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Tout commence maintenant à la fin – Fabuler la fin du monde (la puissance critique des fictions d’apocalypse)-Jean-Paul Engélibert

4-44-last-day-on-earth-abel-ferrara-06Je suis friand des fictions d’apocalypse et des films catastrophe en général (je n’en manque pas un, et même les pires qui s’annoncent). J’aime voir ce qui s’y joue. Quand on parle de tragique, on parle enfin de l’essentiel. Jean-Paul Engélibert, dans son essai, « Fabuler la fin du monde », veut démontrer en quoi ces fictions sont de vrais vecteurs de critique politique. A sa place, j’aurais utilisé d’autres sources que les siennes (pas un mot sur « Walking Dead« , ce qui me paraît vraiment dommage au vu de la richesse à en tirer). Il y a aussi des films apocalyptiques conservateurs, qui nous expliquent en somme que si nous écoutons bien ce qu’on nous dit, nous nous en tirerons, ou bien que de toute manière le système tremble mais il est bien fait, et on s’en sort tout de même à la fin, et le Président prononce un discours sur les ruines pour dire que l’on va rebâtir. Bref on a tourné en rond. Mais ce ne sont pas ces fictions qui intéressent l’auteur.

Nous sommes donc dans l’anthropocène, et il commence à devenir perceptible avec Hiroshima selon l’auteur. La bombe rend l’apocalypse perceptible, au bout du bouton rouge. D’où la multiplication des œuvres littéraires ou filmées sur la fin du monde. Les meilleures de ces fictions « projettent dans le futur une pensée du présent« . Leur qualité précisément est de nous extirper du présentisme, cet enfer permanent, qui nous enlise depuis que l’idée du progrès est rentrée en crise. C’est l’intérêt de la fiction apocalyptique, qu’elle se situe juste avant la fin, ou juste après, elle nous débarrasse du présentisme. Nous sommes conduits à un nouveau regard sur les différentes temporalités. Le Royaume est « déjà là » disait Jésus, et l’idée chrétienne d’Apocalypse, de « révélation », doit conduire le croyant à vivre en sachant que la révélation arrive. C’est donc le présent qui est concerné. Le présent revisité.

La fiction apocalyptique existe en réalité depuis longtemps, depuis le début de la révolution industrielle. Des auteurs, déjà, parlent de l’anthropocène, et de leurs craintes à ce sujet, tels Buffon, ou Fourier (qui évoque même le climat). Revenir à ces auteurs c’est voir qu’ils ne mettent pas en cause l' »humain », ce qui est une manière un peu commode de penser l’anthropocène, mais le système techno économique occidental, et ceux qui le commandent.
En 1805 Jean Baptiste cousin de Grainville écrit le dernier homme, qui passe inaperçu, et sera retrouvé plus tard et influencera des écrivains comme Marie Shelley. Il décrit un monde où les terres deviennent stériles, et où l’on essaie de détourner les océans vers les terres pour les raviver. Ce qui déstabilise tout. De Grainville vise l’idéologie du progrès. Sous le second Empire un roman, « Ignis« , imagine que l’on part en Irlande creuser un trou pour utiliser le feu sous la terre… Mais que ce feu s’emballe, alors on est obligé d’aller chercher la banquise pour le calmer… Tout se passe mal.

Aujourd’hui les fictions apocalyptiques peuvent se passer d’évoquer ce qui a provoqué la fin du monde. Il ne manque pas de raisons. On passe, donc, sur cette étape. Comme dans « La route » de Cormac Mac Carthy (à mon sens un des chefs d’œuvres majeurs de ce début de siècle). D’autres romans, comme ceux d’Antoine Volodine ou de Céline Minard (je n’ai pas lu) en font de même. La fiction apocalyptique, aujourd’hui, aime aborder la fin… Comme un début. Il n’y a ni fin de l’Histoire ni fin tout court. Le livre commence avec la fin. Et alors ce qui se dessine est la création d’un autre monde.

La force de ces fictions c’est qu’elles ne consolent pas. Elles sont radicales. Elles reposent sur l’absence d’espérance. Elles ne nous vendent pas de faux espoirs, ou de raisons d’échapper au tragique. Sans cette radicalité, elles ne nous extirperaient pas du présentisme. C’est précisément parce que dans ces fictions le présentisme n’est plus possible qu’elles déplacent le regard et constituent des perspectives critiques acides. Elles nous renvoient à la seule possibilité de l’action issue du désespoir. Aucun refuge possible dans l’espérance que Godot arrive pour nous tirer de là. Car il faut bien mesurer que nous vivons dans un discours officiel de l’apocalypse, celui des sommets sur le climat, qui parle de la calamité « qui vient si on ne fait rien », mais elle est toujours repoussée au lendemain. La fiction apocalyptique rompt avec cette manière de nous endormir. L’apocalypse, dans ces fictions, est déjà là. Elle est acquise. Et évidemment, ça secoue…
L’auteur a cette belle formule pour opposer les deux manières de voir. Pour le politique, l’apocalypse est imminente (remettez vous à nous pour l’éviter), pour la littérature elle est immanente.
On a pu reprocher à Pasolini son pessimisme absolu, et Georges Didi-Huberman lui a rétorqué que « les lucioles » n’étaient pas mortes. Qu’il fallait les chercher. Mais la radicalité des prophéties apocalyptiques est de prétendre qu’aucune solution n’est possible dans le cadre du monde qui est là, c’est ainsi qu’elles transportent le regard vers un monde où l’apocalypse a déjà eu lieu. La fin a déjà eu lieu parce qu’elle est déjà là quand le prophète la pense.

Comme Melancholia de Lars Von Triers, ou 4: 44 d’Abel Ferrara (que j’ai vus), certaines œuvres s’installent dans le temps du délai. Entre l’annonce de la fin et la fin, inévitable. Dans ces fictions, le sens de la vie est radicalement changé. Rien n’a plus le même sens. Par exemple dans le film de Ferrara, me souviens-je, le personnage principal insulte son propriétaire qui le harcelait avec les loyers, parce qu’il n’y a plus rien à perdre. Mais certains, comme un livreur de nourriture chinoise, préfèrent continuer comme si rien ne venait et continuent à travailler. Ils nous ressemblent. Or, « c’est lorsque toutes les affaires du monde sont réduites à néant que le regard est libéré. » C’est à cette libération que les auteurs nous convient, incontestablement. Une libération pour ici et maintenant.
Que se passe t-il dans ces moments ? Rien n’a plus de sens. Le temps change de signification, c’est le Kairos, le moment, et non plus le temps qui s’étale, imperturbablement, Chronos. La seule préoccupation devient ainsi l’amour. Les films de Von Trier et Ferrara finissent de la même manière. Dans le premier Dunst et Gainsbourg, avec l’enfant, se rassemblent dans une cabane fragile, pour vivre les derniers moments. Tout tient dans cette cabane, le cadre de vie bourgeois dans lequel les personnages évoluaient n’a aucune importance (et devrait n’avoir aucune importance peut-on entendre). Dans le second, le couple se blottit, et se rassure, « nous sommes déjà des anges » dit la fille. Dans cette affirmation on peut sans doute entendre que l’on pourrait le considérer dès à présent.

Dans ces fictions réside l’idée d’Arendt selon laquelle toute naissance est un recommencement possible. Dans « la Route », tout est là. L’enfant est le seul innocent.
« Le père ne voit que son intérêt et celui de son fils. Il a chassé autrui de ses préoccupations. En se souciant des autres, quel que soit le mal dont ils ont pu se rendre coupables, le garçon relie les individus séparés par l’effondrement de la société. Il fabrique tout le commun possible dans un tel contexte et convainc son père de revenir sur leurs pas pour rendre au voleur les vêtements qu’ils lui ont pris. Il s’agit bien là d’action : l’enfant rétablit un monde à la petite échelle de cette humanité réduite à trois personnes. »

Dans le monde de la valeur d’échange qui court à l’apocalypse, il y a de l' »inestimable« , l’amour, ou les « lucioles » que Pasolini voit disparaître d’Italie en quelques années. On peut aussi appeler cela le sacré. Ce sacré que les néolibéraux piétinent quand ils disent « pas de tabou ! » pour justifier leurs « réformes. Les fictions apocalyptiques nous rabattent vers cet inestimable.

Une autre thématique de la fiction apocalyptique est de restaurer l’utopie. Comme dans « Malevil » (que je n’ai pas lu) de Robert Merle (dont je ne saurais par contre trop conseiller « la mort est mon métier », coup de poing dans le foie). « Malevil » consacre l’essentiel de la narration à la construction d’une société des survivants. Ainsi, la table rase permet, à travers les tourments et discussions des personnages, de reconsidérer l’essentiel : le débat entre Hobbes et Rousseau, la question de la propriété et de l’amour libre ou non, le rôle social de la religion. Mais si ces fictions montrent des moments de bonheur, advenu grâce à l’apocalypse, et au travail acharné des survivants, elles disent aussi, contrairement à ce que l’on reproche à l’utopie, que tout s’écoule, que la politique ne cesse jamais.
D’autres visions apocalyptiques, comme la série « Leftovers » (j’ai vu la première saison), nous disent que peut-être l’apocalypse est déjà passé par là. Cette série commence sur le constat de la disparition de 2 % de l’humanité, sans raison, en un instant. Elle commence en réalité trois ans plus tard. On a pu la voir comme une vision de l’Amérique post crise financière. La catastrophe a eu lieu, et on la commémore, mais rien n’a changé. Une partie des habitants créent une secte qui ne cesse, elle, de rappeler l’absence de ceux qui sont partis, et prétend que l’on ne peut plus vivre sans prendre en compte cette disparition. Mais pourquoi sont-ils aussi dérangeants pour le spectateur ? Parce qu’ils pensent que l’apocalypse est derrière alors qu’il est toujours là. Ceux qui le comprennent sont ceux qui se battent pour le présent, en se rappelant du passé, et en envisageant l’avenir.
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« Car il ne s’agit pas de regarder ses morts pour se persuader que le monde est condamné ou que sa fin est imminente. Il s’agit bien plus d’apprendre à porter attention au présent, c’est-à-dire aux survivants. Il s’agit de regarder non pas l’image des disparus, mais la perte des disparus sur le visage de ceux qui restent. »

Bien évidemment, la fiction apocalyptique contemporaine se saisit pleinement de la question écologique. C’est le cas avec Margaret Atwood qui imagine un monde qui  » inaugure un rapport nouveau entre les humains et les autres animaux, fait d’entente et d’estime mutuelle. Le pacte scelle un accord qui interdit la prédation ou la privation des ressources de l’autre et qui engage à s’entraider en cas de danger. En d’autres termes, c’est un traité de paix et d’alliance. La promesse des Jardiniers – cultiver la Terre et la partager équitablement avec les autres espèces – prend corps. Le soin de la Terre s’articule au souci de considérer ses autres habitants comme des sujets. »

Ces fictions ne délivrent pas de grandes leçons miraculeuses. Elles ne nous disent pas quoi faire, ni maintenant, ni en cas de survie. Mais comme souvent, la plus politique des œuvres est celle qui justement n’est pas explicitement politique. Ce n’est pas le sermon qui est politique, c’est le déplacement que l’art peut susciter en chacun de nous, en nous transportant dans l’expérience d’autrui. Ce que disent deux auteurs comme Adorno et Rancière. Et j’en suis convaincu. Le jazz est plus politique que n’importe quel film « engagé » trop explicite, qui ne remuerait rien en vous que des opinions.

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En totale conséquence – « Français, encore un effort si vous voulez être républicains », Sade.

imagesH9YPS2OZSade est fou et génial. Il a le génie des fous, dans sa part de lucidité unique (qui n’empêche pas qu’il soit aveugle ailleurs). A un certain degré de lucidité, la vie sociale devient impossible. C’est cela la folie de Sade, pour ce qui est de sa logique, il est bien difficile de le prendre en défaut. Il pousse les logiques jusqu’à leur terme. Son rôle historique aura été de montrer ce qu’on peut obtenir si on suit le chemin des lumières jusqu’au bout. Il en fallait un, pour tirer la bobine, et ce fut lui. Il aura démontré que la liberté n’était pas une question à prendre à la légère, qu’elle ouvrait sur un gouffre insondable, et que tout devenait possible à partir du moment où on la consentait, à partir du moment où plus aucun Dieu ne régnait en surplomb. C’est ainsi qu’Annie Lebrun parle magnifiquement d’un « bloc d’abime » à son sujet, qui surgit « soudain », quand on le lit. Il nous conduit tout au bord de l’abîme en nous montrant que la liberté, si elle n’est pas qu’un vain mot, une vague « valeur », a des conséquences. C’est ainsi qu’il est infiniment dérangeant, car il nous pousse au pied du mur. Il nous oblige à nous demander à quel point nous coïncidons avec ce que nous prétendons penser. Et personne ne peut y échapper, vu la radicalité de la pensée en question, et sa force d’argumentation. Il est vraiment un précurseur de Nietzsche, le seul je pense, avec Bataille plus tard (qui témoignera à un procès pour obtenir la publication de Sade), mais sans la même force, qui a cet effet.

 

Dans ses œuvres romanesques, Sade se donne pour mission d’écrire le sommet de ce que l’on peut imaginer de l’homme, et il ne s’est pas trompé. Comme dit Barthes tout ce qui peut être écrit doit l’être et c’est cet horizon qu’assume Sade. Mais (et c’est là où l’on se trompe à son sujet) il ne prône rien, il constate. Ce n’est pas son genre, de prôner, ou de ne pas prôner. Pour lui, à partir du moment où c’est la nature qui dicte, alors il convient de considérer qu’il n’y a rien à commenter, il n’y a qu’à décrire. Et la nature dicte beaucoup. Mais Sade, pour sa part, de ce qu’on sait de lui, n’était pas homme si terrible. Il était très aimé par les femmes, choyé, et il était romantique ! Il était débauché, oui, il s’adonnait à des pratiques dont désormais on fait des best sellers pour affoler les mères de famille. Il batifolait avec les prostituées, comme tous les hommes qui en avaient un peu les moyens en ce temps-là, et il était bisexuel et on l’accusait de sodomie, pratique pour laquelle aujourd’hui on fournit des tutos. Il a manifestement été violé par des prêtres, comme beaucoup, et cela l’a définitivement dégrisé de tout discours moral. A un moment de sa vie, ses besoins sexuels se sont même apaisés, et c’est là qu’il a écrit ses textes les plus crus. Il n’a pas disposé de beaucoup de temps, car il a passé autant de temps que Nelson Mandela en prison, d’abord sous l’ancien Régime, puis sous la République, et sous l’Empire. A cause de sa belle- mère, dite « la Présidente », qui le haïssait et l’aimait, et le faisait enfermer (alors qu’il était innocenté par les procès), comme on fait enfermer un fou, par jalousie autant que par souci de respectabilité. Qui était le plus pervers dans cette affaire ? Sans doute la Présidente. Car Sade a eu l’occasion de la faire arrêter, quand il était dans sa section parisienne, mais il s’en passa. Ce n’était pas un homme de haine ni de ressentiment. Sade n’était pas sadique, il était sadien.

 

Et il y a ce petit texte, inouï, génial, et démentiel tout à la fois : « Français, encore un effort si vous voulez être républicains ! ».  Son texte politique explicite. Sade était républicain. Il était dans une section révolutionnaire. Mais c’était…. Un modéré ! D’une certaine manière. C’est-à-dire qu’il ne voulait certainement pas une dictature de ce que l’on appelait le prolétariat. Et surtout il voyait dans la loi le souci. Dans son adresse au peuple, il réclame qu’on se tienne à écrire le moins possible de lois. Il passe donc au bord de la guillotine sous la domination des jacobins.

Et comme toujours chez lui, Sade affronte toujours la logique, il en tire toutes les conclusions, avec une terrible lucidité.

 

D’abord il réclame que l’on en finisse avec la religion monothéiste. En cela il s’oppose à cette idée de Robespierre, cet égarement, autour du culte artificiel de l’Etre suprême, considérant que la fraternité avait besoin d’une religion nouvelle, spécifiquement républicaine. C’est cela qui fut manifestement tout au bord de lui coûter la tête.

 

Le retour au polythéisme des dieux multiples, des héros, qui étaient des inspirations, ne lui déplairait pas. Si la révolution se rêvait en habits athéniens et romains, Sade était à l’avant-garde. Mais ces dieux ne sont que des personnages, et Sade le sait. Il est athée, et son athéisme est conséquent. On retrouve chez lui les accents du Lucrèce de « de rerum natura », grand inspirateur des libertins (au sens, ceux qui n’acceptent pas la domination de la chrétienté).

 

« A mesure que l’on s’est éclairé, on a senti que, le mouvement étant inhérent à la matière, l’agent nécessaire à imprimer ce mouvement devenait un être illusoire ». Sade est un matérialiste conséquent. Dieu n’existe pas, parce que Dieu n’a aucune influence sur notre corps. Comme Spinoza, il sait que les idées sont les idées de nos affects.

 

Il comprend avec une clarté hors du commun le lien entre pouvoir et croyance. « Il n’y eut jamais qu’un pas de la superstition au royalisme ». Ainsi, logiquement, on doit aller jusqu’au bout. Tous les préjugés issus de la religion doivent être brisés. S’ il en reste, ce sera mauvaise herbe qui repoussera.

A ce point, il se trompe. Il considère qu’un peuple qui a tué son Roi aura la tâche encore plus facile à tuer un Dieu évanescent. Il mésestime les utilités de la religion, même s’il sait que c’est la peur qui fonde la religion. Elle procède des passions. Mais il pense que la passion de l’égalité peut s’y substituer. Et quand il parle d’égalité, il parle d’égalité sociale, il… Va toujours jusqu’au bout.

 

Mais c’est là l’étonnant chez Sade, ou le contre intuitif, il ne défend pas du tout la violence. C’est par le sarcasme, l’ironie, que l’on pourra en finir avec le religieux. Qu’on montrera son impuissance, plutôt qu’en les martyrisant. C’est plus efficace. Et il y a … De l’éthique chez Sade, oui… Car il affirme qu’on ne saurait se comporter comme les autocrates qu’on vient de détrôner. Il préfère Julien l’apostat, à Néron.

 

Bien évidemment, le blasphème doit être autorisé, il a un rôle essentiel.

Personnellement, je ne suis pas un adepte du blasphème, à notre époque, dans notre contexte. Même si je suis évidemment pour le droit de blasphémer. Disons que je ne trouve pas cette attitude opportune et habile. Mais à l’époque de Sade, il fallait abattre un pouvoir multiséculaire. Sade était donc fort lucide. Il y a une vision très moderne dans cette vision où tout le monde peut se « moquer de tous » sans qu’on s’en prenne aux cultes par la force. En clair, ce qui préoccupe Sade, c’est la liberté, il désire son envol.

 

Puis Sade parvient dans les eaux troubles. Les mœurs. Et il tire la conclusion de la proclamation de la liberté de conscience. Il considère qu’un gouvernement républicain doit se retenir de proclamer des lois. Il est anarchiste avant que le mot existe. La peine de mort est une abomination. Pourquoi ? Parce que si la vengeance est acceptable… Car naturelle, passionnelle, la Loi ne peut pas se réclamer de cette légitimité ! Et puis, argument plus classique : la peine de mort n’a jamais fait reculer le crime.

 

Et puis il est nécessaire de purger la morale, puisque la religion n’en est plus la base. C’est ainsi que le précepte de Jésus, « aimez l’autre comme vous-même » est décrit comme hypocrite et faux. La force vitale nous impose de nous aimer par-dessus tout. Ensuite, oui, nous sommes des frères ou des amis.

 

Que punir, alors ? Logiquement, rien.

 

La calomnie ? Et là Sade nous confronte à la sagesse qui pourrait être la nôtre si nous étions sages …. La calomnie n’est pas condamnable, car si le calomnié est un fripon, alors elle sera justifiée. Si le calomnié est injustement calomnié, il n’aura pas de mal à le prouver (sa propre vie prouve cependant le contraire).

 

Le vol ? Et là Sade est encore impitoyablement logique…. Tant que l’égalité sociale n’est pas au rendez-vous, le vol ne saurait être condamné. C’est une mesure de rééquilibrage. La révolution, il l’ a bien vu, demande le respect de la propriété, et proclame l’égalité. Cette contradiction appelle le vol. Donc le vol ne mérite pas condamnation. Implacable.

 

Nous en venons aux crimes et délits du « libertinage » qui intéressent particulièrement Sade, puisqu’il a connu deux procès à ce sujet.  D’abord il effectue une remarque politiquement très pertinente. Un gouvernement réellement républicain réclame un certain degré d’immoralité, car c’est l’esprit d’insurrection qui empêche la république de s’assécher. Et l’insurrection ne peut pas se confondre avec une morale, qui implique l’obéissance. Encore une fois, il met le doigt là où ça tiraille.

 

Le citoyen, pour ne pas devenir maladif, et là on anticipe Freud, Reich, Bataille, doit pouvoir aller au bout de ses passions. Et Sade va plus loin : c’est la société qui doit lui garantir de pouvoir toutes les assouvir. C’est du Marcela Iacub avant l’heure.

 

Il est impossible de posséder quelqu’un. Pas d’esclavage, donc, ni d’exclusivité. Mais par contre. Il y a un droit de jouissance absolu selon notre nature. C’est ainsi que Sade, et là sa logique le conduit à des propositions folles et évidemment scandaleuses (mais logiques, ce qui nous met mal à l’aise et nous rappelle que nous sommes dans les rets de la morale). Ainsi, les hommes doivent avoir accès à des maisons de passe où les femmes seront astreintes à se donner à leurs désirs… Mais, attention, la réciproque est proposée. Les femmes ont un droit à assouvir leur désir sur tous les hommes. Ce n’est pas contre nature. S’il y a désir, alors nature doit être respectée. Dans la totale réciprocité.

Quant à l’homosexualité, elle n’est pas contre nature, elle doit donc être célébrée. Les prostituées, répondant à la loi naturelle du désir, doivent être célébrées et non stigmatisées. Sade invente un drôle de féminisme où il offre une totale liberté au « sexe charmant », tout en lui indiquant un devoir de donner la jouissance nécessaire aux hommes. Sous le regard bienveillant de l’Etat. Sade imagine la République comme un immense salon libertin où chacun joue le jeu. Il va au bout de ses fantasmes. Le divorce n’était qu’n hors d’œuvre pour lui.

Même l’inceste doit être autorisé. S’il est pratiqué, c’est qu’il est dans la nature. Sade n’avait pas lu Levi Strauss, ni Freud.

Quant à la sodomie, qu’on lui a reproché, il juge évidemment qu’il est infâme de s’en prendre aux goûts des autres.

 

Et le meurtre ? Et bien lui non plus il ne doit pas être puni, si l’on est conséquent. L’homme, une fois délesté de Dieu, n’a aucune place particulière dans la nature. On tue des animaux sans être puni, donc pourquoi punit on le crime d’un humain ? Ce n’est que l’orgueil, d’après Sade, qui fait la différence. De plus, la mort n’est qu’une transformation, elle n’arrête pas le cycle de la vie. Nous sommes impuissants à tuer, vraiment.  Et puis, et là Sade anticipe le « malaise dans la civilisation » de Freud, l’homicide procède d’une pulsion naturelle (en ce sens il n’est pas du tout rousseauiste comme les intellectuels de son époque). Freud, quand il reconnaîtra cette pulsion, au départ absente de ses constructions, parlera du surmoi comme barrière nécessaire pour la contenir, barrière fragile, mais nécessaire à la civilisation. Sade, lui, se contente de dire « voila où nous allons si nous proclamons la liberté ».  Il constate aussi, ce qui est indéniable, que la société valorise le meurtre dans la guerre, et le proscrit hors du champ de bataille.  Comment trouver héroïque d’un côté ce qu’on proscrit absolument de l’autre ? Cela ne tient pas. A moins d’abolir toute guerre. En réalité, le crime est nécessaire à la liberté, comme l’a montré Rome. Sade reconnaît tout de même le meurtre « comme une horreur », mais inévitable, donc nécessaire, donc à ne pas punir. Enfin, proscrire le suicide est ridicule. Mais cela nous le savons, même si nous avons encore à progresser sur le chemin du suicide assisté.

 

Voici l’esprit des lois selon Sade. Le moins possible. Et là, un éclair de génie (qui le rapproche de Robespierre en l’occurrence) : les lois de la République ne s’exporteront pas par la force, mais par l’exemple. Ce que notre époque, avec l’Irak, puis ce qui s’ensuivit en Syrie, nous a rappelé douloureusement. Et déjà Sade rappelait le précédent malheureux des Croisades, comme on essaya vainement de le rappeler à Bush. La révolution d’elle-même, Sade en était sûr, allait contaminer l’Europe. Et il en fut d’ailleurs ainsi. Sade l’encourage d’ailleurs, et c’est là ce que nous pouvons aussi entendre chez lui, à ne pas se contenter de discours, d’abstractions, de devises, mais à établir la prospérité. C’est dans la prospérité, et la culture, que la République vivra et qu’elle suscitera les envies autour d’elles. La morale y est impuissante, car elle ne repose plus sur rien.

 

Il est certain que de tels propos ont condamné Sade d’abord à rester dans son asile, mais ensuite à une longue disparition, puis une interdiction, levée seulement après-guerre, grâce à Jean Jacques Pauvert. On le lisait en cachette.  Mais aujourd’hui on peut le lire avec d’autres yeux. Comprendre ce que philosophiquement, cette quête logique signifie. Ce qu’elle nous dit sur la liberté. Et Freud trouve la formule en parlant du surmoi. D’un surmoi bien dosé. Sade, à partir du moment où les lumières demandaient l’explosion de régime des passions et de la raison qui prévalait jusque-là, en suit le chemin, sans peur de découvrir. C’est en cela qu’il est utile. Et il nous ramène à nos propres illusions, nos propres contradictions, qui peuvent tout à fait être assumées. Mais la lucidité, même anxiogène, n’est peut-être pas tout à fait inutile.

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La figure du danseur,contre le moralisme chrétien et son libre-arbitre – KARMAN, court traité sur l’action, la faute, et le geste – Giorgio Agamben

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C’est seulement la conscience de l’origine juridique, politique – et plus tard théologique – du vocabulaire des savoirs de l’Occident qui pourra permettre de libérer la pensée des liens et des signatures qui l’obligent à avancer presque aveuglément dans une unique – et sans doute malheureuse – direction. »

GIorgio Agamben

 

Pour entrer dans le vif du sujet, depuis ma vingtième année exactement, je ne crois pas au libre arbitre, d’un point de vue philosophique, ce qui m’a confirmé que les mots n’étaient pas forcément des choses (ce qui implique qu’on ne laisse pas notre destin au langage, comme le dit la citation ci-dessus d’Agamben). Je crois au déterminisme, au chaos des causes dissimulées derrière la fiction d’un Je souverain, détaché de ce qui le précède toujours, incalculable, le devenir. Il n’y a pas d’acte gratuit comme dans « Les caves du Vatican » de Gide, mais il n’y a pas non plus d’acte réellement « choisi » au sens où ce serait une entité indépendante qui choisirait librement (mais à partir de quoi, bon sang ?). Il suffit à mon sens de se regarder vivre au quotidien pour le reconnaître, à travers nos automatismes. Nos hésitations sont l’expression de conflits entre des causalités, dont celle de la faculté de juger, une cause comme une autre. Ça lutte, ça calcule, ça délibère en nous, entre des flux convergents ou antagonistes. La croyance en un libre arbitre est nécessairement liée à celle d’une âme unique, singulière, d’origine céleste, logée en nous, capable de se détacher des impulsions du corps, de l’inconscient, des instincts, du social…. J’ai une vision plus matérialiste de l’existence, qui précède l’esprit et le tue en mourant (sauf à travers les legs des œuvres et des souvenirs). Mes premières approches de Spinoza ont été très éclairantes à ce sujet, et il me semble que si on doit lire un seul livre de philosophie dans sa vie, c’est son Ethique (illisible pour qui n’aurait pas lu de philosophie avant d’ailleurs). Fut décisif aussi, un essai de Schopenhauer sur le libre arbitre, qui le « fracasse », à sa façon habituelle. Je me souviens surtout d’un moment important, des propos d un professeur de philosophie, qui en lettres sup nous avaient presque tous notés sèchement, car nous étions tombés dans le piège suivant en commentant un texte (de Camus ou de Dostoïevski je ne me souviens pas) qui nous avait, pour la plupart, conduit à conclure que sans l’idée de liberté interne, alors celle de responsabilité s’effaçait, et que la notion de justice humaine s’effondrerait. Que nenni nous explique le Prof, en prenant l’exemple du serpent qui vous mord. Il vous mord en tant que serpent déterminé, saisi dans un schéma de causalité. Ce n’est pas par choix souverain qu’il vous mord mais parce que c’est son rôle de serpent.

Il y a cette blague sur le scorpion qui demande à un buffle de lui faire traverser la rivière. Le buffle renâcle en disant « tu vas me piquer ». Le scorpion explique qu’il est rationnel, et qu’il ne veut pas se noyer lui non plus. Le buffle accepte, et au beau milieu de la traversée, le scorpion le pique. « Pourquoi ? » demande le buffle. « On ne se refait pas » répond le scorpion. Si un serpent ou un scorpion vous menace, nous n’allez pas lui imputer de faute morale, vous n’allez pas lui reprocher son choix, même s’il peut vous dégoûter, mais l’écraser pour vous protéger. Vous ne le laisserez pas vous mordre parce qu’il est déterminé en tant que serpent. La justice peut ainsi être fondée philosophiquement sur la protection de la société, sans avoir besoin de recourir à la fiction du libre arbitre, qu’elle utilise aujourd’hui, en tant qu’institution d’une société libérale où chacun est en responsabilité. On peut ainsi désigner des responsables, sans croire à la responsabilité sur le plan philosophique. Car c’est une nécessité de survie du social. Bien évidemment, cela nous pose une question : devrait-on alors, si notre droit était déterministe, continuer de différencier ceux qui agissent dans le discernement et les autres, renvoyés vers le psychiatrique ? On remarquera que ces derniers sont eux aussi enfermés pour défendre la société. Même si je crois que tout le monde est déterminé, le Sage comme le fol, je crois qu’il est nécessaire de reconnaître que le délire existe, et donc de pratiquer une distinction. De plus, le déterminisme est une philosophie, le libre arbitre est une philosophie. On ne sait pas, finalement, qui a raison (même si je pense que c’est Spinoza, Nietzsche, Freud, Marx, plutôt que Kant).

 

Pardon pour ce long préambule… J’ai vu que Giorgio Agamben, que je connais peu, s’est repenché sur la question de la culpabilité dans« Karman, court traité sur l’action, la faute et le geste », en revenant aux sources du droit romain, et au bouddhisme. C’était pour moi une question réglée, sur laquelle je construisais, mais j’ai eu la curiosité d’aller y voir.

C’est difficile à lire, car j’ai été trop paresseux pour apprendre le latin sérieusement et je n’ai pas appris le grec. Or le livre est truffé de réflexions sur l’étymologie latine et grecque. Mais j’y ai cependant trouvé mon chemin et retrouvé des clairières où mes autres lectures, et l’observation de mon propre comportement, quand j’étais plus jeune, m’avaient mené.

 

Agamben nous dit que ce qui est en cause dans un procès, c’est « la cause », « ce qui cause » le litige. On remarque la polysémie du mot « cause ». « Ce qui est “mis en cause” est par là même appelé à fournir des raisons. ». Donc l’Histoire des idées va notamment chercher cette fameuse cause.

 

Le concept de « faute » « a d’abord le sens général d’imputabilité et indique qu’un fait déterminé doit être ramené à la sphère juridique d’une personne, qui doit en supporter les conséquences. ». Que la faute soit volontaire ou commise par imprudence (« j’ai pas fait essssprès » disent les enfants). Le coupable est fautif. Il n’est pas nécessairement « la cause ».

 

Bien évidemment il faut en venir au Procès de Kafka. On peut l’interpréter de beaucoup de manières, mais l’une d’entre elles, juridico-philosophique, est que devant notre impuissance à isoler la cause, nous sommes toujours fautifs.

 

Néanmoins, dans les textes juridiques les plus anciens du droit romain, la notion de faute n’apparaît pas, il y a lien entre une action, et une conséquence, qui donne lieu à procès.

Ce n’est qu’ensuite que le droit va créer un lien entre action et faute, puis entre faute et nature du Sujet qui la commet. Ainsi naîtra le fautif, qui n’aura pas seulement commis une faute, mais on le sait bien dans notre manière de parler aujourd’hui est un délinquantest un criminel, est un être antisocial. Sa faute le définit en tant que Sujet.

 

Carl Schmidt, ce juriste nazi à l’éducation catholique, tellement lu par les penseurs de la gauche radicale, tel  Mouffe, Laclau (pour sa vision de la politique comme distinction entre amis et ennemis), ou Agamben, affirme que le droit est obligé de considérer un « mal » auquel il s’oppose. Ce mal appartient à un processus interne au criminel, qui s’objective extérieurement. Si une balle tue un homme, ce n’est pas la propriété physique de la balle qui est en cause, mais l’intention de tirer sur l’homme. Sa « mauvaise volonté ». Pour en arriver à Schmidtt, il a fallu des controverses dans la pensée occidentale, que les catholiques ont fini par résoudre.

 

Pourtant le discours religieux lui-même concède sans l’assumer qu’il y a un souci dans cette notion de « faute », quand il utilise la notion de pêché. Pêcher signifie effectuer un « faux-pas », ce qui ne présuppose pas de notion de volonté.

 

Il fut un temps où la part de violence, et même de vengeance, contenue dans la loi était assumée. C’était la Loi du Talion. Cela avait le mérite de la franchise.

 

A travers l’évolution du droit romain, la sanction fut considérée comme une défense contre la virtualité de ne pas respecter la loi. Une défense de la Loi.  La loi précise ce que l’on risque si on se met « hors la loi ». Ainsi la Loi se protége, elle est d’une certaine façon inviolable. La loi se sanctifie. Cela est le produit d’un développement historique

 

Il n’existe pourtant aucun délit qui se définisse indépendamment de la sanction qui le suit. Donc Agamben considère que l’on ne se met pas « hors la loi », puisque la légalité est indissociable de la sanction. « Le droit consiste essentiellement dans la production d’une violence licite, c’est-à-dire dans une justification de la violence. »

 

Dans le droit romain, il y a toutefois l’idée que l’illégalité ne débouche pas nécessairement sur la sanction, mais sur l’ineffectivité de l’acte, sur le plan légal. L’acte n’est pas advenu, il est sans effet. C’était une autre voie pour le droit.

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On en vient au bouddhisme et au « crime ».

Reprenons le fil : le crime est l’action sanctionnée, qui a été imputée. Mais d’où vient ce mot de « crime » ? Benveniste, le linguiste, rapproche « crime » du mot sanskri « Karman », qui signifie « action ». Une bonne action mûrit dans un bon fruit, une mauvaise dans un mauvais fruit.

 

« Selon les bouddhistes, le karman n’est pas l’action extérieure, matérielle, mais l’intention ou la volition qui détermine l’action même. Le fruit, quant à lui, est une conséquence pour ainsi dire automatique, involontaire de l’action consciente, éthiquement indifférente ». Le crime serait ainsi un passage à l’acte, mais la notion de faute n’apparaît pas.

 

C’est la théologie chrétienne qui a trouvé le concept de volonté librepour donner un fondement éthique à la sanction de l’action. Cette notion de volonté n’est pas présente chez les grecs, d’après Jean-Pierre Vernant. L’helléniste « a attiré l’attention sur le fait que le concept moderne de volonté ne présuppose pas seulement une orientation de la personne vers l’action, mais implique une prééminence accordée au « sujet humain posé comme origine et cause productrice de tous les actes qui émanent de lui ». Ce qui explique que les animaux pouvaient être jugés, et même les objets, chez les grecs, qui n’avaient pas recours au concept de volonté.

 

Et ici, cette sublime phrase.

 

« À la prééminence accordée par les modernes à la volonté correspond dans le monde antique un primat de la puissance : l’homme n’est pas responsable de ses actes parce qu’il les a voulus, il en répond parce qu’il a pu les accomplir. »

 

Dans la vision tragique des grecs, la volonté n’a pas sa place.

 

C’est Aristote, polémiquant comme souvent avec ses prédécesseurs Platon et Socrate, pour lesquels on ne peut pas ne pas vouloir le Bien (et il est vrai que même les nazis parlaient du « bien », ils ne célébraient pas « le mal », disaient que leurs atrocités étaient tournées vers le Bien de l’humanité) qui va inaugurer une forme de volonté en parlant de la puissance comme puissance de de pas faire.

 

Pour les théologiens, Aristote est une référence qu’ils ne cesseront d’utiliser, jusqu’à d’ailleurs ce qu’elle se retourne contre eux (Avicenne le premier laïque est avant tout un relecteur d’Aristote).

 

Pour les pères de l’Église, il « s’agit en somme de transformer un être qui peut, comme l’est essentiellement l’homme antique, en un être qui veut, comme le sera le sujet chrétien »

 

Le terme « libre arbitre » (liberum arbitrium) surgit alors. Il est censé traduire les expressions grecques autexousion, « qui a pouvoir sur soi », et to eph’hemin, « ce qui dépend de nous ». Mais ils en détournent le contexte. Les grecs utilisaient ces expressions pour évoquer l’usage de la liberté politique dans la cité.  Les chrétiens vont utiliser la notion de libre arbitre de manière morale, et afin de préciser à quoi l’on doit imputer les actions.

 

Alexandre d’Aphrodise, chrétien, exégète d’Aristote, ferraille contre les stoïciens, contre leur idée de destin. Il leur oppose précisément « ce qui dépend de nous ». Et comme dans cette classe de jeunes étudiants où j’étais, que j’ai évoquée au début de cet article, il en vient à l’idée qu’il faut mauvaises actions à punir sinon les lois s’effondrent. Le destin est opposé à la responsabilité.

 

L’humanité a donc, entre le moment grec et le moment chrétien, évolué du « je peux », au « je veux » qui se mue en « je dois ».

 

Dans d’autres écrits, Agamben a théorisé la notion de « dispositif ». La volonté apparaît ainsi comme un dispositif. Elle permet de fixer la responsabilité des actions humaines. L’Homme est présenté comme quelqu’un qui se prononce face à l’opportunité d’une bonne ou une mauvaise action, se prononce par rapport au juste ou à l’injuste. Sont évacuées du champ de la compréhension des actions humaines, des manifestations telles que «  le désir, l’inclination, la ferveur, le goût, le caprice ». Tout procède de cette fameuse « volonté ».

 

Mais il y a un souci…. « Vouloir » est en soi un verbe vide. On ne peut pas que « vouloir ». On veut toujours quelque chose. La volonté en soi n’existe pas. Tout fonder sur un verbe vide pose tout de même problème.

 

Les chrétiens ont réalisé une séparation entre la puissance et l’acte. Ils ont aussi soumis la puissance à la volonté. La pensée grecque n’était pas morte quand les chrétiens ont commencé à répandre leur théologie. Etles grecs d’alors ne comprenaient pas cette idée de volonté. Pour eux, la notion d’acte gratuit de volonté, coupé d’une nécessité, d’une nature, était inconcevable. Cette coupure est chrétienne. Chez les chrétiens Dieu a voulu. Ce que les païens ne peuvent pas saisir.

 

Il s’ensuit que l’homme, comme on le sait, est lui aussi pourvu par Dieu d’une volonté libre. On en vient à cette absurdité chrétienne : l’homme est « celui qui veut fait l’expérience de pouvoir ne pas vouloir ». L’Homme peut s’opposer à sa puissance, par sa volonté. Cette phrase n’a aucun sens, elle utilise deux fois le verbe pouvoir.

Le pouvoir est donc censé s’annuler par lui-même ?

Kant, ce théologien déguisé, selon Schopenhauer dira : « On doit pouvoir vouloir ».

Ainsi l’occident s’est enfermé dans une compréhension de l’acte comme fruit de cette fameuse volonté hypothétique, et mal définie. Mais… qui a l’avantage politique de bien circonscrire la faute. Les faits divers ne sont alors que des faits divers, ils ne provoquent pas une immense remise en cause du monde qui mène jusqu’à eux. Si le petit Gregory meurt, c’est parce qu’il y a un coupable à localiser, fautif, mais qui s’intéresse à l’affaire voit que c’est toute une anthropologie, toute une région, toute une Histoire, qui conduit au passage à l’acte. Et cela, c’est dangereux, certainement, de le considérer.

 

Nous en arrivons aux finalités. La volonté est bien justifiée par des fins, sinon elle est absurde. Or, chez les épicuriens par exemple la notion de finalité n’est pas nécessaire. Ce qui est né engendre son usage, dans « de la nature » de Lucrèce. Les chrétiens vont encore utiliser Aristote, le finaliste, qui présente le Bien comme fin suprême. Dieu est ainsi le souverain bien et il est la source de toute finalité.

 

Mais il est temps de revenir à Bouddha. Pour sa part, il ne propose pas de lien entre l’action, la volonté, l’imputation à un sujet.  L’action est comme une roue, et « si ceci est, alors cela est ».

Le rapport du Soi avec ses actions n’engage pas moralité ou immoralité, ni ne discerne moyen et fin. On peut le comprendre en se référant à la danse. La fin est l’acte même. Il n’y a pas de résultat à la fin. On peut même dire que dans le geste, il n’y a pas de fin en soi. Il n’y a ni fin ni moyens tournés vers une fin. Il y a peut-être un pur moyen.

On en revient à la puissance grecque :

« la danse est la parfaite exhibition de la pure puissance du corps humain, de même on dirait que, dans le geste, chaque membre, une fois libéré de sa relation fonctionnelle à une fin – organique ou sociale –, peut pour la première fois explorer, sonder, et montrer sans jamais les épuiser toutes les possibilités dont il est capable. »

 

La danse nous donne l’idée d’une conception de l’agir humain où l’on n’impute pas à une volonté une culpabilité.  Les actions sont des gestes, qui échappent à la compréhension par les fins et moyens et donc auquel le jugement ne peut s’appliquer. L’agir humain est ainsi appréhendé dans son mystère propre. Ce qui nous éloigne des simplifications de la morale influencée par des siècles de christianisme.

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La Passion Plutôt Que Le Pouvoir – Lâchez-Tout – Annie Lebrun

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Dès qu’on pense, on devient androgyne »

Annie Lebrun

 

Dès les années soixante dix, Annie Lebrun a senti, avec beaucoup de lucidité, un mauvais vent dans le féminisme. Elle l’a vu se transformer en volonté de pouvoir. En bonne surréaliste elle a écrit un pamphlet violent, « Lâchez tout » réactualisé et augmenté à plusieurs reprises, et qui malgré ce qu’elle appelle elle-même les fluctuations superficielles de la doctrine, qui change de mode, de cycle, n’a pas pris une ride. Car il s’agit toujours de pouvoir. Quand elle écrit que le néo féminisme s’inscrit dans une démarche plus globale tendant à transformer nos relations en contrats, donc en marché, comment ne pas entendre les présupposés de l’obsession du « consentement« , tout ce qui relevant de la passion se voyant désormais banni ?

Personnellement j’ai été très ému devant « La leçon de piano » de Jane Campion, réalisatrice romantique, mais on ne voit plus ce film, c’est qu’il n’est certainement pas dans l’air du temps. Un homme y force la passion. C’est intenable. Le bien, le mal, il faut les séparer de manière nette et s’emparer de leur définition, de la sanction, ensuite. Pour les nécessités du pouvoir.

En observant les néoféministes, Annie Lebrun, méfiante envers tout militantisme de carrière, voyant dans l’art la seule révolte possible en réalité, observe des personnes qui protestent contre le pouvoir (phallique nécessairement), avec un appétit de pouvoir dissimulé. A contrario, Louise Michel, à qui on demandait si les femmes étaient prêtes à gouverner, répondait que « nous ne sommes pas assez sottes pour cela, ce serait faire durer l’autorité« . Il s’agit toujours pour les « isme » de parler au « nom de ». Des femmes, des prostituées. Qui sont brandies, dans le besoin de sordide (une cause totalitaire aime le spectaculaire et le martyre), mais auxquelles on enjoint de dire « maman » aux militantes. Il s’agit de dominer sa part. Le néoféminisme s’est ainsi institutionnalisé avec « rage« , exposant un inconscient qu’elle n’hésite pas à qualifier de totalitaire, d’ailleurs « son esthétique se rapproche de plus en plus de celle du pire réalisme socialiste« .

Sur le très long terme, rien n’a changé, « les mêmes dames patronesses » imposent leur morale au troupeau (« la librairie des femmes« , ironiquement, a son adresse rue des St Pères). Annie Lebrun appelle à « déserter » et à jamais ne chercher à faire le bien pour les autres malgré eux. Elle tombe des nues devant Gisèle Halimi et « le programme commun des femmes« , qui prétend que « la politique sera féministe ou ne sera pas« . Programme qui promettait déjà la censure contre le machisme dans l’Histoire, l’éducation, la littérature. Une entreprise puritaine où ce ne sera plus un vieux juge gâteux qui mettra au pilon le Marquis de Sade, mais une jeune féministe libératrice. Le résultat est le même. On nous promit un grand autodafé, qui progresse aujourd’hui, quand des hommes, à peine accusés, sont censurés, pour avoir envoyé une photo mal polie.

Dans la plus pure tradition surréaliste, Lebrun fracasse les idoles (avec une part sans doute assumée de verve provocatrice, car elle va contre le mouvement général). Nos icônes en prennent pour leur grade. Et d’abord Simone de Beauvoir, la papesse chez qui elle déniche toutes les graines de la récupération du féminisme par les logiques de pouvoir. Annie Lebrun est une poétesse romantique, et ce qu’elle ne supporte pas est le lent travail de dépassionnement que mène le féminisme. Elle cite ainsi Elizabeth Badinter (dont les tendances autoritaires ont depuis franchi des seuils célestes) qui plaide pour que la tendresse et la complicité surpassent le désir et la passion. Le néoféminisme est une entreprise de désexualisation, et d’enfermement de chacun dans sa gangue biologique, tout en prétendant le contraire.  Mais le surréalisme ce n’est pas seulement le goût du conflit et de l’intransigeance, mais cette intuition, rimbaldienne, selon laquelle « je est un autre« , et que donc, comme le dit Lebruin, il ne s’agit pas de renvoyer les femmes au « même » de leur « sororité » imperméable, essentialiste, menacée par ‘les » hommes.

Elle se moque de ce féminisme qui rêve de la parité dans la police et à l’armée et enjoint les femmes,et les hommes de quitter les rives du sensible; L’idéologie vient polluer. « Le langage du corps est parasité par un discours sur le langage du corps« .. Un féminisme qui appelle les juges à la sévérité contre les violeurs, n’a pas assez d’imagination pour alourdir les peines parce que « nous les femmes » sont victimes, mais qui oublient que c’est cette même justice qui condamnait avorteuses et avortées.  Un féminisme qui dans les années 70 demande que la peine de mort ne soit pas prononcée contre Mme Mao, parce que c’est une femme. Oubliant que c’est aussi la pire des massacreuses de la révolution culturelle, et que l’on est contre la peine de mort parce que c’est la peine de mort, et pas en fonction du sexe du promis à la mise à mort !

Elle ose dire alors, que pour vraiment considérer les victimes et les aider à se lever plutôt que les instrumentaliser (comme Virginie Despentes), que l’urgence serait à considérer que le corps n’est pas toujours le corps du délit, n’en déplaise à deux mille ans de christianisme. J’ai moi-même peur d’écrire ceci sur mon blog tellement évoquer une telle hypothèse fait de vous un potentiel mis en examen pour propagation de la culture du viol, dans l’ambiance inquisitoriale actuelle (c’est Mme Lebrun qui parle ! Je le rappelle !).

Le féminisme intellectuel a enfermé les femmes dans une « femelllitude« , où il s’agirait de ne s’exprimer que du « point de vue de la femme« , à l’encontre d’un »discours masculin » qu’il conviendrait de considérer comme l’ennemi. Or Lebrun ne veut pas renoncer à Baudelaire sous prétexte que ses poèmes seraient machistes. Elle refuse d’être plus éloignée de ses amants que des bourgeoises. Elle refuse d’être recluse dans une « guerilla vaginale » éternelle. Le néoféminisme a tout d’un « stalinisme en jupons« , qui a son révisionnisme d’ailleurs, quand il efface de la mémoire des femmes celles qui ont aimé passionnément, comme Julie de Lespinasse, Ninon de Lenclos.Comment ce dispositif de pouvoir pourrait-il évoquer les femmes romantiques, alors que le romantisme consiste justement « à se perdre » ? Stalinisme aussi, dans la fascination pour la libération de la femme, sous le totalitarisme, en chine maoïste (Julia Kristeva), ou encore quand il s’agit d’attaquer la psychanalyse sous le prétexte qu’elle serait machiste en donnant importance au phallique. Le réalisme féministe est un héritier du réaliisme jdanovien ;

 » les pires chromos vont se succéder pour glorifier les souffrances et les splendeurs de la féminité en marche.  Premier tableau : il n’est pas de femme, qui en voyant apparaître la pettie tâche du premier sang menstruel sur le chemin de Damas de sa féminité, n’ait eu la révélation de son ardeur féministe. Deuxiième tableau : inlassablement les plus rougeoyantes évocations du viol, de l’avortement, de l’accouchement, quand ce ne sont pas simplement les rapports sexuels, sont tressés en couronne d’épines, autour de l’identité féminine. et défense d’en sortir« . Le troisième tableau est celui d’un corps et de ses humeurs, spécificité féminine exaltante.

« La chair est décidément bien triste quand il n’y a plus qu’un seul livre à lire ». L’Ecriture dite féminine (mais on pourrait parler des « femmes qui font de la politique autrement ») joue dans ce réalisme stalinien un rôle particuiler, que la femme de lettres Annie Lebrun stigmatise tout particulièrement. Or, le génie féminin, comme celui de Virginia Woolf, justement, se fiche d’être féminin. Il ne parle pas au nom d’un point de vue collectif, ou missionné, ou au nom d’une essence. Sinon son génie n’aurait justement, aucune substance ! Le génie créatif ne peut procéder de l’idée de « la fatalité organique« . Cela n’empêche pas une femme d’être une femme.  Annie Lebrun montre, avec maints exemples, comment l’idéologie néoféministe a enfermé le discours des femmes de lettres dans une « femellitude » corporatiste, indigente. Misère de toute littérature subordonnée à l’engagement. Elle cite par exemple (l’intouchable) Hélène Cixous, écrivant  » La vie fait texte à partir de mon corps, Je suis déjà du texte« . Ecrire, être femme, ça s’aligne. Toujours Cixous, caricaturale : « Ne suffit-il pas que coulent nos eaux de femmes pour que s’écrivent sans calcul nos textes sauvages« . Cette littérature du Même est « incapable  » d’ouvrir des couloirs nouveaux d’imaginaire et de sens, entre les êtres. C’est une mutilation. Virginia Woolf, dans « une chambre à soi » censé être un livre totem du féminisme, indique pourtant qu’il est « néfaste pour celui qui veut écrire de penser à son sexe« . Et là, c’est moi qui parle pour finir, mais si Flaubert avait pensé à son sexe, Madame Bovary ((« c’est moi ! » a t-il dit) ne serait pas de notre culture.

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Déraison d’Etat – Kursk – Thomas Vintenberg

0393341« Kursk » n’est pas un grand film, s’il est réalisé par un très grand metteur en scène, Thomas Vintenberg (personne, qui aurait vu « La chasse« , ne pourrait le nier). Mais c’est sans doute un film nécessaire.

Je résume rapidement le propos. Il s’agit de faits réels. Poutine est au pouvoir depuis peu, nous sommes en l’an 2000, la marine russe réalise des manoeuvres habituelles, destinées à démontrer sa force. En réalité elle est exsangue. Son matériel de secours a été vendu à une société privée américaine pour des visites près du Titanic.

Un des sous-marins affectés aux manoeuvres, le Kursk, connaît vite un accident majeur, une torpille instable explose, puis d’autres.  Une partie de l’équipage parvient à réchapper de justesse à la mort. Une vingtaine sur soixante et onze hommes. Au prix se souffrances terribles, plongés dans l’eau glacée. Leurs camarades sont brûlés ou noyés, près d’eux.

La marine russe parvient, au bout d’un moment, à comprendre qu’il y a eu un grave incident, puis qu’il y a des survivants.  Ils disposent d’un vieil appareil de sauvetage, qui tente plusieurs amarrages et échoue à chaque fois, de justesse. Le chef de la marine du Nord, russe, connaît bien le commodore de la Royal Navy dans le secteur. Ils essaient d’agir ensemble pour hâter une aide extérieure. Le sujet devient public, mondialement. Mais les russes gagnent du temps alors que pour les hommes du Koursk le temps presse. Le mot d’ordre interne à l’armée est « pas d’ingérence extérieure », un point c’est tout. On promène donc les autres pays, les familles, qu’on tient dans l’ignorance. Les soldats ont juré de périr pour la patrie, s’il le fallait, après tout.  Le chef de la marine glisse vers la désobéissance, reserre les liens avec la Royal Navy, qui juste à proximité, pourrait sauver les marins russes aisément.  Il est suspendu. Nous sommes censés vivre après la guerre froide, faut-il le rappeler, et les tensions actuelles entre russie et OTAN ne sont pas encore au niveau d’aujourd’hui, après les crises ukrainienne et syrienne.

Dans le Kursk, on tient autant qu’on peut, on colmate, mais on finit par céder. Tout le monde meurt. Les plongeurs vont pouvoir le constater.

On pourrait se dire que c’est un film sur la classique opposition entre la morale et la Raison d’Etat.  Et ce serait déjà pas mal.

Mais cette affaire soulève des questions plus profondes.

Il y avait en effet des secrets militaires dans le Kursk, à travers les technologies utilisées, mais selon l’Amiral russe, il n’y avait aucun risque qu’ils soient dévoilés en cas de remorquage aidé par l’occident et ils n’auraient pas forcément appris grand chose aux concernés. Rationnellement, la « raison d’Etat », ne fonctionne pas, par ce biais argumentaire. On n’a pas réellement sacrifié des soldats au nom de la défense de la russie. Ou alors on se l’est laissé croire. Pour certains. Jusqu’à quel niveau de hiérarchie ? Sans doute certains officiers ont-ils sincèrement pensé que ces marins ne sont pas morts pour rien, mais pour la Patrie. Mieux vaut vivre avec cette idée, et on choisit souvent ses idées en fonction de leur intérêt pour survivre, endurer la vie.

Précisons qu’au niveau des valeurs dans lesquelles évoluent les responsables russes, militaires comme politiques (Poutine est issu du KGB), on trouve à la fois la notion de devoir absolu pour la Patrie, mais aussi, de manière complémentaire, à l’égard de ses compatriotes, surtout dans l’armée. La patrie, tout de même, s’incarne, au quotidien, pour les militaires, dans la solidarité de troupe. Le mot de « camarade » avait une signification militaire, pas seulement politique. La cohésion totale, et l’esprit de sacrifice total. Mais aussi le sens du tragique, qui a parfois bon dos.

Qu’est ce qui a poussé Poutine à agir ainsi ? Puisque rationnellement, sauver le Kursk ne faisait pas courir de risques militaires, et que l’honneur militaire commandait de tout faire pour sauver les vaillants soumariniers.

Il y a la question, alors, de l’image de la Russie, et de l’image de l’exécutif soviétique. Poutine est obsédé par l’humiliation subie par les russes avec la défaite de la guerre froide et les suites qui virent les Etats-Unis ne pas tenir compte de l’avis russe, ni au Moyen-Orient, ni en Yougoslavie. Donc il y a d’abord une affaire de simple honneur. Mieux vaut perdre des hommes que s’abaisser à accepter l’aide proposée par les étrangers, manifestant la réalité de la faiblesse technique russe, à ce moment.

Le poids des hommes à sauver est bien faible à côté de cette nécessité d’honneur, à usage interne, surtout. Mais l’on pourrait aussi opposer à ce raisonnement celui-ci : qu’est-ce qu’un Etat qui laisse tomber ses protecteurs les plus courageux et zélés, par simple orgueil, et calcul politique communicationnel fondé sur l’orgueil ? C’est pourquoi, pour neutraliser ce sentiment à la base, l’armée laisse croire à une responsabilité possible de l’OTAN dans l’accident du Koursk, qui aurait pu heurter un sous-marin étranger. La flatterie nationaliste sert à dévitaliser tout esprit de rébellion contre le cynisme du pouvoir, esprit qui restera confiné au cercle des familles et des proches des victimes. Mais à l’honneur sauf de ne pas accepter d’intrusion étrangère, le déshonneur de laisser mourir les siens propose un énorme contrepoids.

Mais tout cela est bien rationnel. Finalement, en termes de rationnalité, le Président aurait pu considérer que le déshonneur du lâchage des soldats était plus coûteux que le déshonneur de se laisser aider par des nations amies (ne serait-ce que dans le message envoyé aux soldats, tenus pour rien). Et il aurait eu raison ! Car que retient-on finalement du Kursk ? Le lâchage, précisément. Une tâche d’infâmie. Poutine, considéré aujourd’hui comme un grand politique, peut-être le plus doué du monde, a sans doute commis une faute politique à ce moment là.

Il nous est donc nécessaire d’aller au delà de la simple interrogation du calcul.

Et si « la raison d’Etat », simplement, s’était imposée comme un fêtiche ? Une logique qui s’impose sans même besoin d’un examen ou d’un calcul. L’étranger n’a rien à faire dans nos affaires militaires, un point c’est tout.  Tout ce qui est militaire est secret et opaque, un point c’est tout.. On s’en sort par nous-mêmes on bien on meurt.  On touche alors peut-être un point où c’est la « Raison » qui devient irrationnelle. Une folie conformiste irrationnelle. Capable de tout glacer. Un délire rationnel. A ce jeu là, la bureaucratie semble aussi douée que la logique de marchandisation des rapports humains.  La vie des hommes du Kursk, n’est peut-être même pas pesée, dans un calcul.  Elle s’efface. Sans grande difficulté. C’est ceci le plus troublant. Je ne suis pas certain que le cynisme soit la seule clé de l’explication du drame. Il y a aussi un esprit, un habitus, un système de dispositions à penser et à réagir, lourdement enracinés dans l’histoire du pays mais aussi dans l’exercice du pouvoir.

Car c’est aussi une affaire de pouvoir. Le pouvoir réduit les humains à des abstractions, nécessairement, il pense en termes de masses, confronte le présent à l’avenir. On pense que c’est sa force. C’est ce qui lui permet de prendre de grandes décisions, comme le débaquement en Normandie, ou pour la russie, la politique de la terre brûlée contre Napoléon ou Hitler.  Mais c’est aussi sa dangerosité permanente. Jusqu’à la déraison d’Etat (même si les russes n’ont pas forcément sur cet évènement le même regard que le nôtre, au regard des informations qu’ils ont reçues, qu’en sais-je ?). C’est aussi une affaire de pouvoir dans la mesure où Poutine assoie son pouvoir. Quel signe envoie t-il alors en interne et en externe ? Qu’il ne reculera devant rien pour protéger les intérêts russes. Sauf que ce n’est pas lui qui le paie, le prix, mais les victimes et les familles. C’est l’aspect sans doute le plus abject de cette affaire. Qu’un politique méprise la vie au nom des intérêts du peuple, même de manière plus que contestable, est une chose, que le motif en soit la communication politique individuelle en est une autre.

C’est pourquoi entre ceux qui voient la liberté comme l’expression de la souveraineté collective, et ceux qui la voient comme la possibilité, toujours, de résister au pouvoir, quand cela est nécessaire, sans méconnaître les avantages des deux positions, la seconde me paraît toujours, plus précieuse.

 

 

 

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Georges Bataille, Les Gilets Jaunes, Et Les Fascismes – La Structure Psychologique Du Fascisme – Georges Bataille

300x300En 1933, Georges Bataille participait à une revue d’ultra gauche, où il fréquentait notamment Simone Weil. Celle-ci se demandait à haute voix comment elle pouvait côtoyer quelqu’un d’aussi différent qu’elle. C’était un débauché, jusqu’au bout, pis que ce que l’on peut imaginer, et un adepte de l’irrationnel, face à une chrétienne morale qui voulait convaincre le monde de se doter d’un fonctionnement raisonnable.  Mais voila, ils détestaient tous deux le capitalisme et travaillèrent ensemble dans cette revue qui comptait dans le milieu de gauche de l’époque : « Critique sociale ».Il y a quelque chose de romanesque à les imaginer ensemble. Ceci étant, ils partageaient, l’un et l’autre, l’anti chrétien et la chrétienne, le goût du sacré et la conscience de son rôle pour l’humanité.

Bataille, bibliothécaire absentéiste, consacrait son temps libre à des activités intellectuelles et politiques, et à la débauche, donc. Il publiait peu. Mais il donna à la revue un long texte sur la « La structure psychologique du fascisme« , très original, et qui reste une référence par sa profondeur. Il est bien difficile à lire, Bataille écrivant singulièrement de surcroît. Ce texte est facile à trouver en ligne dans son intégralité, il compte une vingtaine de pages, un peu plus, il est édité aussi chez « Lignes ».  Il mérite qu’on le relise, même si l’Histoire ne se répète jamais, mais bégaie. Si elle ne se répète jamais, l’être humain lui, démontre certaines constantes. A l’heure des périls, ce texte, que j’ai eu envie de lire en parcourant la biographie de Bataille (dont je parlerai une autre fois, donc), peut être utile.

J’ai lu un certain nombre d’interprétations, psychologiques ou pas, du fascisme, celles de Daniel Guérin, de Wilhem Reich, d’Arendt et d’autres. Ce qui m’intéresse dans ce texte (dans Bataille, c’est encore autre chose, il est passionnant à de multiples égards), c’est qu’il voit dans la démocratie libérale même, et son action d' »homogénéisation« , le fruit pourri qui va engendrer le monstre. Et cela peut, aujourd’hui, nous intéresser au plus haut point.

 

Dialectique de l’hétérogène et de l’homogène

 

Bataille a recours à deux concepts, dont j’ignore, je le concède, la généalogie : l’homogène et l’hétérogène.  Mais dans la manière dont on les utilise, on subodore l’influence de la pensée de Hegel, qui le subjuguait. Même si je ne sais pas si c’était déjà le cas à l’époque.

L’homogène social, c’est disons, ce qu’aujourd’hui nous appelons le monde inséré.  C’est donc la production. La classe ouvrière, en régime capitaliste, a une place particulière dans cet homogène social. Elle relève certes de l’homogène, en tant que force de travail, dans la production. Mais en dehors de la production, elle relève de l’hétérogène.

Car l’hétérogène est tout ce qui est repoussant et repoussé. On le voit avec les Gilets Jaunes. Un Gilet Jaune, sur sa chaîne de production, est une fonction qui ne pose pas souci. Par contre, en dehors, sur un rond-point, il est de ce monde qui dégoûte profondément les dominants, suscitant des réactions de haine qu’on pensait réservées au passé (leur QI, leur violence supposée, leur fascisme congénital, leur ignorance, leur détestation de l’écologie supposée). C’est bien qu’ils ont transgressé des règles importantes et suscité une peur chez ceux qui ont intérêt à ce que le monde tel qu’il va, dure le plus possible (ce qui paraît une chimère, comme l’était la continuité à l’époque de Bataille, mais bon).

 

L’hétérogène, donc, rassemble tout ce qui n’est pas utile au fonctionnement du capitalisme. C’est très varié. Du chômeur au fou, jusqu’à l’érotomane. Les déchets aussi. Et d’ailleurs les gens hétérogènes sont appelés, comme on le sait, des déchets. Mais aussi tout ce qui est irrécupérable par le marché. Bataille ne vivait pas dans une société de consommation, il pensait ainsi que la fête était hétérogène. Aujourd’hui, une fête hétérogène est une rave party improvisée dans un bois sans autorisation, non sponsorisée, et où l’Adjoint au Maire n’a pas pu passer un deal avec les organisateurs pour que son cousin fournisse l’alcool.

 

Le chef, surgi de l’hétérogène pour apporter une nouvelle homogénéité

 

Bataille souligne que le leader fasciste vient de l’hétérogène. Il est considéré comme un sale type par la bourgeoisie, qui veut en faire son jouet. On pourrait en effet longuement parler des CV des nazis : des anciens souteneurs, des paumés, des ratés, dont Hitler lui-même, artiste et architecte avorté, qui a connu la misère (voir la biographie incroyable d’Hitler par Ian Kershaw que j’ai dévorée hypnotiquement, et qui s’arrête sur le profil de nombreux de ses collaborateurs). Mais par un certain nombre de subterfuges, son hétérogénéité va magnétiser, et s’avérer divine. Dans l’extrême droite contemporaine, il en est de même. La difficulté que connaissent ces forces à trouver des cadres quand ils s’emparent de positions est patente. Ce sont des marginaux manipulés par des rentiers.

 

La classe dominante essaie de maintenir l’équilibre et la continuité de la société homogène, qui bien entendu, sur ses marges (l’exclusion dit-on aujourd’hui) côtoie l’hétérogène. Le parlementarisme libéral mène ce travail de régulation, et en même temps l’Etat use de la répression contre l’hétérogène, sous différentes formes. Il faudrait, pour la classe dominante, que cela dure toujours, que chacun accepte son rôle fonctionnel. Mais voila, il y a le risque de rupture de l’homogène.  Une partie de la population qui était tenue dans l’homogène dérive vers l’hétérogène. C’est alors que le fascisme surgit pour s’adresser à elle.

 

Le leader fasciste, qui pourtant vient de l’hétérogène, et n’a que violences pour le fonctionnement de la société homogène pourrie, va entreprendre de re fabriquer de l’homogène, avec d’autres façons que le démocratisme libéral. On connaît les instruments : le charisme, le culte du chef, l’idée de l’unité, qui n’est pas celle d’une société sans classes, mais d’une société d’union des classes sous l’égide du chef, ou encore une geste héroïque aux antipodes du vieux régime croulant que les gens avaient fui pour se rapprocher des hétérogènes.  Le fascisme est inédit dans l’histoire des dominations tyranniques.

« Le pouvoir fasciste est caractérisé en premier lieu par le fait que sa fondation est a la fois religieuse et militaire, sans que des éléments habituellement distincts puissent être séparés les uns des autres : il se présente ainsi dès la base comme une concentration achevée. »

Un point clef est le ciment du peuple « relié », d’une fermeté d’acier, qui n’est possible que par l’opposition violente à l’Autre. La société libérale était conflictuelle mais admettait la différence dans le conflit, et l’hétérogène, stigmatisé. Pour les fascistes, c’est l’Un contre l’Autre. Le fascisme c’est donc nécessairement le racisme, la guerre. Bataille insiste sur l’aspect religieux, souvent négligé, dans l’affaire, et qui nous rapproche des courants totalitaires contemporains : « le chef en tant que tel n’est en fait que l’ émanation d ‘un principe qui n’ est autre que l’ existence glorieuse d’ une patrie portée a la valeur d’une force divine » (ça fonctionne avec l’Etat Islamique).

 

Comment on fabrique des bouchers sans remords

 

Bataille, alors que les plus grandes atrocités nazies ne sont pas encore là, malgré la répression féroce en Allemagne, explique par avance les mécanismes, encore jugés mystérieux aujourd’hui, de la participation des petites gens au pire, activement, de la nuit de cristal au plan d’extermination industrialisé :

D’abord, l’effacement de l’individu, enrôlé dans les défilés et les milices.

« Des êtres humains incorporés dans une armée ne sont que des éléments niés, niés avec une sorte de rage (de sadisme) manifeste dans le ton de chaque commandement, niés dans la parade, par l’uniforme et par la régularité géométrique accomplie des mouvements cadencés. Le chef en tant qu’il est impératif est !’incarnation de cette négation violente. »

Ensuite le rôle du chef, qui endosse tout, supprime pensée et responsabilité.

« Sa nature intime, la nature de sa gloire se constitue dans un acte impératif annulant la populace infâme (qui constitue l’armée) en tant que telle (de la même façon qu’il annule la boucherie en tant que telle). »

Le passage à l’acte, sur mot d’ordre de Mussolini pour les expéditions punitives, ou de Goebbels avec la bénédiction d’Hitler (le pavé dans la vitrine du commerçant juif) est un moment essentiel. Il en est de même dans l’Etat Islamique.

« toute action sociale affirmée prend nécessairement la forme psychologique unifiée de la souveraineté, toute forme inférieure, toute ignominie, étant par définition socialement passive, se transforme en son contraire par le simple fait du passage a 1′ action. Une boucherie, en tant que résultat inerte, est ignoble, mais la valeur hétérogène ignoble ainsi établie, se déplaçant sur 1’action sociale qui 1′ a déterminée, devient noble (action de tuer et noblesse ont été associées par des liens historiques indéfectibles): il suffit que l »action s’affirme effectivement comme telle, assume librement le caractère impératif qui la constitue. Précisément cette opération – le fait d’ assumer en toute liberté le caractère impératif de 1′ action – est le propre du chef« .

Ainsi, un raid d’assassins sur un village yezidi fut comparé par Daesh à une chevauchée des nobles « cavaliers de l’Islam ».

 

La volonté d’homogénéiser est socialement pathogène

 

Ce qui a permis le fascisme donc, c’est le faux consensus démocratique. L’homogénéité de façade, que l’on a essayé vainement de colmater. Lorsque les leaders fascistes ont avancé, il était trop tard. L’homogène n’existait plus.  Ceci ressemble terriblement à notre temps. On nous explique que la violence sociale n’existe pas, il n’existe que de la violence de manifestation ou de fait divers. On nous parle de « nos valeurs », de « la citoyenneté », alors que des masses de gens se détachent en réalité de la société homogène, et… Votent pour l’extrême droite. Sans que l’on en tire quelque conséquence.

 

Bataille, pour sa part, en tire la conclusion suivante : la société doit regarder en face l’hétérogène. En produisant une fausse homogénéité qui s’oppose aux hétérogènes, elle produit de la pathologie politique hautement mortifère. C’est cela, le nietzschéisme de gauche d’un Georges Bataille. Le désordre est préférable à un ordre faussement équitable, qui provoque une folie de l’ordre (le djihadiste ou le néo nazi).

 

L’analyse du fascisme, chez Bataille prend place dans une pensée plus large évidemment. Le capitalisme n’est pas simplement en cause parce qu’il finance les menées fascistes, explication superficielle, mais parce qu’il propose un modèle prétendument homogène, qui ne l’est pas, et montre du doigt les hétérogènes. Il est un monstre froid, qui demande à chacun de trouver sa fonction dans l’espace homogène. Cet espace est clivé. Il y a le possédant, l’ouvrier. Les relations sont marquées, comme l’ont dit d’autres, par la glaciation marchande.Bataille a beaucoup appris de l’anthropologie et a été vivement impressionné par l’économie du don, par les dépenses somptuaires, le potlatch.  Il écrit aussi pour « Critique sociale  » un article sur la notion de dépense, qui restera un concept central dans sa pensée. Or, le bourgeois ne dépense pas, il n’utilise pas sa richesse à faire société, mais à un schéma d’accumulation, de réinvestissement ou de spéculation, puis d’accumulation, luttant absurdement contre la suraccumulation du capital.

C’est donc à une réhabilitation de l’inutile, de l’hétérogène, mais aussi de tout ce qui n’est pas fonctionnel, tout ce qui crée d’autres rapports humains en dehors de la fonctionnalité, que nous appelle Bataille (qui lui-même dépensait son argent dans les bordels et le jeu, sans songer au lendemain, ce que personne n’est tenu d’imiter parce qu’il lit Bataille et le trouve intéressant). Cette réhabilitation de l’inutile contre le fonctionnel est une véritable forme de vie antifasciste. Quand on sort les calicots, superficiellement, entre deux tours électoraux, c’est bien trop tard. C’est déjà joué anthropologiquement. Il est à craindre que Bataille n’ait pas été très écouté, malgré ce que nous savons du fascisme réel.

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Oui oui oui c’est elle la sorcière – « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », Mona Chollet

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En ouvrant l’essai de Mona Chollet, sur « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », j’ai craint de trouver un succédané du Maître livre de Silvia Federici sur l’élimination de la pseudo sorcellerie à l’âge classique, comme pièce maîtresse du déploiement de la rationalité capitaliste naissante. Et bien non, ‘Caliban et la sorcière » de Federici, que je ne saurais trop recommander, est une source importante, d’une grande hauteur intellectuelle, de la journaliste du monde diplomatique, mais Mona Chollet nous convie au présent, à constater les traces de cette époque furieuse, encore présentes dans les représentations et la culture. Elle appelle, au contraire, à oser retourner le stigmate, et à joyeusement assumer les attributs des sorcières. C’est donc une lecture complémentaire, et non un reader’s digest.

Le massacre des dites sorcières; dont l’ampleur fut énorme mais difficile à chiffrer, visa les femmes seules, célibataires, ou ayant dépassé âge de procréer (les cheveux blancs). Les femmes qui ne prenaient pas place dans le nouveau dispositif familial réclamant femme au foyer et homme à la manufacture, sous statut salarial.  Tout se tient dans cette phase d’accumulation primitive du capital. On nous dit que la richesse privée est le fruit du mérite. Historiquement elle est surtout le produit de l’esclavage, de la violence contre les paysans et leurs communs, de l’urbanisation forcée, et de tout ce qui résistait d’une manière ou d’une autre à l’ordre rationnel nouveau, dont la pensée machinique de Descartes est un fleuron. Les femmes furent alors disciplinées avec une violence inouïe, par le pouvoir politique, plus que par l’Eglise. Nous avons tendance, dans une vision progressiste, à voir l’âge classique comme une étape supérieure, humainement, à l’obscurantisme médiéval. La chasse aux sorcières, comme le commerce triangulaire, doivent nous conduire à une vision moins développementaliste, sans nul doute.

Aujourd’hui la pression sociale à l’égard des femmes indépendantes, seules, de celles qui ne veulent pas procréer (les « femmes à chats », tiens donc, quel retour du refoulé), les violences gynécologiques dont on commence à parler, les moqueries à l’encontre des « cougars », ou encore le jeunisme violent qui est imposé à la gent féminine, déclenchant des crises d’angoisse au premier cheveu blanc et  poussant à la chirurgie esthétique à trente cinq ans, est le lointain écho de ces tragédies.

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On a beaucoup reparlé récemment de l’affaire Grégory. Mona Chollet ne la mentionne pas, mais les huit ans d’inculpation de la mère de l’enfant ont correspondu à un véritable procès en sorcellerie, explicite. Notamment de la part du juge Lambert, qui parlait du démon… (paix à son âme).

C’est pourquoi on a vu réapparaître la figure de la sorcière dans le mouvement féministe (en réalité cette figure resurgit depuis quelques décennies), pour se réapproprier cette figure d’insoumission, symbole d’un lien brisé de l’humanité avec la nature, par la technologie. La figure de la sorcière manifeste les noces du féminisme avec la contestation écologique. C’est la logique prométhéenne ultra rationnelle d’un Francis Bacon, dompteur de nature et grand amateur de chasse aux sorcières en même temps, qui est aujourd’hui critiquée, pour ses dégâts immenses. (Au passage, tenez, je crois me souvenir que l’on a prétendu que Bacon et Shakespeare ne faisaient qu’un. Le second, lui, aimait les sorcières).

Pour certaines, et Mme Chollet nous en donne des exemples, la référence à la sorcière va plus loin, jusqu’à des dimensions néo spirituelles, païennes; magiques, néo symbolistes, ou simplement esthétisantes et gloomy. Pourquoi pas, tant que tout cela ne tombe pas dans la dérive sectaire ? En tout cas les confrontations entre sorcières et évangélistes dans les rues américaines doivent valoir le détour.

Mona Chollet est une militante. Elle est sincère, et témoigne d’un esprit libertaire salubre, elle n’est jamais dans la normalisation à son tour, et témoigne fréquemment de positions équilibrées. Mais c’est  néanmoins une militante, et non une chercheuse en sciences sociales. Alors parfois elle verse dans la démonstration univoque, malgré son honnêteté, et une certaine auto dérision, même (sur sa maladresse ou son émotivité), s’emporte dans ses démonstrations, et oublie la colonne débit…

Il me semble qu’elle oublie quelquefois que les discours ont évolué, rééquilibré quelque peu le sort fait aux femmes et aux hommes dans les jugements, même si le patriarcat n’est pas tombé de son socle plusieurs fois millénaire. Elle mésestime par exemple la polysémie d’un mot maudit par les féministes comme « mademoiselle », qui se veut parfois simplement aimable, et non pas paternaliste. Elle sous estime parfois l’immense parcours de libération accompli, ce qui est une tendance militante difficilement contenue. Dramatiser attise et justifie la révolte pour aller plus loin. Le militantisme et la pensée froide ne font pas toujours bon ménage. Mona Chollet a aussi cette fâcheuse tendance à partager le monde entre « nous » les féministes et « eux » les machos ou complices, donnant raison à Carl Schmidt le cynique pour lequel la politique consiste à distinguer les amis des ennemis. Qui ne partage pas son analyse est sous influence patriarcale et porte l’héritage des allumeurs de bûchers. Tu exagères, ma Sœur.

Mais elle ne se cache pas. Finalement, il vaut mieux une militante qui avance drapeau levé qu’un chercheur sinueux qui masque sa subjectivité derrière le paravent d’une science dont il oublie les rigueurs.

Là où je ne la suis pas, c’est quand elle justifie son refus de procréer par des motifs philosophiques, incluant la préoccupation écologique. Des bouches en moins à nourrir. Ce malthusianisme, qu’on retrouve chez les vegans, ne me plaît pas du tout.  Autant organiser un Massada géant de l’humanité et nous laisserons ainsi tranquille la planète.

Plus largement, je ne suis pas trop dupe sur certaines fonctions de l’idéologie. Nous avons tous nos tourments. Ils nous tenaillent. Pour s’en soulager, nous pouvons avoir la tentation de les projeter sur le monde entier. Une tendance qui me paraît terrible chez Kant, avec son universalisation morale. J’ai connu par exemple une féministe qui était plutôt troisième sexe, et avait du souffrir du regard porté sur son identité. Elle avait ainsi transformé la question de l’imposition de genre en croisade, comme si cette question était centrale pour toute l’humanité et qu’il lui fallait incessamment se convaincre du bien fondé de sa propre identité en répétant des généralités idéologiques sur le sujet. Alors que pour beaucoup de gens, ce n’est pas vraiment un souci personnel.  Devenir qui nous sommes ne nécessite pas forcément de hurler dans les ravins du monde entier pour entendre l’écho.  Faire de ses démons intimes une question idéologique universelle ardente, c’est aussi pouvoir éviter un peu de s’adresser à eux en face. C’est compréhensible. Entraîner toute la société à nos basques permet de nous sentir moins seuls avec nos tourments.

Ainsi, ne pas vouloir enfanter est un droit et n’a rien d’immoral, l’idée d’un devoir d’enfanter est absurde, et je suis bien d’accord : la pression pesant sur les femmes à ce sujet, est insupportable. Cependant il est permis aussi de penser qu’un tel choix peut renvoyer à d’autres enjeux personnels, et que l’idéologie peut en constituer le masque, ou la résistance, l’écran. Enfanter, c’est se prolonger, c’est une immense responsabilité qui renvoie à des angoisses et à sa propre enfance. C’est aussi un rapport à son corps qui est engagé. Chacun vit sa vie et la consacre à ses passions propres, mais j’ai du mal à ne pas penser que le divan accueillerait bien des aveux que les proclamations idéologiques voilent de pudeur.

Mona Chollet est un drôle de personnage. Manifestement d’une force de travail terrible, très rigoureuse, passionnée. Son évocation de la littérature qui évoque les exemples de chasse aux sorcières moderne, ou au contraire les modèles d’émancipation possibles, est passionnante et menée tous azimuts. En même temps elle n’hésite pas à l’introspection, au beau milieu de ces références.

Elle peut frôler le dogmatisme ou aller trop vite parfois, mais aussi avouer ses hésitations. Comme sur la question d’un lien essentiel entre les femmes et la nature, qui aurait été perdu avec la répression des « sorcières ». Si cette répression des avorteuses (il fallait repeupler l’Europe décimée par la peste, puis les guerres de religion), des femmes utilisant les savoirs ancestraux de guérison, fut désastreuse, et plaça les femmes pour longtemps à un rang subalterne dans l’ordre sanitaire, ce qui est encore largement le cas (même si nous avons beaucoup de femmes médecins),  Mona Chollet ne veut pas tomber dans l’essentialisme et placer les femmes du côté de la nature, alors que les hommes seraient du côté de la culture. Elle ne se laisse donc pas séduire facilement par l’image enthousiasmante de la femme indomptée qui court avec les loups pendant que l’homme lit des livres. Elle s’interroge, malgré la force de ses convictions féministes. Elle est infiniment sympathique, même si parfois j’ai eu envie de lui dire, « tu charries Monna, la vie des hommes n’est pas non plus ce chemin garni de fleurs« .