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Terrestres du monde entier, unissez-vous – » Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » – Bruno Latour

ob_5b7100_pict0169Dans un petit essai d’intervention, « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique », Bruno Latour, un des penseurs qui me semble les plus cités dans la production d’idées contemporaine, veut attirer l’attention sur l’événement considérable que constitue l’élection de Donald Trump, ou plutôt son premier acte politique décisif, qui aux yeux de Latour est d’une portée immense : la dénonciation de l’engagement des Etats-Unis dans les objectifs de la COP 21. Il s’agit pour l’essayiste d’un « tournant politique « mondial. Ses effets sont encore indiscernables et imprévisibles.

 

La décision de Trump est un aveu décisif, qui a le mérite de la franchise : pour les classes dominantes de la planète, l’objectif n’est plus de diriger un monde commun, mais de s’organiser en anticipant les chocs induits par l’épuisement de la planète. L’idée selon laquelle il n’y a pas de place pour tout le monde est entérinée, et Trump ne juge pas nécessaire, tout à sa démesure, de le cacher. Latour ne cite pas Malthus, mais il me semble que nous assistons là à un retour à une lecture « ultra » de ce théoricien libéral, revivifié pour l’occasion. Alors que tout au long du XXème siècle, la bourgeoisie aura plutôt promis des lendemains qui chantent pour tous.

 

A la fin de la COP 21, l’angoisse a saisi chacun lorsqu’on a constaté que même en respectant les objectifs élevés de la conférence, l’humanité ne pourrait éviter le changement climatique et de lourdes conséquences. La généralisation de l’american way of life est devenue nettement utopique. Ce fut le moment symbolique d’une révision déchirante des perspectives d’avenir, qui devenait de plus en plus nette dans les esprits. Mais pour les classes dominantes, la prise de conscience est antérieure. Ce qui pour Latour constitue une explication du durcissement de la globalisation libérale.

 

Là où Latour exagère un peu à mon sens, c’est quand il lie la naissance de la révolution néolibérale à la prise de conscience du mur climatique vers lequel nous fonçons. Le tournant est pris dans les années 70 avec la fin du système de Bretton woods. Il s’approfondit avec la disparition du bloc soviétique. La recherche d’un compromis entre les classes sociales n’a été finalement que circonstancielle.

 

Par le « négationnisme climatique« , Trump vient donner un sens profond à l’accélération du développement des inégalités, à la dérégulation. Devant l’horizon séparatiste qui devient perceptible, les « élites » ont commencé à s’organiser, à capter tout ce qui est possible, à ramasser la mise sur la table de jeu. L’option d’un monde équilibré qu’ils dirigeraient est abandonnée. Il s’agit d’un choix « post politique« , séparatiste à l’égard des moins puissants, mais aussi des générations futures. Il faut profiter maintenant, tant pis pour les autres, tant pis pour les futurs arrivants. Les classes dominantes se comportent comme le Lord Jim de Conrad au début du roman. Ils quittent le navire.

 

Tout semble évoluer vers un monde qui ressemblerait à l’Elysium de Neil Blomkamp (dystopie cinématographique, pas si dystopique que cela). Dans ce film (Latour ne le cite pas), une petite classe dominante a installé dans l’orbite terrestre une cité de privilégiés, en y concentrant tous les centres de décision mais aussi le monopole des bienfaits technologiques, non partagés. Pendant ce temps, la terre, pourrie par la pollution, est transformée en atelier sous férule policière, où les travailleurs sont retournés à des conditions de vie tout aussi impitoyables que sous la révolution industrielle.

 

Dans une perspective systémiste, cet aveu de la désolidarisation complète de la classe dominante pourrait ne pas être décourageant. En effet, il pourrait accélérer la prise de conscience de la situation dans la population mondiale, à qui l’on dit qu’elle ne compte plus dans les calculs de la petite classe surpuissante qui possède et décide.

 

Un deuxième acte fort de Trump est son positionnement anti immigration radical. C’est encore un symptôme d’alerte, comme la première prise de position.  Il y a un lien très fort entre la situation engagée par la crise climatique et ces enjeux migratoires.

 

Que dit cette crispation violente, qui vise à gagner du temps politiquement, à diviser tous ceux qui n’auront pas les moyens de se protéger de la destruction des territoires ? Elle dit que pour tout le monde, le sol est en train de se dérober.

 

Nous risquons d’être tous « privés de terre« . La question politique se reconfigure donc radicalement, vers la question : comment atterrir et conserver un ancrage ? Ce que vivent les migrants annonce la future condition de tous, et la crispation identitaire, si elle ne répond en aucune façon aux questions posées, est la prescience de cette perte de sol, désormais partagée.

 

Nous sommes en réalité débordés par les deux bouts.  Les questions qui sont posées échappent à la souveraineté limitée du local, le repli n’a aucun sens. Et en même temps la planète est trop grande, trop complexe, pour nous permettre d’agir aisément, depuis là où nous nous trouvons.

 

La question du climat, et par conséquent du refus de la réalité de la crise climatique par les plus puissants, est l’horizon politique de notre temps.

 

Le discours des « modernes » entre donc en crise fatale.Jusqu’à présent, les conflits se formulaient entre anciens et modernes. Les modernes globalisaient, et renvoyaient les tenants du local au conservatisme, au passé.

 

La réaction, comme on le voit avec le Brexit, est la tentation de retour au local. Le problème est que c’est illusoire. Ce local là n’est pas celui qu’on espère.  Ainsi la tension entre le global et le local n’est plus une tension, mais « un gouffre« .

 

L’environnement n’est donc plus le décor de la politique, il est un acteur politique lui-même. Bruno Latour cherche les bonnes métaphores. Il dit par exemple que c’est comme si le décor du théâtre s’était mis à jouer dans la pièce. Déstabilisant.

 

Corollaires : la nature est désormais territoire. La géographie physique et la géographie humaine ne sont plus à distinguer. La notion d’environnement, même, comme réduction à ce qui nous environne, n’est plus pertinente.

 

La grande tâche politique est donc de transformer la réaction vers « le local » considéré comme repli illusoire, en politique du territoire. Ce qui est une intuition qu’on retrouve dans le concept de Zones A Défendre. Nous devons ainsi selon Latour transformer les affects politiques. Le partage du souci du terrestre peut et doit en tout cas constituer le ferment de nouvelles alliances sociales.

 

Le grand clivage sépare ceux qui se créeront des terres artificielles à eux, ils sont très peu, et ceux qui sont terrestres et doivent défendre la pérennité de la vie humaine, indissociable d’un territoire où ils sont en interaction avec d’autres éléments, d’autres êtres vivants que les humains. A l’âge de la question sociale succède l’époque de la question géo sociale.

 

Il y a eu un moment fugace, dans le passé, où un peuple s’est levé en se fondant sur une telle approche géo sociale. C’est le temps d’inauguration révolutionnaire des cahiers de doléances, qui a précédé la prise de la Bastille. Il est temps aussi d’interroger le passé, car une des exigences de la modernisation permanente a été de briser les transmissions. La notion de territoire implique aussi celle de continuité, avec le futur et donc avec le passé.

 

Saurons-nous passer d’un univers mental fondé sur le progrès continu, ou sur son implosion déstabilisante, à un univers dialectique où nous devons à la fois mondialiser notre point de vue tout en le territorialisant, sans opposer artificiellement le local et le global, mais en considérant qu’il s’agit pour nous autres et nous tous de vivre la même époque où la question climatique vient tout changer ?

 

En proclamant, au nom des siens, que peu importe ce que nous deviendrons, Donald Trump va peut-être, qui sait, être à son corps défendant celui qui aura suscité l’électrochoc nécessaire en cette direction.

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L’arme Historique De La Lucidité – « Souvenirs D’un Allemand (1914-1933), Sebastian Haffner

HAFFL’une des plus grandes stupéfactions du XXème siècle est la soumission volontaire, puis plus tard enthousiaste, du peuple allemand, considéré comme le plus « philosophe » du monde, à la psychopathologie nazie.

 

On a beaucoup écrit à ce sujet, et parfois le débat s’est malheureusement résumé à l’alternative « coupable/non coupable », qui empêche de cerner la complexité de la situation et l’hétérogénéïté d’un peuple.

 

Mais ce n’est qu’en l’an 2000 qu’on découvre un manuscrit fondamental chez un journaliste décédé allemand, Sebastian Haffner. Ce manuscrit a été écrit juste avant la guerre mondiale, en Angleterre, où Haffner parvient à s’exiler en 1938 et à vivre dans la pauvreté.

 

Ces « Souvenirs d’un allemand « , un grand livre, clair comme l’eau de la plus pure source, comme tout grand livre, narrent du point de vue de leur auteur les premiers mois de l’hitlérisme au pouvoir. En entrant dans la chair même du quotidien allemand, il ouvre notre connaissance à des processus de transformation de ce peuple, difficilement perceptibles à travers la seule théorie. Les anecdotes d’Haffner en rendent terriblement perceptibles le sens.

 

Le jeune Sebastian Haffner, quand Hitler arrive au pouvoir, est en passe de devenir magistrat. Il n’est pas encarté dans un parti, mais il se décrit comme un bourgeois libéral (au sens ancien du terme) relativement conservateur, mais marqué par l’esprit des lumières, celui de Goethe. Il assiste à la décomposition morale de son pays, et se sent lui aussi à certains moments légèrement échauffé par la maladie, à laquelle il ne cède pas.

 

Il saisit très vite ce qu’est le coeur du nazisme. Il ne croit pas par exemple que l’antisémitisme soit une question annexe. Le projet d’extermination (il parle bien d‘extermination en 1938, ce qui rappelle que tout était sur la table, sauf les modalités) des juifs était une expression de ce qui animait vraiment les nazis : semer la mort de l’Autre.Ca ne se serait pas arrêté là comme le développe Jonathan Littell dans « les bienveillantes« . On aurait toujours trouvé d’autres « sous hommes » à exterminer.

 

En cela, comme en rien d’ailleurs, il ne se trompe pas. Rappelons-nous que même dans les pires difficultés militaires de l’année 1944, les trains de déportation avaient la priorité absolue sur tout autre transport, dans le fonctionnement allemand de l’époque. L’extermination n’était pas une diversion mais une motivation centrale, obscure. La mort est recherchée pour la mort. Une interprétation trop matérialiste et mécanique du nazisme serait ainsi dans l’erreur, sans doute.

 

Rapidement Haffner a compris que le succès d’Hitler devait conduire à un réexamen de l’Histoire, de la culture allemandes. Ce ne sont pas seulement les moments clés, comme la défaite, la crise de 23, la crise économique qui préparent l’avènement d’Hitler. Ces moments importants doivent d’ailleurs être analysés dans ce qu’ils ancrent profondément, notamment la crise inflationniste, qui reste un moment révolutionnaire passionnant pour certains (à revivre), et un facteur de déshumanisation, autant que le déclencheur d’un goût pour la tricherie et le mensonge. C’est toute une culture qui est en cause, dans son évolution, et sa décomposition.

 

Dès le début, la république de Weimar installe les germes du nazisme, en s’en remettant aux corps-francs pour liquider les révolutionnaires spartakistes. La social démocratie allemande a ainsi une immense responsabilité dans ce qui s’est passé ensuite. Mais personne n’est exempt dans le propos de Sebastian Haffner. La passivité a été générale. Le seul politicien qui lui paraît un peu digne dans tout cela, est Walter Rathenau, assassiné quand il était aux responsabilités.

 

L’auteur, qui se sent on ne peut plus allemand, et reviendra en allemagne, jette sur son pays un regard très dur. Il ne cède pas un instant sur son devoir de lucidité, ce qui donne au livre sa puissance. On ne recule pas devant ce qui fait mal. Ce ne sont pas seulement les élites qui sont visées, mais tout un chacun dans son incapacité à dire non et sa capacité à s’aveugler.

 

Il change aussi notre regard sur certains phénomènes, comme la première guerre.Pour lui, c’est moins la défaite allemande qui a compté que la nostalgie, paradoxalement… de la guerre, pour la génération dont il est issu, vécue de loin (elle était en territoire français), filtrée par la propagande, présentée comme une geste héroïque.  

 

Faut-il suivre Haffner quand il prétend que l’hitlérisme est le fruit d’un certain ennui allemand, de l’inaptitude au bonheur individuel dans ce peuple, son besoin de fusion, de camaraderie soldatesque, d’aventurisme politique ? En tout cas, il nous offre un troublant témoignage sur la manière dont son peuple s’est laissé entraîner dans ce cauchemar, sans réagir.

 

Le nazisme, phénomène révolutionnaire, a su activer de nombreuses dimensions existantes dans la culture allemande, partagées par les oppositions d’ailleurs. Les jeunesses hitlériennes ont repris bien des aspects des groupes de jeunesse existant dans le pays depuis les années 20. Les hitlériens et les staliniens avaient beaucoup en partage, et cela a été utile pour rallier une partie de la classe ouvrière. Et puis il y a la discipline allemande, la volonté de bien faire même, à partir du moment où il y a une règle du jeu.

 

Haffner lui même, emmené de force dans un camp où les jeunes aspirants magistrats sont regroupés pour être initiés à la camaraderie guerrière, nouvelle valeur centrale du peuple allemand, se surprend à jouer le jeu des marches et des rites, en attendant que ça passe. Pendant un moment il s’étonne à ne plus dire « je ».

 

Ce livre est un plaidoyer pour un individualisme positif. Il démontre tout ce qu’il y a de pernicieux dans une camaraderie dissolvante, qui permet de dissimuler la notion de responsabilité. Il nous met en garde contre l’ivresse collective.

 

Mais Haffner est subtil. Il est aussi conscient des vertus du peuple allemand. C’est précisément parce que le nazisme frappe au bon endroit, que toute la morale d’un peuple s’écroule. En saccageant l’esprit international allemand, réel, en manipulant sa générosité pour la grandeur, les nazis coupent les allemands de leurs ressources les meilleures.

 

Les oppositions à l’hitlérisme étaient surarmées, semblaient disposées à la guerre civile, et elles étaient même encore majoritaires, dispersées certes, aux élections qui sont organisées après le début de la répression politique. Le peuple allemand s’est jeté dans les bras d’Hitler parce qu’il n’y avait finalement plus que cette option, les autres voies se fermant une à une, d’elles-mêmes. La droite a joué avec une marionnette qui lui a mangé la main, les communistes ont été cyniques et disposés à l’exil à Moscou pour leurs chefs, les sociaux démocrates ont tout fait pour disparaître après avoir durablement failli.

 

Ce qui est terrible est qu’Haffner, comme les autres émigrés allemands, voit se décliner au niveau des relations internationales le même processus qu’ils ont vu se déployer dans le pays. La même passivité, la même naïveté, la même tentation de jouer avec le feu, de se croire plus malin qu’Hitler, la sous estimation, les calculs abracadabrants. Cela mènera à l’Anschluss, à Munich, au réarmement de l’Allemagne en toute sérénité. Puis à l’invasion de la Pologne et même à la drôle de guerre stupidement défensive pendant un an. Les émigrés allemands parleront dans le désert à leurs accueillants. Ceux-ci parfois les rendront aux nazis ensuite, comme l’URSS et Vichy.

 

Plus profonde encore est sa réflexion, très arendtienne, sur le totalitarisme comme colonisation politique de la vie privée. Cette asphyxie là est narrée à travers de nombreux exemples vécus.

 

La désagrégation de la vie amicale du jeune Haffner en est le résultat. Il était impossible de vivre le nazisme comme un fait politique que vous pouviez fuir en fermant le journal. On essayait pourtant, et Haffner rappelle que jamais on n’a autant publié de bluettes, de poésies sur les amourettes et les paquerettes. Mais comme le nazisme était une action de mobilisation totale des individus, il était impossible de dire « allez, on ne parle pas de politique au repas ».

 

Le totalitarisme n’est pas simplement la dictature. Dans une dictature politique on peut essayer, difficilement, de s’occuper d’autre chose, de ne pas voir, de dire « je ne fais pas de politique moi ». C’est impossible sous le totalitarisme, car cette abstention est déjà une raison d’aller en camp de concentration pour comportement antisocial. Un fondement de la liberté réelle est ainsi la défense des limites de la politique.

 

Trop de politisation ne libère pas, mais expose. La défense des barrières entre les sphères de l’intime et de l’agora est une condition vitale de la civilisation humaine. On devrait méditer sur ce point d’Histoire avant de s’engager dans certaines causes, qui au nom de l’empire du Bien, visent à décider ce qui est bon pour chacun derrière la porte de l’appartement.

 

La narration est trempée dans l’auto dérision, le sarcasme, l’humour railleur et les formules vengeresses au vitriol. Les crétins et brutes des Sections d’Assaut, encore au centre du dispositif hitlérien, avant la Nuit des longs couteaux, sont montrés dans leur aspect grotesque. Le discours hitlérien est décrit dans son efficacité mais aussi ridiculisé dans son absurdité. C’est ce recul qui a permis à l’auteur, sans doute, de conserver sa santé mentale dans ce pays qui devient dément. Son témoignage met d’ailleurs en avant, par exemple dans le cas de son propre père, les cas, silencieux, d’hécatombe psychique de grande ampleur qui touche les allemands à cette époque, et d’autres. On songe aux suicides de Walter Benjamin ou de Stefan Zweig.

 

Le regard acide et la capacité à transformer l’expérience la plus démoralisante en récit cohérent et lucide, ont permis de survivre, et de léguer.

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Libres et égaux, réciproques et mutuels – « qu’est ce qu’un gouvernement socialiste ? Ce qui est vivant et ce qui est mort dans le socialisme « , Franck Fischback

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Une phrase célèbre de Marx, très marquée par Hegel, définit le socialisme comme « le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses, et sa conscience« . Alors que tous ceux qui se réclament du socialisme explicitement, quelle que soit leur approche, sont sur le reculoir, que même les anticapitalistes les plus en réussite ne se réfèrent plus explicitement au socialisme, la question se pose : le socialisme peut-il encore se réclamer d »un réel qui le porterait en perspective, pas même infaillible, pas même nécessaire, mais juste envisageable, au moins, comme une possibilité ? Ou le socialisme est-il irrémédiablement renvoyé à la liste des utopies fumeuses et des croyances sans grands fondements durables, appelées à disparaître comme cendre dans le vent ?

Le philosophe Franck Fischback pose la question. Dans un ouvrage au titre qui me parait totalement inadapté au propos : « Qu’est-ce qu’un gouvernement socialiste ? Ce qui est vivant et ce qui est mort dans le socialisme ». En réalité, le livre ne nous renseigne pas sur le contenu possible ou souhaitable d’un gouvernement socialiste (les éditeurs m’énervent avec leur manie du titre attractif, mais qui ne correspond pas au projet d’écriture). A aucun moment. Ce n’est pas le programme de Gotha ou d’Erfurt ni le programme commun, ni le programme de transition des trotskystes. Ce n’est pas non plus le descriptif d’une « gouvernance » socialiste. Mais une réflexion sur les racines existantes ou non, extirpées ou non, d’une réorganisation socialiste de la société.

Distinguer le socialisme de la gauche

L’auteur va être amené à ainsi distinguer le socialisme d’autres courants politiques, comme « la gauche », le communisme, la démocratie sociale. Et il sera conduit à reprendre les pères fondateurs. Saint-Simon, Leroux, Marx évidemment, mais aussi de manière plus surprenante à faire dialoguer Hegel et Heidegger, et à plonger dans la pensée sociologique de Durkheim, dont on sait les affinités avec le socialisme français jauressien.

En convergence avec Jean Claude Michéa, l’auteur considère que la gauche et le socialisme ne se superposent pas. A ses yeux, ils s’allient dans des circonstances particulières et datées. Cette assimilation consista à fournir un front défensif. Aujourd’hui, cette alliance est rompue et les couches sociales de « gauche » (classes moyennes, petite bourgeoisie), sont séparées de la classe ouvrière politiquement. Quand Bertrand Delanoe doit choisir, il choisit le gouvernement d’Edouard Philippe.  L’auteur, en des termes marxistes classiques, voit les évolutions politiques de ces dernières décennies comme le fruit d’un changement d’alliances entre les classes, entre les couches sociales. L’alliance entre libéraux de gauche et libéraux de droite est facilitée par le virage « artiste » du capitalisme, la sortie du conservatisme (la panthéonisation de Simone Veil, femme de droite mais féministe courageuse, a permis récemment de célébrer ces noces déjà consommées dans la présidence nouvelle)/

La gauche est une adhésion à la modernité contre l’Ancien Régime.  D’où l’insistance sur la souveraineté, et donc l’attachement à la Nation qui est au départ un concept de gauche (une partie de la gauche est toujours très attachée à la Nation, même dans un frange radicale anti euro).

Le socialisme est internationaliste, ou transnational (et non supranational, ce que les sociaux démocrates pro Europe libérale font mine de confondre avec l’internationalisme). Il considère que certains phénomènes dépassent les Nations ou sont d’ailleurs infra nationaux. Il n’est pas anti national mais « non national ». Il s’affirme d »emblée comme une critique radicale de certains aspects de la modernité, comme chez Polanyi, auteur socialiste fondamental.

Le socialisme, fruit des sociétés modernes à division du travail élargie

Le socialisme, que l’auteur oppose ici à un communisme primitif, est né de la modernité, dans la mesure où – Durkheim est fortement sollicité-, il procède d’une société différenciée, où la division du travail est développée et consciente. Peut donc y surgir l’idée de la nécessité de la coopération élargie pour tirer les conclusions de cette gigantesque interdépendance.

 » Il s’agit de passer de la réciprocité dans la dépendance, à la réciprocité dans la mutualité (….) consciente et organisée« .

Cette idée est évidemment renforcée par la crise environnementale, puisqu’elle signifie que la coopération est non seulement espérée, mais surtout indispensable, pour résoudre les problèmes urgents de l’humanité.

Dans la modernité les socialistes ont vu aussi la possibilité de tirer profit de la productivité en essor pour atteindre des objectifs humains auparavant inimaginables. Cette intuition originelle s’actualise aujourd’hui dans l’espérance d’utiliser les nouvelles technologies pour bâtir de nouveaux communs.

Un autre attribut du socialisme est qu’il est indissociable d’une démarche de connaissance. Son apparition correspond à celle des sciences sociales, et il y a une affinité étroite par exemple entre la sociologie et le socialisme. On pense au-delà de Durkheim, à Max Weber ou à Marcel Mauss. L’auteur fait au passage une remarque intéressante. Le communisme a pu s’incarner dans des formes plus mystiques. J’ai ainsi pensé à Thomas Munzer (voir le livre d’Ernst Bloch à son sujet). Et chez les déclarés communistes d’aujourd’hui on trouve des philosophes, avec peu d’égard pour les sciences sociales. C’est le cas d’Alain Badiou par exemple. Dans le socialisme il y a cette idée d’une société de plus en plus consciente d’elle-même. Ce qui est en lien avec la conscience des interdépendances de fait, dont on parlait. John Dewey, philosophe « pragmatique » américain évoque une « expansion socialisée de l’intelligence » (ce qui participe à me rendre étrange le concept de « populisme de gauche », de Mouffe et Laclau).

L’idée d’égalité est donc au centre du socialisme dans la mesure ou elle est la conséquence de cette société organisée ou l’interdépendance des individus est maîtrisée, par la voie de l’association et de la coopération. Qui ne peuvent se concrétiser qu’entre égaux. Et s’étendre à tous les domaines de la vie sociale, dont l’économie au premier chef, précisément là où le libéralisme la chasse.

Le socialisme porte ainsi l’exigence de la démocratie des égaux, sans restriction. On sait que ce débat sur la démocratie et la liberté, sur leur suspension nécessaire ou pas, a agité l’Histoire du socialisme. La tradition qui considère que la démocratie est la substance même du socialisme, parce que traduction indispensable du principe égalitaire, s’est notamment manifestée de manière radicale dans les expériences conseillistes saluées par Hannah Arendt dans son livre sur les révolutions américaine et française. Une tradition qui s’exprime pleinement dans les mouvements les plus récents d’occupations de villes.

Ce qui est mort ?

Mais si le socialisme a échoué, malgré certaines victoires intermédiaires, on ne peut en rester à dire que l’interdépendance appelle sa victoire. L’auteur analyse la tentative du penseur de premier plan qu’est Axel Honneth pour cerner les erreurs du socialisme passé.

Ces erreurs seraient les suivantes ;

– mépris de la démocratie dans la sphère politique

– la longue ignorance des autres formes de domination que l’économique.

– l’idée d’un sujet révolutionnaire « naturel », déjà présent dans la société capitaliste. Le prolétariat.

– le déterminisme historique, l’idée d’un moment de maturité inéluctable ou se produira le basculement.

Pour l’auteur, si ces constats sont souvent justes, la disparition de toute référence à des groupes sociaux porteurs peut-être pas « naturels » mais propices à l’idée socialiste, réduit le socialisme à une pure morale détachée du social. L’erreur des socialistes, et de Marx lui-même à certains égards, serait non pas d’identifier ces groupes sociaux, mais de les considérer comme « donnés » d’avance. Marx lui-même se corrigera en distinguant la classe en soi de la classe pour soi, consciente d’elle-même dans la société, de ses possibilités historiques, de ses responsabilités.

Contrairement à ce qui est souvent avancé, on ne « manque pas de candidats » de nos jours pour contester la logique capitaliste qui porte atteinte à une diversité de groupes sociaux. Le sujet n’est donc pas introuvable. Il l’est moins que lorsque le manifeste du parti communiste fut écrit, et que la classe ouvrière était une minorité, encore, dans le monde occidental. Fischback oublie cependant de pointer les divisions existantes au sein de cette immense masse d’individus potentiellement mobilisables par les idées socialistes.

Pour l’auteur, si le socialisme participe, en termes gramsciens, d’une « hégémonie » à bâtir, unifiant des luttes différentes, il a sa spécificité, qui est de s’ancrer dans l’expérience économique et de contester à partir de là les principes d’organisation à partir du prétendu libre marché.

De l’économie, rebâtir la société

Ce qui me parait très juste, c’est l’idée que le socialisme n’est pas, contrairement à une confusion souvent entretenue (par exemple dans la réception du best seller intitulé « l’horreur économique« , titre qui n’a rien de socialiste justement) volonté d’écarter l’économie. Au contraire c’est l’idée qu’en partant de l’égalité au coeur même de l’économie on entraîne les autres sphères de l’existence. Cette confusion est le signe que les libéraux sont parvenus à faire un amalgame entre le concept d’économie et le concept de marché. Ce que souhaite domestiquer le socialisme, c’est le marché. Ils ne souhaitent en aucune façon, bien au contraire, marginaliser l’économie, mais l’investir pleinement. Le socialisme est synonyme d’économie pleinement politique.

Le socialisme ne sépare pas le social de l’économie, ni l’économie du politique. C’est en ceci qu’il s’oppose frontalement, aussi, au libéralisme, qui, on le voit aujourd’hui avec la construction européenne, « naturalise » l’économie, la constitutionnalise, la dépolitise. Le socialisme porte le fer d’abord, dans l’économie. On ne peut pas être socialiste et dire que l’économie est l’économie, qu’il n’y a qu’une « bonne » et une « mauvaise » politique économique. L’économie est politique, parce qu’elle entraîne la politique. Ceci est aussi vrai chez les penseurs du socialisme dit utopique que chez Marx ou chez les sociologues socialistes. 

Plus profondément encore, et là le socialisme recèle des dimensions qui prennent sens en ces temps de crise de la représentation politique, du parlementarisme, de la sphère politique, des partis (l’auteur néglige des développements autour de cette idée essentielle), les premiers socialistes affirment que la politique est appelée à se relocaliser dans le fonctionnement social et économique.

Les vues socialistes décrivent une société des producteurs. Qui ne dissocie plus la production de la société de sa vie politique, qui n’est plus séparée.  Karl Marx, à qui on a reproché la responsabilité d’avoir engendré des Etats totalitaires, a particulièrement insisté sur l’idée de dépérissement de l’Etat en tant qu’entité séparée de la société. Cette vision abolissant le caractère distinct de « la politique »me semble s’exprimer à travers les revendications de jurys populaires, de tirage au sort, de systèmes de démocratie directe, et à travers le renouveau historique de l’économie coopérative; Elle est donc au coeur des débats contemporains, sans qu’on le sache, souvent.

L’auteur rappelle que Michel Foucault a montré que la société civile fut une invention du libéralisme. Elle permit de concilier la création de l’homo economicus avec le pouvoir royal. Pour Foucault, le socialisme ne propose pas de forme spécifique de gouvernement. Il utilise ce qui existe déjà. L’auteur ne le suit pas. A cette séparation historique entre Etat et société, le socialisme a proposé une alternative qui est le principe d’association. Malgré les difficultés à le concevoir, on peut en tout cas retenir que ce qui a été inventé historiquement peut aussi disparaître au profit d’autres formes politiques.

L’animal politique au travail en rapport avec ses semblables

Si la pensée socialiste relocalise la politique dans le fonctionnement de la société, abolissant le fossé entre Etat et société, entre civil et politique, elle part de l’idée ancienne, aristotélicienne selon laquelle l’Homme est un animal politique. Il est appelé à s’associer et à coopérer. Ce qui est très différent de la simple constitution d’un troupeau.  Cet animal politique agit dans le monde, avec les autres, et à travers le travail il se façonne en tant qu’humain.

Le socialisme postule à partir de là que « la raison est sociale » et que le social est rationnel. Le caractère social de l’humanité est rationnel, ce n’est pas une idée morale. C’est l’expression de la raison même, qui s’enracine elle-même dans le social.  Ce type d’expression hegelienne n’est pas fortuit. Le penseur de « la phénoménologie de l’esprit » a fortement influencé Marx qui a du souligner la phrase suivante : 

 » L’individu singulier, dans son travail singulier, accomplit sans en avoir conscience déjà un travail universel »

John Dewey affirme ainsi que l’intelligence est « socialement engendrée« . Nous sommes les continuateurs du travail de civilisation de nos prédécesseurs. Ainsi, on débouche logiquement sur la revendication socialiste de partage du savoir, de refus de sa monopolisation par une classe.

C’est en particulier par le travail que l’on agit avec l’autre, que l’on prend donc conscience d’autrui pleinement, comme condition de la construction de notre propre individualité. On voit ainsi comme le chômage de masse peut être destructeur pour l’idée socialiste, en brisant cette conscience des rapports sociaux, en réduisant les liens à du « relationnel ». A mon avis de lecteur, les thuriféraires du revenu universel devraient méditer sur cette importance du travail humain.

« L’expérience que chacun fait de lui-même comme dépendant des autres et de l’ensemble de la société est aussi l’expérience par laquelle il s’éprouve, en tant qu’individu, comme indispensable – indispensable aux autres autant qu’ils lui sont indispensables« .

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L’illusion de l’humanisme, la proie du professionnel – « La comédie humaine du travail », Danièle Linhart

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Certains penseurs alter mondialistes (le mot est en train de disparaître, ce qui mériterait en soi une longue réflexion), dénommés les « cognitivistes », affirment que le capitalisme est déjà en voie de dépassement alors qu’il croit triompher, ayant enfanté ses propres fossoyeurs, déjà là, à travers la société tertiarisée et ses salariés produisant du cognitif.

Pour ces intellectuels, la possession des moyens de production serait désormais non pas dans les actes juridiques de propriété mais dans les cerveaux, et si le capital appartient encore aux actionnaires, sa réalité s’est déplacée. Le capital serait comme un fruit mûr prêt à tomber. Les rapports de forces sont favorables à ceux qui savent.  A un moment, les « multitudes cognitivistes » n’auront plus besoin des actionnaires et le système s’effacera de lui-même. Les nouveaux salariés de ce monde là, où l’information et son traitement sont au centre de tout, posséderaient leur savoir, contrairement à ce qui se déroulait dans l’industrie capitaliste. Nul ne pourrait les priver de leurs moyens de travail. Ils ont la main sur les forces productives.

Ce révolutionnarisme optimiste a été longuement critiqué dans la somme « Commun-s » de Dardot et Laval (voir dans ce blog), en ce qu’il constitue un retour, d’après les auteurs, aux erreurs pré marxistes de Proudhon qui voyait dans le capitalisme une simple « erreur de compte » plutôt qu’un mode de production instaurant des rapports sociaux complets, chaque classe n’existant que dans son rapport conflictuel avec les autres. Les cognitivistes négligeraient la dimension de subordination qui est le coeur même du rapport capital travail.

On peut, sur le plan psychologique, penser que ces cognitivistes, pour certains d’anciens gauchistes ultra comme Antonio Negri, ne voulant pas sombrer dans le crépuscule de l’échec, s’inventent un nouvel optimisme mécaniste. Mais c’est en lisant Danièle Linhart, dont les analyses sont d’ailleurs connues de Dardot et Laval, et son essai essentiel, « La comédie humaine du travail » (de la déshumanisation taylorienne à la surhumanisation managériale) que l’on trouvera à mon sens la critique en filigrane la plus convaincante de ce cognitivisme, même si ce n’est pas le but du livre.

Danièle Linhart s’efforce depuis longtemps maintenant de produire une sociologie critique du monde du travail, elle qui fut, comme Negri d’ailleurs, une « mao » – c’est intéressant de voir les divergences d’analyse aujourd’hui, alors qu’ils sont tous restés fidèles à un cadre marxiste de pensée – . Elle a beaucoup travaillé avec son  frère Robert, l’auteur d’un livre majeur, ‘l’établi« , fruit de ces expériences d’entrisme en usine tentées dans les années soixante dix par les jeunes intellectuels maoïstes. Ca ne les aura pas menés à grand chose politiquement, sauf aux désillusions, mais en tout cas nous avons ce magnifique livre de Robert Linhart grâce à cette vague d’établissement des « Volontaires pour l’usine » (expression d’un titre de livre de…. Virginie Linhart, fille Robert… On a de la continuité d’idée dans la famille).

L’ère du néo taylorisme

La thèse de Mme Linhart est que le management contemporain privé et public a énormément d’accointances avec le taylorisme. Qu’il en prolonge les intuitions, et que loin de s’effacer, la distinction entre le concepteur et l’exécutant s’est confirmée, dans un nouveau cadre conceptuel, marqué par un pseudo humanisme, qui masque le mépris du « professionnel« . Mme Linhart utilise notamment des témoignages directs de différents colloques de managers qu’elle a pu observer, l’analyse de contenu des manuels de dirigeants, et elle effectue un retour à la lettre de Taylor et de Ford. Elle confronte ces éléments à la parole des salariés qu’elle rencontre dans ses enquêtes.

Pourquoi parle t-on tant de souffrance au travail, alors que l’on ne cesse de déverser de l’humanisme dans l’entreprise, nous dit-on ? Parce que si l’on s’occupe de l’humain, certes, peut-être plus qu’avant, cela masque la soumission du professionnel, nié par les formes actuelles d’organisation du travail. Le professionnel étant évacué, il n’exerce plus sa protection de l’individu, mis à nu en quelque sorte dans son milieu de travail, vulnérabilisé.

Sous le professionnel nié, contrôler l’humain

Les entrepreneurs sont devenus « anthropreneurs« . Ils mobilisent toute la personne du travailleur, s’adressent ainsi à l’individu. Mais lui proposer des massages, des moments de convivialité, des rencontres avec des psys ne le préserve pas de la destruction de sa dimension de professionnel. De la reconnaissance de sa légitimité à « peser » sur la définition de la manière de travailler. L’individu est ainsi directement affecté par la vie au travail, car il est en prise directe avec les échecs et les doutes, il ne peut plus se protéger par la dualité personne/professionnel.

L’entreprise moderne demande un engagement total. Elle promet en retour des gratifications humaines, et non professionnelles. Elle ne s’adresse plus à des « métiers » mais à des personnes. On leur propose des conciergeries, des salles de sport, de participer à des oeuvres sociales… Mais dans le même temps on a étendu l’empire des process, de l’évaluation quantitative, laissant le moins d’espace possible à une identité professionnelle qui puisse s’emparer de la manière de travailler, pré définie par les directions.

Le registre humaniste a pour fonction d’éluder tout sentiment de conflictualité au sein de l’entreprise, ou chacun partage avec autrui l’aspiration au bonheur. On ne voit plus que des hommes et des femmes, et non des gens disposant de qualifications (mot en disparition, au profit des « compétences » et des « potentiels »), qui pourraient proposer une perspective d’expert sur le travail réalisé.

Actualité des fantasmes de Taylor et Ford

Le taylorisme n’est donc pas mort. Il est bel et bien là, au coeur des systèmes de travail post modernes. L’organisation scientifique du travail visait à transformer les ouvriers de métier en exécutants. La science du travail est politique au sens où elle impose un consensus : c’est ainsi et pas autrement, et il ne peut y avoir de conflictualité autour de la vérité scientifique.

Taylor le sait : les ouvriers savent mieux que le patron le temps réel nécessaire pour réaliser une pièce par exemple, et ils en jouent. Ce savoir est un pouvoir. Un pouvoir jugé malsain car pour Taylor ce qui est bon pour les salariés ne l’est pas forcément pour l’entreprise. Mais ce qui est bon pour le propriétaire de l’usine est bon pour tout le monde. Il va donc redonner ce pouvoir au patron en centralisant la conception et en l’objectivant. Cette science managériale est censée se dépouiller de quelque arbitraire. Le travail est défini comme tâche, décrite dans une procédure écrite, à appliquer. La transmission ouvrière n’a plus nulle importance. Les salariés cèdent leur pouvoir sur le travail aux ingénieurs.

Tout est donc déjà dans Taylor.  L’idée de faire le bonheur des salariés pour eux, d’un collectif d’amis qui ne sont plus dans le conflit, prétendre à la neutralité de la science managériale. On retrouve tout cela chez Ford, le praticien, et ses chaînes de montage qui conduisent à l’explosion des gains de productivité. Avec les dégâts humains que l’on qualifia dans le mouvement ouvrier de « fordite ».

La dégradation des conditions de travail, liée à cette robotisation de l’employé, conduira à un tel turn over, dont même la prétention à mettre les gens tout de suite au travail ne limitera pas les effets pervers. L’idée surgira alors de l’augmentation des salaires, et de leur réorientation vers l’achat de produits Ford. La contrepartie est que l’ouvrier Ford doit accepter les tâches, ne se réclamer d’aucune logique métier fixe.

Ford s’occupe aussi, comme le management moderne, de la vie intime de ses ouvriers. Déjà il parle de diététique, il lutte contre l’alcool. Aujourd’hui les « rps » organisent la lutte contre le tabac, mais la souffrance au travail recule t-elle pour autant ? Non, parce que le souci des salariés n’est pas qu’on ne s’occupe pas de leur individualité, mais qu’on méprise leur identité professionnelle en quantifiant tout, en prévoyant tout, en fichant tout, en procéduralisant tout, en nommant tout.

Réduire le contre pouvoir salarial

Certes le travail réel est différent du travail prescrit. Certes, les procédures ne sont pas totalement appliquées, et cela profite d’ailleurs à l’entreprise, les salariés réalisant les ajustements utiles. Mais cela n’est pas reconnu comme tel. Ce serait reconnaître un pouvoir salarié. Ce qui est reconnu est le dispositif officiel, le « projet », la fiche action, la fiche procédure. Reste que par cette action invisible les salariés conservent la possibilité d’agir par eux-mêmes, de donner un sens à un collectif de travail où l’on partage du savoir faire.

Mme Linhart sait bien que ce n’était pas « mieux avant », certes. Les contremaîtres d’autrefois n’étaient pas des anges. Les luttes ouvrières témoignaient de la brutalité des chefs. Mais quelque chose à changé avec l’affaiblissement des collectifs de travail brisés par la négation du professionnel. Ce phénomène laisse le travailleur, dénudé comme individu, bien vulnérable, doutant de lui quand l’entreprise en a besoin.

Paradoxalement, amèrement, les fameuses lois Auroux, qui pourtant voulaient démocratiser l’entreprise, ont donné une visibilité aux collectifs de travail. En favorisant l’expression, elles ont exposé ces collectifs au regard de l’encadrement, alors que les salariés utilisaient ces collectifs comme contre pouvoirs difficiles à cerner. Les principes de démocratie partielle au sein d’une entreprise qui foncièrement ne l’est pas, et fonctionne à partir d’un contrat de subordination, livrent le quant à soi collectif des salariés à la possibilité de restructuration des chefs.

La politique d’individualisation du suivi des salariés, par les primes, la polyvalence, l’évaluation individuelle, ou encore la mise en concurrence, a eu raison des collectifs de travail. On a aussi, y compris dans le secteur public, instauré des rapports de prestations de service à la place de rapports entre collègues (on se refacture entre services).

Subir individuellement

Les salariés « ne peuvent plus vivre ensemble les difficultés d’une situation commune ».

Et les cadres ? Ils sont adaptés à ces modèles individualistes. Mais comme ils y adhèrent, ils subissent de plein fouet les contradictions et les désillusions. Leur autonomie s’avère fausse ou un piège (assumer en première ligne seul). Le côté festif de l’entreprise « cool » et humaniste s’efface au bout d’un moment et vient le sentiment de ne peser sur rien de professionnel.

Les process changent unilatéralement, et confrontent les salariés à la discontinuité par rapport à leur expérience. L’adaptation est le maître mot. C’est une qualité « humaine », et non un attribut professionnel. L’identité professionnelle se vide, tout simplement. Reste le « savoir être ». Une des facettes de ce déni du registre professionnel est la notion de qualité, qui elle aussi est subordonnée. La question n’est pas la qualité du produit, reconnue par le professionnel, mais la satisfaction du client qui est l’objectif de l’entreprise.

L’exemple de pole emploi est très parlant. Les témoignages décrivent des dispositifs nouveaux permanents, qui tombent, unilatéralement. Les mails sont accessibles à tout moment par la direction. Tout est compté. Les saisines se sont multipliées, avec des codages précis à respecter. Il n’y a plus de bureau personnel mais des boxes interchangeables. Quand l’ordinateur est allumé trop longtemps, une alerte demande de se déconnecter. Des logiciels organisent l’accueil, les plannings sont pré réalisés. Les demandes de reporting sont constantes. Les salariés se sentent considérés comme des incapables.

L’Histoire du salarié tend à disparaître. Les entretiens d’embauche affirment fréquemment juger sur le potentiel qui sera démontré au cours de l’entretien, le CV étant de moindre importance. Au nom d’une égalité des chances humaniste qui nie de front la profession.

En niant la profession on fait face à l’humain. On met donc l’humain en avant, on l’expose. Il est impacté par toutes les difficultés de la vie professionnelle, sans filtre. Le syndicalisme lui-même est envahi par les questions personnelles et perd son sens collectif. Seule la défense juridique paraît encore à même de défendre la reconnaissance d’une intégrité de professionnel quand elle est déniée. Mais encore faut-il que le contenu juridique soit préservé.

Mme Linhart ne connaissait pas le début de quinquennat en 2017 quand elle a écrit son livre, paru deux ans avant. Mais on voit bien que la question de laisser au rapport de forces dans l’entreprise la définition même de ce corpus juridique, évoquée par la réforme du droit du travail, peut détruire cette dernière digue. Ce n’est donc pas par hasard si un gouvernement pro « offre », c’est- dire considérant qu’il faut aider autant que possible le capital pour qu’il « ruisselle » sur chacun… se donne cette priorité là.

Les descriptions et les analyses de Mme Linhart ne laissent pas grand chance aux théories cognitivistes. Mais en sortant de la sociologie de l’entreprise elle-même, il reste à constater que le développement de l’éducation est une lame de fond qui a changé la donne, la transformation de l’accès à l’information aussi. La frustration rencontrée par des couches éduquées soumises au précariat existe. Tout cela a et aura d’inévitables retombées politiques. La verticalité, la subordination d’une exécution sur la conception, dans l’entreprise et en dehors, sont mal vécues, d’où la crise de confiance dans les institutions politiques et les médias.

Beaucoup recherchent à vivre dans d’autres configurations, que les outils technologiques nouveaux rendent réalisables matériellement et culturellement. Dans maints secteurs, la capacité à animer des projets avec créativité est aussi une réalité. Elle cohabite avec le néo taylorisme dénoncé par le livre. En ce sens, le cognitivisme a aussi sa part de pertinence, pour comprendre le monde qui vient.

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La Radicalité N’appartient Pas Aux Radicalisés – Marie José Mondzain, « Confiscation, Des Mots, Des Images, Et Du Temps ». Paru Dans La Quinzaine Littéraire

1-gep_soto_chronochrome_lPourquoi, alors que le monde tel qu’il va suscite un dégoût manifeste, ceux qui proposent de le révolutionner sont-ils aussi marginalisés ? Sans doute parce qu’ils se trompent de lieu. Ils ambitionnent encore d’investir le palais d’hiver quand le grand soir viendra à point, mais chacun semble percevoir que le palais d’hiver est introuvable. Le lieu de la lutte semble être ailleurs, sans forcément qu’on sache le désigner. L’essai de la philosophe Marie José Mondzain, « Confiscation (des mots, des images et du temps) », tient de cette intuition qui n’est pas historiquement nouvelle, commence avec les premières leçons du totalitarisme s’affermit avec les premières critiques de la société de consommation.

Nous ne nous étonnerons pas de voir Mme Mondzain placer son essai sous l’ombre portée de Pasolini, pour qui le nouveau fascisme était l’hydre consumériste. Elle ne le dit pas, mais Pasolini savait sa dette à Gramsci à qui il dédia des poèmes (« Cendres de Gramsci »). C’est lui, sans doute, dans sa prison, qui le premier comprit que politiquement, la vie était ailleurs que dans la simple conquête des appareils. Il distingua ainsi un temps révolu de guerre de mouvement, où les forces politiques s’affrontaient en pleine netteté sur un théâtre où il s’agissait de s’emparer du gouvernement , du central téléphonique, du poste de Police ; et un nouveau paysage. Celui de la guerre de tranchées où la lutte est partout et où s’exercent d’ailleurs, on le dira plus tard, des « micro pouvoirs » qui rendent caduque toute idée de révolution par le sommet.

C’est dans la tranchée du langage que nous convie la philosophe.

Le sabotage du langage, permis par le bombardement accéléré des signifiants et des icônes, la soumission du temps humain à un état d’urgence permanent, est l’arme la plus vicieuse du pouvoir. Thucydide est cité pour nous rappeler l’antériorité de cette arme de guerre. Ce qui est nouveau est notre bain constant d’ hyper communication. Ce sabotage devenu plus efficient sape à la base même tout effort de critique. C’est l’usage d’un terme, celui de « déradicalisation », illustrant une pente de civilisation, qui déclenchel’essai très lucide, coupant de colère méditée, de Mme Mondzain. Essai noir, s’égarant certes dans l’abstraction scolastique à mon goût, après avoir posé ses constats.

Il saute aux yeux de l’essayiste, que ce terme n’a rien de neutre. En ciblant les terroristes se réclamant de l’islam, il emporte au passage toute idée de radicalité. Or, non seulement, aux yeux de Mme Mondzain, nous ne pouvons justement opposer à ces dits radicalisés que d’autres radicalités, mais on peut aussi leur contester leur caractère radical. Dans les définitions de la « radicalisation », la violence n’est pas le seul critère. On note l’intransigeance, la rupture. Les « radicalisés » offrent donc une occasion en or d’en finir avec toute radicalité et Mme Mondzain juge cette manœuvre inacceptable et catastrophique.

Ce tour de passe-passe lexical est d’autant plus contestable que l’on peut discuter ce qualificatif de radical pour les terroristes concernés. Ces sujets apathiques devant le massacre qu’ils perpètrent, d’abord obsédés de leur « publicité » (comme le tueur de l’hyper casher et Mohammed Merah, si occupés de leurs caméras) sont-ils si radicalisés que cela, ou plutôt sans subjectivité ? Comme Jean-Louis Comolli le dit dans un bel essai, « Daesh et le cinéma », non cité, congruent, les vidéastes terroristes reprennent les codes d’un cinéma hollywoodien dégradé, qui devrait nous imposer de réfléchir à ce substrat plutôt que de psychologiser à l’excès les analyses sur les assassins.

Est-on en outre certain que la question posée est de déradicaliser ? La radicalité n’est-elle pas inhérente à la jeunesse, notamment ? Le sujet n’est-il pas de proposer d’autres chemins à la radicalité ? Le souci n’est-il pas que le modèle dominant ne fournit aucune issue à la pulsion de radicalité animant les êtres ? Que la seule « offre » de radicalité est malheureusement celle des fanatiques ? Déradicaliser, ce serait permettre de revenir sur terre, « démystifier ». Mais de quel réel parle-t-on ? Ces radicalisés aspirent- ils à revenir dans ce réel ? Le problème n’est-il pas, justement, la sécheresse du réel ? Qui interrogera d’ailleurs ce réel, s’il est proscrit d’y jeter un regard radical ?

Il y a cette phrase sans doute énigmatique, souvent citée, encore dans ce livre, d’Arendt selon laquelle « seul le bien est radical ». Arendt oppose à la radicalité du bien la banalité du mal. Il ne me semble pas pour autant qu’elle juge tout mal banal. C’est une forme particulière du mal, celui de l’absence de pensée, de la démission éthique, de la soumission bureaucratique aux procédures, qu’elle vise, à travers le cas Eichmann, dont on sait maintenant qu’il ne correspondait pas au profil. Les terroristes sont-ils aussi banals que des ronds de cuir déresponsabilisés ? Médiocres parfois, sans doute, oubliant leurs cartes d’identité dans les voitures. Banals, on peut en douter. Les parcours de ces gens n’ont souvent rien de banal. Certains sont tout à fait redoutables, notamment pour recruter, entraîner, propager une idéologie, organiser, et aussi combattre. La philosophie aurait tort de leur appliquer des concepts réductionnistes.

La manière dont sont présentés les « radicalisés » par la doxa s’intègre pour l’auteure dans un dispositif plus large, celui du « choc des cultures », expression elle aussi sabotée, puisque justement, et ici la démonstration est brillante, la culture est ce qui ne peut pas s’entrechoquer avec une autre culture : « la chapelle sixtine ne saurait déclarer la guerre à un temple aztèque ». La culture est précisément le fruit d’un « non rapport » qui devient rapport à partir de la création, et uniquement d’elle.

Le mot « radicalisé » associe donc désormais le fait de saisir un sujet à la racine et la terreur. Ainsi, chemin faisant, sans assumer un discours explicite, mais en s’introduisant au cœur de la compréhension, le consentement à l’égard du cours du monde s’impose comme la seule option, toute autre attitude étant renvoyée à la complicité ensanglantée. La répétition du terme le rend indiscutable. C’est proprement insupportable à la philosophe, la pensée consistant justement à saisir le monde par ses racines, à la manière de Descartes. Il est évident, pourtant, qu’il « existe des combats radicaux qui se font sans violence ».

L’autre perversion de ce terme de « radicalisé » est qu’il s’applique de facto, uniquement aux terroristes se réclamant de l’islam. Or, on ne manque pas d’une diversité de tueurs. Comment appeler les assassins de Columbine ? On ne les affuble pas du qualificatif de « radicalisés ».

Au bout du compte, nous sommes invités à nous demander ceci : vouloir ramener à la dite normalité n’empêche-t-il pas d’interroger la normalité comme le ventre fécond des monstruosités ? Est-ce l’utilité indicible des monstres les plus terribles ?

Jérôme Bonnemaison

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De la précieuse dialectique anti identitaire de Franz Fanon – Retour sur « Peau noire, masques blancs »

fanon3« Celui qui cherche dans mes yeux autre chose qu’une interrogation perpétuelle devra perdre la vue ; ni reconnaissance ni haine » .

Les œuvres de Fanon sont nerveuses, électriques. La révolte jaillit dans une prose pressée, dense, ballottée ; trop parfois, jusqu’à l’hétérogénéité à la lisière de l’anachronisme. Bien qu’il s’agisse d’Essais qui n’esquivent pas les détours théoriques les plus subtils, et dont la cohérence ne s’évapore pas.

Un homme pressé, Fanon, ce qui ressort de son style, comme s’il avait prescience de sa rapide disparition de ce monde, son temps compté. Le nazisme a été vaincu, l’oppression abjecte, multiforme, doit suivre dans le ravin des mauvais souvenirs historiques. Il faut battre le fer tant qu’il est chaud. Les chants de liberté qui résonnent sur les cités libérées doivent bondir d’écho en écho pour apaiser le monde de ses souffrances morales.

Cette intuition selon laquelle la boîte de Pandore a été ouverte est si juste. La décolonisation va venir, et ce n’est pas à cause de cette génération des pionniers qu’elle décevra. Leur combat était juste, car le bilan de la colonisation ne tient pas à sa comptabilité mais à son sens, même, qui est la subordination fondée sur la proclamation de la supériorité occidentale. Fanon va être un des théoriciens les plus affûtés de l’épopée libératrice.

Cette nervosité de la syntaxe chez Fanon signifie aussi peu de temps pour écrire, sans doute, quand on est homme d’action, un thérapeute d’abord. On prend des notes, on les remanie certainement avant de les publier, avec un sentiment d’urgence qui transparaît. L’écriture est un moment dans la lutte.

On retrouve le même jaillissement de révolte transformée en pensée, dans la prose théorique de Fanon, dans la poésie charnelle de Césaire, œuvre dont il assume la pleine influence. C’est une matière inflammable, qu’il faut manifestement ne pas conserver par devers soi.

J’aime les idiosyncrasies. J’aime son idiosyncrasie. Ce chantre de la négritude, psychiatre, militant révolutionnaire, qui cite sans cesse Freud et Sartre, fut engagé dans les FFL où il eut une conduite héroïque. Un Martiniquais impliqué, jusqu’à l’expulsion, jusqu’à renier sa nationalité française, dans la lutte pour l’indépendance algérienne. Jamais à sa place ce Fanon. Ou plutôt toujours à la sienne. Là où on combat l’injustice.

Les identitaires qui le citent en se drapant dans la toge rouge de la victime éternelle ne méritent pas une seconde le titre d’épigone. Que les admirateurs du sinistre Dieudonné, par exemple, lisent Fanon, quand il dit :

« L’antisémitisme me touche en pleine chair, je m’émeus, une contestation effroyable m’anémie, on me refuse la possibilité d’être un homme. Je ne puis me désolidariser du sort réservé à mon frère ».

Le ton unique, articulant la radicalité de la négritude et l’ambition de la plus large fraternité, est donné dans ce « Peau noire, masques blancs » ou il s’adresse aussi durement aux noirs qu’aux blancs :

« Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi « malade » que celui qui les exècre ».

Et plus loin dans le livre, sous le patronage de la pensée hégélienne, qu’il synthétise à sa sauce unique avec le freudisme :

« le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité se comportent tous deux selon une ligne d’orientation névrotique ».

Dès les années cinquante, donc, les identitaires sont renvoyés dos à dos par la pensée de la négritude telle que la prolonge Fanon, et certainement pas au profit d’une approche pacifiste bêlante, c’est le moins que l’on puisse dire. Car Fanon, engagé auprès du FLN écrira « les damnés de la terre » aussi, âpre livre où la libération est au bout du fusil. Il faudra affronter l’autre, s’entre tuer, pour ouvrir un nouveau chemin de fraternité plus élevée.

Ce drame, Fanon en sera tout à fait conscient. En lecteur de Hegel et de Marx, il considère, avec ce qu’on pourrait appeler un fatalisme, mais qui s’est avéré lucide, que l’économie de la tragédie ne saurait s’envisager. L’Histoire doit se franchir.

Il entretiendra pourtant, malgré les appels à la lutte la plus implacable, cette dialectique rare entre le plus grand esprit de révolte contre l’oppresseur et l’affirmation de la solidarité d’une espèce humaine unifiée. Ces éléments, dans son esprit, ne se déliaient jamais.

La difficulté, nous la connaissons depuis, c’est de refermer les plaies du combat libérateur, surtout quand de part et d’autre certains n’ont aucun intérêt à les cicatriser mais à y enliser la pensée.

Et pour être plus clair encore Fanon ajoute:

« nous estimons qu’un individu doit tendre à assumer l’universalisme inhérent à la condition humaine ».

Le psychiatre antillais nommé en Algérie française, qui a pris des mains de l’oppresseur les outils de la critique, réalise donc très vite intellectuellement, dès « Peau noire, masques blancs », en 1952 (il a vingt sept ans à peine! Mais il mourra avant la quarantaine), ce que Malcom X, finira par considérer en cheminant dans une existence malheureusement toute aussi courte que Fanon.

Là où il y a domination, c’est par le détour de la rupture que l’on peut revenir à l’universel. On ne rompt pas pour devenir raciste soi-même. Mais il y a, à l’égard d’une domination, une étape où l’on ramasse ses propres forces.

On doit ainsi abandonner la honte d’être noir, tout en conservant à l’esprit que « l’âme noire est une construction du blanc ».

Oui, il y a « complexe » noir. Mais il n’est pas une quelconque essence du noir. Il s’enracine dans la domination historique. Et il peut être dénoué. Fanon ferraille avec les analyses chafouines d’un Octave Mannoni, qui déplore la larme à l’oeil les méfaits de la colonisation et de l’esclavage, mais ajoute que celui qui a été dominé ne l’a pas été pour rien. D’une certaine manière tout en lui aspirait à cette domination.

Le noir est tenaillé. Comme dans l’ascension sociale, d’ailleurs (le transfuge est bien au social ce que l’exil est à la géographie. Et Fanon, lui, combine exil social et exil chez le Blanc), quand un antillais revient au pays natal, il est dans une double impasse. S’il « singe » l’européen, on le réprouve, s’il s’enferme dans le « patois » pour prouver qu’il est toujours d’ici, alors il nie son devenir, ce qu’il a du apprendre pour s’ouvrir les portes, et confirme son essence. Ces tiraillements font dire à Fanon que les amitiés antillaises ne durent pas souvent à la métropole, de son temps.

Mais le chemin de l’universel est long. Il importe d’abord de briser la domination et la honte. Que le noir cesse de vouloir être reconnu comme Blanc. Cette maladie que Fanon analyse, à travers des cas cliniques ou l’analyse de romans d’amour en échec entre noirs et blancs.

S’il veut être reconnu par le Blanc, comme le plus proche du Blanc possible (ainsi le racisme s’étale, envers le « plus noir » pour le « moins noir »), c’est que l’étant Noir a été sali, détruit, ravagé. Le Noir est un non être. Il ne peut vouloir se définir que par le Blanc. Il aimerait parfois disparaître, comme le héros de « La tâche » de Philip Roth, qui tente de profiter, bien que noir, de sa blancheur de peau exceptionnelle, ce qui se retournera – c’est un comble – contre lui quand on l’accusera de discrimination anti minorités à l’université.

L’universel en passe ainsi par un détour de reconstitution d’un Soi. Fanon écrit ce très beau passage, d’inspiration intime, lui qui a vécu l’exil parisien :

« Je voulais simplement être un homme parmi d’autres hommes. J’aurais voulu arriver lisse et jeune dans un monde nôtre et ensemble l’édifier (…) D’aucuns me reliaient aux ancêtres miens, esclavagisés, lynchés : je décidai d’assumer ». Quelle fulgurance dans la synthèse ! C’est tout le parcours possible, encore incertain, contradictoire, d’un mouvement de libération, que Fanon déroule en une seule phrase.

Mais avec un réalisme cru, il est conscient de la nécessité d’une étape de repli, avant le rebond vers l’universel. Le tout est de ne pas s’y enliser. Mais le devenir psychique comme le devenir politique ne peuvent pas sauter, n’importe comment, par pur idéalisme, certaines étapes. C’est dans le processus de lutte que la conscience s’éclaircit. MLK évolue vers Malcom, Malcom évolue vers MLK. Au terme des expériences douloureuses.

Et sans doute le temps est venu aujourd’hui de rebondir.

« J’ai à peine ouvert les yeux qu’on avait bâillonnés, et déjà l’on veut me noyer dans l’universel (…) j’ai besoin de me perdre dans ma négritude.De voir les cendres, les ségrégations, les répressions ».

L’analyse de Fanon est magistrale en ce qu’elle montre l’ « identité » du nègre comme le fruit des projections du Blanc. De ses projections sexuelles d’abord. Le Noir est son étayage. Donc le Nègre par cet effet, est « comparaison ». « Les Antillais n’ont pas de valeur propre ».

Reste que le vœu de Fanon, sans aucune ambiguïté c’est d’en finir. C’est de :

« survoler ce drame absurde ».

Le verbe survoler a toute son importance.

Au-delà du conflit, donc. Même s’il est nécessaire d’en passer par le conflit, notamment face à la colonisation.

La lutte contre l’oppression des noirs, ou de quiconque, s’intègre ainsi dans la perspective de l’universel. « Je suis un homme et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre »

Et Fanon d’aller plus loin. De ne se réclamer d’aucune créance. « Il n’y a pas de mission nègre. Il n’y a pas de fardeau blanc ». Il scandaliserait aujourd’hui (on est toujours plus tolérant avec les statues et les mythes, désireux de se les approprier pour en recevoir l’onction), en déclarant qu’il n’a ni droit ni devoir de réparation. En existentialiste aimanté par Sartre, il assume la liberté. L’avenir. L’existence, comme être dans le monde, parmi les hommes. Et non confite dans la matrice du passé.

Forward, a dit un autre homme noir.

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Nous Sommes Le Pouvoir, Mais Qui Nous Protège Du Pouvoir ? Relire « 1984 » De George Orwell En 2017 – Paru Dans La Quinzaine Littéraire

9a760f924a3bf972e6f869bbee3d4bbc.jpg« 1984 » de George Orwell, nous dit-on, a bondi dans les ventes, singulièrement aux Etats-Unis depuis l’ascension de Donald Trump (personnellement, cet événement m’a évoqué le moins brillant mais aussi terrifiant « dead zone » de Stephen King). Il n’est pas redécouvert, puisqu’il n’a heureusement jamais été oublié, contrairement à la tradition politique dont il est un joyau. Eric Blair de ses vrais nom et prénom (triste ironie que ce nom ait été porté par le Premier Ministre anglais qui mentit pour intervenir en Irak ; illustra la novlangue, les perversions de double pensée, et de mutabilité du passé, décrits dans « 1984 ») fut un socialiste d’inspiration libertaire, jusqu’à prendre les armes au sein d’une milice du POUM espagnol. Il se réclamait d’un marxiste anti autoritaire, inspiré de Rosa Luxembourg et voisinant avec le trotskysme (Trotsky inspire des personnages centraux, aussi bien dans « 1984 »que dans « la Ferme des animaux »).

Mais l’ancien soldat de sa majesté en Birmanie était tellement passionné par la liberté de pensée qu’il n’hésitait jamais à assumer des convictions singulières, y compris en tançant ses propres amis, comme lorsqu’ils furent tentés par le pacifisme face à Hitler. Orwell brille particulièrement au sein d’une constellation intellectuelle et politique marquée par la défaite. Elle a néanmoins contribué, comme cible privilégiée du stalinisme et du nazisme avant guerre, à cerner la notion de totalitarisme à laquelle Hannah Arendt donnera son contenu philosophique abouti. Les perdants de l’Histoire se réfugient parfois dans l’écriture, comme les générations perdues, et la culture ne remercierait jamais assez les sacrifices sublimatoires que lui ont voué les échecs révolutionnaires. D’Arthur Koestler (ami d’Orwell, dont « le zéro et l’infini » est une œuvre cousine de « 1984 »), à Victor Serge, d’Orwell à Jan Valtin, le courant de ceux qui ont essayé de défendre, d’un même mouvement, la liberté et l’égalité radicales, a offert de grands trésors à la littérature du XXème siècle.

« 1984 »est un grand roman d’anticipation politique, mais c’est aussi un roman d’amour, un grand livre psychologique (qui tire leçon de l’impact possible des sciences humaines sur la politique à un moment où celles-ci s’affirment sur la scène intellectuelle). C’est aussi un roman philosophique sur la notion de réalité et par dessus tout sur le langage, habitat unique de la pensée et donc cible politique de premier plan. C’est même un roman à suspense. C’est par ces qualités multiples, cette capacité à intégrer, comme très peu d’auteurs, la réflexion politique la plus aboutie au sein d’un récit romanesque crédible et parfaitement construit, sans didactisme vulgaire, que notre auteur parvient à toucher un large public. Il défendait théoriquement mais illustrait aussi l’intérêt et la dignité que revêtait une parole politique débarrassée des oripeaux de la propagande, s’adressant à ce qu’il y a de plus noble en l’homme : le logos.

 

Ce roman n’est pas simplement une synthèse efficace du totalitarisme historiquement vécu, qui décortiquerait les convergences du stalinisme et de l’hitlérisme. C’est plus encore une interrogation des prolongements potentiels des totalitarismes entrevus et de tendances qui travaillent profondément l’ensemble des sociétés sorties de la seconde guerre mondiale.

Pourquoi le pouvoir ?

 

Ce travail de prolongement lui permet en définitive d’effectuer un retour aux sources essentiel. Car à un moment, face aux tortures, aux efforts de la Police politique, à l’immense énergie déployée pour opprimer, la question surgit chez Winston, personnage principal du roman, comme chez le lecteur :

pourquoi ?

 

C’est un des aspects les plus vertigineux de « 1984 », qui peut nous agiter aussi, face au choc de l’élection de Donald Trump. D’où vient l’appétit de pouvoir et son débordement inouï dans le totalitarisme ? Pourquoi ces maîtres du monde, dont la richesse est depuis longtemps devenue abstraite, font ce qu’ils font ? Pourquoi cette démesure , cette absence de satiété ?Pourquoi un milliardaire accompli vient livrer dure bataille pour occuper un autre terrain, celui de la politique ? Doit-on simplement penser que tout est rationnel dans ces comportements ? Trump nous montre sans doute que non. Et Orwell, pourtant formé par le marxisme, pensée qui lorsqu’elle est vulgairement utilisée, rationalise économiquement les comportements politiques, répond aussi que non. Il y a un au delà du calcul. Et il est ténébreux.

En lisant ce grand roman, nous ne découvrons pas simplement les rouages d’un projet totalitaire de contrôle absolu sur les êtres, balayant toute notion de vie privée, de liberté individuelle ; d’intimité, réduisant tout ce qui permettrait à la conscience de se dresser ou aux désirs de s’exprimer ailleurs que dans l’entonnoir des intérêts du pouvoir (ainsi en est-il du désir amoureux, dangereux en tant que tel, car sauvage, exclusif, et donc à briser) . Nous nous interrogeons aussi sur l’objet obscur du désir de pouvoir.

 

La réponse d’Orwell, ne peut que nous alerter : le projet du pouvoir, c’est le pouvoir. Le « pur pouvoir ». Ce projet est par essence, sans fin, sans mécanisme d’auto limitation. Les limites qui peuvent être imposées au pouvoir ne peuvent qu’être de source exogène. Le pouvoir est porté à se perpétuer et à s’approfondir. Cette dynamique dangereuse du pouvoir ne s’applique pas seulement au pouvoir d’Etat. Elle peut survenir dans un couloir d’administration , un camping, un club de foot.

Pis, la volonté de dominer les hommes a partie liée avec la mort . Elle provient, peut-être d’un sursaut prométhéen contre la condition humaine. Le totalitarisme est criminel. Il se réclame de Dieu ou il est athée, comme dans « 1984 ». Mais il préempte la mort, comme seule manière de la contrôler. C’est l’aveu que le tortionnaire de Winston finit par effectuer quand il le rééduque.

De l’Etat aux pouvoirs, du citoyen au consommateur

Orwell évoque « le pouvoir ». Mais en son temps, cette notion se confondait avec la montée en puissance spectaculaire du pouvoir d’Etat qui étendait partout son influence. De ce point de vue, la réalité a bien changé et la prescience d’Orwell doit s’apprécier en examinant les formes des pouvoirs contemporains.

A la centralité de l’Etat Nation a succédé un tableau enrichi de formes de puissance nouvelles : entreprises transnationales, flux financiers hyper obèses, pouvoirs médiatiques liés aux forces de l’argent. Mais cette ère qualifiée de « néolibérale » n’a pas pour autant liquidé l’Etat, elle l’a plutôt conduit à se reconfigurer, en refluant du contrôle de l’économie, renonçant à s’occuper des choses pour surveiller et réguler les individus.

Il est possible que l’Etat néolibéral ressemble, paradoxalement, plus encore à l’Etat orwellien, bien qu’affaibli sur certains fronts. La généralisation des caméras de surveillance, les lois anti terroristes ouvrant aux services de sécurité un accès sans restriction ni contrôle judiciaire aux communications privées des citoyens, au nom même de « la liberté », rappellent fortement à la fois le regard de Big Brother sur tout, mais aussi le principe de double pensée (inspiré du diamat stalinien), utilisant des concepts libéraux pour justifier cyniquement leur éradication dans la vie des gens. Ainsi a t-on vu, cet été, des arrêtés municipaux, heureusement annulés, réglementant l’habillement des femmes sur les plages au nom… De leur liberté de s’habiller comme bon leur semble.

Ce qu’on retient souvent de « 1984 », c’est Big Brother qui nous regarde, chez nous. En 2017 ils nous regarde en effet, partout et tout le temps. Mais ce n’est pas d’abord le citoyen qu’il épie, contrairement à ce que prévoyait Orwell. Il surveille d’abord ce Big Data, le consommateur. Son projet est d’abord de modeler l’esprit du quidam, non pas pour empêcher la révolution politique, qui semble de toute manière liquidée comme hypothèse, mais afin de manipuler les comportements d’achat. Le subliminal, déjà perçu chez Orwell, s’est désormais allié aux algorithmes.

Pourtant tous les chemins du pouvoir mènent à Rome… Fabriquer sans cesse du consommateur, le sculpter, l’éduquer, c’est former un type très particulier de citoyen. Cet « homme unidimensionnel » dont parlait Marcuse.

Le nouveau fascisme, hurlait Pasolini, ne se manifestait plus par les marches de chemises noires, mais par la publicité. A la matraque des troupes de l’Angsoc qui assomme Winston, l’hypnose publicitaire, réinvestie par le politique ensuite , a été préférée par les milieux dominants. Ce qui n’empêche nullement, d’ailleurs, comme on le voit en Turquie, de ressortir les gourdins si nécessaire. La pensée de Pasolini est un trait d’union entre le monde étatisé d’Orwell et ce que nous vivons aujourd’hui.

Il manquait donc à Orwell la vision du consumérisme. Au contraire il imaginait une sorte de socialisme de la misère (qui s’est tout de même concrétisé de manière spectaculairement pertinente dans le bloc de l’Est !), détruisant les surplus dans la guerre pour maintenir les inégalités.

Guerre sans fin, présentéisme, déshydratation du langage

Malgré ce décalage à l’égard du capitalisme transnational consumériste, Orwell vise juste, sans cesse, dans l’anticipation. La tentation de la guerre perpétuelle, à but interne, n’a t-elle pas été illustrée par la guerre contre le terrorisme de Georges Bush et par bien d’autres ? Le présentéisme médiatique, permettant de tout dire et son contraire quelques heures après (je ne me présente pas si je suis mis en examen. Et puis j’oublie), nous ne le connaissons que trop.

L’appauvrissement et l’empoisonnement du langage à fin de manipulation de pensée, façonnés par les « télécrans », semblent bien nous menacer. Même s’ils ne semblent pas être pilotés par un Parti Etat unique mais par un instinct de pouvoir diffus, qui veut vendre, contrôler, choisir pour nous. Ne nous a t-on pas vendu comme projet pour la France « le socialisme de l’offre », oxymore flagrant, phrase s’annulant par elle-même ? Ce qui rappelle fortement la double pensée décrite par Orwell. N’utilise t-on pas abusivement les termes de « réformiste », « moderne », pour exclure ceux qui penseraient autrement ? Ceux qui seraient contre le cours de l’Europe se voient qualifier d’ « anti européens » et l’on voit fleurir des catégories grossières et porteuses de cette haine magnétisante dépeinte par Orwell : les « bobos », les « assistés », les « racailles ».

Quant au mépris des faits, des chiffres, au profit de l’hypertrophie d’un fait divers ou d’un fantasme, il n’est qu’une modalité de l’abolition de la réalité qui pullule dans le roman. Quand une candidate d’extrême droite propose « une France apaisée »… par le truchement de la stigmatisation violente et de la discrimination légale, on peut entendre le slogan « la guerre c’est la paix ».

Se prémunir d’un excès de politique

Et puis il y a cette intuition géniale d’Orwell, qui s’adresse à tous, y compris à ceux qui se pensent de son côté. Le danger, c’est aussi le trop de politique. Ceux qui pensent, et on peut le comprendre aisément, que le marché est dangereux de par son expansion peuvent en effet perdre de vue un autre danger : une extension de la politique sans limite. Ce qui est précisément la définition du totalitarisme. Orwell rappelle qu’ une société digne est une société où la politique est à sa juste place – elle s’occupe de nos relations sociales, de « ce qu’il y a entre nous », citoyens, dit Hannah Arendt dans « Qu’est ce que la politique? » -.Elle ne s’infiltre pas partout, au risque de nous asphyxier.

Quand la politique, conçue comme pouvoir détenant le monopole de la violence légitime (la loi, la police, la justice), se mêle de réguler le langage, l’Histoire, et on en voit régulièrement des tentations, alors il y a danger de glissement structurel vers la tyrannie.

« 1984 » est un avertissement ultra contemporain contre la tentation du bio pouvoir accru, le retour de l’Etat dans la police des mœurs, une santé publique intrusive, des politiques qui se mêleraient de nos « modes de vie ».Récemment en France, on a vu réapparaître, avec la loi pénalisant les clients des prostituées, le droit pénal dans le domaine sexuel sans contrainte de corps. Cela, décidé au prétexte certes incontestable de la protection des plus faibles, n’ouvre t -il pas une boîte de pandore infernale ? Ne valide t-on pas le principe selon lequel l’Etat est légitime a édicter la bonne et la mauvaise sexualité ? Une fois le politique installé dans des sphères intimes, qui garantira de ce que l’on s’y permettra à notre place ?

Lire Orwell c’est apprendre à se méfier d’une certaine volonté générale abstraite, interventionniste dans nos intimités, d’autant plus qu’elle renonce à influer sur l’économique et le social et a besoin de se redonner un rôle pour masquer son impuissance.

Orwell nous montre ainsi que Montesquieu doit contrebalancer Rousseau. Que la démocratie n’est pas que l’élection, la légitimité du pouvoir, mais aussi la solidité des droits fondamentaux, des contre pouvoirs, des garde fous, des séparations (entre les pouvoirs, entre le public et le privé). Que Montesquieu ait inspiré plus que Rousseau les institutions américaines, est une consolation après l’élection de Donald Trump. .

Ironie du sort, je constate qu’un « comité Orwell » a vu le jour en France. Se réclamant du patriotisme et de ce qui est qualifié de populisme positif chez l’auteur, qui parlait en effet de « décence commune du peuple », mais sans l’essentialiser ni l’idéaliser à l’excès, ce comité d’intellectuels défend des positions souverainistes. On me permettra ici de contester cette utilisation faussaire -donc typique des recyclages dénoncés dans « 1984 », justement -, de George Orwell, qui fut un combattant internationaliste implacable. Toutefois, en admirateur de George Orwell, je ne peux que dire ici ma propre opinion en toute franchise. Que chacun lise et relise ce génial romancier, essayiste, chroniqueur. Et utilise sa propre capacité à raisonner et son esprit critique. Le plus précieux de notre humanité. Que ce soit en 1950, en 1984, en 2017.