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Quelques réflexions en passant sur « la politique de la culture » (en apéritif des joutes de vos municipales)

4720« Toute licence en art »... Cette expression provient d’un dialogue fameux entre les exilés André Breton et Léon Trotsky qui s’essayèrent à écrire un manifeste pour la culture. Contre toute attente, c’est l’ancien dadaïste Breton qui proposa un « sauf si » pour continuer la phrase… Et « Le Vieux » comme l’appelaient ses amis biffa la suite. Toute  licence en art, un point c’est tout, considérait alors l’ancien chef implacable de l’Armée Rouge. Dans l’exil, cet homme d’une culture extraordinaire, qui plus jeune continuait à se tenir informé des querelles littéraires françaises ou italiennes dans son train parcourant le front de la guerre civile, avait eu loisir de songer au destin des artistes russes ralliés à la révolution, tel Maïakovski, et à ce que devenait l’art sous le stalinisme. Peut-être songeait-il aux avertissements d’une autre grande cultivée, Rosa Luxembourg, sur l’impasse obligée de l’atteinte à la liberté d’expression. Elle mène tout droit à la dictature et à la stérilité du peuple.

Politique et culture font toujours ménage, mais point heureux

Toute licence en art. Oui.
Mais ne nous illusionnons pas. La culture a toujours dansé un tango infernal avec le pouvoir. Elle est au départ, d’ailleurs, la pure expression du politique. L’œuvre de symbolisation de la communauté constituée. Elle se confond très vite avec la religion et l’appel au sacré. L’autonomie de l’art est une évolution récente. Et l’on ne peut parler que d’autonomie et pas d’indépendance. L’artiste est toujours en dialectique avec des moyens de diffusion, de financement, des règlementations, qui procèdent de logiques de pouvoir politique et économique. Il a toujours su, ou presque (sous le stalinisme ou le fascisme ce n’est pas vrai, sauf exception dans le cinéma russe par exemple), composer avec le pouvoir, pour le berner, profiter des fantasmes de grandeur du Prince, ou rebondir sur son emprise (comme un joueur de rugby sait parfois profiter de l’adversaire, en recueillant l’énergie du choc pour se retourner et accélérer). C’est ainsi grâce à l’absolutisme de Louis XIV que nous avons la source insolente de Molière à notre disposition. Les artistes savent d’ailleurs que la contrainte n’est pas forcément une asphyxie pour l’artiste, mais une ressource. Ils la préfèrent parfois au vide du désert, angoissant (le vertige de la page blanche). Ne négligeons pas aussi les tourments que les artistes ont du subir, même quand ils ont réussi à composer. Racine, par exemple, obligé d’ignorer ses maîtres jansénistes pour complaire au Souverain.

Les signifiants vides

Nous allons rentrer dans une année d’élections municipales, et la culture étant fortement décentralisée, le sujet va revenir sur le devant de la scène. Comme toujours, il est à craindre que les mêmes slogans reviendront. La cohorte des signifiants vides. On entendra parler cérémonialement de « démocratisation de la culture », d »accès de tous à la culture », expressions qui s’apparentent, tellement elles sont usées, à des rituels banalisés (comme le salut à la fin d’un combat de judo). Le pire à mon sens est « culture de proximité », une expression qui laisse rêveur. La culture finalement y est envisagée du point de vue du type qui est content de trouver à se garer sans difficulté. Quelle profondeur de champ ! La culture, personnellement, m’évoque plutôt le lointain que le proche. Puisqu’elle est censée me sortir de ma zone de confort. La proximité ne démocratise pas grand chose. Je me souviens d’aller au théâtre d’Aubervilliers rempli par les navettes parisiennes. Les frontières relèvent du symbolique, du désir, de la vie de l’esprit.
En réalité il est bien difficile de penser une « politique culturelle » et c’est pourquoi on nous propose des mots magiques, parfois à la lisière du ridicule. Ainsi en est-il de la notion de « tiers lieu »… Les rapports proposent de créer des tiers lieux, ni la maison, ni le travail. Bref, il faudrait réinventer le bistrot.
Et la définir c’est d’abord se demander à quoi elle sert.
Que pourrait-elle apporter que son absence laisserait regretter ? Car après tout, certains phénomènes, comme le mouvement hip hop, enfantant du rap et du graffiti devenu street art, s’est privé de toute aide publique, ou bien très à la marge.. Au contraire cette culture a longtemps été clandestine pour une part, illégale (et l’est encore parfois), et combattue (par la police et la justice). Avant que les notables s’offrent les oeuvres des ex clandos contre lesquels ils portaient plainte, sur le marché de l’art. Et pourtant, cette culture s’est installée durablement. Le hip hop est même devenu la musique dominante dans la jeunesse. Si on remonte le temps, le mouvement romantique n’a pas eu besoin de politique culturelle pour s’affirmer comme un de ceux qui marqueront l’histoire de l’art, mais encore celle des idées. L’impressionnisme fut un art de marginaux scandaleux, haïs de l’académie, qu’il laissera en morceaux.

L’art est politique, mais ce n’est pas faire de la politique

Oui, la culture a toujours un pied dans le politique, avons-nous dit, et en même temps la politique semble avoir peu de prise sur elle. La politique ne peut tenir le pinceau du peintre. Et puis… Bien des penseurs ont écrit à ce sujet, d’Adorno à Rancière, l’art militant s’avère inintéressant. Le didactique ne mobilise que ceux qui sont déjà convaincus. Est politique en art ce qui dans sa démarche même, disait Adorno, se heurte à la logique industrialiste du monde. L’art édifiant, sans même parler de l’art de propagande, ne produit rien de bien intéressant, sauf exception géniale. Actuellement, on note une vague de repolitisation (superficielle donc dangereuse) de l’art, au sens où l’on porte attention au discours explicite des œuvres, ce qui produit des dérives regrettables. Ainsi les films sont récompensés pour leur contenu moral voire pour la sociologie de leur casting, pour la « thématique » qu’ils évoquent. Blanche Gardin a commis un laïus grinçant à ce sujet après l’obtention de son Molière, en expliquant que si elle ne le gagnait pas l’année de « me too », alors elle ne l’aurait jamais eu. Je trouve que Jacques Audiard a créé de grands films comme « Un prophète »,  » Sur mes lèvres »… Mais il a eu une palme d’or pour « Dheepan », qui est un nanar, parce que le film traite de réfugiés. Ken Loach a un quasi droit à un prix à Cannes, lui aussi, alors que ses films ne sont pas toujours du niveau du tragique « Le vent se lève ». C’est une forme d’auto censure progressiste fort dommageable. Les œuvres immorales et amorales peuvent être extraordinaires. Apprécier une œuvre n’empêche pas d’être conscient de tel ou tel aspect de l’œuvre plus sombre, de la biographie de l’artiste ou je ne sais quoi. Mais considérer une œuvre à partir de grilles de lecture politiques, et souvent, monolithiques, est absurde. Aux Etats-Unis on boycotte Woody Allen pour une accusation privée, dont d’ailleurs personne ne sait ce qu’elle recouvre, mais on utilise le réalisateur pour envoyer un signal, selon le principe « la fin justifie les moyens ». Brûlera t-on bientôt Sade, Bataille, Genet, Gide ? En ce sens, la politique menace l’art, en le poussant au conformisme craintif et en réduisant la légitimité artistique à une question morale. La conformité progressiste ou réactionnaire, c’est toujours de la conformité. L’œuvre d’art est grandiose, parce qu’elle a sa marque unique. Elle est irréductible. Elle est ainsi anti conformiste par nature. On devrait tout pardonner aux artistes, sauf de produire des œuvres inintéressantes, tant que l’on reste dans le domaine de l’art.

La politique est binaire, malheureusement. Elle est la plupart du temps marquée par les conceptions de Carl Schmitt, juriste nazi conseillé comme lecture obligatoire par l’ex numéro deux de « Podemos »…. « La politique consiste à distinguer ses amis de ses ennemis« . Or, on ne peut pas apprécier une œuvre avec un regard binaire. « Voyage au bout de la nuit » est grandiose, du point de vue de sa capacité de description d’une réalité de son siècle, du point de vue de l’invention d’une langue. Mais on peut aussi y voir les prolégomènes de la dérive infernale de Céline, dans sa vision du monde misanthrope et même dans son style, qui évoque le primat de la forme, de ce qui subjugue. On peut comprendre son admiration pour Hitler.

Le manque de contenu de « la démocratisation »

Il existe bien des illusions en matière de démocratie culturelle. La superstructure permettrait de réaliser ce que l’infrastructure refuse. En clair, on pourrait effacer à peu de frais ce que les inégalités profondes, reproduites, ancrées, naturalisées, ont produit. Des rapports différents à la culture. C’est la même illusion qui conduit à considérer qu’en réformant le langage (si cela est possible d’ailleurs), comme avec l’écriture inclusive, on va réformer les pulsions. J’en doute, personnellement. Mais je suis peut-être de ceux qui ont le masochisme de douter de ce qui conforte. Pourtant, les faits sont là : la gratuité ne suffit pas pour que chacun se précipite sur les livres des bibliothèques. Disant cela, on ne légitime pas la fin de cette gratuité, car dans cet espace là, tout de même, des rencontres avec la littérature ont été et restent possibles. Nous pouvons constater, aussi, que des personnes aux revenus modestes pourront consacrer un budget personnel important à leur culte de Johnny Halliday, mais rester imperméables à la culture accessible, à deux pas de chez eux.
Pour d’autres, « démocratiser », c’est dénaturer, c’est « se mettre au niveau ». C’est appréhender l’art comme animation, d’où l’engouement immense des édiles pour les arts de la rue, contre lesquels je n’ai rien (même s’ils m’ennuient à dire vrai). Par exemple, il me paraît scandaleux que la télévision de service public, pour respecter ses obligations en matière culturelle, programme du théâtre de boulevard pathétique. C’est vraiment un signe de mépris pour le public.

Si l’on doit penser un lien entre la démocratie et la culture, je crois que c’est en remettant en cause le primat de l’offre culturelle, son emprise, et sa monopolisation. C’est en approchant, donc, la démocratie, à travers sa composante essentielle qui est la liberté.

Pourquoi aime t-on tel type de production culturelle ? Parce qu’on y a été nourri. Parce que nos habitudes cognitives ont été modelées par l’expérience imposée par l’offre. Le mensonge des cyniques qui légitiment leurs productions insipides, obscènes de mépris envers ceux qui les regardent, est celui-ci : « les gens demandent cela ». Il n’y a rien de plus faux ! Ce ne sont pas les gens qui ont réclamé la télé réalité, c’est la télé réalité qui a envahi les écrans, munie d’une stratégie de conquête des esprits, et soutenue par des forces de diffusion extrêmement puissantes. La télé poubelle a éduqué des générations. Comment s’étonner que l’on mange ce qu’on est éduqué à manger ? Par curiosité, après l’incendie de Notre Dame, j’ai regardé sur Internet les images de la comédie musicale d’il y a vingt ans, qui connut un succès immense et inaugura le renouveau du genre en France. C’est calamiteux, à tous les points de vue. On se moque du monde. Même les gens qui aimaient ces agitations ridicules à l’époque le voient avec le recul. Mais voila, c’est ce qui était proposé. Proposez à des enfants du mauvais chocolat industriel ils ne sauront jamais ce que peut être un bon chocolat, mais ils aimeront le chocolat.

A mon sens, mais je suis en train de penser là, en écrivant (qu’on comprenne bien le sens de ce billet), on doit d’une manière ou d’une autre briser cette logique de la rencontre trop simple entre une offre et une demande. Faire coexister plusieurs offres, c’est bien (arte c’est très bien), mais cela ne suffit pas, car la culture de masse est conçue comme les sodas. Elle est bourrée de sucres rapides. Elle gagne, donc, aisément. Mais pour autant devons-nous nous régigner à la mal bouffe sous prétexte qu’elle a du succès, et que le succès serait « démocratique » ? Non. La démocratie n’est pas la tyrannie de la majorité, et pas non plus celle de la quantité. La démocratie, c’est de pouvoir s’extraire de l’assigné.
Aujourd’hui, même la politique culturelle, dans ses secteurs les plus « valorisés », confond quantité et démocratisation. D’où le succès consensuel de ces grands défilés de l’art « de rue », les machines de Nantes et de Toulouse. Les masses s’y pressent. C’est impressionnant, c’est astucieux, c’est innovant. Il y a du savoir faire. On se rappelle des machines de Vinci (l’artiste pas la multinationale). Et puis ? Et puis, rien. Ces carnavals unilatéraux ne changeront guère le régime des représentations humaines, à mon sens. On rentre chez soi, on a pris des photos sur son i phone, qu’on met en ligne, on dit que c’était « vraiment très impressionnant » (ça peut l’être, au coût consenti), et ensuite ? Le marketing territorial est satisfait. D’ailleurs on se demande pourquoi, car il est impossible d’évaluer l’impact. « On a parlé de la ville ». Oui. C’est ce genre de considération qui conduit les villes à vouloir le passage du Tour de France.

Transmission traduction, passeurs

Alors, qu’entendons-nous par briser cette logique de confrontation directe de l’offre à la demande, qui en réalité se traduit en pouvoir de l’offre soumise à l’impératif de rentabilité ?
Je crois que les personnes qui ont eu l’opportunité d’entrer sur le sentier de la culture, doivent se replonger dans leur propre expérience et en tirer les leçons. Ce sont toujours des moments de transition qui ont été décisifs. Des moments fondés sur la rencontre et la traduction. Certains parlent de « médiation culturelle », mais tout de suite on songera à une filière, un diplôme et ce n’est pas mon propos ici. Si je prends mon expérience, la médiation est passée par des moments d’écoute de musique dans la chambre de copains, où je lisais des fanzines du grand frère. Ou encore par le charisme, indéfinissable, de ma prof de français de seconde. De sa manière de prononcer le nom de « Meaulnes« . De son invitation à écrire une petite analyse de texte, qu’elle jugea comme parfaite (un texte où une biche était une métaphore, je ne m’en souviens plus). Et de là découla un désir. D’aller plus loin. Et ensuite, alors, la beauté vous entraîne, vous en découvrez de plus en plus de nuances et de significations, vous la contextualisez et elle prend alors d’autres significations. Et l’aventure d’une vie est initiée. A l’origine, il y a donc une transmission, une traduction, une initiation. Comme le partage d’un secret.
C’est ce secret qui attise le désir. La culture ne saurait être un devoir démocratique. C’est presque un vice, dans un monde utilitariste, et c’est le mieux qu’il puisse lui arriver. Les jeunes lecteurs ont toujours regardé le haut des étagères qui leur était interdit.
Ma prof de français n’était pas du tout « démocratique », je m’en souviens. Au contraire, elle était un peu hautaine, son regard partait vers le plafond, elle semblait regarder un horizon que je ne connaissais pas, et qui avivait ma curiosité. Et c’était cela qui me fascinait. Je me demandais comment on pouvait devenir une telle femme. Et je savais que derrière, il y avait la littérature. Je ne me souviens pas du nom de cette prof. Qui a mon avis ne savait pas comment elle procédait.

Ce sont ces moments d’identification, de naissance de désirs, de stimulation de la curiosité, qui comptent, dans « la démocratie », je crois. Une porte s’entrouvre. Vous savez que derrière c’est difficile, mais que c’est infini aussi. Pour ma part je lis beaucoup de biographies, de témoignages, de grands artistes ou penseurs. Et pour tous il y a ces moments là. Ce n’est jamais l’œuvre seule qui s’impose. Il y a un désir qui conduit vers l’œuvre, et un ingrédient humain qui participe de sa première interprétation, qui vient la traduire, finalement. Je prends le premier exemple qui me vient : Gilles Deleuze. Si vous regardez les émissions de l’abécédaire de Deleuze (ce que je ne saurait trop vous conseiller), vous le verrez raconter sa pré adolescence provinciale, sa rencontre avec un type plus vieux, avec lequel il discutait longtemps, qui lui a fait lire…. Anatole France. Et qui a joué ce rôle de passeur, de traducteur, et a su transmettre le sens de son propre désir, pour susciter le désir chez le jeune Deleuze. Et puis Deleuze a fait son chemin, il a lu, a varié ses lectures. Et puis il était prêt pour entendre la philosophie. Quand il l’a rencontrée, le déclic a été immédiat. Plus tard, Deleuze a revu ce passeur, dans les milieux gauchistes parisiens qu’il fréquentait. Et bien évidemment, il n’était plus impressionné du tout. Et pourtant, sans lui, Deleuze ne serait peut-être pas devenu Deleuze. Ou il aurait pu l’être, mais il aurait fallu un autre traducteur, un autre initiateur au désir.

Il est évident que plus ces moments de « traduction » qui sont donnés engagent émotionnellement, corporellement, et reposent sur la force des liens, plus ils sont susceptibles de déclencher des ondes de désir. C’est ainsi que j’ai eu la chance dans le passé de pouvoir expérimenter un projet dans la petite enfance, de festival culturel autour d’œuvres associant des adultes éducateurs, des tous petits enfants, et leurs parents. Mais aussi des personnels de puériculture moins versés dans les pratiques éducatives. L’initiative a eu un succès qui a dépassé toutes nos attentes, et le jour de l’exposition, nous avons du recourir à des immenses tentes tellement nous avions reçu d’œuvres, dont la qualité nous avait « bluffés ». Une déferlante de participants s’est déplacée pour voir les œuvres, dans le musée d’art contemporain et ses alentours préemptés par nos soins. La plupart n’y étaient jamais venus. Et après avoir vu leur création au milieu des autres, ils sont allés admirer les œuvres contemporaines du musée. Nous avions ménagé des espaces de transition, certaines œuvres étant installées dans le hall, ainsi que l’organisation d’un spectacle vivant. La gratuité était consentie pour la soirée. En réalité, en une soirée… Le musée a du voir défiler plus de personnes qu’en plusieurs mois. D’ailleurs si les personnels de médiation du musée nous ont merveilleusement aidés, les grands chefs nous ont snobés… Pourquoi ? Parce que si tout le monde est là, comment pourrait-on encore profiter des effets de distinction que l’on a recherchés ? Derrières les slogans, les opinions, les ‘éléments de langage », il y a des non dits. Notre action démontrait que le musée n’était pas condamné à son splendide isolement. Cette démonstration étant dangereuse. Mais pas pour tous. Pas pour ceux qui animent les ateliers « mains à la pâte » dans les coulisses des musées. Ainsi il n’y a pas de fatalisme, car il y a des alliances possibles.

Le monde de la culture se protège encore de ces logiques par une expression qui joue le rôle de barbacane. Le « socio culturel ». Il y aurait une barrière, une rupture épistémologique entre le culturel qui se veut « social » et la culture. Or, la culture a toujours été une trajectoire. Un lecteur vit une vie de lecture. Un amateur de peinture élargit sans cesse sa connaissance de la peinture. L’art est d’abord, toujours, contact, puis initiation, puis approfondissement. La culture est ce continuum. Jack London le savait, lui qui a écrit des livres pour enfants mais aussi « Le talon de fer », un des romans politiques les plus avisés de l’Histoire.

Je suis d’avis de cesser de parler de « démocratisation de la culture », donc, mais plutôt de se comporter démocratiquement. Et une piste est finalement assez simple à penser. Elle n’est pas moralisatrice (tu dois connaître), elle n’est pas utilitariste (la culture te servira), elle n’est pas un appel à la distinction (tu dois en être), qui a pour revers l’exclusion. Elle est juste ce qui a toujours été : je transmets la bonne nouvelle. Il y a un secret derrière la porte où je suis allé. Viens, je te montre par où j’y suis allé. Comme un jeu enfantin qui nous rend hésitants et puis dans lequel nous fonçons en courant.

Nous devrions ainsi mixer les écoles et les crèches à des résidences d’artistes ou encore à des centres d’entraînement de sportifs de haut niveau, à des fermes, ou encore à des quincailleries. Le désir a ses modèles, ses figures de référence, autant de rochers sur la rivière pour passer de l’autre côté. Là où l’on se vivra comme créateur ou comme marcheur libre dans la forêt de la culture sans fin. Le désir naissant chez l’enfant peut entraîner dans son sillage toute la famille.

A propos de l’offre

La politique culturelle, donc, si elle est possible, je ne sais pas… Peut-être que non, peut-être que seule la fonction conservatoire, patrimoniale, finalement, est surtout possible ? Mais si elle est possible comme politique de transformation sociale, elle n’est pas pure mise à disposition d’une offre, ou encore pure consommation. La consommation reproduit, elle répond à une demande qu’une offre utilitariste, « à sucre rapide », a elle-même constituée. Les chèques culture ne peuvent pas tenir de politique culturelle, mais de caution culturelle. Ils procèdent d’une vision mercantile de la culture qui considère l’art comme un contenu assimilable à n’importe quel contenu, comme celui d’un tube de dentifrice. Et c’est bien ainsi que l’ont compris les jeunes italiens, qui ont utilisé le chèque Renzi en allant voir des commerçants qui leur rachetaient, un peu moins chers, leurs chèques. Adressez vous aux gens en consommateurs, ils se comportent en consommateurs. Derrière cette idée du chèque culture, j’ai bien peur qu’il y ait une arrière pensée qui est de se mettre dans la poche les diffuseurs de « contenus » pour des raisons politiques. Je ne dis pas qu’il est illégitime de se comporter comme un « public » de l’art. C’est mon cas. Ce que je pointe, c’est qu’une politique culturelle n’a pas grand intérêt si elle se borne à permettre de la consommation d’art en subventionnant la production ou l’achat. Le marché, finalement, saurait le faire, et même, comme « HBO », en s’occupant des niches de consommateurs exigeants, aujourd’hui.

Pour autant je vois où me mène ma réflexion et je ne voudrais pas dire qu’il s’agirait d’oublier l’offre de culture. Bien évidemment, non. Justement, le chèque culture oublie qu’il est nécessaire de structurer de manière stratégique une offre de culture, car le simple mécanisme de marché ne peut pas donner lieu à une culture aussi féconde qu’elle pourrait l’être. Même s’il est vrai, que de tous temps, des artistes ont su devenir grands, sans le soutien d’aucune institution publique. Et que cela, aussi, donne à penser. A penser quoi ? Que la culture c’est d’abord de l’art, et de la production de l’art. Si un couple d’originaux juifs américains ne s’était pas mis à enregistrer des noirs de Memphis, contre toute attente, en plein sud étasunien raciste… La soul music n’aurait pas révolutionné la musique contemporaine. Personne ne les a aidés, mais il y avait des radios, et puis ils ont créé un studio. Ensuite Otis Redding est venu dans le studio, et cela, personne ne pouvait le planifier. Si vous n’avez pas de maison d’édition, vous n’avez pas de livres. A cet égard (cela n’est pas du ressort municipal, encore que l’on pourrait y réfléchir à comment aider l’offre et à quelles conditions), la politique culturelle serait volontariste, si elle aidait réellement l’offre à hauteur de la prétention culturelle de la France. A mon sens les librairies indépendantes devraient être exonérées d’impôts et de charges. Au lieu de financer le CICE qui ne sert absolument à rien. L’esprit intransigeant du prix unique du livre, ou des quotas de diffusion, qui ont permis au pays de résister à l’uniformisation américaine, ne s’est pas fait entendre depuis longtemps.

Et puisqu’on va parler des villes… Pour celle ou celui qui y grandit, elle est le reflet de ce qui compte dans la société où il va être nécessaire de grandir, en s’adaptant. Dans ma ville, et je n’incrimine personne, car ce sont les résultats de causes croisées, d’origines diverses, il n’y a plus qu’un seul cinéma généraliste au centre ville pour 450 000 habitants. Sur la place principale de la ville, il n’y a aucun lieu culturel. Sauf l’orchestre de la Mairie, qui lui ne peut pas disparaitre suite à une renégociation des loyers. Il y a heureusement les bibliothèques, les médiathèques, les musées, et même… Les églises, qui à dire vrai, sont devenues des lieux patrimoniaux autant que de spiritualité. Il y a bien des raisons de penser que le numérique n’est pas neutre. Ce qui n’est pas dire qu’il n’est que négatif. Mais ici, un aspect du numérique me vient à l’esprit, comme danger, c’est justement la « dématérialisation ». C’est à dire une culture devenue spectrale, notamment dans notre urbanisme. Ce qui n’existe pas dans notre environnement, a du mal à exister tout court. Il est bien plus difficile, par exemple, d’être hostile aux « marchés financiers », une abstraction, qu’à son voisin. C’est ce dernier qui est donc souvent rendu responsable. La guerre sans images n’existe pas. Ce qui a une image semble parler pour le monde entier, devient un phénomène social. L’édilité est liée au sacré. L’invisibilité de l’art risque de susciter sa marginalisation, excepté chez ceux qui sont déjà capables d’abstraction. Le mythe démocratique attaché au numérique risque ainsi d’être anti démocratique au possible. Quand la grande librairie a disparu de la place principale de ma ville, j’ai compris, malgré tous les arguments juridiques, incontestables, que les gens qui dirigeaient la ville avaient perdu une bataille majeure. Leur prétention à endiguer l’emprise du marché sur la cité était mise en déroute.

Passions

J’ai parlé des traducteurs et passeurs. Ce que j’attends peut-être des « politiques culturelles », c’est que leurs responsables partagent au moins des fantasmes et des passions avec nous, ce qui était un peu la politique des mécènes de la Renaissance, ou de Malraux avec son caprice de confier la voûte de l’opéra Garnier à Chagall, ou de Pompidou avec l’alors inadmissible Beaubourg. Je préfèrerais un édile passionné, fou de peinture expressionniste, qui voudrait partager cette passion avec tous, et forcerait la démocratie en ce sens, oui, plutôt qu’un édile campé sur un positionnement réaliste politique, et saupoudrant le territoire de subventions pour financer « la culture locale ».
L’opposition entre « soutenir la culture locale » et « la culture élitiste » me semble absurde. Personnellement, je me fiche du code postal des artistes, je ne m’intéresse à leur ancrage que du point de vue de ce qu’elle m’apprend à comprendre dans la culture même.
De plus, il n’y a pas de culture d’élite. Il y a ce qui suscite l’admiration, l’émotion, la passion. Et il y a le reste.

Une œuvre, pour être belle, à mon sens, doit refléter un point de vue et non l’âme prétendue d’un territoire.

Si elle ne comporte pas de point de vue elle est démagogue, elle procède du marketing, et elle méprise son public. Elle est la réponse à un besoin de consommation identifié.

(Mais pour autant tout ce qui est « commercial » n’est pas à négliger. Je sais aussi que depuis longtemps, et peut-être encore plus aujourd’hui au vu de l’immensité de l’économie culturelle, les artistes peuvent se glisser dans les mailles du commerce, comme ils se jouaient de la censure morale. Leurs producteurs alors n’étaient pas dupes. La production de « déjeuner chez Tiffany’s » qui fait jouer habilement à Audrey Hepburn le rôle d’une prostituée à domicile, sans que cela ne choque personne dans l’amérique puritaine de l’époque, et qu’au contraire on considère le film comme un sommet du glamour, savait de quoi il s’agissait. Et aujourd’hui quand on produit la saison 1 de True détective, qui est une œuvre d’art splendide, on veut tout à la fois gagner de l’argent et donner les commandes à des artistes authentiques. Un artiste n’est d’ailleurs pas exempt de l’amour de l’argent, possiblement, tout en restant un artiste incapable d’imaginer le moindre compromis esthétique.)

Mais « le local »… En lui-même, ne peut pas être l’axe privilégié d’une politique culturelle… Locale. Bien évidemment, le prisme territorial guide l’éducation artistique ou l’investissement. Mais que serait une politique culturelle qui se replierait sur la diffusion du « local » ?
Réponse :
Une politique folklorique, ou une politique clientéliste, mais certainement pas une politique culturelle. L’action culturelle, comme le dit un nom de festival Breton, consiste à produire la rencontre, avec d' »étonnants voyageurs« .

L’éducation artistique d’abord et avant tout

Le focus local de la politique culturelle, ce devrait être l’éducation artistique, plutôt que la « gestion » d’un secteur de supposés influenceurs de gauche ou de droite. Toute personne devrait pouvoir accéder à l’apprentissage pratique d’un art, si elle en est désireuse, sans obstacle financier ou faute d’offre. Voila un objectif de civilisation simple, évidemment loin d’être hors de portée immédiate, et qui soulève certes ensuite bien des questions éthiques et financières. Mais un tel droit devrait venir s’incorporer à une nouvelle génération de droits humains, dont on pourrait se réclamer jusqu’à obtenir un jour leur concrétisation.

Pourquoi un droit ? Parce que l’art est sublimatoire, et s’avère indispensable pour nous permettre de supporter notre condition, mais aussi parce qu’il cultive ce que la philosophe Martha Nussbaum appelle « les émotions démocratiques« . La capacité à considérer le point de vue d’autrui en particulier. A comprendre que l’autre est autre mais un autre moi-même aussi. Si nous sommes capables de rire ensemble au même moment en regardant un film c’est une confirmation anthropologique essentielle. L’expérience d’autrui, réelle ou fictive, m’aide dans ma propre vie. L’art porte en lui une force de civilité, même si cela n’a rien d’automatique et que des artistes nazis ont existé. Mais même ceux là prétendaient à une forme d’idéal civil, délirant et paranoïaque. La première exigence, de loin, de tout pouvoir territorial, devrait être dans le domaine culturel de se mettre au service d’une élévation des possibilités ouvertes à l’éducation, à tout âge, en créant les liaisons nécessaires entre le monde de l’art et celui de l’éducation et de la formation. Quitte à bousculer les uns et les autres, car ne pensons pas que la concrétisation d’une telle volonté soit une évidence. C’est certainement à ce prix d’une culture de l’émotion démocratique que nous éviterons les jihads de demain, et non à base de discours insipides sur « la citoyenneté » qui ne touchent plus personne tellement ceux qui la prononcent ont montré leur absence de civisme.

Imaginer une politique culturelle, c’est nécessairement changer de culture du politique

Développer les moments et les espaces de traduction et de transmission, soutenir une offre avec des objectifs politiques déclarés, imposer la présence urbaine de la culture à l’encontre des logiques de marché, refuser de se laisser porter par le roulis consumériste, ne pas s’en tenir à l’évènementiel et à l’animation marketée, ou encore travailler inlassablement à l’éducation artistique…
… Rien n’est vendeur là dedans, pour obtenir des voix. Ou bien difficilement.
Tant que l’on reste dans le paradigme de la vieille démocratie représentative appuyée sur la joute électorale, la nécessaire démagogie, le simplisme et l’apparence, alors, oui, certainement, de telles politiques ne sont pas électoralement rentables. C’est dans le cadre d’une société démocratique fondée sur la délibération, sur l’horizontalité, que chacun pourrait prendre conscience de ces nécessités et des avancées qui en résulteraient. Tant que l’on reste dans un univers politique consumériste, il ne produira que de la consommation. Imaginer une politique culturelle, c’est changer de culture politique. Mais qui sait ? Bien des ingrédients sont là. En tout cas il semble que l’ancien soit sérieusement vermoulu, jusqu’aux fondations.
En attendant il nous reste l’art !

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Cette littérature qui glisse entre nos doigts – « Le démon de la théorie. Littérature et sens commun – Antoine Compagnon

compagnon

Antoine Compagnon est un monsieur qui a décidé, d’être « au miyeu », pour reprendre une caricature de François Bayrou. Sa référence c’est Montaigne, d’ailleurs proche d’Henri de Navarre dont l’ancien Ministre se pense la résurrection, donc il incline au scepticisme, mais il a tendance à user du scepticisme comme position médiane. J’avais déjà lu un petit essai de lui sur le numérique où il considérait que le digital était neutre, qu’il dépendait de son usage et déplaçait les enjeux, les reformulait, sans créer d’effet en lui-même. Il ne se mouille pas trop, quoi. Il est revenu des velléitésrévolutionnaires de sa génération, mais que laisse-t-il à ses étudiants, sinon un sentiment de vacuité ? Lui qui a été formé par des penseurs critiques, comme Barthes, est devenu un mandarin modéré. Si bien qu’il enseigne la théorie de la littérature mais qu’il trouve que la théorie est un « démon », qu’elle a tendance à se radicaliser. Il se donne pour mission de la nuancer. C’est ce qu’il accomplit dans son ouvrage « Le démon de la théorie. Littérature et sens commun ». C’est n’est pas de la synthèse à la François Hollande non plus, car ce dernier trouvait des formules, absurdes ou vides, comme « réformisme de gauche » ou « Fédération d’Etats Nations ». Compagnon c’est tout de même un autre niveau conceptuel.

L’ouvrage est précieux comme synthèse des enjeux de théorie de la littérature, mais il est systématiquement bâti sur la recherche du « milieu » entre deux polarités. Est-ce la fatalité de l’embourgeoisement du professeur d’université, bien au chaud ? N’est-ce pas déceptif de consacrer sa vie à la théorie pour conclure qu’elle est finalement vaine ? Compagnon s’en tire en disant que c’est le chemin qui compte, le plaisir de chercher, comme les dragueurs disent que dans la séduction c’est la chasse qui compte, mais qu’on n’arrive jamais à rien, finalement, ou à si peu. D’où, Montaigne.

 

La théorie de la littérature, ce n’est pas une réflexion sur ce que doit être la littérature ou sur comment on s’y prend. Ce n’est pas non plus la critique littéraire. C’est une réflexion sur ce qu’est la littérature. Un « méta savoir » sur la littérature. La théorie s’est dressée contre le sens commun, « la doxa », et d’après Compagnon elle a échoué, trop chimérique.

 

La théorie de la littérature peut se résumer à quelques questions simples : qu’est-ce que la littérature ?

Qu’est-ce qu’un auteur ?

Qu’est-ce que le lecteur ?

De quoi parle la littérature ?

A-t-elle une histoire ?

Qu’est-ce que le style ?

Qu’est-ce que la valeur d’une œuvre ?

 

Le premier théoricien de la littérature est Aristote, avec sa poétique », et il reste incontournable quand on théorise du littéraire.

 

Pour Compagnon, ça commence bien, il est en réalité impossible de définir la littérature. Cela peut être tout ce qui s’écrit, ou alors les œuvres des grands auteurs, ou des catégories, fluctuantes. Par exemple à partir du 19eme siècle, la littérature c’est le roman, la poésie, le théâtre. Récemment la littérature s’est élargie, incorporant la bande dessinée, le roman graphique, la littérature jeunesse

A quoi sert-elle ? A la catharsis selon Aristote. A l’acquisition de la connaissance et de la subjectivisation a-t-on dit plus tard. Dans une filiation kantienne, elle a recherché le beau pour le beau. La littérature était alors « usage esthétique du langage écrit », jusqu’à Proust. C’est ici qu’on retrouve un vieux concept ressorti de mes mémoires de prépa d’il y a 25 ans, les russes ont parlé de « littéralité des textes ». Le langage littéraire à certaines propriétés, qui le rendent étrange et reconnaissable. Cela tient à des usages formels. Comme le recours massif à la métaphorisation, au poétique, qui est un glissement du langage.

Mais à ce « formalisme » russe (Jakobson, Todorov), on peut opposer qu’il y a des écritures qui refusent ce glissement poétique. Camus, Hemingway, Dashiell Hammet, Manchette, ou des écrivains des Editions de Minuit. En outre qu’est ce qui a le plus usage des jeux de langage ? La publicité, qu’on ne saurait intégrer dans le champ littéraire. Donc on aboutit à une aporie. « La littérature c’est la littérature ». C’est le champ de la littérature à une époque donnée.

 

Viennent l’auteur et son intention d’écrire ceci ou cela. Le modernisme critique la référence à une intentionnalité de l’auteur pour analyser les textes. En France, le débat autour de l’auteur a notamment donné ce moment important où Proust conteste, dans son « Contre Sainte-Beuve », l’idée que la biographie explique l’œuvre. Pour lui, la littérature est toujours de surcroît, elle est l’imaginaire, ce qui rappelle Sartre quand il dit que l’humain toujours se précède lui-même. Barthes proclame la « mort de l’auteur ». Son étudiante brillante, Julia Kristeva, invente le terme d’intertextualité, les textes renvoient à d’autres textes, et ce qui est en cause dans un texte c’est la langue. Kristeva et Barthes sont pros mao, ils font le voyage en Chine avec Sollers (d’où Barthes revient totalement dégrisé), mais pour eux la figure de l’auteur n’est qu’une expression de l’individualisme bourgeois. Le « je » n’est qu’un pronom, c’est de langage qu’il s’agit, pensent ces théoriciens qui se sont ressourcés dans la linguistique. Le texte devient alors polysémique, dégagé de la domination de l’intention. Et en même temps le regard se pose sur le lecteur, c’est chez lui que le texte trouve son sens. Cette évolution a été précédée par la phénoménologie pour laquelle toute vision sur un texte procède d’un « projet », la conscience étant un « pour soi ».

Pourtant dit Compagnon, même chez les théoriciens de la mort de l’auteur, ce dernier ne disparaît pas. Il prend l’exemple du texte de Barthes sur « Sarrazine » de Balzac, la tentative la plus radicale d’analyser un texte comme texte, et il y déniche une allusion à l’artiste selon Balzac, faisant le lien avec une autre œuvre de Balzac, « Le chef d’œuvre inconnu » (pour ceux qui préfèrent le cinéma, c’est « La belle noiseuse » de Rivette). Un auteur se reconnaît.

Pourtant encore, un texte ne nous dit jamais que ce qu’il nous dit intentionnellement, puisque nous le lisons depuis notre époque. En outre, le résultat entre l’intention et ce qui est produit, en tant que sens, n’est aucunement assurée. Pour retomber sur ses pattes, on peut tenter de distinguer « sens » et « signification ». Je lis, à la fois en quête du sens que l’auteur a voulu, et de la signification du texte pour moi. Il peut y avoir intention, sans préméditation, comme quand on s’adonne à un sport.

Il conviendrait donc de rester « au miyeu », de se garder d’un excès qui éliminerait l’auteur, mais aussi d’une attitude mécanisme subordonnant le texte à une intention et à une objectivation historique ou biographique.

 

De quoi traite la littérature ? La première réponse est celle d’Aristote, elle parle du monde, c’est sa fonction mimétique, et c’est celle que la théorie moderne va critiquer. La littérature est selon elle autonome par rapport au monde. Elle ne peut d’ailleurs parler du monde qu’illusoirement (« illusion référentielle » fait-on dire aux étudiants). L’art moderne considère la réalité comme une chimère. En se référant à la linguistique, les théoriciens modernes considèrent qu’entre le Signe et la Chose, le lien est brisé. Ce qui passe dans le texte, ce n’est pas du réel, c’est du langage.

Barthes dit d’ailleurs quelque chose de très intéressant pour ceux qui voudrait écrire de la littérature, il montre comment les écrivains procèdent à des « effets de réel », en introduisant des éléments, qui nous font croire qu’il s’agit de réel. Il propose ainsi un exemple dans « Un cœur simple » de Flaubert, avec une référence à un baromètre, soudaine, dans la description d’une chambre. Ce baromètre est arbitraire, il est là pour nous aider à nous faire croire à nous-même que tout cela est réel.

Pourtant Compagnon fait encore son Montaigne, en avançant le bon sens : si on a inventé le langage ce n’est pas pour parler du langage, mais du monde.

 

Et le lecteur ? Anatole France disait que le critique devrait dire « je vais parler de moi ». Le lecteur a créé un consensus contre lui. Il était à la fois un pur jouet de l’Histoire, ou au contraire le jouet du texte. C’est encore Proust qui marque une rupture en réhabilitant le lecteur, qui se comprend lui-même à travers le livre. Sartre, en phénoménologue, voit l’écriture comme création, mais cette création devient l’objet de la conscience qui se projette dans le monde et se l’approprie. Plus tardivement la théorie littéraire en vient à réconcilier les points de vue, en proposant que le texte instruit, et le lecteur construit.

 

Il y a la question du style, qui pourrait nous ramener à la place véritable de l’auteur. Le style est ambigu lui aussi, car il renvoie aussi bien à une nécessité (difficile de sortir de son style, voire impossible), et à une liberté puisqu’il est singulier. Il y a un style collectif et un style de l’auteur. C’est un écart avec le langage commun, et d’autres styles, c’est un ornement, c’est une norme (le beau style).

 

Un débat traverse le livre : peut-on dire la même chose avec des mots différents ? En bref, y a-t-il vraiment des synonymes ? Les linguistes et les théoriciens qu’ils ont influencés pensent que non, ils ont ainsi évacué la question du style. Raymond Queneau, lui, s’est essayé à des « exercices de style », à savoir dire la même chose avec des styles différents. Cicéron, lui, dans «  l’Orateur idéal », classe les styles en fonction des finalités (émouvoir, prouver…).

Compagnon s’en tire avec une référence à Nelson Goodman, qui dit en substance qu’il y a des manières différentes de dire à peu près la même chose. Il y a donc du style.

 

Y a t-il une histoire littéraire ? Les mêmes clivages ressortent. Les modernes vont reprocher à cette notion d’Histoire de ne pas regarder le texte comme texte, mais comme reflet de l’extérieur. Pour les modernes un texte doit être considéré dans sa littéralité. Pour Barthes, si on se met à écrire de l’Histoire de la littérature, on écrit de l’Histoire, puisqu’on parle de ce qui détermine la littérature. On ne parle plus de littérature.

 

Mais les textes sont évidemment marqués par l’Histoire. Donc, on a cherché dans le lecteur la solution. Ce serait son horizon d’attente à l’égard de la lecture qui compterait. On doit donc saisir l’horizon d’attente des lecteurs à telle ou telle époque pour comprendre l’Histoire littéraire. Les « cultural studies » ont introduit la question des rapports de pouvoir pour étudier l’histoire de la réception, comme quand Saïd parlait de l’ « orientalisme ».

 

Tout auditeur du « Masque et la Plume » est conduit à méditer sur la valence. Y a-t-il de bons et de mauvais livres ? Pour la théorie de la littérature, qui n’est pas la critique, un roman est un roman, qu’il soit bon ou mauvais. La question première est qu’est-ce qu’un roman ? Mais elle n’a pas pu éluder la question de la valeur. Une réponse est la preuve de la durée, qui suggère que des niveaux de lecture différents sont possibles et témoigne d’une richesse. Sainte Beuve parlait d’ « un aisément contemporain de tous les âges », dont Molière lui paraît le meilleur exemple, lui dont on ne se doutait pas, en son temps, malgré sa reconnaissance, qu’il deviendrait aussi classique. Le classique de Sainte Beuve ce n’est pas le vieux, c’est l’ancien toujours nouveau.

Tout le monde s’accorde sur le fait que le génie, par nature, a du mal à être tout de suite reconnu, pour ces raisons. Mais on doit aussi constater que la reconnaissance n’est jamais assurée pour l’éternité. Les œuvres canoniques sont stables, mais pas totalement.

Antoine Compagnon s’en tire avec une pirouette. La théorie est impuissante, encore, à fonder la valeur des œuvres, mais ce n’est pas une limite de la littérature, mais de la théorie.

 

Pour Antoine Compagnon, l’histoire de la théorie littéraire, dont la phase la plus intense fut la critique moderne, est un échec. La mort de l’auteur n’a pas mis fin aux biographies d’écrivains. L’illusion référentielle n’empêchait pas ses théoriciens de se laisser prendre aux romans, et le relativisme de revenir souvent aux mêmes classiques. La théorie de la littérature, c’est donc encore et toujours de la littérature. De la science-fiction, plus précisément.

Et l’auteur nous laisse avec cette dernière phrase : « La perplexité est la seule morale littéraire ».

Mais pourquoi donc s’obstiner à écrire pour expliquer que l’on tourne en rond ? Le reproche que l’on pourrait faire à Antoine Compagnon c’est de ne pas sombrer dans la dépression. Il y a quelque chose de presque suspect dans ce constat d’échec regardé avec distance, alors qu’on en est un des acteurs. On se souviendra plus aisément de Don Quichotte que d’Antoine Compagnon.

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Croire À Tout Prix (Le Cas Raymond Abellio) – La Fin De L’ésotérisme – Raymond Abellio

ABELLIO

La croyance est un besoin puissant dans notre espèce. Elle aide les humains à tenir debout, elle les console, elle donne un sens à leur vie et au monde, et à leur place dans le monde. Qu’elle soit religieuse ou laïcisée. C’est pourquoi quand une personne perd la foi, elle a tendance, parfois, pour ne pas sombrer dans une sorte de chaos, à s’accrocher à une autre foi, qu’elle pense souvent très différente, mais qui ressemble par maints aspects à l’ancienne, car elle répond aux mêmes nécessités intimes. On quitte souvent un conjoint quand on en a trouvé un autre. C’est pareil pour les croyances.

 

De croyance en croyance

 

Nombre de maoïstes sont devenus bouddhistes, remplaçant une croyance par une autre, et restant dans une continuité de fascination avec l’Asie (l’ailleurs, ce qui n’est pas occidental, qui ne rappelle pas Auschwitz, le temps des parents de cette génération du baby boom). Un de leurs chefs, Benny Levy est devenu exégète biblique, tout comme il était exégète de Marx.

Songeons aussi à tous ceux qui ont perdu la foi sans s’accrocher à une foi assez puissante en recours. Par exemple Michel Recanatti, qui est l’objet d’un documentaire (« Mourir à trente ans ») de Romain Goupil (avant qu’il devienne fou à lier), jeune militant trotskyste se suicidant après la dissolution de son organisation, et les doutes. Certains, oui, ne retournent pas à la croyance, et s’en sortent. Par exemple Edgar Morin, un Sage.  Ils sont rares.

Pour beaucoup, la fin de la foi est un exil.  Robert Linhart, maoïste, auteur superbe d’un livre sur la vie en usine, a littéralement cessé de parler après la fin des illusions (il avait sans doute trop parlé pour rien avant), d’après un livre touchant de sa fille. Duras, après le communisme, sombre dans l’alcoolisme.  D’autres sont zélateurs dans le camp adverse de celui où ils zélaient. Répondant aux mêmes pulsions. Par exemple Daniel Cohen Bendit, passé du libertaire au libéral, avec le même aplomb. Roger Garaudy passe du stalinisme à la foi islamique, puis devient carrément révisionniste, avec toujours la recherche d’une vérité cachée. La parano stalinienne, la révélation, puis à nouveau la parano et la révélation minoritaire.

 

Pourquoi la Foi ? La Foi est la Vérité, et l’Amour. C’est ainsi toujours le regret du paradis perdu (de la vie intra uterine, unifiée sans doute, comme le pensent les psychanalystes). C’est ainsi que les croyances reprennent souvent le schéma d’une unité primitive, d’une division maudite, et puis d’une réconciliation. C’est la structure du christianisme comme celle du marxisme dans sa version « scientifique » aujourd’hui heureusement dépassée (ce qui ne veut pas dire que Marx est obsolète).En outre, avant même de retrouver l’unité, ce qui mettra fin à la croyance (après le communisme il n’y a plus besoin de parti communiste…), la croyance permet d’opérer des liens dans le désordre, et ainsi de conjurer l’angoisse, et de fonder l’espérance, et même la certitude. Pour laquelle se consacrer.

 

 

Raymond Abellio, de la croyance au marxisme scientifique, à la croyance ésotérique

 

Le cas de Raymond Abellio est très intéressant à décortiquer, et je m’y essaierai ici en utilisant un de ses livres, après sa « seconde naissance » comme il dit. Il naît dans ma ville, Toulouse, au début du XXème siècle. C’est un intellectuel, il est polytechnicien. Il participe au gouvernement de Front Populaire. Il est dans la minorité de gauche, socialiste révolutionnaire, proche des idées de Rosa Luxembourg, du POUM espagnol, des anglais fréquentés par Georges Orwell, minorité socialiste qui dialogue avec Trotsky tout en ne se soumettant pas à lui.  Beaucoup de gens brillants y sont passés. Puis vient la guerre. Pour ces gens, marxistes mais non autoritaires, c’est un échec et le désespoir guette. Ils ont été antifascistes, et ont perdu. Ils ont été antistaliniens et ont vu leurs amis assassinés (en Espagne notamment, par les services soviétiques). Ils ont été pacifistes, et leurs espoirs s’effondrent. Le Front Populaire a échoué. Leurs croyances sont ébranlées et ils sont dispersés, divisés, souvent traqués par les nazis.  Beaucoup ont été en Espagne et ont perdu. Abellio entre dans la résistance. Mais il tombe sur un type, un guérisseur de campagne, qui l’initie à l’ésotérisme, et en particulier avec la gnose. Avec une facilité déconcertante.

 

Abellio était prêt. Il avait besoin de troquer sa foi perdue, son désespoir, pour un monde neuf. Il voulait un monde tout nouveau à explorer pour son intelligence, une nouvelle Vérité à traquer obstinément.  En étudiant son livre, écrit dans les années soixante-dix,« La fin de l’ésotérisme », souvent obscur pour qui n’est pas obsédé par « la révélation » (moi ce qui m’intéresse c’est plutôt la psychologie de ces forcenés de la croyance), nous verrons qu’il y a, malgré l’opposition nette entre ésotérisme et marxisme, une grande continuité chez Abellio,, par- delà les formes de sa pensée. Il est étonnant de noter qu’il ne s’en apercevait pas. On ne peut pas se regarder de sa propre fenêtre. Il aurait fallu une psychanalyse, et ce n’est pas fortuit si Abellio détestait Freud. Car sa pensée l’aurait mis encore en danger sur sa foi s’il avait constaté que ses opinions, si ciselées, si recherchées, n’étaient au final que le reflet de ses tourments psychiques.

 

L’ésotérisme s’était trouvé alors un type très intelligent, qui au sortir de la guerre, sera totalement investi dans sa nouvelle mission : comprendre les vérités perceptibles par les initiés, mais codées et incomplètes, et jouer un rôle dans leur révélation au monde entier, imminente, comme l’était… la révolution socialiste dans sa première vie. Ce qui a sans doute fini de convaincre Abellio c’est le fait qu’il ait été victime d’une chose atroce. A la fin de la guerre on l’a confondu avec un spoliateur de biens juifs, et il a été en prison trois ans pour rien. En sortant il a dû considérer que les institutions, c’était terminé pour lui. L’ésotérisme alors, tombe à pic. Abellio n’aurait pas pu aller dans une Eglise, ce qui en plus lui aurait rappelé les Partis où il avait échoué, où ses paroles annonçant le danger fasciste avaient été méprisées.

 

Par « fin de l’ésotérisme » il faut entendre « finalité » (dévoiler la vérité), mais aussi le terminus. Comme on l’a dit, une fois le monde réconcilié avec l’Esprit, l’ésotérisme tombe de lui-même, comme activité de dévoilement. Donc l’initié aspire à sa dissolution dans la communauté des hommes revenus à leur savoir initial, perdu. Cela ressemble au communisme, retrouvant le communisme primitif.  L’unité remplace la division. L’éternité remplace l’Histoire. Ce qui évoque la fin de la lutte des classes, moteur de l’Histoire.

 

On retrouve aussi le côté libertaire de l’ancien socialiste révolutionnaire anti stalinien. Il ne s’agit pas de créer du pouvoir, des institutions. Les gnostiques n’en voulaient pas. C’est ainsi que Raymond Abellio se distingue nettement des occultistes. S’il croit aux trouvailles des alchimistes (il y aurait des preuves… Bon), il considère que la connaissance offre des pouvoirs, mais que c’est de surcroît, et que ça n’a aucune importance. Ce qui compte c’est que l’humanité se réconcilie avec le monde, ce monde incompréhensible. Qu’il entre à nouveau en harmonie avec lui. Qu’il ne voit plus les objets comme utiles, mais comme des microcosmes, des manifestations de la vérité, qu’il voit dans les choses le reflet des Idées divines.

 

De plus, c’est le côté sympathique de la gnose, il n’est pas question de morale, seulement de métaphysique. Pourquoi ? Parce que la morale humaine n’est rien. Tant que nous n’accédons pas au divin, tout cela n’a aucune importance. Ce sont des vanités. On peut donc fumer des joints, et Abellio adore les jeunes gens de Berkeley, qui sont pour lui des annonciateurs du nouvel âge réconcilié.  Ceci explique pourquoi les pop stars, comme les beatles, adoreront l’ésotérisme. Tous ces beatniks, ces gens qui prenaient du LSD, voulaient aller à Katmandou, lui apparaissaient comme annonciateurs d’un retour de la révélation, imminent.

 

Comment retomber sur ses pattes quand on est un intellectuel ésotérique occidental

 

L’ésotérisme considère que les hommes primitifs étaient destinataires d’un savoir de nature divine. Qu’ils étaient en communion avec l’Esprit. Abellio va tout au long de son livre user d’arguments très rationnels pour nous en persuader, se servir des chiffres et de la géométrie (Polytechnique n’a pas été vain). C’est un intellectuel. Il ne va pas abandonner son principal atout. Il doit d’abord justifier ce rationalisme.Pour lui, la « raison » n’est pas un obstacle vers la réconciliation avec le divin, c’est une étape. Comme le règne bourgeois était dans son ancienne vie une étape vers la fin de l’Histoire. Il faut en passer par là. La créature doit user de ses outils de créature imparfaite, avant de recevoir à nouveau la révélation de l’Esprit. La raison est donc nécessaire dans un premier temps, et ensuite viendra la béatitude. L’occident a sa place dans la révélation, il n’y a pas que l’Asie. Abellio n’est donc pas mystique, contrairement à Simone Weil, avec laquelle il a bien des points communs. Ils sont tous deux de la même mouvance politique avant-guerre, puis résistants. Et Weil est une gnostique, sans aucun doute. Une platonicienne christique. Abellio devient « initié » pendant la guerre, et Simone Weil s’enfonce dans le mysticisme jusqu’à la recherche de Sainteté au même moment. Pour les deux, la mort est un horizon de réconciliation avec l’Esprit.

 

Abellio a fait à Marx ce que Marx a fait à Hegel, mais à l’envers.

Marx a pris l’ultra idéalisme de Hegel (un Esprit qui se cherche dans l’Histoire) et l’a remis sur terre, au cœur de la production.

Abelllio a quitté Marx, et pour lui désormais toute matière procède de l’esprit. C’est pourquoi Abellio est un néo gnostique (il écrira ensuite un « manifeste pour une nouvelle gnose »). La gnose est une synthèse entre Platon et le christianisme primitif. Le monde, pour eux, est une chute, comme pour Platon. Il s’agit, par la « connaissance », le logos pour Platon, la « gnose », d’accéder aux vérités ultimes, les « Idées » pour Platon. Le Royaume de Dieu pour les gnostiques.

La gnose lui va très bien : elle lui permet d’agir en intellectuel, du point de vue d’un occidental rationnel (la raison étant une étape), et en plus de refuser les institutions (les gnostiques les refusent). Et elle répond à son besoin d’être un intellectuel cherchant à tout relier, la Kabbale, la Bible, les textes sacrés indiens, pour trouver LA Vérité, mais sans s’affilier à une institution.

 

Abellio pense que ce savoir premier des hommes, s’est perdu (il ne sait pas trop comment, il évoque le mythe de l’Atlantide, prudemment), mais comme il est rationnel, il cherche des arguments de raison. Alors il constate d’abord que l’émergence de la civilisation, en Mésopotamie, est soudaine. Cela ne peut être dû à son avis qu’à l’accès à un savoir global, délivré d’un seul coup. Cela se discute… On peut aussi dire que cette époque fut un carrefour qui permettait une émergence, à cet endroit-là.

 

Puis surtout, il traque dans toutes les religions, dans le langage, les traces d’un savoir commun, d’un code même, d’une « Structure globale » (le même fantasme que le marxisme scientifique) que la mémoire des hommes aurait conservée. Et quand on cherche, comme le montre Umberto Ecco avec humour dans « Le pendule de Foucault », on trouve, évidemment. A force de secouer des milliers de pages du Zohar, de la Kabbale, des livres sacrés de l’Inde, et des évangiles non canoniques ou canoniques, vous trouvez des coïncidences. Par exemple la croix, qui pour Abellio est la clé essentielle du mystère (elle symbolise le croisement entre l’Histoire, le monde, et l’éternité, qui se réconcilieront), croix que l’on retrouve dans le Yi King chinois à travers les formes du Yin et du Yang. Ces formes permettent de réaliser six figures. Et le chiffre six est partout, comme par exemple dans la Genèse, avec les six jours pour réaliser le monde.

Abellio oublie tout de même que les hommes ont une longue histoire commune, qu’ils ont donc développé des représentations qui se sont disséminées, que de plus ils n’ont cessé d’échanger et n’ont pas été isolés, et qu’en outre il y a une condition humaine, une ontologie, qui les conduit à voir certaines choses avec des points communs. Abellio aime les savoirs ésotériques, comme la numérologie, l’astrologie, mais par contre il est passé un peu à côté de l’anthropologie. En tout cas la voie ésotérique lui offre à nouveau, après son désespoir marxiste, la possibilité de l’accès, difficile, mais possible, à un Grand Tout de la connaissance. Il y a une fierté à connaître les secrets du matérialisme dialectique auquel on est « formé », il y a fierté à être un initié :

 

« il ne sera pas de véritable gnose ultime sans leur unification (des techniques ésotériques). La tradition nous parle de nombreux pouvoirs : pouvoir des images (par les symboles, les pantacles et les mandalas) ; pouvoir des sons et de la parole (par les mantras, les phonèmes et leurs assemblages radicaux) ; pouvoir de l’écriture (par les formes et les hiéroglyphes) ; pouvoir des nombres enfin (par les idéogrammes et les nombres eux-mêmes), et cela dans une simultanéité qui cache une circulation génétique ».

 

Le livre a de belles intuitions toutefois, parce que l’auteur est intelligent, mais ressemble quand même à une sorte de Da Vinci Code Bac + 56. Pour ma part, j’ai survolé les passages opaques sur les équations du divin, parce que ça ne m’intéressait pas de l’y investir à ce point. Par contre la logique globale de la pensée, elle, m’intéresse, psychologiquement.

 

Croire à tout prix n’empêche pas l’agilité intellectuelle

 

Un point m’intéresse notamment, quand Abellio tente de justifier la cohérence « dialectique » (merci, Marx pour lui avoir appris ça) entre Raison et ésotérisme. Pour Abellio, la philosophie phénoménologique (ou existentielle), de Husserl, est une évolution qui montre que la raison occidentale se rapproche de la vérité, et va se dépasser elle-même. La phénoménologie recherche la réconciliation de la conscience et du monde, de la pensée et de l’Etre dans le monde, à ce titre elle est une avancée vers ce que sait l’ésotérisme.  Et il est vrai que j’ai appris, un jour, en discutant avec une sophrologue (cadurcienne), que cette discipline s’inspirait de la phénoménologie. Pourtant elle propose les mêmes outils, les mêmes pratiques, que la méditation de source bouddhique. Comme quoi, les allemands du début du XXème siècle et les chinois lointains et l’Inde, ont pu parvenir à des conclusions communes. Mais cela ne veut pas dire que tout cela procède d’un savoir livré aux premiers hommes par un Esprit qui leur serait extérieur !

 

Quand Abellio décrit les premiers hommes, il y a de belles choses, et sans doute vraies. Il les décrit comme « synesthésiques », ils ne dissocient pas leurs sens, mais c’est leur corps entier qui est engagé dans la connaissance du monde. Comme dans « les correspondances » de Baudelaire (qu’on disait gnostique d’ailleurs, ou platonicien). Certes, je peux imaginer l’homme primitif en communion avec la nature (comme il l’est chez les peuples animistes aujourd’hui), moins clivé, moins maladif que nous, mais d’ici à penser qu’un savoir immense lui a été donné d’un seul coup par Dieu ou des anges, ou des extra-terrestres… Je ne suis pas le mouvement. Je pense plutôt que loin d’être des propriétaires d’un savoir incroyable, qui nous échappe ( Abellio  va jusqu’à dire que les pyramides sont des dispositifs énergétiques hyper performants dont nous ignorons le fonctionnement, comme dans « Le cinquième élement » de Besson… là quand même, il charrie), ils étaient effrayés devant ce monde certes bien connu de leur sens mais incompréhensible, froid, dangereux. Et qu’ils ont inventé des Dieux, vite fait, pour se consoler et ne pas devenir fous (ou du moins contenir leur folie dans une construction).

 

Abellio considère que le monde est tout prêt de retrouver ce savoir, connu seulement des initiés (dont lui, certainement). Plus jeune il pensait que la lutte finale était pour demain. Rien n’a changé de ce point de vue entre ses « deux vies ».

Pourquoi pense-t-il cela ? Parce que la science est en crise dit-il. Elle se heurte à l’infiniment grand et l’infiniment petit. Ce n’est pas faux, cela. On sait que le fameux mur de Planck nous empêche de comprendre ce qui s’est passé dans les premiers moments après l’apparition de l’univers. Les équations d’Einstein ne valent que jusqu’à un certain point, tout proche, mais quand on se rapproche de la Singularité, elles ne marchent plus.

De plus, Abellio s’en prend à ses anciens amours, Marx et Freud, avec leurs prétentions à étendre la science à l’Humain, à le voir en homo economicus ou malade. C’est le mutiler, selon lui. Il est un peu réducteur… Par contre, il sauve Jung, qui a eu l’intuition de l’importance des cultures archaïques (ce qui d’ailleurs lui a permis de s’entendre avec les nazis pour ne pas être balayé, comme le freudisme). Mais la science elle-même, va aller vers les chemins de l’ésotérisme, il en est convaincu. Il le voit notamment dans le fait que la science moderne ne considère plus les systèmes comme clos, mais ouverts (idée de l’unité fondamentale), et que l’opposition entre Sujet et Objet est remise en cause par la physique quantique (il aurait aussi pu citer les sciences sociales sur ce point, mais il ne les aime pas).

 

Nous avons en Raymond Abellio un sacré phénomène. Son intelligence a besoin de se déployer. Pour cela il a besoin de mystère. Des lourds mystères. Mais par contre, il ne peut pas parvenir à considérer, avec Nietzsche, que ses opinions ne sont finalement qu’une expression de ses sentiments. A son désarroi l’ésotérisme a proposé une solution merveilleusement adaptée.

Ce que nous pouvons reconnaître à Abellio, c’est qu’il a gardé en lui, constamment, l’espoir de l’Amour, et le refus d’opprimer et de dominer. Il n’avait pas ces désirs en lui.

Il nous a tout de même aussi montré que la Raison et le délire sont moins éloignées qu’on pourrait le penser. Trop de raison peut conduire au délire. A tout relier on perd de vue tout ce qui n’est pas relié, et on crée de l’artifice. Des mondes imaginaires. Ce que veut le corps, c’est survivre, oui, et pour cela, l’esprit ne doit pas désespérer. Et à cet effet, nous sommes capables de nous raconter des histoires incroyablement élaborées.

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L’étrangleur bienveillant – White-Bret Easton Ellis

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« I don’t give a damn about my reputation / I’ve never been afraid of any deviation. »

Joan Jett

Bret Easton Ellis n’avait écrit que des romans, que j’ai tous lus, depuis ma lecture d’American Psycho, découvert à sa parution, au tout début des 90’s. Comme je ne suis pas américain je ne lis pas ses articles et n’écoute pas le podcast de B.E.E. Je ne suis pas sur twitter où il lui arrive de s’exprimer librement, très tard, après quelque verres d’alcool et des cachets, soulevant des vagues d’indignation d’un monde érigé en ligue de vertu mondialisée. Après tout je ne savais pas grand-chose sur lui, à part son côté sex drugs and rock’n roll, et ce que je subodorais à travers les lignes de ses romans, à savoir sa propre conscience vive du nihilisme contemporain. Je ne savais même pas que Bret EE était gay… ce qu’il aborde longuement dans « White », ce livre de « non fiction », aux antipodes des postures victimaires de « la communauté » arc-en ciel étasunienne (victimaire et « offensée » à l’instar de toutes les « communautés » qui se dotent d’organisations officielles sur une base identitaire, constamment indignées, ce qui est leur objet social d’entreprise). Pourquoi « White » ? Parce qu’on lui demande de se comporter comme un blanc et un gay, de rester à la place qui est dédiée, par le discours « libéral » américain (« progressiste »), et que lui n’en a nulle envie. Il n’a pas envie de réduire une femme réalisatrice à son sexe, un acteur noir à sa couleur de peau, et de réagir avec les automatismes exigés. Ni de donner l’image d’un « elfe gentil ». Si un film de femme ne lui plaît pas, il veut pouvoir le dire, comme quand il l’aime. Il ne veut pas aimer un film parce que son propos est vertueux. Ce peut être un téléfilm aux bons sentiments, tout simplement. Il a préféré « la la land » à « moonlight », mais « la la land » ne défendait aucune cause. Il s’agissait de pur romantisme. Il n’a donc pas gagné l’oscar du meilleur film.

C’est un « essai », certes, mais écrit d’un point de vue intime, depuis une expérience, très personnel, et il faut le dire, angoissé (les lecteurs de BEE savent qu’il est angoissé à sa connaissance très manifeste du xanax et du valium). Il prouve qu’on peut être hypersensible et en même temps refuser de se dire victime. « Certains jours, dans certaines situations, le souvenir de ce film me rappelle les luttes et les déceptions qui accompagnent la réalisation d’un film, et cette distraction momentanée peut me faire grincer des dents, jusqu’à ce que je retrouve mes repères et que je sois capable, tremblant, de me ressaisir. »

Je n’aurais rien à enlever à ce livre, qui révolterait les trois quarts de mes amis « progressistes », comme il doit révulser ceux de l’auteur. C’est qu’il ne faut pas les déranger dans leurs automatismes métaboliques. Ou bien, ils diraient qu’ils sont d’accord, et dès le lendemain, ils continueraient à liker ou à disliker, à confirmer d’un clic que la guerre c’est mal, et qu’un acteur qui a dit un truc de gauche est un super artiste.

Il y a deux sens au mot nihilisme : haine de la vie, de ce qui est réel, vital, tragique, au profit d’utopies célestes (ou morales), et absence de croyance en quoi que ce soit. Je pense que B.E.E dans ses romans parlaient surtout de la seconde version. Dans son essai, courageux, il évoque la première version, en se dressant contre les dérives du « progressisme » américain (très présent en France désormais), qui commence à ressembler à un nouveau totalitarisme, créant des monstruosités (Trump), en boomerang, et nous laissant enfermés entre deux formes d’étouffement, il va à contre -courant de son milieu, celui des écrivains et des artistes (B.E.E écrit peu de romans, très espacés, et travaille surtout pour le cinéma et les séries).

L’hystérie actuelle étasunienne a dépassé de très loin les dérives du politiquement correct décrites il y a presque deux décennies par Philip Roth dans « La Tache ». Aujourd’hui on en vient à théoriser le délit d’ « offenser » quelqu’un « dans son identité » par l’humour ou la fiction (ces transgressions détestées de la police des mœurs et des idées), ou celui d’ « appropriation culturelle » (comme si la culture n’était pas précisément, ce qui devait circuler, créer, alchimiser, et certainement pas stagner dans la soupe communautariste). Le risque d’être banni, pas seulement des listes facebook, est réel. La chasse aux sorcières, de religieuse puritaine, est devenue « progressiste », c’est ainsi, et ceux qui tiennent encore à la liberté, et non à sa perversion, dans le verbe transitif « libérer » (faire le bien de tous, même contre leur gré et en leur nom), ont cette mission de tenir bon face à ce tsunami uniformisateur et appauvrissant.

 

L’art menacé dans son principe par les nouvelles ligues de vertu en réseau

 

L’art, en premier mieux, ce que nous avons de plus précieux, est attaqué dans son principe même. C’est ainsi que l’on ne peut plus juger une œuvre d’un point de vue esthétique, on doit la juger, et cela B.E.E le développe à travers maints exemples vécus, à travers la couleur de peau, le sexe des réalisateurs et acteurs, les vertus scannées des auteurs, et les propos explicites tenus par les personnages, dans l’ignorance crasse du caractère métaphorique de l’art. Les films reçoivent des oscars pour la cause qu’ils représentent -il aurait pu prendre des exemples à Cannes aussi, où des nanars ont eu la Palme d’or, uniquement pour le sujet « social » qu’ils mettaient en exergue, dans une réduction de l’art jusqu’à l’absurde à une mission de désignation des vertus. Je pense à un film de Jacques Audiard, Dheepan, par ailleurs un grand cinéaste (mais peut-on penser ceci, et en même temps cela alors que l’on vous juge dans l’instant ?). Ken Loach, quel que soit le millésime, qui peut être excellent et complexe (« Le vent se lève »), ou insupportablement édifiant et propagandiste, ennuyeux (« Carla’s Song ») est assuré de repartir avec une médaille. Si l’on se promène dans les couloirs de la sous-culture, c’est pire. Désormais gagner l’Eurovision dépend de l’inédit qu’on apportera à la « fierté ». Après le transexuel, le travesti barbu. Et la musique dans tout cela ? Personnellement je me fichais de la sexualité de Freddy Mercury, de David Bowie, et je ne me suis jamais demandé si la nana charismatique qui chantait « sweet dreams » était lesbienne ou pansexuelle, ou pucelle Je la trouvais génialement charismatique et avant-gardiste. Cette évolution conduit jusqu’au révisionnisme bienveillant. BEE parle du film sur Alan Turing, incarné par Bénédict Grumberbach. Le studio a transformé Turing en gay se plaignant de ce qu’il avait vraiment subi, la discrimination, malgré ses services immenses rendus aux alliés (il déchiffra les codes allemands), mais en réalité, d’après ses biographes il n’a jamais geint, il était « aware » comme le disait Van Damne. Et le pire c’est que c’est le studio Weinstein qui réalise cette prouesse révisionniste pour faire pleurer les chaumières un peu plus, comme si la fidélité au réel et à sa complexité ne suffisait pas ! Les diseurs de vertu sont rarement des vertueux comme on le sait chez les enfants de chœur.

 

Forteresses identitaires, désignation des traîtres, effroi devant l’altérité

 

Mais quand BBE se permet ce genre de remarques, et croyez-le il se le permet, il est diabolisé. « J’ai été accusé d’être un type gay en proie au dégoût de soi. Je suis peut-être en proie au dégoût de soi parfois – pas une qualité déplaisante, soit dit en passant –, mais ce n’est pas parce que je suis gay. Je pense que la vie est essentiellement dure, une lutte pour chacun à des degrés variables, et qu’avoir un humour dévastateur, se mobiliser contre ses absurdités inhérentes, briser les conventions, mal se conduire, inciter à la transgression de je ne sais quel tabou, est la voie la plus honnête sur laquelle avancer dans le monde (…). La véritable honte, ce ne sont pas les observations pour rire, mais la réaction bloquée qu’elles provoquent. »

 

« Je voulais être dérangé et même endommagé par l’art » et non pas se servir des romans comme des objets transitionnels de Winnicott, ou comme un pouce qu’on suçote. Mais à l’époque des forteresses identitaires défensives, l’altérité faussement célébrée devient en réalité un danger. Et non plus une étrangeté attirante à laquelle on se confronte pour évoluer, comme nous sommes beaucoup à l’aimer dans l’art, malgré tout : « Ne pas vivre dans la sécurité de ma propre boule à neige, rassuré par la familiarité, entouré par ce qui me réconfortait et me couvait. Me retrouver dans la peau de quelqu’un d’autre et voir comment il voyait le monde – particulièrement s’il s’agissait d’un outsider, d’un monstre, d’une bête curieuse, qui m’emmènerait aussi loin que possible de ce qui était censé être ma zone de confort – parce que je sentais que j’étais cet outsider, ce monstre, cette bête curieuse ». Nous sommes appelés à nous conformer à notre affiliation objective communautaire (arbitraire). Et pas question de devenir. L’art est désormais enjoint de servir de doudou.

 

On en est donc venu à « virer » le « troll », pour se mirer, pour ne rencontrer qu’approbation et approuver. Et quandl’autre surgit, car il finit bien par surgir, comme l’électeur de Trump, « tout le monde », qui n’est certes pas « tout le monde », est abasourdi et impuissant à comprendre, hystérique et impuissant (jusqu’aux accusations de téléguidage par Poutine, qui n’ont jamais été prouvées et qui ne semblent d’ailleurs tenir sur rien au vu de la politique menée par Trump. Mais les progressistes ne pouvaient pas perdre, ils ne pouvaient pas non plus perdre en Angleterre contre les breixiters, puisqu’ils constataient leur unanimité sur le net, les autres n’existant pas. Mais ils existent !

 

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » disait Spinoza. C’est la seule morale d’un écrivain. Elle est inconciliable avec celle des réseaux sociaux où rien qui ne me soit semblable n’est acceptable. «  Buzzfed, a annoncé qu’il ne laisserait plus circuler quoi que soit qui puisse être interprété comme « négatif » – et si cette idée ne cesse de s’étendre, que va devenir la conversation ? Cessera-t-elle d’exister ? », « Plutôt que d’embrasser la nature véritablement contradictoire des êtres humains, avec toutes nos préventions, nos imperfections et nos défauts, nous continuons à nous transformer en robots vertueux – ou du moins ce que notre camp pense qu’un robot vertueux devrait être. ».

 

B.E.E est un romancier. Son essai tient donc de l’influence de cette forme, et lui donne un ton plus émouvant et désespéré. Il revient au passé, à l’enfance (il est de la génération X, la mienne, qui a vécu le tournant numérique alors qu’elle avait grandi avant), à maints moments de sa vie, qui sont des fenêtres de lucidité sur ce qui nous menace, et sur ce que nous avons déjà perdu. Il revient sur des moments de prise de conscience, des séquences difficiles, il nous parle aussi, de la manière dont il a créé ses romans, sa relation avec les personnages de ses romans. C’est à travers ce voyage autobiographique qu’il trouve les ressources pour analyser une époque, et son affirmation. Ce qu’il appelle « le post Empire ». Ce moment où les Etats-Unis ont cessé d’être la puissance sur dominante et où le doute s’installe et produit des confusions idéologiques chez les progressistes américains. Les intellectuels ont ainsi perdu leur ironie.

 

Colonisation entrepreneuriale et politique

 

La technologie s’est mariée avec la moraline, au profit d’un discours d’entreprise où il s’agit de se vendre comme lisse, partout, et où toute transgression est excommuniée. Non seulement la censure bienveillante et l’auto censure règnent, mais en plus, la technologie qui leur permet de créer un Big Brother collectif, « participatif » comme on dit, sabote les expériences, à travers la facilité d’accès« Cette abondance a changé ma relation à la nudité et à la pornographie : elle en a fait un lieu commun, une chose moins excitante, en quelque sorte, de la même manière que commander un livre sur Amazon était moins excitant que de marcher jusqu’à une librairie et de chercher pendant une heure, ou d’acheter des chaussures en ligne plutôt que d’aller dans une galerie marchande et d’essayer une paire de Topsiders et d’avoir un échange avec le vendeur, ou encore d’acheter un disque à Tower, ou bien de faire la queue pour un film. Ce refroidissement de l’excitation à tous les niveaux de la culture a à voir avec la notion, qui disparaît, d’investissement ».

Nous tenons donc une idée. Si, comme le dit BEE, « cette absence d’investissement rend alors tout équivalent. Si tout est disponible sans effort ou sans un récit dramatique quelconque, qui se soucie de savoir si vous l’aimez ou pas ? ». L’art n’a plus d’importance, le style n’a plus d’importance, il ne reste que la politique et la morale, qui ont envahi l’art. Nous ne souffrons pas de dépolitisation (ou si au sens de méditation sur le politique), mais de surpolitisation perverse. BEE le confirme quand il raconte que des gens se brouillent à mort pour un tweet politique, pour avoir dit une opinion à un moment. D’ailleurs on enjoint de se prononcer. Une telle n’a pas encore parlé de Weinstein ? Mais parle donc, complice !L’unanimisme terroriste est une forme de notre appauvrissement culturel.

« Ce que les gens semblent oublier dans ce miasme de faux narcissisme et dans notre nouvelle culture de l’étalage, c’est que l’autonomisation ne résulte pas du fait d’aimer ceci ou cela, mais plutôt du fait d’être fidèle à notre moi contradictoire et chaotique – qui implique en fait, parfois, de haïr. »

 

Après tout, B.E.E pourrait se réfugier dans le littéraire, mais il y croit de moins en moins. « J’avais remarqué avec une certaine mélancolie le manque d’enthousiasme général pour les grands romans littéraires américains à l’automne, avant de retrouver cette amie à Palm Springs, mais j’avais aussi compris : aucune raison de s’inquiéter. Ce n’était qu’un fait, tout comme la notion de grand film de studio américain ou de grand groupe américain recouvrait désormais une expérience plus réduite, plus étroite. Tout a été dégradé par ce que la surcharge sensorielle et la prétendue technologie du libre choix nous ont apporté, bref, par la démocratisation des arts. ». Démocratisation de bazar faudrait-il préciser.

 

La course insensée des victimes

 

Le détour par l’enfance conduit BEE à se souvenir d’une éducation marquée par la liberté, l’absence de surprotection et de surveillance. Celle que j’ai vécue. Où l’on voyait peu nos parents, on prenait nos vélos sans les prévenir. Celle aussi où il n’y avait pas d’interdiction pour les moins de dix ans, de douze ans. Et où nous regardions la télé avec les adultes. Nous regardions des films d’horreur aussi, et tout cela ne nous rendait pas plus fragiles que les millenials, tout aussi névrosés que nous si ce n’est plus encore. Peut-être étions nous au moins avertis de la noirceur du monde, à y trouver des gens affreux, sans songer à des édifier de règlements pour opposer une normalité à laquelle nous n’avons jamais cru ? La peur croissante a-t-elle enrichi l’humanité ou l’a-t-elle rendu geignarde ? Plutôt geignarde, constate BEE. Il est vrai que de mon côté de l’atlantique, on se battait dans la cour, et tout le monde s’en fichait. Les notions d’outrage, d’indignation, le cri du scandale qui surgit au moindre dérapage verbal de qui que ce soit, n’étaient pas notre lot. Et quand nous regardons en arrière, nous voyons bien tout ce qui serait censuré. Ce n’était pas « mieux avant », selon le cliché, mais peut-être que dans le déplacement des enjeux, nous respirons moins. Nous « traînions » et nous étions toujours en goguette. Aujourd’hui peut-on traîner sans être abordé comme un vrai problème par le Conseil local de prévention de la délinquance ? Je me souviens d’un temps où les leaders des comités de quartier demandaient des locaux pour les jeunes, désormais ils demandent des caméras pour les surveiller, et qu’on les renvoie derrière leur tablette. BEE oublie un paramètre : l’occident vieillit et devient craintif. Il veut défendre ce qui a été épargné.

 

Bret Easton Ellis raconte sa vie, surtout, du point de vue de son rapport à la culture (un peu comme son Patrick Bateman d’ailleurs). Aux films, en particulier, qui ont influencé la construction de sa sexualité par exemple. Et il a beaucoup fréquenté les acteurs. Il trouve ainsi que nous sommes tous devenus des acteurs, « dans le vide de la culture d’entreprise, celle-ci s’efforçant sans cesse de nous réduire au silence en absorbant tout ce qui est humain, et contradictoire et réel par le biais d’un règlement adéquat sur la façon de se comporter. En équilibre instable sur la pointe des pieds, nous sommes entrés, semble-t-il, dans une sorte de totalitarisme qui exècre la liberté de parole et punit les gens s’ils révèlent leurs véritables personnalités. En d’autres termes, le rêve de l’acteur ».

 

BEE nous parle de ses déconvenues devant l’adaptation de ses livres au cinéma, vidés de toute leur complexité, transformés en machines édifiantes politiquement acceptables et morales. Il nous dit aussi son étonnement, quand il enregistre ses podcasts, de voir ses invités réciter des éléments de langage destinés à dire que tout le monde est « amazing » et « positif », contrairement à ce qu’ils racontent dix secondes avant que le micro soit ouvert. Que s’est-il donc passé ? « La plupart d’entre nous sommes maintenant plus prudents que jamais auparavant dans la façon dont nous nous présentons. Ce que combattait mon podcast, je m’en rendais compte, c’était les limitations du nouvel ordre mondial. Et même si c’était peut-être le nouveau statu quo, je voulais savoir une chose : quel était le putain de truc que tout le monde essayait de protéger ? Plus tard, j’allais finir par comprendre. C’était l’entreprise. ». Le modèle de vie imposé dans l’entreprise a tout envahi, parce que nous sommes exposés sans cesse, et comme ce modèle lisse, positif, sans contradictions, est une norme, celui qui s’en écarte crée la possibilité du doute et le vertige, et représente le bouc-émissaire idéal, permettant à toute cette pression de s’évacuer légitimement, sous forme de haine, avançant sous les banderoles de l’Indignation, de l’outrage, et même de la « Solidarité ».

 

Nous sommes passés de Sinatra, sulfureux, déclinant et renaissant, imparfait voire infect, et en même temps sublime et aimé, à l’uniformité sans aspérités. A l’amalgame total entre l’art et l’artiste. A la réduction des gens à leur opinion, une opinion qui déraillerait une seule fois, même il y a dix ans, et qui suffirait à vous exclure. Si l’on vire le réalisateur doué des « Gardiens de la galaxie » pour des tweets douteux d’il y a des années (alors que tweeter était conçu pour cela, pour dire n’importe quoi), alors que faire de Sade et de Baudelaire ? Des autodafés. Et American Psycho ne serait pas édité en 2018, il avait déjà dû changer d’éditeur, le premier se dégonflant, sentant, avant les réseaux sociaux pourtant, que des voix seraient incapables de faire la différence entre un personnage et un auteur.

 

Faut-il désespérer ? Non. Car tout continue. BEE rapporte une anecdote qui montre l’ampleur du désastre mais aussi ce qui peut s’y opposer. « Pendant l’été 2016, l’université de Chicago a envoyé une lettre à sa future promotion de 2020, déclarant en substance qu’aucun « avertissement relatif au contenu » ou qu’aucun « espace sécurisé » ne serait autorisé sur le campus, qu’il n’y aurait aucune mesure de répression contre les « micro-agressions » et que les orateurs invités seraient autorisés à parler sans être boycottés si une fraction du corps étudiant se sentait « victime » … Car on en est à demander et obtenir, sur les campus, de ne pas étudier tel écrivain parce que ses positions sont « offensantes », à instaurer des espaces non mixtes, à règlementer le langage et à le sanctionner parce que contrevenant à l’opinion d’autrui. Mais on voit que d’en venir à de telles extrémités, produit son antithèse, en un schéma parfaitement hégelien. Tant mieux.

 

Lire Bret Easton Ellis sur l’ambiance qui règne aux Etats-Unis me confirme dans mon intuition du politique. La politique consiste certes à la souveraineté. Mais elle consiste aussi à cloisonner le privé et le public, et à protéger certaines sphères d’une politisation outrancière, même si tout a une dimension politique. Et cette idée devrait être portée par les artistes, qui ont d’après moi un seul devoir, c’est justement de ne pas laisser l’art se soumettre à quelque injonction et à défendre la liberté d’expression du dérangeant. Parce qu’un monde envahi par la politique est totalitaire, et mensonger.

« Mon ambivalence morale au sujet de la politique a toujours fait de moi l’invité neutre à bien des tables. En tant qu’écrivain, il se trouve que je suis plus curieux de comprendre les pensées et les sentiments de mes amis que je ne le suis de débattre de la pertinence de leurs prévisions politiques, de qui aurait dû gagner le collège électoral, ou de sa simple existence. J’ai préféré, comme toujours, discuter avec eux de films, de livres, de musique et d’émissions de télévision.Romantique par comparaison, je n’ai jamais vraiment cru que la politique pouvait pénétrer au cœur sombre des problèmes de l’humanité et dans l’imbroglio de notre sexualité, ou qu’un sparadrap bureaucratique pourrait cicatriser les profondes dissensions, les contradictions et la cruauté, la passion et la fraude qui constituent le fait d’être humain ». C’est l’art qui peut se permettre des incursions en cette mer sombre. Qu’on le laisse enfin tranquille. Au moins lui

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Pensées d’après feu – Notre Dame et la vie, c’est tout un

Notre_Dame_dalla_Senna_crop_0A mon tour de réfléchir sur Notre-Dame.

Je suis athée, et j’ai tendance à le regretter. La perte de la foi, qu’elle soit de salut transcendant ou civil, est on ne peut plus dommageable. C’est un exil. La modernité est un exil, c’est pourquoi elle crée de la nostalgie. 

N’en déplaise à Albert Camus, qui avait beau trouver des mots consolateurs pour nous autres, incroyants, mais qui n’en était pas moins dépressif, et resta cloué au lit les jours où il reçut son prix nobel, la lucidité est la blessure la plus proche du soleil comme a écrit son ami Char, je crois. La méthode coué, même chez les génies, ça ne suffit pas.

Mais la lucidité (qui reste un pari pascalien inversé, je sais), nous la devons au courage, à la philosophie, ou à la tradition familiale. Pour ma part, je crois que c’est la tradition familiale, puis la philosophie. Et pas tellement le courage.

J’aimerais être croyant mais voila je ne peux pas, je vois trop ce qui fonde la croyance, qui l’érige en moyen plutôt qu’en fin. C’est un opium oui. Mais pas seulement l’opium politique, c’est très secondaire, mais un opium pour supporter cet exil (je ne dirais pas « chute » comme les platoniciens ou les gnostiques, car je ne partage pas leur détestation du corps, donc de la vie) en condition humaine. Je vois la sérénité qui éclaire souvent les visages des croyants, et je les envie, même si je ne peux pas les suivre, car derrière leurs concepts, je vois des métaphores, des allégories. Trop nettement. Et il m’est impossible de penser autrement.

Mais j’aimais Notre Dame et une vieille église, pour moi, c’est le joyau de n’importe quelle ville. Quand j’allais à Paris, je me débrouillais à loger souvent dans un petit hôtel, sans ascenseur, juste en face de Notre Dame, au sud de l’Ile de la Cité, à côté de la fameuse librairie anglaise du bord de Seine. Une étrange petite bonbonnière avec des tapisseries chinoises. Qui craquèle. Et n’est pas si chère, étrangement.

Je n’ai pas passé des heures et des heures, comme d’autres, à contempler la Dame dans ses détails, mais plutôt à lui lancer des regards, aussi fréquemment que possible, et à penser. Je pense plus que je ne contemple, beaucoup plus. C’est ainsi, et c’est dommage. Il faudrait s’entraîner. La Sainte-Chapelle m’a plus ébloui encore, elle qui n’est pas si loin. Il m’arrivait de penser aux vikings, arrêtés pas très loin de là, par le peuple parisien. Et Notre Dame n’était pas encore là. Il y avait déjà, je crois, une église.

Le sacré me touche, néanmoins. Je sens ce qu’il « charpente », justement, dans l’humain. Je sais qu’il est très difficile de ne se sentir justifié par rien. Les athées parfois créent des sacrés de substitution, comme la politique, des constructions qui les dépassent et apaisent leur sentiment de perdition et d’entropie, les sauvent du doute, de la nécessité de s’inventer son propre langage.

J’imagine quand est née la première religion. Les humains étaient là, leur conscience naissait de leur rapport aux objets, le symbolique se mettait en place. Et ils voyaient leurs proches mourir, jeunes, tout d’un coup, avec l’insupportable arbitraire de la mort. Personne ne leur disait rien sur l’univers, absolument silencieux, peuplé de bêtes sauvages dangereuses. Ils furent tout près de disparaître, à certaines époques. Alors, quand un des nôtres mourait, on regardait le ciel, cette surface inatteignable, incompréhensible, illuminée puis éteinte, avec cet immense rond jaune qui ne permet pas de le regarder en face. La religion devient une nécessité, pour ne pas sombrer. Pour croire qu’on retrouvera l’esprit des siens, puisque quand le mort s’éteint, son corps est encore là. La religion est née de cet émoi. Comment pourrait-on s’en moquer ? Se moque t-on des enterrements ?

Je considère que tout athée qui ne se rend pas compte de ce que le fait religieux engage de sérieux, n’a pas non plus conscience de la portée de son athéïsme, il est athée par habitude ou posture sociale, politique. Mais l’athéïsme conséquent ne peut pas mépriser le sacré. D’ailleurs il y a du sacré ailleurs que dans la religion. Même pour ceux qui sont tournés vers l’immanence plutôt que vers la transcendance.

Le sacré, c’est peut-être ce qui nous conduit à nous oublier, il me semble. De nous sentir comme du métal fondu. C’est pourquoi certains penseurs ont souligné la fine frontière entre l’érotisme et le mysticisme. C’est pourquoi, en couverture de l' »érotisme« , de Georges Bataille, on trouve une photographie de Ste Thérèse d’Avila, extatique. Le sacré, se retrouve ainsi dans des formes de béatitude ou de malheur profond, partagé. Les athées, je vous prie de le croire, sont tristes aussi devant la mort. Il leur arrive aussi de communier, pour des bêtises parfois, comme le sport (c’est mon cas quand mon équipe de rugby gagne, j’accède une fraction de seconde à la béatitude).

On doit être infiniment respectueux, ainsi des croyances, parce qu’elles sont proprement humaines, et que les animaux et les pierres n’ont pas de religion. On peut critiquer autant qu’on veut les théologies, les églises, ou considérer que chacun se dépêtre comme il peut de ce difficile devoir de vivre, mais le mépris envers les croyances (que l’on m’a inculqué, enfant, parce que ma famille avait été traquée et conduite à l’exil par des fanatiques catholiques espagnols, notamment), n’est pas envisageable, à mon sens. Je n’aime pas les « bouffeurs de curé ». J’aime Nietzsche. Il s’en prend à la religion parce qu’il sait ce qu’elle a de considérable. Parler de « sornettes », comme on le faisait sous le règne des « jules », en troisième république, c’est stupide à mon sens, car l’Eglise catholique est devenue faible. Elle était tout, et désormais les messes sont vides, il n’y a plus de vocation. On s’en prend aux puissants, pas à ceux qui continuent malgré tout.

Mais ce qui nous réunit, et qui devrait être sacré, qui l’est, avec cette émotion, fort heureusement, c’est la beauté. Elle n’a pas de prix. C’est pourquoi opposer le chagrin pour la vie et pour Notre Dame en feu, est absurde. Ce sont précisément les domaines qui n’ont aucun prix. Personne n’aurait pu se payer Notre Dame. Personne ne devrait pouvoir acheter une vie.

Qui est indifférent à la mort d’un patrimoine immense est aussi indifférent à la vie., même s’il prétend le contraire. Il s’agit de la même indifférence. J’entendais le témoignage d’un musulman qui disait « être triste pour les chrétiens », et « pour nous tous ».

Qui ne saisit pas ce que peut signifier pour d’autres cette flêche qui s’effondre, intimement, comment peut-il oser, cet impudent là, se réclamer de « la vie », contre « la pierre » ?

Mais qu’est ce qu’une vie ? Une vie ce n’est pas que de la biologie. C’est de la symbolique, du langage, des images, des mots. Un corps est fabriqué de cela, autant que d’eau, de carbone. Il n’y a pas le corps, puis « la culture ». C’est une unité. Il est paradoxal de railler le chagrin pour Notre Dame, au nom de l’humanisme, car précisément ce qui déclenche le phénomène humain, c’est le symbolique, le culturel. Et la religion chamanique, très vite. Ce qui définit l’humain c’est l’arrachement à la nature par la culture. C’est de regarder ses mains travailler la pierre, que l’homme doit cette merveille damnée qu’est la conscience de soi, et son approfondissement, par la mémoire, l’anticipation, l’imagination, la spéculation. Donc Notre Dame c’est de la vie. C’est le rappel des morts, aussi, c’est fondamental, il est essentiel de se rappeler que tout continue et ne démarre pas avec mon téléphone qui s’allume, mais c’est aussi de la vie.

La lecture d’Hugo (je me souviens exactement quand je l’ai lu, c’était dans un train de 8h, entre Toulouse et Clermont, en 1994, l’été) vit en nous. La culture c’est de la vie. Les personnages qui nous touchent sont plus vivants que des abstractions pourtant « réelles » mais que nous ne connaitront jamais. Comme vous, je peux sentir en moi l’émotion que me procure un souvenir, à travers une musique de film par exemple. Le corps est marqué profondément. Notre vie dépend de nos perceptions, de notre appariement au monde, qui transite par la culture. Le corps porte la marque de l’expérience culturelle. La culture n’est pas un supplément d’âme. C’est l’âme.

C’est de regarder le monde, qui nous apprend le monde. Les cathédrales gothiques nous ont appris une certaine facette du monde. Elles résonnent avec un fort courant, qui est le romantisme, qui les rédécouvre (Hugo). On a rénové Notre Dame parce que le livre avait été écrit, et il était inconcevable de la laisser mourir. Alors Viollet-le Duc a lui aussi donné dans le songe médiéval, influencé par le même romantisme. Que sommes-nous sans tout cela ? Nous ne sommes rien. Nous sommes le silence et le poids mort. Nous serions de la vie nue.  Pleurer quand on meurt au Yémen ou pleurer Notre Dame c’est la même chose. Car si l’on vit c’est pour une vie humaine, et non celle d’une larve dans un aquarium. La vie humaine elle est définie par l’alliance indéfectible du biologique et du symbolique.

Notre Dame, ce serait l’obscurantisme ? Mais quel contresens ! D’abord parce que la religion tenait lieu de voûte, pour tout le monde, sauf d’infimes exceptions. Il est donc absurde d’en faire une oppression au moyen-Age. Car tout le monde était de ce côté. La Sainteté et le massacre. Mais surtout, qu’est-ce qu’une cathédrale ? C’est l’architecture, géniale. La science des mesures, des poids. C’est une oeuvre de raison, au service du sacré. Mais c’est une oeuvre de raison. Le temps des cathédrales est donc l’acte technique qui annonce la Renaissance. C’est au coeur même de l’édifice du sacré, que la raison trouve son motif de se réveiller et de manifester sa grandeur devant tous. Elle ne perdra plus pied, ensuite. Elle était de retour, magnifiquement. Sans se payer de mots, certes, comme plus tard, mais par des actes grandioses.

J‘ai entendu aussi, que la beauté de Notre Dame, c’était « un truc de bourgeois »… Quelle tristesse que d’entendre cela. D’où viennent les cathédrales ? Elles viennent d’un âge où l’on accumulait pas. Où quand on passait par dessus la famine, on consacrait le surplus au sacré, qui reliait. C’est le contraire de la bourgeoisie. Le bourgeois épargne, accumule. Le bourgeois pense en termes de valeur d’échange. Il vend n’importe quoi. Pour lui l’art est une activité spéculative. Notre Dame, c’est tout sauf bourgeois, justement, c’est dispendieux, grandiose, et ça ne rapportait rien de construire un tel édifice, qui a pris deux siècles au moins pour sa construction principale. La bourgeoisie capitaliste, pour sa part, bâtit des entrepôts au bord des échangeurs d’autoroute.

Mais les bourgeois paient pour Notre Dame, et pas « pour les pauvres » ! Qui peut s’en étonner ? Ils sont ce qu’ils sont. Ils se rèvent en Médicis, parce qu’ils ne créent rien, ils extraient de la plus-value du  travail. Toute création est travail. Leur capital est du travail additionné. Notre Dame, c’était, c’est du travail. Ils essaient alors de placer un peu de leur pouvoir dans ces pierres pour se payer le luxe, dont ils sont privés, de créer de la richesse, eux qui en font qu’en prélever.  C’est un mensonge de dire que le capital crée. Le capital a été constitué par la vente des esclaves, puis par la plus-value, le fait qu’on salarie des gens, qu’on leur prenne tout, au delà de ce qui leur faut pour survivre et revenir trimer le lendemain. La seule force créatrice de valeur, c’est le travail. Voila pourquoi ils sont prêts à donner cent milions s’il le faut, pour compenser leur misère, qu’ils subodorent, malgré leur bluff. Et aussi parce que tout leur argent ne les rendra pas éternels. Mais qu’ils paient, s’ils le désirent. Nous prenons. Comme de Vinci a pris à ses « protecteurs » successifs, et alors ?

Ils ne donnent pas aux pauvres ? Non. Pourquoi ? Parce que sinon ils ne seraient pas riches. Etre riche ou pauvre, c’est un rapport social. Vous ne pouvez pas demander aux riches de se supprimer en tant que riches, vous pouvez par contre faire en sorte qu’il n’y ait plus d’inégalités. Le souci c’est la richesse possible, par le riche, qui joue son rôle social dans une société qui l’admet. Ils sont très peu, et nous leur obéissons. Et après nous geignons. Laissez-les donc se payer l’illusion précaire de créer un tant soit peu. Si cela nous aide à rebâtir. Tant mieux.

Faudra t-il reconstruire le même ou différent ?

En premier lieu il me semble que la question est mal posée. Nécessairement Notre Dame sera différente. Il n’est pas possible de recréer ce qui a eu sa propre vie, et quelle vie !

De plus, une cathédrale est un mille feuilles historique. Notre Dame a été rénovée tout au long de son histoire. La fameuse flêche n’a pas toujours été là. Elle a été remaniée, changée. Notre Dame n’est pas restée immaculée depuis le treizième siècle. Et bien cela va continuer. L’essentiel est que l’esprit du lieu soit protégé, lui, ce qui semble possible grâce aux soldats du feu. Oui, sans doute on devra changer de matériaux, comme on l’a toujours fait, parce que la vie évolue, qu’il y aura des contraintes techniques. J’ai entendu par contre que notre Président serait favorable à une touche de contemporain. Personnellement je trouve que c’est une mauvaise idée. Non pas parce que je détesterais le contemporain par principe, mais parce qu’il me semble que ce que nous aimons dans Notre Dame, et c’est aussi grâce à Hugo, c’est l’empreinte médiévale. Il me semble qu’on doit ben cela, à Notre Dame, lui conserver ce rôle.  Il y a bien des endroits où le contemporain peut exister. Nous sommes déjà bien assez contemporains non ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’Autre Mystique- Laure – La Sainte De L’abîme – Elizabeth Barillé

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« Mon temps le plus chrétien, c’est auprès de toi que je l’ai vécu »

Colette Peignot, à Georges Bataille.

Ce n’est pas un roman de Sade, mais une vraie vie, que raconte Elizabeth Barillé, dans un récit très bien équilibré et fluide, psychologiquement percutant, « La sainte de l’abîme »,consacré à Colette Peignot, dite Claude Araxe, dite Laure.

C’est ainsi que pour la concernée, Sade était logiquement la voix de la vérité. 

1939, Bataille et Leiris, déposent des manuscrits chez un éditeur sans rien dire de plus. Ces manuscrits sont de « Laure », le nom qu’elle se donna. Ils n’ont pas l’assentiment de la famille pour les publier. Elle est morte à 35 ans. Elle a vécu enfant, tout près de Ste Anne, dans le 14eme, à côtés des déments. Dans une famillle récemment enrichie dans l’industrie de la fonderie. Elle s’appelle Colette Peignot, mais son second prénom est Laure, comme l’aimée morte et pure de Pétrarque qui fascinait le Marquis de Sade. Elle grandit dans une demeure impeccable, peuplée de ses frères et soeur, elle est cadette, de domestiques, d’une mère régnante et d’un père sensible qui cherche à s’oublier dans le travail. Ele reçoit une prime éducation de droite. Il ne faut pas parler aux gens qui ne sont pas de sa condition, et les juifs sont des gens pernicieux, comme ce capitaine Dreyfus.

Colette est pourtant amie avec la femme d’une domestique. Et cette amie se suicide. On ne doit pas pleurer. C’est ici que Laure commence, sans doute, à entrer dans sa propre nuit.

Elle est gâtée, mais suit une éducation stricte, telle que celle de Simone de Beauvoir la décrit dans ses propres mémoires. Son école corsetée s’appelle, comme un aveu refoulé, « le cours désir ». Heureusement il y a la maison de campagne, la nature et la liberté. Et une connivence avec ce père dépressif. C’est une part de bonheur pour la jeune fille. C’est encore le « théâtre bourgeois de l’insouciance » selon Elizabeth Barillé.

 

1914. Fin de l’insouciance. Le père et ses frères sont envoyés à la guerre. Un oncle meurt pendant la bataille de la Somme, d’entrée. Le père de Colette est effondré, et demande à être affecté dans le régiment de son frère défunt, ce qui est suicidaire.

1915, un second oncle meurt pour la Patrie. Le grand frère de Colette veut aller à la guerre. Père est sur le front. Sa dépression s’envole, et se tranfère, jusqu’au délire, sur la mère de Colette. Et puis le père héroïque meurt. On met du temps à retrouver son corps, qui pourrit dans un no man’s land. Colette sent en elle l’abîme s’ouvrir. Mais elle reste froide, de l’extérieur. Elle s’en veut de ne pas souffrir assez. Un autre oncle rentre, blessé. Il meurt aussi. Tout n’est que mort. Et théâtralisation de cette mort, visites bourgeoises de condoléances, et gloriole, même, de ces morts. Sa tante meurt aussi. Colette contracte la tuberculose. Elle voisine avec la mort, sans cesse. Et maintenant la souffrance et le fièvre. Elle devient contemplatrice, et développe un monde intérieur, comme d’autres tuberculeux (Barthes).

 

Il y a un curé, qui fréquente la famille depuis l’avant-guerre, l’Abbé Pératé, animateur de bonnes oeuvres, qui a pris l’ascendant sur cette famille, et encore plus depuis qu’il n’y a plus d’homme, mais une mère aux abois qui lui permet tout. La pandémie perverse des curés fait du bruit aujourd’hui, mais elle leur est consubstantielle. Il se met d’abord à tripoter la grande soeur  puis Colette. La grande soeur vit les attouchements dans la soumission, Colette dans le dégoût. Elle perd brutalement toute foi, dénonce le curé à son frère qui revient du front, puis à sa mère. Les conventions s’effondrent. La mère essaie de marier sa grande avec un … proche du curé, pour sauver sa vertu. L’aînée tente de se suicider.

 

Pour Colette, toute morale bourgeoise est le mal absolu. Cette morale, c’est la guerre, la mort, la domination, le viol. Le reste de sa courte vie sera tourné contre cela, de la manière la plus radicale possible. Elle commence par lire, pour trouver les moyens de se sortir de cet univers. Gide. Sa correspondance ne parle plus que de désir de brûler la vie, elle lit Nietzsche qu’elle s’approprie intimement. Elle fréquente un peu le Paris branché de l’époque, via son frère, devenu un peu libertin, de la camelote gentillette pour sa soeur. Elle donne des signes névrotiques régulièrement.

 

Puis c’est la rencontre de Jean Bernier, ami de Drieu. Blessé de guerre, pacifiste, il participe à la revue Clarté, mais il est trop libertaire pour rejoindre le naissant Parti Communiste. Elle tombe amoureuse de lui, et elle n’y pas par quatre chemins :

“ Je veux boire votre sang à votre bouche ».

Lui est en crise, avec les premiers doutes sur la révolution dans les années 20, il a besoin de sa fraicheur, elle est inexpérimentée et s’éduque à l’amour. Elle devient révolutionnaire, au grand dam de sa famille. Mais Bernier n’est pas aussi accro. Elle cherche la passion. Celle, proposée, par les surréalistes, lui paraît mièvre, infantile, des jeux de potaches… Comme à Bataille. Mais ils ne se sont pas encore croisés.

 

Elle erre, Bernier la repousse pour son ancienne compagne, prolétaire. Colette marche, seule, en Corse, en France.  Elle s’isole et elle lit.  Elle retombe malade, c’est la tuberculose qui reprend ses droits semble t-il.  En 1927 suite à une indifférence de Bernier, elle essaie de se tirer une balle dans le coeur. Elle échoue. Elle en sort décidée à s’émanciper encore plus. Elle lit Montaigne, encore, y retrouve l’idée stoïcienne de s’avancer vers la vie, qui est un combat. Elle va contester la part d’héritage que sa mère a mis de côté jusqu’à son mariage…  Elle obtiendra en partie raison. Mais sa maladie la poursuit. C’est le sanatorium, en Suisse. Le flirt avec la mort.

« Colette en a bel et bien fini avec le souci de soi. À présent, elle va tout oser, tout risquer, répondre aux appels les plus sombres, dire oui à tous les fantasmes… Seule la mort est réelle. Tout le reste n’est rien... »

 

Il y a l’épisode Edouard Trautner. Médecin et écrivain allemand. Elle l’a sans doute croisé au sana. C’est avec lui qu’elle glisse vers la débauche, vers le très « hard ». On en sait plus sur ses façons que sur celles de Bataille plus tard. Il aime dominer les femmes qu’il habille en bourgeoises, c’est à dire en « chiennes ». La haine de la bourgeoisie prend alors une forme à la fois vengeresse, pour lui expiatoire, et libératoire (vis à vis de la famille) pour elle.  On est déjà en plein Bataille.L’angoisse de l’horreur se conjure en y plongeant. C’est d’ailleurs ce que conseillent les psychologues : provoquez vos angoisses, elles montent, puis disparaissent d’elles-mêmes. Evidemment, on peut aussi voir dans les pratiques de Colette la contrainte de répétition. Soigner le mal, du curé, par le mal choisi.

Comment ne pas voir l’équivalence avec le mysticisme que l’ancienne chrétienne est censée repoussser, comme son futur compagnon, Bataille ? Qui s’inflige autant de supplices, sinon précisément, les mystiques ? Un mysticisme sans Dieu.

Elle finit tout de même par s’enfuir de Berlin.

Elle veut aller à Moscou. Elle rejoint à Paris le Cercle démocratique de Boris Souvarine, où Bernier est présent. Souvarine est une légende. C’est lui qui a rédigé la motion de scission du PC de la SFIO. Il a tout de suite pris le parti de Trotsky sans se rallier à lui, étant critique sur l’évolution du Komintern, alors que Lénine était encore là. En France, il anime un cercle et un bulletin anti stalinien. Il conseille à cette drôle de jeune bourgeoise de prendre des cours de russe si elle veut aller voir Moscou.

Elle y file, munie d’un prétexte fourni par les activités économiques de son frère. Elle vit chez l’habitant à Moscou, découvre la dureté de la vie des russes. Elle veut s’enfoncer en Russie. Victor Serge la présente à Boris Piliniak, responsable de l’Union des Ecrivains, oppositionnel, qui le paiera de sa vie, et qui commence à se sentir encerclé. Elle a une liaison avec lui, l’enjoint de l’accompagner, pour voir les réalités de la collectivisation forcée. C’est dangereux à tous égards (y compris pour sa santé).Les occidentaux sont évidemment détournés de l’immense oeuvre de déportation de masse ordonnée par Staline; Colette Peignot parvient à en voir des aspects.  On ne sait pas trop ce qu’elle fait, voit ou pas. Bataille prétendit qu’elle travailla dans une ferme collectivisée. En tout cas, Pilniak doit la faire admettre à l’hôpital, et son frère vient lui-même, pour la rapatrier.

 

A  Paris, déséspérée, elle plonge à nouveau dans les pratiques berlinoises. Elle se donne au premier croisé, s’avilit. Souvarine va alors lui offrir son soutien, lui qui n’a rien d’un débauché.  Elle l’admire. Lui, il l’aime. Ils vivent ensemble, Colette s’éloigne de sa famille encore plus, et avec son argent, elle aide Souvarine à fonder la revue Critique Sociale. On y trouve Queneau, Leiris,  Simone Weil, et le sulfureux Bataille. Colette est essentielle à la vie quotidienne de la revue, où elle s’engage pleinement et écrit des critiques littéraires. Elle signe C.P puis Claude Araxe, le nom d’une rivière furieuse dans l’Enéïde. Ses écrits érotiques seront signés du nom de Laure. Elle écrit aussi ailleurs, des articles radicaux contre le stalinisme, alors que Boris travaille à sa fameuse biograpie incendiaire de Staline. Elle se bat pour la libération de Victor Serge. Mais elle intimide. Elle est au fond des salles. Elle parle peu, ou alors de manière austère et sévère.

Il y a là Simone Weil. Ceux qui la fréquentent ont déjà compris l’intelligence hors pair de cette drôle petite bonne femme habillée d’une pélerine et de sandales.

Naît une amitié étrange entre Colette et Simone.  Cette dernière est… vierge par choix.  Mais en réalité ce sont deux adeptes de la pureté, qu’elles recherchent par des chemins absolument opposés. Sauf en politique om elles se rejoignent dans l’absence totale de compromission. Elles croient aussi toutes les deux que la pensée est indissociable de l’action, et le vivent. A l’expérience de Colette en Russie, correspond celle de Simone en Usine. Elles ont une même attirance pour la souffrance, pour l’automutiliation. Elles témoigneront toutes deux d’une aspiration au néant, l’une à travers le jeu érotique flirtant avec la mort, l’autre avec l’anorexie. Elizabeth Barillé ne parle pas de masochisme, mais au contraire, malgré des formes proches, de la volonté terrible d’être soi, de s’arracher à ce qu’on a été obligé d’être.

« Valeur cognitive, valeur expiatrice aussi. En plaçant la souffrance au cœur de leur expérience, elles brûlent ce qu’il reste en elles de « résidus bourgeois ». Une façon radicale de payer pour d’anciens privilèges, des enfances protégées, des adolescences mutilées par une guerre« .

Mais les désaccords naissent au sein de ce groupe que Souvarine a créé Ils recouvrent bien plus que des désaccords politiques., ce sont des oppositions ontologiques. Il y a la polarité entre Weil et Bataille, les deux génies du groupe, qui se regardent avec attraction et répulsion (il l’appelle la « vierge sale » mais il avouera que personne ne l’aura jamais autant intéressé). Weil constate que sa vision du monde nouveau n’a rien à voir avec le déchaînement pulsionnel souhaité par Bataille. Et Colette ? Elle commence à se retirer des activités du Cercle démocratique. Le projet rationnel de Souvarine l’a stabilisée un temps. Mais elle rencontre Bataille. Et ils étaient faits pour se rencontrer. Le feu interne qui la brule n’est pas éteint.

 

Souvarine avait vu juste, en cachant à Colette l’exemplaire qu’il avait lu de l' »Histoire de l’oeil » de Bataille pour ne pas réveiller ses démons. Quand ils se rencontrent, donc, elle ne sait pas qui il est vraiment, ce bibliothécaire sage, seulement trahi par son regard.  Bataille n’est pas romantique. Il n’a rien à voir avec Breton. Mais il cherche la totale transparence. Et Colette aussi. Et elle reconnaît dans Bataille celui qu’il est, sans besoin de preuves. Elle sait aussi qu’avec lui elle pourra être elle, tout à fait. Révolutionnaire et débauchée,.  Un jour elle vient le voir chez lui, car il est malade, et il lui dit tout sur qui il est, tout.

« maintenant je comprenais que quoi que je fasse vous seriez toujours là – vous pourriez toujours me repérer – vous étiez comme l’œil qui poursuivait je ne sais plus qui dans un “ poème ”  lui écrit-elle.

La rupture est douloureuse avec Souvarine, après un jeu de cache cache dans la montagne avec Bataille. Elle aboutit à une crise violente, et à l’internement de Colette.  C’est l’analyste de Bataille qui la sauve.. Elle retrouve Souvarine, qui essaie de la reconquérir, l’emmène en Espagne. La rupture est douloureuse mais pas brutale, étrangement. Pendant un temps, c’est le flou. Elle revient d’Espagne exaltée et anarchiste (ce qu’elle est, comme Bataille). Plus tard elle est arrêtée avec Bataille, par la police, pour une action contre la maltraitance dans les maisons de redressement. Puis elle finit par partir, définitivement, de chez Souvarine.

Bataille et « Laure » vivent alors à St Germain dans une seule pièce., Monacale. Commence alors une vie où Bataille réclame l’impossible.. Ils vont alors tout partager. L’alcool, les femmes, les excès, tout. Elle voit les humains là où Bataille voit des corps, mais elle suit. Elle obéit à Dieu. Elle le précède, même. Anticipe.  Mais Colette songe encore au bonheur, pas Bataille, qui n’aspire qu’à s’enfoncer encore.

« Tous les obstacles entre l’homme et la femme semblaient enfin tombés. Ils se sentaient nus, vulnérables, infiniment semblables, transparents l’un pour l’autre. Loin, très loin, du mensonge.« 

Il y a aussi une amitié profonde avec Michel Leiris, vieux compagnon de Bataille. Elle se rapproche de lui quand Bataille va toujours plus loin, se met à chasser seul, pour pêcher encore plus.  Colette s’en épuise. »Leiris est, parmi les proches de Bataille, celui qui le connaît le mieux. Il a partagé ses excès, il le sait capable du pire. Colette peut donc lui communiquer sa passion, sa douleur, sans passer pour une névrosée ou une menteuse. Leiris l’intime comprend tout ; il peut donc tout entendre, jusqu’aux cris les plus crus« .

Bataille et Colette sont unis par ce secret, celui d’une nouvelle morale, d’une nouvelle religion fantasmée. Cette société secrète qui voit le jour, avec une vingtaine de personnes. On songea au meurtre sacriiciel. Qui ne vint pas. On dit parfois que Bataille était volontaire. D’autres que ce fut Colette, dont le père alla poitrine ouverte au devant de la mort.

Tous deux veulent voir l’Etna, ce déchaînement.  Cela se passe mal. Puis la situation se dégrade. Bataille propose un ménage à trois. « Tu ne trouveras rien au delà de moi » lui dit-elle, hautaine. Ils se désaccordent mais restent ensemble, décidés à boire le calice jusqu’à la lie.

Puis la tuberculose frappe. L’agonie commence. Colette est saisie d’une fièvre d’écriture. Bataille refusera l’entrée de sa maison à un prêtre. La mère et la soeur tentèrent d’obtenir un signe de leur fille, vers la rédemption chrétienne. Leiris dira qu’en mourant, elle fit un signe à l’envers.  Bataille promit de tuer le curé en cas d’enterrement religieux, ce qui persuada la famille d’y renoncer. Il fit ce qu’il fallut, bouleversé par les textes de Laure, pour les publier, se rendant compte de leur proximité intellectuelle, à un point qu’il ne soupçonnait pas. Bataille devint célèbre, et la mère de Colette trouva qu’il aurait été un bon gendre. Bourgeoisie…

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Le plaisir de fréquenter un peu le grand Molière – « Tel était Molière », Georges Poisson

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La phrase « tout est politique » est mal comprise. Tout a une part de politique, sans doute, tout nous relie, mais tout n’est pas réductible à la politique, tout ne doit pas relever de l’affrontement politique, du volontarisme des pouvoirs, de la manipulation propagandiste ou de la force de la Loi. On reparle en ce moment du rapport entre l’œuvre et l’auteur, entre l’œuvre et l’auteur d’un point de vue moral, par instrumentalisation politique, à mon sens terriblement réductionniste.  On revoit malheureusement, à mon sens, ce qu’on pensait disparu avec l’esprit de censure réactionnaire, comme des manifestations demandant d’interdire une œuvre à cause des opinions ou pis, du comportement intime d’un auteur. Un metteur en scène infâme avec les femmes devrait voir ses films mis au pilon, nous dit-on, ce qui est une manière de se permettre d’interdire une œuvre, de briser ce tabou de la liberté créative, durement payé. Manière aussi, de s’en passer, des œuvres, et d’en rester à la pauvreté des préjugés et des jugements préconçus.

 

Il est absurde d’assimiler une œuvre à une biographie et de la réduire à un objet moral ou politique d’ailleurs.

Par contre, pas plus que l’amour n’est une flèche d’un ange tombant ici et là au gré de ses caprices, une œuvre ne tombe pas des nuées comme la foudre pour frapper au hasard (même la foudre ne le fait pas). L’œuvre éclaire la vie, la vie éclaire l’œuvre, bien entendu.

Proust a beau avoir raison contre Sainte Beuve, et une œuvre puise dans le secret de l’imaginaire, elle n’est pas réductible à un mécanisme biographique. Il n’empêche qu’un auteur est de sang, de chair et d’émotions, de douleurs de désirs et de joies, de passions, de vécu. Sa plume trempe dans l’encre de ses jours. La vie d’un auteur n’obère pas le mystère de la création. Mais elle permet de s’approcher du foyer où elle crépite.

 

Découvrir la vie d’un auteur, c’est aussi l’apprécier un peu plus, apprécier ses œuvres par un autre versant éclairé. Comme avec Molière, que l’on peut accompagner sa vie durant avec « Tel était Molière », de Georges Poisson, biographie précise, qui se démarque par le sens du patrimoine et des lieux de son auteur, permet d’ancrer le souvenir de Molière dans Paris ou ailleurs, à Pézenas, à Versailles naissant, à Vaux.

 

La vie de Molière est aussi, par sa narration, un moyen d’agiter le souvenir d’une France qui se recompose sans cesse, se transforme, se recrée. Il hante des lieux de son souvenir, mais les fantômes n’ont pas l’air qu’ils avaient de leur vivant. C’est une biographie d’Historien autant que de lettré. Mais d’Historien attaché à la pierre, à ce qu’elle laisse ressentir du passé lointain, sans illusion sur ce qui est dilapidé pour toujours. Le souci d’ailleurs, de la vie de Molière, c’est qu’elle manque, étonnamment au vu du rôle officiel de Molière, d’archives. Il faut au biographe un grand sens de l’hypothèse, et de l’autoanalyse pour ne pas romancer et trop verser dans le romanesque.

 

L’autre parti-pris de cette biographie là c’est d’insister sur l’importance des rapports entre Molière et Louis XIV, sans les idéaliser, mais justement en restituant ces liens dans leur équilibre (il rappelle notamment le rôle central de la fonction assez méconnue de Molière, héritée de son père, de valet de chambre du Roi, qui l’installait dans son intimité) mais  aussi dans leur caractère fondamental pour la vie de Molière.

 

C’est que Molière vit lors de l’installation de l’absolutisme d’après la Fronde. Il doit faire avec. Pour exprimer son génie il doit composer avec les grands protecteurs, et comme son génie est le plus grand de son temps, qui n’en manquait pas, c’est auprès du plus grand qu’il pourra trouver la garantie nécessaire. Molière acceptera d’être l’outil du Roi, comme d’autres, et notamment Lully, qu’il crut longtemps son ami mais qui le trahira, peut-être jusqu’à écourter sa vie en atteignant sa santé déjà faible. Molière sera très proche du Roi, qui le soutiendra souvent, mais il n’en sera pas l’ami, car le Roi n’avait pas d’ami, simplement des serviteurs.

 

Il est particulièrement émouvant de voir cet artiste géant, et d’autres, obligés d’en passer par le contrôle politique, sous peine de se taire à jamais, tout en trouvant le moyen de signifier ce qu’ils avaient à exprimer, envers et contre tout. Marcher sur la crête, ou sur le fil de l’épée, est partie intégrante de leur génie. Molière savait trouver la bonne vague pour sortir ses banderilles. Il frappait telle ou telle catégorie quand la fenêtre politique le permettait. Ce n’est qu’avec Tartuffe qu’il s’est un peu trompé, temporairement, faisant les frais de la tension entre le Roi, le jansénisme, les dévots, le Vatican. S’il fait des concessions, s’il répond au injonctions royales, c’est sur la forme, le genre, mais il ne cédera jamais sur son intégrité artistique. Le Roi qui n’était pas un grand intellectuel, mais aimait par dessus tout les artistes, savait d’instinct, lui-même danseur, qu’il ne fallait pas trop se mêler de la création d’autrui, et préfèrera instaurer une sort de dialogue avec eux.

 

Tout cela ne pourra pas durer. La main de fer, même bienveillante, mais toujours à la menace planante, ne sera plus supportée. Elle éclatera un jour, sous les coups de tant de talents étouffés par une société pré ordonnée.

 

Molière est tout sauf un opportuniste. Il prendra au système ce qui est nécessaire, mais il ne se cachera jamais contre des coups dont il savait qu’il ne pouvait, en plus, les supporter, lui le sensible, ce qui le rend infiniment attachant. Rien ne lui demandait, sinon les nécessités de l’esprit, de réaliser Tartuffe et de subir l’interdit, malgré le Roi qui cette fois-ci dut composer.  Il aurait pu précocement quitter la scène, et le sort méprisé de saltimbanque, qui lui coûta un enterrement infâmant d’ailleurs, pour la gloire de l’auteur reconnu, sans doute l’Académie française. Mais il n’abandonna jamais les siens, qu’on connaît mieux grâce à une biographie comme celle de Georges Poisson. Ceux ceux avec qui il tenta longtemps avant sa gloire d’ouvrir un théâtre à Paris, dans le Marais, échouant, puis auprès desquels il écuma la province pour gagner son pain. Avant d’être croisé par le Roi et de devenir le comédien et l’auteur le plus glorieux du Royaume.

 

Molière n’allait jamais trop loin, mais autant qu’il le pouvait. Son sens psychologique le poussa a créer cette alternance entre la farce et la comédie sociale, ménageant la capacité de la société à supporter ses audaces, tradition qui est encore à l’œuvre dans cette Comédie Française qui reçut son héritage, et existe, juste à côté de ce Palais Royal dont Molière reçut la jouissance pour sa troupe.

 

La haine qui le visait, de la part des dévots et des jaloux que ne manque pas de susciter le génie, ne le découragea jamais. Simplement parce qu’il ne pouvait pas faire autrement que d’écrire ces rôles de comique de caractère, fustigeant les défauts de ses contemporains, bien au delà de ses contemporains.

 

La biographie de Molière, qui permet d’éclairer ici et là son œuvre mais jamais de l’enfermer dans quelque déterminisme, le génie créatif consistant justement à inexplicablement créer de l’inédit à partir d’un immense sens d’observation, est une incursion possible parmi d’autres dans cette époque si particulière où s’installa une spécificité française, l’absolutisme royal, humiliant les aristocrates, les châtrant même (l’évolution de l’art de la guerre aussi l’explique), tout en instrumentalisant une bourgeoisie symboliquement méprisée, (comme Molière le fils de tapissier fructueux) qui détermina fortement le sort de la France, en empêchant notamment certaines formes de compromis social.

 

Le résultat fut que c’est par une explosion immense que la France se sortit de la royauté, et que la France c’est avant tout l’Etat, ce qui marque encore le pays profondément aujourd’hui. On sait combien la culture joua un rôle majeur dans la construction de cet absolutisme là, et Molière en fut un outil primordial.

 

Il mourut en sentant sa disgrâce arriver, non pas qu’il ait fauté, mais parce que l’évolution du règne de Louis en appelait à d’autres formes artistiques. Il reste que Molière, qui connut la gloire et la réussite financière fut reconnu comme auteur de son vivant, ne sera jamais oublié ou mis entre parenthèses. Son œuvre accéda au rang d’une véritable mythologie dont nous, écoliers de la République depuis des générations, sont les dépositaires. Molière est éternel. Son universalité implique d’ailleurs des dialectiques, voire des contradictions (entre le moraliste Don Juan et l’anticlérical Tartuffe par exemple, entre le Molière parfois féministe et le misogyne des Femmes savantes). Chaque génération le joue et le jouera, capable de le reformuler, car ce qui est universel est par là même, toujours réinterprété. Il mérite bien qu’on se penche un peu sur sa vie, qui ne manque pas d’être tout aussi extraordinaire que son talent de comédien, d’organisateur de fêtes, de dirigeant de troupe, d’auteur, d’inventeur de genres.