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La figure du danseur,contre le moralisme chrétien et son libre-arbitre – KARMAN, court traité sur l’action, la faute, et le geste – Giorgio Agamben

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C’est seulement la conscience de l’origine juridique, politique – et plus tard théologique – du vocabulaire des savoirs de l’Occident qui pourra permettre de libérer la pensée des liens et des signatures qui l’obligent à avancer presque aveuglément dans une unique – et sans doute malheureuse – direction. »

GIorgio Agamben

 

Pour entrer dans le vif du sujet, depuis ma vingtième année exactement, je ne crois pas au libre arbitre, d’un point de vue philosophique, ce qui m’a confirmé que les mots n’étaient pas forcément des choses (ce qui implique qu’on ne laisse pas notre destin au langage, comme le dit la citation ci-dessus d’Agamben). Je crois au déterminisme, au chaos des causes dissimulées derrière la fiction d’un Je souverain, détaché de ce qui le précède toujours, incalculable, le devenir. Il n’y a pas d’acte gratuit comme dans « Les caves du Vatican » de Gide, mais il n’y a pas non plus d’acte réellement « choisi » au sens où ce serait une entité indépendante qui choisirait librement (mais à partir de quoi, bon sang ?). Il suffit à mon sens de se regarder vivre au quotidien pour le reconnaître, à travers nos automatismes. Nos hésitations sont l’expression de conflits entre des causalités, dont celle de la faculté de juger, une cause comme une autre. Ça lutte, ça calcule, ça délibère en nous, entre des flux convergents ou antagonistes. La croyance en un libre arbitre est nécessairement liée à celle d’une âme unique, singulière, d’origine céleste, logée en nous, capable de se détacher des impulsions du corps, de l’inconscient, des instincts, du social…. J’ai une vision plus matérialiste de l’existence, qui précède l’esprit et le tue en mourant (sauf à travers les legs des œuvres et des souvenirs). Mes premières approches de Spinoza ont été très éclairantes à ce sujet, et il me semble que si on doit lire un seul livre de philosophie dans sa vie, c’est son Ethique (illisible pour qui n’aurait pas lu de philosophie avant d’ailleurs). Fut décisif aussi, un essai de Schopenhauer sur le libre arbitre, qui le « fracasse », à sa façon habituelle. Je me souviens surtout d’un moment important, des propos d un professeur de philosophie, qui en lettres sup nous avaient presque tous notés sèchement, car nous étions tombés dans le piège suivant en commentant un texte (de Camus ou de Dostoïevski je ne me souviens pas) qui nous avait, pour la plupart, conduit à conclure que sans l’idée de liberté interne, alors celle de responsabilité s’effaçait, et que la notion de justice humaine s’effondrerait. Que nenni nous explique le Prof, en prenant l’exemple du serpent qui vous mord. Il vous mord en tant que serpent déterminé, saisi dans un schéma de causalité. Ce n’est pas par choix souverain qu’il vous mord mais parce que c’est son rôle de serpent.

Il y a cette blague sur le scorpion qui demande à un buffle de lui faire traverser la rivière. Le buffle renâcle en disant « tu vas me piquer ». Le scorpion explique qu’il est rationnel, et qu’il ne veut pas se noyer lui non plus. Le buffle accepte, et au beau milieu de la traversée, le scorpion le pique. « Pourquoi ? » demande le buffle. « On ne se refait pas » répond le scorpion. Si un serpent ou un scorpion vous menace, nous n’allez pas lui imputer de faute morale, vous n’allez pas lui reprocher son choix, même s’il peut vous dégoûter, mais l’écraser pour vous protéger. Vous ne le laisserez pas vous mordre parce qu’il est déterminé en tant que serpent. La justice peut ainsi être fondée philosophiquement sur la protection de la société, sans avoir besoin de recourir à la fiction du libre arbitre, qu’elle utilise aujourd’hui, en tant qu’institution d’une société libérale où chacun est en responsabilité. On peut ainsi désigner des responsables, sans croire à la responsabilité sur le plan philosophique. Car c’est une nécessité de survie du social. Bien évidemment, cela nous pose une question : devrait-on alors, si notre droit était déterministe, continuer de différencier ceux qui agissent dans le discernement et les autres, renvoyés vers le psychiatrique ? On remarquera que ces derniers sont eux aussi enfermés pour défendre la société. Même si je crois que tout le monde est déterminé, le Sage comme le fol, je crois qu’il est nécessaire de reconnaître que le délire existe, et donc de pratiquer une distinction. De plus, le déterminisme est une philosophie, le libre arbitre est une philosophie. On ne sait pas, finalement, qui a raison (même si je pense que c’est Spinoza, Nietzsche, Freud, Marx, plutôt que Kant).

 

Pardon pour ce long préambule… J’ai vu que Giorgio Agamben, que je connais peu, s’est repenché sur la question de la culpabilité dans« Karman, court traité sur l’action, la faute et le geste », en revenant aux sources du droit romain, et au bouddhisme. C’était pour moi une question réglée, sur laquelle je construisais, mais j’ai eu la curiosité d’aller y voir.

C’est difficile à lire, car j’ai été trop paresseux pour apprendre le latin sérieusement et je n’ai pas appris le grec. Or le livre est truffé de réflexions sur l’étymologie latine et grecque. Mais j’y ai cependant trouvé mon chemin et retrouvé des clairières où mes autres lectures, et l’observation de mon propre comportement, quand j’étais plus jeune, m’avaient mené.

 

Agamben nous dit que ce qui est en cause dans un procès, c’est « la cause », « ce qui cause » le litige. On remarque la polysémie du mot « cause ». « Ce qui est “mis en cause” est par là même appelé à fournir des raisons. ». Donc l’Histoire des idées va notamment chercher cette fameuse cause.

 

Le concept de « faute » « a d’abord le sens général d’imputabilité et indique qu’un fait déterminé doit être ramené à la sphère juridique d’une personne, qui doit en supporter les conséquences. ». Que la faute soit volontaire ou commise par imprudence (« j’ai pas fait essssprès » disent les enfants). Le coupable est fautif. Il n’est pas nécessairement « la cause ».

 

Bien évidemment il faut en venir au Procès de Kafka. On peut l’interpréter de beaucoup de manières, mais l’une d’entre elles, juridico-philosophique, est que devant notre impuissance à isoler la cause, nous sommes toujours fautifs.

 

Néanmoins, dans les textes juridiques les plus anciens du droit romain, la notion de faute n’apparaît pas, il y a lien entre une action, et une conséquence, qui donne lieu à procès.

Ce n’est qu’ensuite que le droit va créer un lien entre action et faute, puis entre faute et nature du Sujet qui la commet. Ainsi naîtra le fautif, qui n’aura pas seulement commis une faute, mais on le sait bien dans notre manière de parler aujourd’hui est un délinquantest un criminel, est un être antisocial. Sa faute le définit en tant que Sujet.

 

Carl Schmidt, ce juriste nazi à l’éducation catholique, tellement lu par les penseurs de la gauche radicale, tel  Mouffe, Laclau (pour sa vision de la politique comme distinction entre amis et ennemis), ou Agamben, affirme que le droit est obligé de considérer un « mal » auquel il s’oppose. Ce mal appartient à un processus interne au criminel, qui s’objective extérieurement. Si une balle tue un homme, ce n’est pas la propriété physique de la balle qui est en cause, mais l’intention de tirer sur l’homme. Sa « mauvaise volonté ». Pour en arriver à Schmidtt, il a fallu des controverses dans la pensée occidentale, que les catholiques ont fini par résoudre.

 

Pourtant le discours religieux lui-même concède sans l’assumer qu’il y a un souci dans cette notion de « faute », quand il utilise la notion de pêché. Pêcher signifie effectuer un « faux-pas », ce qui ne présuppose pas de notion de volonté.

 

Il fut un temps où la part de violence, et même de vengeance, contenue dans la loi était assumée. C’était la Loi du Talion. Cela avait le mérite de la franchise.

 

A travers l’évolution du droit romain, la sanction fut considérée comme une défense contre la virtualité de ne pas respecter la loi. Une défense de la Loi.  La loi précise ce que l’on risque si on se met « hors la loi ». Ainsi la Loi se protége, elle est d’une certaine façon inviolable. La loi se sanctifie. Cela est le produit d’un développement historique

 

Il n’existe pourtant aucun délit qui se définisse indépendamment de la sanction qui le suit. Donc Agamben considère que l’on ne se met pas « hors la loi », puisque la légalité est indissociable de la sanction. « Le droit consiste essentiellement dans la production d’une violence licite, c’est-à-dire dans une justification de la violence. »

 

Dans le droit romain, il y a toutefois l’idée que l’illégalité ne débouche pas nécessairement sur la sanction, mais sur l’ineffectivité de l’acte, sur le plan légal. L’acte n’est pas advenu, il est sans effet. C’était une autre voie pour le droit.

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On en vient au bouddhisme et au « crime ».

Reprenons le fil : le crime est l’action sanctionnée, qui a été imputée. Mais d’où vient ce mot de « crime » ? Benveniste, le linguiste, rapproche « crime » du mot sanskri « Karman », qui signifie « action ». Une bonne action mûrit dans un bon fruit, une mauvaise dans un mauvais fruit.

 

« Selon les bouddhistes, le karman n’est pas l’action extérieure, matérielle, mais l’intention ou la volition qui détermine l’action même. Le fruit, quant à lui, est une conséquence pour ainsi dire automatique, involontaire de l’action consciente, éthiquement indifférente ». Le crime serait ainsi un passage à l’acte, mais la notion de faute n’apparaît pas.

 

C’est la théologie chrétienne qui a trouvé le concept de volonté librepour donner un fondement éthique à la sanction de l’action. Cette notion de volonté n’est pas présente chez les grecs, d’après Jean-Pierre Vernant. L’helléniste « a attiré l’attention sur le fait que le concept moderne de volonté ne présuppose pas seulement une orientation de la personne vers l’action, mais implique une prééminence accordée au « sujet humain posé comme origine et cause productrice de tous les actes qui émanent de lui ». Ce qui explique que les animaux pouvaient être jugés, et même les objets, chez les grecs, qui n’avaient pas recours au concept de volonté.

 

Et ici, cette sublime phrase.

 

« À la prééminence accordée par les modernes à la volonté correspond dans le monde antique un primat de la puissance : l’homme n’est pas responsable de ses actes parce qu’il les a voulus, il en répond parce qu’il a pu les accomplir. »

 

Dans la vision tragique des grecs, la volonté n’a pas sa place.

 

C’est Aristote, polémiquant comme souvent avec ses prédécesseurs Platon et Socrate, pour lesquels on ne peut pas ne pas vouloir le Bien (et il est vrai que même les nazis parlaient du « bien », ils ne célébraient pas « le mal », disaient que leurs atrocités étaient tournées vers le Bien de l’humanité) qui va inaugurer une forme de volonté en parlant de la puissance comme puissance de de pas faire.

 

Pour les théologiens, Aristote est une référence qu’ils ne cesseront d’utiliser, jusqu’à d’ailleurs ce qu’elle se retourne contre eux (Avicenne le premier laïque est avant tout un relecteur d’Aristote).

 

Pour les pères de l’Église, il « s’agit en somme de transformer un être qui peut, comme l’est essentiellement l’homme antique, en un être qui veut, comme le sera le sujet chrétien »

 

Le terme « libre arbitre » (liberum arbitrium) surgit alors. Il est censé traduire les expressions grecques autexousion, « qui a pouvoir sur soi », et to eph’hemin, « ce qui dépend de nous ». Mais ils en détournent le contexte. Les grecs utilisaient ces expressions pour évoquer l’usage de la liberté politique dans la cité.  Les chrétiens vont utiliser la notion de libre arbitre de manière morale, et afin de préciser à quoi l’on doit imputer les actions.

 

Alexandre d’Aphrodise, chrétien, exégète d’Aristote, ferraille contre les stoïciens, contre leur idée de destin. Il leur oppose précisément « ce qui dépend de nous ». Et comme dans cette classe de jeunes étudiants où j’étais, que j’ai évoquée au début de cet article, il en vient à l’idée qu’il faut mauvaises actions à punir sinon les lois s’effondrent. Le destin est opposé à la responsabilité.

 

L’humanité a donc, entre le moment grec et le moment chrétien, évolué du « je peux », au « je veux » qui se mue en « je dois ».

 

Dans d’autres écrits, Agamben a théorisé la notion de « dispositif ». La volonté apparaît ainsi comme un dispositif. Elle permet de fixer la responsabilité des actions humaines. L’Homme est présenté comme quelqu’un qui se prononce face à l’opportunité d’une bonne ou une mauvaise action, se prononce par rapport au juste ou à l’injuste. Sont évacuées du champ de la compréhension des actions humaines, des manifestations telles que «  le désir, l’inclination, la ferveur, le goût, le caprice ». Tout procède de cette fameuse « volonté ».

 

Mais il y a un souci…. « Vouloir » est en soi un verbe vide. On ne peut pas que « vouloir ». On veut toujours quelque chose. La volonté en soi n’existe pas. Tout fonder sur un verbe vide pose tout de même problème.

 

Les chrétiens ont réalisé une séparation entre la puissance et l’acte. Ils ont aussi soumis la puissance à la volonté. La pensée grecque n’était pas morte quand les chrétiens ont commencé à répandre leur théologie. Etles grecs d’alors ne comprenaient pas cette idée de volonté. Pour eux, la notion d’acte gratuit de volonté, coupé d’une nécessité, d’une nature, était inconcevable. Cette coupure est chrétienne. Chez les chrétiens Dieu a voulu. Ce que les païens ne peuvent pas saisir.

 

Il s’ensuit que l’homme, comme on le sait, est lui aussi pourvu par Dieu d’une volonté libre. On en vient à cette absurdité chrétienne : l’homme est « celui qui veut fait l’expérience de pouvoir ne pas vouloir ». L’Homme peut s’opposer à sa puissance, par sa volonté. Cette phrase n’a aucun sens, elle utilise deux fois le verbe pouvoir.

Le pouvoir est donc censé s’annuler par lui-même ?

Kant, ce théologien déguisé, selon Schopenhauer dira : « On doit pouvoir vouloir ».

Ainsi l’occident s’est enfermé dans une compréhension de l’acte comme fruit de cette fameuse volonté hypothétique, et mal définie. Mais… qui a l’avantage politique de bien circonscrire la faute. Les faits divers ne sont alors que des faits divers, ils ne provoquent pas une immense remise en cause du monde qui mène jusqu’à eux. Si le petit Gregory meurt, c’est parce qu’il y a un coupable à localiser, fautif, mais qui s’intéresse à l’affaire voit que c’est toute une anthropologie, toute une région, toute une Histoire, qui conduit au passage à l’acte. Et cela, c’est dangereux, certainement, de le considérer.

 

Nous en arrivons aux finalités. La volonté est bien justifiée par des fins, sinon elle est absurde. Or, chez les épicuriens par exemple la notion de finalité n’est pas nécessaire. Ce qui est né engendre son usage, dans « de la nature » de Lucrèce. Les chrétiens vont encore utiliser Aristote, le finaliste, qui présente le Bien comme fin suprême. Dieu est ainsi le souverain bien et il est la source de toute finalité.

 

Mais il est temps de revenir à Bouddha. Pour sa part, il ne propose pas de lien entre l’action, la volonté, l’imputation à un sujet.  L’action est comme une roue, et « si ceci est, alors cela est ».

Le rapport du Soi avec ses actions n’engage pas moralité ou immoralité, ni ne discerne moyen et fin. On peut le comprendre en se référant à la danse. La fin est l’acte même. Il n’y a pas de résultat à la fin. On peut même dire que dans le geste, il n’y a pas de fin en soi. Il n’y a ni fin ni moyens tournés vers une fin. Il y a peut-être un pur moyen.

On en revient à la puissance grecque :

« la danse est la parfaite exhibition de la pure puissance du corps humain, de même on dirait que, dans le geste, chaque membre, une fois libéré de sa relation fonctionnelle à une fin – organique ou sociale –, peut pour la première fois explorer, sonder, et montrer sans jamais les épuiser toutes les possibilités dont il est capable. »

 

La danse nous donne l’idée d’une conception de l’agir humain où l’on n’impute pas à une volonté une culpabilité.  Les actions sont des gestes, qui échappent à la compréhension par les fins et moyens et donc auquel le jugement ne peut s’appliquer. L’agir humain est ainsi appréhendé dans son mystère propre. Ce qui nous éloigne des simplifications de la morale influencée par des siècles de christianisme.

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La Passion Plutôt Que Le Pouvoir – Lâchez-Tout – Annie Lebrun

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Dès qu’on pense, on devient androgyne »

Annie Lebrun

 

Dès les années soixante dix, Annie Lebrun a senti, avec beaucoup de lucidité, un mauvais vent dans le féminisme. Elle l’a vu se transformer en volonté de pouvoir. En bonne surréaliste elle a écrit un pamphlet violent, « Lâchez tout » réactualisé et augmenté à plusieurs reprises, et qui malgré ce qu’elle appelle elle-même les fluctuations superficielles de la doctrine, qui change de mode, de cycle, n’a pas pris une ride. Car il s’agit toujours de pouvoir. Quand elle écrit que le néo féminisme s’inscrit dans une démarche plus globale tendant à transformer nos relations en contrats, donc en marché, comment ne pas entendre les présupposés de l’obsession du « consentement« , tout ce qui relevant de la passion se voyant désormais banni ?

Personnellement j’ai été très ému devant « La leçon de piano » de Jane Campion, réalisatrice romantique, mais on ne voit plus ce film, c’est qu’il n’est certainement pas dans l’air du temps. Un homme y force la passion. C’est intenable. Le bien, le mal, il faut les séparer de manière nette et s’emparer de leur définition, de la sanction, ensuite. Pour les nécessités du pouvoir.

En observant les néoféministes, Annie Lebrun, méfiante envers tout militantisme de carrière, voyant dans l’art la seule révolte possible en réalité, observe des personnes qui protestent contre le pouvoir (phallique nécessairement), avec un appétit de pouvoir dissimulé. A contrario, Louise Michel, à qui on demandait si les femmes étaient prêtes à gouverner, répondait que « nous ne sommes pas assez sottes pour cela, ce serait faire durer l’autorité« . Il s’agit toujours pour les « isme » de parler au « nom de ». Des femmes, des prostituées. Qui sont brandies, dans le besoin de sordide (une cause totalitaire aime le spectaculaire et le martyre), mais auxquelles on enjoint de dire « maman » aux militantes. Il s’agit de dominer sa part. Le néoféminisme s’est ainsi institutionnalisé avec « rage« , exposant un inconscient qu’elle n’hésite pas à qualifier de totalitaire, d’ailleurs « son esthétique se rapproche de plus en plus de celle du pire réalisme socialiste« .

Sur le très long terme, rien n’a changé, « les mêmes dames patronesses » imposent leur morale au troupeau (« la librairie des femmes« , ironiquement, a son adresse rue des St Pères). Annie Lebrun appelle à « déserter » et à jamais ne chercher à faire le bien pour les autres malgré eux. Elle tombe des nues devant Gisèle Halimi et « le programme commun des femmes« , qui prétend que « la politique sera féministe ou ne sera pas« . Programme qui promettait déjà la censure contre le machisme dans l’Histoire, l’éducation, la littérature. Une entreprise puritaine où ce ne sera plus un vieux juge gâteux qui mettra au pilon le Marquis de Sade, mais une jeune féministe libératrice. Le résultat est le même. On nous promit un grand autodafé, qui progresse aujourd’hui, quand des hommes, à peine accusés, sont censurés, pour avoir envoyé une photo mal polie.

Dans la plus pure tradition surréaliste, Lebrun fracasse les idoles (avec une part sans doute assumée de verve provocatrice, car elle va contre le mouvement général). Nos icônes en prennent pour leur grade. Et d’abord Simone de Beauvoir, la papesse chez qui elle déniche toutes les graines de la récupération du féminisme par les logiques de pouvoir. Annie Lebrun est une poétesse romantique, et ce qu’elle ne supporte pas est le lent travail de dépassionnement que mène le féminisme. Elle cite ainsi Elizabeth Badinter (dont les tendances autoritaires ont depuis franchi des seuils célestes) qui plaide pour que la tendresse et la complicité surpassent le désir et la passion. Le néoféminisme est une entreprise de désexualisation, et d’enfermement de chacun dans sa gangue biologique, tout en prétendant le contraire.  Mais le surréalisme ce n’est pas seulement le goût du conflit et de l’intransigeance, mais cette intuition, rimbaldienne, selon laquelle « je est un autre« , et que donc, comme le dit Lebruin, il ne s’agit pas de renvoyer les femmes au « même » de leur « sororité » imperméable, essentialiste, menacée par ‘les » hommes.

Elle se moque de ce féminisme qui rêve de la parité dans la police et à l’armée et enjoint les femmes,et les hommes de quitter les rives du sensible; L’idéologie vient polluer. « Le langage du corps est parasité par un discours sur le langage du corps« .. Un féminisme qui appelle les juges à la sévérité contre les violeurs, n’a pas assez d’imagination pour alourdir les peines parce que « nous les femmes » sont victimes, mais qui oublient que c’est cette même justice qui condamnait avorteuses et avortées.  Un féminisme qui dans les années 70 demande que la peine de mort ne soit pas prononcée contre Mme Mao, parce que c’est une femme. Oubliant que c’est aussi la pire des massacreuses de la révolution culturelle, et que l’on est contre la peine de mort parce que c’est la peine de mort, et pas en fonction du sexe du promis à la mise à mort !

Elle ose dire alors, que pour vraiment considérer les victimes et les aider à se lever plutôt que les instrumentaliser (comme Virginie Despentes), que l’urgence serait à considérer que le corps n’est pas toujours le corps du délit, n’en déplaise à deux mille ans de christianisme. J’ai moi-même peur d’écrire ceci sur mon blog tellement évoquer une telle hypothèse fait de vous un potentiel mis en examen pour propagation de la culture du viol, dans l’ambiance inquisitoriale actuelle (c’est Mme Lebrun qui parle ! Je le rappelle !).

Le féminisme intellectuel a enfermé les femmes dans une « femelllitude« , où il s’agirait de ne s’exprimer que du « point de vue de la femme« , à l’encontre d’un »discours masculin » qu’il conviendrait de considérer comme l’ennemi. Or Lebrun ne veut pas renoncer à Baudelaire sous prétexte que ses poèmes seraient machistes. Elle refuse d’être plus éloignée de ses amants que des bourgeoises. Elle refuse d’être recluse dans une « guerilla vaginale » éternelle. Le néoféminisme a tout d’un « stalinisme en jupons« , qui a son révisionnisme d’ailleurs, quand il efface de la mémoire des femmes celles qui ont aimé passionnément, comme Julie de Lespinasse, Ninon de Lenclos.Comment ce dispositif de pouvoir pourrait-il évoquer les femmes romantiques, alors que le romantisme consiste justement « à se perdre » ? Stalinisme aussi, dans la fascination pour la libération de la femme, sous le totalitarisme, en chine maoïste (Julia Kristeva), ou encore quand il s’agit d’attaquer la psychanalyse sous le prétexte qu’elle serait machiste en donnant importance au phallique. Le réalisme féministe est un héritier du réaliisme jdanovien ;

 » les pires chromos vont se succéder pour glorifier les souffrances et les splendeurs de la féminité en marche.  Premier tableau : il n’est pas de femme, qui en voyant apparaître la pettie tâche du premier sang menstruel sur le chemin de Damas de sa féminité, n’ait eu la révélation de son ardeur féministe. Deuxiième tableau : inlassablement les plus rougeoyantes évocations du viol, de l’avortement, de l’accouchement, quand ce ne sont pas simplement les rapports sexuels, sont tressés en couronne d’épines, autour de l’identité féminine. et défense d’en sortir« . Le troisième tableau est celui d’un corps et de ses humeurs, spécificité féminine exaltante.

« La chair est décidément bien triste quand il n’y a plus qu’un seul livre à lire ». L’Ecriture dite féminine (mais on pourrait parler des « femmes qui font de la politique autrement ») joue dans ce réalisme stalinien un rôle particuiler, que la femme de lettres Annie Lebrun stigmatise tout particulièrement. Or, le génie féminin, comme celui de Virginia Woolf, justement, se fiche d’être féminin. Il ne parle pas au nom d’un point de vue collectif, ou missionné, ou au nom d’une essence. Sinon son génie n’aurait justement, aucune substance ! Le génie créatif ne peut procéder de l’idée de « la fatalité organique« . Cela n’empêche pas une femme d’être une femme.  Annie Lebrun montre, avec maints exemples, comment l’idéologie néoféministe a enfermé le discours des femmes de lettres dans une « femellitude » corporatiste, indigente. Misère de toute littérature subordonnée à l’engagement. Elle cite par exemple (l’intouchable) Hélène Cixous, écrivant  » La vie fait texte à partir de mon corps, Je suis déjà du texte« . Ecrire, être femme, ça s’aligne. Toujours Cixous, caricaturale : « Ne suffit-il pas que coulent nos eaux de femmes pour que s’écrivent sans calcul nos textes sauvages« . Cette littérature du Même est « incapable  » d’ouvrir des couloirs nouveaux d’imaginaire et de sens, entre les êtres. C’est une mutilation. Virginia Woolf, dans « une chambre à soi » censé être un livre totem du féminisme, indique pourtant qu’il est « néfaste pour celui qui veut écrire de penser à son sexe« . Et là, c’est moi qui parle pour finir, mais si Flaubert avait pensé à son sexe, Madame Bovary ((« c’est moi ! » a t-il dit) ne serait pas de notre culture.

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Déraison d’Etat – Kursk – Thomas Vintenberg

0393341« Kursk » n’est pas un grand film, s’il est réalisé par un très grand metteur en scène, Thomas Vintenberg (personne, qui aurait vu « La chasse« , ne pourrait le nier). Mais c’est sans doute un film nécessaire.

Je résume rapidement le propos. Il s’agit de faits réels. Poutine est au pouvoir depuis peu, nous sommes en l’an 2000, la marine russe réalise des manoeuvres habituelles, destinées à démontrer sa force. En réalité elle est exsangue. Son matériel de secours a été vendu à une société privée américaine pour des visites près du Titanic.

Un des sous-marins affectés aux manoeuvres, le Kursk, connaît vite un accident majeur, une torpille instable explose, puis d’autres.  Une partie de l’équipage parvient à réchapper de justesse à la mort. Une vingtaine sur soixante et onze hommes. Au prix se souffrances terribles, plongés dans l’eau glacée. Leurs camarades sont brûlés ou noyés, près d’eux.

La marine russe parvient, au bout d’un moment, à comprendre qu’il y a eu un grave incident, puis qu’il y a des survivants.  Ils disposent d’un vieil appareil de sauvetage, qui tente plusieurs amarrages et échoue à chaque fois, de justesse. Le chef de la marine du Nord, russe, connaît bien le commodore de la Royal Navy dans le secteur. Ils essaient d’agir ensemble pour hâter une aide extérieure. Le sujet devient public, mondialement. Mais les russes gagnent du temps alors que pour les hommes du Koursk le temps presse. Le mot d’ordre interne à l’armée est « pas d’ingérence extérieure », un point c’est tout. On promène donc les autres pays, les familles, qu’on tient dans l’ignorance. Les soldats ont juré de périr pour la patrie, s’il le fallait, après tout.  Le chef de la marine glisse vers la désobéissance, reserre les liens avec la Royal Navy, qui juste à proximité, pourrait sauver les marins russes aisément.  Il est suspendu. Nous sommes censés vivre après la guerre froide, faut-il le rappeler, et les tensions actuelles entre russie et OTAN ne sont pas encore au niveau d’aujourd’hui, après les crises ukrainienne et syrienne.

Dans le Kursk, on tient autant qu’on peut, on colmate, mais on finit par céder. Tout le monde meurt. Les plongeurs vont pouvoir le constater.

On pourrait se dire que c’est un film sur la classique opposition entre la morale et la Raison d’Etat.  Et ce serait déjà pas mal.

Mais cette affaire soulève des questions plus profondes.

Il y avait en effet des secrets militaires dans le Kursk, à travers les technologies utilisées, mais selon l’Amiral russe, il n’y avait aucun risque qu’ils soient dévoilés en cas de remorquage aidé par l’occident et ils n’auraient pas forcément appris grand chose aux concernés. Rationnellement, la « raison d’Etat », ne fonctionne pas, par ce biais argumentaire. On n’a pas réellement sacrifié des soldats au nom de la défense de la russie. Ou alors on se l’est laissé croire. Pour certains. Jusqu’à quel niveau de hiérarchie ? Sans doute certains officiers ont-ils sincèrement pensé que ces marins ne sont pas morts pour rien, mais pour la Patrie. Mieux vaut vivre avec cette idée, et on choisit souvent ses idées en fonction de leur intérêt pour survivre, endurer la vie.

Précisons qu’au niveau des valeurs dans lesquelles évoluent les responsables russes, militaires comme politiques (Poutine est issu du KGB), on trouve à la fois la notion de devoir absolu pour la Patrie, mais aussi, de manière complémentaire, à l’égard de ses compatriotes, surtout dans l’armée. La patrie, tout de même, s’incarne, au quotidien, pour les militaires, dans la solidarité de troupe. Le mot de « camarade » avait une signification militaire, pas seulement politique. La cohésion totale, et l’esprit de sacrifice total. Mais aussi le sens du tragique, qui a parfois bon dos.

Qu’est ce qui a poussé Poutine à agir ainsi ? Puisque rationnellement, sauver le Kursk ne faisait pas courir de risques militaires, et que l’honneur militaire commandait de tout faire pour sauver les vaillants soumariniers.

Il y a la question, alors, de l’image de la Russie, et de l’image de l’exécutif soviétique. Poutine est obsédé par l’humiliation subie par les russes avec la défaite de la guerre froide et les suites qui virent les Etats-Unis ne pas tenir compte de l’avis russe, ni au Moyen-Orient, ni en Yougoslavie. Donc il y a d’abord une affaire de simple honneur. Mieux vaut perdre des hommes que s’abaisser à accepter l’aide proposée par les étrangers, manifestant la réalité de la faiblesse technique russe, à ce moment.

Le poids des hommes à sauver est bien faible à côté de cette nécessité d’honneur, à usage interne, surtout. Mais l’on pourrait aussi opposer à ce raisonnement celui-ci : qu’est-ce qu’un Etat qui laisse tomber ses protecteurs les plus courageux et zélés, par simple orgueil, et calcul politique communicationnel fondé sur l’orgueil ? C’est pourquoi, pour neutraliser ce sentiment à la base, l’armée laisse croire à une responsabilité possible de l’OTAN dans l’accident du Koursk, qui aurait pu heurter un sous-marin étranger. La flatterie nationaliste sert à dévitaliser tout esprit de rébellion contre le cynisme du pouvoir, esprit qui restera confiné au cercle des familles et des proches des victimes. Mais à l’honneur sauf de ne pas accepter d’intrusion étrangère, le déshonneur de laisser mourir les siens propose un énorme contrepoids.

Mais tout cela est bien rationnel. Finalement, en termes de rationnalité, le Président aurait pu considérer que le déshonneur du lâchage des soldats était plus coûteux que le déshonneur de se laisser aider par des nations amies (ne serait-ce que dans le message envoyé aux soldats, tenus pour rien). Et il aurait eu raison ! Car que retient-on finalement du Kursk ? Le lâchage, précisément. Une tâche d’infâmie. Poutine, considéré aujourd’hui comme un grand politique, peut-être le plus doué du monde, a sans doute commis une faute politique à ce moment là.

Il nous est donc nécessaire d’aller au delà de la simple interrogation du calcul.

Et si « la raison d’Etat », simplement, s’était imposée comme un fêtiche ? Une logique qui s’impose sans même besoin d’un examen ou d’un calcul. L’étranger n’a rien à faire dans nos affaires militaires, un point c’est tout.  Tout ce qui est militaire est secret et opaque, un point c’est tout.. On s’en sort par nous-mêmes on bien on meurt.  On touche alors peut-être un point où c’est la « Raison » qui devient irrationnelle. Une folie conformiste irrationnelle. Capable de tout glacer. Un délire rationnel. A ce jeu là, la bureaucratie semble aussi douée que la logique de marchandisation des rapports humains.  La vie des hommes du Kursk, n’est peut-être même pas pesée, dans un calcul.  Elle s’efface. Sans grande difficulté. C’est ceci le plus troublant. Je ne suis pas certain que le cynisme soit la seule clé de l’explication du drame. Il y a aussi un esprit, un habitus, un système de dispositions à penser et à réagir, lourdement enracinés dans l’histoire du pays mais aussi dans l’exercice du pouvoir.

Car c’est aussi une affaire de pouvoir. Le pouvoir réduit les humains à des abstractions, nécessairement, il pense en termes de masses, confronte le présent à l’avenir. On pense que c’est sa force. C’est ce qui lui permet de prendre de grandes décisions, comme le débaquement en Normandie, ou pour la russie, la politique de la terre brûlée contre Napoléon ou Hitler.  Mais c’est aussi sa dangerosité permanente. Jusqu’à la déraison d’Etat (même si les russes n’ont pas forcément sur cet évènement le même regard que le nôtre, au regard des informations qu’ils ont reçues, qu’en sais-je ?). C’est aussi une affaire de pouvoir dans la mesure où Poutine assoie son pouvoir. Quel signe envoie t-il alors en interne et en externe ? Qu’il ne reculera devant rien pour protéger les intérêts russes. Sauf que ce n’est pas lui qui le paie, le prix, mais les victimes et les familles. C’est l’aspect sans doute le plus abject de cette affaire. Qu’un politique méprise la vie au nom des intérêts du peuple, même de manière plus que contestable, est une chose, que le motif en soit la communication politique individuelle en est une autre.

C’est pourquoi entre ceux qui voient la liberté comme l’expression de la souveraineté collective, et ceux qui la voient comme la possibilité, toujours, de résister au pouvoir, quand cela est nécessaire, sans méconnaître les avantages des deux positions, la seconde me paraît toujours, plus précieuse.

 

 

 

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Georges Bataille, Les Gilets Jaunes, Et Les Fascismes – La Structure Psychologique Du Fascisme – Georges Bataille

300x300En 1933, Georges Bataille participait à une revue d’ultra gauche, où il fréquentait notamment Simone Weil. Celle-ci se demandait à haute voix comment elle pouvait côtoyer quelqu’un d’aussi différent qu’elle. C’était un débauché, jusqu’au bout, pis que ce que l’on peut imaginer, et un adepte de l’irrationnel, face à une chrétienne morale qui voulait convaincre le monde de se doter d’un fonctionnement raisonnable.  Mais voila, ils détestaient tous deux le capitalisme et travaillèrent ensemble dans cette revue qui comptait dans le milieu de gauche de l’époque : « Critique sociale ».Il y a quelque chose de romanesque à les imaginer ensemble. Ceci étant, ils partageaient, l’un et l’autre, l’anti chrétien et la chrétienne, le goût du sacré et la conscience de son rôle pour l’humanité.

Bataille, bibliothécaire absentéiste, consacrait son temps libre à des activités intellectuelles et politiques, et à la débauche, donc. Il publiait peu. Mais il donna à la revue un long texte sur la « La structure psychologique du fascisme« , très original, et qui reste une référence par sa profondeur. Il est bien difficile à lire, Bataille écrivant singulièrement de surcroît. Ce texte est facile à trouver en ligne dans son intégralité, il compte une vingtaine de pages, un peu plus, il est édité aussi chez « Lignes ».  Il mérite qu’on le relise, même si l’Histoire ne se répète jamais, mais bégaie. Si elle ne se répète jamais, l’être humain lui, démontre certaines constantes. A l’heure des périls, ce texte, que j’ai eu envie de lire en parcourant la biographie de Bataille (dont je parlerai une autre fois, donc), peut être utile.

J’ai lu un certain nombre d’interprétations, psychologiques ou pas, du fascisme, celles de Daniel Guérin, de Wilhem Reich, d’Arendt et d’autres. Ce qui m’intéresse dans ce texte (dans Bataille, c’est encore autre chose, il est passionnant à de multiples égards), c’est qu’il voit dans la démocratie libérale même, et son action d' »homogénéisation« , le fruit pourri qui va engendrer le monstre. Et cela peut, aujourd’hui, nous intéresser au plus haut point.

 

Dialectique de l’hétérogène et de l’homogène

 

Bataille a recours à deux concepts, dont j’ignore, je le concède, la généalogie : l’homogène et l’hétérogène.  Mais dans la manière dont on les utilise, on subodore l’influence de la pensée de Hegel, qui le subjuguait. Même si je ne sais pas si c’était déjà le cas à l’époque.

L’homogène social, c’est disons, ce qu’aujourd’hui nous appelons le monde inséré.  C’est donc la production. La classe ouvrière, en régime capitaliste, a une place particulière dans cet homogène social. Elle relève certes de l’homogène, en tant que force de travail, dans la production. Mais en dehors de la production, elle relève de l’hétérogène.

Car l’hétérogène est tout ce qui est repoussant et repoussé. On le voit avec les Gilets Jaunes. Un Gilet Jaune, sur sa chaîne de production, est une fonction qui ne pose pas souci. Par contre, en dehors, sur un rond-point, il est de ce monde qui dégoûte profondément les dominants, suscitant des réactions de haine qu’on pensait réservées au passé (leur QI, leur violence supposée, leur fascisme congénital, leur ignorance, leur détestation de l’écologie supposée). C’est bien qu’ils ont transgressé des règles importantes et suscité une peur chez ceux qui ont intérêt à ce que le monde tel qu’il va, dure le plus possible (ce qui paraît une chimère, comme l’était la continuité à l’époque de Bataille, mais bon).

 

L’hétérogène, donc, rassemble tout ce qui n’est pas utile au fonctionnement du capitalisme. C’est très varié. Du chômeur au fou, jusqu’à l’érotomane. Les déchets aussi. Et d’ailleurs les gens hétérogènes sont appelés, comme on le sait, des déchets. Mais aussi tout ce qui est irrécupérable par le marché. Bataille ne vivait pas dans une société de consommation, il pensait ainsi que la fête était hétérogène. Aujourd’hui, une fête hétérogène est une rave party improvisée dans un bois sans autorisation, non sponsorisée, et où l’Adjoint au Maire n’a pas pu passer un deal avec les organisateurs pour que son cousin fournisse l’alcool.

 

Le chef, surgi de l’hétérogène pour apporter une nouvelle homogénéité

 

Bataille souligne que le leader fasciste vient de l’hétérogène. Il est considéré comme un sale type par la bourgeoisie, qui veut en faire son jouet. On pourrait en effet longuement parler des CV des nazis : des anciens souteneurs, des paumés, des ratés, dont Hitler lui-même, artiste et architecte avorté, qui a connu la misère (voir la biographie incroyable d’Hitler par Ian Kershaw que j’ai dévorée hypnotiquement, et qui s’arrête sur le profil de nombreux de ses collaborateurs). Mais par un certain nombre de subterfuges, son hétérogénéité va magnétiser, et s’avérer divine. Dans l’extrême droite contemporaine, il en est de même. La difficulté que connaissent ces forces à trouver des cadres quand ils s’emparent de positions est patente. Ce sont des marginaux manipulés par des rentiers.

 

La classe dominante essaie de maintenir l’équilibre et la continuité de la société homogène, qui bien entendu, sur ses marges (l’exclusion dit-on aujourd’hui) côtoie l’hétérogène. Le parlementarisme libéral mène ce travail de régulation, et en même temps l’Etat use de la répression contre l’hétérogène, sous différentes formes. Il faudrait, pour la classe dominante, que cela dure toujours, que chacun accepte son rôle fonctionnel. Mais voila, il y a le risque de rupture de l’homogène.  Une partie de la population qui était tenue dans l’homogène dérive vers l’hétérogène. C’est alors que le fascisme surgit pour s’adresser à elle.

 

Le leader fasciste, qui pourtant vient de l’hétérogène, et n’a que violences pour le fonctionnement de la société homogène pourrie, va entreprendre de re fabriquer de l’homogène, avec d’autres façons que le démocratisme libéral. On connaît les instruments : le charisme, le culte du chef, l’idée de l’unité, qui n’est pas celle d’une société sans classes, mais d’une société d’union des classes sous l’égide du chef, ou encore une geste héroïque aux antipodes du vieux régime croulant que les gens avaient fui pour se rapprocher des hétérogènes.  Le fascisme est inédit dans l’histoire des dominations tyranniques.

« Le pouvoir fasciste est caractérisé en premier lieu par le fait que sa fondation est a la fois religieuse et militaire, sans que des éléments habituellement distincts puissent être séparés les uns des autres : il se présente ainsi dès la base comme une concentration achevée. »

Un point clef est le ciment du peuple « relié », d’une fermeté d’acier, qui n’est possible que par l’opposition violente à l’Autre. La société libérale était conflictuelle mais admettait la différence dans le conflit, et l’hétérogène, stigmatisé. Pour les fascistes, c’est l’Un contre l’Autre. Le fascisme c’est donc nécessairement le racisme, la guerre. Bataille insiste sur l’aspect religieux, souvent négligé, dans l’affaire, et qui nous rapproche des courants totalitaires contemporains : « le chef en tant que tel n’est en fait que l’ émanation d ‘un principe qui n’ est autre que l’ existence glorieuse d’ une patrie portée a la valeur d’une force divine » (ça fonctionne avec l’Etat Islamique).

 

Comment on fabrique des bouchers sans remords

 

Bataille, alors que les plus grandes atrocités nazies ne sont pas encore là, malgré la répression féroce en Allemagne, explique par avance les mécanismes, encore jugés mystérieux aujourd’hui, de la participation des petites gens au pire, activement, de la nuit de cristal au plan d’extermination industrialisé :

D’abord, l’effacement de l’individu, enrôlé dans les défilés et les milices.

« Des êtres humains incorporés dans une armée ne sont que des éléments niés, niés avec une sorte de rage (de sadisme) manifeste dans le ton de chaque commandement, niés dans la parade, par l’uniforme et par la régularité géométrique accomplie des mouvements cadencés. Le chef en tant qu’il est impératif est !’incarnation de cette négation violente. »

Ensuite le rôle du chef, qui endosse tout, supprime pensée et responsabilité.

« Sa nature intime, la nature de sa gloire se constitue dans un acte impératif annulant la populace infâme (qui constitue l’armée) en tant que telle (de la même façon qu’il annule la boucherie en tant que telle). »

Le passage à l’acte, sur mot d’ordre de Mussolini pour les expéditions punitives, ou de Goebbels avec la bénédiction d’Hitler (le pavé dans la vitrine du commerçant juif) est un moment essentiel. Il en est de même dans l’Etat Islamique.

« toute action sociale affirmée prend nécessairement la forme psychologique unifiée de la souveraineté, toute forme inférieure, toute ignominie, étant par définition socialement passive, se transforme en son contraire par le simple fait du passage a 1′ action. Une boucherie, en tant que résultat inerte, est ignoble, mais la valeur hétérogène ignoble ainsi établie, se déplaçant sur 1’action sociale qui 1′ a déterminée, devient noble (action de tuer et noblesse ont été associées par des liens historiques indéfectibles): il suffit que l »action s’affirme effectivement comme telle, assume librement le caractère impératif qui la constitue. Précisément cette opération – le fait d’ assumer en toute liberté le caractère impératif de 1′ action – est le propre du chef« .

Ainsi, un raid d’assassins sur un village yezidi fut comparé par Daesh à une chevauchée des nobles « cavaliers de l’Islam ».

 

La volonté d’homogénéiser est socialement pathogène

 

Ce qui a permis le fascisme donc, c’est le faux consensus démocratique. L’homogénéité de façade, que l’on a essayé vainement de colmater. Lorsque les leaders fascistes ont avancé, il était trop tard. L’homogène n’existait plus.  Ceci ressemble terriblement à notre temps. On nous explique que la violence sociale n’existe pas, il n’existe que de la violence de manifestation ou de fait divers. On nous parle de « nos valeurs », de « la citoyenneté », alors que des masses de gens se détachent en réalité de la société homogène, et… Votent pour l’extrême droite. Sans que l’on en tire quelque conséquence.

 

Bataille, pour sa part, en tire la conclusion suivante : la société doit regarder en face l’hétérogène. En produisant une fausse homogénéité qui s’oppose aux hétérogènes, elle produit de la pathologie politique hautement mortifère. C’est cela, le nietzschéisme de gauche d’un Georges Bataille. Le désordre est préférable à un ordre faussement équitable, qui provoque une folie de l’ordre (le djihadiste ou le néo nazi).

 

L’analyse du fascisme, chez Bataille prend place dans une pensée plus large évidemment. Le capitalisme n’est pas simplement en cause parce qu’il finance les menées fascistes, explication superficielle, mais parce qu’il propose un modèle prétendument homogène, qui ne l’est pas, et montre du doigt les hétérogènes. Il est un monstre froid, qui demande à chacun de trouver sa fonction dans l’espace homogène. Cet espace est clivé. Il y a le possédant, l’ouvrier. Les relations sont marquées, comme l’ont dit d’autres, par la glaciation marchande.Bataille a beaucoup appris de l’anthropologie et a été vivement impressionné par l’économie du don, par les dépenses somptuaires, le potlatch.  Il écrit aussi pour « Critique sociale  » un article sur la notion de dépense, qui restera un concept central dans sa pensée. Or, le bourgeois ne dépense pas, il n’utilise pas sa richesse à faire société, mais à un schéma d’accumulation, de réinvestissement ou de spéculation, puis d’accumulation, luttant absurdement contre la suraccumulation du capital.

C’est donc à une réhabilitation de l’inutile, de l’hétérogène, mais aussi de tout ce qui n’est pas fonctionnel, tout ce qui crée d’autres rapports humains en dehors de la fonctionnalité, que nous appelle Bataille (qui lui-même dépensait son argent dans les bordels et le jeu, sans songer au lendemain, ce que personne n’est tenu d’imiter parce qu’il lit Bataille et le trouve intéressant). Cette réhabilitation de l’inutile contre le fonctionnel est une véritable forme de vie antifasciste. Quand on sort les calicots, superficiellement, entre deux tours électoraux, c’est bien trop tard. C’est déjà joué anthropologiquement. Il est à craindre que Bataille n’ait pas été très écouté, malgré ce que nous savons du fascisme réel.

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Oui oui oui c’est elle la sorcière – « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », Mona Chollet

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En ouvrant l’essai de Mona Chollet, sur « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », j’ai craint de trouver un succédané du Maître livre de Silvia Federici sur l’élimination de la pseudo sorcellerie à l’âge classique, comme pièce maîtresse du déploiement de la rationalité capitaliste naissante. Et bien non, ‘Caliban et la sorcière » de Federici, que je ne saurais trop recommander, est une source importante, d’une grande hauteur intellectuelle, de la journaliste du monde diplomatique, mais Mona Chollet nous convie au présent, à constater les traces de cette époque furieuse, encore présentes dans les représentations et la culture. Elle appelle, au contraire, à oser retourner le stigmate, et à joyeusement assumer les attributs des sorcières. C’est donc une lecture complémentaire, et non un reader’s digest.

Le massacre des dites sorcières; dont l’ampleur fut énorme mais difficile à chiffrer, visa les femmes seules, célibataires, ou ayant dépassé âge de procréer (les cheveux blancs). Les femmes qui ne prenaient pas place dans le nouveau dispositif familial réclamant femme au foyer et homme à la manufacture, sous statut salarial.  Tout se tient dans cette phase d’accumulation primitive du capital. On nous dit que la richesse privée est le fruit du mérite. Historiquement elle est surtout le produit de l’esclavage, de la violence contre les paysans et leurs communs, de l’urbanisation forcée, et de tout ce qui résistait d’une manière ou d’une autre à l’ordre rationnel nouveau, dont la pensée machinique de Descartes est un fleuron. Les femmes furent alors disciplinées avec une violence inouïe, par le pouvoir politique, plus que par l’Eglise. Nous avons tendance, dans une vision progressiste, à voir l’âge classique comme une étape supérieure, humainement, à l’obscurantisme médiéval. La chasse aux sorcières, comme le commerce triangulaire, doivent nous conduire à une vision moins développementaliste, sans nul doute.

Aujourd’hui la pression sociale à l’égard des femmes indépendantes, seules, de celles qui ne veulent pas procréer (les « femmes à chats », tiens donc, quel retour du refoulé), les violences gynécologiques dont on commence à parler, les moqueries à l’encontre des « cougars », ou encore le jeunisme violent qui est imposé à la gent féminine, déclenchant des crises d’angoisse au premier cheveu blanc et  poussant à la chirurgie esthétique à trente cinq ans, est le lointain écho de ces tragédies.

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On a beaucoup reparlé récemment de l’affaire Grégory. Mona Chollet ne la mentionne pas, mais les huit ans d’inculpation de la mère de l’enfant ont correspondu à un véritable procès en sorcellerie, explicite. Notamment de la part du juge Lambert, qui parlait du démon… (paix à son âme).

C’est pourquoi on a vu réapparaître la figure de la sorcière dans le mouvement féministe (en réalité cette figure resurgit depuis quelques décennies), pour se réapproprier cette figure d’insoumission, symbole d’un lien brisé de l’humanité avec la nature, par la technologie. La figure de la sorcière manifeste les noces du féminisme avec la contestation écologique. C’est la logique prométhéenne ultra rationnelle d’un Francis Bacon, dompteur de nature et grand amateur de chasse aux sorcières en même temps, qui est aujourd’hui critiquée, pour ses dégâts immenses. (Au passage, tenez, je crois me souvenir que l’on a prétendu que Bacon et Shakespeare ne faisaient qu’un. Le second, lui, aimait les sorcières).

Pour certaines, et Mme Chollet nous en donne des exemples, la référence à la sorcière va plus loin, jusqu’à des dimensions néo spirituelles, païennes; magiques, néo symbolistes, ou simplement esthétisantes et gloomy. Pourquoi pas, tant que tout cela ne tombe pas dans la dérive sectaire ? En tout cas les confrontations entre sorcières et évangélistes dans les rues américaines doivent valoir le détour.

Mona Chollet est une militante. Elle est sincère, et témoigne d’un esprit libertaire salubre, elle n’est jamais dans la normalisation à son tour, et témoigne fréquemment de positions équilibrées. Mais c’est  néanmoins une militante, et non une chercheuse en sciences sociales. Alors parfois elle verse dans la démonstration univoque, malgré son honnêteté, et une certaine auto dérision, même (sur sa maladresse ou son émotivité), s’emporte dans ses démonstrations, et oublie la colonne débit…

Il me semble qu’elle oublie quelquefois que les discours ont évolué, rééquilibré quelque peu le sort fait aux femmes et aux hommes dans les jugements, même si le patriarcat n’est pas tombé de son socle plusieurs fois millénaire. Elle mésestime par exemple la polysémie d’un mot maudit par les féministes comme « mademoiselle », qui se veut parfois simplement aimable, et non pas paternaliste. Elle sous estime parfois l’immense parcours de libération accompli, ce qui est une tendance militante difficilement contenue. Dramatiser attise et justifie la révolte pour aller plus loin. Le militantisme et la pensée froide ne font pas toujours bon ménage. Mona Chollet a aussi cette fâcheuse tendance à partager le monde entre « nous » les féministes et « eux » les machos ou complices, donnant raison à Carl Schmidt le cynique pour lequel la politique consiste à distinguer les amis des ennemis. Qui ne partage pas son analyse est sous influence patriarcale et porte l’héritage des allumeurs de bûchers. Tu exagères, ma Sœur.

Mais elle ne se cache pas. Finalement, il vaut mieux une militante qui avance drapeau levé qu’un chercheur sinueux qui masque sa subjectivité derrière le paravent d’une science dont il oublie les rigueurs.

Là où je ne la suis pas, c’est quand elle justifie son refus de procréer par des motifs philosophiques, incluant la préoccupation écologique. Des bouches en moins à nourrir. Ce malthusianisme, qu’on retrouve chez les vegans, ne me plaît pas du tout.  Autant organiser un Massada géant de l’humanité et nous laisserons ainsi tranquille la planète.

Plus largement, je ne suis pas trop dupe sur certaines fonctions de l’idéologie. Nous avons tous nos tourments. Ils nous tenaillent. Pour s’en soulager, nous pouvons avoir la tentation de les projeter sur le monde entier. Une tendance qui me paraît terrible chez Kant, avec son universalisation morale. J’ai connu par exemple une féministe qui était plutôt troisième sexe, et avait du souffrir du regard porté sur son identité. Elle avait ainsi transformé la question de l’imposition de genre en croisade, comme si cette question était centrale pour toute l’humanité et qu’il lui fallait incessamment se convaincre du bien fondé de sa propre identité en répétant des généralités idéologiques sur le sujet. Alors que pour beaucoup de gens, ce n’est pas vraiment un souci personnel.  Devenir qui nous sommes ne nécessite pas forcément de hurler dans les ravins du monde entier pour entendre l’écho.  Faire de ses démons intimes une question idéologique universelle ardente, c’est aussi pouvoir éviter un peu de s’adresser à eux en face. C’est compréhensible. Entraîner toute la société à nos basques permet de nous sentir moins seuls avec nos tourments.

Ainsi, ne pas vouloir enfanter est un droit et n’a rien d’immoral, l’idée d’un devoir d’enfanter est absurde, et je suis bien d’accord : la pression pesant sur les femmes à ce sujet, est insupportable. Cependant il est permis aussi de penser qu’un tel choix peut renvoyer à d’autres enjeux personnels, et que l’idéologie peut en constituer le masque, ou la résistance, l’écran. Enfanter, c’est se prolonger, c’est une immense responsabilité qui renvoie à des angoisses et à sa propre enfance. C’est aussi un rapport à son corps qui est engagé. Chacun vit sa vie et la consacre à ses passions propres, mais j’ai du mal à ne pas penser que le divan accueillerait bien des aveux que les proclamations idéologiques voilent de pudeur.

Mona Chollet est un drôle de personnage. Manifestement d’une force de travail terrible, très rigoureuse, passionnée. Son évocation de la littérature qui évoque les exemples de chasse aux sorcières moderne, ou au contraire les modèles d’émancipation possibles, est passionnante et menée tous azimuts. En même temps elle n’hésite pas à l’introspection, au beau milieu de ces références.

Elle peut frôler le dogmatisme ou aller trop vite parfois, mais aussi avouer ses hésitations. Comme sur la question d’un lien essentiel entre les femmes et la nature, qui aurait été perdu avec la répression des « sorcières ». Si cette répression des avorteuses (il fallait repeupler l’Europe décimée par la peste, puis les guerres de religion), des femmes utilisant les savoirs ancestraux de guérison, fut désastreuse, et plaça les femmes pour longtemps à un rang subalterne dans l’ordre sanitaire, ce qui est encore largement le cas (même si nous avons beaucoup de femmes médecins),  Mona Chollet ne veut pas tomber dans l’essentialisme et placer les femmes du côté de la nature, alors que les hommes seraient du côté de la culture. Elle ne se laisse donc pas séduire facilement par l’image enthousiasmante de la femme indomptée qui court avec les loups pendant que l’homme lit des livres. Elle s’interroge, malgré la force de ses convictions féministes. Elle est infiniment sympathique, même si parfois j’ai eu envie de lui dire, « tu charries Monna, la vie des hommes n’est pas non plus ce chemin garni de fleurs« .

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Les paradoxes de l’ogre – L’affaire Toukhatchevski- Victor Alexandrov

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De vingt a trente ans deux sentiers de lecture approfondie m’ont beaucoup occupé. Ils sont extrêmement liés. Deux questions majeures me taraudaient.
Comment la grande espérance d’une nouvelle aube humaine – la grande lueur venue de l’Est- a t-elle pu déboucher sur une immense catastrophe, jusqu’à presque annihiler l’idée d’un autre monde possible que celui régulé par l’accumulation capitaliste. Et comment le nazisme, ce sommet de la violence humaine, a été possible.

Puis un peu épuisé par toutes ces horreurs, ce déluge de sang et d’acier, j’ai heureusement débusqué bien d’autres sentiers.
Evidemment ces interrogations continuent, malgré tout, et elles ne cesseront de me pousser à en savoir plus, à consulter de nouveaux points de vue. Je suis tombé chez un bouquiniste sur un poche seventies d’un journaliste russe exilé, Victor Alexandrov, d’une tonalité « patriote russe », sur « L’affaire Toukhatchevski. »

La liquidation du maréchal rouge, dirigeant suprême de l’armée, juste au rang inférieur au Commissaire à la Défense a inauguré une incroyable purge de l’ armée, d’une ampleur telle qu’on se demande comment elle fut tenable sans réaction de type golpiste. A côté de cette entreprise meurtrière hémorragique les purges actuelles d’Erdogan ressemblent a une querelle de récré autour de cartes pokemon. Comment cela a t-il pu être envisagé, et possible ?

Pourquoi Staline a t-il cru bon de saigner ses officiers a un tel point ? C’est difficile de le saisir a la mesure de l’opacité de l’ogre géorgien. C’est un mélange.
 
Il y a un tournant stratégique d’abord. Staline veut passer un accord temporaire avec Hitler et le leader de l’armée rouge incarne nettement le projet de préparation d’une guerre centrale et même préventive contre le fascisme. Staline ressort un moment ce diable de Karl Radek (un personnage incroyable) du placard pour teaser les nazis sur ce qui deviendra le pacte d’acier (avant de le tuer). Et puis Staline, paranoïaque au plus haut point, pervers dans les formes utilisées (il appelle souvent ses victimes pour les rassurer la veille de leur arrestation), sans doute infecté par les fantômes, fonctionne en éliminant tout témoin des ses errements, revirements, faiblesses, erreurs, ignominies innombrables, même si ces témoins sont impuissants.
Comme s’il brisait des miroirs.
La folie de Staline semblait, c’est moi qui le dit, pas Alexandrov qui ne s’intéresse pas trop au tyran, plus à l’intrigue, projeter sur autrui ses propres tourments. En brisant les gens comme des statuettes, des fétiches, il semblait conjurer des souvenirs, des hontes, des petits secrets honteux. Par exemple il fit tuer tous ceux qui furent témoins des saletés de sa politique espagnole, plus préoccupée de chasser les gens de gauche indisciplinés que les fascistes.

 

L’imagination est dangereuse.
Staline a toujours frappé en anticipant sur ses adversaires ou potentiels adversaires. Ce fut le cas contre les oppositions internes et les possibilités d’intervention militaire. Avant même que les possibles adversaires n’imaginent leurs possibilités d’agir, Staline les imaginaient à leur place et les prévenaient par la déportation pour les plus chanceux, la torture mentale, l’assassinat et la persécution de leur famille, pour les autres. Le plus étonnant est que chacun pensait s’en tirer alors que l’on ne manquait pas d’exemple de la méthode stalinienne.
 
Le sort de Toukhatchevski, qui n’a rien vu venir, alors qu’il avait assisté à l’élimination de Trotski, dont il avait proche, est intéressant a maints égards. Le destin du maréchal, issu des corps d’officier tsariste et de l’aristocratie, est témoin de la capacité de ralliement des bolcheviks a leur cause. Lénine a pu incarner l’idée d’une grandeur russe relancée. Encore aujourd’hui, des gens de droite respectent beaucoup la figure de Lénine, qui incarne un renouveau de l’orgueil russe écorné par la fin du tsarisme. On ne verra pas Poutine récuser Lénine, et malheureusement pas non plus Staline. La discipline au final suicidaire du loyal maréchal qui plus jeune vibrait a l’évocation de Bonaparte en dit long non seulement sur l’efficacité du NKVD pour dissuader toute tentation aventuriste de l’armée mais aussi sur l’autorité symbolique et le respect que le Parti avait réussi a inspirer en surmontant la guerre civile, et en assumant le développement industriel du pays à marché forcée. Ce tsunami d’acier avait converti des gens comme le maréchal au communisme, qui était l’autre nom, finalement, du Progrès ou de l’Histoire.

Dans le registre « la fin justifie les moyens » le stalinisme aura tout exploré et plus encore. Mais la liquidation du maréchal, boite de pandore dévastatrice, fut un sommet, et Alexandrov démêle le nœud d’un complot complexe, agrémentant son propos d’un mode de narration romanesque qui empêche de se perdre en route dans les méandres. Le livre n’est pas toujours rigoureusement construit, mais efficace.

Staline a laissé le maréchal continuer a prendre des contacts européens pour une alliance antifasciste. Dans le même temps Radek, décongelé de son bannissement, fort de son expérience d’envoyé du Komintern en Allemagne, était envoyé en discussion avec les allemands, les nazis ayant eux aussi reclassé nombre d’anciens serviteurs de l’Etat weimarien. Et surtout le NKVD utilisait un pathétique général tsariste exilé en France et agent double connu des soviétiques et des SS pour fabriquer des « preuves »… d’un complot du maréchal acheté par les nazis pour renverser le pouvoir a Moscou.

Sans se parler directement, mais se coordonnant spirituellement si l’on peut dire, les sinistres Heydrich le nazi et Iejov le boucher rouge ont coopéré sciemment pour prendre en étau le héros soviétique et le faire exécuter, préparant le terrain aux diplomates pour une entente  contre nature. En réalité entre deux systèmes totalitaires qui se comprenaient tout a fait avant de s’affronter. Mais Hitler avait raison de jubiler. C’est lui qui tirera les marrons du feu, Staline ne saisissant pas la proximité de l’affrontement, et vulnérabilisant son pays en le privant de ses leaders militaires.

Tout cela a été possible pour des raisons peu connues dont  Hans Magnus Ezenberger parle beaucoup dans son livre génial, « hammerstein ou l’intransigeance » et qui tiennent a la complexité des rapports URSS Allemagne. Des liens majeurs ont pu être réactivés ou évoqués avec perversité dans cette période. Déjà Lénine avait passé un célèbre accord avec l’armée allemande pour rentrer en Russie en 17 afin de provoquer la paix, l’Allemagne souhaitant se reconcentrer sur le front ouest. Qui avait servi d’intermédiaire ? Le polonais allemand Radek. Staline l’a garde au frigo pour cela.

Plus largement les fragiles régimes soviétique et de Weimar, isolés sur la scène mondiale, ont coopéré, après que le Komintern, toujours Radek a la manœuvre, eut échoué a déclencher la révolution en Allemagne, obsession de survie politique de Lénine et Trotski qui.ne croyaient pas au concept plus tard inventé par Staline, contre tout bon sens, de révolution dans un seul pays, qui plus est arriéré. Berlin devait devenir impérativement la capitale de la révolution internationale.  La vague révolutionnaire retombée, vers 1923, les soviétiques ont considéré que le mieux était encore de coopérer avec les allemands, pour briser un peu l’isolement soviétique, en attendant que le mouvement communiste allemand reprenne des forces, et prenne le dessus sur le SPD, alors pivot de la politique allemande. L’URSS et Radek jouera un rôle important, agira pour que l’Allemagne soit réintégrée dans le concert mondial et puisse négocier une révision plus douce de Versailles.

Urss soviétique et Allemagne social démocrate (la théorie du « front uni » entre communistes et socialistes est dessinée à ce moment là) ont donc beaucoup coopéré sur la scène diplomatique et conclu des accords militaires très ambitieux. Des généraux allemands ont pu diriger des manœuvres en Russie et Toukhatchevski comme d’autres a effectué des stages en Allemagne. Les traces de cette époque ont servi de matériel brut aux faussaires tchékistes, nourris en amont par les nazis, pour « prouver » la délirante idée de trahison « hitlero trotskyste » du maréchal. Pour faire tuer un général de ce niveau, Staline a du présenter un dossier solide devant le Bureau politique. Même si chacun savait à quoi s’en tenir, il fallait cependant sauver les apparences, respecter certains rituels. C’est le trait étonnant des pires totalitarismes de parfois respecter les formes; sans doute pour permettre à certains des acteurs de mieux dormir la nuit.

Quand après le pacte d’acier certains généraux de la Wehrmacht venaient assister aux défilés sur la place rouge avant de diriger leurs meutes vers Moscou, ils rencontraient de vieux amis. Le choc cataclysmique de 1941 oppose des dirigeants militaires qui se connaissent très bien, d’où la férocité des combats.

Presque inexplicablement, Staline fera preuve, lui le moins candide des hommes, de naïveté envers Hitler. il ne verra pas venir l’invasion. Déjà quand il liquide les chefs et les sous chefs de l’armée il n’écoute pas leurs avertissements mais cela dure, comme si ce grand psychopathe ne voulait pas se résoudre une fois de plus a sa spécialité du zig zag, à qui il donnait, avec sa malhonnêteté intellectuelle foncière, le nom de « dialectique ».

Jusqu’après le déclenchement de l’opération barbarossa il fait exécuter les messagers des alertes. il ne veut même pas voir les troupes allemandes s’amasser vers l’est. Etonnant aveuglement volontaire qui révèle que Staline ne veut pas se donner tort. En exterminant ses officiers il est directement responsable de la catastrophe de la première année de guerre et de dizaines de millions de morts russes qui s’ajoutent a son bilan sanglant.
 
Staline était tout aussi borné et dupe que les munichois occidentaux qui l’avaient convaincu, à force de veulerie, de passer le pacte d’acier. L’armée rouge décimée fut  écrasée par l offensive allemande et pendant un temps Staline reste pétrifié avant de lancer la « grande guerre patriotique » et de nouer les alliances avec anglais et américains. Paradoxalement, c’est l’occasion d une de ces dialectiques dont l’histoire est truffée, le vide permet a de nouveaux visages comme Joukov de prendre leurs responsabilités militaires et de prouver leur valeur comme le firent Toukhatchevski et d’autres en 1917.

 

Je me permets d’en tirer une petite leçon pour le contemporain, heureusement dans un contexte qui n »a rien a voir avec les paroxysmes historiques du XXème siècle, du moins pas en occident pour le moment. On nous explique souvent, par une pédagogie fataliste, que l’on ne peut pas changer quoi que ce soit sous peine de susciter une « fuite des cerveaux ». c’est le discours maître chanteur de la compétitivité. L’idée de bon sens, simplement raisonnable et juste, de plafonner des écarts de salaire, rien ne légitimant que quelqu’un puisse gagner dix mille fois ce qu’un autre producteur gagne, est repoussée à ce motif. Et bien l’Histoire, et ici celle de la Russie dans des conditions extrêmes, nous montre que la vie sociale a horreur du vide et que nul n’est irremplaçable. Si les élites partent elles sont remplacées par de nouvelles, personne n’étant préparé au devenir historique d’avance, chaque époque produisant ses nouvelles taches et ses figures de proue imprévues. Du pire il ressort toujours quelque leçon utile.

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Terrestres du monde entier, unissez-vous – » Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » – Bruno Latour

ob_5b7100_pict0169Dans un petit essai d’intervention, « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique », Bruno Latour, un des penseurs qui me semble les plus cités dans la production d’idées contemporaine, veut attirer l’attention sur l’événement considérable que constitue l’élection de Donald Trump, ou plutôt son premier acte politique décisif, qui aux yeux de Latour est d’une portée immense : la dénonciation de l’engagement des Etats-Unis dans les objectifs de la COP 21. Il s’agit pour l’essayiste d’un « tournant politique « mondial. Ses effets sont encore indiscernables et imprévisibles.

 

La décision de Trump est un aveu décisif, qui a le mérite de la franchise : pour les classes dominantes de la planète, l’objectif n’est plus de diriger un monde commun, mais de s’organiser en anticipant les chocs induits par l’épuisement de la planète. L’idée selon laquelle il n’y a pas de place pour tout le monde est entérinée, et Trump ne juge pas nécessaire, tout à sa démesure, de le cacher. Latour ne cite pas Malthus, mais il me semble que nous assistons là à un retour à une lecture « ultra » de ce théoricien libéral, revivifié pour l’occasion. Alors que tout au long du XXème siècle, la bourgeoisie aura plutôt promis des lendemains qui chantent pour tous.

 

A la fin de la COP 21, l’angoisse a saisi chacun lorsqu’on a constaté que même en respectant les objectifs élevés de la conférence, l’humanité ne pourrait éviter le changement climatique et de lourdes conséquences. La généralisation de l’american way of life est devenue nettement utopique. Ce fut le moment symbolique d’une révision déchirante des perspectives d’avenir, qui devenait de plus en plus nette dans les esprits. Mais pour les classes dominantes, la prise de conscience est antérieure. Ce qui pour Latour constitue une explication du durcissement de la globalisation libérale.

 

Là où Latour exagère un peu à mon sens, c’est quand il lie la naissance de la révolution néolibérale à la prise de conscience du mur climatique vers lequel nous fonçons. Le tournant est pris dans les années 70 avec la fin du système de Bretton woods. Il s’approfondit avec la disparition du bloc soviétique. La recherche d’un compromis entre les classes sociales n’a été finalement que circonstancielle.

 

Par le « négationnisme climatique« , Trump vient donner un sens profond à l’accélération du développement des inégalités, à la dérégulation. Devant l’horizon séparatiste qui devient perceptible, les « élites » ont commencé à s’organiser, à capter tout ce qui est possible, à ramasser la mise sur la table de jeu. L’option d’un monde équilibré qu’ils dirigeraient est abandonnée. Il s’agit d’un choix « post politique« , séparatiste à l’égard des moins puissants, mais aussi des générations futures. Il faut profiter maintenant, tant pis pour les autres, tant pis pour les futurs arrivants. Les classes dominantes se comportent comme le Lord Jim de Conrad au début du roman. Ils quittent le navire.

 

Tout semble évoluer vers un monde qui ressemblerait à l’Elysium de Neil Blomkamp (dystopie cinématographique, pas si dystopique que cela). Dans ce film (Latour ne le cite pas), une petite classe dominante a installé dans l’orbite terrestre une cité de privilégiés, en y concentrant tous les centres de décision mais aussi le monopole des bienfaits technologiques, non partagés. Pendant ce temps, la terre, pourrie par la pollution, est transformée en atelier sous férule policière, où les travailleurs sont retournés à des conditions de vie tout aussi impitoyables que sous la révolution industrielle.

 

Dans une perspective systémiste, cet aveu de la désolidarisation complète de la classe dominante pourrait ne pas être décourageant. En effet, il pourrait accélérer la prise de conscience de la situation dans la population mondiale, à qui l’on dit qu’elle ne compte plus dans les calculs de la petite classe surpuissante qui possède et décide.

 

Un deuxième acte fort de Trump est son positionnement anti immigration radical. C’est encore un symptôme d’alerte, comme la première prise de position.  Il y a un lien très fort entre la situation engagée par la crise climatique et ces enjeux migratoires.

 

Que dit cette crispation violente, qui vise à gagner du temps politiquement, à diviser tous ceux qui n’auront pas les moyens de se protéger de la destruction des territoires ? Elle dit que pour tout le monde, le sol est en train de se dérober.

 

Nous risquons d’être tous « privés de terre« . La question politique se reconfigure donc radicalement, vers la question : comment atterrir et conserver un ancrage ? Ce que vivent les migrants annonce la future condition de tous, et la crispation identitaire, si elle ne répond en aucune façon aux questions posées, est la prescience de cette perte de sol, désormais partagée.

 

Nous sommes en réalité débordés par les deux bouts.  Les questions qui sont posées échappent à la souveraineté limitée du local, le repli n’a aucun sens. Et en même temps la planète est trop grande, trop complexe, pour nous permettre d’agir aisément, depuis là où nous nous trouvons.

 

La question du climat, et par conséquent du refus de la réalité de la crise climatique par les plus puissants, est l’horizon politique de notre temps.

 

Le discours des « modernes » entre donc en crise fatale.Jusqu’à présent, les conflits se formulaient entre anciens et modernes. Les modernes globalisaient, et renvoyaient les tenants du local au conservatisme, au passé.

 

La réaction, comme on le voit avec le Brexit, est la tentation de retour au local. Le problème est que c’est illusoire. Ce local là n’est pas celui qu’on espère.  Ainsi la tension entre le global et le local n’est plus une tension, mais « un gouffre« .

 

L’environnement n’est donc plus le décor de la politique, il est un acteur politique lui-même. Bruno Latour cherche les bonnes métaphores. Il dit par exemple que c’est comme si le décor du théâtre s’était mis à jouer dans la pièce. Déstabilisant.

 

Corollaires : la nature est désormais territoire. La géographie physique et la géographie humaine ne sont plus à distinguer. La notion d’environnement, même, comme réduction à ce qui nous environne, n’est plus pertinente.

 

La grande tâche politique est donc de transformer la réaction vers « le local » considéré comme repli illusoire, en politique du territoire. Ce qui est une intuition qu’on retrouve dans le concept de Zones A Défendre. Nous devons ainsi selon Latour transformer les affects politiques. Le partage du souci du terrestre peut et doit en tout cas constituer le ferment de nouvelles alliances sociales.

 

Le grand clivage sépare ceux qui se créeront des terres artificielles à eux, ils sont très peu, et ceux qui sont terrestres et doivent défendre la pérennité de la vie humaine, indissociable d’un territoire où ils sont en interaction avec d’autres éléments, d’autres êtres vivants que les humains. A l’âge de la question sociale succède l’époque de la question géo sociale.

 

Il y a eu un moment fugace, dans le passé, où un peuple s’est levé en se fondant sur une telle approche géo sociale. C’est le temps d’inauguration révolutionnaire des cahiers de doléances, qui a précédé la prise de la Bastille. Il est temps aussi d’interroger le passé, car une des exigences de la modernisation permanente a été de briser les transmissions. La notion de territoire implique aussi celle de continuité, avec le futur et donc avec le passé.

 

Saurons-nous passer d’un univers mental fondé sur le progrès continu, ou sur son implosion déstabilisante, à un univers dialectique où nous devons à la fois mondialiser notre point de vue tout en le territorialisant, sans opposer artificiellement le local et le global, mais en considérant qu’il s’agit pour nous autres et nous tous de vivre la même époque où la question climatique vient tout changer ?

 

En proclamant, au nom des siens, que peu importe ce que nous deviendrons, Donald Trump va peut-être, qui sait, être à son corps défendant celui qui aura suscité l’électrochoc nécessaire en cette direction.