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Le Prophète Mélancolique -« Pasolini » – René De Ceccaty

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C’est un étrange concept éditorial que ces biographies directement éditées en poche par Folio. Trop longues et « up » pour être des moyens de toucher un public très éloigné du sujet, trop courtes pour permettre d’entrer à fond dans des vies qui pourraient vous passionner. Mais ça doit fonctionner, sinon Gallimard n’aurait pas persisté, j’imagine.

 

Pour le fasciné de Pasolini que je suis, la biographie talentueuse de René de Ceccaty, dans ce format de 250 pages, ne pouvait que me laisser un peu frustré. Même si elle est claire, juste, touchante, fort bien écrite. Mais on voudrait plonger, plonger plus encore, après avoir lu le livre en deux jours. Plonger dans les abysses d’un personnage qui devaient les fréquenter bien souvent. Par la pensée et le corps. Il faudra une autre biographie, plus obsessionnelle. Plus exhaustive, à l’anglo-saxonne.

 

« Pasolini » de René de Ceccaty insiste sur le réalisateur de cinéma et sa conception de l’art, sur son apport par exemple en matière de mise en scène, par l’introduction de la subjectivité arbitraire et de l’expression d’une présence filmante (dérivations de la caméra qui témoignent d’un tiers).

 

Il était paradoxalement, bien qu’artiste total et transverse, de ces cinéastes qui pensaient que le cinéma n’est pas un succédané de la littérature. C’est un art qui offre une voie d’accès unique, inédite, vers la vérité. Une vérité à laquelle le mystique (et communiste, malgré l’assassinat de son frère par les communistes) Pasolini croyait, et qu’il voulait approcher en éliminant les médiations autant que possible (d’où l’attirance pour la poésie et la force directe de l’image).

 

Le livre insiste aussi sur ses tourments intimes gravitant autour de la culpabilité sexuelle. Moins sur les aspects de l’engagement politique de Pasolini et sur ses intuitions très précoces sur le capitalisme tardif. C’est peut-être dommage, mais il y a un format. Est-il raisonnable d’imposer aux écrivains des formats ? Je pense que non.

 

J’y ai appris un certain nombre de choses évidemment, même si j’en savais assez pour trouver une erreur dans la biographie (le motif de la rencontre de Pasolini avec l’acteur espagnol qui joue Jésus dans Selon Mathieu n’est pas le bon. De Ceccaty reprend au premier degré le prétexte que l’étudiant espagnol a donné aux autorités franquistes. En réalité il n’était pas en voyage d’études mais en tournée de financement de son syndicat étudiant antifasciste). .

 

Je ne savais pas en particulier l’importance que Pasolini avait eu pour Fellini. Sans Pier Paolo, « la dolce vita » aurait peut-être échoué. Il lui a dénoué le scénario. En lisant cela, je me suis souvenu d’avoir vu « la dolce vita » et d’avoir véritablement découvert Pasolini plus tard. Or, à la lecture des essais de Pasolini on songe inévitablement à l’ennui de la dolce vita, à ses scènes tournées dans des no man’s land. J’avais immédiatement opéré le lien. Mais ce n’est que dans la biographie de René de Ceccaty que j’ai appris qu’il n’était pas hasardeux. Fellini et Pasolini dialogueront durablement à travers leurs oeuvres.

 

Je ne savais pas non plus le rôle de scénariste important qu’il avait eu avant de se lancer dans ses propres films. Je n’avais pas non plus conscience de sa précoce célébrité de poète reconnu, avant que le milieu du cinéma le célèbre largement de son vivant par de très nombreux prix.

 

Pasolini au moins n’a pas eu à souffrir de l’absence de reconnaissance, s’il a eu à pâtir de la haine, de la violence directe, des tracas judiciaires, personnage « clivant » par excellence comme disent les consultants en communication qui éditorialisent dans le Huffington post.

 

Il n’a jamais manqué d’amis ni d’ennemis, ou peu de temps, quand il a du s’exiler de son Frioul adoré pour Rome.

 

Je ne vais pas raconter ici la vie de Pasolini, son mode de vie si particulier, ses liens qui l’étaient tout aussi (l’amitié fusionnelle courte avec Callas, la relation particulière à certaines femmes, l’amant durable, les relations semi tarifées avec les petites frappes, le réseau d’amitiés artistique et intellectuel).

 

La biographie dont il s’agit ici a cette fonction, elle s’y astreint efficacement selon un schéma chronologique. C’est une bonne introduction à la complexité du personnage et à sa richesse, à sa singularité surtout. Il a été tellement prolixe que l’on peut consacrer des décennies à explorer ses oeuvres les plus diverses (il a été peintre, jeune, aussi, ce que je ne savais pas) et pour ma part je n’ai encore fait qu’entamer le chemin.

 

Il ne ressemble pas à grand monde.

On voit certes souvent des intellectuels tenter de concilier un certain avant gardisme et une posture réactionnaire. Mais jamais ils ne parviennent à le réaliser de manière intégrée, radicale, sincère, et poignante, comme Pasolini. Personne n’a triché moins que lui.

 

Un aspect de Pasolini, très contemporain, qui occupe bien des débats aujourd’hui, est le débat qu’il ouvre sur le progrès, dont le rouleau compresseur lui apparaît comme un fascisme de type nouveau, plus terrible que le fascisme politique.

 

Il est tout sauf « progressiste », mais il est marxiste. Il rappelle que le rapport du socialisme à la modernité est tout sauf évident. Il y a dans le socialisme un historicisme , indéniablement. L’idée que le temps va faire son affaire au malheur du monde. Mais le socialisme est aussi une critique totale de la modernité, dont un aspect est de tout soumettre au marché, de dissocier le « social » de l’économique. Ces deux éléments – historicisme et haine du développement capitaliste- cohabitent et créent des contradictions parfois illisibles voire insolubles. A vrai dire ces contradictions ont été au coeur des schismes socialistes les plus spectaculaires, comme la rupture entre bolcheviks et mencheviks.

 

Actuellement les intellectuels et politiques débattent de la possible séparation du mouvement de contestation de l’ordre établi et de « la gauche ». Pour certains (paradoxalement ils se disent très éloignés de Marx alors qu’ils reproduisent les erreurs des marxistes les plus dogmatiques et simplistes), la gauche se résume au « progrès », même. A avancer, à réformer. La gauche ce serait simplement le mouvement. Certes, ce sont des slogans vides. Mais ils prennent appui sur des intuitions puisqu’ils résonnent dans les esprits.

 

Pour d’autres, le progrès est devenu une idée diabolique. Un auteur comme Jean-Claude Michéa par exemple explique que « la gauche » et les aspirations populaires n’ont été convergentes que temporairement et que le socialisme meurt de cette alliance avec les progressistes. Il rappelle que Marx ne s’est jamais dit « de gauche » (en réalité il l’a fait, mais justement quand il était hegelien, pas encore un penseur indépendant).

 

Quoi qu’il en soit, par sa richesse en ce domaine, développée sous toutes les formes, de l’article de presse au film exigeant, l’oeuvre de Pasolini parait aujourd’hui indispensable si l’on veut déconstruire cette idée en crise du « progrès ». Il nous en avait averti il y a longtemps, de cette crise là.

 

On ne peut qu’encourager à découvrir cet homme de paradoxes, ou plus positivement, de dialectiques. Un homme italien, qui ne peut absolument pas se comprendre en dehors du contexte italien, et qui pourtant s’empare des questions les plus prégnantes de la condition de l’homme moderne, à travers sa relecture cinématographique de Médée par exemple, réflexion très utile encore aujourd’hui, sur le heurt entre le « tiers monde » et l’occident, ou sa critique de la société de consommation.  La biographie de René de Ceccaty est un rivage comme un autre vers lui.

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Jésus selon Pier et Matthieu, « L’évangile selon St Matthieu » – Pier Paolo Pasolini

 

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Le film le plus sublime sans doute réalisé à ce jour sur la vie de Jésus a été commis par un communiste, athée, homosexuel.  Au moment de sa sortie, en 1964, l’Eglise, malgré la condamnation passée de Pasolini pour outrage à la religion d’Etat en Italie, l’a concédé, le film recevant des prix catholiques. PPP s’était permis d’aller présenter son projet à l’Eglise pour s’éviter des déconvenues, mais ses choix, on le verra, ne fournissaient aucun argument pour le censurer.

 

Mais que diable est-il allé fouiller dans cette affaire, en mettant en scène l’évangile de Matthieu ?

 

A y regarder de près, le paradoxe s’étiole. On sait, pour ceux qui ont vu « Médée », qui donna son unique rôle au cinéma à la Callas, que PPP était fasciné par la transcendance, par sa disparition, et préoccupé par l’apparition de la modernité et le désenchantement du monde. Dans « Médée » il y a cette scène, je crois introductive, du Centaure qui avertit Jason qu’en accomplissant son destin, en allait chercher la toison d’or, il perdra l’innocence.  Avec ce film sur le Christ, PPP  réalise une œuvre charnelle, âpre, pierreuse dans sa forme, qui évoque inévitablement une religiosité primitive. Celle, justement, de Médée avant sa fuite avec Jason.

 

Le choix de PPP est de se saisir de l’évangile de Matthieu. C’est la version la plus politique, celle qui présente un Jésus qu’on a pu qualifier de révolutionnaire. Il se heurte aux marchands du temple et aux spiritocrates. C’est ce Jésus là qu’il choisit, mais en même temps il n’élude rien, car le choix radical de PPP est d’utiliser avec une fidélité absolue le texte de Matthieu. Il n’y ajoute rien. Il ne modifie rien. Il choisit, au grand dam des communistes italiens, ce qui donnera lieu à une anecdote digne du « ave césar » (qui évoque aussi un film sur le Christ) des frères coen, d’inclure les miracles.  Le PCI a essayé d’influer sur Pasolini en demandant à l’acteur qui joue Jésus, de le persuader d’exclure les miracles. Mais Pasolini est gramsciste. Il tient à la culture populaire, la religion qui l’intéresse n’est pas celle des théologiens mais celle du peuple, de sa famille, et les miracles en font partie. La mère de PPP tient d’ailleurs le rôle de Marie au moment de la crucifixion. Pasolini se voit-il en prophète ? Il aurait des raisons de le penser s’il pouvait revenir et comparer le contenu de ses « écrits corsaires » avec l’état actuel de la civilisation.

 

C’est un Jésus rebelle. Mais qui ne peut exprimer sa rébellion contre les injustices que dans le cadre cosmogonique ou métaphysique qui borne la pensée de son temps. La pensée découlant de la transcendance, et le monothéisme puisque Jésus est pour le peuple « le fils de David », qui cite les écritures sans cesse. La forme du film découle de cette place de Jésus dans le fil de l’Histoire. C’est un cinéma troublant, charnel mais planant. La mise en scène en noir et blanc, magnifique, profite du cadre antique de l’Italie du Sud.  Pasolini utilise surtout des acteurs non professionnels, dont celui qui joue Jésus, on y reviendra. Il filme de près les visages de gens du sud, visages populaires, bouilles burinées.  Paradoxalement PPP fait de cet amateurisme un outil du réalisme. Il ne doit pas leur donner beaucoup de consignes, sinon d’écouter la parole christique et de montrer leur fascination, qui doit être réelle pour pas mal d’entre eux. Les enfants, nombreux, déambulent librement. J’aime beaucoup le personnage du père de Jésus, complètement perdu. Et la rencontre entre Jésus et Satan. Un Satan banal. Qui ressemble à un crétin fasciste de base, avec la gueule qu’un des assassins de Pasolini devait avoir un peu plus vieux. Les spiritocrates ont droit à des chapeaux baroques qui signifient bien leur « truc » de savoir impressionner le quidam.

 

On se croit en Palestine d’antan, et PPP n’a pas besoin des moyens hollywoodiens pour y parvenir. C’est Jésus qui parle, un Jésus esthétiquement inspiré de l’obscurité d’un Greco.   PPP refuse les stylisations des films de chrétiens, mais son Jésus est ambivalent, dans la forme aussi. Le fils de Dieu est fils de l’homme aussi. Drôle de construction qui donnera lieu à des schismes.  Jésus est tiraillé dans cette dualité. Il assume son destin, mais il demande aussi sur la croix : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Après la Cène, il dit sa tristesse de quitter sa communauté de disciples.

 

La mise en scène témoigne de cette ambiguïté. Jésus est un simple parmi les hommes, son charisme est immense. Parfois le jeu de lumière évoque légèrement le mysticisme. C’est le regard de ses disciples qui est ainsi interprété. Le film est entièrement organisé autour de la parole de Jésus, avec peu de dialogues. Une attention soutenue aux visages du peuple, fascinés par le charisme, l’inédit de ce personnage qui leur parle une langue nouvelle. Le film est découpé en tableaux successifs, Pasolini se fiche des transitions. Le réalisme italien est là, mais transcendé. C’est un réalisme nimbé d’irréel. Cet irréel, c’est me semble t-il, le charisme et sa subjectivisation dans l’œil du peuple en ces temps où le monde n’était pas désenchanté.

 

Ce Jésus au milieu du peuple marque par sa dureté. Il est cassant avec ses disciples. Il a un ton âpre, provocateur, particulièrement avec les philistins. Seuls les enfants et Jean Baptiste attirent sa joie. Il fait penser à Che Guevara, ascétique et impitoyable, plaçant la justice au dessus de tout mais disposé à tous les sacrifices, et ce n’est sans doute pas par hasard vu l’époque du tournage et la personnalité de l’acteur amateur qui le joue.

 

J’ai un petit regret sur le sort expéditif qui est réservé à la confrontation avec Pilate, politiquement passionnante.

 

En regardant le film, dans un contexte d’attentats et d’état d’urgence, une pensée m’a saisi la nuque. Jésus comme tout prophète est, pour causer comme les as du marketing, « fédérateur », il « triangule ». Il appelle ainsi à la compassion infinie et en même temps apporte le glaive et la guerre intestine au sein des familles. Cela nous rappelle que les livres « sacrés » se lisent entre les lignes. On y projette un peu ce qu’on veut et c’est leur force. Aussi dans nos débats actuels, quand nous entendons « l’islam », « les musulmans », nous devrions être sceptiques. Qu’est-ce que l’ « islam » ? Je ne sais pas. Le « vrai islam » encore moins. Le « bon islam » c’est celui qui est pacifique sans doute, mais « le vrai », qui est compétent pour le déterminer, vu que c’est un kaléidoscope d’interprétations évolutives ? Il en est de même pour toutes les grandes religions. Seules les sectes peuvent obtenir une unité permettant de les cerner au mieux. La chrétienté c’est l’inquisition et la théologie de la libération. Savonarole et Gaillot. L’islam c’est un soufi et Ben Laden.  Ne prenons pas les mots pour des choses.

 

Pasolini n’entre pas dans ces considérations. Il ne nous donne pas son catholicisme, d’ailleurs il est athée. Il ne nous donne que la prose poétique de Matthieu, et le charisme du Christ de son vivant. Ca me convient. Qu’il eut été vulgaire de nous donner un spectacle troisième république, de la « libre pensée » didactique, démontrant je ne sais quoi sur le personnage !  On est libre de s’émouvoir devant le film, en croyant, ou en incroyant saisi de ce qui peut aussi passer pour métaphores. Un athée peut aussi croire que « la foi soulève des montagnes ».

 

C’est le moment de raconter une charmante anecdote. Celle du choix parlant de l’individu qui incarne Jésus. Un Espagnol de 19 ans, qui ne rejouera jamais dans un film ! Il est à cette époque un syndicaliste étudiant clandestin à Barcelone. Il vient en Italie demander du soutien aux organisations de gauche pour la résistance à Franco et se retrouve au gré de ses orientations face à Pasolini. Il sait de lui qu’il est communiste et homosexuel. Ce jeune homme, qui bien que de gauche a été élevé dans l’Espagne ultra puritaine voit Pasolini se lever, tourner autour de lui, le détailler. Malaise. Puis Pasolini lui promet son soutien, qu’il honorera, et lui demande une « faveur »… Malaise.

 

La faveur c’est de jouer Jésus dans un film. Le jeune qui n’a aucune idée du cinéma, refuse. PPP appelle Elsa Morante à la rescousse. La compagne de Moravia joue un grand rôle dans la fabrication du film dont elle choisit notamment la musique, avec ce thème principal superbe, un lent gospel déchirant. Arrive le producteur du film aussi. Ils viennent à bout des réticences de notre futur Jésus.

 

Sur le plateau, PPP se sert du militant et de sa pureté révolutionnaire. Il lui explique qu’il faut penser aux capitalistes quand il aborde les marchands du temple, à la guardia civil quand il voit les sicaires. C’est efficace, et le film nous confirme qu’un bon militant est un bon comédien. Après des soirées passées avec la crème de l’intelligentsia italienne, le jeune homme accompagne le film dans les festivals où il est célébré. Puis il faut rentrer en Espagne. On monte une légende qui veut qu’il soit allé voir Pasolini pour parler de poésie. Il explique à la police espagnole que le film est adoubé par l’Eglise. Mais Pasolini est Pasolini, c’est-à-dire le diable par excellence. Notre Jésus se voit retirer son passeport et envoyé à l’armée. Mais il aura une belle vie, et restera lié à Elsa Morante.

 

La réussite d’un film tient aussi à ce type de hasard, à l’instinct fabuleux des artistes. Pasolini ne manquait pas d’audace. Il avait obtenu la liberté de ce type de choix. C’est ce qui nous vaut la magie particulière de cette incarnation du Christ. Dans un film qui peut rassembler dans une émotion semblable croyants et non croyants. Ce qui n’est pas la moindre des prouesses du génie pasolinien.

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S’en aller en Italie – « La longue route de sable », Pier Paolo Pasolini

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Pasolini était un prophète, intellectuellement. Il a saisi très vite toutes les implications de l’apparition d’un capitalisme de consommation, en avance sur son temps, et a subi toute la violence de cette conscience là, presque incommunicable. Cette violence d’être seul, avec sa lucidité et de tenir la hampe contre le vent contraire. Il voit « la porcherie », titre d’une de ces pièces, se déployer sur la planète et exige tout de suite ce que l’on est encore incapable de clarifier aujourd’hui : une révolution culturelle d’abord. Prendre son téléviseur et le balancer par la fenêtre, c’est pour Pasolini l’urgence politique.

Mais c’était aussi une intelligence sensible. Un poète. Un réalisateur. Une âme infiniment photosensible. Il était vraiment doué d’une prescience incontestable, troublante même, quand il termine son voyage à Ostie, là où il sera tué en 1975, bouclant la boucle puisque c’est la plage de son enfance, et qu’il note que le ciel est « bleu comme la mort« .

En 1959, il prend sa petite voiture, et il s’embarque pour une tournée solitaire, aux étapes instinctives, à grande vitesse, des rivages italiens. Il part de Vintimille pour remonter jusqu’à la frontière autrichienne. Cela lui prendra l’été. Avec « La longue route de sable », il livre ses impressions griffonnées dans un journal de voyage, axées sur la description rapide, incisive, de ce qu’il voit et entend, en homme pressé qui veut voir toute la côte, au rythme effréné de son époque et parce qu’un été ne dure qu’un été.

Il ne conceptualise que rarement. Il se contente de décrire, de rapporter, et de qualifier ses sensations esthétiques et ses émotions. Prosaïquement, en une écriture au rythme rapide de son odyssée, mais libre d’intégrer des escales, des gros plans, des travellings littéraires. Sa prose est ici celle d’un cinéaste aussi, avec une prédominance du visuel, et une organisation typique du propos par succession de plans.

Pasolini s’inflige cette solitude, qui ne l’est pas, puisqu’il passe son temps à parler à tout le monde, et à rencontrer, en se rendant dans les hôtels des artistes qu’il connait, par amour de l’Italie. Il ne cessera de parler d’Italie, dans son œuvre. C’est un furieux amant de son pays. Et son évolution le rendra terriblement colérique. Et pourtant… Il n’avait pas vu le pire, à venir. ici sa passion italienne rejaillit pleinement, notamment dans cette passion de voir, d’entendre, de s’emplir d’Italie.

C’est un tout petit livre, mais le talent spontané de Pasolini mériterait qu’on le cite ici in extenso, tellement il est capable de transmettre ses sensations, le sens de ces images fugaces qu’il récolte , et l’immense effet que sa seule présence dans ce monde lui procure, souvent pour le bonheur d’ailleurs.

Ce n’est pas encore l’ère du tourisme de masse internationalisé. On n’en voit que les prémisses, et cela l’inquiète. C’est plutôt le moment où les sites balnéaires drainent une population locale qui fête le soleil et un public régional. Pasolini aime le peuple. Il se sent bien auprès de lui. Il en déteste nombre d’aspects, en tant qu’intellectuel raffiné, et le dit avec sincérité. Justement parce qu’il n’est pas mal à l’aise, distant. Un gros type vulgaire est un gros type vulgaire dans ces lignes. Pas d’euphémisme parce que pas besoin de singer quelque position que ce soit.

Ce que Pasolini exècre, c’est la bourgeoisie, il la perçoit dès qu’elle pointe le bout de son nez, dans sa capacité à transformer les villes quand elle s’installe.  A cette époque Pasolini peut encore ressentir profondément une Italie archaïque, avec ses dialectes, ses liens encore perceptibles avec l’antiquité, et il aime cette « continuité ». Il aime ressentir, en marxiste original qu’il est, les œuvres des hommes dans la nature, le contact entre le civil, le travail de l’homme, et la nature. Il se laisse porter et il n’aime pas forcément ce qu’il avait prévu d’aimer. Il est honnête et sait que parfois son rapport aux régions traversées est médiatisé par le passé. Il voit alors les changements, l’industrialisation du tourisme et commence à ressentir un malaise.

Pasolini est apte au bonheur et va à sa recherche, se laissant guider par le désir. Lui si critique, si virulent. Il l’est, indéniablement, heureux, et on est heureux pour lui. Trouver un petit village où il tombe sur un portail baroque et un jardin néo classique peut le remplir de bonheur. La contrepartie est qu’une simple impression peut aussi le conduire à se sentir mort pendant plusieurs jours. C’est cela un génie sensible.Une intelligence complète, aussi bien conceptuelle qu’émotionnelle.

Mais ce qu’il aime par dessus tout c’est la jeunesse populaire, et la nuit. Les deux ensemble si possible. Et avec de jeunes garçons canailles pour lesquels on le sait, sa prédilection est intense. Il ne s’en cache nullement. Il aime leur rapport direct à l’existence. Leur absence de circonvolutions. Leur vitalité.

J’ai lu « la longue route de sable » volontairement; d’un seul trait, dans un avion au dessus de la méditerranée, la nuit. Essayant de magnifier ce voyage inconfortable et un peu long pour moi qui n’ai aucune patience dans les déplacements. La littérature est un onguent parfumé, parfois. Elle peut changer le sens d’une expérience et la colorer, durablement, dans le souvenir que l’on en aura. J’ai sans doute tenté cela. La petite italienne de Pier Paolo fonçait dans la nuit comme mon avion, et je me sentais encore plus proche de lui, moi-même touriste. Un livre c’est cela aussi, un stimulateur de vie. Une sauce épicée devenue indispensable aux lecteurs.

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Breaking the waves ( « Lettres luthériennes », Pier Paolo Pasolini)

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Rassemblant des textes tardifs, écrits d’une plume à la fois pleine de gravité, juste avant sa mort, dont il analyse avec une intuition incroyable la source (il est assassiné par le milieu social et culturel dont il ne cesse de s’inquiéter dans ces écrits même, de manière obsédante, avec une attention précise aux faits divers sordides, dont il sera bientôt un protagoniste), Pier Paolo Pasolini montre dans « les lettres luthériennes » toute sa fureur solitaire, sa détermination à penser, penser, penser, contre son confort, contre l’air du temps, contre sa famille de pensée (le progressisme), contre lui-même (il va jusqu’à abjurer les films qu’il a créés il y a peu), contre les pouvoirs : celui déclinant d’une Démocratie chrétienne dominante dont il prévoit la disparition dans le berlusconisme dont il ne connaît pas le nom mais qu’il dessine précisément, contre le pouvoir de l’argent, qu’il qualifie déjà, en 1975, de « transnational » (ce que les économistes critiques ne feront que dans les années 90).

« Les lettres luthériennes » sont un prolongement de ses « écrits corsaires » parus précédemment, qui voient Pasolini se jeter de toutes ses forces dans la bataille polémique, essayant d’expliquer aux progressistes que le progrès, c’est à dire le développement capitaliste fondé sur l’élargissement de la consommation est en train de les piéger, en refermant tout horizon de substitution au règne marchand.

Conscient qu’il est d’une gigantesque révolution en cours, pendant qu’elle se produit, il lutte avec sa plume, et nous livre des textes d’une étrange essence, d’un genre inédit, qui ne ressemblent à rien d’autre, mêlant gravité et dérision, y compris l’auto dérision de sa lucidité impuissante. Un mélange inédit de prose poétique, de familiarité, de pamphlet utilisant l’anecdote et de fulgurance poétique, tout cela intégrant des pans de marxisme parfois très orthodoxe. Pasolini est désespéré et lutte, car il sait et l’exprime très poétiquement, avec son propre cas, que ce sont les choses qui éduquent, plus que les opinions et sermons. La télévision en particulier, offre des modèles sans besoin de discours. Ces modèles s’imposent, en façonnant les personnalités. Il y a tout Bourdieu chez Pasolini. 

La révolution arrive d’outre atlantique, où elle a démarré après-guerre, elle débarque en Italie, sans transition (c’est cette absence de transition qui l’inquiète car rien ne permet d’amortir la violence de cette révolution) : la société de consommation qui unifie culturellement l’Italie, et en élimine les cultures particulières et d’abord la culture populaire en tant qu’autonomie dans la société. C’est une société de petit bourgeois qui s’impose. Mais de petits bourgeois souvent sans moyens, donc de frustrés, donc de brutes. Ce sont ces brutes matérialistes, privées de leurs repères culturels, c’est à dire de leur décence commune (Pasolini est le fils caché d’Orwell, indéniablement. Il ne le cite jamais, pourtant. Comme il l’est de l’Ecole de Francfort, qu’il ne cite pas non plus. Il pense son Italie, charnellement, seul face à elle, avec l’aide de Marx). Ce sont ces petites brutes qui le tueront bientôt sur la plage. Il les connaît, il aime à vivre parmi eux, il aime à trainer dans les quartiers ouvriers et lumpénisés de Rome, où il voit un peuple italien se transformer à grande vitesse, bouleversé par les valeurs de la consommation qui détruisent toute autre valeur. Pasolini voit le monde de Houellebecq et de Bret Easton Ellis se mettre en place, mais il est particulièrement inquiet pour l’Italie, car celle-ci passe directement d’un monde pré industriel à la société de l’hypermarché, sans qu’une nouvelle culture puisse s’interposer.

Pourquoi Luther ? Il ne le dit pas, mais on peut penser que Luther a été l’annonciateur d’un virage anthropologique. Celui de l’apparition de l’individu. Et Pasolini, dans les années soixante, est le cri d’alerte d’un autre virage, celui qui passe du capitalisme industriel, celui des marchands de canon, à celui des frigidaires. Le pouvoir n’a plus tellement besoin de tirer sur la contre société, puisqu’il l’a ralliée, avec la promesse de la marchandise et du confort, tout en annihilant sa capacité d’organisation, de solidarité, de création d’une alternative sociale. Tout cela sera confirmé par les faits. Pasolini a eu raison. Il sait qu’il aura raison, et il en est furieux. A ce moment là, il essaie encore de trouver un espoir en se raccrochant à un changement du Parti communiste italien, grâce à ses jeunesses. Un espoir qui sera douché, puisque précisément ce sont ces communistes là, les italiens, qui iront le plus loin et le plus vite dans le ralliement aux valeurs « démocratiques » de la société de marché. Quand il seront mûrs, vieillis, et qu’ils seront au pouvoir en Italie.

La colère de Pasolini se dresse contre la Démocratie Chrétienne, faussement chrétienne à son sens, ne gardant du catholicisme que l’hypocrisie, dont il voit la mort arriver, car le monde catholique s’effondre, qui a laissé cette révolution marchande déferler sur l’italie, l’enlaidir (sur le plan urbain en particulier). L’Eglise est réduite, comme dans « le Parrain » de Coppola quelque temps plus tard, à une machine financière. Il n’aura pas l’occasion de voir les horreurs de la télé berlusconienne mais il la pressent. Il sait déjà que c’est l’ennemi. Il propose, de manière provocatrice, l’abolition de la télévision. Mais aussi… de l’école, dans la mesure où il la voit tout à fait incapable de s’opposer à ces lames de fond, et donc productrice de rancœur et de conformisme. Qui lui donnerait tort aujourd’hui, à ce grand scandaleux ? Pasolini était très lucide sur la déliquescence maffieuse de la politique italienne, sur les liens entre le pouvoir italien et la CIA. L’Italie, située sur un nœud géopolitique de la guerre froide, et dotée d’un grand Parti communiste, était un enjeu extrêmement sensible pour les deux blocs. Pasolini savait que le remplacement du fascisme par une démocratie chrétienne ne changeait pas grand chose aux rapports sociaux dans son pays. Mais il a aussi su sortir de cette analyse et voir tout de suite en quoi les transformations économiques allaient modifier son pays, jusqu’à produire une « humanité nouvelle ». Il en a été l’annonciateur isolé, hurlant.  L’hédonisme s’est installé. Et oui, il menace le monde, la planète, et Pasolini le dit dès les années soixante.

Mais c’est d’abord la jeunesse qui préoccupe Pier Paolo Pasolini. Et les lettres luthériennes commencent comme une lettre de Sénèque à Lucilius : en l’occurrence un jeune qu’il imagine, nommé Genariello. Comme une leçon philosophique à un jeune crée de toutes pièces. Il est dur et sévère avec cette jeunesse qu’il ne voit pas réagir, qu’il voit devenir vulgaire au contact de la marchandise. De sa rage, ils les qualifient de « monstres ». Il n’aura pas ménagé les électrochocs. Il voit cette jeunesse, ne pas profiter de la libération sexuelle, mais en ressortir névrosée.  Il pressent l’expansion de la drogue, qu’il définit comme « un ersatz de la culture« . Le grand vide de civilisation cherche à se combler. La drogue y pourvoira.

Il y a cette idée, très contemporaine, aussi, chez Pasolini : la pauvreté n’est pas la pire des choses. C’est la misère culturelle qui lui donne toute sa laideur. En ce sens, lire Pasolini aujourd’hui est stupéfiant, tant ce qu’il décrit est encore pertinent pour comprendre nos maux, pour saisir la défaite populaire. Pour comprendre aussi, pourquoi le jihad est un absolu, comme la drogue, de substitution au vide :

 » La culture des classes subalternes n’existe (presque) plus : seule existe l’économie des classes subalternes. J’ai répété une infinité de fois, dans ces maudits articles, que le malheur atroce, ou l’agressivité criminelle, des jeunes prolétaires et sous-prolétaires, provient précisément du déséquilibre entre culture et condition économique. Il provient de l’impossibilité de réaliser (sinon par mimétisme) des modèles culturels bourgeois, à cause de la pauvreté qui demeure, déguisée en une amélioration illusoire du niveau de vie« .

C’est terrible, d’avoir raison.

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Terrible prescience (« Pasolini » d’Abel Ferrara)

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Je ne sais pas vraiment si ce film d’Abel Ferrara, stimulé par la stature de son sujet, peut plaire à ceux qui ne connaissent pas Pier Paolo Pasolini, je ne sais pas s’il peut attirer vers son œuvre prophétique, incroyablement multiforme, digne de ces esprits de la Renaissance, de son pays, qui transformèrent le monde. Pasolini était poète, romancier, essayiste, dramaturge, cinéaste de la plume à la caméra, militant politique, intellectuel intervenant dans l’arène. Et il avait peur du monde qui s’avançait. De la violence contenue dans la marchandise qui peu à peu, déjà, napalmisait la société, en chassait toute magie (pour la jeunesse dans le film il ne reste que les voitures), en normalisait les sous cultures, celle de ces milieux populaires italiens qu’il aimait (scène émouvante d’une partie de foot sur un terrain vague), jusqu’à leurs couches lumpénisées (ce qui lui a été fatal) parmi lesquelles il aimait vaquer, pas uniquement pour trouver des petits mecs

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Cette violence là, formatrice de « gladiateurs » assoiffés de posséder, l’a tué. Car on l’a tué, manifestement, sur cette plage romaine où il venait pour vivre ses passions interdites, simplement pour lui voler son portefeuille, l’homophobie servant d’épice, même si des théories pensent que son assassinat fut politique, et lié à son dernier projet, « pétrole », un roman sur les magouilles italiennes.

C’est admiratif de Pasolini que j’ai vu le film. Donc son visage, incarné par un Willhem Dafoe parfait, qui démontre encore ses facultés d’expression variées, profondes, si significatives (méconnaissable par rapport au dernier Dafoe que j’ai vu, à savoir son personnage de brute dans « Grand Budapest Hôtel« ), a évoqué de suite en moi toute la fureur de sa révolte, sa pertinence, sa prescience que nous ne comprenons que trop sur les ravages de la société de consommation qu’il annonçait comme un véritable Enfer en approche. Je ne sais pas ce que peut ressentir un spectateur qui se présente devant ce film comme une page blanche devant Pasolini. Peut-être trouvera t-il cela bien banal.

Ferrara aime tourner autour des ambiguïtés, en milieu italien et italo américain, entre le catholicisme et le vice. Et autour de cette idée de la familiarité entre les tentations du « vice » et la foi. Une même recherche de l’absolu sans doute, pour le flic de « Bad lieutenant« , qui tergiverse entre la rédemption par le christ et les injections d’héroïne. Il retrouve ici tout son talent de « Nos funérailles » d’où ressortait cette même noirceur qui imbibe ce Pasolini. Cela résonne avec Pasolini lui-même, homosexuel scandaleux, qui réalisa un film sur Jésus salué par une partie de l’Eglise. Qui écrivit des « lettres luthériennes ». Mais qui se définissait comme anti moraliste et commettait sans cesse un des pires pêchés pour l’Eglise (et celui qu’elle cache le plus en son sein)..Aimer physiquement des hommes.

Abel Ferrara revient à son apogée. Il partage avec Pasolini ce goût pour l’austère assorti du scandale, et pour le négatif dans sa radicalité. C’est donc un film austère qui commence par des scènes de sexe homosexuelle, certes pudiques mais soulignées dans leur aspect sordide lié au clandestin dans cette société italienne. Pasolini avait des amis délurés (Maria de Meideiros dans le film, qui vient emmener le contraste avec les femmes du clan Pasolini) mais vivait en famille, avec sa maman et sa sœur, dans une ambiance traditionnelle austère (et patriarcale ! Les femmes servent à table, pendant que l’intellectuel lit. Mais les femmes sont engagées dans l’œuvre aussi). La haine de la bourgeoisie, dans un cousinage avec Bunuel, est omniprésente dans le film. Pourtant l’on vit dans un décor devenu  bourgeois, même si l’on en partage pas les valeurs. Surtout pas l’ostentation.

« Pierrutti » est décrit comme un homme taiseux, attentif aux autres cependant, extrêmement sensible (il ne serait pas ce créateur autrement). Cela n’est pas dit dans le film mais il détestait les hippies, ce qu’il dit sans ambages dans « Les écrits corsaires« . Pour lui, la liberté des hippies n’était que l’annonce d’une liberté pervertie, fourrier du consumérisme. Une liberté de répondre comme un automate aux injonctions du marché, à sa demande d’hédonisme; à sa capacité à nous modeler, à faire de nous « ces robots qui se percutent » comme il dit dans le film.  Pas d’ambiance délurée chez les Pasolini. Au contraire. Et quand Maria de Meideiros, scandaleuse et extravertie, vient en visite, elle dénote, apporte de la joie en même temps.

La sensibilité de l’intellectuel, est superbement figurée, à travers des images, qui surgissent de l’esprit du créateur à la lecture du moindre fait divers. Pasolini produit sans cesse du concept, de l’image, des formules. Il s’exprime sans cesse par la création parce qu’il n’ pas le choix. Il faut que cela parle. Mais pas n’importe comment. De manière stylisée, construite. Cette profusion est bien rendue dans le film. Lorsqu’il meurt Pasolini est riche encore de virtualités créatives, le jour même il explique un scenario à son acteur fétiche, dans un de ces restaurants d’une Rome profonde qu’il aimait écumer (comme plus tard Moretti avec son scooter), une Rome crépusculaire, qui n’augure rien de bon. La mort du poète, les années de plomb, l’emprise maffieuse et les années Berlusconi afin de noyer tout cela sous les paillettes.

Il s’agit du dernier jour de la vie de Pasolini. Jour où il va avoir l’occasion, dans un entretien, de résumer sa pensée en quelques phrases.

Il est plus aisé de tuer que de créer.. Tuer prend quelques secondes. C’est pour cela que la pente est plus rapide vers le crime. Pasolini, un génie, disparait pour rien. Sa richesse est dilapidée par cette richesse qu’il haïssait, celle de cette bourgeoisie qu’il affrontait de toutes ses armes discursives et imagées, qui répand ses valeurs arides d’appropriation dans tout le monde social. Pasolini meurt de ce qu’il craint pour le monde. Tué par des petites frappes. Ferrara y voit-il la vengeance de Dieu, qui ne lui pardonna pas ses sorties nocturnes avec des gouapes, dont il ne pouvait pas se passer ? C’est possible. Ou bien s’est-il trop approché des griffes du diable ?  Le meurtre de Pasolini est une parfaite illustration de ce qu’il déplorait ; le triomphe absolu de la valeur d’échange sur toute culture. Il lutta contre une lame de civilisation qui devait l’emporter.