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Un Scapin plus solitaire que politique, signe des temps, « Les fourberies de Scapin », La comédie française- Denis Podalydès

SCPAIN3.jpgA chaque fois qu’on voit ou relit un Molière on est certain qu’il ne disparaîtra jamais de notre horizon culturel, et c’est peut-être encore plus probant avec Scapin.  Comme beaucoup, j’ai rencontré Scapin au collège, puis plus tard, autrement, en lettres sup. Et puis là, au théâtre, retransmis en nos provinces en direct dans les cinémas. A chaque fois une idée nouvelle en surgit.

 

Au sortir d’une séance représentant en direct « Les fourberies…. » depuis la Comédie Française (c’est un très grand succès que cette initiative heureuse, le cinéma a du changer de salle, il y aurait un public pour le théâtre sur écran, honte à la télévision qui l’a abandonné), je me suis dit tout cela, oui, l’intemporalité inouïe de Molière, mais la première idée qui m’a trotté dans la tête c’est une certaine ambivalence, inhabituelle, de Scapin, dans cette superbe mise en scène, servie par les générations flamboyantes qui s’unissent dans la comédie française.

 

Ce Scapin là, celui de Denis Podalydès en 2017 est malin, fantasque, habile, mais il est aussi un peu triste et seul. Il chante des chansons napolitaines mélancoliques, qui au début font rire, parce qu’on se dit que c’est encore un « truc » de séducteur, mais rapidement attirent la gravité chez les autres personnages puis dans le public.

 

Au théâtre, on danse avec les textes, il y a finalement, si l’on est fidèle, et tout le jeu est de l’être, peu d’espace pour interpréter, mais suffisamment pour colorer un texte. Mais très peu, dans la mise en scène et c’est cela qui est magique, crée des ondes nouvelles de sens.

 

Qu’est-ce à dire ?

 

A notre époque de lutte des classes qui semble remportée pour longtemps par la classe dominante, le Scapin irrévérencieux, annonciateur flamboyant de la révolution avec plus d’un siècle d’avance, celui qui au nom du peuple se moque des puissants (des bourgeois en phase de conquête dans la sphère économique, et non des nobles, ce que Molière ne pouvait se permettre), semble moins politique qu’humain. 

C’est un Scapin post révolutionnaire (d’après la révolution néo libérale). 

 

Il y a le contexte culturel dans lequel on joue aujourd’hui Scapin. Nous, dans la salle, sommes pour la plupart des insérés, des petits bourgeois, des gens à capital culturel consolidé. Nous ne pouvons pas nous identifier à Scapin aussi aisément que le faisait le public côtoyé en sa jeunesse par Molière, qu’il semble vouloir recontacter, tout près de la fin de sa vie, avec une pièce anarchisante, burlesque, pleine de bastonnades et de grimaces. C’est que Molière, serviteur de la cour absolutiste affirmée de son temps, aura paradoxalement légué la plus grande impertinence à l’égard des autorités et des pouvoirs dans ses pièces.

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Mais ce Scapin là trouverait-il complicité chez les siens aujourd’hui ? N’ont-ils pas assimilé les valeurs de Géronte et d’Argante eux aussi ? Ne seraient-ils pas les premiers à dénigrer Scapin, par crainte qu’un déclassement ne les porte vers ces bas-fonds (très bien figurés par le décor) ? Scapin est toujours accompagné d’une jeune fille, sa comparse, qui semble figurer la solidarité de classe face aux puissants. Est-ce l’aspect le plus suranné de la pièce (je lisais aujourd’hui qu’une très grande majorité des français sont pour la sélection à l’entrée à université, marqués qu’ils sont par la lutte de tous contre tous)?

 

Sa loufoquerie  va de pair avec une immense perspicacité psychologique, des coups d’avance constants, une lucidité, surtout, sur les hommes, leurs discours, les forces qui les animent. Tandis qu’autour de lui on nage dans les conventions, les petites affaires, seul Scapin se permet le grand jeu, où l’on risque tout. Mais ce jeu ne le mène qu’à d’autres jeux et il est difficile de s’arrêter -jusqu’à se faire attraper par Géronte, pour excès de forfanterie-.

Il se moque des petites affaires, comme faire un beau mariage, ou prendre de l’argent. Il joue de sa connaissance des affaires humaines, toujours un peu plus loin. Il le dit lui-même : sans le risque, les hauts et les bas, la vie serait pathétique. Oui, Scapin est une projection. Il est un peu irréel, coquin mais pas vénal. Il réalise les fantasmes de son auteur.

 

Scapin pourrait bel et bien être un peu dépressif.

 

Sa lucidité et sa perspicacité l’excluent. Et peut-être que Molière nous dit quelque chose de lui, de son génie parmi les siens. Peut-être que Podalydès, à son tour, nous dit quelque chose du désarroi de l’homme de culture en son époque post moderne. Entouré de puissants argentés et ignares (et il faut voir l’air dur que Scapin arbore quand il parle de la bêtise de ces vieux enrichis qu’il roule).

 

Scapin, avant tout, invente des récits.

Il crée cette histoire de visite et d’enlèvement sur une Galère. Il utilise tous les codes de l’exotisme et de la crainte bourgeoise. Il manie comme personne la peur du qu’en dira t-on, chez le bourgeois. Et quand il oppose à Argante les méandres des tribunaux, on dirait du Gogol ou du Kafka. Scapin a tout d’un homme qui produit des fictions parce qu’il comprend les hommes. Mais les hommes n’ont que faire de ce génie là, s’il n’est pas utile immédiatement, pour sauver un mariage ou un fils.

 

Pour participer aux fêtes de fin de pièce heureuse, il faut croire aux conventions, aux récits sociaux, en plus d’une condition sociale. Il faut ne pas opposer trop de distance (Podalydès use à un moment d’un merveilleux subterfuge de distanciation en demandant à une gamine dans le public de venir bastonner Geronte avec Scapin) et Scapin n’y est pas convié, aux festins de réconciliation. On se sert de ses talents mais il n’est pas de la cité. Pour rester dans la cité, il faudrait s’aveugler. Il faudrait jouer le jeu. Scapin est parmi les hommes mais enfermé dans la clarté. On la sollicite mais quand les affaires reprennent, on n’en veut plus.

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On ne veut écouter Scapin qu’à toutes fins utiles.

 

La cité, elle est féroce, même si elle est hilarante, oui, burlesque. Mais les coups de bâton qu’on y donne sont forts, cette année, et ils font saigner. Signe des temps.

 

J’ai ri, donc, devant les fondamentaux de Molière, si joliment revisités, j’ai joui de la langue, du jeu précis et de la mise en scène si douée, mais j’ai aussi perçu, cette fois, comme une mélancolie affleurante, qui résulte de la rencontre de Scapin et de mon époque.

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Ultra Biolay – Benjamin Biolay en concert

img_2085Il faut un surdoué immanquable comme Benjamin Biolay pour me persuader de rester le soir debout au milieu d’une foule au Bikini, Toulouse. Après une journée, par manque de chance, éreintante. Peu à peu la fatigue s’est estompée sous le coup de l’enchantement. 

Mais avant de parler musique, j’ai envie de parler du Monsieur, de ce qu’il montre sur scène. Une « hexis corporelle’ – le corps social, selon Pierre Bourdieu- d’un transfuge, à la fois hyper élégant et pataud, « trop plouc et trop chic » dit-il dans « palermo queens » avec son corps de jeune chien trop vite grand, laissant s’exprimer, sans doute avec la jouissance d’être dans son bain à lui – la scène, libérée des codes stricts du social – des réflexes populaires qu’il a gardés, comme ces gestes d’un supporter de foot quand il harangue ou salue le public. Ce look qui va du costume, un peu trop grand, parce que Benjamin s’est manifestement affûté pour sa tournée , estompant cette ressemblance de plus en plus frappante avec Benicio del toro,  et a retrouvé sa coupe de cheveux de minot, à un teddy  bleu et blanc floqué « palermo hollywood », porté fièrement comme un ado avec le pantalon de costume noir et des baskets…

Le côté gosse de Biolay, c’est sa strate popu qui affleure, dans l’artiste mâture qui a été marié jeune avec la fille de Deneuve et Mastroïanni.

Son hexis corporelle atteste de sa vie de comète sociale et culturelle. Tout cela participe de sa personnalité infiniment touchante, et certainement, de par sa complexité, de sa capacité de séduction que je pense infinie à l’égard des femmes, sujet qui semble tout de même surnager parmi ses centres d’intérêt multiples. Biolay parle peu sur scène, contrairement à son comportement médiatique. Il remercie sans cesse le public de lui permettre d’être ce qu’il est.

Il joue au Bikini, magnifique salle toulousaine, qui a tant fait pour le rock en france et continue. Il pourrait sans doute remplir une plus grande salle, je ne sais. Mais l’acoustique y est formidable; et la musique riche, précise, de Biolay a besoin d’une intimité relative. Sans doute y a t-il aussi de la fidélité, concept que Benjamin a du mal à appréhender, dit-il un moment allusivement, entre deux chansons, mais il y a bien des formes de fidélité.

Nous avons eu droit, avec quelques reprises, dont un hommage à Nougaro, à mon sens au meilleur, excepté un ou deux titres que j’aime et que j’attendais, d’un répertoire qui est devenu d’une très grande richesse au cours d’une carrière pourtant encore récente. Mais Benjamin produit, produit, et produit. Son oeuvre est, dans sa globalité, comme dans le microcosme d’une seule chanson, d’un syncrétisme génial. Passant sur scène de la guitare à la trompette, du piano au rôle de slameur, Benjamin déroule son oeuvre fusion et pourtant toujours d’une grande clarté dans son aboutissement. Impossible de la cristalliser vraiment, même pour un seul titre.

Ici, sur scène, magnifiquement réorchestrée,  accélérée et durcie pour le live, l‘oeuvre émane d’un imaginaire nourri par le rock, le jazz, le tango, la new wave, le western spaghetti, la chanson de comédie italienne -pour une magnifique chanson politique, rare dans son oeuvre, lui qui a pourtant été encarté, « ressource humaine« . On y côtoie le funk, beaucoup d’influence sud américaine fondue, venant de son dernier album, la musique africaine, – nous avons eu droit à un sublime fondu enchaîné entre du Amadou et Mariam et « Miss Miss« .  Malheureusement nous sommes provinciaux, et nous n’avons pas eu droit à la présence des nombreuses collaborations dont il aime s’entourer, de Puccino à Chiara Mastroianni.

Il parle d’amour, surtout. De névrose, comme avec cette superbe chanson aveu digne d’un analysé en succès : « Padam padam« . De désir. De mélancolie. C’est l’oeuvre majeure, dans la France du début du XXIeme, d’un romantique post moderne confronté aux contradictions du désir dans l’époque ultra individualiste.  Benjamin Biolay est un immense artiste, et je sais que plus tard je serai heureux d’avoir vu un concert de ce Monsieur qu’on peut admirer absolument tout en se disant qu’il pourrait être un pote.

Biolay, musicien surdoué et prolifique, est un excellent song writer. Pas un poète. Car ses chansons sont illisibles seules . Ses textes ne sont vêtus que sur sa musique. Mais il y laisse transparaître un côté dilettante, lui, le grand bosseur. Pourquoi ? Quelquefois ça se relâche en plein milieu des trouvailles. Un rapport encore questionné à la légitimité de l’écriture ?

Biolay a encore je le sens et le voudrais, ses plus belles chansons devant lui. L’immensité de son talent, il la distille, comme avec « mon héritage« , déjà considérée comme une des plus belles chansons jamais écrites, évoquant la paternité. C’est dire ce qui nous attend.img_2093

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Marathonien Pourquoi Ne Sèmes- Tu ? – Quelques Remarques D’un Toulousain Sur Le Marathon Des Mots

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Le Marathon des mots, manifestation littéraire de début d’été – cette semaine même-, est installé depuis, je crois, 2006, à Toulouse.

Il est porté depuis le début par le « bon client » Olivier Poivre d’Arvor et une petite équipe stable, forte de ses réseaux semble t-il liés aux centres culturels français à l’étranger. La Métropole lui alloue un beau budget, marketing territorial métropolitain oblige, pour une « société de la connaissance », etc…

Je vous passe le laïus convenu.

Cette année, dans la ville ou je suis né et j’habite, le Marathon des mots toulousain présente, un programme peut-être encore plus éblouissant que d’habitude, centré autour de l’Afrique et de la négritude à l’échelle mondiale.

Tout cela, c’est très beau, sur le papier, quand on télécharge le programme. On y aperçoit des visages d’auteurs attirants qu’on n’a pas encore eu l’occasion de lire mais qu’on avait repérés, et des références intimes. Ils viennent lire, promouvoir leur travail, débattre. Ils s’y mêlent à des comédiens.

http://www.lemarathondesmots.com/

Le programme de cette année fait écho à mes passions, et pourtant, encore une fois, avec cette manifestation, où je ne suis allé qu’au compte goutte, voir Denis Podalydès lire du Michelet dans une église par exemple, ou Mme Bouquet lire du Eco, je n’accroche pas.

Je laisse de côté le débat sur l' »élitisme », l’ouverture aux « publics empêchés » comme dit la nouvelle novlangue. Je pense que les organisateurs, je ne les insulterai pas ni ne les sous-estimerai, se posent ces questions et il n’est pas du tout aisé d’y répondre.

Car le souci de la démocratie culturelle, ce n’est pas , loin s’en faut, que le tarif ou « la proximité » comme le disent les éditos de nos édiles, c’est aussi que la démocratie culturelle a besoin de citoyens désirants. Nous sommes dans une civilisation qui travaille contre la littérature, à maints égards. Et les acteurs culturels luttent contre le tsunami de la société de consommation. On s’endette pour suivre la tournée de Johnny mais aller à une conférence gratuite sur la littérature Haïtienne n’est pas une démarche forcément évidente. Que celui qui a la recette pour changer cela se lève !

Les polémiques, comme celles agitées un temps par Pascal Dessaint, sympathique au demeurant, sur la participation des « auteurs locaux« , me laissent froid. La notion de littérature locale, je m’en fiche totalement à vrai dire. Je ne comprends même pas ce que cela signifie.

Non. Ma réticence n’est pas là. D’abord c’est un rapport à la littérature qui est en question, ce me semble, dans ce manque d’appétit que je déplore en moi.

Je reste dubitatif sur les approches collectives de la littérature, en général, même si je ne puis évidemment contester la nécessité de salons, d’opérations de promotion, de moments de rencontres entre les acteurs de la chaîne du livre. Je suis déjà allé au salon du livre à Paris, et j’ai juste eu le sentiment de me retrouver dans une immense librairie, rien de plus.

Mais pour moi, et ce blog je pense en témoigne, la littérature ça reste un rapport entre une conscience et un texte, je ne m’en éloigne pas.

Je ne suis pas convaincu par cette notion de « lectures » à voix haute devant un parterre attentif et respectueux, même par de grands interprètes comme Dominique Blanc. Je ne suis pas sur qu’un texte soit fait pour être lu à voix haute devant un public.

Dominique Blanc, je rêve de la voir rejouer Phèdre. Mais pas de la voir me lire un livre avec ses lunettes.

Un texte de roman, de récit, d’essai, n’est pas du théâtre.

Le théâtre est dramatique, il n’est pas littéraire seulement.

La littérature a une temporalité unique, qui s’inscrit dans un flux de conscience intime, d’une mobilité unique dans la syntaxe. Je lis en ce moment même une biographie de Mme Yourcenar. Son théâtre n’a pas eu le succès de ses romans, et on l’impute souvent à sa difficulté à sortir, justement, du littéraire.

Et puis il y a ce débarquement d’auteurs, de comédiens, qui descendent le temps d’un jour ou d’un week-end sur cette ville. Certes on trouve là des gens fascinants. Il y a Annie Ernaux cette année, et c’est un auteur qui compte beaucoup pour moi comme pour beaucoup.

Ils repartent après leur prestation. Ils pourraient être à Chicago ou à Leeds, qu’est ce que ça changerait ? Je lis « toulouse au centre de la littérature africaine« … C’est un slogan. Il en faut. Mais je ne suis pas tenu de croire ce qu’on me dit.

Qu’est ce que ça crée, tout cela, même si je n’adhère nullement à la tyrannie de l’évaluation ?

Est-ce un aboutissement de quelque dynamique endogène à part du boulot, certes impressionnant, des organisateurs ? Où est, après tant d’années, le début de fusion entre la vie d’une ville et cette manifestation ?

Le marathonien passe, mais où laisse t-il des graines ? Il passe, comme dans un Marathon, et nous sommes là, à le regarder depuis le trottoir.

Cette conception, désolé d’être dur avec des gens qui partagent ma passion et la défendent avec acharnement, relève tout de même de la consommation passive de prestations. Des prestations qui ne demandent pas, reconnaissons-le, un immense travail de préparation ni de création. Un type lit, il est connu, enfin dans ces milieux, et il lit. Bon.

Sans doute certains s’imprègnent-ils de l’oeuvre, pour que leur voix porte au mieux. Mais cela reste une diction. Talentueuse, peut-être, oui.

Il y a certes durant le Marathon des créations originales, comme l’an dernier celle de Marie Modiano sur Patti Smith que j’avais eu le plaisir de voir, mais c’est marginal. La création se borne souvent à l’organisation de rencontres inédites entre des individualités, auquel le public assiste, appelé sans doute à poser ses trois questions à la fin. L’inédit n’est pas création. La création c’est cher, certes.

Je n’ai donc pas d’appétit, malheureusement, devant ce beau gâteau, mais je ne saurais pas forcément quoi proposer à la place…

… Sinon une problématique : essaimer. Semer. S’ancrer. Se territorialiser, s’evertuer à relier la pratique de lecture et d’écriture « de masse » et le milieu littéraire. Si le désir est partagé, évidemment.

Les écoles travaillent-elles avec le Marathon ? Les crèches ? Ca a du se faire, oui, à la marge. La note sociale.

Le Marathon a certes une mini réplique dans l’année, mais qui relève du même état d’esprit unilatéral,

Il se trouve que je suis expérimenté en politiques publiques, et je sais que cela ne s’improvise pas. Mais je note aussi que le Marathon a dix ans. On peut donc légitimement l’interroger.

Et je n’ai pas envie, simplement, d’aller écouter sur une chaise. Si cela ne me fait pas envie, à moi, dont la préoccupation principale est de savoir quel livre suivra, alors qui ça brasse vraiment ?

Mais je suis infiniment casanier.

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Conversation infinie – « Dans les pas de Patti Smith » – création originale de Marie Modiano

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J’aime Patti Smith, dont je ne saurais trop conseiller les mémoires de jeunesse : « Just Kids« . Je me suis donc rendu, grâce à une invitation (merci !) au théâtre Sorano, dans le cadre du « marathon des mots » de Toulouse, au spectacle original (polysémique) de Marie Modiano, intitulé «  Dans les pas de Patti Smith ». Avec la chance d’être très bien placé, donc. En un théâtre presque rempli.

Une simple scène. Avec un décor post psychédélique évoquant le passé qui est passé, et trois musiciens. Un guitariste chanteur. Un contrebassiste. Une femme, coiffée comme Patti Smith, qui se lève, parle, chante, joue du piano. Nous sommes dans un théâtre. On y cause, on y lit, on y chante. On y joue. L’art n’a plus de frontière. Comme le savoir ne devrait pas en avoir non plus. En ces temps de baccalauréat qui dit le contraire.

C’est Marie Modiano, cette grande silhouette qui nous parle, avec gravité et dépouillement. Je ne la connaissais pas, la fille du nobélisé. Je découvre une artiste totale. Elle a écrit, pour ce spectacle, l’histoire d’une femme qui suit le sillon de Patti Smith pour la rencontrer et finit par la croiser dans une église de Charleville Mézières. De très beaux textes de reconnaissance des portes ouvertes par un artiste à un lecteur ou un auditeur. Elle les interprète, car elle a une formation d’art dramatique, et elle le fait avec un grand talent, nous embarquant grâce à son intensité simple. Elle entrecoupe, avec ses deux complices heureux, ce récit de morceaux de la rockeuse rimbaldienne et de poèmes des influences de la chanteuse : Baudelaire, Rimbaud, Blake. Je crois. Elle est Patti, elle est la fille spirituelle de Patti, elle est Marie Modiano rendant hommage à Patti. Elle circule entre ces identités, avec fluidité et plaisir évident.

Un spectacle fidèle à Patti Smith, car elle a toujours été cette artiste totale elle aussi, qui n’a jamais songé finalement à son moyen d’expression en tant que tel. Patti Smith a commencé par dessiner puis elle a effectué des collages, et c’est un hasard si elle a chanté. Ce qu’elle cherchait c’était la beauté cachée, celle que Rimbaud poursuit dans la campagne ardennaise dans « les illuminations ». Le reste n’était que mode de transport. Et Marie Modiano est de cette famille là.  Des artistes habités par leur quête, et non par leur outil d’expression. Ce qui leur donne cette faculté de toucher à tout. De mêler aussi les arts. De créer. J’ai choisi ce spectacle parce que loin des simples lectures, snobs parfois (on vient voir la star lire. Moui), du « marathon des mots », l’audace créative était au cœur du projet. L’audace aussi, de chanter, jouer, lire, réciter, interpréter, ce que l’on a écrit et les écrits d’autrui. En parvenant à transformer ce matériau en flux qui emporte la salle.

Une fois encore nous comprenons que Goethe avait raison quand il définissait la culture comme « conversation avec les morts« . Tout créateur se dresse sur ses admirations. Il continue. Il cite, d’abord. Plus il en est conscient plus il en est intelligent. Plus il est reconnaissant plus il échappera aux clichés. Les mots de Rimbaud fécondent la créativité de Marie Modiano, sans doute par le texte, directement, mais aussi par le truchement de Patti Smith. Amitié par delà les âges. Rimbaud a accompagné Mme Smith, bien plus que les vivants. On peut être ami avec les morts que nous n’avons pas connus. La culture est ce qui survit.  Un bel artiste est un sage, qui se connait soi-même comme l’aboutissement d’une lignée et un carrefour d’influences. Un grand écrivain est un grand lecteur. Un grand musicien est un admirateur, il est à l’école du génie passé qu’il réactualise sans cesse en le déployant.  Marcher dans les pas, c’est ce que pratique d’abord le créateur. Il est un intime de ses Maîtres.

Il est curieux de se dire qu’on a peut-être, sans doute, beaucoup plus d’amis morts que vivants. Mais pourquoi pas ? Ce qui compte c’est ce que signifie cette amitié là.

Ainsi nous étions dans ce théâtre et tout cela était vivant. L’âme de Rimbaud touchait les cœurs de ceux qui rythmaient la musique de Smith et de Modiano de leurs pieds dans la salle.

La mort a perdu.