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La vierge, la putain, le fils (Mamma Roma- Pier Paolo Pasolini)

Mamma_Roma_Anna_MagnaniDans son second film, « Mamma Roma », Pier Paolo Pasolini évoque des sujets qui fâchent. A son époque, en Italie, au tout début des années soixante, c’était évidemment scandaleux, de parler de prostitution ouvertement, de montrer des putes attachantes et chafouines, qui en plus vont à l’Eglise, qui de son côté ne sert à rien.

. Son cinéma, qui s’inscrit dans la forme néo réaliste italienne de ce temps là (la présence de son actrice symbolique, celle de « Rome ville ouverte » de Rossellini, est un signe clair), mais ça ne durera pas. Il laissera vite tomber cette forme de réalisation. Mais déjà, les personnages ne valent pas pour eux-mêmes, ils portent le drame social de tout un peuple et servent une parabole. Pasolini débute à la réalisation, et se laissera aller plus tard à sa propre forme, osant plus de liberté et d’usage du symbolique.

Pasolini traite déjà de sa principale préoccupation : le déracinement brutal de l’Italie rurale, dans la phase de modernisation accélérée post plan Marshall, la digestion de l’exode rural par la grande ville tentaculaire, qui fonctionne en cercles concentriques, en dégrés comparables à l’Enfer de Dante (qu’on lit dans le film, ce qui n’est pas fortuit). Les couches les plus populaires sont accueillies dans des bouts de ville à peine bâties, des immeubles entourées de no man’s land. La laideur, le pas fini, les délaissés, les monceaux de terre qu’on n’a pas pris la peine de dégager. Et aussi, les ruines, de l’antique Italie, mélangées à ce paysage, mais qui ne signifient plus rien. Il n’y a pas de continuité.

Dans les « suburbs » improvisés de la ville, la pauvreté digne de la campagne, sûre de son rôle, devient la misère, l’ennui, la frustration du lumpen proleratiat suburbain. On vivote. On magouille un peu. On est aliénés, surtout, par la proximité de la vraie Rome, où l’on ne va jamais, mais qui nous écarte, comme on s’écarte de cette campagne, encore plus dégradée que nous. La ville a menti, cependant. Le productivisme agricole commence à peine, et chasse les paysans, mais personne ne veut forcément d’eux. La ville a émis des lumières, de loin. L’enchantement de la consommation. Pas accessible.

« Mamma Roma » est une pute joviale. Tout le monde le sait sauf son fils qu’elle a laissé à la campagne jusqu’à la fin de son adolescence. Une fois des économies réalisées, et son souteneur parti, justement, à la campagne, elle va le chercher et tente de l’insérer. Mais il n’a rien pour lui. Il n’a pas d’éducation. Il erre avec les autres gosses du coin, aussi paumés que lui, et se heurte à leur dureté anomique. Que peuvent-ils espérer ? Il n’y a rien à faire, à part errer, harceler les filles vulnérables. Ils s’habillent en fonction de ce qu’ils voudraient être, mais mal, ils volent, minablement, d’autres pauvres. La suburbisation a crée de petits monstres glacés et pervers. Mamma Roma s’inquiète, elle qui était si heureuse de reprendre son fils. Elle travaille maintenant au marché.  Elle use de ses anciennes relations pour sortir son gosse de la grivellerie et de l’oisiveté, et par un véritable « coup de pute », parvient à le faire entrer comme serveur dans un restaurant. Mais quels signes lui envoient la ville ? Il n’a pas envie d’être un larbin. Il a envie de flamber sur une moto. L’expérience ne durera pas. 

Que peut l’Eglise ? Rien. Elle est hypocrite. C’est elle qui dirige l’Italie, à travers la démocratie chrétienne. L’Eglise a laissé tout cela se dérouler, a piloté le proccessus en s’alliant avec la bourgeoisie anti communiste. Les résultats lui retomberont plus tard, dix ans après le film, sur la tête, avec 68.

Mamma Roma va voir le curé, qui lui dit  » de repartir à zéro », « qu’il apprenne un métier ». La fable de l’égalité des chances et du mérite quand tout est fermé. Ca ne se posait pas à la campagne. On était paysan, on s’inscrivait dans les cycles. Maintenant la campagne est le repoussoir, le lieu des « ploucs ». Même le souteneur ne veut pas y rester, et revient, faire du chantâge à Mamma Roma, menaçant de dire la vérité à son fils sur ses sources d’économie. Elle doit retourner sur le trottoir. Dans cette nuit noire où elle la ramène, mais au fond elle n’en mène pas large.

Il y a deux Mamma Roma, la belle, courageuse, aimante Anna Magnagni. Une pute, oui. Et Rome, cette putain froide et inaccessible. L’une est aimante, sincère, dévouée, impuissante. Et on rêve, jeune homme, de la quitter. L’autre est muette, puissante, tout près, mais d’un autre monde.

Le gamin tombe malade. Pendant qu’il a la fièvre, il tente de chaparder, à l’hôpital, il se retouve à l’hôpital de la prison. On ne le prend pas pour un malade, on ne lui demande pas s’il a des antécédents (allégorie des causes sociales de la délinquance, dont on se fiche, on ne se préoccupe que des conséquences. Si tu t’agites on t’enferme et on te maîtrise), on le prend pour un agité, on l’attache. Il meurt, étouffé. Dans une position christique, typiquement pasolinienne. Le christianisme réel, authentique, pour PPP c’est la putain Sainte, Mamma Roma (peut-être la Marie Madeleine de la légende, qui d’ailleurs, met le désordre dans un mariage qui ressemble à la Cène, une Cène hypocrite, au début du film, on a dit Marie Madeleine mise à l’écart des disciples). Et le Christ crucifié pour nos fautes, c’est le petit mec chapardeur. Un petit mec qui d’ailleurs, n’avait pas de père, lui non plus. Scandale. Oui. Procès, comme toujours avec PPP. Mais qui est le vrai chrétien ? Qui a entendu la parole, juste la parole du Christ ? Pasolini, qui ne croit pas à l’au-delà.

 

 

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Crucifixion d’un Gilet Jaune en 1963 – La Ricotta – Pier Paolo Pasolini

téléchargement Orson Welles, dans ce petit film destiné à s’intégrer à un « film à sketchs » campe « il regista », le metteur en scène, hautain, distant, éloigné sur sa chaise,  qui intègre une part de Pasolini autocritique, en se disant marxiste et catholique « archaïque », ce qui correspond finalement à l’identité intellectuelle de PPP. Le maestro ne s’adresse aux acteurs qu’à travers des intermédiaires relais, comme un prince qatari aujourd’hui.  Il est détestable envers un journaliste, qu’il considère comme l’archétype du nouveau fasciste; promoteur d’un langage préfabriqué qui ne dit plus rien de substantiel. PPP a vraiment mis un morceau de lui dans un personnage détestable. Sans indulgence avec lui-même ni avec la faillite des intellectuels, dont il est. Les fautes des fils sont les fautes des pères, dit-il dans les Lettres Luthériennes.

Le metteur en scène mis en scène réalise un film sur la Passion du Christ, ce que fera bientôt Pasolini, mais à partir de tableaux vivants, inspirés d’œuvres de la Renaissance, très maniéristes et sur colorés (on pourrait dire maniérés), alors que le reste du film de PPP est en noir et blanc, avec un caractère donc un peu grotesque (involontairement). Les tableaux vivants s’effondrent, les visages des actrices s’y ennuient, on se trompe de musique avant de tourner, on lance une musique bas de gamme de twist au lieu de la musique sacrée qui va avec.  La même musique sur laquelle l’équipe de tournage s’amuse entre deux scènes, pendant que le metteur en scène, l’intellectuel, médite seul dans son coin, d’un air sévère et grave.

Un des figurants du film est un pauvre bougre affamé, Stracci signifie « haillon » en italien, bref c’est un représentant du lumpen proletariat, de la pauvreté), lui ne pense qu’à survivre et à donner à manger à sa famille. Il use de subterfuges pour toucher des paniers repas sur le tournage. Il doit jouer un des compagnons de crucifixion du Christ, un ladre. Il se déguise en femme de tableau vivant pour avoir un second panier repas, il le cache dans sa grotte comme un cro magnon. Il est une anomalie dans un milieu insouciant qui semble figurer la classe moyenne et la transformation de la classe ouvrière italienne en masse consumériste. Quand le chien de la star du film mange la bouffe cachée par Stracci, c’est un drame. Les autres, insouciants, qui n’ont pas envie de manger les fruits déposés sur les décors (cela me rappelle des anecdotes du tournage des « visiteurs du soir » durant lequel, pendant la scène de banquet châtelain, les participants, affamés, ont mangé le décor, sous l’occupation). L’avidité de Stracci à se nourrir les amuse. C’est un spectacle. Ils lui jettent des pommes.

De trop manger, de trop se gorger de fromage, le figurant va mourir d’excès. Comme quelqu’un d’affamé trop vite nourri. On sait que des gens mal nutris ne doivent surtout pas manger d’un seul coup, ou bien leur organisme explose. On doit augmenter tout doucement les rations, commencer par des nourritures liquides, digestes. Marguerite Duras raconte cela à propos de Robert Antelme revenant de son camp de concentration, dans « La douleur ».

Il me semble qu’on a ici la métaphore d’un peuple italien qui doit, plus vite encore que le français, se transformer durant les dites trente glorieuses, processus révolutionnaire qui ne cessera de stupéfier Pasolini qui en fait le sujet majeur de son oeuvre foisonnante et insaisissable à la synthèse. Un appauvrissement culturel, une pauvreté changée en misère culturelle, une domestication, en échange de l’accès à la télévision et au supermarché. La fameuse métaphore pasolinienne de la disparition soudaine des lucioles dans les campagnes. C’est ce qui arrive sans doute à Stracci. Il réagit comme avant, quand il devait lutter contre la famine, alors qu’il a accès à l’abondance, les autres y sont habitués. Il était pauvre mais digne. En tout cas l’Eglise, considérait la pauvreté comme digne, et l’Eglise dominait le monde intellectuellement. Elle ne faisait pas du pauvre une figure grotesque, malgré son hypocrisie. Pasolini fait aussi de Stracci une personne assez grotesque, comme si on ne pouvait pas y échapper. Il filme ses embardées en accéléré, l’affuble d’une sorte de drap noué en guise de pantalon, et accompagne ses courses contre la disette d’une Traviata mal jouée par une fanfare.

Mais que devient alors le christianisme italien ? Un sujet de philosophie pour le metteur en scène , un esthétisme (les tableaux maniéristes), un kitsch, un formalisme bureaucratique (les catholiques essaieront, à contresens, d’interdire le film, et de faire condamner Pasolini, qui subira des dizaines de procès de ce genre).

Stracci meurt sur la croix. Gavé. Alors qu’on va dresser les croix pour la reconstitution finale de la crucifixion. Pourquoi ? Sans doute pour racheter nos pêchés modernes. Sans doute pour rappeler ce que Jésus disait, à propos des pauvres et des marchands du temple. Mais la mort sur la croix de Stracci fait flop. Sa mort tire juste une remarque ironique au metteur en scène, qui ne peut plus accueillir le tragique autrement. Stracci a du mourir pour qu’on s’intéresse un peu à lui.

Où sont ceux qui pourraient aider Stracci à devenir un sujet révolutionnaire ? Et bien ils dansent le jerk, ou le twist. Entre deux scènes. Ils font « la fête« .  Ils ont troqué leurs utopies contre l’hédonisme de pacotille. Ce petit film date de 1963. Il a tout l’air de nous parler du mois de février 2019 en France. Stracci a un Gilet Jaune.

 

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Rome, une idée en cendres qui fourmille d’hommes – « Les cendres de Gramsci » – Pier Paolo Pasolini

th Ce sont les années 50 et le poète qui n’est pas encore l’immense figure qu’il sera de son vivant vient visiter la tombe de celui qui est mort durant son adolescence. Son passeur privilégié avec cette grande idée communiste à laquelle il donnera une forme si personnelle. Gramsci n’est pas seulement le cofondateur, et rapidement, avant d’être emprisonné par Mussolini, le dirigeant principal du communisme italien, il est le penseur singulier au sein du marxisme qui met en avant le rôle de la « superstructure », et en particulier de la lutte idéologique et culturelle. Profondément italien, mettant en avant les spécificités de son pays dans toute son œuvre, Gramsci résonnait avec toutes les attentes de Pasolini.  Comme Gramsci s’était affirmé comme dirigeant dans les luttes des conseils d’usines de Turin de 1919, Pasolini s’était rapproché des idées communistes en regardant les paysans frioulans affronter les propriétaires.

Et il écrit, alors, Pier Paolo Pasolini, de la poésie, trempée dans la plus ancienne tradition romaine, celle qui émane comme fumerole de ces pierres qui l’entourent dans ce cimetière pour athées et au-delà quand il en sort pour rentrer chez lui. Il parle au fantôme d’Antonio Gramsci, il lui parle, à lui avec qui il partageait sans doute beaucoup mais qui ne se serait sans doute pas imaginé fils aussi turbulent, de son testament, de ce qu’est devenue l’Italie, après la défaite du fascisme qui emprisonna l’aîné, jusqu’à en venir à bout.

Mélancolique, ce que la forme des tercets amplifie, il ne parlera pas de Tombeau de Gramsci mais de cendres, au goût amer.

Ce sont « Les cendres de Gramsci« , et pour la première fois je crois elles sont éditées à part, en France.

D’emblée le thème des cendres et des ruines, de Rome, est là. Car les espoirs portés par la Résistance au fascisme ont été engloutis dans le pacte de Yalta, qui prive l’Italie de tout destin révolutionnaire. La péninsule est à l’ouest de la ligne tracée par Churchill et approuvée par Staline. A moi, à vous.

Il règne ainsi en ce cimetière, celui d’Antonio Gramsci et celui des illusions, « une paix mortelle, et résignée, tout comme nos destins« . Déjà Pasolini, jeune, mais à l’écoute du passé, a compris la naïveté des révolutionnaires.

L’ambivalence est une nature  pour les poètes, c’est pourquoi ils cherchent à faire glisser le sens.

Il y a le profond désespoir : « nous sommes morts, avec toi, en ce jardin« . Mais le peuple, que toute l’œuvre de Pier Paolo célèbre est encore là, on entend au loin le bruit de l’enclume « depuis les ateliers du Testaccio, assoupi« . Et Pasolini, de bifurquer, de quitter la politique, ou plutôt d’être tout un, politique totalement, au delà de toute politique totalement. Pouvant évoquer Gramsci et dans le tercet d’après se laisser aller à l’évocation romantique du soir tombant sur Rome.

Près de cette tombe, tout se mélange, les idées et les sensations. Pasolini se demande pourquoi il est là. Il se méfie  des politiques, qui ont tué son frère. Il connaît son appétence pour le morbide. Mais là, devant la tombe du grand penseur, du grand dirigeant, c’est l’admiration et le sentiment de la dette qui l’emportent. Et c’est à lui, l’admiré, qu’il dit ce qu’il a de plus intime : sa haine mêlée à son amour du monde. Il aime le monde sensuellement, mais ce monde clivé le dégoûte au plus haut point.

Et Gramsci, comme personne, a su en dire les clivages, de ce monde. Pasolini vit dans son époque. Il n’a pas les espoirs et les certitudes de son aîné. Il le confesse, « je vis sans rien vouloir« . Déjà, dès les années cinquante. Le sentiment de la défaite. Ce sentiment de défaite s’amplifiera quand Pasolini verra, bientôt, la consommation venir tout pétrifier.

Mais Pasolini n’est pas Gramsci. Ce n’est pas un lien théorique, ni la « praxis révolutionnaire » qui l’unissent au monde, et en particulier à la classe ouvrière révolutionnaire, mais un sentiment (même si Gramsci insistait sur le lien sentimental qui existait entre les révolutionnaires et les masses, nécessairement). Le peuple, porte la  joie, à son sens. La simplicité et la joie. Oui Pasolini est un intellectuel, de ces intellectuels si prégnants pour faire accoucher l’Histoire selon Gramsci; Mais est-ce un bienfait individuellement ?

« Mais à quoi bon la lumière ? ».

La vraie raison de vivre, pour Paolo, ce n’est pas la politique. Ce n’est pas la politique populaire, c’est une attirance charnelle pour le monde, où prennent place les hommes, du peuple. Et dans sa déclamation il laisse éclater cette passion, comme une preuve de ce qu’il avance

Mais n’est-ce pas honteux, pour un révolutionnaire, de se laisser aller à de tels élans, alors qu’il y a la Cause ?

 » Me demanderas-tu mort décharné/de renoncer à cette passion/désespéré d’être au monde ? »

Pasolini sait qu’il rend compte à Gramsci mais aussi à un autre, à son frère, résistant mort à la fin de la guerre, dans des circonstances troubles (sans doute dans un règlement de comptes entre communistes).

« Est-ce à lui, trop honnête, trop pur, de s’en aller, tête baissée ? ».

Pasolini me rappelle le Baudelaire de « recueillement« , seul, dans la foule (« la multitude vile« , vision aux antipodes de Pasolini), déchiré. Mais alors que Baudelaire était déchiré entre le dégoût et les aspirations artistiques qui lui évitaient le suicide, Pier Paolo l’est entre la ferveur de la fête populaire, des sens, et le sens de l’Histoire, dont il sait pourtant, qu’elle est une Histoire de défaite.

« La vie est bruissement, et ces gens qui

s’y perdent, la perdent sans nul regret,

puisqu’elle emplit leur cœur ; on les voit qui

jouissent, en leur misère, du soir (…)

Mais, moi avec le cœur conscient

de celui qui ne peut vivre que dans l’histoire,

pourrais-je désormais œuvrer de passion pure, puisque je sais que notre histoire est finie« .

Pasolini, lui, bien que « triste et las« , enlisé dans le passé, orphelin de la grande cause, ne reste pas dans sa chambre, à contempler les « défuntes années en robes surannées » comme Baudelaire. Il plonge dans Rome, dans la foule. Il s’en sait séparé, mais il y trouve une fraternité singulière. Celle du partage d’une condition humaine.

 » Pauvre , merveilleuse cité,

tu m’as appris ce que les hommes,

joyeux et cruels, apprennent, enfants,

les petites choses où se découvre

la paisible grandeur de la vie ».

Pasolini n’a pas son pareil pour filtrer la beauté dans la pauvreté. Il s’y est plongé. Il transforme le sous prolétariat urbain en monde mystérieux, épique. Il rend aux pauvres leur gloire. Il n’a pas besoin pour cela de Marx et Gramsci qu’il a lus. Il a son don poétique.

« les lambeaux de papier et la poussière qu’en aveugle le vent entraînait ça et là, les pauvres voix sans résonance, d’humbles femmes venues des monts Sabins, de l’Adriatique, et qui maintenant campaient ici, avec des essaims de gamins durs et amaigris« .

C’est paradoxalement ici, à Rome, exilé de sa campagne du nord italien, que Pasolini est devenu, en même temps qu’il évoluait dans ce peuple urbain, un intellectuel aux convictions fermes, séparé, donc, de ce peuple, dont il ne veut pas se séparer. A qui peut-il le dire, sinon au fantôme de celui qui théorisa la fonction de l’Intellectuel « organique », dédié à la lutte d’une classe, ce que Pasolini veut être. Bien loin de tout « art prolétarien ». C’est à dire dans la sincérité charnelle et non dans la terreur bureaucratique guidant la plume.

Le don du poète c’est de donner sa place au travail humain, au labeur ouvrier, dans la beauté épique du monde, tout comme Homère et Virgile donnaient place aux dieux dans leurs récits terriens.

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Un mysticisme de la chair – « Théorème » – Pier Paolo Pasolini

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Un inconnu, beau jeune homme énigmatique joué par un Terence Tramp à peine reconnaissable pour un spectateur de notre époque, est invité dans une famille italienne bourgeoise des années soixante qui semble s’enfoncer dans le vide de son existence aisée.  Il séduit irrésistiblement un à un chaque membre de la famille, et consomme sexuellement la liaison, avec une facilité déconcertante, une absence totale de scrupule, une certitude absolue, en gardant presque le silence. Puis il s’en va, brutalement, provoquant un cataclysme pour chacun.

 

La mère de famille, magnifique Silvana Mangano, le recherche de jeune homme en jeune homme, qu’elle ramasse sur les routes avant de se donner à eux.

 

La jeune fille, jouée par Anne Wiazemsky, trait d’union entre Pasolini et Godard, tombe en catatonie extrême.

 

Le jeune fils de famille sublime dans la création artistique la plus post moderne. A la limite entre l’exaltation la plus débridée et le cynisme.

 

Le père de famille abandonne son usine, erre nu à la recherche de la clarté qu’il a perdue, ne pouvant plus vivre sa vie après une telle révélation.

 

La domestique, rentre à son village et devient une Sainte, instrument de miracles. Elle vit ce christianisme populaire, celui de la mère de Pasolini, auquel il était attaché.

 

Qui est le jeune détonateur ?

 

On pense que c’est le démon, peut-être. Il n’est pas si bienveillant, car il sème le désordre. Mais le démon ne provoque pas de Sainteté. Alors c’est peut-être Dieu. Ou Jésus. C’est peut-être, aussi, un Dieu vengeur. Pasolini a beaucoup culpabilisé de ses désirs.

 

Mais c’est un autre Jésus que celui du Vatican (partagé entre l’admiration de Pasolini et le dégoût pour son obscénité). C’est celui de Pasolini. Il apporte la grâce mais pas le puritanisme. Au contraire il s’inscrit dans un mysticisme de la chair. La divinité n’élude pas la chair, elle l’utilise. Pasolini ici rejoint toute une tradition artistique, mystique, qui a érotisé le corps de Jésus.

 

Mme Mangano c’est sans doute Pasolini, qui poursuit quelque chose de divin, de jeune homme en jeune homme. Jusqu’à la plage mortelle.

 

 » Théorème » est un film mystique, servi par un cinéaste qui n’est pas un philosophe cinéaste, un essayiste cinéaste, un poète cinéaste, mais bel et bien un cinéaste majeur de son époque. La marque de Pasolini, ici comme ailleurs, c’est la caméra subjective. Qui dit « il y a quelqu’un qui regarde », avant tout. Ce n’est pas le réel, c’est le fantasme d’un artiste que tu regardes. A tel point qu’on a des impressions proches du ressenti des subjectivité des films d’épouvante, quand la caméra semble un individu dangereux qui approche. Un regard obscène, parfois. D’une obscénité datée, mais qui a fait mouche en son temps. Pourtant on voit peu, mais on voit ce qui est interdit. Comme un slip usagé d’homme. Comme le désir sur un visage, suscité par cet objet.

 

Qu’est-ce qu’un « théorème » ? C’est un équilibre. C’est une perfection. La jeune fille jouée par Anne Wiazemsky, prend des mesures du parc, là où le jeune homme s’est allongé. Les proportions parfaites de la scène lui sont restées en tête.

 

Le film est très silencieux, absolument économe de dialogues. Car face à l’infini, on se tait.  » Ce que l’on ne peut dire, on doit le taire« , disait Wittgenstein. Comment y accéder ? Par la chair, on essaie.

 

La présence du jeune homme, et son contact charnel, apportent l’expérience de la grâce. Il n’est plus possible de vivre autrement, dit finalement le film, après avoir rencontré la grâce. Ce peut être Dieu, mais pourquoi pas la beauté ? Ce qui manque à la bourgeoisie italienne c’est peut-être de rencontrer la beauté. Elle a lâché la tradition, la conservation, les vieilles valeurs, elle a découvert le sexe. Mais la grâce ? A t-elle rencontré la grâce ? Du divin elle a tout oublié jusqu’à la grâce.

 

J’ai vu « Théorème » de Pasolini quelques semaines après avoir lu « La mort à Venise » de Thomas Mann, qui dit finalement qu’après avoir vu la beauté on peut mourir. Pasolini lui, dit qu’après avoir vu la beauté, on peut changer de vie radicalement. On peut tout envoyer par dessus bord.

 

 

 

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Le Prophète Mélancolique -« Pasolini » – René De Ceccaty

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C’est un étrange concept éditorial que ces biographies directement éditées en poche par Folio. Trop longues et « up » pour être des moyens de toucher un public très éloigné du sujet, trop courtes pour permettre d’entrer à fond dans des vies qui pourraient vous passionner. Mais ça doit fonctionner, sinon Gallimard n’aurait pas persisté, j’imagine.

 

Pour le fasciné de Pasolini que je suis, la biographie talentueuse de René de Ceccaty, dans ce format de 250 pages, ne pouvait que me laisser un peu frustré. Même si elle est claire, juste, touchante, fort bien écrite. Mais on voudrait plonger, plonger plus encore, après avoir lu le livre en deux jours. Plonger dans les abysses d’un personnage qui devaient les fréquenter bien souvent. Par la pensée et le corps. Il faudra une autre biographie, plus obsessionnelle. Plus exhaustive, à l’anglo-saxonne.

 

« Pasolini » de René de Ceccaty insiste sur le réalisateur de cinéma et sa conception de l’art, sur son apport par exemple en matière de mise en scène, par l’introduction de la subjectivité arbitraire et de l’expression d’une présence filmante (dérivations de la caméra qui témoignent d’un tiers).

 

Il était paradoxalement, bien qu’artiste total et transverse, de ces cinéastes qui pensaient que le cinéma n’est pas un succédané de la littérature. C’est un art qui offre une voie d’accès unique, inédite, vers la vérité. Une vérité à laquelle le mystique (et communiste, malgré l’assassinat de son frère par les communistes) Pasolini croyait, et qu’il voulait approcher en éliminant les médiations autant que possible (d’où l’attirance pour la poésie et la force directe de l’image).

 

Le livre insiste aussi sur ses tourments intimes gravitant autour de la culpabilité sexuelle. Moins sur les aspects de l’engagement politique de Pasolini et sur ses intuitions très précoces sur le capitalisme tardif. C’est peut-être dommage, mais il y a un format. Est-il raisonnable d’imposer aux écrivains des formats ? Je pense que non.

 

J’y ai appris un certain nombre de choses évidemment, même si j’en savais assez pour trouver une erreur dans la biographie (le motif de la rencontre de Pasolini avec l’acteur espagnol qui joue Jésus dans Selon Mathieu n’est pas le bon. De Ceccaty reprend au premier degré le prétexte que l’étudiant espagnol a donné aux autorités franquistes. En réalité il n’était pas en voyage d’études mais en tournée de financement de son syndicat étudiant antifasciste). .

 

Je ne savais pas en particulier l’importance que Pasolini avait eu pour Fellini. Sans Pier Paolo, « la dolce vita » aurait peut-être échoué. Il lui a dénoué le scénario. En lisant cela, je me suis souvenu d’avoir vu « la dolce vita » et d’avoir véritablement découvert Pasolini plus tard. Or, à la lecture des essais de Pasolini on songe inévitablement à l’ennui de la dolce vita, à ses scènes tournées dans des no man’s land. J’avais immédiatement opéré le lien. Mais ce n’est que dans la biographie de René de Ceccaty que j’ai appris qu’il n’était pas hasardeux. Fellini et Pasolini dialogueront durablement à travers leurs oeuvres.

 

Je ne savais pas non plus le rôle de scénariste important qu’il avait eu avant de se lancer dans ses propres films. Je n’avais pas non plus conscience de sa précoce célébrité de poète reconnu, avant que le milieu du cinéma le célèbre largement de son vivant par de très nombreux prix.

 

Pasolini au moins n’a pas eu à souffrir de l’absence de reconnaissance, s’il a eu à pâtir de la haine, de la violence directe, des tracas judiciaires, personnage « clivant » par excellence comme disent les consultants en communication qui éditorialisent dans le Huffington post.

 

Il n’a jamais manqué d’amis ni d’ennemis, ou peu de temps, quand il a du s’exiler de son Frioul adoré pour Rome.

 

Je ne vais pas raconter ici la vie de Pasolini, son mode de vie si particulier, ses liens qui l’étaient tout aussi (l’amitié fusionnelle courte avec Callas, la relation particulière à certaines femmes, l’amant durable, les relations semi tarifées avec les petites frappes, le réseau d’amitiés artistique et intellectuel).

 

La biographie dont il s’agit ici a cette fonction, elle s’y astreint efficacement selon un schéma chronologique. C’est une bonne introduction à la complexité du personnage et à sa richesse, à sa singularité surtout. Il a été tellement prolixe que l’on peut consacrer des décennies à explorer ses oeuvres les plus diverses (il a été peintre, jeune, aussi, ce que je ne savais pas) et pour ma part je n’ai encore fait qu’entamer le chemin.

 

Il ne ressemble pas à grand monde.

On voit certes souvent des intellectuels tenter de concilier un certain avant gardisme et une posture réactionnaire. Mais jamais ils ne parviennent à le réaliser de manière intégrée, radicale, sincère, et poignante, comme Pasolini. Personne n’a triché moins que lui.

 

Un aspect de Pasolini, très contemporain, qui occupe bien des débats aujourd’hui, est le débat qu’il ouvre sur le progrès, dont le rouleau compresseur lui apparaît comme un fascisme de type nouveau, plus terrible que le fascisme politique.

 

Il est tout sauf « progressiste », mais il est marxiste. Il rappelle que le rapport du socialisme à la modernité est tout sauf évident. Il y a dans le socialisme un historicisme , indéniablement. L’idée que le temps va faire son affaire au malheur du monde. Mais le socialisme est aussi une critique totale de la modernité, dont un aspect est de tout soumettre au marché, de dissocier le « social » de l’économique. Ces deux éléments – historicisme et haine du développement capitaliste- cohabitent et créent des contradictions parfois illisibles voire insolubles. A vrai dire ces contradictions ont été au coeur des schismes socialistes les plus spectaculaires, comme la rupture entre bolcheviks et mencheviks.

 

Actuellement les intellectuels et politiques débattent de la possible séparation du mouvement de contestation de l’ordre établi et de « la gauche ». Pour certains (paradoxalement ils se disent très éloignés de Marx alors qu’ils reproduisent les erreurs des marxistes les plus dogmatiques et simplistes), la gauche se résume au « progrès », même. A avancer, à réformer. La gauche ce serait simplement le mouvement. Certes, ce sont des slogans vides. Mais ils prennent appui sur des intuitions puisqu’ils résonnent dans les esprits.

 

Pour d’autres, le progrès est devenu une idée diabolique. Un auteur comme Jean-Claude Michéa par exemple explique que « la gauche » et les aspirations populaires n’ont été convergentes que temporairement et que le socialisme meurt de cette alliance avec les progressistes. Il rappelle que Marx ne s’est jamais dit « de gauche » (en réalité il l’a fait, mais justement quand il était hegelien, pas encore un penseur indépendant).

 

Quoi qu’il en soit, par sa richesse en ce domaine, développée sous toutes les formes, de l’article de presse au film exigeant, l’oeuvre de Pasolini parait aujourd’hui indispensable si l’on veut déconstruire cette idée en crise du « progrès ». Il nous en avait averti il y a longtemps, de cette crise là.

 

On ne peut qu’encourager à découvrir cet homme de paradoxes, ou plus positivement, de dialectiques. Un homme italien, qui ne peut absolument pas se comprendre en dehors du contexte italien, et qui pourtant s’empare des questions les plus prégnantes de la condition de l’homme moderne, à travers sa relecture cinématographique de Médée par exemple, réflexion très utile encore aujourd’hui, sur le heurt entre le « tiers monde » et l’occident, ou sa critique de la société de consommation.  La biographie de René de Ceccaty est un rivage comme un autre vers lui.

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Jésus selon Pier et Matthieu, « L’évangile selon St Matthieu » – Pier Paolo Pasolini

 

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Le film le plus sublime sans doute réalisé à ce jour sur la vie de Jésus a été commis par un communiste, athée, homosexuel.  Au moment de sa sortie, en 1964, l’Eglise, malgré la condamnation passée de Pasolini pour outrage à la religion d’Etat en Italie, l’a concédé, le film recevant des prix catholiques. PPP s’était permis d’aller présenter son projet à l’Eglise pour s’éviter des déconvenues, mais ses choix, on le verra, ne fournissaient aucun argument pour le censurer.

 

Mais que diable est-il allé fouiller dans cette affaire, en mettant en scène l’évangile de Matthieu ?

 

A y regarder de près, le paradoxe s’étiole. On sait, pour ceux qui ont vu « Médée », qui donna son unique rôle au cinéma à la Callas, que PPP était fasciné par la transcendance, par sa disparition, et préoccupé par l’apparition de la modernité et le désenchantement du monde. Dans « Médée » il y a cette scène, je crois introductive, du Centaure qui avertit Jason qu’en accomplissant son destin, en allait chercher la toison d’or, il perdra l’innocence.  Avec ce film sur le Christ, PPP  réalise une œuvre charnelle, âpre, pierreuse dans sa forme, qui évoque inévitablement une religiosité primitive. Celle, justement, de Médée avant sa fuite avec Jason.

 

Le choix de PPP est de se saisir de l’évangile de Matthieu. C’est la version la plus politique, celle qui présente un Jésus qu’on a pu qualifier de révolutionnaire. Il se heurte aux marchands du temple et aux spiritocrates. C’est ce Jésus là qu’il choisit, mais en même temps il n’élude rien, car le choix radical de PPP est d’utiliser avec une fidélité absolue le texte de Matthieu. Il n’y ajoute rien. Il ne modifie rien. Il choisit, au grand dam des communistes italiens, ce qui donnera lieu à une anecdote digne du « ave césar » (qui évoque aussi un film sur le Christ) des frères coen, d’inclure les miracles.  Le PCI a essayé d’influer sur Pasolini en demandant à l’acteur qui joue Jésus, de le persuader d’exclure les miracles. Mais Pasolini est gramsciste. Il tient à la culture populaire, la religion qui l’intéresse n’est pas celle des théologiens mais celle du peuple, de sa famille, et les miracles en font partie. La mère de PPP tient d’ailleurs le rôle de Marie au moment de la crucifixion. Pasolini se voit-il en prophète ? Il aurait des raisons de le penser s’il pouvait revenir et comparer le contenu de ses « écrits corsaires » avec l’état actuel de la civilisation.

 

C’est un Jésus rebelle. Mais qui ne peut exprimer sa rébellion contre les injustices que dans le cadre cosmogonique ou métaphysique qui borne la pensée de son temps. La pensée découlant de la transcendance, et le monothéisme puisque Jésus est pour le peuple « le fils de David », qui cite les écritures sans cesse. La forme du film découle de cette place de Jésus dans le fil de l’Histoire. C’est un cinéma troublant, charnel mais planant. La mise en scène en noir et blanc, magnifique, profite du cadre antique de l’Italie du Sud.  Pasolini utilise surtout des acteurs non professionnels, dont celui qui joue Jésus, on y reviendra. Il filme de près les visages de gens du sud, visages populaires, bouilles burinées.  Paradoxalement PPP fait de cet amateurisme un outil du réalisme. Il ne doit pas leur donner beaucoup de consignes, sinon d’écouter la parole christique et de montrer leur fascination, qui doit être réelle pour pas mal d’entre eux. Les enfants, nombreux, déambulent librement. J’aime beaucoup le personnage du père de Jésus, complètement perdu. Et la rencontre entre Jésus et Satan. Un Satan banal. Qui ressemble à un crétin fasciste de base, avec la gueule qu’un des assassins de Pasolini devait avoir un peu plus vieux. Les spiritocrates ont droit à des chapeaux baroques qui signifient bien leur « truc » de savoir impressionner le quidam.

 

On se croit en Palestine d’antan, et PPP n’a pas besoin des moyens hollywoodiens pour y parvenir. C’est Jésus qui parle, un Jésus esthétiquement inspiré de l’obscurité d’un Greco.   PPP refuse les stylisations des films de chrétiens, mais son Jésus est ambivalent, dans la forme aussi. Le fils de Dieu est fils de l’homme aussi. Drôle de construction qui donnera lieu à des schismes.  Jésus est tiraillé dans cette dualité. Il assume son destin, mais il demande aussi sur la croix : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Après la Cène, il dit sa tristesse de quitter sa communauté de disciples.

 

La mise en scène témoigne de cette ambiguïté. Jésus est un simple parmi les hommes, son charisme est immense. Parfois le jeu de lumière évoque légèrement le mysticisme. C’est le regard de ses disciples qui est ainsi interprété. Le film est entièrement organisé autour de la parole de Jésus, avec peu de dialogues. Une attention soutenue aux visages du peuple, fascinés par le charisme, l’inédit de ce personnage qui leur parle une langue nouvelle. Le film est découpé en tableaux successifs, Pasolini se fiche des transitions. Le réalisme italien est là, mais transcendé. C’est un réalisme nimbé d’irréel. Cet irréel, c’est me semble t-il, le charisme et sa subjectivisation dans l’œil du peuple en ces temps où le monde n’était pas désenchanté.

 

Ce Jésus au milieu du peuple marque par sa dureté. Il est cassant avec ses disciples. Il a un ton âpre, provocateur, particulièrement avec les philistins. Seuls les enfants et Jean Baptiste attirent sa joie. Il fait penser à Che Guevara, ascétique et impitoyable, plaçant la justice au dessus de tout mais disposé à tous les sacrifices, et ce n’est sans doute pas par hasard vu l’époque du tournage et la personnalité de l’acteur amateur qui le joue.

 

J’ai un petit regret sur le sort expéditif qui est réservé à la confrontation avec Pilate, politiquement passionnante.

 

En regardant le film, dans un contexte d’attentats et d’état d’urgence, une pensée m’a saisi la nuque. Jésus comme tout prophète est, pour causer comme les as du marketing, « fédérateur », il « triangule ». Il appelle ainsi à la compassion infinie et en même temps apporte le glaive et la guerre intestine au sein des familles. Cela nous rappelle que les livres « sacrés » se lisent entre les lignes. On y projette un peu ce qu’on veut et c’est leur force. Aussi dans nos débats actuels, quand nous entendons « l’islam », « les musulmans », nous devrions être sceptiques. Qu’est-ce que l’ « islam » ? Je ne sais pas. Le « vrai islam » encore moins. Le « bon islam » c’est celui qui est pacifique sans doute, mais « le vrai », qui est compétent pour le déterminer, vu que c’est un kaléidoscope d’interprétations évolutives ? Il en est de même pour toutes les grandes religions. Seules les sectes peuvent obtenir une unité permettant de les cerner au mieux. La chrétienté c’est l’inquisition et la théologie de la libération. Savonarole et Gaillot. L’islam c’est un soufi et Ben Laden.  Ne prenons pas les mots pour des choses.

 

Pasolini n’entre pas dans ces considérations. Il ne nous donne pas son catholicisme, d’ailleurs il est athée. Il ne nous donne que la prose poétique de Matthieu, et le charisme du Christ de son vivant. Ca me convient. Qu’il eut été vulgaire de nous donner un spectacle troisième république, de la « libre pensée » didactique, démontrant je ne sais quoi sur le personnage !  On est libre de s’émouvoir devant le film, en croyant, ou en incroyant saisi de ce qui peut aussi passer pour métaphores. Un athée peut aussi croire que « la foi soulève des montagnes ».

 

C’est le moment de raconter une charmante anecdote. Celle du choix parlant de l’individu qui incarne Jésus. Un Espagnol de 19 ans, qui ne rejouera jamais dans un film ! Il est à cette époque un syndicaliste étudiant clandestin à Barcelone. Il vient en Italie demander du soutien aux organisations de gauche pour la résistance à Franco et se retrouve au gré de ses orientations face à Pasolini. Il sait de lui qu’il est communiste et homosexuel. Ce jeune homme, qui bien que de gauche a été élevé dans l’Espagne ultra puritaine voit Pasolini se lever, tourner autour de lui, le détailler. Malaise. Puis Pasolini lui promet son soutien, qu’il honorera, et lui demande une « faveur »… Malaise.

 

La faveur c’est de jouer Jésus dans un film. Le jeune qui n’a aucune idée du cinéma, refuse. PPP appelle Elsa Morante à la rescousse. La compagne de Moravia joue un grand rôle dans la fabrication du film dont elle choisit notamment la musique, avec ce thème principal superbe, un lent gospel déchirant. Arrive le producteur du film aussi. Ils viennent à bout des réticences de notre futur Jésus.

 

Sur le plateau, PPP se sert du militant et de sa pureté révolutionnaire. Il lui explique qu’il faut penser aux capitalistes quand il aborde les marchands du temple, à la guardia civil quand il voit les sicaires. C’est efficace, et le film nous confirme qu’un bon militant est un bon comédien. Après des soirées passées avec la crème de l’intelligentsia italienne, le jeune homme accompagne le film dans les festivals où il est célébré. Puis il faut rentrer en Espagne. On monte une légende qui veut qu’il soit allé voir Pasolini pour parler de poésie. Il explique à la police espagnole que le film est adoubé par l’Eglise. Mais Pasolini est Pasolini, c’est-à-dire le diable par excellence. Notre Jésus se voit retirer son passeport et envoyé à l’armée. Mais il aura une belle vie, et restera lié à Elsa Morante.

 

La réussite d’un film tient aussi à ce type de hasard, à l’instinct fabuleux des artistes. Pasolini ne manquait pas d’audace. Il avait obtenu la liberté de ce type de choix. C’est ce qui nous vaut la magie particulière de cette incarnation du Christ. Dans un film qui peut rassembler dans une émotion semblable croyants et non croyants. Ce qui n’est pas la moindre des prouesses du génie pasolinien.

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S’en aller en Italie – « La longue route de sable », Pier Paolo Pasolini

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Pasolini était un prophète, intellectuellement. Il a saisi très vite toutes les implications de l’apparition d’un capitalisme de consommation, en avance sur son temps, et a subi toute la violence de cette conscience là, presque incommunicable. Cette violence d’être seul, avec sa lucidité et de tenir la hampe contre le vent contraire. Il voit « la porcherie », titre d’une de ces pièces, se déployer sur la planète et exige tout de suite ce que l’on est encore incapable de clarifier aujourd’hui : une révolution culturelle d’abord. Prendre son téléviseur et le balancer par la fenêtre, c’est pour Pasolini l’urgence politique.

Mais c’était aussi une intelligence sensible. Un poète. Un réalisateur. Une âme infiniment photosensible. Il était vraiment doué d’une prescience incontestable, troublante même, quand il termine son voyage à Ostie, là où il sera tué en 1975, bouclant la boucle puisque c’est la plage de son enfance, et qu’il note que le ciel est « bleu comme la mort« .

En 1959, il prend sa petite voiture, et il s’embarque pour une tournée solitaire, aux étapes instinctives, à grande vitesse, des rivages italiens. Il part de Vintimille pour remonter jusqu’à la frontière autrichienne. Cela lui prendra l’été. Avec « La longue route de sable », il livre ses impressions griffonnées dans un journal de voyage, axées sur la description rapide, incisive, de ce qu’il voit et entend, en homme pressé qui veut voir toute la côte, au rythme effréné de son époque et parce qu’un été ne dure qu’un été.

Il ne conceptualise que rarement. Il se contente de décrire, de rapporter, et de qualifier ses sensations esthétiques et ses émotions. Prosaïquement, en une écriture au rythme rapide de son odyssée, mais libre d’intégrer des escales, des gros plans, des travellings littéraires. Sa prose est ici celle d’un cinéaste aussi, avec une prédominance du visuel, et une organisation typique du propos par succession de plans.

Pasolini s’inflige cette solitude, qui ne l’est pas, puisqu’il passe son temps à parler à tout le monde, et à rencontrer, en se rendant dans les hôtels des artistes qu’il connait, par amour de l’Italie. Il ne cessera de parler d’Italie, dans son œuvre. C’est un furieux amant de son pays. Et son évolution le rendra terriblement colérique. Et pourtant… Il n’avait pas vu le pire, à venir. ici sa passion italienne rejaillit pleinement, notamment dans cette passion de voir, d’entendre, de s’emplir d’Italie.

C’est un tout petit livre, mais le talent spontané de Pasolini mériterait qu’on le cite ici in extenso, tellement il est capable de transmettre ses sensations, le sens de ces images fugaces qu’il récolte , et l’immense effet que sa seule présence dans ce monde lui procure, souvent pour le bonheur d’ailleurs.

Ce n’est pas encore l’ère du tourisme de masse internationalisé. On n’en voit que les prémisses, et cela l’inquiète. C’est plutôt le moment où les sites balnéaires drainent une population locale qui fête le soleil et un public régional. Pasolini aime le peuple. Il se sent bien auprès de lui. Il en déteste nombre d’aspects, en tant qu’intellectuel raffiné, et le dit avec sincérité. Justement parce qu’il n’est pas mal à l’aise, distant. Un gros type vulgaire est un gros type vulgaire dans ces lignes. Pas d’euphémisme parce que pas besoin de singer quelque position que ce soit.

Ce que Pasolini exècre, c’est la bourgeoisie, il la perçoit dès qu’elle pointe le bout de son nez, dans sa capacité à transformer les villes quand elle s’installe.  A cette époque Pasolini peut encore ressentir profondément une Italie archaïque, avec ses dialectes, ses liens encore perceptibles avec l’antiquité, et il aime cette « continuité ». Il aime ressentir, en marxiste original qu’il est, les œuvres des hommes dans la nature, le contact entre le civil, le travail de l’homme, et la nature. Il se laisse porter et il n’aime pas forcément ce qu’il avait prévu d’aimer. Il est honnête et sait que parfois son rapport aux régions traversées est médiatisé par le passé. Il voit alors les changements, l’industrialisation du tourisme et commence à ressentir un malaise.

Pasolini est apte au bonheur et va à sa recherche, se laissant guider par le désir. Lui si critique, si virulent. Il l’est, indéniablement, heureux, et on est heureux pour lui. Trouver un petit village où il tombe sur un portail baroque et un jardin néo classique peut le remplir de bonheur. La contrepartie est qu’une simple impression peut aussi le conduire à se sentir mort pendant plusieurs jours. C’est cela un génie sensible.Une intelligence complète, aussi bien conceptuelle qu’émotionnelle.

Mais ce qu’il aime par dessus tout c’est la jeunesse populaire, et la nuit. Les deux ensemble si possible. Et avec de jeunes garçons canailles pour lesquels on le sait, sa prédilection est intense. Il ne s’en cache nullement. Il aime leur rapport direct à l’existence. Leur absence de circonvolutions. Leur vitalité.

J’ai lu « la longue route de sable » volontairement; d’un seul trait, dans un avion au dessus de la méditerranée, la nuit. Essayant de magnifier ce voyage inconfortable et un peu long pour moi qui n’ai aucune patience dans les déplacements. La littérature est un onguent parfumé, parfois. Elle peut changer le sens d’une expérience et la colorer, durablement, dans le souvenir que l’on en aura. J’ai sans doute tenté cela. La petite italienne de Pier Paolo fonçait dans la nuit comme mon avion, et je me sentais encore plus proche de lui, moi-même touriste. Un livre c’est cela aussi, un stimulateur de vie. Une sauce épicée devenue indispensable aux lecteurs.