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Réflexions critiques sur l’écriture « all inclusive »

1950_Magritte_La_Valse_H_sitation_35x46_cmUne partie du mouvement féministe, qui a toujours questionné la dimension patriarcale incrustée dans la langue française, avec de solides arguments, défend avec vigueur la perspective d’une écriture dite inclusive, ou épicène (concept féministe plus précis). Les féministes ne sont pas les seules (et les seuls) à défendre cette idée là, elles se tiennent auprès de défenseurs des dites « minorités » qui voient dans le langage un outil reproducteur des inégalités et oppressions.

 

C’est un combat que je ne suis pas disposé à partager.

Intuitivement, cette idée ne m’a pas réjoui quand je l’ai découverte. Puis j’ai du comprendre pourquoi, le plus honnêtement possible.

Mais ne vous attendez pas à des déclarations anti féministes ici.

Je ne sais pas si je suis féministe, il faudrait mériter ce titre, ce qui est toujours compliqué pour un homme (et prétentieux), mais en tout cas je pense assez clairement que l’on gagnerait à vivre dans une plus grande égalité. Disant cela je garde en tête la différence conceptuelle entre égalité et similitude. Je ne les confonds pas, même si je sais que la dissemblance forcée ou systématisée est une forme de l’inégalité.

Si je partage, je crois, les fins égalitaires des défenseurs de l’écriture inclusive, je reste plus que réservé sur le moyen proposé.

 

Le langage de l’animal politique, et non soumis à la politique

 

Je suis trop orwellien pour partager le désir d’une écriture inclusive.

 

Pour moi, le langage doit procéder d’une douce anarchie. Il doit appartenir aux mœurs. Aux peuples et aux artistes. Les dictionnaires doivent constater a posteriori et ne rien prescrire de nouveau. C’est d’ailleurs leur sage philosophie, jusqu’à ce jour, excepté dans les dictatures.

 

Toute action politique consciente sur le langage me paraît dangereuse. Elle ouvre la porte à la prise de pouvoir politique sur le langage, sur la fibre même de nos pensées. C’est ce que l’Etat de 1984 parvient à réaliser, avec la novlangue. Au nom du bien, au nom de l’égalité.

 

Quand je parle de douce anarchie, je ne dis pas qu’il ne faut pas de règles, bien entendu. Sinon ce serait le langage du théâtre de l’absurde qui l’emporterait (il est déjà bien trop présent dans notre quotidien). Mais les règles de grammaire, de syntaxe, doivent procéder du langage lui-même et non de l’extérieur. Il en est de même pour le football. On se dote de règles, comme le hors jeu, pour que sport soit viable. Tant mieux si le club le plus riche fait un match nul contre le petit poucet de la coupe de France, mais ça ne doit pas être sur décision du Président de la République ou pression d’un groupe de supporters dans les gradins. Sinon ce qui se passe sur le terrain sent la mort.

 

Le langage est ce qui nous rend humain. On n’y touche pas impunément. On ne doit pas le brutaliser, à mon sens.Certaines de ses structures remontent le plus loin qu’on puisse imaginer. Elles ont servi de canevas à toute l’histoire de la culture. Le projet de révolution culturelle visant à couper avec volontarisme le cours du langage me paraît dangereux, et à vrai dire utopique, comme toutes les révolutions culturelles d’ailleurs. Je préfère imaginer un langage comme un bateau sans gouvernail qui file à son gré.

 

Je tiens, par dessus tout, à l’autonomie du langage, au fait qu’il échappe, non pas au politique, car il est indiscutablement politique, puisqu’il sert à communiquer, mais à « la » politique, c’est à dire à l’exercice d’un pouvoir conscient. J’aime à penser que le langage procède d’une sorte d’évolution chaotique. Je suis ainsi hostile aux « réformes » qui touchent le langage. Il faut le laisser aux peuples, aux artistes. Il en est du langage comme de la sexualité. C’est trop précieux pour laisser les militants s’en approcher, et pour laisser planer au dessus d’eux le rapace réglementaire.

 

La valse harmonieuse, et non la danse des canards avinée

 

En écrivant, nous engageons une valse entre le signifiant et le signifié. Elle est bien difficile à surmonter. Si en plus on implique un autre danseur, « le politiquement correct », alors la danse risque de ressembler à une agitation burlesque de fin de bal arrosé.

 

L’écriture inclusive a tendance fâcheuse à alourdir les phrases, à les rallonger, à chasser la musicalité de la langue, à accentuer les inadéquations entre l’écrit et l’oral et donc à isoler l’écrit.

Elle ne me paraît pas contribuer à la recherche de l’harmonie, bref de la beauté, et constitue un obstacle de plus pour celui qui veut essayer d’écrire, à la poursuite de la fluidité.

 

Or écrire est difficile.

En défendant l’écriture inclusive, ne sert-on pas d’idiot utile à la protection d’un privilège de lecture et d’écriture ?

 

Ne vient-on pas simplement déplacer une inégalité ? Voire, pis, remplacer une inégalité symbolique par une inégalité réelle ?

 

Une traque sans limite

 

Et puis, la propension « inclusive » me paraît sans limite, et c’est pour cela que je parle d' »all inclusive » (évoquant en même temps le prurit totalitaire).

 

On peut pousser très loin la traque du stigmate anti féminin dans la langue, Par exemple on pourrait aller jusqu’à supprimer après tout les genres féminin et masculin qui enferment les concepts. Pourquoi parle t-on de « la » douleur, « la » mort, « la maladie », « la » guerre ? Ne faudrait-il pas supprimer les pronoms ? Pourquoi s’arrêter en route ?

 

A ce compte là il ne resterait qu’à se taire.

N’est-ce pas, finalement, le grand fantasme derrière les polices de la langue ? Qu’enfin, on se taise et écoute. Comme le grand fantasme vegan est qu’enfin, on disparaisse.

 

Mais pourquoi se concentrer sur les stigmatisations de genre ? Après tout d’autres causes ont attiré l’attention sur les aspects stigmatisants du langage. L’antiracisme américain a souligné le caractère péjoratif lié à la couleur noire.

 

Alors il faudrait, quand on écrit, à être cohérent, se surveiller constamment, se corseter, pour ne pas risquer par exemple de stigmatiser la pauvreté plutôt que l’abondance, ce que la langue effectue en permanence. Ce qui, indéniablement, valorise la pulsion d’enrichissement, et dévalorise les plus en difficulté. il faudrait, par exemple, supprimer du dictionnaire le mot « réussite ».

 

A force de protéger, le langage inclusif risque de produire le contraire de ce qu’il poursuit : désigner le repoussant, par la pudeur excessive. On le voit quand on parle de handicap, de vieillesse. Autrefois, le mot « vieux » n’était pas forcément entaché de honte. Si on dit « senior », c’est aussi un euphémisme qui par son existence masque une réalité qui fait baisser les yeux. On ne dit plus « aveugle », on ne dit plus « personnes handicapée » mais « pmr ». La bonne conscience ne cache t-elle pas finalement le trouble de la différence ?

 

Asphyxier la spontanéité de l’écriture

 

Pour moi, qui sensible comme d’autres aux richesses évoquées par la psychanalyse, par le surréalisme, qui nous ont montré ce que la libre association a de puissant, cette idée d’un langage cloisonné de l’intuition, qui se surveille, et qui est constamment surveillé d’un point de vue de perspectives uniques additionnées, ne me dit rien qui vaille.

 

J’y vois la possibilité d’une asphyxie, j’y vois aussi un langage appauvri par des négociations avec des particularismes. J’y vois aussi la fin de l’espoir universel de vibrer ensemble autour des mêmes mots de génie.

 

Nous contaminons le langage autant qu’il nous contamine

 

Mon désaccord le plus profond porte néanmoins sur la conception même du langage.

Les défenseurs de l’écriture inclusive pourraient méditerWittgenstein. Il nous dit qu’un mot peut revêtir bien des sens. Le langage est un sable. 

Ainsi les défenseurs de l’inclusif se trompent à mes yeux quand ils prétendent que le langage conditionne. Nous conditionnons le langage autant qu’il nous conditionne.

Si je prend l’exemple du mot « humanité », on peut lui reprocher de renvoyer à l’Homme et non à la Femme. Il reste que cela dépend de votre imaginaire. Pour ma part, en utilisant « humanité », je sais que je ne dis pas « Homme », et c’est même pour cela que j’écris « êtres humains » souvent, pour englober Homme et Femme. C’est mon usage. Le mot humanité lève en moi des images d’hommes et de femmes.

 

Le mot « Mademoiselle » est traqué par certaines féministes. Pour autant elles oublient là aussi, les leçons de Wittgenstein. Pour beaucoup de gens, dire « Mademoiselle », c’est non pas dire « je te signifie que tu ne serais un adulte que si tu étais mariée », mais c’est envoyer un signe qui dit « vous faites jeune, vous être jolie », ou encore c’est aimer utiliser ce mot pour le plaisir de sa douce et sautillante sonorité. Il y a donc malentendu. Et d’ailleurs si vous dites à l’interlocuteur qu’il vous offense en utilisant le mot « mademoiselle », bien souvent il tombera des nues.

 

Supprimer « Mademoiselle », c’est en outre appauvrir le langage en le privant d’une nuance. Tant qu’à vouloir traquer, alors soyons plutôt créatifs et utilisons le mot « damoiseau », ou disons « mon garçon ». L’égalitarisme langagier risque en effet d’assécher le langage. Or, comme Orwell l’a montré brillamment, c’est par la perte de la palette des nuances que l’on combat au mieux la liberté de penser, en l’atteignant en plein cœur.

 

La liberté de penser, c’est celle, aussi de mal penser.

 

Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il faut évacuer la préoccupation égalitaire de la forme. Non. Les mots ont un sens. Nous sommes responsables de ce sens. Pour ma part, je ne dis plus « les hommes », le plus souvent je fais attention, je dis « hommes et femmes », ou « humains ». Mais ce que je conteste, c’est le concept d’écriture inclusive, c’est-à dire d’une action systématique de surveillance, de révision, de passage au tamis, de recherche du détail qui cloche, comme on traque le message subliminal pour déconstruire la publicité.

 

A la limite, une telle attitude mènerait à prétendre que des textes médiocres sont parfaits parce qu’ils respectent l’exigence d’inclusion. Cela, je ne peux y souscrire. 

 

Pourquoi, après tout, le langage ne serait-il pas, aussi, le terrain ludique où nous revisiterions en permanence notre Histoire ?

La longue histoire humaine a jusqu’à présent inclus la domination patriarcale. C’est regrettable mais c’est aussi dans ce cadre que les chefs d’oeuvre ont été écrits, et nous méritons de continuer à les lire, à les comprendre, à apprendre d’eux, sans multiplier les obstacles qui les invalideraient. Il ne s’agit donc pas d’élaguer, non pas de tracer des sentiers obligés et d’interdire les pelouses aux visiteurs, mais de se promener librement, consciemment, dans le langage.

 

La langue est une superstructure. Elle reflète le monde. A cet égard elle a enregistré les effets de la domination patriarcale.

Certes le rôle des superstructures n’est pas anodin. Elles constituent un moyen de conservation. Elles légitiment et invisibilisent.

En passant par la superstructure, par la culture, on peut atteindre l’infrastructure, oui. Tout cela n’est pas contestable.

Mais il reste que le langage changera si l’on change les modes de vie et les relations. D’ailleurs le fait qu’on réclame de l’écriture inclusive, ou épicène, est un symptôme des changements sociaux déjà effectués.

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Viser juste et déraper – « Les damnés »- Luchino Visconti

8491978On a reparlé des « Damnés » de Visconti l’été dernier, quand la comédie française l’a adapté dans la cour des papes d’Avignon. Je n’ai pas eu la chance de voir ce spectacle, et ne comptons pas sur nos diffuseurs audiovisuels pour nous donner accès aux créations les plus intéressantes du spectacle vivant contemporain. Mais c’était l’occasion de revoir « Les damnés« , le film original.

 

Le film, tout sauf distrayant,  se propose de décrire, à travers le sort d’une famille de grands propriétaires industriels, le rapport des classes dominantes au nazisme. La thèse qui sous-tend le film apparaît très juste. Le drame, parce que c’est un drame dont personne ne sort indemne, se déroule en trois actes politiques, qui n’apparaissent pas dans l’Histoire chronologique du nazisme mais en sont des moments essentiels :

 

-En premier lieu les riches se méfient de la vulgarité hitlérienne, mais cela ne les empêche pas de le financer. Ils se résolvent à pactiser avec ces gens dont le caractère plébéien les révulse.

 

-Puis ils « font » avec sa puissance politique, et tant pis pour leur aile libérale, tant pis pour les joyaux de la culture allemande qui brûlent dans les autodafés. Mais en cette seconde étape, les bourgeois (et les aristocrates reconvertis en propriétaires de moyens de production) pensent qu’ils vont « dealer » avec les hitlériens. La tentation est trop grande de se délester des rouges, grâce à ces voyous avec lesquels ont accepte de cohabiter.

 

-La troisième étape est l’intégration de force de la bourgeoisie dans le système totalitaire, la disparition de son autonomie.

 

Et ces transitions sont extrêmement brutales, comme elles le sont dans le film, symbolisées par les événements douloureux de la vie familiale.

 

La marionnette commode s’est retournée contre celui qui pensait la contrôler.  La bourgeoisie allemande a été la dupe des populeux qu’elle pensait duper. Mais au delà de la bourgeoisie on peut penser à toute la nation allemande. La faillite de la classe dominante a entraîné avec elle toute la société.

 

Le sort de la famille damnée évolue sur cette rythmique à trois temps. Le patriarche, alors qu’il accepte de rencontrer les nazis parvenus au pouvoir, donne une place grandissante au S.A de la famille. Mais cela ne suffit pas. Il est assassiné par son propre gendre, qui en rejette la faute sur le libéral de la famille, obligé de fuir. Le gendre assassin est aiguillonné par le SS de la famille. Mais il rechigne à donner au parti tout ce qu’il exige, alors une solution de rechange sera trouvée, en passant par le petit fils, qui deviendra SS.

 

La famille sera entraînée dans un torrent de trahison et de meurtre. On tue les siens, comme dans la Nation allemande, qui envoie dès 33 des allemands à Dachau (le personnage de Charlotte Rampling y meurt). Il n’y a pas de retour en arrière possible pour les personnages. Les nazis les ont entraînés dans leur logique, leur liant les mains.  Embarquée avec les nazis l’Allemagne devra aller jusqu’au bout, elle le sait, puisque jamais elle ne se révoltera.

La situation a laissé penser à chacun qu’il pourrait tirer profit de l’alliance, mais l’alliance les conduit à se compromettre dans le sang et à ne plus pouvoir faire marche arrière, le sang appelant le sang pour être recouvert. Le manoir de la famille, à la fin, ressemble à une sorte d’hybride entre un local de détente nazi et une maison aristocrate. Métaphore de l’hybride économique créé par le nazisme, qui n’a jamais éliminé le capitalisme mais en a pris la direction politique.

 

A la fin, Visconti, le réaliste, ne n’est plus du tout. On nage dans le métaphorique.

 

La baronne, à la fois la dupeuse la plus habile, et ensuite le personnage le plus dégrisé et dupé, semble symboliser l’Allemagne même, dont deux personnages, son fils pervers (la jeunesse), et son conjoint (les riches arrivés, qui n’ont pas les réticences des plus âgés), qui veut tout le pouvoir économique, réclament l’amour, sans l’obtenir jusqu’au bout, l’Allemagne écrasée par les nazis ne pouvant plus rien. L’Allemagne a trahi tout le monde.

Le pays va à la mort, croyant avoir Hitler à sa main, alors qu’Hitler consume le pays.

 

Il me faut maintenant en venir au problème du film. 

Visconti était homosexuel, nous sommes en 1970. Un des personnages essentiels, l’héritier légal de l’entreprise, joué par son propre amant, Helmut Berger, est un homosexuel, qui aime à se travestir. Mais il est aussi un pédophile, et le lien est opéré entre les deux pratiques. Plutôt, entre une pratique et un crime. Les scènes manifestant la pédophilie sont choquantes, mais ce n’est pas là le souci, c’est un choix que d’être explicite, même si on ne voit pas trop l’utilité pour le propos du film. Le premier problème est le lien entre homosexualité et pédophilie, qui plus est venant d’un homosexuel.

Je ne sais pas comment Visconti vivait son orientation, avec quel degré de culpabilité. Mais il y a là du très troublant. A vrai dire, ce film susciterait des violentes réactions s’il sortait aujourd’hui . En son temps, la pédophilie n’était pas un sujet de société. C’était question réservée à l’aide sociale à l’enfance et aux juges.

Mais le personnage de Martin, l’héritier, efféminé, est aussi tourné vers l’inceste. Tant qu’à faire.

Cela fait beaucoup.

Visconti consacre une longue partie du film, un peu digressive, à la Nuit des longs couteaux, qui va débarrasser Frédéric, l’amant de la Baronne, du SA qui le concurrence pour diriger les aciéries. Nous avons droit à de très longues libations de l’aile plébéienne des nazis, qui dégénèrent en orgies aux atours homosexuels.

Nous ne pouvons donc que le constater : l’homosexualité pour Visconti a partie liée avec le nazisme, comme le fascisme avait partie liée avec la perversité sadique tous azimuts pour le Pasolini des cent vingt journées de Sodome.  J’ai beau avoir de la sympathie pour le psychologue marginal Wilhem Reich, qui poussait les intuitions, freudiennes très loin, et voyait dans la personnalité sexuellement « corsetée », réprimée, la cause du devenir fasciste, je ne crois pas que la question sexuelle soit centrale dans l’avènement du nazisme. Ce serait rassurant de le penser. Si seuls les frustrés sexuels, les refoulés ne pouvant assumer leurs inclinations, ceux qui ne font pas leur outing devenaient fascistes, alors ils seraient moins nombreux. La libération sexuelle n’a pas vraiment éliminé le fascisme du monde, il faut bien le constater. Je veux bien considérer que la frustration joue un rôle pour certains types de parcours et de personnalité dans l’attitude totalitaire, mais je ne crois pas que ce soit un élément aussi primordial, qui mérite d’être au coeur d’une explication historique du nazisme.

On a parfois, dans certaines oeuvres, mis en avant un type de fasciste homosexuel, attiré par la virilité et la camaraderie, les douches prises en commun, etc. Mais il n’y a pas de raison d’émettre l’hypothèse d’ une sur représentation des homosexuels  dans l’extrême droite.

 

Je trouve très gênant d’assimiler la thématique de la décadence morale de la bourgeoisie (si on considère qu’elle a été « morale » à une époque, ce qui reste à démontrer), à l’homosexualité. Cela lie l’homosexualité et le dégénéré. C’est un propos radicalement homophobe. Et je ne doute pas qu’il puisse exister des homosexuels homophobes.

 

Dernière chose : une anecdote vécue. J’ai assisté à une conférence de Jonathan Littell lors de la sortie des « Bienveillantes ». On sait que son personnage principal, Maximilien Aue, est un SS homosexuel. La question de la référence à Visconti lui a été posée par le public qui débordait de la grande salle de la Médiathèque centrale de Toulouse. L’écrivain a répondu que le film de Visconti (je ne sais plus le terme exact mais c’est mon souvenir), le dégoûtait.  Si je retombe un jour sur lui, on ne sait jamais, je lui demanderai pourquoi. Qui sait, nous tomberions peut-être d’accord.

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La Littérature Protège L’insoluble –  » Le Point Aveugle » – Javier Cercas

LAmbiguité-7C’est en farfouillant dans le rayon « hispanique » d’un libraire que je suis tombé sur un essai littéraire écrit par un de mes écrivains contemporains préférés, où il théorise le type de roman qu’il affectionne (ce type de bonne surprise est un des meilleurs arguments pour la défense de la librairie. La surprise vous y attend). Dans « Le point aveugle », réécriture d’un cycle de conférences que Javier Cercas a données à Oxford comme Professeur invité, le propos se fonde notamment sur deux livres que j’ai beaucoup aimés – « Anatomie d’un instant », et « L’imposteur« – et sur d’autres romans que j’aime, ce n’est pas fortuit, pour défendre la thèse suivante : le roman a pour but de compliquer les questions, pas d’y répondre.

 

C’est aussi ce qui me plaît dans le roman. Mais je pense que Cercas aurait pu élargir et appliquer cette théorie à la « littérature » plus globalement. Il le fait sans le dire d’ailleurs, quand il cite « En attendant Godot » de Beckett comme exemple de recherche de ce fameux point aveugle.

 

La littérature du « point aveugle » commence avec le premier roman moderne, le « Quichotte », et elle s’oppose à une autre tradition, celle du roman réaliste du 19eme siècle (qui n’est pas le « roman vrai », celui-ci est tout à fait adapté à la notion de point aveugle). Le point aveugle est précisément ce par quoi le roman en question parle le plus. Et Cercas de trouver cette très belle description de cet angle obscur :

 

 » ce silence pléthorique de sens, cette cécité visionnaire, cette obscurité radiante, cette ambiguïté sans solution ».

 

Alors que tout le monde, dans notre société d’expression généralisée (dont ce blog est le symptôme), a quelque chose à dire, le génie du romancier est de mettre le doigt sur un lieu qui reste sans réponse, vertigineusement ouvert.

 

Ce concept de « point aveugle » conduit Cercas à défendre l’idée selon laquelle on peut nommer roman des oeuvres qui ne relèvent pas de la fiction, comme son « anatomie d’un instant » qui dissèque l’image télévisée de trois hommes refusant de se coucher sous les tables, lors de la tentative de coup d’Etat dans le parlement espagnol en 1982. Le roman a toujours « cannibalisé« , depuis Quichotte, tous les autres genres. C’est un genre impur. Et il le reste.

 

La littérature, cette « supercherie » acceptée, se joue de la réalité, le roman post moderne lui, qui naît avec Borgès, ajoute une couche, en se jouant même de la littérature elle-même. Mais la réalité est elle-même une fiction, comme ce coup d’Etat qui est l’objet de toutes les interprétations, de tous les récits possibles, de toutes les fictions. Comme l’assassinat de Kennedy pour les américains, ou la mort de Marylin. Aussi le roman vrai, le roman à la  » De Sang froid » de Truman Capote, ou l’oeuvre hybride comme « anatomie d’un instant« , agitent une matière d’emblée concernée par la fiction.  Par ailleurs, toute fiction est une part d’imaginaire et de réel. Les écrivains des oeuvres hybrides déploient les méthodes du romancier, et d’abord l’obsession de la forme. Le littérateur est celui qui pense qu’il doit trouver la bonne forme pour accéder à une part de vérité.

 

Le romancier choisira des questions, que d’autres, comme l’historien, ne choisiront pas. Et ces questions ne le mèneront qu’à approfondir la question. Ainsi l’Historien peut analyser le fameux coup d’Etat dans ses motifs et son déroulement mais il ne pose pas la question du mystère de ces trois hommes qui ne bougent pas. Leur mystère intime.

 

Le romancier lui, choisit ce prisme, et évidemment il aboutit au mystère humain. A sa part d' »insoluble« , adjectif qui revient fréquemment dans l’Essai. Insoluble, comme la personnalité profonde du personnage décrit comme l’Imposteur par un autre livre de Cercas. Ce monsieur qui s’est fait passer pour un déporté pendant longtemps, sans qu’on ne comprenne vraiment jamais pourquoi et ce qu’a pu signifier pour lui la levée de l’imposture, en quoi elle résonne avec d’autres de ses impostures. On ne comprendra jamais vraiment pourquoi un autre imposteur, celui  dont Emmanuel Carrère parle dans « l’adversaire« , choisit de se compliquer toute une vie et d’aboutir au drame total, en mentant sur sa réussite au diplôme de médecin.

 

La vérité du romancier est donc complémentaire de celle de l’Historien. Mais en fait le fantasme de Cercas est d’écrire des livres qui permettraient de marier ces vérités dans une même narration.

 

Il s’agit, plus encore de « protéger les questions des réponses ».

Car nous cherchons, mais où serions-nous si nous avions les réponses ? Nous serions dans quelque chose qui ressemblerait à « 1984 » assurément. Nous ne pouvons que prétendre à des bribes de réponse, à des réponses approchées, contradictoires, fragiles et percutées par les discussions. Tant mieux, cela nous protège de la stupidité la plus crasse et du totalitarisme.

 

Le roman est donc une affaire sérieuse. Ce n’est pas une affaire de divertissement même si la lecture divertit. Jeune, Cercas ne supportait pas Sartre, et sa théorie de l’engagement, désormais, à la lumière de ses lectures puis de son amitié avec Vargas LLosa en particulier (dont il analyse le premier roman comme exemple d’oeuvre du point aveugle) il considère que oui, le roman est engagé. Existentiellement engagé. Il s’agit de défendre l’existence d’un monde ouvert, où les solutions ne sont pas données d’avance. 

 

Ce sérieux passe paradoxalement par l’ironie, le registre, justement, des paradoxes. C’est l’ironie qui sème le douteQuichotte est ironique de bout en bout.  Le personnage est ambigu, il est à la fois clairement fou et tout à fait cohérent dans son cadre. Il ne nous mène qu’à d’autres interrogations. L’ironie est un ton qui porte tout et son contraire.

 

Le romancier par excellence du « point aveugle » est Kafka évidemment. Peut-être le plus explicite en cette tradition.  Cercas, reprenant Borgès, qui aimait à déstabiliser le Temps, explique qu’un auteur aussi puissant que Kafka parvient à rendre kafkaïens des auteurs qui ont écrit avant lui, comme Melville et son Bartlby. Pas de meilleur exemple de point aveugle que le fameux soupir de Bartlby, qui lui sert de réponse à tout, et à justifier sa passivité : « I would prefer not to ». La conclusion est donc l‘ouverture sur un océan insondable d’interrogation sans fin. Le cadeau de la littérature est cet océan. Chez James, en lisant le terrifiant « Le tour d’écrou », on ne pourra pas conclure si les visions sont des spectres, si les spectres expliquent les visions, si l’on devient fou parce qu’on est damné, ou si la folie crée les démons.

 

Si le livre peut, ce sont les thèses d’Eco et de Barthes, appartenir au lecteur, c’est bien parce qu’on a fait sa place au lecteur. C’est pourquoi la littérature n’est pas forclusion. La littérature est à cet égard, dit Cercas, aux antipodes de la politique (c’est un argument qu’en son temps on aurait du opposer aux « réalistes socialistes »). Le politique synthétise les enjeux, et donne une réponse. J’ajoute qu’il fait tout pour naturaliser cette réponse, comme la seule possible (« je suis pragmatique »). Le romancier lui, complique à l’envie, et vous plonge dans les ruminations.

 

 » C’est pourquoi les bons politiciens sont d’habitude si mauvais écrivains, et les bons écrivains si mauvais politiciens« .

 

Mais lisez donc ce bel essai, écrit avec la clarté qui résume toute l’absence de snobisme de Cercas, car si à ses yeux tout écrivain porte en lui un critique, tout critique un écrivain, il reste que « la littérature a toujours un pas d’avance sur la critique, pour la même raison que l’explorateur a toujours un pas d’avance sur le cartographe« .

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Simplement tragique, la vie, parfois – « Manchester by the sea » – Kenneth Lonergan

Manchester-By-the-Sea-UK-Poster_UNEPlus malheureux que les pierres, il y a donc ce film aux tonalités grisâtres, « Manchester by the sea ». Si vous avez un ami qui n’a pas pu, tout coincé par son éducation virile, pleurer depuis longtemps, c’est un viatique efficace à son intention.

 

Quelle tristesse ! A tel point qu’on n’imagine pas pouvoir survivre comme les personnages, dans ces décors de ville balnéaire sans charme, dominées par la voiture, l’urbain américain reposant principalement sur la carlingue et se permettant l’étalement sans fioriture, dans ce pays à conquérir. C’est triste, c’est fonctionnel, ça n’a pas d’Histoire, si peu. Ce n’est pas une promotion pour les Etats-Unis, pas non plus un chromo sur la crise. C’est l’ennui simple. La mer, les amis, ce n’est pas forcément le bonheur. Ni même la beauté.

 

Pourtant on est heureux d’avoir vu ce film après un moment d’abattement à mon avis inévitable (si ce n’est le cas, on doit vite consulter). Ce qui reste tout de même un mystère à mes yeux. Comment peut-on sortir satisfait d’une épreuve aussi accablante ? Du spectacle du malheur possible, crédible. Les mécaniques de la catharsis sont perceptibles, parfois, mais là ils m’échappent un peu. Nous trouvons doux de laisser parcourir notre esprit sur des lignes de torture que nous nous infligeons, par la fiction.

 

Le film nous fait percevoir la terrible contingence des horreurs.  Elles tiennent à rien, parfois. On n’a pas besoin d’un apocalypse nucléaire. On n’a pas besoin d’avoir beaucoup failli. Le pire, c’est que la vie, quand elle commence à vous étrangler, continue, elle ne cille pas. Elle ne se déguise pas en habits de tragédie, elle ne ressemble pas à un opéra, tout d’un coup. Il y a bien les enterrements, mais le prosaïque vous guette, dès l’organisation des obsèques. Tout garde autour de vous une apparence banale, ce qui est d’autant plus révoltant. La nature semble vous mépriser, le monde tourne.  Les voitures ne s’arrêtent pas de démarrer, le jour vient, les heures s’écoulent. Il faut continuer de travailler, peut-être heureusement, sans doute oui.

 

Autrui ne sait comment procéder avec vous et vous devenez gênant. Le malheur éloigne. Il sème la terreur à vrai dire. Et le personnage tragique a ceci de pratique qu’il peut aisément servir de bouc-émissaire, au prix d’un peu de manque de rigueur et d’un manque d’empathie. Ce dont le déficit est rare. Reste la tentation de la violence, de la mutilation même, pour sentir qu’on existe encore. Casey Affleck s’y emploie.

 

Mais en même temps, cette contingence sauve. Même au milieu des tragédies ou du glauque, on peut continuer à rire, à ressentir de la complicité, à vivre des moments cocasses avec son neveu, à respirer un peu au milieu du franchissement des tortures morales.

 

Le moins que l’on puisse dire est que le film ne flatte pas son public. Il le plonge dans le drame et ne le sauve pas. On pourrait s’attendre à un mécano américain habituel, intégrant la rédemption, le « born again », la découverte de la sagesse, la découverte des leçons de vie qui attendaient au bout du tunnel.

 

A la place, on aura cette leçon : il n’est pas vrai que « quand on veut on peut ». Parfois on voudrait bien mais voila, on ne peut pas.

Il n’est pas vrai que l’amour et la loyauté suffisent. Ils se heurtent à des forces encore plus puissantes, possiblement.

Il n’est pas vrai que le pire soit une ruse de la providence pour vous éprouver, qui débouchera sur une divine surprise, la rencontre qui vous sauvera.

La bienveillance ne vous attend pas au bout d’un jeu de piste un peu compliqué.

 

Il n’est pas vrai que nos forces soient inépuisables.

« Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » ?

Une profession de foi ! Rien d’autre.

Ce qui ne me tue pas peut me blesser, m’avachir, me fragiliser à jamais.

Ce n’est pas parce que les livres de Boris sur la résilience se vendent bien que vous pourrez y accéder.

Les tragédies résonnent dans le temps, parfois.

Ce n’est pas parce qu’un malheur vous frappe que vous avez payé votre part. Un autre attend peut-être au tournant. Ne nous mentons pas à ce sujet.

 

Il n’est pas vrai non plus que tout soit réversible, parce qu’on aurait décidé d’effacer les dettes. Il est parfois nécessaire d’accepter l’irréversibilité des dégâts. Des vies sont gâchées. Les milliers de mantras que l’on déversera sur quelqu’un n’y changeront rien, et vous pourrez lui transfuser du Montaigne, ce serait peine perdue. Une mère est partie, ce n’est pas parce qu’elle revient que tout est réglé. Les tragédies ne guérissent pas de virus passagers. Ce qui a failli est parfois toujours là, parfois se déplace.

 

La culpabilité est un chancre. Les horreurs partagées, même quand la bienveillance est là, rappelle trop les horreurs. Les décors sont imprégnés de spectres.

 

Le principe de causalité est là. Il est tragique. Un petit rien provoque le pire, et ce petit rien vous ne l’effacez pas au motif que ce n’est rien dans votre tableau général, que vous avez réalisé de grands efforts par ailleurs. La vie ne vous paie que d’instants, fragiles.  Vous n’êtes garanti de rien de rien. Mais vous n’êtes pas forcément seul et ça c’est une merveille qui s’exprime n’importe comment, n’importe où.

 

La construction même du film, efficace, évoque le remugle marin, car bâtie sur une alternance réussie entre le présent et les flash backs qui viennent donner son sens aux scènes suivantes. Ce n’est pas seulement Manchester qui est « by the sea » mais toute la vie. Changeante, sourde aux drames, brassant les vagues comme le présent et le passé dans la mémoire.

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Nécessité Scandaleuse Du Hasard – « L’homme-Dé », Luke Rhinehart

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Il y a le club très select des livres qui sont source unique de communautés durables. La Bible, le Coran, l’Epopée de Gilgamesh…. Même le Manifeste du Parti Communiste ne peut pas y prétendre, une partie de la première Internationale ne s’y référant pas vraiment.  Et  bien « l’Homme -Dé » , paru il y a 45 ans est de ces livres rares. Il existe des hommes dés et ils le doivent à la lecture de ce roman. On dit que Richard Branson, patron de Virgin, figure typique du « nouvel esprit du capitalisme« , en est un.

 

Peu de livres sont aussi déjantés que « L’ Homme – Dé » signé Luke Rhinehart,pseudonyme de Georges Powers Cockcroft. A côté de cela, les livres de Donald Westlake c’est du Paul Claudel. Mais c’est un livre tenu, cohérent de bout en bout, qui soutient avec conviction son développement. On peut donc délirer dans l’ordre !

 

Le livre se présente comme l’autobiographie d’un psychiatre freudien passablement dépressif, Luke Rhinehart, new-yorkais baignant dans un milieu de théoriciens huppés, qui expérimente un peu par hasard une décision aux dés en fin de soirée, et s’en trouve si stimulé qu’il réorganise toute sa vie autour de cette procédure. Il approfondit sa pratique puis multiplie les adeptes, fracasse totalement sa carrière, sème le désastre autour de lui en général, et crée un vaste mouvement chaotique et considéré comme scandaleux, antisocial.

 

Il y a de quoi, franchement. Au départ les expériences personnelles de l’homme- Dé suscitent la stupeur dans son entourage, et puis elles attirent l’intérêt et on voit de plus en plus de psychiatres basculer.

 

Ce qui est drôle, entre autres, est que les adeptes de la vie Dé ne prétendent pas avoir trouvé le talisman du bonheur ou de la guérison. Ils sont tout à fait prêts à dire que ce mode de vie qui délivre tout de même de l’angoisse de choisir, qui finit par s’apprendre dans des centres spécialisés, peu s’avérer tout aussi décevant qu’une « vie normale » et suscite beaucoup de dégâts. Mais la vie « normale » leur paraît de toute manière mener à l’échec. Alors autant s’en remettre au Hasard.

 

C’est un livre fréquemment hilarant, tout aussi fréquemment excessif (le Dé va conduire à un meurtre tout à fait assumé), qui mêle intelligence, références culturelles assez maîtrisées pour permettre de jongler, et scabreux, dans le plus pur style potache. Un Woody Allen, même jeune (au temps de son affrontement du kangourou sur le ring) sous cocaïne. Mais le pire est que ce Monsieur Powers C. a l’air d’un tout gentil monsieur. C’est aussi un livre lubrique, salace, pornographique, porno scabreux. Et je n’insiste pas assez sur ce point car ça n’arrête pas. Je me demande même si ce livre n’est pas simplement  un habile prétexte pour écrire des scènes pornos et parler de sexe tout le temps.  A vrai dire je ne me le demande pas.

 

Mais déconner plein tube, avec des références culturelles et des mots d’esprit pour épater en toute fluidité, ça ne suffirait pas à vous tenir 500 pages et à rester sur les étals des librairies depuis des décennies. Ce qui est frappant dans cette folie de livre c’est que tout ce délire repose sur des questions sérieuses et sur un schéma cohérent. Et c’est ce qui d’ailleurs sauve le personnage principal de la camisole, purement et simplement. Le pire est que lui aussi aborde des questions sérieuses. Sa conduite scandaleuse, détonnante, désarçonnante, se justifie toujours d’arguments qui ne peuvent que susciter un écho chez ses confrères.

 

Il est amusant de voir qu’un même « Esprit du temps » accouche du très aride « ‘anti oedipe » de Deleuze et Guattari (cependant en y songeant tout aussi délirant dans son genre, et assumant d’ailleurs la notion de délire) et de l’Homme- Dé, ce torrent d’insanités drolatiques, qu’ on hésite à classer dans les délires carabins ou les romans de grand talent. Comme on hésite à considérer le personnage principal comme un psychologue révolutionnaire ou un détraqué à endormir très vite à coups de puissants neuroleptiques.

 

Ce roman totalement amoral a pour contexte le sentiment d’échec de la psychanalyse, l’apparition de nouveaux types de patients résistant à la cure, le constat qu’il ne suffit pas de déverrouiller des surmoi trop épais pour que l’on se sente mieux. La psychanalyse apparaît même comme une instance répressive dans ces années 70. Un flic de plus qui vous remet à votre place. Tout cela est au coeur du roman même, qui n »élude pas les querelles théoriques, déroulées au gré des absurdités et des abus perpétrés par les personnages expérimentant la Dé Vie. La guérison par le Dé cherche donc à abolir la personnalité, d’une certaine manière, alors que la psychiatrie cherche tout le contraire. Entre les deux écoles, il ne peut pas y avoir de paix. L’Homme Dé va donc se heurter de front à l’institution dont il est issu.

 

Que dit l’Homme- Dé qui très vite après avoir expérimenté sa méthode la théorise ? Que c’est une lourde erreur de vouloir consolider le Moi. De vouloir le défendre. Que cette voie est violente car elle réprime les Moi secondaires, potentiels. Que cet effort pour assurer une identité, la continuité d’un moi, est un chemin vers le malheur.  Il faut permettre à toutes les possibilités de s’exprimer. Cela va très loin. Ainsi un violeur doit pouvoir choisir l’option du viol comme possibilité de résultat de consultation du Dé. Ce n’est qu’en voyant le viol comme une possibilité parmi d’autres en lui, choisie par le hasard, qu’il pourra se débarrasser de l’imperium de la pulsion.

 

Alors ? Alors il ne s’agit plus de s’en remettre à Dieu. Ce n’est plus une question. Mais on peut le remplacer par… Le Hasard. D’où l’intérêt du Dé. Le Dé est un moyen de détruire le Moi, ou plutôt de lui substituer une discontinuité hasardeuse de tous les Moi potentiels nichés au creux de la psyché d’un sujet. La vie Dé ressemble à une religion, elle en adopte le langage invocateur et lyrique.

 

Il y a donc des règles fondamentales. D’abord le Dé ne dit pas n’importe quoi. C’est le Sujet qui choisit les options. Leur probabilité de succès aussi. La Dé vie oblige donc à s’interroger sur ses désirs. Normalement l’Homme Dé ne peut pas choisir une option qu’il récuse vraiment.  Autre règle : l’obligation, évidemment, d’appliquer la décision du Dé. Sinon tout l’édifice s’écroule.

Sinon, rien n’est interdit. Et Luke R va on ne peut plus loin.Le dé le mène à l’abandon de sa famille, à permettre à une trentaine de malades mentaux d’utiliser une représentation de Hair pour s’échapper de l’hôpital, convertir ses jeunes enfants aux dés.

 

Bien évidemment, ce qui s’avance derrière cet édifice déglingué et amoral, c’est une critique en creux extrêmement acide et sarcastique de la société occidentale, y compris de la psychiatrie. De la tristesse des perspectives qu’elle offre, de l’absurdité de ses conventions, de la fausseté des rôles sociaux (une scène de conseil d’administration d’Hôpital est magnifique à cet égard), de son puritanisme et de son hypocrisie sociale et raciale. Les décisions du Dé viennent exploser tous les rituels sociaux et révéler l’envers du décor.. L’option du meurtre, choisie par le Dé, est explicitement rattachée à la culture de la violence américaine, qui la rend inévitable. Même les babas cools et leur fausse libération tout de suite réinvestie en pouvoir (les stages de « libération » personnelles) en prennent pour leur grade, car les hommes-dés viennent les subvertir. A cette société fausse et sinistre, violente, prévisible, parcourue de dominations niées, il faut même préférer le chaos des dés.

 

C’est parfois lourdingue, indigeste car répétitif dans le scabreux potache, et à le lire aujourd’hui l’aspect porno scandaleux paraît un peu galvaudé.

 

Mais enfin on rigole beaucoup et on n’est pas mécontent d’imaginer les censeurs de l’époque Nixon en train de déchiffrer cela et d’écrire leur rapport de prohibition.

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De la richesse des associations – « Des psychanalystes en séance – Glossaire clinique de psychanalyse contemporaine », 58 auteurs.

téléchargementCette somme considérable de petits articles percutants (trois, quatre pages) se saisissant chacun d’un concept de la psychanalyse (pas forcément consensuel d’ailleurs), le présentant rapidement, et le confrontant à un ou des exemples d’utilisation ou de manifestation dans une cure, aborde la psychanalyse contemporaine comme une pratique avant tout.

 

Une pratique ne se départissant jamais d’un haut niveau d’exigence théorique, et surtout d’allers-retours permanents entre la théorie et la pratique. La psychanalyse est une praxis, dans ce glossaire de sa clinique contemporaine. Elle ne sombre ni dans un pragmatisme du gourou commercial, abandonnant les questionnements humains à la poussière des expériences solitaires, ni à la pensée auto référencée qui ne se confronte plus à la demande d’une analyse. Je ne crois pas  qu’elle se pense comme science. En tout cas le mot n’est jamais employé. Et elle est peut-être en ce sens porteuse d’une sagesse que d’autres approches de l’humain ne révèlent pas.

 

Si quelqu’un voyait le psychanalyste en désinvolte ayant beaucoup potassé la théorie pour ouvrir son cabinet, puis s’engageant dans de longues siestes entrecoupées par des réactions dogmatiques pavloviennes, il serait déçu, par ce livre, certes difficilement compréhensible pour un lecteur qui n’aurait pas pris soin de prendre connaissance des principaux concepts de la psychanalyse en lisant quelques livres d’Histoire et des essais de ses principaux penseurs. Et même pour lui (c’est à dire pour moi), c’est souvent obscur, car c’est tout de même un livre adressé aux analystes, et aux analysants qui voudraient un peu plus comprendre ce qui leur arrive, ou leur est arrivé. Ce n’est pas un livre d’introduction, loin s’en faut. C’est un livre qui a demandé de cheminer, préalablement.

 

Ce livre directement édité en poche, « Des psychanalystes en séance, glossaire clinique de la psychanalyse contemporaine » nous présente un paysage psychanalytique d’une richesse foisonnante. Elle s’ancre dans la fidélité – y compris à son état d’esprit admirable de remise en question permanente – aux orientations fondamentales du freudisme, conservant, c’est une belle chose, la capacité du fondateur à se servir de tous les savoirs et à s’intéresser, parce que la matière de la psychanalyse est la capacité humaine à symboliser, à toutes les productions culturelles de l’humanité. Ainsi les articles multiplient les références au cinéma, à la peinture (par exemple sur l’importance du « détail« ), la littérature pour illustrer leur propos. Plus rarement à la philosophie, encore que cela peut survenir.

 

Les médias insistent parfois sur les divisions du mouvement psychanalytique. Ici on voit que c’est un mouvement capable d’accepter des hypothèses variables, de la diversité, qui n’est pas (ou plus) assimilée à de la dissidence.

 

C’est un glossaire de plus de 500 pages, donc il serait difficile de le synthétiser. Ce qui me marque d’abord en le refermant (il n’est pas forcément destiné à le lire en continu, comme je l’ai fait pour un livre classique), c’est d’abord l’acharnement courageux de l’analyste devant l’analysant. Sa patience. Son optimisme. Ces gens semblent ne jamais renoncer, quoi qu’il en soit. On peut admirer leur capacité à ne pas juger, aussi, et à « ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre », car c’est là où se loge leur plus grande empathie. C’est de cette manière dont ils peuvent aider l’analysant. La « neutralité bienveillante » n’est pas feinte, chez ces auteurs et praticiens là, semble t-il.

 

Ce qui peut aussi étonner, pour le presque ignorant que je suis, c’est la place fondamentale de la question du transfert, celle du contre transfert (paradoxalement primordial sur le transfert), qui se voit consacrer plusieurs articles,. La notion est omniprésente dans les réflexions des analystes. La figure de l’analyste en ressort plus humaine, plus vulnérable aussi, plus courageuse. Plus touchante. L’angoisse d’aller trop vite, celle de l’interprétation sauvage, qui peuvent plonger l’analysant dans le trouble, est souvent exprimée. La règle de prudence de Freud est précieuse (« prudence du démineur« ), et il arrive qu’un contributeur se morde les doigts de son audace, avec le courage de le dire et d’y revenir.

 

Le type de transfert qui s’opère va peser de manière décisive sur la cure, mais renseigne aussi de manière tout aussi décisive sur les processus psychiques en jeu. Ainsi par exemple un article est consacré au « transfert narcissique » dans lequel on attend une caution, en miroir. En ressortent de la tension et de l’impatience. Mais ce transfert est une porte aussi pour comprendre ce qui se joue dans le narcissisme.

 

Ce que je découvre aussi, dans son ampleur, en lisant les très nombreux comptes rendus des expériences cliniques, lié à ce que j’ai dit juste au dessus, c’est la continuité de l’expérience de l’ex analysant devenu l’analyste. Leur travail se ressemble plus que je ne le pensais. Enfin, disons qu’en lisant ce livre on le perçoit nettement. On comprend ainsi, plus charnellement dirais-je, la nécessité pour le psychanalyste d’avoir effectué une analyse.

 

Tout au long des articles, on découvre qu’il faut que ça bouge chez l’analyste pour que ça bouge chez l’analysant. Il s’institue ainsi un espace particulier, un processus de co création ( article sur « le tiers analytique« ) et d’ailleurs cet espace s’inscrit dans un lieu mais aussi dans un cadre et un dispositif. Un article parle d’ailleurs des réactions possibles de l’analysant quand un analyste déménage, et de ce que ça peut nous dire sur la psychanalyse. « La présence sensible de l’analyste‘ » et ses formes, interdisant le toucher, sont des enjeux très importants en tant que tels.

 

Cet espace se définit pour tous ces praticiens et intellectuels comme un« espace de la parole » avant tout.  Le moment le plus crucial de la cure est un moment que l’on qualifie d' »agir de parole« .

 

«  La possibilité de changements provient de la capacité que possèdent les mots de migrer et avec eux les affects qu’ils contiennent« .

 

Cette remarque d’un article, qui évoque le changement psychique, est impressionnante. Elle pourrait aussi valoir pour le changement social, semble évoquer les théories de Gramsci sur l’hégémonie culturelle.

 

La cure est un espace où l’on sera attentif aux associations. Au travail des analogies.  Celles de l’analysant, celle de l’analyste. Sur cette « surface » du langage, l’on compte pour pouvoir accéder à l’inconscient. Mais ce n’est pas tellement l’accès à l’inconscient qui compte en tant que tel, mais le travail qui s’opère à cet effet. Ce travail est créateur de nouvelles potentialités pour l’analysé. C’est une véritable communication d’inconscient à inconscient qui peut s’instaurer, une « co pensée ».

 

Mais l’on voit tout au long du livre que quand la parole n’est pas assez associative, l’ennui peut survenir chez l’analyste et le sentiment d’échec et d’inutilité pour l’analysant. Réactions classiques que l’analyste ne contournent à aucun moment. Les articles vont montrer comment, par l’écoute, semblable à une « rêverie« , le travail de libre association, les voies s’ouvrent à nouveau, des deux côtés.

 

La matière privilégiée est le langage et le psychanalyste est d’abord un être conscient de la puissance du langage, cette « écorce » qui protège le Moi.

 

Par exemple, un simple adverbe peut ouvrir la voie à une richesse interprétative qui conduira la cure à avancer. L’exemple d’une patiente utilisant le mot « vraiment » est fourni.

 

Une autre voie est l' »oscillation » des métaphores et des métonymies. Surgissent bien entendu résistances diverses, mécanismes de défense qui sont tout aussi utiles à la défense fragile du Moi que nuisibles à la cure. Les cliniciens vont montrer exemples à l’appui comment ces noeuds peuvent se défaire, ou pas, quelles opportunités vont être utilisées, toujours inédites car chaque psyché est unique, mais toujours instructives.

 

Chemin faisant, nous allons croiser nombre de patients, aux vécus difficiles et émouvants. Un rescapé de Buchenwald, par exemple, qui s’était construit une forteresse imposant à l’analyste de la déverrouiller sans briser le Moi de l’analysant. Nous rencontrerons nombre de pathologies, de névroses, de souffrances. De la « dépression essentielle », qui réclame que l’on « réanime » le patient frappé d' »extinction psychique », à diverses formes de traumatismes.

 

La connaissance des mécanismes de défense peut nous aider, lecteur, à mieux comprendre l’étrangeté des comportements humains. Pour ne pas s’effondrer, l’humain est capable d’inventer des parades nombreuses, comme l’« hallucination négative« , « le clivage fonctionnel« , d’adopter des « procédés autocalmants » qui ressemblent à des régressions.

 

Ici il s’agit d’un article de lecteur, je m’en tiens là.

Dans le livre il est rappelé que Freud considérait que les personnages de fiction ont tout autant d’intérêt que les récits de cas réels pour comprendre la vie psychique. Nombre d’analysants et d’analystes ont recours au détour fictionnel, à la référence à une lecture, pour avancer. Le récit est l’outil central du travail. On sait que nombre d’idées clés du freudisme ont été trouvées dans la mythologie ou la tragédie. Cette intuition selon laquelle le récit n’est pas plus faux que la « vraie vie » mais une autre modalité du « vrai », est partagée par tous les amants de la littérature. C’est pourquoi il me semble que tout passionné de livres ne pourra qu’être aimanté par les concepts et les ambitions de la psychanalyse.

 

Jérôme Bonnemaison

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Merci Marcel

matou-matheux-2Je suis né dans les années 70, je n’ai pas découvert le comique de l’absurde avec Ionesco, Beckett ou Chesterton et son « club des métiers bizarres », Jarry . Ils sont venus après, juste après les Monty Python. Mais comme beaucoup, dans ma génération, avec Marcel Gotlib, dont les œuvres m’étaient offertes pour me récompenser quand j’avais du affronter des moments pénibles sagement, et ceci très jeune. En particulier les albums de la rubrique à brac et les dingo dossiers.

 

Gotlib qui nous quitte, liait l’absurde à un humour intelligent, dense, généralisé, et cultivé. Gotlib a montré qu’on pouvait, et même qu’on gagnait, à être à la fois « intello » et franchement déconnant. Un décloisonnement qui a été fort heureusement bien compris.

 

Il nous a transmis le goût d’un humour comme joie large de l’esprit, bien qu’il savait aussi donner dans les autres registres, en particulier le scabreux – j’ai ri sur « Pervers pèpère« , mais plus tard, à l’âge potache de l’hypokhâgne-, mais aussi le poétique tendre, comme avec ces planches narrant le conte du « Matou Matheux » où un enfant s’endort pendant un devoir de maths, visité dans son songe par un chat qui de manière alambiquée symbolise son cheminement inconscient vers la résolution du problème. Ces dessins-là me sont inoubliables. Je n’avais malheureusement pas le secours d’un Matou Matheux mais j’avais saisi à quel processus de pensée Gotlib faisait référence .

 

Son humour plongeait dans les méandres de l’Histoire, des mythes anciens. Humour agitant les mythologies de son temps aussi – super-héros, personnages de cinéma -, toute la production de la société du spectacle soumise à la drôlerie. La religion n’y échappait pas non plus, mais sans nécessité de donner dans le bouffe curé sommaire.  La culture devenait un immense terrain de jeu potache. Nous y découvrîmes Isaac Newton -grande victime de Gotlib, ne cessant de se ramasser une pomme sur la tête en trouvant la gravitation-.  L’esprit de sérieux en prenait un sacré coup, mais en même temps la curiosité en était avivée pour tout, le monde devenant un immense terrain de rigolade.

 

L’exploration de l’Histoire cessait de se présenter dans l’habit de corvée de nos cours magistraux, mais prenait un tout autre visage, dionysiaque. Merci Marcel, car je suis certain que tu es un des responsables de mon appétence pour le savoir et la culture. Un roi n’était plus une date à retenir mais un type looké, franchement rigolo, et aller le voir de plus près valait le coup. Henri IV par exemple, franchement réussi.

 

Pour beaucoup d’entre nous Gotlib a été le vaccin – trop efficace ? – de l’esprit de sérieux. Le grand dispensateur d’acide, de recul, de prévenance contre les manipulations des attitudes formatées. Le formateur à la dérision, au regard comique sur à peu près tout, rien n’échappant à la critique du rire et à un certain grotesque dès que le sérieux menace. C’est difficile de se sentir lesté quand on a été formé par Gotlib. Tout interlocuteur qui joue son propre rôle en y croyant un peu trop nous apparaît dans son ridicule, nourris que nous sommes par les exagérations de Marcel. Mon regard restera toujours marqué par Gotlib. A la recherche de ce qui est risible. De cet onguent partout disponible. Grâce à son étude hilarante du cochon – qui a un groin pour pouvoir y brancher son rasoir électrique-, ma vision des animaux est par exemple essentiellement comique, et tout peut être librement déformé et détourné pour qu’enfin, on rigole.Comme « Bernie », j’aime les hyènes, et je le dois je pense à la présentation que le prof de sciences nat. de Gotlib en effectue.

 

Pourtant, Gotlib, qui un jour cessa de dessiner, dans les années 80, sans qu’on sache pourquoi tellement il ne se prenait pas au sérieux, ne cadre pas avec le temps de la dérision totalisante et étouffante . Pourquoi ? Parce qu’il n’est pas paresseux. C’est précisément parce qu’il est ouvert, cultivé, et donc qu’il se passionne du monde sans le dissoudre, qu’il est drôle en déconnant finalement. Loin de la dérision nihiliste de notre époque, où l’on se force à rigoler avant d’avoir compris quoi que ce soit, Gotlib dispose d’ un point de vue qu’il a édifié, un style unique d’abord, baroque, luxuriant, liant réalisme et caricature. Un point de vue intellectuel sans le dire, qui tourne à la grande marre. C’est ce qui le sépare radicalement des amuseurs sinistres qui sèment la dérision sur le vide.

 

En lisant son autobiographie, en 1993, ‘J’existe, je me suis rencontré », trop méconnue, émouvante et évidemment drôle, j’ai appris son enfance dramatique, qui évoque celle de Barbara et d’Irène Nemirovski, cette dernière étant interrompue par la mort. Ils ne l’ont pas sublimée de de la même manière, c’est le moins qu’on puisse dire, même si dans l’intimité la chanteuse semblait une amie très drôle.  L’enfance d’un enfant juif traqué, caché à la campagne.

 

On comprend mieux ce qui a construit cet humour particulier qui semblait l’apaiser, à ce qu’on voit de ses interviews filmés. Le sens du monde lui était inévitable. Mais il fallait le déminer. L’humour a été ce viatique. Ne rien prendre au sérieux, car le sérieux est insupportable. Mais ne pas abandonner le monde pour autant, car justement le monde vous a abandonné. La figure du père assassiné par les hitlériens en particulier.

 

Alors on dessine un monde baroque, on y promène sa coccinelle, ça surgit de partout, les êtres y provoquent un feu d’artifice. La sagesse devient la rigolade. Si Super Dupont rappelle le Milicien d’antan, méchamment contemporain, qui traquait les petits enfants juifs comme Marcel, il vaut mieux se gausser de lui, plutôt que de le haïr et s’empoisonner deux fois plutôt qu’une. La vengeance ne se mange pas froid, mais en pouffant de rire au risque d’avaler ses spaghettis. Il n’y a pas de méchanceté véritable ou centrale dans Gotlib  même s’il n’épargne personne, pas même les enfants. C’est ce qui a du se décider en lui : il vaut mieux en rigoler, de toute façon. Il y est arrivé mieux que tout autre, et nous a permis d’en profiter un peu, nous qui n’avons pas forcément accès à cette plénitude de l’humour rayonnant.