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Les yeux grands ouverts dans la guerre – «  Si je survis », Moriz Scheyer – Paru dans la Quinzaine littéraire

ob_b008cc_51djuqlxl-l-sx327-bo1-204-203-200Je finis de lire le livre de Moriz Scheyer« Si je survis », le jour même des élections allemandes qui voient l’Afd, parti d’extrême droite aux accents révisionnistes, atteindre 13 % et mander des députés au Bundestag. Dans ma dernière tranche de lecture, je tombe sur cette phrase écrite en 1945 par cet intellectuel juif traqué, survivant grâce à la chance et à la solidarité de religieuses et de résistants  français : « la fin d’Hitler et du troisième Reich ne marquera pas la fin de cette mentalité (…) un démon enfoui ». La lucidité est admirable, courageuse car angoissante. Mais de quoi nous sauve la lucidité de quelques-uns ? Il y a du désespoir, indéniablement, à regarder une bibliothèque bien fournie sur ces sujets. A constater que les mots de Robert Antelme, David Rousset, Primo Levi, Charlotte Delbo, Imre Kertész ne sont assez puissants pour contenir la tentation de la haine nationaliste cristallisée en politique. Pas même en Allemagne, où pourtant le travail sur la mémoire a fini par être réel et approfondi, malgré les impérities de l’épuration après-guerre.

 

A l’heure où les derniers acteurs adultes de l’époque finissent leur existence, nous ne manquons pas, heureusement, de témoignages littéraires des horreurs nazies. Ces témoignages sont bien entendu inégaux en termes de valeur littéraire. Certains ont surtout une valeur historique, statut de document. Moriz Scheyer, qui fut un journaliste autrichien et un feuilletoniste reconnu de son temps, à vienne, très francophile et écrivant aussi en France, nous a légué le sien. «  Si je survis » est écrit en direct, au fur et à mesure de la fuite de l’auteur, de sa femme, d’une gouvernante « aryenne », qui pourtant ne les laissera jamais tomber et demandera même à être retenue avec eux. On sent dans ces écrits la volonté de rendre compte et de tenir bon en écrivant, les cervicales mâchées par la traque. Du point de vue littéraire, le document n’est pas d’une haute volée, car la sérénité n’était pas de mise. Mais on y trouve une grande lucidité, un aspect direct dans l’expression qui est la marque de l’écrivain, un regard qui se singularise, au sein des narrations de ce temps, par une ironie particulièrement acide et un sens aigu du sarcasme. Qualités protectrices comme une seconde peau contre l’adversité.

De plus le témoignage de Scheyer éclaire des aspects parfois négligés. Par exemple, si l’on était stupidement tenté de penser que les nazis n’ont montré leur vrai visage que tardivement, la lecture de Scheyer serait dégrisante. Il décrit comment dès 1938, le mot d’ordre « crève, youpin » éclatait dans les rues de Vienne, et la violence antisémite ravageait les rues allemande et autrichienne, sous le regard de tous. L’auteur prédit avec acrimonie les discours du futur, sous-estimant l’information des têtes légères allemandes : « ils auront le toupet de sortir la fable de « l’autre Allemagne » invisible ». Scheyer avait malheureusement raison. Nous avons un exemple nauséeux de ce discours dans le film « La chute » (Oliver Hirschbiegel) sur les derniers jours d’Hitler (sa pauvre secrétaire y concède, dans un extrait documentaire, qu’elle aurait dû s’informer mieux…). Cette relativisation fut une première étape. Le socle permettant ensuite aux dirigeants de l’AFD d’expliquer qu’il est temps de revisiter le passé et d’oser être fier du passé de l’armée allemande.

 

La trajectoire de Moriz Scheyer le conduit de Vienne en France, où il décrit le sentiment de honte de l’exilé, surtout quand il ne peut même plus concevoir la nostalgie de son pays : « même le mal du pays était devenu apatride ». Puis il est placé en camp de concentration. L’absurdité kafkaïenne de la bureaucratie française survivant en temps de guerre, le camp est libéré sans raison apparente, et il connait un répit. Mais il se retrouve encore une fois incarcéré à Grenoble, parvient à s’exfiltrer pour raisons de santé au bon moment, et se cache durablement dans un couvent lié à un asile de femmes, après avoir échoué à passer en Suisse. C’est là, protégé à la fois par les Sœurs et la résistance locale, qu’il traverse les dernières années de guerre, échappant de peu à des visites des chasseurs de juifs.

Scheyer peut donc nous offrir sa vision de la France occupée, coupante, certes : «  Rares sont ceux qui gardèrent suffisamment de dignité pour se tenir en marge des allemands ». Il dresse le portrait d’un pays paradoxal, donnant à la fois dans l’effroyable et le sublime.Certains milieux ont un comportement indigne dès la drôle de guerre : « jamais encore Cannes, Nice, Biarritz ou Chamonix n’avaient connu de telles saisons ». Paris est transformée en lupanar allemand : « l’aphrodisiaque nazi n’avait pas d’équivalent ». Il évoque, sujet méconnu, plus encore que le marché du « bon beurre », le vaste racket organisé au détriment des juifs, par les passeurs (il en est de même aujourd’hui en Afrique auprès des réfugiés), dont il sera victime à deux reprises. Marché sordide, très lucratif, parfois tenu par des fonctionnaires eux-mêmes. Mais en même temps il rend longuement hommage au courage solaire des solidaires et des combattants libres.

Comment un même pays, une même région, peuvent-ils produire des êtres dont les trempes sont tellement aux antipodes, eux qui sont issus de la même culture, des mêmes écoles ? Dans « Lacombe Lucien » de Louis Malle on entend que cela tiendrait à pas grand-chose, de basculer dans le maquis ou dans la gestapo française. Mais on peut aussi douter de cette simple « feuille de papier », au-delà d’une catégorie d’égarés hirsutes. Ce qui réchauffe en tout cas, c’est la loyauté à toute épreuve de celui qui s’est engagé à sauver , confirmant ainsi l’éclair de génie d’Hannah Arendt : « le mal n’est jamais radical. Seul le bien peut l’être ».

 

M. Scheyer écrit que la vie en camp de concentration est « un révélateur » des natures profondes, auquel on ne peut se soustraire. La guerre aussi. Elle oblige à choisir, à ne pas s’abriter derrière les mots, les propagandes, les postures. La guerre, celle de ce temps-là, celles que nous menons par écrans interposés et qui se rappellent à nous lors des attentats, ne parle pas que des perdants, même si l’Histoire est écrite par les gagnants. Elle parle de tous les protagonistes, qui se situent sur cette chaîne graduée de comportements décrite avec acuité : de la collaboration active, zélée, bénévole même, jusqu’au risque insensé pour protéger autrui parce que simplement, toute autre attitude n’est pas envisageable à certaines âmes. C’est pourquoi le souvenir d’une guerre est une invitation, non pas à voir dans l’Autre l’ennemi éternel, mais à interroger les échos de ces comportements en soi-même. Rien de ce qui est humain ne saurait, a-t-on dit, nous être étranger.

Jérôme Bonnemaison

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S’exposer à la honte pour tuer la honte :  » La honte – Réflexions sur la littérature » – Jean-Pierre Martin

G00168_La_honte.inddEn défendant l’idée selon laquelle c’est la honte qui constitue le motif essentiel de la littérature, Jean-Pierre Martin nous convie dans un voyage plaisant et touchant à travers les œuvres de très nombreux écrivains (Nizan, Broch, Bernhard, Kafka, Gombrowicz, Camus, Coetzee, Levi, et bien d’autres)   et développe une psychologie d’un sentiment qui manifeste au plus haut point le caractère politique de l’humanité. Car la honte c’est la présence du spectre d’autrui, en soi, devant soi, derrière soi, tout le temps.

Dans « La honte, réflexions sur la littérature », l’auteur analyse le romanesque comme un moyen de briser la honte portée par l’écrivain. Il ne cesse ainsi de proposer des définitions de ce sentiment violent, comme celle-ci, très juste me semble t-il :

« le tourment de voir constitué notre moi par autrui« .

(Si vous voulez enrager quelqu’un sur un réseau social, mettez-vous donc à l’objectiver. Ce qui déclenchera sa fureur, inévitablement. Etre objectivé c’est se voir privé de ses subterfuges. C’est se rappeler à ses déterminismes insupportables et vertigineux.)

L’essai de Jean-pierre Martin oscille entre l’analyse de la honte qui ressort de la fiction, mais qui se loge aussi dans l’acte même de l’écriture, les deux hontes étant inséparables.

Ecrire c’est une autre façon de paraître, mais c’est toujours paraître. Les développements littéraires semblent dévoiler mais restent des masques, les ombres renvoient aux ombres.

« La honte propre à la littérature , ce serait ce malentendu recherché« .

Je te dis tout, mais ce tout n’est peut-être qu’un tout encore négocié. Si l’on débusque la honte un peu partout dans la littérature, elle fuit entre nos mains. La confession est parfois dissimulée dans ce qui n’apparaît pas comme tel, et une honte peut en cacher d’autres. Il y a des livres où la honte se dépasse avec l’aveu, comme pour l’homosexualité, parfois de manière à peine indirecte.

Publier expose à la honte, parce que l’on est exposé à la critique, qu’évidemment ce qui est figé dans la page ne peut être changé et appartient à l’incontrôlable lecture. On a vu tant d’écrivains détruire leurs manuscrits (Gogol), ou de manière plus ambiguë comme Kafka souhaiter qu’on les détruise. Tout écrivain est placé face à son insuffisance :

 » Tout texte renvoie au grand Texte. Au Livre sacré« .

Il y a toutes sortes de hontes, mais Jean-Pierre Martin, qui les classifie et les décrit ne manque pas de les relier à une honte- colonne vertébrale : la honte ontologique de l’être humain. 

La honte, intime par excellence, n’est pas forcément honte de soi, elle peut être honte transmise, honte par procuration (j’ai honte pour lui), honte collective, honte immémoriale. On peut avoir honte pour autrui :  » La honte leur interdisait de se regarder en sa présence » (Marguerite Duras).

Les hontes individuelles sont indémêlables des hontes sociales, et évidemment le personnage romanesque est à même de signifier cette intrication. Il y a la honte d’être pauvre, mais aussi celle d’être petit bourgeois, d’être blanc, d’être noir.

La puissance de la honte c’est de s’affranchir du temps, de resurgir, comme une rivière enterrée, tout aussi puissante.  « L’enfant humilié est un éternel enfant« , et il aura du mal à se départir de ce sentiment. Toute la littérature le crie. Ceci notamment depuis Rousseau et ses Confessions, qui invente l’autobiographie et ouvre le temps des « épousailles » entre honte et littérature. Jusqu’à une littérature qui s’avère véritablement « pornographique« , son but étant de tout dire.

Tout l’essai repose sur cette double nature de la honte. L’écrivain n’est pas que l’enfant honteux, humilié dans sa pension, ou l’adolescente confrontée au déchirement familial par sa trajectoire (Ernaux), qui a décidé d’écrire pour échapper à la honte. Il est lui-même confronté à la honte de l’écriture face au réel, au sentiment d’imposture qui résulte de cette confrontation, au fait que l’écriture est une limitation.

L’écrivain est inéluctablement conduit à affronter une « honte métaphysique » qui s’ajoute aux hontes sociales.     La honte littéraire est souvent une honte du corps, chez l’écrivain comme chez le personnage, mais elle l’est doublement. C’est le corps difforme, laid, fébrile, de l’écrivain, mais c’est aussi le corps humain tout court. L’Etre là du corps. Le corps de Roquentin, incompréhensible, dans la nausée. Le corps de la Métamorphose Kafkaïenne.

Le roman nous apprend beaucoup sur la honte. « Lord Jim » de Conrad, dont le thème central est une honte, nous la présente non pas comme le résultat d’une faute originelle, mais d’un pur événement romanesque. Jim a honte d’avoir été lâche en quittant un bateau qui coulait. Il en vient à exposer pleinement son narcissisme moral hérité de la mégalomanie infantile (concept du psychanalyste André Green), à produire l’Autre comme une production fantasmée (qui le scrute). La honte apparaît ainsi dans ce roman majeur comme profondément liée à l’orgueil, qu’elle côtoie en un « Tribunal intérieur« . L’événement vient ainsi activer un sentiment qui se loge dans l’enfance, et la littérature plonge autant qu’il est possible dans les souvenirs d’enfance.

La honte a une fonction sociale mystérieuse, comme le montre « La lettre écarlate » de Hawthorne, où une femme abattue par la honte devient une sorte de sorcière respectée, forte d’un savoir social que l’expérience de l’indignité totale lui confère (les anthropologues décrivent ce genre de personnages, aux lisières des forêts amazoniennes, repoussoirs et respectés, portant sur eux les fautes du passé et les leçons).

Pour certains la littérature sera un parcours de sortie de la honte. Comme pour Duras, qui évolue de la honte à l’impudeur. Comme pour Genet, qui clame que « mon orgueil s’est coloré avec la pourpre de ma honte ».

Il y a aussi les hontes insurmontables, comme celles des écrivains qui abandonnent la fiction, comme Broch, ou celle de Primo Levi, qui se suicide après nous avoir légué « Si c’est un homme« . Jean-Pierre Martin parle longuement de la « honte des survivants » aux camps de concentration. Honte d’avoir laissé les autres, d’avoir survécu à leur place. Honte d’avoir subi de telles atrocités. Honte de vivre dans un tel contraste avec le passé inimaginable pour autrui.

Ecrire, c’est la solution, plus prosaïquement, des grands timides. De Stendhal, Leiris, ou Rousseau. Le moyen de ne pas parler quand on n’aime pas sa voix.

Les romans illustrent les tentatives de surmonter la honte : libertinage et cynisme, solution bouffonne, solution transformiste (y compris « la métamorphose »), solution fugueuse, voyeuriste, comique, suicidaire, violente.

Mais est-ce si efficace, d’écrire, pour guérir sa honte ? C’est une question qui se pose aussi à la psychanalyse, finalement, que celle de Jean-Pierre Martin :

 » N’est-ce pas éventuellement la honte des mots – et non des choses –

qui a été dépassée ?« .

En écrivant, est-on capable de vider la honte, ou simplement d’en rester au niveau superficiel de la langue ? Est-ce que nommer libère ?

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Réflexions critiques sur l’écriture « all inclusive »

1950_Magritte_La_Valse_H_sitation_35x46_cmUne partie du mouvement féministe, qui a toujours questionné la dimension patriarcale incrustée dans la langue française, avec de solides arguments, défend avec vigueur la perspective d’une écriture dite inclusive, ou épicène (concept féministe plus précis). Les féministes ne sont pas les seules (et les seuls) à défendre cette idée là, elles se tiennent auprès de défenseurs des dites « minorités » qui voient dans le langage un outil reproducteur des inégalités et oppressions.

 

C’est un combat que je ne suis pas disposé à partager.

Intuitivement, cette idée ne m’a pas réjoui quand je l’ai découverte. Puis j’ai du comprendre pourquoi, le plus honnêtement possible.

Mais ne vous attendez pas à des déclarations anti féministes ici.

Je ne sais pas si je suis féministe, il faudrait mériter ce titre, ce qui est toujours compliqué pour un homme (et prétentieux), mais en tout cas je pense assez clairement que l’on gagnerait à vivre dans une plus grande égalité. Disant cela je garde en tête la différence conceptuelle entre égalité et similitude. Je ne les confonds pas, même si je sais que la dissemblance forcée ou systématisée est une forme de l’inégalité.

Si je partage, je crois, les fins égalitaires des défenseurs de l’écriture inclusive, je reste plus que réservé sur le moyen proposé.

 

Le langage de l’animal politique, et non soumis à la politique

 

Je suis trop orwellien pour partager le désir d’une écriture inclusive.

 

Pour moi, le langage doit procéder d’une douce anarchie. Il doit appartenir aux mœurs. Aux peuples et aux artistes. Les dictionnaires doivent constater a posteriori et ne rien prescrire de nouveau. C’est d’ailleurs leur sage philosophie, jusqu’à ce jour, excepté dans les dictatures.

 

Toute action politique consciente sur le langage me paraît dangereuse. Elle ouvre la porte à la prise de pouvoir politique sur le langage, sur la fibre même de nos pensées. C’est ce que l’Etat de 1984 parvient à réaliser, avec la novlangue. Au nom du bien, au nom de l’égalité.

 

Quand je parle de douce anarchie, je ne dis pas qu’il ne faut pas de règles, bien entendu. Sinon ce serait le langage du théâtre de l’absurde qui l’emporterait (il est déjà bien trop présent dans notre quotidien). Mais les règles de grammaire, de syntaxe, doivent procéder du langage lui-même et non de l’extérieur. Il en est de même pour le football. On se dote de règles, comme le hors jeu, pour que sport soit viable. Tant mieux si le club le plus riche fait un match nul contre le petit poucet de la coupe de France, mais ça ne doit pas être sur décision du Président de la République ou pression d’un groupe de supporters dans les gradins. Sinon ce qui se passe sur le terrain sent la mort.

 

Le langage est ce qui nous rend humain. On n’y touche pas impunément. On ne doit pas le brutaliser, à mon sens.Certaines de ses structures remontent le plus loin qu’on puisse imaginer. Elles ont servi de canevas à toute l’histoire de la culture. Le projet de révolution culturelle visant à couper avec volontarisme le cours du langage me paraît dangereux, et à vrai dire utopique, comme toutes les révolutions culturelles d’ailleurs. Je préfère imaginer un langage comme un bateau sans gouvernail qui file à son gré.

 

Je tiens, par dessus tout, à l’autonomie du langage, au fait qu’il échappe, non pas au politique, car il est indiscutablement politique, puisqu’il sert à communiquer, mais à « la » politique, c’est à dire à l’exercice d’un pouvoir conscient. J’aime à penser que le langage procède d’une sorte d’évolution chaotique. Je suis ainsi hostile aux « réformes » qui touchent le langage. Il faut le laisser aux peuples, aux artistes. Il en est du langage comme de la sexualité. C’est trop précieux pour laisser les militants s’en approcher, et pour laisser planer au dessus d’eux le rapace réglementaire.

 

La valse harmonieuse, et non la danse des canards avinée

 

En écrivant, nous engageons une valse entre le signifiant et le signifié. Elle est bien difficile à surmonter. Si en plus on implique un autre danseur, « le politiquement correct », alors la danse risque de ressembler à une agitation burlesque de fin de bal arrosé.

 

L’écriture inclusive a tendance fâcheuse à alourdir les phrases, à les rallonger, à chasser la musicalité de la langue, à accentuer les inadéquations entre l’écrit et l’oral et donc à isoler l’écrit.

Elle ne me paraît pas contribuer à la recherche de l’harmonie, bref de la beauté, et constitue un obstacle de plus pour celui qui veut essayer d’écrire, à la poursuite de la fluidité.

 

Or écrire est difficile.

En défendant l’écriture inclusive, ne sert-on pas d’idiot utile à la protection d’un privilège de lecture et d’écriture ?

 

Ne vient-on pas simplement déplacer une inégalité ? Voire, pis, remplacer une inégalité symbolique par une inégalité réelle ?

 

Une traque sans limite

 

Et puis, la propension « inclusive » me paraît sans limite, et c’est pour cela que je parle d' »all inclusive » (évoquant en même temps le prurit totalitaire).

 

On peut pousser très loin la traque du stigmate anti féminin dans la langue, Par exemple on pourrait aller jusqu’à supprimer après tout les genres féminin et masculin qui enferment les concepts. Pourquoi parle t-on de « la » douleur, « la » mort, « la maladie », « la » guerre ? Ne faudrait-il pas supprimer les pronoms ? Pourquoi s’arrêter en route ?

 

A ce compte là il ne resterait qu’à se taire.

N’est-ce pas, finalement, le grand fantasme derrière les polices de la langue ? Qu’enfin, on se taise et écoute. Comme le grand fantasme vegan est qu’enfin, on disparaisse.

 

Mais pourquoi se concentrer sur les stigmatisations de genre ? Après tout d’autres causes ont attiré l’attention sur les aspects stigmatisants du langage. L’antiracisme américain a souligné le caractère péjoratif lié à la couleur noire.

 

Alors il faudrait, quand on écrit, à être cohérent, se surveiller constamment, se corseter, pour ne pas risquer par exemple de stigmatiser la pauvreté plutôt que l’abondance, ce que la langue effectue en permanence. Ce qui, indéniablement, valorise la pulsion d’enrichissement, et dévalorise les plus en difficulté. il faudrait, par exemple, supprimer du dictionnaire le mot « réussite ».

 

A force de protéger, le langage inclusif risque de produire le contraire de ce qu’il poursuit : désigner le repoussant, par la pudeur excessive. On le voit quand on parle de handicap, de vieillesse. Autrefois, le mot « vieux » n’était pas forcément entaché de honte. Si on dit « senior », c’est aussi un euphémisme qui par son existence masque une réalité qui fait baisser les yeux. On ne dit plus « aveugle », on ne dit plus « personnes handicapée » mais « pmr ». La bonne conscience ne cache t-elle pas finalement le trouble de la différence ?

 

Asphyxier la spontanéité de l’écriture

 

Pour moi, qui sensible comme d’autres aux richesses évoquées par la psychanalyse, par le surréalisme, qui nous ont montré ce que la libre association a de puissant, cette idée d’un langage cloisonné de l’intuition, qui se surveille, et qui est constamment surveillé d’un point de vue de perspectives uniques additionnées, ne me dit rien qui vaille.

 

J’y vois la possibilité d’une asphyxie, j’y vois aussi un langage appauvri par des négociations avec des particularismes. J’y vois aussi la fin de l’espoir universel de vibrer ensemble autour des mêmes mots de génie.

 

Nous contaminons le langage autant qu’il nous contamine

 

Mon désaccord le plus profond porte néanmoins sur la conception même du langage.

Les défenseurs de l’écriture inclusive pourraient méditerWittgenstein. Il nous dit qu’un mot peut revêtir bien des sens. Le langage est un sable. 

Ainsi les défenseurs de l’inclusif se trompent à mes yeux quand ils prétendent que le langage conditionne. Nous conditionnons le langage autant qu’il nous conditionne.

Si je prend l’exemple du mot « humanité », on peut lui reprocher de renvoyer à l’Homme et non à la Femme. Il reste que cela dépend de votre imaginaire. Pour ma part, en utilisant « humanité », je sais que je ne dis pas « Homme », et c’est même pour cela que j’écris « êtres humains » souvent, pour englober Homme et Femme. C’est mon usage. Le mot humanité lève en moi des images d’hommes et de femmes.

 

Le mot « Mademoiselle » est traqué par certaines féministes. Pour autant elles oublient là aussi, les leçons de Wittgenstein. Pour beaucoup de gens, dire « Mademoiselle », c’est non pas dire « je te signifie que tu ne serais un adulte que si tu étais mariée », mais c’est envoyer un signe qui dit « vous faites jeune, vous être jolie », ou encore c’est aimer utiliser ce mot pour le plaisir de sa douce et sautillante sonorité. Il y a donc malentendu. Et d’ailleurs si vous dites à l’interlocuteur qu’il vous offense en utilisant le mot « mademoiselle », bien souvent il tombera des nues.

 

Supprimer « Mademoiselle », c’est en outre appauvrir le langage en le privant d’une nuance. Tant qu’à vouloir traquer, alors soyons plutôt créatifs et utilisons le mot « damoiseau », ou disons « mon garçon ». L’égalitarisme langagier risque en effet d’assécher le langage. Or, comme Orwell l’a montré brillamment, c’est par la perte de la palette des nuances que l’on combat au mieux la liberté de penser, en l’atteignant en plein cœur.

 

La liberté de penser, c’est celle, aussi de mal penser.

 

Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il faut évacuer la préoccupation égalitaire de la forme. Non. Les mots ont un sens. Nous sommes responsables de ce sens. Pour ma part, je ne dis plus « les hommes », le plus souvent je fais attention, je dis « hommes et femmes », ou « humains ». Mais ce que je conteste, c’est le concept d’écriture inclusive, c’est-à dire d’une action systématique de surveillance, de révision, de passage au tamis, de recherche du détail qui cloche, comme on traque le message subliminal pour déconstruire la publicité.

 

A la limite, une telle attitude mènerait à prétendre que des textes médiocres sont parfaits parce qu’ils respectent l’exigence d’inclusion. Cela, je ne peux y souscrire. 

 

Pourquoi, après tout, le langage ne serait-il pas, aussi, le terrain ludique où nous revisiterions en permanence notre Histoire ?

La longue histoire humaine a jusqu’à présent inclus la domination patriarcale. C’est regrettable mais c’est aussi dans ce cadre que les chefs d’oeuvre ont été écrits, et nous méritons de continuer à les lire, à les comprendre, à apprendre d’eux, sans multiplier les obstacles qui les invalideraient. Il ne s’agit donc pas d’élaguer, non pas de tracer des sentiers obligés et d’interdire les pelouses aux visiteurs, mais de se promener librement, consciemment, dans le langage.

 

La langue est une superstructure. Elle reflète le monde. A cet égard elle a enregistré les effets de la domination patriarcale.

Certes le rôle des superstructures n’est pas anodin. Elles constituent un moyen de conservation. Elles légitiment et invisibilisent.

En passant par la superstructure, par la culture, on peut atteindre l’infrastructure, oui. Tout cela n’est pas contestable.

Mais il reste que le langage changera si l’on change les modes de vie et les relations. D’ailleurs le fait qu’on réclame de l’écriture inclusive, ou épicène, est un symptôme des changements sociaux déjà effectués.

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… Puis Mourir – « La Mort à Venise », Thomas Mann

mort-acc80-venice-2.jpgEn refermant la longue nouvelle de Thomas Mann« La mort à Venise », il m’est revenu le souvenir de la scène jouée par Jean Pierre Melville, dans « .A bout de souffle » de Godard. Il joue un écrivain qui répond à un interview et avoue son plus grand fantasme :

devenir immortel, puis mourir.

 

C’est ce qui arrive à l’écrivain que Thomas Mann met en scène dans « La mort à Venise », texte infiniment ciselé,virtuose, au service d’un romantisme presque désuet à l’époque ou Mann écrit (après la première guerre mondiale).

 

Un écrivain de renommée mondiale,solitaire, d’âge mûr, allemand, est saisi soudain par une envie de voyage pour réveiller son inspiration. Il bifurque vers Venise. Une fois là-bas, lui revient le souvenir d’un malaise qu’il y avait connu, il a envie de partir très vite et remballe ses bagages.

Mais la vision fulgurante d’un jeune adolescent polonais, blond, ange d’une beauté incandescente, le stupéfie, le retient là, l’inspire au plus haut point (jusqu’à frôler le ridicule dans certaines envolées lyriques).

Il y attrape le choléra et meurt, après avoir joui de la contemplation chaste de la beauté du garçon, y avoir puisé une revitalisation qui s’abîme dans la maladie aux effets fulgurants. Leur seul contact sera de se croiser et de se regarder dans les yeux. Mais l’écrivain aura la sensation d’avoir connu l’incarnation de la parfaite beauté.

 

Une lecture contemporaine du texte s’interrogerait et polémiquerait sur la pédophilie sous-jacente dans le roman. Et pour le lecteur du XIXème siècle que je suis, la question ne peut pas être écartée au cours de la lecture, l’empathie avec l’écrivain est bloquée par cet aspect. On pourrait même voir le lyrisme du narrateur et de l’écrivain dont il décrit l’évolution psychologique comme une tentative d’anoblir, par un registre mythologique, ce qui peut se résumer à une pulsion salace intolérable.

Ce n’est pas ce qui intéresse Mann et il faut aussi s’efforcer de recontextualiser le texte, rédigé en un temps où la pédophilie n’est pas un sujet « de société ». La fascination pour l’adolescent de l’écrivain n’évoque pas, d’autre part, de pulsion sexuelle, même si le corps est au centre de tout en cette affaire.

 

Même si les rêveries de l’écrivain le ramènent aux relations de Socrate à ses jeunes disciples, le texte n’est pas d’essence platonicienne, ce me semble, mais propose une autre lecture des amours socratique que celle de l’Idéalisme philosophique radical de Platon. La beauté s’y incarne en un corps délicat et magnifique, à la limite de la fébrilité (on est loin de la caricature de la beauté « à l’allemande » qui prévaudra plus tard sous le totalitarisme), dont les mouvements fournissent un accès direct au Beau, sans trahison.

 

L’écrivain allemand n’est pas dans la caverne où il regarderait une ombre chinoise, il est en plein soleil. Le corps de l’adolescent est un véhicule fiable vers la beauté. Le corps ne dégrade pas l’Idée de la beauté, il est chair, et chair en harmonie avec la nature, le visible. Au contraire il déclenche l’ivresse dionysiaque d’un écrivain qui rajeunit au contact de cette simple contemplation quotidienne du jeune adolescent. On retrouve ici le Mann disciple réclamé de Nietzsche. 

 

Mais que reste t-il alors, sinon mourir ? Le titre n’est pas fortuit; il s’agit bien de voir la beauté à Venise et de mourir. Presque instantanément, le choléra frappant sans délai, après que la beauté ait été perçue (le jeune adolescent va partir). L’écrivain, par un premier malaise, sent qu’il faut fuir la ville, il le ressent ensuite à travers des signes, son intuition d’artiste qui sent que la ville frémit, mais il ne part pas.

 

Pour l’artiste, la beauté vaut mieux que la vie, ou plutôt la beauté c’est la vie, et même l’éternité évoquée par Melville dans l’extrait d' »A bout de souffle » que j’évoquais. Et il vaut le coup de voir la beauté en face et d’en finir.  Portrait radical de l’artiste. Doit-on considérer une face morbide dans la démarche artistique, un nihilisme peut-être. Une fuite ?

 

Pour Rimbaud, je m’en rappelle, l’éternité, « c’est la mer allée avec le soleil ». L’adolescent qui joue sur la plage offre cette idée de l’éternité. Il ne reste donc rien de plus à vivre. Le but est atteint. Pourquoi fuir le choléra alors ?

 

Pour Rimbaud, une fois la beauté rencontrée, par les Illuminations, alors il revenait de se taire. Puis de mourir au bout du compte, après l’avoir bien cherché. A Marseille et non à Venise.

 

On note  que l’écrivain attrape le choléra en mangeant des fruit avariés, et en cédant à l’appel de la chair, ce qui malgré le nietzschéisme de l’auteur, rappelle le bon vieux schéma coupable de la genèse. Malgré ses lectures, peut-être, Mann n’échappait pas à la culture corsetée de la bourgeoisie allemande de son temps.

 

La recherche effrénée d’un apogée de vie, donc, à travers la contemplation joyeuse de la beauté, conduit à la mort. La vie à son sommet, appelle la détente dans la mort. Une vieille idée romantique, mais qui se retrouvera aussi dans le freudisme.

 

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Terrestres du monde entier, unissez-vous – » Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » – Bruno Latour

ob_5b7100_pict0169Dans un petit essai d’intervention, « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique », Bruno Latour, un des penseurs qui me semble les plus cités dans la production d’idées contemporaine, veut attirer l’attention sur l’événement considérable que constitue l’élection de Donald Trump, ou plutôt son premier acte politique décisif, qui aux yeux de Latour est d’une portée immense : la dénonciation de l’engagement des Etats-Unis dans les objectifs de la COP 21. Il s’agit pour l’essayiste d’un « tournant politique « mondial. Ses effets sont encore indiscernables et imprévisibles.

 

La décision de Trump est un aveu décisif, qui a le mérite de la franchise : pour les classes dominantes de la planète, l’objectif n’est plus de diriger un monde commun, mais de s’organiser en anticipant les chocs induits par l’épuisement de la planète. L’idée selon laquelle il n’y a pas de place pour tout le monde est entérinée, et Trump ne juge pas nécessaire, tout à sa démesure, de le cacher. Latour ne cite pas Malthus, mais il me semble que nous assistons là à un retour à une lecture « ultra » de ce théoricien libéral, revivifié pour l’occasion. Alors que tout au long du XXème siècle, la bourgeoisie aura plutôt promis des lendemains qui chantent pour tous.

 

A la fin de la COP 21, l’angoisse a saisi chacun lorsqu’on a constaté que même en respectant les objectifs élevés de la conférence, l’humanité ne pourrait éviter le changement climatique et de lourdes conséquences. La généralisation de l’american way of life est devenue nettement utopique. Ce fut le moment symbolique d’une révision déchirante des perspectives d’avenir, qui devenait de plus en plus nette dans les esprits. Mais pour les classes dominantes, la prise de conscience est antérieure. Ce qui pour Latour constitue une explication du durcissement de la globalisation libérale.

 

Là où Latour exagère un peu à mon sens, c’est quand il lie la naissance de la révolution néolibérale à la prise de conscience du mur climatique vers lequel nous fonçons. Le tournant est pris dans les années 70 avec la fin du système de Bretton woods. Il s’approfondit avec la disparition du bloc soviétique. La recherche d’un compromis entre les classes sociales n’a été finalement que circonstancielle.

 

Par le « négationnisme climatique« , Trump vient donner un sens profond à l’accélération du développement des inégalités, à la dérégulation. Devant l’horizon séparatiste qui devient perceptible, les « élites » ont commencé à s’organiser, à capter tout ce qui est possible, à ramasser la mise sur la table de jeu. L’option d’un monde équilibré qu’ils dirigeraient est abandonnée. Il s’agit d’un choix « post politique« , séparatiste à l’égard des moins puissants, mais aussi des générations futures. Il faut profiter maintenant, tant pis pour les autres, tant pis pour les futurs arrivants. Les classes dominantes se comportent comme le Lord Jim de Conrad au début du roman. Ils quittent le navire.

 

Tout semble évoluer vers un monde qui ressemblerait à l’Elysium de Neil Blomkamp (dystopie cinématographique, pas si dystopique que cela). Dans ce film (Latour ne le cite pas), une petite classe dominante a installé dans l’orbite terrestre une cité de privilégiés, en y concentrant tous les centres de décision mais aussi le monopole des bienfaits technologiques, non partagés. Pendant ce temps, la terre, pourrie par la pollution, est transformée en atelier sous férule policière, où les travailleurs sont retournés à des conditions de vie tout aussi impitoyables que sous la révolution industrielle.

 

Dans une perspective systémiste, cet aveu de la désolidarisation complète de la classe dominante pourrait ne pas être décourageant. En effet, il pourrait accélérer la prise de conscience de la situation dans la population mondiale, à qui l’on dit qu’elle ne compte plus dans les calculs de la petite classe surpuissante qui possède et décide.

 

Un deuxième acte fort de Trump est son positionnement anti immigration radical. C’est encore un symptôme d’alerte, comme la première prise de position.  Il y a un lien très fort entre la situation engagée par la crise climatique et ces enjeux migratoires.

 

Que dit cette crispation violente, qui vise à gagner du temps politiquement, à diviser tous ceux qui n’auront pas les moyens de se protéger de la destruction des territoires ? Elle dit que pour tout le monde, le sol est en train de se dérober.

 

Nous risquons d’être tous « privés de terre« . La question politique se reconfigure donc radicalement, vers la question : comment atterrir et conserver un ancrage ? Ce que vivent les migrants annonce la future condition de tous, et la crispation identitaire, si elle ne répond en aucune façon aux questions posées, est la prescience de cette perte de sol, désormais partagée.

 

Nous sommes en réalité débordés par les deux bouts.  Les questions qui sont posées échappent à la souveraineté limitée du local, le repli n’a aucun sens. Et en même temps la planète est trop grande, trop complexe, pour nous permettre d’agir aisément, depuis là où nous nous trouvons.

 

La question du climat, et par conséquent du refus de la réalité de la crise climatique par les plus puissants, est l’horizon politique de notre temps.

 

Le discours des « modernes » entre donc en crise fatale.Jusqu’à présent, les conflits se formulaient entre anciens et modernes. Les modernes globalisaient, et renvoyaient les tenants du local au conservatisme, au passé.

 

La réaction, comme on le voit avec le Brexit, est la tentation de retour au local. Le problème est que c’est illusoire. Ce local là n’est pas celui qu’on espère.  Ainsi la tension entre le global et le local n’est plus une tension, mais « un gouffre« .

 

L’environnement n’est donc plus le décor de la politique, il est un acteur politique lui-même. Bruno Latour cherche les bonnes métaphores. Il dit par exemple que c’est comme si le décor du théâtre s’était mis à jouer dans la pièce. Déstabilisant.

 

Corollaires : la nature est désormais territoire. La géographie physique et la géographie humaine ne sont plus à distinguer. La notion d’environnement, même, comme réduction à ce qui nous environne, n’est plus pertinente.

 

La grande tâche politique est donc de transformer la réaction vers « le local » considéré comme repli illusoire, en politique du territoire. Ce qui est une intuition qu’on retrouve dans le concept de Zones A Défendre. Nous devons ainsi selon Latour transformer les affects politiques. Le partage du souci du terrestre peut et doit en tout cas constituer le ferment de nouvelles alliances sociales.

 

Le grand clivage sépare ceux qui se créeront des terres artificielles à eux, ils sont très peu, et ceux qui sont terrestres et doivent défendre la pérennité de la vie humaine, indissociable d’un territoire où ils sont en interaction avec d’autres éléments, d’autres êtres vivants que les humains. A l’âge de la question sociale succède l’époque de la question géo sociale.

 

Il y a eu un moment fugace, dans le passé, où un peuple s’est levé en se fondant sur une telle approche géo sociale. C’est le temps d’inauguration révolutionnaire des cahiers de doléances, qui a précédé la prise de la Bastille. Il est temps aussi d’interroger le passé, car une des exigences de la modernisation permanente a été de briser les transmissions. La notion de territoire implique aussi celle de continuité, avec le futur et donc avec le passé.

 

Saurons-nous passer d’un univers mental fondé sur le progrès continu, ou sur son implosion déstabilisante, à un univers dialectique où nous devons à la fois mondialiser notre point de vue tout en le territorialisant, sans opposer artificiellement le local et le global, mais en considérant qu’il s’agit pour nous autres et nous tous de vivre la même époque où la question climatique vient tout changer ?

 

En proclamant, au nom des siens, que peu importe ce que nous deviendrons, Donald Trump va peut-être, qui sait, être à son corps défendant celui qui aura suscité l’électrochoc nécessaire en cette direction.

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Viser juste et déraper – « Les damnés »- Luchino Visconti

8491978On a reparlé des « Damnés » de Visconti l’été dernier, quand la comédie française l’a adapté dans la cour des papes d’Avignon. Je n’ai pas eu la chance de voir ce spectacle, et ne comptons pas sur nos diffuseurs audiovisuels pour nous donner accès aux créations les plus intéressantes du spectacle vivant contemporain. Mais c’était l’occasion de revoir « Les damnés« , le film original.

 

Le film, tout sauf distrayant,  se propose de décrire, à travers le sort d’une famille de grands propriétaires industriels, le rapport des classes dominantes au nazisme. La thèse qui sous-tend le film apparaît très juste. Le drame, parce que c’est un drame dont personne ne sort indemne, se déroule en trois actes politiques, qui n’apparaissent pas dans l’Histoire chronologique du nazisme mais en sont des moments essentiels :

 

-En premier lieu les riches se méfient de la vulgarité hitlérienne, mais cela ne les empêche pas de le financer. Ils se résolvent à pactiser avec ces gens dont le caractère plébéien les révulse.

 

-Puis ils « font » avec sa puissance politique, et tant pis pour leur aile libérale, tant pis pour les joyaux de la culture allemande qui brûlent dans les autodafés. Mais en cette seconde étape, les bourgeois (et les aristocrates reconvertis en propriétaires de moyens de production) pensent qu’ils vont « dealer » avec les hitlériens. La tentation est trop grande de se délester des rouges, grâce à ces voyous avec lesquels ont accepte de cohabiter.

 

-La troisième étape est l’intégration de force de la bourgeoisie dans le système totalitaire, la disparition de son autonomie.

 

Et ces transitions sont extrêmement brutales, comme elles le sont dans le film, symbolisées par les événements douloureux de la vie familiale.

 

La marionnette commode s’est retournée contre celui qui pensait la contrôler.  La bourgeoisie allemande a été la dupe des populeux qu’elle pensait duper. Mais au delà de la bourgeoisie on peut penser à toute la nation allemande. La faillite de la classe dominante a entraîné avec elle toute la société.

 

Le sort de la famille damnée évolue sur cette rythmique à trois temps. Le patriarche, alors qu’il accepte de rencontrer les nazis parvenus au pouvoir, donne une place grandissante au S.A de la famille. Mais cela ne suffit pas. Il est assassiné par son propre gendre, qui en rejette la faute sur le libéral de la famille, obligé de fuir. Le gendre assassin est aiguillonné par le SS de la famille. Mais il rechigne à donner au parti tout ce qu’il exige, alors une solution de rechange sera trouvée, en passant par le petit fils, qui deviendra SS.

 

La famille sera entraînée dans un torrent de trahison et de meurtre. On tue les siens, comme dans la Nation allemande, qui envoie dès 33 des allemands à Dachau (le personnage de Charlotte Rampling y meurt). Il n’y a pas de retour en arrière possible pour les personnages. Les nazis les ont entraînés dans leur logique, leur liant les mains.  Embarquée avec les nazis l’Allemagne devra aller jusqu’au bout, elle le sait, puisque jamais elle ne se révoltera.

La situation a laissé penser à chacun qu’il pourrait tirer profit de l’alliance, mais l’alliance les conduit à se compromettre dans le sang et à ne plus pouvoir faire marche arrière, le sang appelant le sang pour être recouvert. Le manoir de la famille, à la fin, ressemble à une sorte d’hybride entre un local de détente nazi et une maison aristocrate. Métaphore de l’hybride économique créé par le nazisme, qui n’a jamais éliminé le capitalisme mais en a pris la direction politique.

 

A la fin, Visconti, le réaliste, ne n’est plus du tout. On nage dans le métaphorique.

 

La baronne, à la fois la dupeuse la plus habile, et ensuite le personnage le plus dégrisé et dupé, semble symboliser l’Allemagne même, dont deux personnages, son fils pervers (la jeunesse), et son conjoint (les riches arrivés, qui n’ont pas les réticences des plus âgés), qui veut tout le pouvoir économique, réclament l’amour, sans l’obtenir jusqu’au bout, l’Allemagne écrasée par les nazis ne pouvant plus rien. L’Allemagne a trahi tout le monde.

Le pays va à la mort, croyant avoir Hitler à sa main, alors qu’Hitler consume le pays.

 

Il me faut maintenant en venir au problème du film. 

Visconti était homosexuel, nous sommes en 1970. Un des personnages essentiels, l’héritier légal de l’entreprise, joué par son propre amant, Helmut Berger, est un homosexuel, qui aime à se travestir. Mais il est aussi un pédophile, et le lien est opéré entre les deux pratiques. Plutôt, entre une pratique et un crime. Les scènes manifestant la pédophilie sont choquantes, mais ce n’est pas là le souci, c’est un choix que d’être explicite, même si on ne voit pas trop l’utilité pour le propos du film. Le premier problème est le lien entre homosexualité et pédophilie, qui plus est venant d’un homosexuel.

Je ne sais pas comment Visconti vivait son orientation, avec quel degré de culpabilité. Mais il y a là du très troublant. A vrai dire, ce film susciterait des violentes réactions s’il sortait aujourd’hui . En son temps, la pédophilie n’était pas un sujet de société. C’était question réservée à l’aide sociale à l’enfance et aux juges.

Mais le personnage de Martin, l’héritier, efféminé, est aussi tourné vers l’inceste. Tant qu’à faire.

Cela fait beaucoup.

Visconti consacre une longue partie du film, un peu digressive, à la Nuit des longs couteaux, qui va débarrasser Frédéric, l’amant de la Baronne, du SA qui le concurrence pour diriger les aciéries. Nous avons droit à de très longues libations de l’aile plébéienne des nazis, qui dégénèrent en orgies aux atours homosexuels.

Nous ne pouvons donc que le constater : l’homosexualité pour Visconti a partie liée avec le nazisme, comme le fascisme avait partie liée avec la perversité sadique tous azimuts pour le Pasolini des cent vingt journées de Sodome.  J’ai beau avoir de la sympathie pour le psychologue marginal Wilhem Reich, qui poussait les intuitions, freudiennes très loin, et voyait dans la personnalité sexuellement « corsetée », réprimée, la cause du devenir fasciste, je ne crois pas que la question sexuelle soit centrale dans l’avènement du nazisme. Ce serait rassurant de le penser. Si seuls les frustrés sexuels, les refoulés ne pouvant assumer leurs inclinations, ceux qui ne font pas leur outing devenaient fascistes, alors ils seraient moins nombreux. La libération sexuelle n’a pas vraiment éliminé le fascisme du monde, il faut bien le constater. Je veux bien considérer que la frustration joue un rôle pour certains types de parcours et de personnalité dans l’attitude totalitaire, mais je ne crois pas que ce soit un élément aussi primordial, qui mérite d’être au coeur d’une explication historique du nazisme.

On a parfois, dans certaines oeuvres, mis en avant un type de fasciste homosexuel, attiré par la virilité et la camaraderie, les douches prises en commun, etc. Mais il n’y a pas de raison d’émettre l’hypothèse d’ une sur représentation des homosexuels  dans l’extrême droite.

 

Je trouve très gênant d’assimiler la thématique de la décadence morale de la bourgeoisie (si on considère qu’elle a été « morale » à une époque, ce qui reste à démontrer), à l’homosexualité. Cela lie l’homosexualité et le dégénéré. C’est un propos radicalement homophobe. Et je ne doute pas qu’il puisse exister des homosexuels homophobes.

 

Dernière chose : une anecdote vécue. J’ai assisté à une conférence de Jonathan Littell lors de la sortie des « Bienveillantes ». On sait que son personnage principal, Maximilien Aue, est un SS homosexuel. La question de la référence à Visconti lui a été posée par le public qui débordait de la grande salle de la Médiathèque centrale de Toulouse. L’écrivain a répondu que le film de Visconti (je ne sais plus le terme exact mais c’est mon souvenir), le dégoûtait.  Si je retombe un jour sur lui, on ne sait jamais, je lui demanderai pourquoi. Qui sait, nous tomberions peut-être d’accord.

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La Littérature Protège L’insoluble –  » Le Point Aveugle » – Javier Cercas

LAmbiguité-7C’est en farfouillant dans le rayon « hispanique » d’un libraire que je suis tombé sur un essai littéraire écrit par un de mes écrivains contemporains préférés, où il théorise le type de roman qu’il affectionne (ce type de bonne surprise est un des meilleurs arguments pour la défense de la librairie. La surprise vous y attend). Dans « Le point aveugle », réécriture d’un cycle de conférences que Javier Cercas a données à Oxford comme Professeur invité, le propos se fonde notamment sur deux livres que j’ai beaucoup aimés – « Anatomie d’un instant », et « L’imposteur« – et sur d’autres romans que j’aime, ce n’est pas fortuit, pour défendre la thèse suivante : le roman a pour but de compliquer les questions, pas d’y répondre.

 

C’est aussi ce qui me plaît dans le roman. Mais je pense que Cercas aurait pu élargir et appliquer cette théorie à la « littérature » plus globalement. Il le fait sans le dire d’ailleurs, quand il cite « En attendant Godot » de Beckett comme exemple de recherche de ce fameux point aveugle.

 

La littérature du « point aveugle » commence avec le premier roman moderne, le « Quichotte », et elle s’oppose à une autre tradition, celle du roman réaliste du 19eme siècle (qui n’est pas le « roman vrai », celui-ci est tout à fait adapté à la notion de point aveugle). Le point aveugle est précisément ce par quoi le roman en question parle le plus. Et Cercas de trouver cette très belle description de cet angle obscur :

 

 » ce silence pléthorique de sens, cette cécité visionnaire, cette obscurité radiante, cette ambiguïté sans solution ».

 

Alors que tout le monde, dans notre société d’expression généralisée (dont ce blog est le symptôme), a quelque chose à dire, le génie du romancier est de mettre le doigt sur un lieu qui reste sans réponse, vertigineusement ouvert.

 

Ce concept de « point aveugle » conduit Cercas à défendre l’idée selon laquelle on peut nommer roman des oeuvres qui ne relèvent pas de la fiction, comme son « anatomie d’un instant » qui dissèque l’image télévisée de trois hommes refusant de se coucher sous les tables, lors de la tentative de coup d’Etat dans le parlement espagnol en 1982. Le roman a toujours « cannibalisé« , depuis Quichotte, tous les autres genres. C’est un genre impur. Et il le reste.

 

La littérature, cette « supercherie » acceptée, se joue de la réalité, le roman post moderne lui, qui naît avec Borgès, ajoute une couche, en se jouant même de la littérature elle-même. Mais la réalité est elle-même une fiction, comme ce coup d’Etat qui est l’objet de toutes les interprétations, de tous les récits possibles, de toutes les fictions. Comme l’assassinat de Kennedy pour les américains, ou la mort de Marylin. Aussi le roman vrai, le roman à la  » De Sang froid » de Truman Capote, ou l’oeuvre hybride comme « anatomie d’un instant« , agitent une matière d’emblée concernée par la fiction.  Par ailleurs, toute fiction est une part d’imaginaire et de réel. Les écrivains des oeuvres hybrides déploient les méthodes du romancier, et d’abord l’obsession de la forme. Le littérateur est celui qui pense qu’il doit trouver la bonne forme pour accéder à une part de vérité.

 

Le romancier choisira des questions, que d’autres, comme l’historien, ne choisiront pas. Et ces questions ne le mèneront qu’à approfondir la question. Ainsi l’Historien peut analyser le fameux coup d’Etat dans ses motifs et son déroulement mais il ne pose pas la question du mystère de ces trois hommes qui ne bougent pas. Leur mystère intime.

 

Le romancier lui, choisit ce prisme, et évidemment il aboutit au mystère humain. A sa part d' »insoluble« , adjectif qui revient fréquemment dans l’Essai. Insoluble, comme la personnalité profonde du personnage décrit comme l’Imposteur par un autre livre de Cercas. Ce monsieur qui s’est fait passer pour un déporté pendant longtemps, sans qu’on ne comprenne vraiment jamais pourquoi et ce qu’a pu signifier pour lui la levée de l’imposture, en quoi elle résonne avec d’autres de ses impostures. On ne comprendra jamais vraiment pourquoi un autre imposteur, celui  dont Emmanuel Carrère parle dans « l’adversaire« , choisit de se compliquer toute une vie et d’aboutir au drame total, en mentant sur sa réussite au diplôme de médecin.

 

La vérité du romancier est donc complémentaire de celle de l’Historien. Mais en fait le fantasme de Cercas est d’écrire des livres qui permettraient de marier ces vérités dans une même narration.

 

Il s’agit, plus encore de « protéger les questions des réponses ».

Car nous cherchons, mais où serions-nous si nous avions les réponses ? Nous serions dans quelque chose qui ressemblerait à « 1984 » assurément. Nous ne pouvons que prétendre à des bribes de réponse, à des réponses approchées, contradictoires, fragiles et percutées par les discussions. Tant mieux, cela nous protège de la stupidité la plus crasse et du totalitarisme.

 

Le roman est donc une affaire sérieuse. Ce n’est pas une affaire de divertissement même si la lecture divertit. Jeune, Cercas ne supportait pas Sartre, et sa théorie de l’engagement, désormais, à la lumière de ses lectures puis de son amitié avec Vargas LLosa en particulier (dont il analyse le premier roman comme exemple d’oeuvre du point aveugle) il considère que oui, le roman est engagé. Existentiellement engagé. Il s’agit de défendre l’existence d’un monde ouvert, où les solutions ne sont pas données d’avance. 

 

Ce sérieux passe paradoxalement par l’ironie, le registre, justement, des paradoxes. C’est l’ironie qui sème le douteQuichotte est ironique de bout en bout.  Le personnage est ambigu, il est à la fois clairement fou et tout à fait cohérent dans son cadre. Il ne nous mène qu’à d’autres interrogations. L’ironie est un ton qui porte tout et son contraire.

 

Le romancier par excellence du « point aveugle » est Kafka évidemment. Peut-être le plus explicite en cette tradition.  Cercas, reprenant Borgès, qui aimait à déstabiliser le Temps, explique qu’un auteur aussi puissant que Kafka parvient à rendre kafkaïens des auteurs qui ont écrit avant lui, comme Melville et son Bartlby. Pas de meilleur exemple de point aveugle que le fameux soupir de Bartlby, qui lui sert de réponse à tout, et à justifier sa passivité : « I would prefer not to ». La conclusion est donc l‘ouverture sur un océan insondable d’interrogation sans fin. Le cadeau de la littérature est cet océan. Chez James, en lisant le terrifiant « Le tour d’écrou », on ne pourra pas conclure si les visions sont des spectres, si les spectres expliquent les visions, si l’on devient fou parce qu’on est damné, ou si la folie crée les démons.

 

Si le livre peut, ce sont les thèses d’Eco et de Barthes, appartenir au lecteur, c’est bien parce qu’on a fait sa place au lecteur. C’est pourquoi la littérature n’est pas forclusion. La littérature est à cet égard, dit Cercas, aux antipodes de la politique (c’est un argument qu’en son temps on aurait du opposer aux « réalistes socialistes »). Le politique synthétise les enjeux, et donne une réponse. J’ajoute qu’il fait tout pour naturaliser cette réponse, comme la seule possible (« je suis pragmatique »). Le romancier lui, complique à l’envie, et vous plonge dans les ruminations.

 

 » C’est pourquoi les bons politiciens sont d’habitude si mauvais écrivains, et les bons écrivains si mauvais politiciens« .

 

Mais lisez donc ce bel essai, écrit avec la clarté qui résume toute l’absence de snobisme de Cercas, car si à ses yeux tout écrivain porte en lui un critique, tout critique un écrivain, il reste que « la littérature a toujours un pas d’avance sur la critique, pour la même raison que l’explorateur a toujours un pas d’avance sur le cartographe« .