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« Show me a hero », David Simon continue de démasquer son pays -Série

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«  The Wire » est largement  considérée, de mon point de vue à juste titre comme la série la plus réussie de l’histoire à ce jour. Après ce chef d’œuvre David Simon s’est lancé dans « Treme », qui évoque les suites de Katrina. Mais le véritable écho de « sur écoute » est la minisérie de six longs épisodes sortie récemment en France, « Show me a hero ». Et c’est encore un coup de maître.

Si « the wire » s’appuyait sur des essais politico sociologiques, « show me a hero », qui se passe dans des années 80 reaganiennes ressemblant beaucoup aux nôtres sous certains aspects – les débats sur les logements sociaux décrits rappellent furieusement les nôtres en ce qui concerne les camps de roms ou les installations de gens du voyage – s’inspire d’une histoire vraie relatée par le livre d’une journaliste, et d’un fait  divers que je ne « spoilerai » pas.

Il implique un conseiller municipal, qui avait quelques années auparavant été au cœur de tumultes inédits sur la construction de logements sociaux en mixité sociale, devant conduire à l’installation de deux cents familles afro américaines et sud-américaines dans des quartiers blancs.

La Mairie de Yonkers sous pression d’une minorité rageuse de petits blancs dont la fausse conscience est confondante, s’était enfoncée dans un conflit invraisemblable, refusant de construire des logements sociaux suite à une décision de justice. Mais le juge s’entête, et poursuit la Mairie d’injonctions en injonctions, haussant le ton et passant à l’acte. C’est alors que survient un jeune Maire, le plus jeune du pays, d’abord élu sur une habileté, promettant de continuer le processus juridique pour empêcher la construction, sans vraiment être hostile au projet auquel il ne s’intéresse pas vraiment. Une fois aux responsabilités il va devoir faire preuve de courage pour appliquer des décisions du Juge qui risquent de mettre la ville en faillite totale. C’est la trajectoire de ce jeune Maire que nous suivons.

Le « héros » en question, terme semi caustique, semi dramatique, est l’équivalent d’un adjoint au maire d’une ville comme Rennes, Yonkers dans l’Etat de Ny. Un petit politicien, mais qui commence à s’occuper de questions sérieuses impliquant des masses de gens. Il n’a rien d’un héros tel qu’on l’entend mais rien d’un salaud non plus. Cependant si on s’en tient à la définition du héros par Lacan ; « celui qui ne cède rien sur son désir », il l’est incontestablement. Si on considère que c’est la tragédie qui définit le héros, ce que Scott Fitzgerald dit dans la phrase qui sert de titre à la série : « show me a hero, i’ll write you a tragedy », il l’est aussi, même si le tragique se mêle au sordide et au comique parfois.

Ce personnage central est complexe, comme toujours chez David Simon. Il a ses grandeurs et ses petitesses. Il passe à deux doigts d’obtenir le prix américain du courage, et s’aliène ses proches par des initiatives parfaitement égoïstes. Il oscille.

La série va remonter le fil qui conduit au fait divers final et premier dans l’inspiration de la série. Le fait divers devient le point d’aboutissement de ces contradictions intenables, déjà abordées dans « the wire », tenaillant les acteurs sociaux saisis dans un système, « the game », qui minent la société américaine.

« Show me a hero » est le miroir de « the wire ». Après avoir plongé dans les quartiers noirs, dans le milieu de la drogue, et partant de là visité les couloirs de l’administration et de la politique, David Simon retourne la caméra. C’est maintenant « les autres » qui sont auscultés. Ceux qui ont peur des noirs.  Le politique, à partir de là, va être disséqué, non pas à partir de son interpellation par la drogue et l’insécurité, mais dans ce qu’il est placé sous pression par la demande sociale des petits blancs.

Magnifique série sur la spatialisation de la lutte des classes, le foncier et l’usage de l’espace étant un enjeu d’appropriation dans un monde de propriété, sur les ambiguïtés entre racisme et conflit de classe, et sur le rapport de la conflictualité sociale au champ politique, qui en est la chambre d’écho tout en vivant sa « logique de champ » dirait Bourdieu, la série plonge au cœur du phénomène « not in my backyard », sans éluder aucun aspect de la question. David Simon avait été un peu critiqué parce que dans « the wire » il oubliait le militantisme, laissait croire que la passivité était la règle. Ici il semble répondre à ses détracteurs et s’empare de manière particulièrement brillante de la question de la participation, de l’engagement, de ses ressorts, de ce à quoi elle expose, aussi bien d’ailleurs dans le champ politique institutionnel que dans le mouvement social ou dans les sphères dites participatives.  Il étudie aussi les dynamiques de transformation, de construction de soi, ou de délabrement, au cœur de la lutte sociale.

La série tombe à point alors qu’on se rend compte, à la fin de deux présidences Obama que cette amérique qu’on nous disait post raciale est loin d’en avoir terminé avec le poison du racisme, les bavures policières persistant, et un nouveau mouvement de défense de la communauté noire se levant.

Peut-être moins pessimiste que « sur écoute », la série laisse quelque espace dévolu à l’espoir cette fois-ci. Mais comme le dit un personnage, il n’y a aucune illusion à entretenir :

« everything has a cost ».

Changer la fatalité est un choix. Un choix qui se paie. Un choix qui engage la responsabilité. Changer ce n’est pas forcément la promesse du mieux, c’est en tout cas la possibilité du différent.  David Simon est un vaccin culturel unique contre le consumérisme et la démagogie. Les points de vue sont tous abordés. La mixité sociale est –elle aussi évidente ? David Simon ne tranche pas. La parole des exclus est contradictoire. Certains n’attendent que de partir, d’autres ne voient pas l’intérêt d’aller vivre au milieu de gens « qui nous détestent ». Pourtant, rien n’est vraiment figé.

Mais dans une série de haute qualité, comme dans tout grand processus de narration, on peut emprunter une série de couloirs. Ici on ouvre celui du sens intime de la politique, avec une pertinence et un point de vue jamais atteints sans doute. L’élu apparaît d’abord pour ce qu’il est : un être humain qui a des désirs. Qui n’est pas forcément conscient de ses désirs et n’a peut-être même pas pris le temps de se demander pourquoi il est là. Le caractère addictif de la politique est la grande question qui ressort de la série. Qu’est ce qui vaut qu’on se batte tellement pour devenir le Maire, même quand on sait qu’on n’en fera pas grand-chose de toute manière ? A quoi se raccrocher ? Au tangible, qui peut quand même survenir, ou à la reconnaissance de la communauté, si elle existe ? L’intérêt général est-il une superstructure du désir ou un moteur véritable ? Une fonction sociale se confond-elle avec une personne, positivement ou négativement ?  Sommes-nous agis ou agissons-nous ? Quelle est la nature de nos liens politiques ? Peuvent-ils être démêlés de nos rapports personnels ? Ont-ils une valeur supérieure ?

La question que pose la politique, alors, est vertigineuse. Elle débouche sur la question de l’existence même en tant qu’animal politique.  Les différents protagonistes sont tous confrontés à la question de l’engagement au sens large, qui comprend la représentation, le risque de perdre, la responsabilité et l’implication.  C’est le chaînon manquant de « the wire », celui sur lequel on avait attaqué la série. Je ne sais si David Simon y répond explicitement, mais tout se passe comme s’il avait surmonté une étape supplémentaire dans son œuvre de dévoilement.

David Simon, encore une fois, s’acharne autour de ces enjeux cruciaux, nous plongeant dans les délices et les affres de la complexité humaine et sociale, quitte à courir le risque d’une démoralisation complète, rien ne semblant jamais acquis, ni certain, ni clair.  Mais que dit le fait divers au bout d’une histoire, à ceux qui le vivent  ? Il dit « vous n’avez rien vu venir ». Il leur dit «  vous marchez comme des somnambules ». Vous ne vous arrêtez pas une minute pour regarder le jeu épuisant et inutile que vous jouez. David Simon le met sous vos yeux. Vous aurez du mal à le nier.

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