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Tout commence maintenant à la fin – Fabuler la fin du monde (la puissance critique des fictions d’apocalypse)-Jean-Paul Engélibert

4-44-last-day-on-earth-abel-ferrara-06Je suis friand des fictions d’apocalypse et des films catastrophe en général (je n’en manque pas un, et même les pires qui s’annoncent). J’aime voir ce qui s’y joue. Quand on parle de tragique, on parle enfin de l’essentiel. Jean-Paul Engélibert, dans son essai, « Fabuler la fin du monde », veut démontrer en quoi ces fictions sont de vrais vecteurs de critique politique. A sa place, j’aurais utilisé d’autres sources que les siennes (pas un mot sur « Walking Dead« , ce qui me paraît vraiment dommage au vu de la richesse à en tirer). Il y a aussi des films apocalyptiques conservateurs, qui nous expliquent en somme que si nous écoutons bien ce qu’on nous dit, nous nous en tirerons, ou bien que de toute manière le système tremble mais il est bien fait, et on s’en sort tout de même à la fin, et le Président prononce un discours sur les ruines pour dire que l’on va rebâtir. Bref on a tourné en rond. Mais ce ne sont pas ces fictions qui intéressent l’auteur.

Nous sommes donc dans l’anthropocène, et il commence à devenir perceptible avec Hiroshima selon l’auteur. La bombe rend l’apocalypse perceptible, au bout du bouton rouge. D’où la multiplication des œuvres littéraires ou filmées sur la fin du monde. Les meilleures de ces fictions « projettent dans le futur une pensée du présent« . Leur qualité précisément est de nous extirper du présentisme, cet enfer permanent, qui nous enlise depuis que l’idée du progrès est rentrée en crise. C’est l’intérêt de la fiction apocalyptique, qu’elle se situe juste avant la fin, ou juste après, elle nous débarrasse du présentisme. Nous sommes conduits à un nouveau regard sur les différentes temporalités. Le Royaume est « déjà là » disait Jésus, et l’idée chrétienne d’Apocalypse, de « révélation », doit conduire le croyant à vivre en sachant que la révélation arrive. C’est donc le présent qui est concerné. Le présent revisité.

La fiction apocalyptique existe en réalité depuis longtemps, depuis le début de la révolution industrielle. Des auteurs, déjà, parlent de l’anthropocène, et de leurs craintes à ce sujet, tels Buffon, ou Fourier (qui évoque même le climat). Revenir à ces auteurs c’est voir qu’ils ne mettent pas en cause l' »humain », ce qui est une manière un peu commode de penser l’anthropocène, mais le système techno économique occidental, et ceux qui le commandent.
En 1805 Jean Baptiste cousin de Grainville écrit le dernier homme, qui passe inaperçu, et sera retrouvé plus tard et influencera des écrivains comme Marie Shelley. Il décrit un monde où les terres deviennent stériles, et où l’on essaie de détourner les océans vers les terres pour les raviver. Ce qui déstabilise tout. De Grainville vise l’idéologie du progrès. Sous le second Empire un roman, « Ignis« , imagine que l’on part en Irlande creuser un trou pour utiliser le feu sous la terre… Mais que ce feu s’emballe, alors on est obligé d’aller chercher la banquise pour le calmer… Tout se passe mal.

Aujourd’hui les fictions apocalyptiques peuvent se passer d’évoquer ce qui a provoqué la fin du monde. Il ne manque pas de raisons. On passe, donc, sur cette étape. Comme dans « La route » de Cormac Mac Carthy (à mon sens un des chefs d’œuvres majeurs de ce début de siècle). D’autres romans, comme ceux d’Antoine Volodine ou de Céline Minard (je n’ai pas lu) en font de même. La fiction apocalyptique, aujourd’hui, aime aborder la fin… Comme un début. Il n’y a ni fin de l’Histoire ni fin tout court. Le livre commence avec la fin. Et alors ce qui se dessine est la création d’un autre monde.

La force de ces fictions c’est qu’elles ne consolent pas. Elles sont radicales. Elles reposent sur l’absence d’espérance. Elles ne nous vendent pas de faux espoirs, ou de raisons d’échapper au tragique. Sans cette radicalité, elles ne nous extirperaient pas du présentisme. C’est précisément parce que dans ces fictions le présentisme n’est plus possible qu’elles déplacent le regard et constituent des perspectives critiques acides. Elles nous renvoient à la seule possibilité de l’action issue du désespoir. Aucun refuge possible dans l’espérance que Godot arrive pour nous tirer de là. Car il faut bien mesurer que nous vivons dans un discours officiel de l’apocalypse, celui des sommets sur le climat, qui parle de la calamité « qui vient si on ne fait rien », mais elle est toujours repoussée au lendemain. La fiction apocalyptique rompt avec cette manière de nous endormir. L’apocalypse, dans ces fictions, est déjà là. Elle est acquise. Et évidemment, ça secoue…
L’auteur a cette belle formule pour opposer les deux manières de voir. Pour le politique, l’apocalypse est imminente (remettez vous à nous pour l’éviter), pour la littérature elle est immanente.
On a pu reprocher à Pasolini son pessimisme absolu, et Georges Didi-Huberman lui a rétorqué que « les lucioles » n’étaient pas mortes. Qu’il fallait les chercher. Mais la radicalité des prophéties apocalyptiques est de prétendre qu’aucune solution n’est possible dans le cadre du monde qui est là, c’est ainsi qu’elles transportent le regard vers un monde où l’apocalypse a déjà eu lieu. La fin a déjà eu lieu parce qu’elle est déjà là quand le prophète la pense.

Comme Melancholia de Lars Von Triers, ou 4: 44 d’Abel Ferrara (que j’ai vus), certaines œuvres s’installent dans le temps du délai. Entre l’annonce de la fin et la fin, inévitable. Dans ces fictions, le sens de la vie est radicalement changé. Rien n’a plus le même sens. Par exemple dans le film de Ferrara, me souviens-je, le personnage principal insulte son propriétaire qui le harcelait avec les loyers, parce qu’il n’y a plus rien à perdre. Mais certains, comme un livreur de nourriture chinoise, préfèrent continuer comme si rien ne venait et continuent à travailler. Ils nous ressemblent. Or, « c’est lorsque toutes les affaires du monde sont réduites à néant que le regard est libéré. » C’est à cette libération que les auteurs nous convient, incontestablement. Une libération pour ici et maintenant.
Que se passe t-il dans ces moments ? Rien n’a plus de sens. Le temps change de signification, c’est le Kairos, le moment, et non plus le temps qui s’étale, imperturbablement, Chronos. La seule préoccupation devient ainsi l’amour. Les films de Von Trier et Ferrara finissent de la même manière. Dans le premier Dunst et Gainsbourg, avec l’enfant, se rassemblent dans une cabane fragile, pour vivre les derniers moments. Tout tient dans cette cabane, le cadre de vie bourgeois dans lequel les personnages évoluaient n’a aucune importance (et devrait n’avoir aucune importance peut-on entendre). Dans le second, le couple se blottit, et se rassure, « nous sommes déjà des anges » dit la fille. Dans cette affirmation on peut sans doute entendre que l’on pourrait le considérer dès à présent.

Dans ces fictions réside l’idée d’Arendt selon laquelle toute naissance est un recommencement possible. Dans « la Route », tout est là. L’enfant est le seul innocent.
« Le père ne voit que son intérêt et celui de son fils. Il a chassé autrui de ses préoccupations. En se souciant des autres, quel que soit le mal dont ils ont pu se rendre coupables, le garçon relie les individus séparés par l’effondrement de la société. Il fabrique tout le commun possible dans un tel contexte et convainc son père de revenir sur leurs pas pour rendre au voleur les vêtements qu’ils lui ont pris. Il s’agit bien là d’action : l’enfant rétablit un monde à la petite échelle de cette humanité réduite à trois personnes. »

Dans le monde de la valeur d’échange qui court à l’apocalypse, il y a de l' »inestimable« , l’amour, ou les « lucioles » que Pasolini voit disparaître d’Italie en quelques années. On peut aussi appeler cela le sacré. Ce sacré que les néolibéraux piétinent quand ils disent « pas de tabou ! » pour justifier leurs « réformes. Les fictions apocalyptiques nous rabattent vers cet inestimable.

Une autre thématique de la fiction apocalyptique est de restaurer l’utopie. Comme dans « Malevil » (que je n’ai pas lu) de Robert Merle (dont je ne saurais par contre trop conseiller « la mort est mon métier », coup de poing dans le foie). « Malevil » consacre l’essentiel de la narration à la construction d’une société des survivants. Ainsi, la table rase permet, à travers les tourments et discussions des personnages, de reconsidérer l’essentiel : le débat entre Hobbes et Rousseau, la question de la propriété et de l’amour libre ou non, le rôle social de la religion. Mais si ces fictions montrent des moments de bonheur, advenu grâce à l’apocalypse, et au travail acharné des survivants, elles disent aussi, contrairement à ce que l’on reproche à l’utopie, que tout s’écoule, que la politique ne cesse jamais.
D’autres visions apocalyptiques, comme la série « Leftovers » (j’ai vu la première saison), nous disent que peut-être l’apocalypse est déjà passé par là. Cette série commence sur le constat de la disparition de 2 % de l’humanité, sans raison, en un instant. Elle commence en réalité trois ans plus tard. On a pu la voir comme une vision de l’Amérique post crise financière. La catastrophe a eu lieu, et on la commémore, mais rien n’a changé. Une partie des habitants créent une secte qui ne cesse, elle, de rappeler l’absence de ceux qui sont partis, et prétend que l’on ne peut plus vivre sans prendre en compte cette disparition. Mais pourquoi sont-ils aussi dérangeants pour le spectateur ? Parce qu’ils pensent que l’apocalypse est derrière alors qu’il est toujours là. Ceux qui le comprennent sont ceux qui se battent pour le présent, en se rappelant du passé, et en envisageant l’avenir.
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« Car il ne s’agit pas de regarder ses morts pour se persuader que le monde est condamné ou que sa fin est imminente. Il s’agit bien plus d’apprendre à porter attention au présent, c’est-à-dire aux survivants. Il s’agit de regarder non pas l’image des disparus, mais la perte des disparus sur le visage de ceux qui restent. »

Bien évidemment, la fiction apocalyptique contemporaine se saisit pleinement de la question écologique. C’est le cas avec Margaret Atwood qui imagine un monde qui  » inaugure un rapport nouveau entre les humains et les autres animaux, fait d’entente et d’estime mutuelle. Le pacte scelle un accord qui interdit la prédation ou la privation des ressources de l’autre et qui engage à s’entraider en cas de danger. En d’autres termes, c’est un traité de paix et d’alliance. La promesse des Jardiniers – cultiver la Terre et la partager équitablement avec les autres espèces – prend corps. Le soin de la Terre s’articule au souci de considérer ses autres habitants comme des sujets. »

Ces fictions ne délivrent pas de grandes leçons miraculeuses. Elles ne nous disent pas quoi faire, ni maintenant, ni en cas de survie. Mais comme souvent, la plus politique des œuvres est celle qui justement n’est pas explicitement politique. Ce n’est pas le sermon qui est politique, c’est le déplacement que l’art peut susciter en chacun de nous, en nous transportant dans l’expérience d’autrui. Ce que disent deux auteurs comme Adorno et Rancière. Et j’en suis convaincu. Le jazz est plus politique que n’importe quel film « engagé » trop explicite, qui ne remuerait rien en vous que des opinions.

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Tous Gnostiques ? – Les Sans Roi, Révolutions Gnostiques, Pacôme Thiellement (Et Une Annexe Sur Twin Peaks…)

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Quel livre singulier, comme il en est peu. D’un ton érudit et hyper familier, argotique et grossier, parfois, et assumant l’anachronisme (ce que j’aime bien, ce sont les érudits qui enferment l’Histoire et la philosophie en les préservant de l’anachronisme maîtrisé). Mais un livre devenant de plus en plus touchant en avançant. Cet auteur aux nom et prénom si baroques, Pacôme Thiellement, est vraiment un ovni. Son essai bourré de connaissances, de liens insoupçonnés,« Les Sans Roi, révolutions gnostiques », est un livre plein d’humour(contrairement à l’austérité que l’on peut supposer à l’égard des manichéens, gnostiques, cathares, qui ont la sympathie de l’auteur, et que le livre vise à réhabiliter comme les vrais de vrais qui avaient compris Jésus).

(Je précise d’emblée que pour ma part, je suis matérialiste philosophiquement (Spinoza, Diderot, Marx, Nietzsche, Freud…), et que ces manichéens qui voient le mal en la matière ne sont pas près de me convaincre. Encore que je me suis rendu compte, encore une fois, en lisant ce livre, que tous les chemins mènent à Rome.  Leur côté libertaire et égalitaire, parce qu’ils refusent tout ce qui est pouvoir temporel, et leur grande imagination, me plaisent beaucoup. Je leur sens une affinité avec la psychanalyse (que l’auteur ne touche qu’à travers la notion d’anamnèse).  Leur compréhension de ce que dit Jésus me semble bien meilleure que celle de l’Eglise catholique. Même si elle conserve l’idée d’un monde céleste, à mon avis purement métaphorique. Jésus dit que le Royaume est déjà là. A mon sens, il signifie que le Royaume, c’est nous, qu’il ne tient qu’à nous.C’est un peu ce que mettent en œuvre les hérétiques, mais en considérant que la vraie vie est tout de même ailleurs, ce qui semble illusoire. Mais ils sont tout de même plus sympathiques que les bureaucrates enrichis de la Sainte Eglise officielle, à mon sens.)

 

Paul le calamiteux

 

Pacôme T. commence par le constat selon lequel l’Eglise, après Paul, n’a rien compris à ce que disait Jésus. Jusqu’à là, il est difficile de lui donner tort. Le message de Jésus était d’oublier la Loi, l’observance, au profit de l’amour. Or, l’Eglise n’a cessé de punir.

« Jésus ne s’est pas intéressé à la famille. Il a méprisé les liens biologiques et annoncé leur destruction : « Je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. » Il n’a jamais parlé du mariage. Le mariage ne fait pas partie de ses sujets de prédilection. Paul, on l’a compris, n’aime pas le sexe, mais il sait que ses interlocuteurs vont quand même vouloir baiser. Du coup, il transforme son magistère en agence matrimoniale. »

Paul, le pauvre, en prend plein la poire. Miso. Autoritaire, préparant les ralliements à l’Etat, à l’argent…. N’en jetons plus, l’Eglise est pour Jésus ce que Tony Soprano est aux obsèques des types qu’il fait assassiner (je parle ainsi parce que l’auteur a aussi une grande prédilection pour les références à la pop, voire pour sa mission historique et spirituelle et a aussi écrit un livre sur Twin Peaks).

Dans les évangiles canoniques, rassemblés par des gens qui ne comprenaient pas forcément tout de ce qui s’était joué avant eux, faute de recul, on décèle des nuances, reflets, des débats qui secouaient les premières communautés chrétiennes. Il y a notamment le judéo-christianisme de Pierre et l’ambition universaliste de Paul. Pierre est en outre un institutionnaliste, qui veut bâtir l’Eglise, mission que Jésus lui aurait confiée (tu seras Pierre, et sur cette Pierre, etc…). Paul est plus focalisé sur la discipline individuelle. La troisième tendance, c’est Jean, qui lui se lève contre le monde. C’est la référence au Jésus qui dit « Mon Royaume n’est pas de ce monde ». Une phrase clé, mais à ne pas prendre trop à la lettre. Pas de ce monde certes, mais déjà là, en nous.  Jean, donc, trahit ses influences gnostiques, ou celles de Jésus. Le monde est satanique. Le corps est une chute. Le christianisme paulinien est aux antipodes, et réclame discipline des corps, comme exigence de soumission à Dieu. Quant à L’apocalypse de Jean (un autre Jean qui dit avoir vu Jésus en direct), il est vengeur, très loin de Jean l’Evangéliste.

 

Simon le magicien

 

On en vient à Simon le magicien (l’auteur pense que c’est Jean l’Evangéliste, carrément). Il est cité dans les Actes des apôtres (qui sont canonisés). C’est un ennemi, désigné par Luc, le rédacteur des Actes. Simon inspirera le sale terme de « simonie » (vente des choses Saintes). Il existe un texte du 4eme siècle, « homélies clémentines », qui est un procès général contre Simon. Pierre va ferrailler avec ce saligaud, et alors Simon explique que Pierre n’a rien compris. Il y a deux Dieux. Il y a le démiurge, et il y a une divinité intérieure. Et puis ils débattent du Mal. Pour Pierre, si des gens sont malheureux, c’est pour mettre à l’épreuve les bons. Simon trouve que c’est fort de café. A son sens, ce monde est le monde du diable Et puis, selon Pierre, le Mal vient du vice sexuel des hommes. Ils n’ont qu’à bien se tenir. Pourquoi l’hypothèse des deux Dieux est-elle scandaleuse pour les bureaucrates naissants de l’Eglise ? Parce qu’elle les rend inutiles. L’Eglise intercède en effet entre Dieu et les hommes. Si vous avez un Dieu intérieur, pas besoin d’elle.

Ces hérétiques sont agaçants. Ils ne font pas de politique, ils ne s’institutionnalisent pas, et donc ne forment pas un ennemi très clair à abattre, un concurrent net, en plus ils ne mettent pas les femmes à l’écart, considérant que Jésus était tout le temps entouré de nanas. Ils trouvent que le travail est une trouvaille du diable. Se développe un « underground » hérétique, qui fonctionne selon l’auteur comme les undergrounds contemporains : « écriture automatique, collages, détournements à la Lautréamont, slogans Dada (…) De même que l’underground est toujours infiniment plus vivant que l’art officiel un peu plan-plan qu’il détourne, de même l’underground hérétique est infiniment plus riche spirituellement que son overground chrétien ».

 

La longue fidélité, silencieuse, à Simon

 

Pour cet underground, le monde est mauvais. Alors que faire ? Ne pas en être dupe, et ne pas jouer le jeu. Pour l’auteur, le dernier du genre, assumé, est Philip K Dick, dont tout lecteur sait qu’il pense que le monde est un faux décor. Les hérétiques prôneront donc un refus radical des règles du jeu du monde. Et au fur et à mesure de l’institutionnalisation de l’Eglise, puis de sa fusion avec l’Empire, puis les Royaumes, les hérésies deviendront de plus en plus insupportables, d’où le massacre général des cathares au 13eme siècle.

Mais comment les appeler ? Comme ils utilisent souvent le mot « connaissance », on les appelle « gnostiques », mais ils n’usent pas de ce mot. Ils disent « parfaits » (comme les cathares), ou se nomment les étrangers, ou encore « La race sans roi ». On les connaît mieux depuis peu, après la découverte de textes en 1945 à Nag Hammadi (Irak). Ce qu’on appelle les évangiles gnostiques.

Leur particularité c’est qu’ils ne croient pas à l’apocalypse, que tout le monde attend, puisqu’elle est déjà passée… Nous vivons dans la chute. Ceci étant, c’est plus complexe… chez les gnostiques, on trouve l’idée d’une béatitude ici et maintenant, puisque Jésus a bel et bien dit (je trouve cela frappant, et Jésus me semble un incompris, dépressif, qui se laisse choper) que « le Royaume est répandu sur toute la terre et les hommes ne le voient pas. ». Le Royaume c’est refuser le pouvoir, tout pouvoir. Le Royaume peut se vivre, il est déjà là.

Simon n’aura de cesse d’avoir des héritiers. Au IIème siècle, c’est Basilide et Saturnin. Puis Valentin, auteur de l’Apocryphe de Jean. Mani naît au IIIe siècle en Irak. Il est élevé dans une communauté judéo-chrétienne. Il dit recevoir deux révélations, lui enjoignant de choisir entre la Lumière et les Ténèbres. « Ce qui prime est la recherche de la divinité intérieure, vers laquelle nul n’est guidé que par lui-même – et par son jumeau céleste ». Il reste quelques textes de lui (non traduits en français).

J’ai lu St Augustin, ses « confessions », et nous pouvons y recueillir le témoignage d’un ancien manichéen converti au christianisme. Curieusement, l’accusation qui frappe les gnostiques, c’est le libertinage. Ils sont végétariens aussi, car il n’y a aucune raison à leurs yeux que la lumière ne soit pas en toute chose.

Le manichéisme au sens commun, c’est-à-dire de séparer bêtement le mal et le bien, sommairement, ne correspond pas à la finesse de la pensée de Mani.« Les manichéens considéraient que la Lumière et les Ténèbres étaient des principes qui étaient séparés dans le moment initial et se sépareraient à nouveau au moment final mais que le moment médian était toujours le lieu du « mélange » : qu’il y avait donc de la lumière et de l’obscurité dans chaque homme, de la lumière et de l’obscurité dans chaque doctrine, de la lumière et de l’obscurité dans chaque tradition. Ce qui explique leur non-violence et leur « œcuménisme ». »

Le manichéisme se répand, en Chine, en Serbie (les bogomiles) et donc au sud-ouest de la France sous le nom du catharisme, soit « la pureté ». S’ensuit comme on le sait la croisade interne et un massacre immense, qu’on évalue à un million de morts. La société occitane ne s’en remettra jamais.

La pensée gnostique avait-elle disparu ?  Non. On en retrouve les traces chez certaines formes ésotériques du chiisme et dans le soufisme. On retrouve des échos chez Maître Eckart ou dans la kabbale. C’est l’idée d’un Dieu faible sur cette terre, c’est aux humains de lutter contre le Mal. Pour l’auteur, le capitalisme sécularisé a repris le flambeau de l’Eglise, promettant à quelques élus le salut final, et demandant à chacun « la rigueur » qui offrira plus tard des récompenses. Il y a ici quelques familiarités avec ce qu’en disait Max Weber.

Mais la gnose infuse aussi la poésie moderne. Le surréalisme, par exemple, et ses côtés ésotériques. Pâcome T. cite un extrait du second manifeste, en effet très parlant : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement ». Mais le plus explicite et conscient est William Blake : « Pensant que le Créateur de ce monde est un être très cruel, étant le fidèle du Christ, je ne peux m’empêcher de dire : Comme le Fils ressemble peu au Père ! ». Nerval, lui, se réclame ouvertement des gnostiques.

 

Le moment serait venu de réentendre ces paroles enfouies

Ici le livre me rappelle les théories de René Girard, sur l’apocalypse, comme révélation, prise de conscience spirituelle (« Achever Clausewitz »).

 

« Les poètes et les fous des XVIIIe, XIXe et XXe siècles ont vécu singulièrement ce que nous vivons désormais collectivement. Ils ont cherché à retrouver le sentiment d’éternité dans une société déliquescente et la grâce dans un monde d’une incroyable pesanteur. La fin du christianisme comme idéologie officielle de l’Occident a laissé l’Europe comme une maison hantée ». Nous sommes en train de nous rendre compte qu’aucun Royaume ne nous attend. Que nous faisons le Mal.

L’auteur évoque beaucoup de gnostiques modernes. Baudelaire en était un, parfois. Il nomme aussi Jarry, Daumal, mais j’attendais qu’il parle de … Simone Weil, qui ne paraît la gnostique parfaite. Et il y vient. Ne serait-ce que d’avoir écrit un livre (voir dans ce blog), appelé « La pesanteur et la grâce » nous l’indique. Elle était christique, non chrétienne. Elle exprima son admiration pour la civilisation occitane et insista sur la calamité de la croisade intérieure. Alors que les principaux textes gnostiques ne furent découverts qu’après sa mort, elle avait retissé les liens, y compris avec Platon, que Pacôme Thiellement oublie tout de même, et qui me semble quand même une influence déterminante des « Sans Roi ». En réalité, quand nous examinons les grandes idées du platonisme, ce sont les mêmes que les gnostiques. Le monde que nous percevons est impur, c’est par le logos que nous nous élevons vers la compréhension des Idées, par le logos, « la connaissance ». La solution est de se connaître soi-même et de vivre en conséquence.

Voici quelques lignes de Weil, « les pays méditerranéens et le Proche-Orient formaient une civilisation non pas homogène, car la diversité était grande d’un pays à l’autre, mais continue ; une même pensée vivait chez les meilleurs esprits, exprimée sous diverses formes dans les mystères et les sectes initiatiques d’Égypte et de Thrace, de Grèce, de Perse, et les ouvrages de Platon constituent l’expression la plus parfaite que nous possédions de cette pensée. C’est de cette pensée que le christianisme est issu ; mais les gnostiques, les manichéens, les Cathares semblent seuls lui être restés vraiment fidèles. Seuls ils ont vraiment échappé à la grossièreté d’esprit, à la bassesse du cœur que la domination romaine a répandues sur de vastes territoires et qui constituent aujourd’hui encore l’atmosphère de l’Europe » (Weil détestait les romains, pour leur idée de l’Etat).

Weil pensait qu’une partie des vieux textes chrétiens avaient été détruits ou cachés. Et elle ne s’est pas trompée. On a donc retrouvé l’essentiel des textes gnostiques en Irak, rédigés en copte, manifestement cachés. On a ainsi pu les lire, non à travers leurs critiques, mais de première main. On avait déjà trouvé des textes à la fin du 19ème siècle. Dont l’Evangile de Marie, où l’on voit Pierre prendre le pouvoir sur Marie après la disparition de Jésus, cette dernière ne pouvant transmettre le vrai message du Christ, à savoir qu’il n’y avait ni règle ni loi (il y a un film avec Joachim Phoenix en Jésus qui se fonde sur ce texte, je ne me souviens pas du titre).

L’auteur est enthousiaste. Pour lui, l’heure va venir où ces textes vont enfin parler au monde« Nous ne connaissions de Jésus que son reflet ou son ombre, son influence ou son souvenir ; désormais il allait enfin nous parler directement, sans intermédiaire, sans médiation. Il était temps. »

En même temps, l’idée du Salut promis s’effondre. « Le désespoir avait longtemps été l’exception ; il est devenu la règle. La dépression avait été l’apanage des poètes ; elle est le lot de tous les habitants des villes et des campagnes. La solitude avait été le choix singulier d’individus hors normes ; elle est désormais le destin non consenti de la plus grande part de l’humanité. Que ce soit dans les domaines de l’amour, de l’art ou de la politique, les hommes sont persuadés que plus rien ne sera possible pour eux ». L’humanité est donc prête à entendre la parole.  L’auteur voit dans la pop culture un premier domaine où la parole a été entendue, notamment chez John Lennon ( « Les seuls Chrétiens dignes de ce nom étaient (sont ?) les gnostiques, qui croient en la connaissance de soi, c’est-à-dire en la nécessité de devenir eux-mêmes des Christs, d’atteindre le Christ intérieur. »)., surtout chez Philip K Dick (si l’on peut parler à son propos de pop culture), ou dans des séries télévisées… Comme « Lost ». Il cite un fourmillement de nouveaux gnostiques… Hendrix, Zappa, la série « Le prisonnier », ou encore « Matrix », « The Truman Show ». Le sentiment de vivre dans un décor malfaisant est patent.

« Les Sans Roi étaient des hommes de nulle part et nous sommes des hommes de nulle part. Ils étaient des solitaires et nous sommes des solitaires. Ils haïssaient la politique et nous haïssons la politique. Ils étaient antidogmatiques et nous ne voulons plus de dogmes. Ils étaient antimisogynes et nous ne pouvons plus encadrer les misogynes. Ils étaient antisexophobes et nous ne pouvons plus souffrir les sexophobes. Ils étaient presque tous végétariens et nous sommes presque tous végétariens. Ils étaient antimariage et nous sommes presque tous antimariage. Ils étaient anti engendrement et nous avons déjà commencé à mettre en doute la nécessité de donner naissance à de nouveaux êtres dans une prison pareille. ».Et là, l’auteur se lâche… Brillamment, et tisse sa toile, cohérente. L’or noir, qui nous tue, c’est le diable. Et les textes gnostiques viennent à point alors que ce monde semble à l’agonie.

 

Le corps gnostique n’est point haï comme le corps chrétien

 

Dans un texte gnostique Jésus dit ces phrases étonnantes sur l’amour charnel. « C’est ainsi que les choses arrivent aux fiancés. Faites l’expérience d’une étreinte pure, elle possède une grande puissance. Le mystère qui unit deux êtres est grand, sans cette alliance le monde n’existerait pas. L’étreinte selon le monde est déjà un mystère, combien plus l’étreinte qui incarne l’alliance cachée. Ce n’est pas une réalité seulement charnelle. Il y a du silence dans cette étreinte. Elle n’est pas obscure, elle est lumière. L’étreinte du Bien-aimé et de la Bien-aimée appartient au mystère de l’Alliance et nul ne peut les voir à moins d’être devenu ce qu’ils sont. »

Plus loin, ce passage de Pacôme Thiellement, d’une grande sagacité :

« Quand on est pris dans le désir sexuel ou l’état amoureux, on est « à l’intérieur du sexe » ou « à l’intérieur de l’amour ». On ne peut pas être à l’extérieur (ou alors on sait que ça ne va pas, soit on n’est pas excité, soit on est excité pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la personne qui se trouve avec nous). Le Royaume c’est tout vivre à l’intérieur, détaché, tout le temps. La prison de fer noir, c’est le monde de la séparation et de l’obsession ; et c’est l’impossibilité d’être à l’intérieur des choses. C’est un mur invisible qui nous sépare et que nous tentons sans cesse de briser. »

L’auteur sauve alors les gnostiques de l’accusation de haine du corps, de nihilisme, que j’ai toujours été tenté de leur imprimer, notamment par leur refus de l’enfantement.

« De la même façon que les manichéens aiment la beauté présente sur la Terre parce qu’elle n’est justement pas terrestre mais qu’elle correspond à un germe de la Lumière qui s’est libéré et nous libère avec lui de la matière ténébreuse, les Sans Roi aiment le sexe parce que celui-ci est tout sauf « charnel ». » Ils voient du sacré dans l’érotisme, comme Georges Bataille ! (C’est un aspect que Simone Weil n’aura pas aperçu, elle qui ne comprenait pas ce débauché qui la surnommait « la vierge rouge » ou « le corbeau ».).

« Parmi les livres de la « nouvelle équipe » de Jésus, L’Évangile de Philippe est le plus extrême (…) Si l’homme est malheureux, c’est parce que, originellement bon, il est divisé contre lui-même. Sa division ne provient pas d’un péché originel mais d’une chute dans la matière » (je songe inévitablement à Lacan qui voit la damnation dans la division entre le signifiant et le signifié). Philippe, comme Valentin, placent la résurrection avant la mort de Jésus. Métaphoriquement, nous devrions comprendre qu’il s’agit de renaître ici et maintenant.

Comment doit se comporter un gnostique, alors, dans ce monde de la chute, empire du diable ?

« Dans un moment d’anamnèse, Baudelaire aura eu cette phrase grandiose et presque impossible : « Je n’ai besoin, pour ma jouissance, de la misère de personne. » On devrait toujours s’épuiser à générer le moins de peine possible. Le commencement de la souffrance d’autrui, c’est aussi celui de notre engloutissement dans l’eau noire de la Terre des Ténèbres. Ce qu’un Sans Roi doit faire, c’est tout faire pour que l’argent ou la gloire n’ait plus pour lui aucune valeur. Savoir qu’il vivra inconnu et mourra pauvre – mais tout faire pour que cette pauvreté soit la fenêtre vers des rapports plus justes, des relations plus belles, et cet anonymat la porte vers des combats plus intenses et des amours plus nobles. Se battre, non pour s’enrichir à la place de ses chefs, mais pour que ceux-ci ne détruisent pas davantage la nature, les animaux et les hommes dans leur projet infernal. »

Je suis sceptique sur la chute (quoique la condition humaine, ne soit pas rigolote, en ce sens, oui, elle est bel et bien une chute, mais d’où ? De la fusion avec maman, à mon sens, plutôt que du royaume initial céleste, qui n’en est que métaphore), je suis sceptique sur le Diable (quoique je sache que la pulsion de mort est partout et inévitable). Mais enfin, c’est pas mal, comme programme.

Lees gnostiques parlent finalement comme bien des Sages, ou comme des sophrologues, des haptonomes, des maîtres de yoga.

« L’enfer, c’est de toujours faire les choses en s’en foutant. C’est de vivre en pensant à autre chose. L’enfer, c’est de ne jamais être là, mais toujours un peu avant ou un peu après, à regretter quelque chose ou à en attendre une autre. C’est de ne jamais écouter quand on vous parle, parce qu’on s’emmerde partout et qu’il n’y a pas de raison que ça s’arrête. L’enfer, c’est la vie gâchée à attendre la vie, la pensée gâchée à penser à autre chose. C’est là où les choses deviennent interminables, où on voit le temps passer, où le temps passe toujours beaucoup trop lentement, où les journées s’étalent comme des siècles. Dès qu’on ne voit pas le temps passer, c’est qu’on est passé à l’intérieur. Et là, tout s’allume, tout s’illumine. Le Royaume, c’est un état qu’on atteint quand on ne voit pas le temps passer. »

 

Personnellement, ce petit voyage à travers le temps avec les Sans Roi m’a passionné. Je trouve cependant qu’il manque à ce livre un questionnement sur les sources de Jésus. Que s’est-il passé pour lui entre son enfance et ses trente ans ? Est-il allé vers l’Est ? Les similitudes entre sa pensée et certains aspects des spiritualités orientales, apparaissent nettement, selon l’auteur. Il y a encore un grand questionnement sur la formation intellectuelle de Jésus, à combler.

 

Annexe sur Lynch…..

J’ai lu dans la foulée le très dense et opaque livre du même Pacôme Thiellement regroupant des textes de sa part sur « Twin Peaks », où il analyse l’œuvre de Lynch comme … très influencée par la gnose, et l’hindouisme, en défrichant des forêts de symboles.  TP est marquée par l’omniprésence du dualisme, « Twin Peaks est une accumulation volontaire de polarités et d’antinomies, Le hibou, c’est l’oiseau qui voyage entre le premier et le second niveau de lecture ». 

Il a dû augmenter son texte après le surgissement de la saison 3. La difficulté, en lisant, est à la fois de s’y retrouver dans l’ésotérisme, les références innombrables, et le monde on ne peut plus obscur de Twin Peaks (les deux premières saisons m’ont fasciné dès leur passage à la télévision, la troisième, malgré mes efforts, et quelques accroches, m’a éreinté, jusqu’au renoncement, malgré des moments de fascination… Pour le moment). Ce qui est très intéressant, c’est que le monde a beaucoup évolué depuis la fin des années 80, et la saison 3 ne pouvait pas s’en exonérer. Le monde est présenté tel que violemment déstructuré par internet, avec des audaces narratives et formelles ahurissantes. Il ne nous est plus commun et Lynch nous renvoie durement à notre perdition autant qu’à notre mélancolie devant les acteurs blanchis. Par ailleurs, Thiellement a pu analyser les films de Lynch à la vue de la fin de Twin Peaks. Son sentiment est que comme Dale Cooper, son personnage, Lynch est resté bloqué dans « La loge noire »(où Cooper se fait « incuber » par Bob le maléfique, un esprit, ou le double de nous, qui sort ensuite dans le monde, et laisse là Cooper, pour 25 ans). Thiellement essaie d’interpréter le sens de cette Loge à la lumière des références spirituelles (une sorte de niveau intermédiaire entre l’origine et la chute).  Une autre lecture plus prosaïque (mais peut-être y a-t-il cent lectures possibles) de « la black lodge » est qu’il s’agit d’un show télévisé. « Elle est, à la fois, ce que la télévision devrait être : un lieu d’épreuve, un lieu de connaissance ; et ce qu’elle est : un lieu d’envoûtement et d’empoisonnement psychique. Un réceptacle de magie noire, conscient et prémédité ». Lynch semble considérer que le mal a nécessairement gagné ici-bas. Twin Peaks avait, dans les premières saisons, détruit l’idée du paradis sur terre, la bonne vie américaine rurale, où l’agent Cooper a voulu même s’installer. Le mal était partout dans cette gentille cité, le décor bucolique est une illusion. Formellement, la série l’avait très bien exprimée, bombardant au passage le rôle de la télévision où elle s’exprimait : «  le contraste entre les intérieurs, d’une chaleur sensuelle et d’un érotisme irrésistible, et les extérieurs glacés et terrifiants, accentue une vision du monde particulière, fondée sur des contrastes et des polarités qui font vaciller la base systématiquement neutre sur lequel s’est établi l’horizon consensuel explicite du médium. Dehors, c’est sombre et dedans, c’est chaud. Dehors, c’est noir et dedans, c’est rouge. Mais c’est le rouge du dedans qui contient le noir le plus noir (…) un monde où ni plaisir ni sentiment ne sont désormais légitimes. »

La saison 3 reprend le fil mais se veut déceptive, elle ne nous épargne rien. Cooper sort de la loge noire, amnésique, nous ne le retrouverons jamais pour nous guider. Le mal s’est répandu dans tous les Etats-Unis. La défaite de la spiritualité semble consommée. Cooper atterrit à Las Vegas, la métaphore même du faux, accentué par rapport au faux de la ville de Twin Peaks. Un nouvel ennemi apparaît, qui prend le nom de Judy. Qui est Judy ? L’indifférence, la passivité. C’est le retour de Laura Palmer, sorte de nouvelle Maria Magdalena, qui est réclamé, car elle seule, qui a compris, qui a eu accès à la connaissance, peut combattre Judy. Lynch ne nous dit rien directement (j’ai songé à Maïmonide, qui parlait de la nature nécessairement métaphorique des écritures sacrées). « Le silence de l’artiste est la forme de transmission adéquate d’un secret inexprimable ; et il transforme ainsi le spectateur en poète ». C’est un Lynch plus politique aussi, qui multiplie les références à la cruauté de l’Amérique, le massacre des indiens, l’invention de la bombe atomique (en regardant la série, je me suis dit que la bombe, en explosant, avait réveillé des forces archaïques enfouies, annonçant le grand bal final auquel elles viendraient participer) l’humanité se prenant pour Dieu (Dieu est faible en ce monde). S’il est un avant-gardiste en ce monde, c’est bien Lynch. Un avant-gardiste dérangeant, qui comme souvent s’en vont chercher leurs références très très loin dans le passé, pour tout revisiter

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« Show me a hero », David Simon continue de démasquer son pays -Série

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«  The Wire » est largement  considérée, de mon point de vue à juste titre comme la série la plus réussie de l’histoire à ce jour. Après ce chef d’œuvre David Simon s’est lancé dans « Treme », qui évoque les suites de Katrina. Mais le véritable écho de « sur écoute » est la minisérie de six longs épisodes sortie récemment en France, « Show me a hero ». Et c’est encore un coup de maître.

Si « the wire » s’appuyait sur des essais politico sociologiques, « show me a hero », qui se passe dans des années 80 reaganiennes ressemblant beaucoup aux nôtres sous certains aspects – les débats sur les logements sociaux décrits rappellent furieusement les nôtres en ce qui concerne les camps de roms ou les installations de gens du voyage – s’inspire d’une histoire vraie relatée par le livre d’une journaliste, et d’un fait  divers que je ne « spoilerai » pas.

Il implique un conseiller municipal, qui avait quelques années auparavant été au cœur de tumultes inédits sur la construction de logements sociaux en mixité sociale, devant conduire à l’installation de deux cents familles afro américaines et sud-américaines dans des quartiers blancs.

La Mairie de Yonkers sous pression d’une minorité rageuse de petits blancs dont la fausse conscience est confondante, s’était enfoncée dans un conflit invraisemblable, refusant de construire des logements sociaux suite à une décision de justice. Mais le juge s’entête, et poursuit la Mairie d’injonctions en injonctions, haussant le ton et passant à l’acte. C’est alors que survient un jeune Maire, le plus jeune du pays, d’abord élu sur une habileté, promettant de continuer le processus juridique pour empêcher la construction, sans vraiment être hostile au projet auquel il ne s’intéresse pas vraiment. Une fois aux responsabilités il va devoir faire preuve de courage pour appliquer des décisions du Juge qui risquent de mettre la ville en faillite totale. C’est la trajectoire de ce jeune Maire que nous suivons.

Le « héros » en question, terme semi caustique, semi dramatique, est l’équivalent d’un adjoint au maire d’une ville comme Rennes, Yonkers dans l’Etat de Ny. Un petit politicien, mais qui commence à s’occuper de questions sérieuses impliquant des masses de gens. Il n’a rien d’un héros tel qu’on l’entend mais rien d’un salaud non plus. Cependant si on s’en tient à la définition du héros par Lacan ; « celui qui ne cède rien sur son désir », il l’est incontestablement. Si on considère que c’est la tragédie qui définit le héros, ce que Scott Fitzgerald dit dans la phrase qui sert de titre à la série : « show me a hero, i’ll write you a tragedy », il l’est aussi, même si le tragique se mêle au sordide et au comique parfois.

Ce personnage central est complexe, comme toujours chez David Simon. Il a ses grandeurs et ses petitesses. Il passe à deux doigts d’obtenir le prix américain du courage, et s’aliène ses proches par des initiatives parfaitement égoïstes. Il oscille.

La série va remonter le fil qui conduit au fait divers final et premier dans l’inspiration de la série. Le fait divers devient le point d’aboutissement de ces contradictions intenables, déjà abordées dans « the wire », tenaillant les acteurs sociaux saisis dans un système, « the game », qui minent la société américaine.

« Show me a hero » est le miroir de « the wire ». Après avoir plongé dans les quartiers noirs, dans le milieu de la drogue, et partant de là visité les couloirs de l’administration et de la politique, David Simon retourne la caméra. C’est maintenant « les autres » qui sont auscultés. Ceux qui ont peur des noirs.  Le politique, à partir de là, va être disséqué, non pas à partir de son interpellation par la drogue et l’insécurité, mais dans ce qu’il est placé sous pression par la demande sociale des petits blancs.

Magnifique série sur la spatialisation de la lutte des classes, le foncier et l’usage de l’espace étant un enjeu d’appropriation dans un monde de propriété, sur les ambiguïtés entre racisme et conflit de classe, et sur le rapport de la conflictualité sociale au champ politique, qui en est la chambre d’écho tout en vivant sa « logique de champ » dirait Bourdieu, la série plonge au cœur du phénomène « not in my backyard », sans éluder aucun aspect de la question. David Simon avait été un peu critiqué parce que dans « the wire » il oubliait le militantisme, laissait croire que la passivité était la règle. Ici il semble répondre à ses détracteurs et s’empare de manière particulièrement brillante de la question de la participation, de l’engagement, de ses ressorts, de ce à quoi elle expose, aussi bien d’ailleurs dans le champ politique institutionnel que dans le mouvement social ou dans les sphères dites participatives.  Il étudie aussi les dynamiques de transformation, de construction de soi, ou de délabrement, au cœur de la lutte sociale.

La série tombe à point alors qu’on se rend compte, à la fin de deux présidences Obama que cette amérique qu’on nous disait post raciale est loin d’en avoir terminé avec le poison du racisme, les bavures policières persistant, et un nouveau mouvement de défense de la communauté noire se levant.

Peut-être moins pessimiste que « sur écoute », la série laisse quelque espace dévolu à l’espoir cette fois-ci. Mais comme le dit un personnage, il n’y a aucune illusion à entretenir :

« everything has a cost ».

Changer la fatalité est un choix. Un choix qui se paie. Un choix qui engage la responsabilité. Changer ce n’est pas forcément la promesse du mieux, c’est en tout cas la possibilité du différent.  David Simon est un vaccin culturel unique contre le consumérisme et la démagogie. Les points de vue sont tous abordés. La mixité sociale est –elle aussi évidente ? David Simon ne tranche pas. La parole des exclus est contradictoire. Certains n’attendent que de partir, d’autres ne voient pas l’intérêt d’aller vivre au milieu de gens « qui nous détestent ». Pourtant, rien n’est vraiment figé.

Mais dans une série de haute qualité, comme dans tout grand processus de narration, on peut emprunter une série de couloirs. Ici on ouvre celui du sens intime de la politique, avec une pertinence et un point de vue jamais atteints sans doute. L’élu apparaît d’abord pour ce qu’il est : un être humain qui a des désirs. Qui n’est pas forcément conscient de ses désirs et n’a peut-être même pas pris le temps de se demander pourquoi il est là. Le caractère addictif de la politique est la grande question qui ressort de la série. Qu’est ce qui vaut qu’on se batte tellement pour devenir le Maire, même quand on sait qu’on n’en fera pas grand-chose de toute manière ? A quoi se raccrocher ? Au tangible, qui peut quand même survenir, ou à la reconnaissance de la communauté, si elle existe ? L’intérêt général est-il une superstructure du désir ou un moteur véritable ? Une fonction sociale se confond-elle avec une personne, positivement ou négativement ?  Sommes-nous agis ou agissons-nous ? Quelle est la nature de nos liens politiques ? Peuvent-ils être démêlés de nos rapports personnels ? Ont-ils une valeur supérieure ?

La question que pose la politique, alors, est vertigineuse. Elle débouche sur la question de l’existence même en tant qu’animal politique.  Les différents protagonistes sont tous confrontés à la question de l’engagement au sens large, qui comprend la représentation, le risque de perdre, la responsabilité et l’implication.  C’est le chaînon manquant de « the wire », celui sur lequel on avait attaqué la série. Je ne sais si David Simon y répond explicitement, mais tout se passe comme s’il avait surmonté une étape supplémentaire dans son œuvre de dévoilement.

David Simon, encore une fois, s’acharne autour de ces enjeux cruciaux, nous plongeant dans les délices et les affres de la complexité humaine et sociale, quitte à courir le risque d’une démoralisation complète, rien ne semblant jamais acquis, ni certain, ni clair.  Mais que dit le fait divers au bout d’une histoire, à ceux qui le vivent  ? Il dit « vous n’avez rien vu venir ». Il leur dit «  vous marchez comme des somnambules ». Vous ne vous arrêtez pas une minute pour regarder le jeu épuisant et inutile que vous jouez. David Simon le met sous vos yeux. Vous aurez du mal à le nier.