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Le faux comme moment du vrai ? « VOIR (les enseignements d’un sorcier yaqui) – Carlos Castaneda

6606537455_807cab7cc8_b« Voir » (Les enseignements d’un sorcier yaqui) est un des livres de Carlos Castaneda écrit après contact, d’après auteur et éditeur, des sorciers mexicains, d’un sorcier, un « brujo » en particulier.

Castaneda était un ethnologue étasunien mais son livre n’est pas un livre d’ethnologie, d’abord au sens où il ne comporte aucune dimension analytique. C’est un récit pur et simple d’une plongée.  Rendue possible car le sorcier pressent que « Mescalito » (un esprit important) tient à ce que l’ethnologue soit guidé vers lui.

On peut se demander longuement ce que le récit emprunte au roman.  Ce retour vers l’indien qui l’attend tranquillement est en effet étrange. On ne sait pas comment vit l’ethnologue, il va et vient. Tout cela paraît détaché du temps. Peut-être que ce livre est tout aussi ethnologique que « Vendredi et les limbes du pacifique » ?

Cette discussion sur la réalité des récits de Castaneda sera sans doute sans fin tant qu’il sera réédité, et personne n’a rien pu prouver sur le niveau de véracité de ces livres (et d’ailleurs sur la signification des expériences qu’ils relatent).  Castaneda n’analyse pas, mais il ne juge pas non plus; il n’assène rien, il ne joue pas le maître mystique, il ne vante pas des découvertes, et il laisse bien des incertitudes ouvertes.  Ce qui le place du côté de l’ethnologue, indiscutablement.  Une ethnologie littéraire ? Une littérature ethnologique ? Qui ne disent pas leurs noms. D’où la fascination, bien entendu, qui en ressort.

On prétend  parfois que c’est un mauvais écrivain qui a trouvé un stratagème pour vendre des livres quand même. Pour ma part je trouve qu’il nous livre une expérience, et qu’il ne ferme rien. Et c’est un beau livre, fluide, qu’on n’a pas du tout envie de lâcher. Mais c’est vrai, personne n’a pu rencontrer le’ sorcier principal qui initie Castaneda. Pour un charlatan, il est très habile. Un charlatan « boucle » plus volontairement ses histoires il me semble. Donc nous avons là un grand malin, tout au moins, ou de surcroît. Castaneda, en plus, ne cesse lui-même de se mettre à distance de ce qu’il vit. Il en raconte les détails, mais il n’est pas affirmatif sur ce qui se déroule. C’est d’autant plus crédible. Mais d’autant plus habile ?

Est-ce que tout cela n’est pas une reconstruction de savoirs, est ce que le sorcier n’est pas l’amalgame de plusieurs chamanes, voire de tous les chamanes, voire une macédoine de maintes spiritualités ? 

Est-ce que ces récits n’illustrent pas une richesse culturelle et spirituelle, par la méthode allégorique ? Il en sait tellement, en effet. C’est possible, en effet, mais ce serait alors virtuose. Car il y a une vraie relation entre le sorcier et l’ethnologue. Elle est touchante. Les romanciers savent opérer cela.

Je suis convaincu par Nietzsche quand il dit que la réalité est une question de point de vue. Michel Foucault le démontre brillamment dans « Les mots et les choses« , aussi, et la physique quantique ne dit rien de différent. Pour voir différemment, on doit faire taire quelque chose en soi. Des croyances. Des ruminations. C’est ce que dit simplement le sorcier yaki.

Je suis convaincu, aussi par Paul Feyerabend, scientifique hétérodoxe, quand il dit que « tout peut marcher » pour accéder à une forme de vérité, nous le sentons, nous qui regardons une fiction de cinéma, rêvons, ou écoutons une chanson.

Les sorciers yaquis  accèdent sans doute à une forme de vérité, en fumant du peyotl et par d’autres pratiques, mais ils sont les seuls à emprunter ce chemin et à voir la vérité sous cette forme.  Sous les yeux d’un sorcier yaki nous ressemblons à des œufs lumineux munis de fibres lumineuses géantes dont nous pouvons nous servir.

Aussi, éradiquer ces cultures, comme la machine occidentale y a pourvu, est une perte terrible pour l’humanité, comme à chaque fois qu’on massacre une culture, qui est un point de vue sur la vérité.

J’aime la posture ethnologique de Castaneda, c’est à dire l’humilité, s’en remettre à son interlocuteur, l’absence de préjugé. C’est de cette manière que Castaneda procède avec Don Juan, sorcier Yaqui. Même s’il n’existe pas.

Dans « Voir », Castaneda, encore jeune homme, relate son second séjour régulier, supposé, auprès de Don Juan, en 1968, après avoir abandonné son initiation des années auparavant, suite à quelques effrois. Il va s’y remettre, et cette fois ci parvenir à franchir quelques caps. Rencontrer « le gardien » d’un autre monde, son « allié », et finalement, « voir », soit se mettre en demeure de vivre comme un guerrier, car quand on voit on entre en un nouveau territoire lucide mais dangereux.

Il revient en Arizona semble t-il avec le premier livre qu’il a écrit, mais Don Juan s’en fiche. Don Juan considère que penser est une perte de temps. D’ailleurs, la grande capacité du sorcier, soit « voir », ce que le peyotl favorise grandement, ne s’explique pas. Cela se vit. On est aveuglé et maladif de trop penser. Cela, les contemporains ne le savent que trop. Don Juan va passer beaucoup de temps à le sortir de la gangue de la raison, pour qu’il puisse simplement, vivre les expériences. Cesser de tout vouloir expliquer, c’est une possibilité, qui en ouvre d’autres. Chez nous on appelle cela obscurantisme, ailleurs on dit « Voir », et cela nous raccorde tout de même aux premières manifestations de la vie religieuse, soit à un long acquis, qui n’est tout de même pas à prendre à la légère.

Le livre est le récit des expériences de Castaneda, et de sa relation riche et belle,, supposée réelle, avec Don Juan, et une ou deux autres sorciers. L’ethnologue donne de sa personne, semble t-il, jamais il ne se cache d’être un ethnologue, il prend des notes, il pose des questions. Manifestement, il manque de perdre sa vie au moins une fois. Les expériences qu’ils narrent sont déconcertantes et la narration est à la fois limpide, belle, imprégnée. Parfois on a réellement peur pour lui. Castaneda veut la Vérité, oui, mais on sent qu’il n’est pas là que pour ça. Comme tous les ethnologues. Il cherche dans une autre culture ce qui pourrait le guérir des mutilations de la sienne. Le livre n’est pas une mythification de la drogue. D’abord, au vu des symptômes, on ne l’envie pas… Mais en plus on comprend que la drogue n’est qu’un auxiliaire.  Les sorciers s’en passent, d’ailleurs, une fois sorciers. Comme on se passe de médicaments psychotropes une fois guéri.

J’aime beaucoup de choses chez ce Don Juan dont on ne sait s’il vécut ou s’il est une reconstruction. Car malgré ses idiosyncrasies, il rejoint bien d’autres sagesses. Quand il dit que tout est égal et que le sorcier sait que le monde est folie, mais « folie contrôlée », car on doit bien vivre, on dirait un stoïcien. De même quand il décrit la mort comme dissolution dans le cosmos. Quand il théorise la vie comme une vie de guerrier il parle comme un samouraï: Quand il dit « vois » et cesse de « regarder », il nous enjoint à faire plutôt qu’à penser à faire.

Il dit aussi que la vérité est dangereuse, sans cesse, regarder son « allié’ de près, ou certains esprits, est dangereux.  Savoir n’est pas neutre. Savoir vous expose. Il rappelle ici encore Nietzsche qui alerte sans cesse sur le danger de la vérité. Ne regarde pas trop au fond du trou, tu pourrais y tomber.

Mais finalement c’est la question que pose toute spiritualité…. Est-ce allégorie ou haute réalité ? Et Castaneda ne referme pas le livre des questions. Il présente une forme de spiritualité, parmi d’autres, et connectée au plus profond passé. Castaneda était peut-être un narrateur doué mais chafouin. Doué, alors. Car on vibre avec ce duo. La thèse du « mauvais romancier » déguisé en ethnologue ne tient pas, en tout cas. On aurait alors un ethnologue, un vrai, car il y a semble t-il un vécu, de l’expérience humaine, qui n’est pas que de bureau. Il n’y a pas que du puisé dans les manuels, et un romancier qui sait transformer tout cela en récit qui élargit l’audience au delà des spécialistes de l’ethnologie. Castaneda a sans doute, tout au moins, rencontré des indiens yaquis.

Mais à dire vrai je n’en sais rien, Castaneda m’égare, comme Don Juan l’égare fréquemment. Et une des leçons est que nous ne savons rien. Mais que nous pouvons chercher. Ce n’est pas très moral, certes, de nous raconter des sornettes. Mais on nous en a raconté bien d’autres… Pour nous donner accès à des spiritualités. Peut-être que Castaneda, pour sauver la vision chamanique, a t-il décidé de procéder de la sorte.

C’est en tout cas une littérature, ou une ethnologie, ou bien plus probablement les deux…. Absolument uniques en leur genre. Ce qui vaut évidemment le détour.

 

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Fuir ce qui ne peut se fuir- Le bleu du ciel- Georges Bataille

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« Chaque éclat de la musique, dans la nuit, était une incantation qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie : je regardais au loin… une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de  moi, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil : ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts. À cette marée montante du meurtre, beaucoup plus acide que la vie (parce que la vie n’est pas aussi lumineuse de sang que la mort), il serait impossible d’opposer plus que des vétilles, les supplications comiques de vieilles dames« .

La guerre la plus dévastatrice de l’Histoire arrive. Bataille le sait alors que trois ans encore les chancelleries occidentales essaieront de s’entendre avec Hitler. Bataille ne fait pas  seulement preuve de  lucidité gépolitique. Il ressent surtout, il l’a expliqué théoriquement, que la civilisation moderne, a refoulé ce qu’elle a de plus dangereux, sans apporter de solution, que ce refoulé pourrit au lieu d’être sublimé d’une manière ou d’une autre, et que des monstres vont en surgir une seconde fois après le premier massacre de 14, transformant le monde en cimetière géant. Il le sait. Il ressent l’immense besoin de décharge d’énergie destructrice qui bouillit. Les revues, les cercles politiques, tout cela, ce sera bientôt fini. La prophétie éclate dans les scènes finales dont est issu l’extrait ci-dessus, rappelant le film le Tambour, décrivant la folie mécanique des jeunesses hitlériennes. « un gosse d’une maigreur de dégénéré, avec le visage hargneux d’un poisson, marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major ».Comment tenir quand on voit ce qui arrive ? Et bien on ne peut pas.

Il en est dévoré, lui qui était déjà dévoré par la présence à la vie. En 1935, il se bat, avec des mots, contre le fascisme, mais en son âme, il pressent l’affrontement des armées inévitable. Une violence accumulée devra bien crever la gangue des fébriles conventions sociales, toutes de papier sans valeur. Il écrit donc « Le bleu du ciel« , un roman presque insupportable où il évoque ses dérèglements sexuels morbides, où le lecteur est livré à la haine du personnage principal, c’est à dire l’auteur. Evidemment impubliable à ce moment là. Mais à quoi sert, pense t-il, d’écrire, si l’on ne dit pas toute la vérité ? La vérité c’est que la marée montante de la haine le submerge et le noie. La vérité c’est qu’il voit autour de lui une course à la mort. Comme Jean Renoir (qui le fera jouer… un curé… dans Partie de campagne) voit des squelettes qui dansent dans « La règle du jeu ». Ce roman sera laissé dans un coin, et publié vingt-deux ans plus tard chez un éditeur maudit, Pauvert.

On reconnaît Simone Weil, appelée « Lazare », ironiquement, et dont il perçoit très bien la familiarité avec la mort. Bataille, et le personnage principal et narrateur, l’admirent, la craignent un peu, se confessent auprès d’elle, pour la dégoûter, et ne peuvent s’empêcher de l’admirer et de la regarder avec dégoût. Il y a Michel, qui est sans doute Leiris.

Le personnage principal, c’est Troppmann. Il exprime tout ce que Bataille, qui milite, exsude dans son intimité, qui est insupportable, mais qu’il faut dire, et puis laisser dans un tiroir. Que faire devant l’inexorable ? Fuir de toutes les manières, se perdre. Ca commence avec Dirty (qui ressemble beaucoup à Colette Peignot, la sainteté inversée de Lazare) en Angleterre, où ils se livrent à des excès qu’ils qualifient eux-mêmes d’immondes. Puis retour à Paris, où il continue de sombrer, se heurtant à Lazare, qui le pense malheureux, et qu’il ne parvient pas à totalement révulser. Il y a une autre femme, Xénie, qu’il humilie sans cesse, et qui semble aimer cela et ne pas le supporter. Il tombe malade. Devant tout ce qu’il ressent, de ce monde. Plus au Sud, il y a la côte barcelonaise. Une atmosphère pré révolutionnaire. Michel et Lazare s’y plongent, mais pas Troppman, qui ne peut pas, il se sent étranger, tout en étant aspiré par la violence qui bout. Il continue de se détruire, constamment. L’alcool, la débauche. Il est inconséquent, demande à la fois à Xénie et Dirty de venir. Elles viennent. Dirty aimerait pousser la folie encore plus loin, y enrôler Xénie. Dirty est toute aussi avide que Troppmann de se perdre. Tout le monde est irrésistiblement attiré par la mort, sur les barricades, ou ailleurs. Il se rapproche de Dirty, surtout, et ils partent en Allemagne. Ils copulent dans un cimetière , dans la boue, les chairs ont la couleur de la mort. Ce lieu, c’est l’Europe. Bataille a en une scène montré la légèreté jouisseuse des européens couchés sur leurs propres tombes.

« Le bleu du ciel« , ce ciel qu’on voit déjà traversé par les bombardiers, est donc un curieux chassé-croisé entre des problématiques intimes et mondiales. Comme si Bataille, Weil, Peignot, Leiris, à ce moment-là, se trouvent tous d’une certaine manière au carrefour de toutes les routes. Aucun d’eux n’est plus communiste-stalinien, ils savent ce qui se passe avec Staline. Ils comprennent que la révolution conduit à la mort aussi bien que la contre-révolution. Ils voient derrière les discours, la mort qui s’avance. Surtout Bataille, surtout Colette. Tous deux regardent vers l’étotisme et la mort, tandis que Weil regarde vers le Ciel, l’éternité en Dieu, et n’a pas peur de prendre les armes. Curieux voisinage. Le corps n’est qu’un vaisseau, dans les deux cas. Dont l’usage est différent.

La nécrophilie de Troppman n’est qu’un excès de ce qui flotte dans cette époque où chacun va à la mort en courant les bras ouverts. L’angoisse manifeste à la fois la peur et l’attirance, le conflit. La tension entre les pulsions de vie et de mort, qui synthétise en passion dégoûtante.

« Le bleu du ciel » résonne de manière étonnante et angoissante dans notre temps. Alors qu’on parle d’effondrement, inéluctable. Tout le monde le voit, le dit, le sait. Mais rien ne semble vraiment se réorienter, au contraire même, on sent parfois le désir d’accélérer vers ces moments terribles qu’on nous promet. Comme quand les gens élisent des leaders dits climatosceptiques, mais plutôt certains que leurs héritiers auront de quoi échapper au sort des masses, Comme le pensaient les élites du temps du « Bleu du ciel ». Comment vivre en sachant cela ? Je suis frappé, par exemple, de la sérénité affichée de certains collapsologues. Qui pensent sans doute que de l’apocalypse surgira la renaissance, la seule possible. Bataille n’aspirait pas à cela. Il n’avait pas d’illusion. Il s’efforçait de donner le change, sans doute, en écrivant dans des revues antifascistes, tout en sachant que c’était peine perdue, car partout le désir de mort s’affichait, triomphant. Et Bataille en était parvenu à considérer que de plus, c’était inévitable. Comme le Freud de « Malaise dans la civilisation« , à la même époque. Il est terrible de penser que nous aussi, rions, dansons, prenons du plaisir, les pieds déjà entrés dans un cimetière. C’est ce que l’on nous dit. Je lisais encore aujourd’hui qu’un million d’espèces étaient appelées à disparaître. Une extinction. Bataille est insupportable. Mais Bataille disait aussi la vérité. A ce titre là, il mérite qu’on le regarde dans les yeux. Dans ce terrible regard qui le trahissait.

 

 

 

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… Puis Mourir – « La Mort à Venise », Thomas Mann

mort-acc80-venice-2.jpgEn refermant la longue nouvelle de Thomas Mann« La mort à Venise », il m’est revenu le souvenir de la scène jouée par Jean Pierre Melville, dans « .A bout de souffle » de Godard. Il joue un écrivain qui répond à un interview et avoue son plus grand fantasme :

devenir immortel, puis mourir.

 

C’est ce qui arrive à l’écrivain que Thomas Mann met en scène dans « La mort à Venise », texte infiniment ciselé,virtuose, au service d’un romantisme presque désuet à l’époque ou Mann écrit (après la première guerre mondiale).

 

Un écrivain de renommée mondiale,solitaire, d’âge mûr, allemand, est saisi soudain par une envie de voyage pour réveiller son inspiration. Il bifurque vers Venise. Une fois là-bas, lui revient le souvenir d’un malaise qu’il y avait connu, il a envie de partir très vite et remballe ses bagages.

Mais la vision fulgurante d’un jeune adolescent polonais, blond, ange d’une beauté incandescente, le stupéfie, le retient là, l’inspire au plus haut point (jusqu’à frôler le ridicule dans certaines envolées lyriques).

Il y attrape le choléra et meurt, après avoir joui de la contemplation chaste de la beauté du garçon, y avoir puisé une revitalisation qui s’abîme dans la maladie aux effets fulgurants. Leur seul contact sera de se croiser et de se regarder dans les yeux. Mais l’écrivain aura la sensation d’avoir connu l’incarnation de la parfaite beauté.

 

Une lecture contemporaine du texte s’interrogerait et polémiquerait sur la pédophilie sous-jacente dans le roman. Et pour le lecteur du XIXème siècle que je suis, la question ne peut pas être écartée au cours de la lecture, l’empathie avec l’écrivain est bloquée par cet aspect. On pourrait même voir le lyrisme du narrateur et de l’écrivain dont il décrit l’évolution psychologique comme une tentative d’anoblir, par un registre mythologique, ce qui peut se résumer à une pulsion salace intolérable.

Ce n’est pas ce qui intéresse Mann et il faut aussi s’efforcer de recontextualiser le texte, rédigé en un temps où la pédophilie n’est pas un sujet « de société ». La fascination pour l’adolescent de l’écrivain n’évoque pas, d’autre part, de pulsion sexuelle, même si le corps est au centre de tout en cette affaire.

 

Même si les rêveries de l’écrivain le ramènent aux relations de Socrate à ses jeunes disciples, le texte n’est pas d’essence platonicienne, ce me semble, mais propose une autre lecture des amours socratique que celle de l’Idéalisme philosophique radical de Platon. La beauté s’y incarne en un corps délicat et magnifique, à la limite de la fébrilité (on est loin de la caricature de la beauté « à l’allemande » qui prévaudra plus tard sous le totalitarisme), dont les mouvements fournissent un accès direct au Beau, sans trahison.

 

L’écrivain allemand n’est pas dans la caverne où il regarderait une ombre chinoise, il est en plein soleil. Le corps de l’adolescent est un véhicule fiable vers la beauté. Le corps ne dégrade pas l’Idée de la beauté, il est chair, et chair en harmonie avec la nature, le visible. Au contraire il déclenche l’ivresse dionysiaque d’un écrivain qui rajeunit au contact de cette simple contemplation quotidienne du jeune adolescent. On retrouve ici le Mann disciple réclamé de Nietzsche. 

 

Mais que reste t-il alors, sinon mourir ? Le titre n’est pas fortuit; il s’agit bien de voir la beauté à Venise et de mourir. Presque instantanément, le choléra frappant sans délai, après que la beauté ait été perçue (le jeune adolescent va partir). L’écrivain, par un premier malaise, sent qu’il faut fuir la ville, il le ressent ensuite à travers des signes, son intuition d’artiste qui sent que la ville frémit, mais il ne part pas.

 

Pour l’artiste, la beauté vaut mieux que la vie, ou plutôt la beauté c’est la vie, et même l’éternité évoquée par Melville dans l’extrait d' »A bout de souffle » que j’évoquais. Et il vaut le coup de voir la beauté en face et d’en finir.  Portrait radical de l’artiste. Doit-on considérer une face morbide dans la démarche artistique, un nihilisme peut-être. Une fuite ?

 

Pour Rimbaud, je m’en rappelle, l’éternité, « c’est la mer allée avec le soleil ». L’adolescent qui joue sur la plage offre cette idée de l’éternité. Il ne reste donc rien de plus à vivre. Le but est atteint. Pourquoi fuir le choléra alors ?

 

Pour Rimbaud, une fois la beauté rencontrée, par les Illuminations, alors il revenait de se taire. Puis de mourir au bout du compte, après l’avoir bien cherché. A Marseille et non à Venise.

 

On note  que l’écrivain attrape le choléra en mangeant des fruit avariés, et en cédant à l’appel de la chair, ce qui malgré le nietzschéisme de l’auteur, rappelle le bon vieux schéma coupable de la genèse. Malgré ses lectures, peut-être, Mann n’échappait pas à la culture corsetée de la bourgeoisie allemande de son temps.

 

La recherche effrénée d’un apogée de vie, donc, à travers la contemplation joyeuse de la beauté, conduit à la mort. La vie à son sommet, appelle la détente dans la mort. Une vieille idée romantique, mais qui se retrouvera aussi dans le freudisme.

 

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L’enfer, c’est pas les autres – « d’autres vies que la mienne » – Emmanuel Carrère

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L‘œuvre d’Emmanuel Carrère est en définitive le récit d’une longue lutte, patiente, stylo à la main, contre le mal être, que dans  » D’autres vies que la mienne » il décrit comme un renard qui lui dévore le ventre, image qu’il a rencontrée.. empaillée chez un psychanalyste réputé.

L’issue qu’a constamment recherchée cet homme attachant, un de nos meilleurs écrivains à mon sens, est de se décentrer radicalement, d’où sa plongée dans l’évangile, dont il sort athée mais convaincu de la convergence des sagesses autour de cette notion de dépassement de l’égoïsme, qui ne peut qu’être auto destructeur (lire le sublime  « Le Royaume », apogée de ce processus). Mais tous les écrits de Carrère témoignent de ce projet, littéraire autant que thérapeutique : sortir de la gangue étouffante du rapport de soi à soi, échapper au narcissisme et à ses tortures incessantes, profiter de l’admiration du courage d’autrui, apprendre de ce courage.  Apprendre aussi de la curiosité de l’altérité, comme dans l' »adversaire« , « Limonov », ou encore la biographie de philippe K Dick. Ce qui est encore échapper au processus d’auto destruction que connaît tout dépressif.

On dit souvent aux dépressifs, « mais prends sur toi ! ». Ceux qui disent cela ne saisissent rien de la dépression  qui consiste justement à tout prendre sur soi, à ne pas être dans la capacité de vivre autrement. Enormément de gens qui souffrent parviennent à donner le change. Non pas parce qu’ils trichent mais parce que leur présence au travail notamment, leur capacité, pour parler comme un phénoménologue, à « être pour soi », c’est à dire à se sentir conscience dans le monde, conscience d’un objet qu’ils contribuent à façonner, les sauve quelque peu de leur combat avec leur ennemi intérieur, qu’ils connaissent parfois, qui se cache souvent. Le dépressif se dévore.

«  D’autres vies que la mienne » est ce qu’on appelle aujourd’hui une autofiction, drôle de terme, qui semble signifier « fiction de soi ». Il s’agit en fait de parler de soi, sans tricher. L’auteur, qui dans ses livres assume toujours une grande sincérité et ne joue pas, nous raconte les rencontres décisives d’une année particulièrement dramatique, non pour lui, mais pour certains de ses proches, conjoncturels ou durables. En fréquentant le terrible malheur des autres, par le hasard de la vie, il a pu se libérer un peu de ses tourments. Commencer.

Deux évènements se sont succédé dans sa vie. Le fait d’avoir vécu le tsunami qui ravagea l’asie du sud Est, d’y avoir réchappé sans le moindre bobo, mais d’y avoir fréquenté des individus lourdement frappés, dont un couple français qui a perdu sa petite fille. Et puis la mort de sa belle soeur, mère de trois jeunes enfants, d’un cancer, dont la disparition lui donnera l’occasion de faire la connaissance approfondie de deux hommes : le veuf, dessinateur de BD, et un ancien collègue de la décédée, magistrat handicapé. Le livre est le récit de ces drames, et celui de ces vies brisées, des relations qu’ils avaient nouées. La méditation de leurs leçons. Evidemment, en signant ce livre, qui est en lui-même un acte d’amour et d’amitié, Carrère donne. Et en cela déjà il se sent mieux, moins rongé par son fauve intime. Il apprend à vivre autrement. Il vit aussi ce que beaucoup connaissent : dans l’adversité tout autour, l’essentiel se consolide.

L’auteur dit sa stupéfaction, et nous ressentons la nôtre, face à la violence de certains évènements, qu’il faut pourtant vivre, et que l’on vit, la plupart du temps. Oui, les gens survivent, et c’est étonnant et admirable. Que peut-on faire pour eux, à ce moment où l’amour parfois réclame que l’on souhaite prendre la place de celui qui souffre ? On peut sans doute être là, quoi qu’il en soit. Ce n’est rien et à travers les histoires narrées on voit que c’est immense. Car par l’amour ou la haine, par l’indifférence bâtie ou le déni, on est finalement que par les autres. Chacun le sait, sans avoir lu Lévinas.

Ce livre est aussi un hommage, rare dans la littérature – merci -, au travail de « sombres » fonctionnaires, qui démontrera à ceux qui pensent que la politique est cette chose que l’on agite à la télévision, qu’elle se niche tout à fait ailleurs. Dans les plis de la société. Ici dans un tribunal d’instance, à Vienne, où l’acharnement de deux magistrats boiteux change la vie de milliers de personnes accablées par les usuriers.

C’est aussi l’occasion de revenir sur la question de la maladie. Carrère est un sceptique, souvent. Il l’est encore une fois. La maladie est elle la forme donnée à notre malaise ? Ou faut-il abandonner ces explications psychiques ? Ou doit-on ne pas opposer les deux dimensions ? Les récits de vie qu’il nous propose donneront matière à belle réflexion à ce sujet qui a bien occupé une Susan Sontag lorsqu’elle fut frappée par ce long cancer qui eut raison d’elle.

Moins souffrir, on nous le répète depuis l’antiquité, et Carrère l’observe, c’est aussi accepter. Simplement accepter. Ne pas résister pour rien à l’acceptation.

Je ne peux pas haïr ma maladie car elle est moi nous dit un personnage, qui parvient ainsi à survivre. Mais Carrère n’est pas de ces vendeurs de sagesse low cost qui hantent nos écrans et le papier glacé. Il en est parfaitement conscient : il ne suffit pas de philosopher pour aller bien. Et il ne croit pas, en tant que lecteur je le suis tout à fait, à une quelconque égalité des chances face au bonheur. Cette pseudo aptitude au bonheur qui serait partagée universellement est cruelle,  car elle culpabilise. Elle a quelque chose de sadique même. Elle pousse l’avantage des heureux, qui comme les capitalistes protestants de Max Weber croient prouver leur prédestination par le mérite d’avoir obtenu le bonheur.

Lorsque notre personnalité se forme, lorsque nous passons du réel du paradis enfantin à l’air froid de la vie, puis lorsque nous subissons la rupture de l’individuation et de l’entrée dans le langage, ça se passe plus ou moins bien, pour telle ou telle raison. Ensuite il sera compliqué de rompre l’abonnement avec le malheur, et l’on pourra pour certains compter sur un rapport à la vie spontanément positif. C’est ainsi. Il y a des damnés et des choyés. Cela n’empêche pas de chercher à aller mieux. Et en tentant, en réussissant à ses dires, Emmanuel Carrère donne aussi de l’espoir à ses lecteurs. Je ne parierais pas sur une sur représentation du bonheur chez les lecteurs. Donc Carrère parle à qui de droit.

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Senseï Musashi – « La parfaite lumière »- suite de « La pierre et le sabre », Eiji Yoshikawa

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Après avoir lu il y a tout juste un an le fascinant « La pierre et le sabre« , classique japonais d’Eiji Yoshikawa, chroniqué dans www.mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com, je viens de finir avec le même délice, sans doute amplifié par le crescendo final, particulièrement réussi, la suite de ce roman qui mêle habilement épique, picaresque – mélange peu évident qui demande un sublime art du dosage, car le picaresque pourrait tuer l’épopée en chassant l’esprit de gravité-, mais encore roman philosophique illustrant la pensée zen, et peinture profonde d’une société, celle du Japon du temps du Shogunat.

Dans « La parfaite lumière », l’action s’est déplacée de la région de Kyoto aux alentours du Mont Fuji. Mais tout change encore et encore. Le temps qu’un courrier arrive et rien n’est plus pareil. Musashi avait terminé le premier tome en s’affirmant comme un homme d’épée prometteur, commençant à faire parler de lui mais haï car il bouge les lignes de par son originalité et son indépendance totale.

On subodorait qu’un jour ou l’autre un combat devra l’opposer à son seul rival digne : le très différent Kujiro. Un grand escrimeur, sans doute longtemps meilleur que Musashi qui a l’intelligence de différer autant que nécessaire le moment du combat, mais tout aussi pervers que notre héros est plein d’empathie. Musashi sait que ce moment viendra mais au moment où il le jugera opportun. Il a conscience de la nécessité de mener le combat quand il sera gagnable. Le tome 2 a le même rôle que « la pierre et le sabre » en matière d’illustration de l’art de la guerre.

Lire « la parfaite lumière« , se laisser porter par son langage poétique simple, sans affectation, c’est continuer le premier opus, certes. Nous retrouvons la même philosophie zen-héraclitéenne : tout change, tout le temps, la vie est chaos, flux, elle heurte sans cesse les atomes. A tel point que nous en perdons souvent les fils emmêlés que l’auteur heureusement maîtrise comme Dédale ses couloirs.

Nous plongeons encore plus profondément dans la diversité de la société japonaise de ce temps, rencontrant tous les modes de vie, les métiers, l’économie et l’architecture, la condition des femmes. Une fresque élargie et complète, qui tient ses promesses. Nous sommes en Japon. En Japon du seizième siècle. Un japon encore brutal mais où Norbert Elias constaterait que la division du travail est déjà assez élargie pour qu’une auto discipline des mœurs, très poussée chez les classes supérieures, mais commençant à influencer très fortement toute la société, vienne s’imposer dans la culture. Le respect, les principes gérant les relations, les rites d’interaction, les civilités, prennent une grande place, même si le danger guette un peu partout.

Dans ce chaos où l’on se croise, se recroise, la grande qualité est la capacité de jugement. La psychologie et l’intuition sociologique. Ce n’est pas qu’il ne faut pas se fier aux apparences, c’est qu’il faut se fier aux apparences pertinentes. Les grands personnages du roman ont appris cette qualité. Et c’est la première qualité du Samouraï, saisir qui est son adversaire.

La philosophie du temps propre à la pensée zen implique que le passé est fondamental. D’où la dévotion aux ancêtres, le rôle fondamental de l’Histoire dans la formation des consciences, et l’insistance sur la transmission. Le disciple est une figure centrale. Musashi était déjà Maître de Jotaro, il va prendre un second disciple. Mais le Maître étend son influence, sans parfois le saisir lui-même. Par son exemple et sa légende. C’est ce qui rend ce monde là très différent du nôtre.

Pourtant cette fois-ci, malgré cette conscience forte du devenir incessant, on ressent encore plus profondément cette idée déjà là au premier tome : les liens forts résistent. On se souvient. Quand on se retrouve, celui qui a compté reste l’ami ou l’amour fidèle.

Mais c’est toujours le parcours de Musashi qui est essentiel, et autour duquel les autres trajectoires, passionnantes, sont organisées de manière toutefois secondaires. L’auteur joue de nos propres passions en organisant sans cesse des retrouvailles et bien des rencontres ratées de peu, notamment entre Otsu et Musashi, ce couple éternel et impossible. C’est un roman ancien, et il a ses « trucs » qu’on connaît et voit venir, d’autant plus que l’auteur nous a déjà fait le coup. Mais c’est un jeu qu’on accepte.

Alors qu’au premier tome Musashi était après ses ennuis de jeunesse dans une phase ascendante, cette partie du parcours s’avèrera plus ardue. La Voie, qu’il pensait atteignable par l’exercice du sabre, l’ascétisme et l’attention aux autres vecteurs vers la Voie, comme le dessin, semble parfois s’échapper. Musashi connaîtra sa première grande crise de doute. Il connaîtra aussi des déconvenues partielles, il découvrira qu’un mal peut s’avérer un bien. Mais il n’en sortira que plus fort, car il a acquis cette capacité à remettre en cause ce qui est nécessaire, à tirer des leçons de tout évènement, à apprendre de tout et de n’importe quoi, à adopter par la pratique les points de vue étrangers, celui du paysan comme celui de l’enfant, mais aussi à vraiment mener le travail de reformulation nécessaire. Il va dans un premier temps élargir ses expériences, expérimenter le rôle de leader, s’intéresser à la justice parmi les hommes. Il va apprendre à voir le sabre comme un point d’entrée dans l’univers, plus radicalement qu’au premier tome. Je ne veux rien dévoiler, mais ce sont ces évolutions qui compteront, au final. D’abord tenté par « le politique », Musashi bifurquera à nouveau vers une conception plus totale de la Voie.

Le sabre n’est qu’un moyen d’être en harmonie avec l’univers. Voilà le but d’une vie.

Vers la fin de ce roman de 700 pages qui en redouble un autre, un Samouraï s’adresse à un disciple de Musashi avant un moment crucial, et lui dit de ne pas perdre une miette de l’évènement. Car c’est aussi pour l’édifier que Musashi vit ce moment exceptionnel, au péril de sa vie. Pour que ses actes éclairent le monde.

Ce disciple, évidemment, c’est le lecteur. Au bout du compte celui qui a lu « La pleine lumière » pourra lui aussi appeler « Sensei » le Ronin du village de Myamoto, devenu lame la plus redoutable du japon.

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Soigner le désespoir ?  » Et Nietzsche a pleuré », Irvin Yalom

Salome

Certains philosophes ne peuvent pas être aisément abordés par la face nord. Comme l’Himalaya.

Alors il convient de lire sur eux avant de les lire. De préparer la rencontre. C’est le cas de Spinoza, c’est le cas de Nietzsche, sans doute. Deux penseurs que j’aime, mais sur lesquels encore aujourd’hui, plus de vingt ans après les avoir découverts, j’ai souvent besoin de passer par des éclairages extérieurs pour en appréhender mieux certains versants.

C’est peut-être avec cette générosité là de passeur qu’Irvin Yalom, romancier-psychanalyste, écrit ses romans. Après le très réussi  » Le problème Spinoza« , j’ai lu « Et Nietzsche a pleuré », meilleur encore.

Yalom n’est pas un grand styliste. Bien qu’il soit clair, et que la première vertu du styliste soit la limpidité. Mais il a raison de se saisir de la forme du roman, qu’il utilise magnifiquement comme pédagogue des idées. Comme dans « le problème Spinoza », il évoque à la fois, à travers la quête de ses personnages, ce qu’est la psychanalyse, et même ici comment elle se bâtit, cette « médecine de l’angoisse », mais aussi une pensée philosophique, en l’occurrence celle de Nietzsche.

Il est très difficile de réaliser un roman avec des personnages, bien connus de surcroît, qui ont réellement existé et d’imaginer ce qui aurait pu arriver si la vie avait un peu oscillé. Très difficile d’être crédible, car nous avons besoin de croire à ce que nous lisons, et partant d’un contraste affiché avec le réel, il est encore plus compliqué de nous entraîner. Pourtant c’est le cas malgré le risque pris. Il se trouve que Yalom a appris, après avoir écrit ce roman, que ses deux personnages, qu’il met en présence, auraient pu effectivement se rencontrer, pour les raisons précises qu’il imagine. Cela a failli avoir lieu. Nous savons donc a posteriori que la fiction est ici une petite bifurcation du réel dont on va imaginer tous les développements.

Nietzsche et Freud sont de deux générations qui se succèdent et se superposent partiellement. Ces deux grands penseurs « du soupçon » comme on les a appelés, ont beaucoup en commun, et pas seulement leur passion pour la pensée grecque. L’un est philosophe, l’autre se veut praticien et chercheur. Les deux sont des moutons noirs dans leur milieu et en ont étudié tous les aspects pour s’en détacher, avec la conscience et l’arrogance qui sont la marque des pionniers. Freud n’aime pas trop les philosophes, excepté Schopenhauer, le premier maître essentiel de Friedrich.

Entre ces deux là, il y a indéniablement une continuité, ou plutôt une congruence qui n’est pas fortuite. Ils sont les premiers à s’atteler sérieusement aux conséquences de la mort de Dieu. Ces deux athées pionniers le sont, non pas par leur athéisme, mais parce qu’ils sont déjà à l’étape suivante : que fait-on de la mort de Dieu ? Comment vivre avec ? Comment en supporter l’angoisse ? Comment substituer au vide un autre contenu, proprement humain ? Comment ne pas sombrer dans le nihilisme ?

Et il y a un trait d’union vivant entre eux, qui va être utilisé par Yalom : Lou Andréa Salomé. Cette femme d’exception a bien connu les deux géants. Elle a été, très jeune, le grand amour déçu, platonique et brûlant, de Nietzsche, et elle sera des cercles psychanalytiques les plus proches de Freud. De l’idée de l’instinct derrière toute réalisation humaine, elle aboutira à l’inconscient.

Yalom ne pouvait pas organiser une confrontation entre Freud et Nietzsche. Car ce dernier n’aurait pu connaître qu’un jeune Freud, brillant et prometteur, mais pas encore assez mûr pour se mesurer à lui. Alors il a recours à l’un des premiers et nombreux complices de Freud, Joseph Breuer, le père en partage de la psycho-analyse, celui qui réalisa peut-être la première cure, celle d' »Anna O », le patient zéro.

Yalom imagine que Salomé, inquiète de l’état de santé de Nietzsche et y décelant une dimension morale profonde, vient s’adresser au médecin réputé que fut Breuer. Celui-ci va essayer, en trompant pour son bien le philosophe encore inconnu, d’appliquer la technique éprouvée sur Anna O.

Alors vont surgir toutes les questions posées à la psychanalyse, que les deux personnages vont essayer, chemin faisant, de résoudre ensemble. La première est : qui se soigne ? Que soigne t-on ?

Une seconde question surgit : la philosophie, c’est à dire la sagesse, peut-elle soigner ?  Peut-on enseigner le bonheur à coup de formules, même si on en persuade son interlocuteur ?

Une troisième est : suffit-il se savoir ce qui nous arrive et de le dire ?

Ce sont finalement les questions que se pose toute personne qui entre dans un cabinet de psychologue. Et ce n’est pas un hasard. Yalom continue son oeuvre de soin et développant son oeuvre littéraire ! Il aide ainsi chacun à se poser les bonnes questions.

Mais l’interrogation centrale est celle du désespoir. La mort de Dieu nous livre t-elle au désespoir ? Si oui, y a t-il une chance de le soigner ou faut-il apprendre à supporter la maladie ? Dostoïevski se promène, insensiblement, dans les pages de ce roman.

Le véritable jeu d’échec entre les deux personnages, Breuer étant épaulé par le jeune Freud, qui ne rencontrera pas le patient, comme un symbole de cette rencontre historique manquée, est aussi une histoire de fraternité qui malgré les réticences de Nietzsche, se bâtit. Sentiment qui manquait sans doute à Nietzsche. Tout choix se paie. Celui d’être un géant, qu’il cultivait radicalement, avait pour contrepartie la solitude, car contrairement à Zarathoustra il imaginait que ses disciples ne viendraient que bien après sa mort, ce en quoi il voyait juste. Il y a indéniablement dans le roman un essai d’interprétation psychologique du philosophe, que je trouve assez convaincant. Nietzsche pensait que les pensées et les déclarations parlaient surtout de la santé de leur émetteur. Et l’ayant fréquemment lu, j’ai souvent souri en essayant de lui appliquer ces principes d’analyse. il semble avoir souvent prôné ce qu’il subissait. Comme pour faire de ses impasses des choix, ce qu’il prône d’ailleurs avec sa théorie de l’amor fati et l’éternel retour du même. Il avait de la cohérence, le Monsieur. Son incapacité à se lier aux femmes, par exemple, était érigée en exigence philosophique. Mais elle n’était qu’un reflet de sa complexion psychique.

Breuer, personnage attachant, que l’on découvre autrement que dans son rapport biographique à Freud – voir par exemple la récente biographie de Sigmund Freud publiée par Elizabeth Roudinesco- va devoir en passer par une plongée, avec nous à sa main, dans la pensée nietzschéenne. Et évidemment ce ne sera pas pour lui sans conséquences.

Ensemble, comme dans un work in progress disséqué devant nous, de manière fascinante, ils vont peu à peu rejouer l’histoire de l’invention de la cure psychanalytique, avec ses tentatives et ses retournements de situation. Et démontrer les liens indiscutables entre la philosophie du briseur d’idoles et le freudisme, mais aussi leur divergence au final.

Car les deux pensées ont en commun la même intuition, qui remonte justement à Spinoza : il s’agit de « devenir qui tu es ».

Mais comment et pourquoi ? Et c’est ici que l’on diverge. Yalom imagine ce qui aurait pu  aussi, à quelques années près, être une collaboration incroyablement stimulante. Mais la philosophie et la psychanalyse se séparent. Voila peut-être la grande leçon du roman.

En dire plus, ce serait aller trop loin – car une cure relève aussi de l’enquête policière- et enlever au lecteur de cet article l’envie de lire ce roman dense, éclatant d’intelligence, mais léger aussi, parfois drôle car les découvertes et l’auto expérimentation ont des effets burlesques. Léger comme Nietzsche aimait une certaine légèreté dionysiaque. Les génies ont aussi des faiblesses, qui ne les rendent que plus attachants, et parfois donnent à sourire. La pensée ne délivre pas de l’humanité.

C’est donc un grand roman de fidélité. Un roman de fidélité à la vocation et aux pensées qui ont élevé l’esprit de l’auteur.  Et le nôtre, possiblement.

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Blessures de l’âme ( « Tout est dans la tête », Alastair Campbell)

folie

Alastair Campbell est devenu romancier après avoir été le conseiller en communication de l’infâme politicien que fut Tony Blair. Ma première surprise en lisant son roman bien construit, « Tout est dans la tête », c’est de me retrouver face à quelqu’un de tellement humain, de tellement sensible, de tellement doué pour l’empathie, alors qu’il a donné son temps et son énergie à un projet politique aussi pervers que celui de Blair le liquidateur, celui qui a permis la destruction inutile, que nous payons encore au prix fort, de l’Irak. Celui qui a marqué le ralliement des forces historiques critiques (la gauche) à la domination absolue du marché. 

Les gens sont décidément des arlequins complexes. Ils sont composés de strates, ils ressemblent à des mosaïques, et en les simplifiant on s’affuble de belles œillères. C’est d’ailleurs un des thèmes de ce roman : le caractère non monolithique de l’individu.

Alastair Campbell a raconté ailleurs qu’il était dépressif au long cours. Qu’il avait hésité à devenir le collaborateur du Premier Ministre à qui il avait répondu, suite à sa proposition de le rejoindre, qu’il était malade. Blair avait dit qu’il le prenait quand même et qu’on se débrouillerait avec ça.

Seul un dépressif peut écrire ce roman, qui déploie l’entrelacs complexe de relations entre un psychiatre londonien et ses patients. Mais un psychiatre est un être humain, il a sa propre vie, et en prenant une part du fardeau de ses patients, en plongeant dans son devoir de les soutenir, il risque de compromettre son propre équlilibre. S’il est possible d’aider autrui, s’aider soi-même, comme se regarder passer de sa propre fenêtre, est autrement plus compliqué. Le psychiatre brillant du roman, Sturrock, est malade de dépression. D’une lourde dépression. Il va devoir avancer dans sa vie, sur ces quelques jours que traitent le roman, tout en aidant ses patients.

Oui, seul un névrosé expérimenté peut écrire ce roman, tant il décrit bien la souffrance psychique. Comme on l’a rarement fait, et sans romantisme déplacé. Alastair Campbell ne se prend pas pour un grand styliste. Il écrit de manière assez minimaliste : des faits. Mais quelle sagacité ! Le roman parvient à nous faire entrer très charnellement dans les souffrances des patients, le sentiment d’impuissance du psychiatre, sa fragilité. La logique du transfert est très bien incarnée, et on s’attache à ces personnages crédibles, dévalant dans les montagnes russes de la maladie.

Il y a une grande brûlée, un grand dépressif très intelligent mais incapable de vivre depuis le départ de son père, un couple cherchant à réguler les pulsions sexuelles du mari, une famille de réfugiés du Kosovo traumatisée, une ancienne prostituée. Un Ministre qui sombre dans l’alcool et compromet tout ce qu’il a construit. Avec chacun de ces patients, il y a de l’échec, de la régression, le sentiment d’impasse, des deux côtés, et parfois des miracles, qui tiennent à très peu.

Campbell parvient à trouver les mots pour décrire ce trou qu’est la dépression, et qui est unanimement jugé comme indescriptible, justement. Il y parvient, oui. Et c’est la force de ce livre.

Le Professeur Sturrock est un professionnel de haute réputation. C’est un psy anglais, un pragmatique. On sent qu’il utilise un mix de ce qui fonctionne, en mêlant l’analyse freudienne et les thérapies cognitives. Ceux qui ne connaissent pas ces techniques les découvriront. C’est un joli roman, au fond, de découverte, tragique et comique, de ce qu’est la névrose, et de ce que peut-être la résilience. Ou carrément la descente aux enfers, jusqu’à la mort. Un bel hommage aux patients, à leurs « aidants » (les familles) et à ceux qui les amarrent à cette vie, bien souvent. Car le psy est souvent le seul mât auquel se raccrocher encore en période de tempête, et ce lien très particulier est parfaitement rendu.

Ce n’est pas un livre pessimiste, au contraire. C’est un livre d’espoir. D’espoir mais de lucidité sur la profondeur des destructions intimes auxquelles les psychiatres et psychologues s’attelent. Mais pas sans résultat. C’est drôle aussi, parce que les névrosés suscitent des situations comiques, nécessairement, en se débattant dans le monde réel.

C’est une oeuvre utile, aussi. Car la maladie psychique est toujours autant stigmatisée. Tant est bien qu’on essaie, pour contourner le stigmate, de la rattacher autant que possible à l’exogène : on parle de burn-out, de bore out, de victime de harcèlement. Mais on parle bien, en réalité, de gens qui souffrent de troubles psychiques. Comme on n’a pas encore surmonté le dualisme occidental de l’âme et du corps, on ne parvient pas à voir ces blessés comme souffrant de blessures de l’âme, mais encore et toujours comme des damnés. La souffrance psychique se cache. Alors qu’elle est une affection. Une atteinte. Une altération. Et non une possession démoniaque. 

Au sortir de l’émouvant roman d’Alastair Campbell, de tels préjugés tenaces ont du mal à subsister. Se dessine une sympathie pour ce qui est une communauté au fond, une communauté d’une grande diversité sociale : celle des « dingues et des paumés » que chante Hubert Félix Thiéfaine.

Cette communauté, qui elle aussi, commence à montrer sa fierté. Dans nombre de capitales où elle organise des « mad pride » coude à coude avec les soignants. Courageusement.

Ces fêlés sont de beaux personnages. Ce qui tend à prouver, encore une fois, que les gens normaux ne sont pas exceptionnels. La normalité peut être bien plus dangereuse que la névrose ou la psychose. Ce sont des gens normaux qui aiguillonnaient les trains vers les camps d’extermination. Ce sont des gens normaux qui appuient sur des joysticks pour larguer des bombes sans se poser plus de question. Ce sont des gens normaux qui les commandent.

La souffrance mène au meilleur et au pire. Elle rend sauvage, mais elle peut aussi ouvrir à l’empathie. C’est cette seconde option qui semble concerner un Alastair Campbell devenu pérméable à la douleur d’autrui, capable de la faire entendre et comprendre.