clandestine. « Pour un peu je trempais » superpose en un court circuit linguistique l’allusion quasi érotique et la probabilité forte de tomber au combat.

Bashung semble nous dire, qu’il n’est qu’un homme de son époque, mais son imaginaire témoigne de sa pleine mémoire. Elle nourrit son être profond, jusqu’à s’imprimer dans la manière dont il exprime ses sentiments. On est ce qu’on est parce que les autres nous ont légué un inconscient collectif.

La richesse des évocations est à souligner, et participe des émotions fortes qu’on ressent à écouter Bashung qui percute les évocations et secoue ainsi nos psychés. Par exemple il glisse dans le texte une autre lame de signification autour de la Rome antique (et donc de la mémoire qui s’éloigne), à travers les amphores, le cirque, les aqueducs, ou Ponce Pilate (je m’en lave les mains). Mais quand il cite Pilate, juste après le terme « montagne » peut renvoyer notre inconscient au Sermon qui y fut professé.

Faut-il voir aussi, dans ces magnifiques phrases, «  j’ai dans les bottes des montagnes de questions/ou subsiste encore ton écho« , une sorte d’aveu historique générationnel ? Nous avançons dans  le noir mais nous sommes forts de l’exemple des héros d’hier dont reste trace. René Char disait lui, pendant la résistance : « notre héritage n’est précédé d’aucun testament ».

Face à l’émotion incompréhensible au premier coup d’oeil que Bashung nous procure (comment cela peut-il éveiller ceci en moi, alors que je ne comprends pas vraiment ce qui se dit), nous essayons de fouiller en nous l’écheveau de nos propres associations. Nous écoutons et réécoutons, jamais las des découvertes possibles et de notre liberté de tisser nos propres liens. Un partage sensible unique en son genre. Merci Monsieur Bashung.

 

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I drove all night, with Bruce –  » Born to run » – Mémoires de Bruce Springsteen

imageBruce Springsteen aime l’ampleur . Les grands stades emplis de fans en folie pour  des concerts de trois heures, l’océan et le surf, les virées en moto en Californie, les tournées homériques, les traversées d’ouest en Est des Etats-Unis d’un seul tenant en se relayant au volant, les ranchs. Il vit appelé par  les grands espaces, comme seul un américain semble pouvoir  l’être. Le petit taureau fougueux du New Jersey ne déroge pas avec ses mémoires formidables de six cents pages écrites sur  dix ans. De sa main, indéniablement. Une main de song writer éprouvé , douée et hétérodoxe comme celle d’un autodidacte, généreuse, sincère, pleine de capacité d’auto dérision, et  riche… de plusieurs décennies, oui, de psychanalyse. Il y a des livres qui annoncent des analyses ou en tiennent un peu lieu, et il y a les livres post analyse. On est dans cette catégorie. Quelle intelligence, et quel immense effort de lucidité. Quelle modestie sans faux semblant. Au passage, il est rare de lire un témoignage aussi beau sur  un parcours d’analysé.

 « Born to  run » est un livre qui a du coffre, comme son auteur. Un gigantesque ampli de la vie tambour  battant du BOSS. Une écriture trempée dans les  références catholiques de son enfance,  une culture dont il ne s’est jamais délesté – tendance passage de l’apocalypse-, qui puise aussi dans le lexique de la libido – ça le chatouille, il ne s’en cache pas – et dans une sorte de panthéisme très américain à la Walt Whitman. Avec une façon de s’adresser  très directement à ses lecteurs, à ses fans, comme s’il conversait avec eux dans un bar . Difficile de trouver un type plus attachant. On devient tous « potes » – mot qu’il affectionne – avec BS après l’avoir  lu. Et je suis certain qu’il serai heureux de l’apprendre lui qui vit encore tout près de ses quartiers de jeunesse, dans son New Jersey prolo natal.

Comme souvent dans les mémoires, l’enfance est la partie la plus touchante et la plus  réussie, ce qui n’est pas le cas dans les biographies. Ca fuse comme dans un Scorcese ! Une enfance dans la classe ouvrière italo irlandaise du New Jersey; juste au dessus du seuil de pauvreté. Bruce en gardera une conscience de classe qui ne fera que s’affiner  et  sera la grande préoccupation de sa vie artistique, aussi bien dans son oeuvre que dans son comportement ou ses engagements personnels. Plus tard il lira « Histoire populaire des Etats-Unis« , il trouvera sa place dans une lignée de chanteurs de la cause du peuple, avec en particulier  la référence à Woody Guthrie, et se dotera d’une conscience politique aiguisée.

Son héritage ce sera aussi une certaine fragilité mentale, de famille, sans doute avivée par  un  rapport compliqué à un père en souffrance psychique. J’ai découvert ce côté dépressif sérieux du chanteur  que je ne connaissais pas du tout. Qu’il a pu stabiliser  et dont il parle avec une grande sincérité, mais aussi de la pudeur . Les super  héros aussi font des crises d’angoisse. Qu’ils le partagent avec nous ne peut que nous consoler.

La vie du BOSS c’est le rock et elle se superpose à l’Histoire du rock presque parfaitement. Elle change quand un jour ce type, Elvis, passe à la télé avec son déhanché obscène, tandis que Bruce est pré ado. Plus  rien ne sera comme avant. Un tsunami culturel dévaste les Etats-Unis puis le monde. Et Springsteen est toujours sur  la vague. Il saisit de suite qu’Elvis est l’écho de la musique noire et de Chuck Berry, et jamais, comme ses modèles les Stones, il ne séparera le  rock d’un certain esprit soul. Le duo formidable qu’il symbolisera avec le « big man », Clarence, Saxo du E Street Band, en sera la manifestation vivante durant des décennies.

C’est de toute une vie que nous cause le BOSS et ça part dans toutes les directions. On cause par  exemple de la manière dont il a évité de sombrer dans l’alcool et les addictions, et pourquoi – le contre modèle du père-, et une conscience de la nécessité de laisser une oeuvre. Au passage on a droit à de belles phrases, comme :

« le tout est possible c’est du vide-en-smoking ».

Mais on en apprend aussi énormément sur  la production d’un disque, l’écriture d’une chanson, l’adaptation à la popularité, ou sur  les dynamiques au sein d’un groupe de musiciens. D’ailleurs, Bruce, le type de gauche affirmé, assume parfaitement ne pas appliquer  la démocratie dans l’art. Il est Bruce Springsteen, il écrit ses chansons. Il est entouré d’un groupe, la plupart du temps le E Street Band. Il travaille avec eux de manière ouverte, mais il garde la main. Il a décidé cela un jour  et n’ a plus dérogé. Ca a globalement fonctionné.

Un livre  riche comme un set de  rock’n  roll d’un groupe mythique. Le plus marquant c’est cela : le rock et puis c’est tout les gars. La montée vers la gloire mondiale, qui pointe dès le milieu des seventies et explose avec « born in the USA » sera lente, progressive, empruntera la voie bien connue des premiers groupes où l’on tâtonne, l’on se forme; et parfois on trébuche, il y a des années noires aussi. Mais à aucun moment il n’a semblé douter  une seconde de sa vocation. A compter  du moment où le gamin un peu rêveur, narcissisé par  l’amour  enveloppant de sa mamie,  a attrapé une guitare, c’était terminé. Ca devenait le sens de sa vie, le seul possible, celui aussi qui lui a longtemps permis de fuir  – »  run »- ses démons et sa trouille de devenir  adulte et papa.

Le   rock c’est sa passion totale. Il s’y est totalement immergé, apprenant son métier peu à peu,  et conquérant son public sur les planches. Springsteen est un fondu de musique. Il écoute tout le temps de la musique, il connaît tous les petits groupes du monde, peut dire qui est le bassiste. Il s’est  ruiné plusieurs  fois en passant son temps à   remixer  un album, à le rejouer , pour atteindre le son qu’il voulait. Chaque album a été le fruit d’une longue maturation artistique, consciente, profonde. Le  rock est une affaire sérieuse, sacrée. C’est aussi pour  Bruce le moyen d’un lien profond avec les êtres. Il définit même un groupe de rock comme la démonstration que le tout est plus que la somme des parties. « 1 + 1 = 3″.

Ce qui vibre, c’est une onde puissante, et dont on ne peut plus se passer quand on y a goûté, avec les musicos, le public. Sa seconde femme sera sa comparse de scène Patti Scalfia. Le livre s’appesantit énormément sur  les péripéties humaines de la carrière, les séparations, les compromis à trouver , les  retrouvailles et brouilles, autour  de la musique. Tout cela a profondément marqué le chanteur  qui parfois nous entraîne très loin dans les détails, comme si on était de son entourage et qu’il se justifiait auprès de nous de ses choix qui l’ont beaucoup culpabilisé !  Il semble ne jamais vraiment avoir réussi à surmonter  les contradictions entre les exigences de l’amitié, de la loyauté, et les bifurcations que  réclame l’instinct artistique. Il a fait avec, aussi bien que possible. En limitant les dégâts et en gardant le cap de sa passion justifiante en ce monde.

Il y aurait tant à dire, mais avant tout on découvrira un gars venu d’un trou industrieux, qui a réalisé ses rêves et a voulu les conjuguer avec des convictions trempées dans l’idée d’une certaine amérique laborieuse toujours vivante. Celle de l’aile marchante du New Deal autrefois, qui se lève aussi avec Bernie Sanders. Une amérique du travail, qui aime son pays parce qu’elle le bâtit d’abord, et s’y bat difficilement pour s’en sortir. Une amérique solidaire, qui refuse le piège du conflit « racial » ou « sociétal » – n’oublions pas l’engagement de Springsteen avec « Streets of philadephia« , car elle sait qu’il sert à repousser toujours la question sociale ardente. La soeur de Bruce a été simple employée à K Mart, caissière. Avec son mari, elle est l’héroïne anonyme de la chanson « The river« , exemple magnifique de cette capacité de Springsteen, qu’il dit dans le livre rechercher précisément, à pointer l’émotion que suscite le carrefour de l’intime et du fleuve de l’Histoire. Le BOSS est un chanteur engagé, oui. Mais c’est d’abord sa puissance artistique hors norme qui permet aux mots de résonner dans les centaines de milliers d’âmes qui l’ont écouté. On Fire.

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Ultra Biolay – Benjamin Biolay en concert

img_2085Il faut un surdoué immanquable comme Benjamin Biolay pour me persuader de rester le soir debout au milieu d’une foule au Bikini, Toulouse. Après une journée, par manque de chance, éreintante. Peu à peu la fatigue s’est estompée sous le coup de l’enchantement. 

Mais avant de parler musique, j’ai envie de parler du Monsieur, de ce qu’il montre sur scène. Une « hexis corporelle’ – le corps social, selon Pierre Bourdieu- d’un transfuge, à la fois hyper élégant et pataud, « trop plouc et trop chic » dit-il dans « palermo queens » avec son corps de jeune chien trop vite grand, laissant s’exprimer, sans doute avec la jouissance d’être dans son bain à lui – la scène, libérée des codes stricts du social – des réflexes populaires qu’il a gardés, comme ces gestes d’un supporter de foot quand il harangue ou salue le public. Ce look qui va du costume, un peu trop grand, parce que Benjamin s’est manifestement affûté pour sa tournée , estompant cette ressemblance de plus en plus frappante avec Benicio del toro,  et a retrouvé sa coupe de cheveux de minot, à un teddy  bleu et blanc floqué « palermo hollywood », porté fièrement comme un ado avec le pantalon de costume noir et des baskets…

Le côté gosse de Biolay, c’est sa strate popu qui affleure, dans l’artiste mâture qui a été marié jeune avec la fille de Deneuve et Mastroïanni.

Son hexis corporelle atteste de sa vie de comète sociale et culturelle. Tout cela participe de sa personnalité infiniment touchante, et certainement, de par sa complexité, de sa capacité de séduction que je pense infinie à l’égard des femmes, sujet qui semble tout de même surnager parmi ses centres d’intérêt multiples. Biolay parle peu sur scène, contrairement à son comportement médiatique. Il remercie sans cesse le public de lui permettre d’être ce qu’il est.

Il joue au Bikini, magnifique salle toulousaine, qui a tant fait pour le rock en france et continue. Il pourrait sans doute remplir une plus grande salle, je ne sais. Mais l’acoustique y est formidable; et la musique riche, précise, de Biolay a besoin d’une intimité relative. Sans doute y a t-il aussi de la fidélité, concept que Benjamin a du mal à appréhender, dit-il un moment allusivement, entre deux chansons, mais il y a bien des formes de fidélité.

Nous avons eu droit, avec quelques reprises, dont un hommage à Nougaro, à mon sens au meilleur, excepté un ou deux titres que j’aime et que j’attendais, d’un répertoire qui est devenu d’une très grande richesse au cours d’une carrière pourtant encore récente. Mais Benjamin produit, produit, et produit. Son oeuvre est, dans sa globalité, comme dans le microcosme d’une seule chanson, d’un syncrétisme génial. Passant sur scène de la guitare à la trompette, du piano au rôle de slameur, Benjamin déroule son oeuvre fusion et pourtant toujours d’une grande clarté dans son aboutissement. Impossible de la cristalliser vraiment, même pour un seul titre.

Ici, sur scène, magnifiquement réorchestrée,  accélérée et durcie pour le live, l‘oeuvre émane d’un imaginaire nourri par le rock, le jazz, le tango, la new wave, le western spaghetti, la chanson de comédie italienne -pour une magnifique chanson politique, rare dans son oeuvre, lui qui a pourtant été encarté, « ressource humaine« . On y côtoie le funk, beaucoup d’influence sud américaine fondue, venant de son dernier album, la musique africaine, – nous avons eu droit à un sublime fondu enchaîné entre du Amadou et Mariam et « Miss Miss« .  Malheureusement nous sommes provinciaux, et nous n’avons pas eu droit à la présence des nombreuses collaborations dont il aime s’entourer, de Puccino à Chiara Mastroianni.

Il parle d’amour, surtout. De névrose, comme avec cette superbe chanson aveu digne d’un analysé en succès : « Padam padam« . De désir. De mélancolie. C’est l’oeuvre majeure, dans la France du début du XXIeme, d’un romantique post moderne confronté aux contradictions du désir dans l’époque ultra individualiste.  Benjamin Biolay est un immense artiste, et je sais que plus tard je serai heureux d’avoir vu un concert de ce Monsieur qu’on peut admirer absolument tout en se disant qu’il pourrait être un pote.

Biolay, musicien surdoué et prolifique, est un excellent song writer. Pas un poète. Car ses chansons sont illisibles seules . Ses textes ne sont vêtus que sur sa musique. Mais il y laisse transparaître un côté dilettante, lui, le grand bosseur. Pourquoi ? Quelquefois ça se relâche en plein milieu des trouvailles. Un rapport encore questionné à la légitimité de l’écriture ?

Biolay a encore je le sens et le voudrais, ses plus belles chansons devant lui. L’immensité de son talent, il la distille, comme avec « mon héritage« , déjà considérée comme une des plus belles chansons jamais écrites, évoquant la paternité. C’est dire ce qui nous attend.img_2093

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En défense du Nobel de Dylan

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Les philistins et pharisiens se drapent dans leur snobisme et nous déclarent que Bob Dylan c’est too much pour le prix Nobel. Et bien moi je m’en  réjouis de ce choix.

La littérature n’est pas une pose. N’est pas un conformisme de plus. La poésie ce n’est pas plus les jardins d’été, les lectures au plein air  avec le petit dépliant qui va bien que ce n’est l’absinthe et les cheveux touffus.  La poésie, qu’est- ce que c’est ? A quoi ça sert pour  utiliser  les termes de l’époque de l’utilitarisme flamboyant ?

La poésie, c’est le glissement de sens dans le langage. Glissement de sens qui ouvre de nouvelles perspectives spirituelles, émotives, intellectuelles. Voila tout.

Peu importe qu’on la chante ou non, et elle n’est point affectée par  le mode de vie du poète, par ses diplômes, ses fréquentations ou son milieu social. Elle  reste la poésie quand elle est poétique. Et si Dylan s’accompagne à la guitare sèche ou plus tard électrifiée, on s’en fiche, il  est un poète majeur . Le comité Nobel l’a souligné : il a ouvert à la poésie de nouveaux champs, incommensurables, en l’infusant dans la pop. C’est-à-dire dans le peuple.

Le fait est que nos livrets de poésie ne se vendent guère. Sous leur  forme classique. Et bien peu seraient capables de citer un poète contemporain. Mais la poésie n’a pas disparu n’en déplaise aux Gargamel de gauche ou de droite . Elle s’est  reterritorialisée au contact de la lame de fond démographique des années soixante, elle a mis à profit ce que Walter Benjamin à identifié comme l’âge de l’art techniquement reproductible, pour s’infiltrer  dans les masses et les inspirer . Combien ont pris un stylo, on couché leurs métaphores sur  papier , parce qu’ils avaient écouté Dylan ?  Patti Smith, messieurs dames du « c’était mieux avant’, ce n’est pas « la défaite de la pensée« .

La poésie repose sur le glissement et les associations. En se mariant avec la musique, avec la danse, avec l' »éclate », elle a élargi son domaine comme jamais. Elle est devenue démocratique à bien des égards, et au fond c’est cela qu’on lui reproche. Il y a de mauvais auteurs de chansons, il y a toujours eu de mauvais poètes.

Ces frontières sont typiques d’un esprit français qui cloisonne. Notre pays se goberge de sa devise, mais il est profondément marqué par  des structures de l’ancien  régime. La fluidité sociale n’est pas son fort, le corporatisme y  règne en maître, la fermeture est parmi bien d’autres motifs, ce qui le rend malade. Nous en avons ici un symptôme. La culture est loin d’y échapper . Les statuts y pullulent: Ils protègent, oui. Mais aussi de l’altérité. La formation initiale dont on sait le caractère  reproductif y est un moyen de clôture efficace. Imagine t-on ici un Directeur  de musée qui ne soit pas issu du sérail ?

Lisons donc ce que Dylan a écrit, qui prend son plein sens dans la mélodie et l’interprétation bien entendu. Les sources mêlées de Dylan, par leur association, puisant dans le blues, le chant populaire blanc américain, sont en elles-mêmes poétiques. La traduction nous prive des sonorités, malheureusement.

Hé ! l’homme au tambourin, joue-moi une chanson,
Je n’ai pas sommeil et je ne vais nulle part.
Hé ! l’homme au tambourin, joue-moi une chanson,
Dans le cahin-caha du matin je te suivrai

Bien que je sache que l’empire du soir
Soit redevenu sable,
Ait disparu de ma main,
M’ait laissé ici debout privé de vue mais ne dormant pas
encore.

Ma lassitude me surprend,
Mes pieds sont marqués au fer rouge

Je n’attends personne
Et l’antique rue vide est trop morte pour rêver.

Emmène moi faire un tour avec toi sur
Ton magique bateau tournoyant
Mes sens m’ont été enlevés,
Mes mains ne peuvent agripper
Mes orteils trop engourdis pour faire un pas,
Attendent seulement que les talons de mes bottes se mettent
à vagabonder.

Je suis prêt à aller n’importe où,
Je suis prêt à me fondre
Dans ma propre parade,
Lance ton sortilège dansant sur moi
Je te promets d’y succomber.

Bien que tu puisses entendre des gens rire, tournoyer,
Se balancer follement au delà du soleil,
Ce n’est dirigé contre personne,
C’est seulement une fuite en déroute
Et à part le ciel il n’y a aucune barrière à affronter.
Et si tu entends de vagues traces
De bobines de rimes sautillantes
En rythme avec ton tambourin,
Ce n’est qu’un clown en haillons derrière,
Je n’y prêterais aucune attention,
C’est seulement une ombre que tu vois qu’il est en train de
poursuivre.

Puis fais-moi disparaître à travers
Les anneaux de fumée de mon esprit,
Sous les ruines brumeuses du temps,
Bien au delà des feuilles gelées,
Des arbres hantés effrayés,
Dehors vers la plage venteuse,
Hors de l’atteinte entortillée du chagrin fou.
Oui, danser sous le ciel de diamant
Une main s’agitant librement,
Silhouetté par la mer,
Entouré par les sables du cirque,
Avec toute la mémoire et le destin
Enfoncés profondément sous les vagues,
Fais-moi tout oublier d’aujourd’hui jusqu’à ce qu’on soit
demain.

Ça se passe de commentaires. Mais je m’en permets.

Nous avons là de la poésie. La capacité à saisir un esprit du temps, à le projeter dans la nature et à jouer des associations de la matière, à travers sa perception, et des références spirituelles. Dylan annonce justement la pop poétique dans cette chanson, prophétiquement. Il l’annonce et la crée. On y lit toute la mélancolie de l’individualisme. Cet homme au tambourin n’est personne, juste un son dans la ville qu’on capte.

Il n’y a plus rien qui justifie, en ce temps de nihilisme que sont les années d’expansion économique américaine. Plus de conquête de l’ouest, nulle part ou aller, plus de nouvelle Jérusalem en vue. Un monde désenchanté, un « monde fini » selon Valery, où la technique et la science ont abattu les forêts noires du mystère. Il ne reste pour sortir de la déprime que la puissance poétique de la musique qui vient résonner, comme pour Baudelaire, avec les sensations, et transformer le spleen en beauté.

Continuons.

Il y a eu un temps où tu portais des vêtements très chics
Tu jetais alors des petites pièces aux clochards,
n’est-ce-pas ?
Les gens appelaient, disaient,

« Méfie-toi poupée, il est
sûr que tu vas tomber. »
Tu pensais qu’ils se moquaient de toi
Avant tu riais de tout le monde qui glandait
Maintenant tu ne parles plus si fort ;
Maintenant tu ne sembles pas si fière
D’avoir à quémander ton prochain repas.

Qu’est-ce que ça fait ?
Qu’est-ce que ça fait
De ne pas avoir de maison,
Comme une parfaite inconnue,
Comme une pierre qui roule ?

Tu es allée à la plus prestigieuse école, mademoiselle
Toute seule,
Mais tu sais, tu t’en es seulement servie comme carburant.
Et personne ne t’a jamais enseigné comment vivre dans la rue ;
Et maintenant tu découvres que tu vas avoir à l’apprendre.
Tu disais que tu ne pouvais jamais te compromettre
Avec le mystérieux clochard, mais maintenant tu réalises
Qu’il ne vend aucune excuse
Quand tu le regardes dans le vide de ses yeux
Et lui demandes : « Est-ce que tu veux conclure un accord ? ».

Qu’est-ce que ça fait ?
Qu’est-ce que ça fait
D’être seule au monde,
Sans foyer où revenir,
Comme une parfaite inconnue,
Comme une pierre qui roule ?

C’est un poème dur, implacable, sévère, amer. Sur le mépris de classe. Dans la tradition poétique plus que de la chanson. Elle acte le dégoût d’une société de consommation galopante, prévoit sa précarité intrinsèque. Le poète évoque les sagesses, stoïciennes comme asiatiques. Le désir de réussite sociale n’est qu’une chimère. Nous ne sommes de toute manière que des « Napoléon en lambeaux ». L’essentiel est ailleurs, dans le rapport à autrui, là où se joue le bonheur ou pas de l’animal politique. On songe, avec le refrain, à Camus et son mythe de Sisyphe. Gravir la montagne plus vite ne sert à rien, on la redescend, et la voie est d’être attentif à ce qui se passe autour de nous. Le poète manie les symboles, comme la présence contrastée de ce chat siamois qui annonce la chute. Encore une fois, l’évocation de la nature est pleinement signifiante, condensant en une formule -celle de la pierre qui roule- l’absurdité de l’ambition et de l’appétit de richesses.

On continue ? 

Combien de routes un homme doit-il parcourir
Avant que vous ne l’appeliez un homme?
Oui, et combien de mers une colombe doit-elle traverser
Avant de s’endormir sur le sable?
Oui, et combien de fois doivent voler les boulets de canons
Avant d’être interdits pour toujours? 
La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
La réponse est soufflée dans le vent.

Combien de fois un homme doit-il regarder en l’air
Avant de voir le ciel?
Oui, et combien d’oreilles doit avoir un seul homme
Avant de pouvoir entendre pleurer les gens?
Oui, et combien faut-il de morts pour qu’il sache 
Que beaucoup trop de gens sont morts? 
La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
La réponse est soufflée dans le vent.

Combien d’années une montagne peut-elle exister 
Avant d’être engloutie par la mer?
Oui, et combien d’années doivent exister certains gens
Avant qu’il leur soit permis d’être libres?
Oui, et combien de fois un homme peut-il tourner la tête
En prétendant qu’il ne voit rien? 
La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
La réponse est soufflée dans le vent.

Une fois encore c’est dans l’aller-retour entre la contemplation de la nature et la curiosité pour le monde social que se niche la poésie de Dylan l’américain. Grâce au procédé poétique premier de la métaphore, et par les associations;  il parvient à inscrire dans son texte toutes les interrogations métaphysiques et sociales de son temps, qui convergent dans le spleen, encore une fois, et dans un refus moral du monde tel qu’il va. Le spleen ou l’autre nom du blues. La guerre est interrogée, la domination de même. L’absurdité des jeux sanglants humains. Le poète s’étonne devant le manque de lucidité de l’humanité et son déficit d’humilité. La réponse est là, pourtant, simplement. Tout est passager. Le vent nous emportera. L’entropie est la loi de la nature et l’humanité n’y déroge pas.  La réponse est dans la sagesse. Elle est à la portée de la vision de chacun, et la fonction de l’art, par son jeu d’associations, par ce qui est la poésie même, est de le dévoiler.

Trois textes, ici seulement. Tirés de l’odyssée de Dylan. Il mérite bien son Nobel. .

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« Amy » ou la défaite de la sublimation

« La sublimation est un concept qui comprend un jugement de valeur. En fait, elle signifie une application à un autre domaine où des réalisations socialement plus valables sont possibles. […] Toutes les activités qui organisent ou affectent des changements sont, dans une certaine mesure, destructrices et redirigent ainsi une pulsion  loin de son but destructeur original. Même l’instinct sexuel, comme nous le savons, ne peut agir sans une certaine dose d’agression. Par conséquent, il y a dans la combinaison normale des deux instincts une sublimation partielle de l’instinct de destruction.  »

Freud, lettre à Marie Bonaparte

 

amywinehouse Dans une chanson de son premier album, Amy Winehouse, l’ange noir de l’art de notre temps, évoque sa « destinée freudienne« . Touché juste. Le documentaire frontal sur sa destinée, « Amy », est l’histoire d’un processus de sublimation qui la tient debout et nous donne ses chansons, qu’elle composait et écrivait, si magnifiques et inoubliables. Mais il montre aussi que la sublimation ne suffit pas, quand la dépression est trop profonde.

 

La dépression, au fond, est l’impossible deuil de la « chose ». Cette « chose », ce paradis perdu, qui est approché dans le chant, dans l’écriture de textes sublimes et dans la drogue et l’alcool. Dans la mort, avec laquelle on flirte, dans  l’amour aussi.

 

Tout au long de ce déchirant documentaire, tragique, on voit Amy chercher la fusion, avec son petit ami infernal, Blake – « back to black »…  Quand ils se défoncent elle dit « je ferai tout comme toi« . Il y a des scènes où elle marche, absorbée par son visage, s’en remettant totalement à lui. Cette liaison fatale lui inspirera les plus beaux textes de son second album, un sommet que nous avons tant écouté, qu’il faut de temps en temps oublier pour le redécouvrir, ensuite, et revivre l’éblouissement.

 

Le documentaire retrace toute la vie de la chanteuse. Une âme cette chanteuse. Sa voix était sublime, mais je ne sais pas, je n’y connais rien, je ne sais pas si c’était performant, sans doute oui. En tout cas il y avait là son  âme.

 

La fille issue du milieu juif londonien populaire a connu la névrose tôt. Dès l’adolescence on le voit dans ses yeux. Elle est boulimique, tente de se remplir de l’extérieur. Elle connaît la dépression. On ne peut pas éviter d’y voir le résultat de la précarité de la place du père sur une âme aussi sensible. Une de ses chansons que j’aime le plus, de son premier opus, « stronger than me » est nettement un chagrin œdipien transféré sur son petit ami plus vieux de sept ans et qui ne lui donne pas l’appui d’une maturité.

 

Mais on n’en sait rien, finalement, du malheur. Peut-être simplement a t-elle tiré le mauvais lot. Quel gâchis peut-on se dire, mais en même temps était-ce possible d’être heureuse ? Tony Bennett, son idole, avec lequel elle a eu la joie de chanter, semblait penser que oui. Il avait envie de lui dire de patienter, que la vie se chargerait de lui apprendre « comment la vivre« . Mais la pulsion de mort est là aussi, comme une solution. « rehab« , chanson où elle affiche crânement son refus d’une désintoxication, en est l’aveu explicite.

 

Amy W n’a jamais manqué d’amour, de soutien, d’amitié, de reconnaissance, de tout ce qu’on peut recevoir de l’extérieur, mais rien n’y faisait. Ca glissait. La sublimation cependant lui a permis de vivre sa courte vie, de lui donner une énergie incroyable lui permettant d’écrire, d’enregistrer, de mener des tournées harassantes, de tenir debout sur scène malgré les doses suicidaires qu’elle absorbait.

 

Mais elle le dit elle-même, jeune , intelligente, lucide :  » beaucoup de gens souffrent de dépression, ce n’est pas une heure de guitare qui va les soulager« .  Quel aveu.

 

Et puis il y a ce que révèle la matière même du documentaire. Les réalisateurs disposaient d’une profusion absolue d’images. Et ceci même pour les époques avant l’explosion d’Amy W comme superstar. Cela nous en dit sur notre condition. Nous n’échappons plus à l’image. Nous nous filmons, nous laissons trace. Nos fantômes seront.

 

Quand la chanteuse devient connue, puis atteint les sommets, alors on la traque, d’autant plus qu’elle est sulfureuse. Toute humanité disparaît dans son approche. La voracité est à son plein. On la moque affreusement dans les talk shows, on s’acharne. Elle n’est plus humaine, elle est réifiée. Comment un être aussi fragile aurait-il pu survivre à cette violence permanente, à ce crépitement qui accompagne tous ses pas ou ne serait-ce qu’à cette confrontation omniprésente à l’image de soi, projetée partout ?

 

A voir le document on pense que c’est en effet impossible, et qu’elle a été tuée autant qu’elle s’est suicidée à petit feu malgré la lutte en elle entre la puissance de vie créatrice et l’attraction du noir. Dans nos démocraties libérales il y a des bûchers. Ils sont médiatiques. On s’y livre à des sacrifices barbares en toute bonne conscience, toute empathie s’annihile sous le poids du sarcasme et du voyeurisme. « Ne boude pas  » lui lance un salaud de photographe.

 

C’est une star, c’est le jeu, pourrait on dire. Mais elle n’a jamais cherché cela, elle voulait chanter dans des clubs et toucher les gens avec sa création. Voila tout.

 

Et surtout, ces victimes expiatoires ne sont que l’exemple de ce qu’on peut faire subir à tous, de ce qu’on veut installer entre nous. La prédation.

 

Le statut de star ne pouvait qu’accentuer la dépression en coupant encore plus cette jeune femme aux yeux blessés d’un sentiment d’appartenance au monde, elle qui était toujours entourée, prise en charge, ballottée.  L’héroïne apparaît, sans doute la seringue, véritable objet transitionnel.

Le succès est ironiquement sa condamnation, risque que toutes les sagesses soulignent, d’Epictète à la pensée chinoise. Dès sa première tournée, elle se cache sous l’oreiller à l’arrière de la voiture. Elle ne pourra plus se cacher ensuite mais s’engourdir toujours plus. Quand elle est violente, cette violence se retourne contre elle alors qu’elle est traquée et que c’est légitime.

 

Amy Winehouse a été assassinée par la société du spectacle qui lui a sucé le sang. Notre consolation est son oeuvre tuée en plein envol.

 

Je me souviens avoir lu, au moment de la sortie cinéma, que ce documentaire était voyeuriste. Je ne comprends pas l’argument. C’est le voyeurisme qui a achevé la vie de cette artiste qui comptait pour nous. Il est normal qu’il soit au cœur de ce travail. Quant à l’intimité, c’était la chair de l’oeuvre. C’était la voie de cet art défunt. On ne trahit rien mais on aime Amy Winehouse en regardant ce film et en frissonnant. Notamment lors de la scène, qui nous est offerte, si pure, de l’enregistrement du titre « back to black ».

 

 

 

 

 

 

 

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Bowie, auteur aussi

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Les années 80 ont été mon socle, ma référence. Après une année passe vite. Après on vieillit, on cesse de grandir. A ce titre, avec la mort de David Bowie un peu de moi s’évapore aussi. L’homme aux mille visages était aussi un auteur, et c’est de cela que je veux parler ici, puisque tous les autres aspects de ce monument de la pop ont été salués partout.

Dans le texte, donc.

Avec trois chansons : « the man who sold the world », « starman », « ashes to ashes ».

The Man Who Sold The World (L’homme Qui A Vendu Le Monde)

We passed upon the stair
Nous passions sur les escaliers
We spoke of was and when
Nous parlions de quand et d’où
Although I wasn’t there
Bien que je n’étais pas là-bas
He said I was his friend
Il disait que j’étais son ami
Which came as some surprise
Ce qui vint comme une surprise
I spoke into his eyes
Je lui parlais droit dans les yeux
I thought you died alone
Je pensais que tu étais mort seul
A long long time ago
Il y a très très longtemps

Oh no, not me
Oh non, pas moi
I never lost control
Je n’ai jamais perdu le contrôle
You’re face to face
Tu es face à face
With the man who sold the world
Avec l’homme qui a vendu le monde

I laughed and shook his hand
Je riais et serrais sa main,
And made my way back home
Et reprenais le chemin de chez moi
I searched for form and land
Je cherchais au loin une forme et une terre,
For years and years I roamed
Pendant des années et des années j’errais
I gazed a gazely stare at all the millions here
Je contemplais d’un regard fixe tous les millions ici
We must have died along
J’ai dû mourir seul
A long long time ago
Il y a très très longtemps

Who knows ? not me
Qui sait ? Pas moi
We never lost control
Je n’ai jamais perdu le contrôle
You’re face to face
Tu es face à face
With the man who sold the world
Avec l’homme qui a vendu le monde

​Il n’y a nulle raison, je l’ai compris des surréalistes, de craindre les textes opaques, bien au contraire. Je considère avec Barthes que les textes appartiennent aux lecteurs et beaucoup de poètes et d’auteurs de chansons l’entendent ainsi. Si comprendre c’est simplement comprendre ce que l’on projette, et bien pourquoi pas ? En tout cas ce texte me parle énormément. Dès son titre qui m’évoque le « Solde » de Rimbaud et son fameux  » A vendre !  » qui le scande. Ce titre m’a secoué dès que je l’ai entendu, et j’ai su qu’il désignait une chose considérable.

L’homme qui vendit le monde. Ce double- là je le connais. C’est un traître. Qui est -il ? Il est pour moi – et qui sait pour Bowie ? – ce Moi qui a accepté de sortir de la magie enfantine. De l’enchantement initial. Des verts paradis. Celui qui a passé la porte de l’école. Celui qui peut-être même avant, a accepté de venir au langage. Il a brisé l’entente totale avec le monde. Il l’a vendu. Il a accepté l’aliénation. Mais il faut bien se réconcilier avec ce monde là, sinon la folie guette. Le double de passage risque d’être un double maladif. C’est ce que Bowie semble faire dans ce texte. Il apaise sa relation à cet Homme là. Il regarde en face cet homme là, sans colère ni peur.

Je songe à Kurt Cobain qui chanta cette chanson et qui lui ne se réconcilia pas vraiment avec l’homme qui vendit le monde, malgré la tentative de sublimer cet arrachement, malgré la seringue, que l’on a pu interpréter comme l’équivalent adulte de « l’objet transitionnel » qui justement est pour l’enfant une manière de passer par les soins de l’Homme qui vend le monde. C’est peut-être aussi le père, celui qui vend le monde. Le père, la Loi, le tiers qui ouvre. C’est Moi c’est celui qui m’a fait devenir Moi et ce n’est plus Moi, ce qui ressort de la chanson où l’on ne sait pas vraiment qui a son tour de parole.

Continuons.

« Starman (Homme Des Étoiles) »

Didn’t know what time it was, the lights were low
Je ne savais pas l’heure qu’il était, les lumières étaient faibles
I leaned back on my radio
Je me suis penché sur ma radio
Some cat was layin’ down some rock ‘n’ roll ‘lotta soul, he said
Un mec cool allait nous passer un rock très soul, qu’il disait
Then the loud sound did seem to fade
Et le son bruyant s’est comme évanoui
Came back like a slow voice on a wave of phase
Il est devenu une voix lente sur une ondulation de phase
That weren’t no DJ that was hazy cosmic jive !
Ce n’était pas le DJ, c’était le nébuleux swing cosmique !

There’s a Starman waiting into the sky
Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
He’d like to come and meet us
Il aimerai bien venir nous rencontrer
But he thinks he’d blow our minds.
Mais il pense qu’il nous ferait perdre l’esprit.
There’s a Starman waiting in the sky
Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
He’s told us not to blow it
Il nous a dit de ne pas tout foutre en l’air
‘Cause he knows it’s all worthwile
Parce qu’ il sait que ça vaut le coup
He told me :
Il m’a dit :
Let the children lose it
Laissez les enfants le perdre
Let the children use it
Laissez les enfants l’utiliser
Let all the children boogie
Laissez tous les enfants swinger

I had to phone someone so I picked on you
Il fallait que j’appelle quelqu’un et c’est tombé sur toi
Hey, that’s far out so you heard him too !
Hé, c’est un sacré plan, alors tu l’as entendu aussi !
Switch on the TV we may pick him up on channel two
Allume la TV nous pouvons le capter sur la chaine deux
Look out your window I can see his light
Regarde par ta fenêtre, je peux voir sa lumière
If we can sparkle he may land tonight
Si nous pouvons briller, il peut débarquer ce soir
Don’t tell your poppa or he’ll get us locked up in fright
N’en parle pas à ton papa ou il nous fera enfermer, de peur

There’s a Starman waiting into the sky
Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
He’d like to come and meet us
Il aimerait bien venir nous rencontrer
But he thinks he’d blow our minds.
Mais il pense qu’il nous ferait perdre l’esprit.
There’s a Starman waiting in the sky
Il y a un homme des étoiles qui attend dans le ciel
He’s told us not to blow it
Il nous a dit de ne pas tout foutre en l’air
‘Cause he knows it’s all worthwile
Parce qu’ il sait que ça vaut le coup
He told me :
Il m’a dit :
Let the children lose it
Laissez les enfants le perdre
Let the children use it
Laissez les enfants l’utiliser
Let all the children boogie
Laissez tous les enfants swinger

« Starman », et pourtant Bowie était jeune- semble écrite à la fin d’une psychanalyse. Bowie accepte ses projections, ses imagos qui sont ces figures archétypales, comme peut l’être celle de « la femme » pour une drag queen. Ses pulsions narcissiques le conduisent à s’imaginer comme un chanteur omnipotent qui fait danser le monde, ou plutôt il est son Moïse. Ici il s’assume comme chanteur fantasmant sur son identité et sa portée cosmique, conscient de ces doubles qu’il produit, dans la gaieté. Ses avatars se multiplient.

Il ne produit pas, lui, un ami imaginaire qui donnerait des ordres, produirait de la loi, comme ce qui nous pourrit l’existence aujourd’hui, comme la religion. Non, sa projection illusoire est assumée comme telle, et l’artiste assume l’imaginaire débordant qui l’habite, pourrait s’il n’y avait pas l’art le mener à la démence, et engage chacun à en faire de même, lucidement, ce qui épargne la folie. A user de l’homme des étoiles comme d’un moyen de liberté, parfaitement compris comme issu de notre propre psyché.

Nous voyons ici tout ce qui nous sépare malheureusement des années 70. Une chanson qui semble écrite pour justifier les centaines de pages obscures de « l’anti Œdipe » de Deleuze et Guattari, qui célèbrent la créativité schizophrénique des « machines désirantes » que nous sommes, face aux pulsions fascisantes. Mais cette liberté de l’imaginaire effraie. On préfère l’étouffer, l’encaserner.

Ashes To Ashes
(Poussière Tu Redeviendras Poussière)

Do you remember a guy that’s been
Te souviens-tu d’un type qui apparaissait
In such an early song ?
Dans une chanson si ancienne ?
I’ve heard a rumour from Ground Control
J’ai entendu une rumeur de Ground Control
Oh no, don’t say it’s true
Oh non ne me dis pas que c’est vrai
They got a message from the action man :
Ils ont un message de l’Action Man
I’m happy, hope you’re happy too
Je suis heureux, j’espère que vous l’êtes aussi
I’ve loved all I’ve needed to love
J’ai aimé tout ce que j’avais besoin d’aimer
Sordid details following
Des détails sordides suivront

The shrieking of nothing is killing
Le hurlement du néant ne tue
Just pictures of jap girls in synthesis
Que des photos de synthèse de japonaises
And I ain’t got no money and I ain’t got no hair
Et je n’ai pas d’argent ni de cheveux
But I’m hoping to kick but the planet is glowing
Mais j’espère me relancer, mais la planète est embrasée
Ashes to ashes, funk to funky
De la cendre à la cendre, du flip à l’extase
We know Major Tom’s a junkie
On sait que le Major Tom est un junkie
Strung out in heaven’s high
Abruti dans les hauteurs paradisiaques
Hitting an all-time low
A plein-temps dans le creux.

Time and again I tell myself
De temps à autre je me dis que
I’ll stay clean tonight
Je resterai sobre ce soir
But the little green wheels are following me
Mais les petites roues vertes me suivent
Oh no, not again
Oh non, pas encore
I’m stuck with a valuable friend
Je suis coincé avec un ami de valeur
I’m happy, hope you’re happy too
Je suis heureux, j’espère que vous l’êtes aussi
One flash of light but no smoking pistol
Un flash de lumière mais pas de pistolet fumant.

I’ve never done good things
Je n’ai jamais rien fait de bien
I’ve never done bad things
Je n’ai jamais rien fait de mal
I’ve never did anything out of the blue
Je n’ai jamais rien fait de spécial
I want an axe to break the ice
Je veux un pic pour briser la glace
Wanna come down right now
Je veux redescendre tout de suite.

My mother said to get things done
Ma maman disait que pour bien faire
You’d better not mess with Major Tom, …
Tu ferais mieux de ne pas fréquenter le Major Tom

« Ashes to ashes » montre la continuité de l’œuvre de Bowie, et sa capacité à se penser un artiste en son temps, puisqu’elle est un écho direct à une chanson écrite une décennie auparavant, « space oddity ». Ainsi elle est une contribution aux obsèques des seventies. Les hippies se sont dispersés ou ont sombré dans la drogue. Ils n’ont pas fait grand chose semble t-il, et il n’y a rien non plus à leur reprocher. Du saut dans l’espace que reste t-il ? De la fatigue, et de la résignation. Un désenchantement qui s’exprimera aussi dans la sublime « modern love » . Dans la musique, l’âge d’or du rock a fini en feu d’artifice furibard punk, comme un court circuit, et le disco –let’s dance– et la new wave -ici- semblent des gueules de bois mélancolico – dansantes. Et puis toujours, l’enfantin. Qui était là dans les deux chansons précédentes.

Bowie, ou le côté lumineux du dandysme, ou l’intelligence d’un faux superficiel parce que conscient de ce qu’est l’art moderne, qui ne peut être que léger, même dans la gravité. Bowie, ou le pop art porté à son incandescence et infusé dans les profondeurs de la culture populaire. Les contenus n’y sont pas pour rien.

Merci Monsieur Bowie. Ce qu’on fait dans sa vie résonne dans l’éternité et les espaces infinis.