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… Puis Mourir – « La Mort à Venise », Thomas Mann

mort-acc80-venice-2.jpgEn refermant la longue nouvelle de Thomas Mann« La mort à Venise », il m’est revenu le souvenir de la scène jouée par Jean Pierre Melville, dans « .A bout de souffle » de Godard. Il joue un écrivain qui répond à un interview et avoue son plus grand fantasme :

devenir immortel, puis mourir.

 

C’est ce qui arrive à l’écrivain que Thomas Mann met en scène dans « La mort à Venise », texte infiniment ciselé,virtuose, au service d’un romantisme presque désuet à l’époque ou Mann écrit (après la première guerre mondiale).

 

Un écrivain de renommée mondiale,solitaire, d’âge mûr, allemand, est saisi soudain par une envie de voyage pour réveiller son inspiration. Il bifurque vers Venise. Une fois là-bas, lui revient le souvenir d’un malaise qu’il y avait connu, il a envie de partir très vite et remballe ses bagages.

Mais la vision fulgurante d’un jeune adolescent polonais, blond, ange d’une beauté incandescente, le stupéfie, le retient là, l’inspire au plus haut point (jusqu’à frôler le ridicule dans certaines envolées lyriques).

Il y attrape le choléra et meurt, après avoir joui de la contemplation chaste de la beauté du garçon, y avoir puisé une revitalisation qui s’abîme dans la maladie aux effets fulgurants. Leur seul contact sera de se croiser et de se regarder dans les yeux. Mais l’écrivain aura la sensation d’avoir connu l’incarnation de la parfaite beauté.

 

Une lecture contemporaine du texte s’interrogerait et polémiquerait sur la pédophilie sous-jacente dans le roman. Et pour le lecteur du XIXème siècle que je suis, la question ne peut pas être écartée au cours de la lecture, l’empathie avec l’écrivain est bloquée par cet aspect. On pourrait même voir le lyrisme du narrateur et de l’écrivain dont il décrit l’évolution psychologique comme une tentative d’anoblir, par un registre mythologique, ce qui peut se résumer à une pulsion salace intolérable.

Ce n’est pas ce qui intéresse Mann et il faut aussi s’efforcer de recontextualiser le texte, rédigé en un temps où la pédophilie n’est pas un sujet « de société ». La fascination pour l’adolescent de l’écrivain n’évoque pas, d’autre part, de pulsion sexuelle, même si le corps est au centre de tout en cette affaire.

 

Même si les rêveries de l’écrivain le ramènent aux relations de Socrate à ses jeunes disciples, le texte n’est pas d’essence platonicienne, ce me semble, mais propose une autre lecture des amours socratique que celle de l’Idéalisme philosophique radical de Platon. La beauté s’y incarne en un corps délicat et magnifique, à la limite de la fébrilité (on est loin de la caricature de la beauté « à l’allemande » qui prévaudra plus tard sous le totalitarisme), dont les mouvements fournissent un accès direct au Beau, sans trahison.

 

L’écrivain allemand n’est pas dans la caverne où il regarderait une ombre chinoise, il est en plein soleil. Le corps de l’adolescent est un véhicule fiable vers la beauté. Le corps ne dégrade pas l’Idée de la beauté, il est chair, et chair en harmonie avec la nature, le visible. Au contraire il déclenche l’ivresse dionysiaque d’un écrivain qui rajeunit au contact de cette simple contemplation quotidienne du jeune adolescent. On retrouve ici le Mann disciple réclamé de Nietzsche. 

 

Mais que reste t-il alors, sinon mourir ? Le titre n’est pas fortuit; il s’agit bien de voir la beauté à Venise et de mourir. Presque instantanément, le choléra frappant sans délai, après que la beauté ait été perçue (le jeune adolescent va partir). L’écrivain, par un premier malaise, sent qu’il faut fuir la ville, il le ressent ensuite à travers des signes, son intuition d’artiste qui sent que la ville frémit, mais il ne part pas.

 

Pour l’artiste, la beauté vaut mieux que la vie, ou plutôt la beauté c’est la vie, et même l’éternité évoquée par Melville dans l’extrait d' »A bout de souffle » que j’évoquais. Et il vaut le coup de voir la beauté en face et d’en finir.  Portrait radical de l’artiste. Doit-on considérer une face morbide dans la démarche artistique, un nihilisme peut-être. Une fuite ?

 

Pour Rimbaud, je m’en rappelle, l’éternité, « c’est la mer allée avec le soleil ». L’adolescent qui joue sur la plage offre cette idée de l’éternité. Il ne reste donc rien de plus à vivre. Le but est atteint. Pourquoi fuir le choléra alors ?

 

Pour Rimbaud, une fois la beauté rencontrée, par les Illuminations, alors il revenait de se taire. Puis de mourir au bout du compte, après l’avoir bien cherché. A Marseille et non à Venise.

 

On note  que l’écrivain attrape le choléra en mangeant des fruit avariés, et en cédant à l’appel de la chair, ce qui malgré le nietzschéisme de l’auteur, rappelle le bon vieux schéma coupable de la genèse. Malgré ses lectures, peut-être, Mann n’échappait pas à la culture corsetée de la bourgeoisie allemande de son temps.

 

La recherche effrénée d’un apogée de vie, donc, à travers la contemplation joyeuse de la beauté, conduit à la mort. La vie à son sommet, appelle la détente dans la mort. Une vieille idée romantique, mais qui se retrouvera aussi dans le freudisme.

 

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L’enfer, c’est pas les autres – « d’autres vies que la mienne » – Emmanuel Carrère

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L‘œuvre d’Emmanuel Carrère est en définitive le récit d’une longue lutte, patiente, stylo à la main, contre le mal être, que dans  » D’autres vies que la mienne » il décrit comme un renard qui lui dévore le ventre, image qu’il a rencontrée.. empaillée chez un psychanalyste réputé.

L’issue qu’a constamment recherchée cet homme attachant, un de nos meilleurs écrivains à mon sens, est de se décentrer radicalement, d’où sa plongée dans l’évangile, dont il sort athée mais convaincu de la convergence des sagesses autour de cette notion de dépassement de l’égoïsme, qui ne peut qu’être auto destructeur (lire le sublime  « Le Royaume », apogée de ce processus). Mais tous les écrits de Carrère témoignent de ce projet, littéraire autant que thérapeutique : sortir de la gangue étouffante du rapport de soi à soi, échapper au narcissisme et à ses tortures incessantes, profiter de l’admiration du courage d’autrui, apprendre de ce courage.  Apprendre aussi de la curiosité de l’altérité, comme dans l' »adversaire« , « Limonov », ou encore la biographie de philippe K Dick. Ce qui est encore échapper au processus d’auto destruction que connaît tout dépressif.

On dit souvent aux dépressifs, « mais prends sur toi ! ». Ceux qui disent cela ne saisissent rien de la dépression  qui consiste justement à tout prendre sur soi, à ne pas être dans la capacité de vivre autrement. Enormément de gens qui souffrent parviennent à donner le change. Non pas parce qu’ils trichent mais parce que leur présence au travail notamment, leur capacité, pour parler comme un phénoménologue, à « être pour soi », c’est à dire à se sentir conscience dans le monde, conscience d’un objet qu’ils contribuent à façonner, les sauve quelque peu de leur combat avec leur ennemi intérieur, qu’ils connaissent parfois, qui se cache souvent. Le dépressif se dévore.

«  D’autres vies que la mienne » est ce qu’on appelle aujourd’hui une autofiction, drôle de terme, qui semble signifier « fiction de soi ». Il s’agit en fait de parler de soi, sans tricher. L’auteur, qui dans ses livres assume toujours une grande sincérité et ne joue pas, nous raconte les rencontres décisives d’une année particulièrement dramatique, non pour lui, mais pour certains de ses proches, conjoncturels ou durables. En fréquentant le terrible malheur des autres, par le hasard de la vie, il a pu se libérer un peu de ses tourments. Commencer.

Deux évènements se sont succédé dans sa vie. Le fait d’avoir vécu le tsunami qui ravagea l’asie du sud Est, d’y avoir réchappé sans le moindre bobo, mais d’y avoir fréquenté des individus lourdement frappés, dont un couple français qui a perdu sa petite fille. Et puis la mort de sa belle soeur, mère de trois jeunes enfants, d’un cancer, dont la disparition lui donnera l’occasion de faire la connaissance approfondie de deux hommes : le veuf, dessinateur de BD, et un ancien collègue de la décédée, magistrat handicapé. Le livre est le récit de ces drames, et celui de ces vies brisées, des relations qu’ils avaient nouées. La méditation de leurs leçons. Evidemment, en signant ce livre, qui est en lui-même un acte d’amour et d’amitié, Carrère donne. Et en cela déjà il se sent mieux, moins rongé par son fauve intime. Il apprend à vivre autrement. Il vit aussi ce que beaucoup connaissent : dans l’adversité tout autour, l’essentiel se consolide.

L’auteur dit sa stupéfaction, et nous ressentons la nôtre, face à la violence de certains évènements, qu’il faut pourtant vivre, et que l’on vit, la plupart du temps. Oui, les gens survivent, et c’est étonnant et admirable. Que peut-on faire pour eux, à ce moment où l’amour parfois réclame que l’on souhaite prendre la place de celui qui souffre ? On peut sans doute être là, quoi qu’il en soit. Ce n’est rien et à travers les histoires narrées on voit que c’est immense. Car par l’amour ou la haine, par l’indifférence bâtie ou le déni, on est finalement que par les autres. Chacun le sait, sans avoir lu Lévinas.

Ce livre est aussi un hommage, rare dans la littérature – merci -, au travail de « sombres » fonctionnaires, qui démontrera à ceux qui pensent que la politique est cette chose que l’on agite à la télévision, qu’elle se niche tout à fait ailleurs. Dans les plis de la société. Ici dans un tribunal d’instance, à Vienne, où l’acharnement de deux magistrats boiteux change la vie de milliers de personnes accablées par les usuriers.

C’est aussi l’occasion de revenir sur la question de la maladie. Carrère est un sceptique, souvent. Il l’est encore une fois. La maladie est elle la forme donnée à notre malaise ? Ou faut-il abandonner ces explications psychiques ? Ou doit-on ne pas opposer les deux dimensions ? Les récits de vie qu’il nous propose donneront matière à belle réflexion à ce sujet qui a bien occupé une Susan Sontag lorsqu’elle fut frappée par ce long cancer qui eut raison d’elle.

Moins souffrir, on nous le répète depuis l’antiquité, et Carrère l’observe, c’est aussi accepter. Simplement accepter. Ne pas résister pour rien à l’acceptation.

Je ne peux pas haïr ma maladie car elle est moi nous dit un personnage, qui parvient ainsi à survivre. Mais Carrère n’est pas de ces vendeurs de sagesse low cost qui hantent nos écrans et le papier glacé. Il en est parfaitement conscient : il ne suffit pas de philosopher pour aller bien. Et il ne croit pas, en tant que lecteur je le suis tout à fait, à une quelconque égalité des chances face au bonheur. Cette pseudo aptitude au bonheur qui serait partagée universellement est cruelle,  car elle culpabilise. Elle a quelque chose de sadique même. Elle pousse l’avantage des heureux, qui comme les capitalistes protestants de Max Weber croient prouver leur prédestination par le mérite d’avoir obtenu le bonheur.

Lorsque notre personnalité se forme, lorsque nous passons du réel du paradis enfantin à l’air froid de la vie, puis lorsque nous subissons la rupture de l’individuation et de l’entrée dans le langage, ça se passe plus ou moins bien, pour telle ou telle raison. Ensuite il sera compliqué de rompre l’abonnement avec le malheur, et l’on pourra pour certains compter sur un rapport à la vie spontanément positif. C’est ainsi. Il y a des damnés et des choyés. Cela n’empêche pas de chercher à aller mieux. Et en tentant, en réussissant à ses dires, Emmanuel Carrère donne aussi de l’espoir à ses lecteurs. Je ne parierais pas sur une sur représentation du bonheur chez les lecteurs. Donc Carrère parle à qui de droit.

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Senseï Musashi – « La parfaite lumière »- suite de « La pierre et le sabre », Eiji Yoshikawa

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Après avoir lu il y a tout juste un an le fascinant « La pierre et le sabre« , classique japonais d’Eiji Yoshikawa, chroniqué dans www.mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com, je viens de finir avec le même délice, sans doute amplifié par le crescendo final, particulièrement réussi, la suite de ce roman qui mêle habilement épique, picaresque – mélange peu évident qui demande un sublime art du dosage, car le picaresque pourrait tuer l’épopée en chassant l’esprit de gravité-, mais encore roman philosophique illustrant la pensée zen, et peinture profonde d’une société, celle du Japon du temps du Shogunat.

Dans « La parfaite lumière », l’action s’est déplacée de la région de Kyoto aux alentours du Mont Fuji. Mais tout change encore et encore. Le temps qu’un courrier arrive et rien n’est plus pareil. Musashi avait terminé le premier tome en s’affirmant comme un homme d’épée prometteur, commençant à faire parler de lui mais haï car il bouge les lignes de par son originalité et son indépendance totale.

On subodorait qu’un jour ou l’autre un combat devra l’opposer à son seul rival digne : le très différent Kujiro. Un grand escrimeur, sans doute longtemps meilleur que Musashi qui a l’intelligence de différer autant que nécessaire le moment du combat, mais tout aussi pervers que notre héros est plein d’empathie. Musashi sait que ce moment viendra mais au moment où il le jugera opportun. Il a conscience de la nécessité de mener le combat quand il sera gagnable. Le tome 2 a le même rôle que « la pierre et le sabre » en matière d’illustration de l’art de la guerre.

Lire « la parfaite lumière« , se laisser porter par son langage poétique simple, sans affectation, c’est continuer le premier opus, certes. Nous retrouvons la même philosophie zen-héraclitéenne : tout change, tout le temps, la vie est chaos, flux, elle heurte sans cesse les atomes. A tel point que nous en perdons souvent les fils emmêlés que l’auteur heureusement maîtrise comme Dédale ses couloirs.

Nous plongeons encore plus profondément dans la diversité de la société japonaise de ce temps, rencontrant tous les modes de vie, les métiers, l’économie et l’architecture, la condition des femmes. Une fresque élargie et complète, qui tient ses promesses. Nous sommes en Japon. En Japon du seizième siècle. Un japon encore brutal mais où Norbert Elias constaterait que la division du travail est déjà assez élargie pour qu’une auto discipline des mœurs, très poussée chez les classes supérieures, mais commençant à influencer très fortement toute la société, vienne s’imposer dans la culture. Le respect, les principes gérant les relations, les rites d’interaction, les civilités, prennent une grande place, même si le danger guette un peu partout.

Dans ce chaos où l’on se croise, se recroise, la grande qualité est la capacité de jugement. La psychologie et l’intuition sociologique. Ce n’est pas qu’il ne faut pas se fier aux apparences, c’est qu’il faut se fier aux apparences pertinentes. Les grands personnages du roman ont appris cette qualité. Et c’est la première qualité du Samouraï, saisir qui est son adversaire.

La philosophie du temps propre à la pensée zen implique que le passé est fondamental. D’où la dévotion aux ancêtres, le rôle fondamental de l’Histoire dans la formation des consciences, et l’insistance sur la transmission. Le disciple est une figure centrale. Musashi était déjà Maître de Jotaro, il va prendre un second disciple. Mais le Maître étend son influence, sans parfois le saisir lui-même. Par son exemple et sa légende. C’est ce qui rend ce monde là très différent du nôtre.

Pourtant cette fois-ci, malgré cette conscience forte du devenir incessant, on ressent encore plus profondément cette idée déjà là au premier tome : les liens forts résistent. On se souvient. Quand on se retrouve, celui qui a compté reste l’ami ou l’amour fidèle.

Mais c’est toujours le parcours de Musashi qui est essentiel, et autour duquel les autres trajectoires, passionnantes, sont organisées de manière toutefois secondaires. L’auteur joue de nos propres passions en organisant sans cesse des retrouvailles et bien des rencontres ratées de peu, notamment entre Otsu et Musashi, ce couple éternel et impossible. C’est un roman ancien, et il a ses « trucs » qu’on connaît et voit venir, d’autant plus que l’auteur nous a déjà fait le coup. Mais c’est un jeu qu’on accepte.

Alors qu’au premier tome Musashi était après ses ennuis de jeunesse dans une phase ascendante, cette partie du parcours s’avèrera plus ardue. La Voie, qu’il pensait atteignable par l’exercice du sabre, l’ascétisme et l’attention aux autres vecteurs vers la Voie, comme le dessin, semble parfois s’échapper. Musashi connaîtra sa première grande crise de doute. Il connaîtra aussi des déconvenues partielles, il découvrira qu’un mal peut s’avérer un bien. Mais il n’en sortira que plus fort, car il a acquis cette capacité à remettre en cause ce qui est nécessaire, à tirer des leçons de tout évènement, à apprendre de tout et de n’importe quoi, à adopter par la pratique les points de vue étrangers, celui du paysan comme celui de l’enfant, mais aussi à vraiment mener le travail de reformulation nécessaire. Il va dans un premier temps élargir ses expériences, expérimenter le rôle de leader, s’intéresser à la justice parmi les hommes. Il va apprendre à voir le sabre comme un point d’entrée dans l’univers, plus radicalement qu’au premier tome. Je ne veux rien dévoiler, mais ce sont ces évolutions qui compteront, au final. D’abord tenté par « le politique », Musashi bifurquera à nouveau vers une conception plus totale de la Voie.

Le sabre n’est qu’un moyen d’être en harmonie avec l’univers. Voilà le but d’une vie.

Vers la fin de ce roman de 700 pages qui en redouble un autre, un Samouraï s’adresse à un disciple de Musashi avant un moment crucial, et lui dit de ne pas perdre une miette de l’évènement. Car c’est aussi pour l’édifier que Musashi vit ce moment exceptionnel, au péril de sa vie. Pour que ses actes éclairent le monde.

Ce disciple, évidemment, c’est le lecteur. Au bout du compte celui qui a lu « La pleine lumière » pourra lui aussi appeler « Sensei » le Ronin du village de Myamoto, devenu lame la plus redoutable du japon.

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Soigner le désespoir ?  » Et Nietzsche a pleuré », Irvin Yalom

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Certains philosophes ne peuvent pas être aisément abordés par la face nord. Comme l’Himalaya.

Alors il convient de lire sur eux avant de les lire. De préparer la rencontre. C’est le cas de Spinoza, c’est le cas de Nietzsche, sans doute. Deux penseurs que j’aime, mais sur lesquels encore aujourd’hui, plus de vingt ans après les avoir découverts, j’ai souvent besoin de passer par des éclairages extérieurs pour en appréhender mieux certains versants.

C’est peut-être avec cette générosité là de passeur qu’Irvin Yalom, romancier-psychanalyste, écrit ses romans. Après le très réussi  » Le problème Spinoza« , j’ai lu « Et Nietzsche a pleuré », meilleur encore.

Yalom n’est pas un grand styliste. Bien qu’il soit clair, et que la première vertu du styliste soit la limpidité. Mais il a raison de se saisir de la forme du roman, qu’il utilise magnifiquement comme pédagogue des idées. Comme dans « le problème Spinoza », il évoque à la fois, à travers la quête de ses personnages, ce qu’est la psychanalyse, et même ici comment elle se bâtit, cette « médecine de l’angoisse », mais aussi une pensée philosophique, en l’occurrence celle de Nietzsche.

Il est très difficile de réaliser un roman avec des personnages, bien connus de surcroît, qui ont réellement existé et d’imaginer ce qui aurait pu arriver si la vie avait un peu oscillé. Très difficile d’être crédible, car nous avons besoin de croire à ce que nous lisons, et partant d’un contraste affiché avec le réel, il est encore plus compliqué de nous entraîner. Pourtant c’est le cas malgré le risque pris. Il se trouve que Yalom a appris, après avoir écrit ce roman, que ses deux personnages, qu’il met en présence, auraient pu effectivement se rencontrer, pour les raisons précises qu’il imagine. Cela a failli avoir lieu. Nous savons donc a posteriori que la fiction est ici une petite bifurcation du réel dont on va imaginer tous les développements.

Nietzsche et Freud sont de deux générations qui se succèdent et se superposent partiellement. Ces deux grands penseurs « du soupçon » comme on les a appelés, ont beaucoup en commun, et pas seulement leur passion pour la pensée grecque. L’un est philosophe, l’autre se veut praticien et chercheur. Les deux sont des moutons noirs dans leur milieu et en ont étudié tous les aspects pour s’en détacher, avec la conscience et l’arrogance qui sont la marque des pionniers. Freud n’aime pas trop les philosophes, excepté Schopenhauer, le premier maître essentiel de Friedrich.

Entre ces deux là, il y a indéniablement une continuité, ou plutôt une congruence qui n’est pas fortuite. Ils sont les premiers à s’atteler sérieusement aux conséquences de la mort de Dieu. Ces deux athées pionniers le sont, non pas par leur athéisme, mais parce qu’ils sont déjà à l’étape suivante : que fait-on de la mort de Dieu ? Comment vivre avec ? Comment en supporter l’angoisse ? Comment substituer au vide un autre contenu, proprement humain ? Comment ne pas sombrer dans le nihilisme ?

Et il y a un trait d’union vivant entre eux, qui va être utilisé par Yalom : Lou Andréa Salomé. Cette femme d’exception a bien connu les deux géants. Elle a été, très jeune, le grand amour déçu, platonique et brûlant, de Nietzsche, et elle sera des cercles psychanalytiques les plus proches de Freud. De l’idée de l’instinct derrière toute réalisation humaine, elle aboutira à l’inconscient.

Yalom ne pouvait pas organiser une confrontation entre Freud et Nietzsche. Car ce dernier n’aurait pu connaître qu’un jeune Freud, brillant et prometteur, mais pas encore assez mûr pour se mesurer à lui. Alors il a recours à l’un des premiers et nombreux complices de Freud, Joseph Breuer, le père en partage de la psycho-analyse, celui qui réalisa peut-être la première cure, celle d' »Anna O », le patient zéro.

Yalom imagine que Salomé, inquiète de l’état de santé de Nietzsche et y décelant une dimension morale profonde, vient s’adresser au médecin réputé que fut Breuer. Celui-ci va essayer, en trompant pour son bien le philosophe encore inconnu, d’appliquer la technique éprouvée sur Anna O.

Alors vont surgir toutes les questions posées à la psychanalyse, que les deux personnages vont essayer, chemin faisant, de résoudre ensemble. La première est : qui se soigne ? Que soigne t-on ?

Une seconde question surgit : la philosophie, c’est à dire la sagesse, peut-elle soigner ?  Peut-on enseigner le bonheur à coup de formules, même si on en persuade son interlocuteur ?

Une troisième est : suffit-il se savoir ce qui nous arrive et de le dire ?

Ce sont finalement les questions que se pose toute personne qui entre dans un cabinet de psychologue. Et ce n’est pas un hasard. Yalom continue son oeuvre de soin et développant son oeuvre littéraire ! Il aide ainsi chacun à se poser les bonnes questions.

Mais l’interrogation centrale est celle du désespoir. La mort de Dieu nous livre t-elle au désespoir ? Si oui, y a t-il une chance de le soigner ou faut-il apprendre à supporter la maladie ? Dostoïevski se promène, insensiblement, dans les pages de ce roman.

Le véritable jeu d’échec entre les deux personnages, Breuer étant épaulé par le jeune Freud, qui ne rencontrera pas le patient, comme un symbole de cette rencontre historique manquée, est aussi une histoire de fraternité qui malgré les réticences de Nietzsche, se bâtit. Sentiment qui manquait sans doute à Nietzsche. Tout choix se paie. Celui d’être un géant, qu’il cultivait radicalement, avait pour contrepartie la solitude, car contrairement à Zarathoustra il imaginait que ses disciples ne viendraient que bien après sa mort, ce en quoi il voyait juste. Il y a indéniablement dans le roman un essai d’interprétation psychologique du philosophe, que je trouve assez convaincant. Nietzsche pensait que les pensées et les déclarations parlaient surtout de la santé de leur émetteur. Et l’ayant fréquemment lu, j’ai souvent souri en essayant de lui appliquer ces principes d’analyse. il semble avoir souvent prôné ce qu’il subissait. Comme pour faire de ses impasses des choix, ce qu’il prône d’ailleurs avec sa théorie de l’amor fati et l’éternel retour du même. Il avait de la cohérence, le Monsieur. Son incapacité à se lier aux femmes, par exemple, était érigée en exigence philosophique. Mais elle n’était qu’un reflet de sa complexion psychique.

Breuer, personnage attachant, que l’on découvre autrement que dans son rapport biographique à Freud – voir par exemple la récente biographie de Sigmund Freud publiée par Elizabeth Roudinesco- va devoir en passer par une plongée, avec nous à sa main, dans la pensée nietzschéenne. Et évidemment ce ne sera pas pour lui sans conséquences.

Ensemble, comme dans un work in progress disséqué devant nous, de manière fascinante, ils vont peu à peu rejouer l’histoire de l’invention de la cure psychanalytique, avec ses tentatives et ses retournements de situation. Et démontrer les liens indiscutables entre la philosophie du briseur d’idoles et le freudisme, mais aussi leur divergence au final.

Car les deux pensées ont en commun la même intuition, qui remonte justement à Spinoza : il s’agit de « devenir qui tu es ».

Mais comment et pourquoi ? Et c’est ici que l’on diverge. Yalom imagine ce qui aurait pu  aussi, à quelques années près, être une collaboration incroyablement stimulante. Mais la philosophie et la psychanalyse se séparent. Voila peut-être la grande leçon du roman.

En dire plus, ce serait aller trop loin – car une cure relève aussi de l’enquête policière- et enlever au lecteur de cet article l’envie de lire ce roman dense, éclatant d’intelligence, mais léger aussi, parfois drôle car les découvertes et l’auto expérimentation ont des effets burlesques. Léger comme Nietzsche aimait une certaine légèreté dionysiaque. Les génies ont aussi des faiblesses, qui ne les rendent que plus attachants, et parfois donnent à sourire. La pensée ne délivre pas de l’humanité.

C’est donc un grand roman de fidélité. Un roman de fidélité à la vocation et aux pensées qui ont élevé l’esprit de l’auteur.  Et le nôtre, possiblement.

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Blessures de l’âme ( « Tout est dans la tête », Alastair Campbell)

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Alastair Campbell est devenu romancier après avoir été le conseiller en communication de l’infâme politicien que fut Tony Blair. Ma première surprise en lisant son roman bien construit, « Tout est dans la tête », c’est de me retrouver face à quelqu’un de tellement humain, de tellement sensible, de tellement doué pour l’empathie, alors qu’il a donné son temps et son énergie à un projet politique aussi pervers que celui de Blair le liquidateur, celui qui a permis la destruction inutile, que nous payons encore au prix fort, de l’Irak. Celui qui a marqué le ralliement des forces historiques critiques (la gauche) à la domination absolue du marché. 

Les gens sont décidément des arlequins complexes. Ils sont composés de strates, ils ressemblent à des mosaïques, et en les simplifiant on s’affuble de belles œillères. C’est d’ailleurs un des thèmes de ce roman : le caractère non monolithique de l’individu.

Alastair Campbell a raconté ailleurs qu’il était dépressif au long cours. Qu’il avait hésité à devenir le collaborateur du Premier Ministre à qui il avait répondu, suite à sa proposition de le rejoindre, qu’il était malade. Blair avait dit qu’il le prenait quand même et qu’on se débrouillerait avec ça.

Seul un dépressif peut écrire ce roman, qui déploie l’entrelacs complexe de relations entre un psychiatre londonien et ses patients. Mais un psychiatre est un être humain, il a sa propre vie, et en prenant une part du fardeau de ses patients, en plongeant dans son devoir de les soutenir, il risque de compromettre son propre équlilibre. S’il est possible d’aider autrui, s’aider soi-même, comme se regarder passer de sa propre fenêtre, est autrement plus compliqué. Le psychiatre brillant du roman, Sturrock, est malade de dépression. D’une lourde dépression. Il va devoir avancer dans sa vie, sur ces quelques jours que traitent le roman, tout en aidant ses patients.

Oui, seul un névrosé expérimenté peut écrire ce roman, tant il décrit bien la souffrance psychique. Comme on l’a rarement fait, et sans romantisme déplacé. Alastair Campbell ne se prend pas pour un grand styliste. Il écrit de manière assez minimaliste : des faits. Mais quelle sagacité ! Le roman parvient à nous faire entrer très charnellement dans les souffrances des patients, le sentiment d’impuissance du psychiatre, sa fragilité. La logique du transfert est très bien incarnée, et on s’attache à ces personnages crédibles, dévalant dans les montagnes russes de la maladie.

Il y a une grande brûlée, un grand dépressif très intelligent mais incapable de vivre depuis le départ de son père, un couple cherchant à réguler les pulsions sexuelles du mari, une famille de réfugiés du Kosovo traumatisée, une ancienne prostituée. Un Ministre qui sombre dans l’alcool et compromet tout ce qu’il a construit. Avec chacun de ces patients, il y a de l’échec, de la régression, le sentiment d’impasse, des deux côtés, et parfois des miracles, qui tiennent à très peu.

Campbell parvient à trouver les mots pour décrire ce trou qu’est la dépression, et qui est unanimement jugé comme indescriptible, justement. Il y parvient, oui. Et c’est la force de ce livre.

Le Professeur Sturrock est un professionnel de haute réputation. C’est un psy anglais, un pragmatique. On sent qu’il utilise un mix de ce qui fonctionne, en mêlant l’analyse freudienne et les thérapies cognitives. Ceux qui ne connaissent pas ces techniques les découvriront. C’est un joli roman, au fond, de découverte, tragique et comique, de ce qu’est la névrose, et de ce que peut-être la résilience. Ou carrément la descente aux enfers, jusqu’à la mort. Un bel hommage aux patients, à leurs « aidants » (les familles) et à ceux qui les amarrent à cette vie, bien souvent. Car le psy est souvent le seul mât auquel se raccrocher encore en période de tempête, et ce lien très particulier est parfaitement rendu.

Ce n’est pas un livre pessimiste, au contraire. C’est un livre d’espoir. D’espoir mais de lucidité sur la profondeur des destructions intimes auxquelles les psychiatres et psychologues s’attelent. Mais pas sans résultat. C’est drôle aussi, parce que les névrosés suscitent des situations comiques, nécessairement, en se débattant dans le monde réel.

C’est une oeuvre utile, aussi. Car la maladie psychique est toujours autant stigmatisée. Tant est bien qu’on essaie, pour contourner le stigmate, de la rattacher autant que possible à l’exogène : on parle de burn-out, de bore out, de victime de harcèlement. Mais on parle bien, en réalité, de gens qui souffrent de troubles psychiques. Comme on n’a pas encore surmonté le dualisme occidental de l’âme et du corps, on ne parvient pas à voir ces blessés comme souffrant de blessures de l’âme, mais encore et toujours comme des damnés. La souffrance psychique se cache. Alors qu’elle est une affection. Une atteinte. Une altération. Et non une possession démoniaque. 

Au sortir de l’émouvant roman d’Alastair Campbell, de tels préjugés tenaces ont du mal à subsister. Se dessine une sympathie pour ce qui est une communauté au fond, une communauté d’une grande diversité sociale : celle des « dingues et des paumés » que chante Hubert Félix Thiéfaine.

Cette communauté, qui elle aussi, commence à montrer sa fierté. Dans nombre de capitales où elle organise des « mad pride » coude à coude avec les soignants. Courageusement.

Ces fêlés sont de beaux personnages. Ce qui tend à prouver, encore une fois, que les gens normaux ne sont pas exceptionnels. La normalité peut être bien plus dangereuse que la névrose ou la psychose. Ce sont des gens normaux qui aiguillonnaient les trains vers les camps d’extermination. Ce sont des gens normaux qui appuient sur des joysticks pour larguer des bombes sans se poser plus de question. Ce sont des gens normaux qui les commandent.

La souffrance mène au meilleur et au pire. Elle rend sauvage, mais elle peut aussi ouvrir à l’empathie. C’est cette seconde option qui semble concerner un Alastair Campbell devenu pérméable à la douleur d’autrui, capable de la faire entendre et comprendre.

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Où l’on règle son sort à une civilisation (« Les infortunes de la vertu », Sade)

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J’ai évidemment lu sur Sade, fréquemment, mais j’ai différé de le lire dans le texte. Même l’admiration béate des surréalistes à son égard ne m’avait pas convaincu d’ouvrir ses pages. Je ne sais pas trop d’où vint cette réticence persistante au demeurant. Sans doute parce qu’il me semblait que son sort était réglé, ou de m’être dit qu’en lisant Nietzsche je n’aurais pas grand chose à apprendre de Sade.

Mais il y a cette admiration qui persiste, chez beaucoup de grands lecteurs, pour le dit « divin marquis », et j’ai fini par me laisser persuader, intrigué par ces témoins. Sade nous prend, nous embarque en forêt noire, et puis nous laisse stupéfait dans notre coin (un peu comme le personnage du roman dont on va parler finalement), nous dit-on. Il arrive aussi un âge où l’on veut ne pas manquer des lectures de première main, quand il s’agit de noms essentiels de la littérature. J’ai atteint cet âge de lecteur.

Alors je viens de lire « Les infortunes de la vertu« , soit celles de  la malchanceuse et résiliente Justine, relatant à celle qu’elle n’a pas encore reconnue comme sa soeur, Juliette (qui de son côté à prospéré du vice), les méandres affreux d’une vie où le respect de la morale catholique l’a menée. Justine se retrouve seule et affaiblie, par le hasard de la vie, et séparée de sa soeur, mais elle a reçu une éducation classique. Elle est pieuse et n’y renoncera pas. A chaque étape de sa misérable existence, ses choix se porteront vers le respect des règles morales : on ne vole pas, on ne tue pas, on aide son prochain, on le secourt inconditionnellement.  Et à chaque fois, ce choix se retourne contre elle et l’enfonce un peu plus dans la fange, tandis que ses bourreaux sont récompensés de leurs innombrables forfaits. A plusieurs moments Justine est confrontée à des choix, et elle dispose de la possibilité de bifurquer puisque ses interlocuteurs libertins exposent leur philosophie en toute clarté, et essaient même de la convaincre de prendre ce parti (par intérêt, toujours, la logique de Sade est implacable, elle ne connait pas de faille).

C’est une lecture douloureuse, ambigue, fascinante et blessante. Mystérieuse, car pour saluer son contemporain Montesquieu, on peut vraiment se demander « comment peut-on être Sade ? ». Comment en venir à une telle radicalité, une telle lucidité dans la mission qu’on s’est fixé : détruire toute une civilisation, en étant le premier à en tirer toutes les leçons.

Ce n’est pas  du tout un livre érotique. Il évoque ce qu’il est affreux à cette époque comme en la nôtre d’évoquer, et encore pire : sadisme sexuel non consenti, prise d’otages, viol, maltraitances, tout cela étant cumulé (en plus des blasphèmes, mais c’est une autre histoire) Mais ici Sade use avec célérité d’un langage euphémistique, de litotes. Plus il s’enfonce dans l’horreur, plus il tient à garder cette langue tenue, ce qui ne fait que souligner l’horreur, et le décalage entre la morale officielle et la réalité, entre la représentation du monde de Justice et ce qu’elle découvre.

Il a fallu un Sade. Cette extrêmité là était utile en son temps, pour détruire les idoles.

Elle est aussi, dans une interprétation possible, cousine de l’ultra libéralisme d’un Mandeville (les vices privés font les vertus publiques), puisqu’à plusieurs moments pointe l’idée que défendre égoïstement son intérêt contribue à l’équilibre général.

Le fin mot de l’affaire, à savoir l’extraordinaire hypocrisie de la société d’ancien régime appuyée sur la morale catholique, ne saurait être contesté dans ce livre brûlant de sarcasme. Car c’est sous les oripeaux d’un conte moral, qui se joue de la censure, que Sade se livre à son entreprise de destruction radicale, extrêmiste, et il faut le dire, incontestable, de l’ordre moral, politique, social de son temps. Ce n’est pas un hasard si ce livre est écrit deux ans avant la révolution. La superstructure morale de la société ne parvenait plus à s’imposer pour en permettre la continuité.

La question se pose de ce que Sade propose à la place de cet édifice qu’il saccage. Le livre ne permet pas d’y répondre, même si finalement on y lit un réalisme profond : les questions éthiques ne se posent que dans un seul monde, le vrai (ce que nous avons fini par concevoir très bien en matière de relations internationales). Dans un monde différent elles se poseraient différemment. Le mal n’est pas célébré comme le mal, mais comme la loi qui sous-tend ce monde là. Un monde qui quand Sade écrit, deux ans avant la révolution, ne se conçoit pas encore comme après 89, mais comme un ordre qu’on ne saurait bousculer. Même si on commence à y songer sérieusement.

Dans cette société là, les règles sont édictées pour endormir l’agneau et le rendre plus accessible aux crocs du fauve. C’est ainsi que si l’agneau applique ces règles, il est perdu. C’est ce qu’expérimente odieusement Justine, à travers les pires mésaventures. Les pires. Car le Marquis n’a aucune limite dans la description de l’abjection de son époque.

Où en est-il lui-même ? Sa biographie nous renseigne à ce sujet, mais on ne juge pas un livre sur une biographie, ou en tout cas elle n’en est qu’un éclairage parmi tant d’autres. Le Marquis est un lubrique, ça ne fait aucun doute. Mais pis ? Rien ne le dit. Au contraire, il est condamné par la révolution à la prison pour modérantisme, rechignant à la répression. Il n’est pas ce monstre qui est parfois dépeint dans les pires personnages du roman, et qu’il incarne en particulier dans les hommes d’Eglise, mais pas seulement. L’horreur s’inflitre dans toutes les classes sociales, et si le Marquis semble sans illusion, c’est sur l’humanité de son temps, des temps passés, l’humanité réelle. Alors que Rousseau se demande peu de temps avant si l’Homme est bon ou corrompu, Sade revient à Machiavel en somme. Ce qui l’intéresse est ce qui est.

Alors, quelle place occupe Sade ? Tout mouvement collectif se déploie, naturellement, sur un axe où s’exerce une tension entre des aspects modérés et des aspects extrêmes. Sade est l’extrêmiste des Lumières. C’est lui. Il incarne ce qu’on peut imaginer de pus abouti dans l’entreprise critique de l’ordre fondé sur la transcendance. Il s’y attaque avec une fureur incroyable, d’autant plus efficace qu’elle est conduite par un grand écrivain, précis, sachant se couler dans un genre qui ne laisse rien au hasard : le conte philosophique.

« Les infortunes de la vertu » sont directement référencées au Candide de Voltaire. Mais aussi au conte, simplement. Au conte enfantin, dont il reprend les codes (le petit chaperon rouge en particulier).

Sade écrit cent ans avant Freud, et n’a pas connu « la psychanalyse des contes de fées » d’un Bruno Bettelheim, mais il sait qu’il s’en prend à quelque chose qui s’installe dans l’enfance, le surmoi. Il le sait et c’est volontairement qu’il va en ce lieu, porter le fer. D’où le caractère immensément subversif du roman, cet effet déstabilisant. Le Loup gagne, et le Loup a raison. Le petit chaperon devrait se comporter en Loup pour échapper au Loup. Tout passe cul par dessus tête.

Les pires méfaits sont commis dans des châteaux inaccessibles, qui suggèrent une partie de nous refoulée, le « Ca ». Là où nous ne voulons pas trop regarder. Sade est à cet égard un immense précurseur. Il nous oblige à nous demander ce qui nous pousse, et pose la question : la générosité n’est elle pas seulement une forme, encore une fois, de manifestation de l’ego ? Vaste question.

Autre question : les affinités de la jouissance et de la souffrance d’autrui. Le ‘sadisme » proprement dit. Qui est tres présent, et dont on sait que pour le coup il titillait l’écrivain. Sade a le mérite de l’exposer au grand jour. De le sortir des chambres des moines.

Dans ce roman, où on s’enfonce terriblement, comme dans un bois sombre, effrayés du ton sarcastique de l’auteur, qui se joue du lecteur-censeur en le narguant presque ostensiblement, on voit la morale chrétienne, et son héritière déguisée, la morale républicaine kantienne, exploser en tous sens.

Il est frappant de penser que les Lumières auront produit, contre le même adversaire, la société traditionnelle, aussi bien Kant que Sade. Les deux ne se sont pas connus, quel dommage ! Imaginons une controverse ! Mais le kantisme ne résiste pas à la lecture de Sade. Les règles de morale y apparaissent comme conservatrices, comme une ruse du dominant.

Et il est une chose certaine : si les dominés suivent ces règles ils sont condamnés à le rester. Plusieurs personnages du roman expliquent cela longuement à Justine, et c’est la véritable leçon du roman ; la fin officielle, celle d’un repentir, étant une farce.

La politique, donc, qui est partout dans ce livre sans jamais être évoquée ou si peu, en quelques phrases d’un noble (Bressac), ne saurait se confondre avec la morale. Une révolution, au sens où elle renverse le pouvoir, celui des riches, des moines, ne peut se passer de rompre avec la morale, ce que l’Histoire a amplement confirmé depuis Sade. Celle-ci est systématiquement mise à profit pour perpétuer l’ordre dominant. Ainsi tenir ses promesses, par exemple, quand on a promis de ne pas dénoncer.  Sade va jusqu’à montrer, dans sa fable, que l’attitude la plus morale, en réalité, parce qu’elle est dans la réalité, se mêle d’éléments nécessairement immoraux. Ainsi, Justine en passe t-elle parfois par le mensonge pour tenter de trouver une issue, qui de toute manière, la condamnera aux pires châtiments.

En définitive, le vrai adversaire c’est Dieu. C’est lui que le Marquis affronte. Dieu, et tous ses bagages.

C’est à lui qu’il s’agit de faire affront pour signifier qu’il ne fait pas peur. S’il existe, il ne vaut rien, car il ne s’occupe de rien ou c’est un fripon. Sinon c’est un sale type vu ce qu’il laisse perpétrer. L’attaque contre la morale, l’ordre, n’est que secondaire, logique. Le vrai piédestal à déboulonner, c’est Dieu.

« Les infortunes de la vertu » est une déclaration de guerre de l’athéïsme au monothéïsme. Non simplement aux abus de l’Eglise, comme d’autres ont pu le faire, mais à l’idée même de Dieu. Sade se dresse, en différents domaines, le premier.

C’est simplement vertigineux. Après Sade, la philosophie n’a plus qu’une seule question à résoudre : peut-on refonder une morale sans transcendance ? Et la psychologie, elle, sera chargée de chercher ce qui est si malsain en nous, ou ne l’est pas.

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Un vide impossible à emplir ( » A rebours », Huysmans)

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Son admiration totale allait à Baudelaire, et c’est bien une « curiosité esthétique » que Huysmans propose avec « A rebours », sorte de comète dans la littérature française. Ecrit en 1884, ce roman étrange, qui décrit les affres dépressives d’un aristocrate « fin de race », Des Esseintes, et surtout ses vaines tentatives pour y échapper, sort d’on ne sait où.

Husymans l’avoue comme une étape vers sa conversion au catholicisme, dans une préface étonnante donnée deux décennies plus tard. Et on le comprend aisément. Tellement « A rebours » décrit comme impasse lugubre un monde sans Dieu. Mais quand Huysmans écrit ce roman, tellement daté au sens où on ne saurait plus l’écrire, la technique ayant chassé de nos esprits un tel sens de l’observation, de connaissance de la matière, et une telle profusion lexicale, il est un disciple d’Emile Zola, et donne dans « le naturalisme » de son maître, dont il a toutes les qualités pour l’exercer. Pourtant, si l’on écarte ses qualités d’observation, « A rebours » est très loin de tout naturalisme, et Zola a du être éberlué en lisant ce livre, qui se complait à nager dans l’imaginaire baroque d’un personnage tourmenté et flirte avec le délire d’un névrosé .

Des Esseintes s’ennuie et veut tromper cet ennui. Il est livré au spleen. Il n’a pas à travailler, alors que faire ? Son passage par l’enseignement chez les jésuites ne l’a pas hameçonné à la foi. Il va dans le monde, s’y ennuie, se laisse tenter par les péchés, en particulier le stupre, mais ne repousse pas l’ennui. Il développe alors une misanthropie et un pessimisme radical, au cousinage schopenhauerien, et conçoit de la haine pour son siècle. Celui du matérialisme en somme. Paradoxalement c’est dans la dépense, la décoration et l’architecture d’abord, puis toutes sortes de lubies couteuses, qu’il espère porteuses de sens, qu’il pense trouver la solution.

En vérité, Des Esseintes ne conçoit pas  que c’est sa classe en putréfaction qu’il déteste, et donc lui-même, et pas seulement la bourgeoisie qu’il déteste autant que Flaubert, auquel il ressemble beaucoup, en dehors de son improductivité. On retrouve nombre d’accents de la correspondance de l’auteur de Salammbô, et d’ailleurs Des Esseintes est on ne peut plus attiré par l’exotisme antique, qu’il contemple dans les œuvres de Gustave Moreau.

Alors il décide de vivre isolé, à Fontenay, et d’exercer des passions avant tout esthétiques, mais aussi sensorielles. Nous allons toutes les visiter, une à une, avec lui, avec délectation. Mais rien n’y fera, la dépression augmentera, prendra un tour de plus en plus physique. Des Esseintes épuisera chacune de ses plongées, chaque désir s’étiolant et n’appelant qu’à un autre désir, chaque déception aiguisant la névrose . Aucun objet ne saurait remplacer l’objet perdu : Dieu.

Le diable lui-même n’est guère tentant, n’ayant de sens à transgresser que par l’existence de Dieu

Des Esseintes essaie de faire de sa décadence un motif esthétique, il apprécie tout ce qui glorifie cette décadence, qui lui donne forme, en poésie comme en art plastique, et jusqu’aux parfums ou à la végétation. Cette tentative narcissique ne le soulage pas plus, même s’il y trouve refuge, oui, de manière fugace.

Le roman est l’occasion, en plus d’admirer une richesse de nuances esthétiques extrêmement rare, de découvrir l’admiration de l’auteur -et du détestable, et moqué personnage (il y a du Dostoïevski se moquant de Fedor fedorovitch dans les « possédés » dans ce livre) pour les artistes de son temps. Baudelaire d’abord et par dessus tout. Mallarmé. Odilon Redon. Verlaine. Mallarmé Gustave Moreau. Edgard Allan Poe. Les Goncourt (dont on a peine à imaginer comment ils furent admirés en leur temps).La recherche éperdue de plaisir et de nourritures spirituelle, sensorielle, du reclus anxieux nous transporte dans une histoire sublime de la littérature latine tardive. Mais aussi dans les nuances infinies de la parfumerie, de la contemplation des pierreries. Le roman éreinte aussi, toute une littérature chrétienne ou laïque oubliée. Un moyen critique.

Le défaut du roman est que l’intrigue saute aux yeux assez rapidement. On saisit que c’est un voyage immobile dans le désir, qui conduit dans un cul de sac.

Il faudra que Des Esseintes se résolve à son échec, et à revenir peu ou prou parmi les gens.

On pourrait se dire qu’il est une annonce prophétique du consommateur frustré contemporain. Je crois que non.  alors que pour notre temps Dieu est la marchandise, pour le personnage du roman Dieu est dans la marchandise. L’objet n’est aucunement pour lui un signe. C’est une chimère. Un vecteur vers l’absolu, une illusion de transport céleste. Son raffinement obsessionnel n’a pas de sens social mais métaphysique. Il est du côté de la valeur d’usage et non d’échange. Il est un collectionneur mais le contraire du spéculateur. Ce que nous avons en partage avec lui c’est de devoir nous débrouiller avec un ciel vide. Huysmans est moderne. Nous sommes post modernes. Des Esseintes n’est pas notre contemporain.